Chapitre 2 - Le Livre



   


1



    La sonnette d'entrée résonna dans tout l'appartement en jouant quelques notes de My Heart Will Go On, la célèbre bande originale du tout aussi célèbre Titanic, le jack-pot cinématographique de James Cameron.
    Elodie, comme beaucoup d'autres, était une fan inconditionnelle du film, en dépit du fait qu'un trop grand nombre de séances dudit film pouvait vous faire devenir aquaphobe pour l'éternité, vous rendre malade à la simple vue d'un bateau. Elle aimait aussi, comme beaucoup d'autres, l'interprète principal, le beau Leonardo Di Caprio, qui avait franchi toutes les marches du vedettariat à la même vitesse que Jack, son personnage dans le film, mettait à couler.
    Quand un V.R.P. était passé un soir transportant avec lui une immense valise remplie à ras bord d'accessoires domestiques aussi chers que futiles, du radio-lecteur de cassettes et de compact discs-réveilau design avant-gardiste à la lampe de chevet démontable que l'on allume en l’effleurant du bout des doigts en passant par la télé-commande multi-fonctions à l'effigie de Madonna, Elodie avait littéralement craqué pour ce modèle de sonnette qui pouvait jouer différents airs de musique.   
    Le concepteur était certainement un petit futé car il y en avait pour tous les goûts ou presque. Vous pouviez en effet recevoir vos invités sur la Neuvième Symphonie du génial Beethoven, sur une doucereuse mélodie d'Elvis Presley qui demandait à être aimé tendrement, sur une musique de Sydney Bechet très attiré par la nature en général et une petite fleur en particulier, sur un reggae de Bob Marley, ardent défenseur de la cause féminine, sur le hard mélodique de Bon Jovi, groupe d'américains millionnaires chantant avec tellement de conviction les difficultés des pauvres qu'on pouvait presque croire qu'ils l'étaient, ou sur bien d'autres encore. Mais il y avait aussi et surtout LA chanson qu'interprétait Céline Dion. À vous donner la chair de poule. Malgré le prix conséquent de l'objet désiré, Elodie avait cédé sans que le vendeur n'eut le temps de déclamer son sempiternel discours élogieux sur sa précieuse marchandise. Ainsi, à chaque fois que quelqu'un sonnait à la porte d'entrée, Elodie allait ouvrir à contre cœur, sa pensée vagabondant invariablement sur le fier paquebot qui perdit pourtant très rapidement de sa superbe.
    Elodie ouvrit la porte. Sur le perron se tenait Thomas Andrieux,une connaissance du jeune couple, Fabrice et lui ayant fait partie du même club cycliste pendant trois ans. Il était cadre commercial de son état et nouvel amant attitré de Clara. Jeune loup dévoré d'ambition, n'ayant qu'une connaissance très vague du mot morale, sans pitié pour ceux qu'il considérait comme des faibles, prêt à mordre sauvagement le moindre rival, il se transformait pourtant en chien bien dressé dès qu'apparaissait sa maîtresse.
    - Bonjour, Elodie, excuse moi de te déranger. Je peux entrer ? s'enquit-il.   
    - Ouais, bien sûr. Vas-y. Entre.
Elodie avait rapidement perçu l'état d'énervement du jeune homme. Ses gestes étaient brusques, bien plus qu'à l'ordinaire. Ses yeux lançaient des regards affolés. Quelque chose n'allait visiblement pas.
    - Dis moi, qu'est ce qui t'arrive, Thomas ?
    - Sais-tu où est allée Clara après votre petite fête ?
   - Non, désolée, aucune idée. Ce n'est pas une intime et puis on s'est en plus un peu chamaillé hier soir. Elle s'est cassée assez tôt : deux heures du mat', un truc dans ce goût là.
    - Ah.
    Sur l'instant, ce fut la seule réaction de Thomas. Il paraissait totalement déboussolé, les yeux hagards, perdus dans le vide.   Après un long soupir, il reprit :
    - Je suis inquiet. Je devais la récupérer chez elle ce matin, à neuf heures. On devait aller chercher une bague qui lui plaisait. J'avais promis de lui acheter à mon retour. Mais elle n'était pas là. J'avais les clefs, alors je suis entré. L'appart' était vide. Les draps n'étaient même pas défaits ; elle n'a pas dormi chez elle et je ne sais pas où la chercher. Son portable ne répond même pas.
    Bien qu'elle ne connaissait pas beaucoup Thomas sans éprouver d'affection particulière pour ce genre de types qu'elle considérait comme plus proches du fauve que de l'homme civilisé, elle eut pourtant pitié de lui. Le voir comme cela, si amoureux, si malheureux... Elodie se pinça les lèvres. Que dire ? Que Clara avait certainement profité de son absence de quelques jours pour se consoler dans les bras d'un autre ? Pas la peine, il devait s'en douter. Elodie s'était toujours demandée pourquoi les hommes étaient attirés par les salopes du genre de Clara.
    Elle sentit son cœur se serrer. Certes, la peine du pauvre Thomas la touchait, mais il y avait une autre explication. Elle se rappelait trop bien que Fabrice, lui-même, n'était pas indifférent à cette traînée. Malgré tout ce que cette dernière lui avait fait subir, il ne l'avait pas oubliée. Pas vraiment. Pas autant qu'elle l'aurait voulu.Il ne lui en avait pourtant rien dit mais elle était une femme, amoureuse qui plus est. Et comme la plupart des femmes amoureuses, elle savait quand son partenaire n'était pas totalement, pas entièrement à elle.
    Elle luttait tous les jours contre cette souffrance, essayait de la canaliser, d'en rire, de se convaincre qu'elle se faisait des idées, qu'elle était trop jalouse, trop possessive. Elle pensait avoir plutôt bien réussi jusqu'à lors. Jusqu'à hier en fait. Jusqu'à ce qu'elle voit cette garce chez elle, méprisante, hautaine, odieuse. De plus, elle s'était sentie humiliée de savoir que Fabrice lui avait ouvert toute grande la porte. Alors, quand Clara fit une remarque désobligeante sur le mobilier, Elodie n'avait pu se contenir et lui avait froidement répliqué d'aller voir ailleurs si elle y était. Le ton était monté. Clara avait quitté les lieux. Courte victoire. Mais, Bon Dieu, comme cela faisait du bien ! Ce n'était pas à proprement parler la remarque de Clara qui avait mis le feu aux poudres. D'ailleurs Elodie ne s'en souvenait plus précisément. Non, c'était ELLE, ce qu'elle était, ce qu'elle représentait pour Fabrice. Heureusement, la scène avait eu lieu dans la cuisine, sans témoin, après que Clara ait hypocritement proposé son aide. Elodie avait pressenti qu'il y aurait très certainement une joute verbale, mais elle n'attendait que cela. Fabrice n'était donc pas au courant et, pensa t-elle, c'était tout aussi bien. Comment aurait-il réagi ? Elle avait peur qu'il pût prendre la défense de sa rivale.Cela aurait été pire que tout.
    Comment un être humain pouvait être aussi pervers ? Clara faisait souffrir tout le monde et semblait s'en satisfaire, s'en sortait toujours bien. Pas comme Fabrice, pas comme Thomas, pas comme elle. Bien qu'Elodie sût que c'était mal, elle pria intérieurement pour que, une fois dans sa vie, une seule petite fois, sa rivale puisse tomber sur plus fort qu'elle. Rien qu'une fois.
         

2



    Clara pleurait. Elle se sentait sale, humiliée. Elle avait la nausée en pensant au sperme qui lui coulait entre les cuisses. Elle avait envie de vomir tripes et boyaux. Son vagin lui faisait mal. Mais par dessus tout, elle avait envie de mourir. Avant que son geôlier ait commencé son écœurante besogne, elle avait crié, crié à s'en déchirer les cordes vocales. Il s'était contenté de rire une nouvelle fois. Il lui avait aussi dit qu'elle pouvait continuer tant qu'elle voulait car personne ne l'entendrait. De guerre lasse, complètement épuisée, prisonnière de ses liens, elle avait abandonnée toute velléité de lutte et avait attendu, paniquée, qu'il commençât à la pénétrer violemment.
    Elle était seule, sans ressources, sans aucun échappatoire. Seule face à son bourreau.
     Mon Dieu,que ce cauchemar finisse vite !
    Elle n'avait plus la force de lutter, plus la force de se donner du courage. Pour couronner le tout, elle avait de plus en plus la certitude qu'elle n'en réchapperait pas.
     - Tuez moi ! Tuez moi ! Qu'on en finisse !  l'avait-elle supplié. Elle s'était entendue répondre deux mots, les plus terribles qu'elle n'avait jamais entendus :
    - Pas encore.
    Elle se demandait avec angoisse qu'elle serait la prochaine épreuve. Quel sorte de torture ce démon voulait-il lui infliger ? Car il allait revenir « se procurer auprès d'elle d'autres sensations toutes aussi excitantes » lui avait-il susurré à l'oreille après avoir joui en elle.
    Depuis combien de temps était-elle là ? Deux heures ? Dix heures ? Une journée ? Deux jours ? Elle n'en savait absolument rien. Elle avait perdu toute notion du temps depuis son enlèvement. En fait, elle s'en moquait.
   La pièce où elle se trouvait n'avait aucune fenêtre et Clara était toujours cernée par les ténèbres, angoissant vêtement drapant sa nudité souillée. Il y avait pourtant quelques rares moments, quand son agresseur se décidait à lui rendre une petite visite, où elle pouvait alors apprécier quelques raies de lumière par l'entrebâillement de la porte. Brefs moments d'apaisement avant une plongée vers une peur indescriptible,incontrôlable, bien plus effrayante que sa phobie du noir et toujours plus forte à chaque nouvelle apparition démoniaque de cet être répugnant. Elle n'aurait jamais cru cela possible avant...
    Pourtant, il venait quelquefois lui rendre des visites sans lui faire le moindre mal. Il s'asseyait alors sur le bord du lit et se contentait de lui parler gentiment en la caressant doucement, caresses les plus obscènes que Clara eût jamais connues. Il lui avait même apporté deux fois des sandwichs et de l'eau, lui avait fait faire ses besoins dans un pot de chambre sous la menace d'un pistolet, lui avait aussi nettoyé ses plaies au visage avec une extrême douceur. Presque avec tendresse. Mais d'autres fois, il venait sans prononcer un mot et la torturait méthodiquement, consciencieusement et brutalement. L'avant dernière visite s'était soldée par trois brûlures de cigarettes sur la poitrine. Puis il y eut « l'acte ». La visite la plus terrible entre toutes...
    Elle était la prisonnière d'un fou. D'un fou dangereux.


3



    - Ton travail s'est bien passé aujourd'hui ?
    - Si l'on veut, oui, répondit tristement Fabrice,
    - Pauvre chéri,veux-tu un petit massage maison ? lui murmura Elodie qui se blottissait dans ses bras en riant.
    - Ce n'est pas de refus !  s'exclama t-il joyeusement.                  
    Pour financer sa thèse de doctorat et aussi procurer à son jeune couple un équilibre financier, à défaut d'une certaine aisance, il avait dû chercher un petit boulot. Il était donc devenu cuisinier chez Quick. Sa paye était un peu trop maigrelette à son avis mais, avec celle d'Elodie, vendeuse dans un magasin de prêt-à-porter, et sa bourse universitaire, il devait convenir que le jeune ménage s'en tirait plutôt bien. À condition toutefois de ne pas avoir des goûts de luxe. « Tant pis, ma chérie, la Ferrari attendra encore un peu. » disait-il souvent à Elodie.
    Invariablement, dès qu'il rentrait à la maison, après avoir empilé des hamburgers à en être dégoûté, il se voyait fréquemment proposer une séance de massage qu'il ne refusait jamais, bien trop content d'oublier les tranches de steak en s'abandonnant entre les mains délicates de sa bien aimée. Au fil du temps, ce massage était devenu un rituel qu'aucun des deux n'aurait songé à rompre, quelles que fussent les circonstances. C'était leur moment privilégié. D'ailleurs, ce moment n'était souvent qu'une simple introduction à des jeux beaucoup plus érotiques, mais pas toujours et pas seulement. Cette cérémonie intime et sensuelle était l'occasion idéale pour parler, échanger, partager, être un véritable couple,en somme.
    L'exception confirmant toujours la règle, aujourd'hui, le massage ne se traduirait pas par un acte sexuel. Fabrice sentait bien qu'Elodie était anxieuse, trop distante pour se livrer à des jeux érotiques.
    - Quelque chose ne va pas, ma princesse ?
    - Que ressens-tu encore pour Clara ?
    La question d'Elodie, posée d'une manière si brutale, lui fit l'effet d'un coup de poing à l'estomac. Il avait quelquefois parlé de Clara à Elodie, de cette ancienne relation et de la rupture qui s'ensuivit. Cela lui faisait toujours un bien fou. Mais il n'avait jamais aévoqué le sujet de ses sentiments actuels pour son ancienne compagne. Elodie n'avait jamais posé la question, aussi avait-il fini par croire qu'elle s'en moquait. Pour être tout à fait franc, il avait fini par se convaincre qu'elle s'en moquait. Maintenant, il devait se rendre à l'évidence.
    Par amour pour Elodie, parce qu'il n'aurait pu supporter de lui mentir une deuxième fois, il se décida à lui révéler la vérité quelles que pussent être les conséquences pour leur union.
    - Si tu tiens à le savoir...
    - Oui, j'y tiens absolument, le coupa sèchement Elodie.
    - Je ne l'aime pas... Enfin, je ne l'aime plus... articula t-il péniblement.   - Vraiment ?
    L'inquiétude perçait dans l'intonation d'Elodie. Il ne supportait pas de lui faire du mal. Il espérait que la conversation, un calvaire pour tous les deux, finirait rapidement.
    - Mais je crois que je suis encore attiré par elle. Non, attends...
Comme elle commençait à pleurer, il la pris dans ses bras.
    - Oh, Elodie, c'est toi que j'aime le plus au monde après les hamburgers de Quick. Je serais le plus con des hommes si j'allais lui courir après. J'ai déjà donné, je te prie de me croire ! Je sais ce qu'elle vaut et, plus important, je sais ce que tu vaux. Je désire te garder auprès de moi. Toujours. Je ne veux pas te perdre. Et je ne voudrais en aucun cas faire une connerie qui compromettrait notre liaison.
    La plaisanterie sur les hamburgers eut l'effet escompté. Sans aller jusqu'à éclater de rire, Elodie se décrispa légèrement. À la fin de sa petite élocution, elle se serra encore plus fort contre lui.
    - Je peux vraiment te croire ? demanda-t-elle doucement.
    - Je t'aime comme un fou, répondit-il avec douceur.
    - Oh, aime moi, Fabrice, aime moi toujours.
    - C'est promis, jura-t-il sincèrement.

4   


                                                
    L'Antéchrist referma le Livre avec une infinie précaution. Issu des premiers âges de l'humanité mais prodigieusement bien conservé par on ne sait trop quel miracle, donnant l'illusion d'avoir été fabriqué la veille, le Livre était la source de tout pouvoir. Il était l'instrument de sa destinée, la promesse d'un avenir fabuleux. Il était l'éternel lien entre le monde spirituel et le monde physique.
    Un soir, un esprit lui avait dit que le Livre avait été écrit par un ange du nom de Melesnoch, à l'époque où quelques unes de ces créatures d'essence divine avaient succombé à la tentation et s'étaient métamorphosées en êtres de chair et de sang pour pouvoir jouir des plaisirs physiques. Ils avaient renié Dieu et profité de leur liberté retrouvée. Melesnoch avait écrit le Livre pour transmettre aux hommes de l'époque quelques uns de ces savoirs connus par ces anges libérés du pouvoir absolu. Melesnoch et ses pairs avaient pu prospérer sur la surface de la terre, ils eurent une nombreuse progéniture et, avec l'aide du Livre, ils corrompirent les hommes de ces temps reculés. Le mal se répandit partout.
    Mais la victoire du Calomniateur et de ses sbires fut de courte durée. Yahvé fit abattre sur sa Création un fantastique déluge.Mis à part le pathétique agent du Créateur, un dénommé Noé, ainsi que sa famille, tous les habitants de la terre furent engloutis sous les eaux. Les anges rebelles furent condamnés par le Dieu de Noé. Pire encore : Yahvé décréta que plus aucun être spirituel ne pouvait plus se matérialiser et avoir de contacts directs avec les humains sans son Divin Consentement. Mais le Livre, comme Moïse beaucoup plus tard, fut sauvé des eaux. Satan y avait veillé.
    Dieu, avait conclu la créature intangible, n'était que l'éternel instrument de l'incarcération de l'humanité dont il était impératif de se débarrasser au plus vite. Le Livre y contribuerait largement.
    En contemplant, émerveillé, ce fabuleux ouvrage des temps anciens, condensé de savoirs perdus qui allaient bientôt renaître, l'Antéchrist se souvint du jour béni entre tous où il était entré en possession de sa plus belle acquisition...

    ... Errant dans les rues d'Angoulême malgré le froid hivernal qui lui piquait les yeux, l'adolescent timide était tombé par hasard sur une modeste boutique au fond d'une triste ruelle de la vieille ville, bien à l'écart des rues les plus fréquentées. Il avait tout de suite était attiré par l'enseigne. Sur un fond noir, des lettres argentées au style gothique annonçaient simplement : « Magie, divination, sciences parallèles et sciences occultes ». Des dizaines de livres étaient disposés dans le présentoir, selon un rangementqui semblait purement aléatoire. Des prédictions astrologiques d'Élisabeth Tessier à un exposé sur la présence quotidienne d'anges gardiens, en passant par un traité sur la magie blanche, il y avait certes un grand choix de lecture, mais rien qui ne parut franchement occulte à ses yeux. Tant pis. Il se décida à entrer dans le magasin. Il trouverait certainement son bonheur.
    Le magasin était sombre, comme il se devait de l'être afin de plonger le client dans une ambiance propice au mystère. Les murs et la devanture étaient recouverts d'un immense drap mauve, tacheté par endroits de quelques minuscules étoiles jaunâtres. Au fond du magasin se trouvait le comptoir où trônait, fatiguée, une vieille caisse enregistreuse. Derrière la machine ancestrale, la tenancière du magasin, tout aussi vieille et fatiguée, le dévisageait d'un oeil suspicieux sans prononcer un seul mot. À droite de l'entrée se trouvait le coin réservé aux traditionnels accessoires : pendules, jeux de tarots, boules de cristal et autres babioles divinatoires. À sa gauche, il aperçut plusieurs petits rayonnages de livres sur trois étagères, chacun minutieusement étiquetés : « Magie Blanche, Divination, Magnétisme, Télépathie, Hypnotisme, Magie noire... ». Il s'arrêta de lire les écriteaux des rayons ; il avait trouvé ce qu'il cherchait. Il se précipita droit sur le rayonnage consacré à la magie noire. Il fouilla le rayon des yeux. Il fut tout de suite attiré par un bien étrange livre.
    Imposant, protégé par une couverture rouge sang,l'ouvrage était composé, à première vue, d'un bon millier de pages toutes aussi rouges. Il prit le trésor livresque et le feuilleta. Bien qu'il fût écrit dans une langue basée sur des idéogrammes ressemblants vaguement à l'écriture chinoise, il fut surpris de constater qu'il saisissait parfaitement le sens des mots et des phrases inscrits sur les pages qu'il parcourait. Ses mains tremblèrent. Il sut alors qu'il avait enfin trouvé ce qu'il cherchait inconsciemment depuis sa plus tendre enfance.
    - Puis-je vous aider ? suggéra une voix derrière lui.
    Il sursauta. Il n'avait pas entendu venir cette vieille bique.
    - Combien pour ce livre ?
    - Celui là, 480 FF. Il est vieux. Je le tiens de ma mère qui le tenait de sa mère et ainsi de suite... Certains se refilent des bagues, des colliers ou des montres, nous, c'est ce livre. Il paraît qu'il s'agit d'un ancien livre sur l'occultisme datant de la fin du Moyen Âge, je crois. C'est ce que ma mère m'a dit un jour. J'ai jamais pu vérifier. De toute façon, il est incompréhensible. C'est pour cela que je le vends. Ma mère doit se retourner dans sa tombe. Mais il faut bien vivre, n'est ce pas ? En tout cas, c'est un objet pour collectionneur, fit-elle en riant. Il est splendide, vous ne trouvez pas ?
    - Oui, c'est possible... Je l'achète.
   - Bien, vous avez l'argent, jeune homme ? s'enquit-elle prudemment. Ici, on paye surtout en liquide. C'est ce que je préfère,je n'aime ni les chèques ni les cartes car...
    Il n'écoutait déjà plus la volubile boutiquière. Au plus profond de lui, il savait qu'elle se trompait sur toute la ligne. Ce livre était bien plus qu'un inintelligible et obscur ouvrage traitant de l'occultisme, beucoup plus vieux qu'elle le pensait. C'était le bien le plus précieux que l'on puisse trouver sur cette planète. Et c'était lui qui le détenait dorénavant.


5



    De retour chez lui, profitant de l'absence de ses parents, qui ne rentreraient que tard dans la nuit, trop absorbés par leurs carrières respectives pour se préoccuper d'un gosse si fragile, il lut avidement le Livre des Anges Libérés, puisque c'était le titre affiché sur la couverture. Il le surnomma d'ailleurs rapidement le Livre. Il apprit alors sans effort d'innombrables prières démoniaques permettant de se procurer tout le bien nécessaire tout en faisant énormément de mal autour de soi. Il n'avait pas dormi cette nuit, priant longuement et attendant avec impatience le lendemain pour vérifier les résultats obtenus.
    Madame Garde, prof d'histoire-géographie qu'il exécrait profondément, peut-être plus que tout autre être humain, fut la première victime toute désignée pour ses travaux pratiques. Il avait demandé aux forces des ténèbres que cette pute se cassât un bras.Le lendemain, ladite pute arborait un magnifique plâtre lui couvrant tout le bras droit. Une chute sans gravité dans l'escalier, s'était-elle justifiée devant la classe de seconde à laquelle il appartenait. Lui était était aux anges (ou plutôt aux démons). Il pria alors pour que cette maudite prof passât de vie à trépas. Aussitôt dit, aussitôt fait. En sortant du lycée, sa journée de cours terminée, Juliette Garde fut percutée par une voiture tandis qu'elle traversait l'unique passage clouté du coin. Elle cria tout en étant traînée sur une bonne centaine de mètres. Son sang repeignit la route d' un rouge vif, qu'en spectateur attentif de l'accident qu'il avait lui-même provoqué, l'adolescent trouva du meilleur effet. Le conducteur de la 306,lui, ne remarqua rien, trop occupé qu'il était à digérer les trois bons grammes d'alcool qui circulaient dans ses veines. C'était dans un carrefour, en tournant, que le conducteur ivre, toujours inconscient du drame, avait daigné libérer sa victime, devenue un tas de chair informe et sans vie. Expérience concluante.
    La joie au cœur, il avait repris ses maléfiques études, apprenant chaque jour un nouveau chapitre. Ses progrès étaient rapides. Une nuit, il se mit à entendre mentalement la voix de ses serviteurs de l'au delà. Bientôt il fut aussi capable de les voir de temps à autre, êtres éthérés irradiants une beauté irréelle et une aura d'une telle sérénité que cette vision le plongeait toujours dans une crainte révérencielle.Il eut même le privilège de connaître l'amour physique avec de délicieuses succubes.
    Élève studieux et appliqué, il ne négligeait jamais de mettre en pratique les leçons consciencieusement apprises. À dix huit ans, quand ses parents lui offrirent une voiture, parfait outil pour se déplacer rapidement d'une région à l'autre, il devint un serial-killer efficace, précis, au tableau de chasse impressionnant. Avant de posséder un véhicule, il avait déjà tué une trentaine de personnes. Par exemple, deux camarades de classe succombèrent à d'originales maladies tropicales et une voisine acariâtre se noya étrangement dans une piscine gonflable pour enfants qui affichait l'impressionnante profondeur de quinze centimètres d'eau. Mais, pour ces cas-là, il avait été obligé de faire appel à ses « amis ». La voiture lui permettait de faire le boulot lui même, ce qui était bien plus intéressant. Il n'avait jamais rien connu de meilleur que de plonger lui même le couteau dans le ventre de sa victime et de l'entendre hurler. Il ne se serait passé de ce plaisir pour rien au monde. Il se contentait simplement de demander aux démons de décupler ses capacités physiques et sensorielles, rien d'autre.
    Par contre, il avait fait une exception pour ses parents. Cinq mois après qu'il eût atteint sa majorité, ces derniers se trouvèrent confrontés un petit problème de voiture. Pour une raison inconnue des services des services de police et des compagnies d'assurance, la Mercedès parentale décida de percuter de plein fouet la rambarde de sécuritéd'une autoroute. À 190 Km/h, cela ne pardonne pas. Son père avait toujours eu tendance à appuyer sur l'accélérateur. Ce fut sa perte et celle de sa femme. Bien dommage. C'était l'unique cas où l'Antéchrist avait trouvé plus prudent de ne pas intervenir physiquement, afin qu'on ne puisse pas établir de lien direct entre lui et « l'accident », et qu'il ne soit donc pas suspecté.
    Enfant unique, l'Antéchrist avait ainsi hérité d'une fort jolie demeure, de quelques placements bien garnis et du capital d'une assurance-décès s'élevant à deux millions de francs. Il était quelquefois bien agréable d'avoir des parents travailleurs, économes et prévoyants. Depuis ce jour, l'Antéchrist avait pu s'occuper à plein temps de son apprentissage maléfique sans souci pécunier et sans avoir à chercher un emploi.
    Aujourd'hui, il était parfaitement aguerri, prêt à jouer le rôle qui lui avait été assigné par les forces du Mal. Il pensa à l'ennemi que les démons lui avait indiqué.
Tiens toi sur tes gardes, Latour, j'arrive.


6


   
    - Thomas est passé cette après midi, annonça Elodie, tout en conduisant, les yeux rivés sur la route. Il cherchait Clara. Il sait pas où elle est passée.   Dans leur petite Ford Fiesta, ils filaient à l'hypermarché le plus proche afin de s'approvisionner pour la semaine. Faire les courses dans ces immenses entrepôts froids n'était pas spécialement le loisir préféré de Fabrice. Il préférait de très loin flâner sur les marchés à la recherche de légumes sains et biologiques. Seule la présence d'Elodie rendait cette corvée supportable.   
    NRJ, la station sur laquelle était branché l'auto-radio, balançait perfidement et sans vergogne pour la énième fois de la journée le tube de Larusso, Tu m'oublieras. Quand le titre avait démarré, deux minutes plus tôt, Fabrice avait pensé qu'il devrait peut-être envoyer un peu d'argent à cette radio afin qu'ils achetassent d'autres compact-discs. Des meilleurs, si possible. Même s'il trouvait cette chanteuse irritante, il était d'accord avec elle ; il espérait l'oublier très rapidement. Mais, sachant qu'Elodie aimait beaucoup cette chanson, il était resté stoïque.
    - Ah bon ? Elle l'a déjà laissé tomber ? railla Fabrice.
    - C'est pas drôle. Il ne sait pas où elle est. Tu aurais dû voir sa tristesse. Tu aurais eu pitié toi aussi.
   - Il connaissait bien Elodie avant de réchauffer son lit. Il savait parfaitement que la fidélité et elle, ça fait deux, rétorqua Fabrice.
   - Peut-être. Mais s'il lui était arrivé quelque chose de grave ?Je ne l'aime pas spécialement, tu le sais, mais quand même...
    - Bah, ce n'est vraiment pas la peine de s'inquiéter pour elle.
   - Fabrice, il faut que je t'avoue quelque chose sur Clara, reprit Elodie dans un murmure.
    - Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu l'as égorgée ? Poignardée ? Non ? Autre chose ? Tu lui as coupé la tête, alors ? plaisanta-t-il.
    - Hier soir, ou plutôt ce matin, on s'est disputé elle et moi dans la cuisine, poursuivit-elle, ignorant la maladroite tentative d'humour. Tu étais dans le salon avec les autres. Rien de bien méchant. Mais elle a le don de me taper sur le système. C'est pour cela qu'elle est partie la première. Oh, Fabrice, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé. Je m'en voudrais toute ma vie si...
    - Parfaitement ridicule, la coupa-t-il gentiment. De toutes les manières, elle s'était invitée chez nous et c'était à moi de ne pas la laisser entrer, comme tu me l'as déjà gentiment fait remarquer. Et puis, elle est chiante de nature, faut toujours qu'elle se prenne pour la reine du bal. Donc, c'est pas de ta faute. Bon, tu lui as un peu échauffé la bile, pas de quoi fouetter un chat. Tu n'es pas responsable. Moi, je suis sûr qu'elle va très bien. Elle a dû rencontrer un autre mec, c'est tout.
    - J'espère que tu as raison, finit-elle par dire sans trop y croire.- Mais oui. Tu sais quoi ? Quelquefois, tu es trop gentille. Mais, j'ai bien envie d'en profiter alors, comme on est arrêté à un feu rouge, tu viens faire un câlin à ton animal préféré ? Fais-moi une caresse et je remuerai la queue.
    - Tu es incorrigible, espèce de mal élevé, s'esclaffa-t-elle. Pas dans la voiture. Si on nous voyait ? Ma mère a eu raison de me dire de me méfier de toi.
    - Mon Dieu, elle a vraiment dit ça ? Heureusement, elle ne sait pas tout, fit-il sur le ton de la confidence tout en glissant une main dans sa petite culotte.


7



    - Non !
    Fabrice se réveilla brutalement, le souffle court, le coeur battant la chamade, le corps recouvert d'une sueur froide. Il lui fallut une bonne minute avant de parfaitement réaliser qu'il se trouvait dans son lit, avec Elodie, toujours endormie, le sommeil aussi lourd que le plomb, ronflant doucement à ses côtés. Ces ronflements à peine audibles avaient toujours eu un effet apaisant sur Fabrice. Cette nuit encore, ils contribuèrent à le calmer. Il examina sa poitrine. Rien. Soulagé, il jeta un coup d'œil sur le réveil à cristaux liquides. Trois heures vingt sept.Un cauchemar. Ce n'était qu'un cauchemar. Si réel pourtant, si précis. Il n'avait pas eu l'impression de rêver mais, au contraire, de vivre un effroyable moment dans la peau de quelqu'un d'autre, comme par procuration. Il n'aurait pu décrire avec exactitude la sensation bizarre qu'il avait ressentie. En tout cas, ce n'était pas un songe habituel. De cela, il était intimement convaincu.
    Dans ce « cauchemar », il était une femme, attachée sur un lit, à la merci d'un épouvantable sadique résolu à lui faire passer un sale quart d'heure. Au fond de lui, il savait qu'il, qu'elle en avait déjà passé quelques autres de cet acabit. Il était à la limite de la rupture. Tout prêt de plonger dans l'abîme de la folie afin de ne plus souffrir, de ne plus avoir peur. Peur de son tortionnaire. Peur de l'obscurité, sa seule compagne depuis quelques dizaines d'heures. Fabrice s'étonna. Il n'avait pourtant jamais eu peur du noir. C'était donc elle, la victime, qui ressentait cela. Pas lui. Enfin, pas vraiment.
    Contrairement à son habitude, l'homme avait décidé d'exercer sa besogne en pleine lumière. Mais son visage restait dissimulé sous un masque de monstre qui aurait certainement provoqué une certaine hilarité chez Fabrice en d'autres circonstances. Le tortionnaire tenait à la main un immense couteau d'une quarantaine de centimètres. Avec cette impressionnante arme blanche, il entreprit tranquillement de dessiner une croix renversée sur sa poitrine.Sur celle de la victime. Dans son sommeil, incapable de se réveiller, comme en transe, Fabrice ressentait physiquement la douleur pénétrer en lui tandis que la lame lui déchiquetait la peau. L'homme découpa l'épiderme avec une précision diabolique. Le sang coulait abondamment, suivant la courbure des reins, contournant ses seins, donnant l'illusion de se constituer en petits rus. Bien qu'il veillât à ne pas infliger de blessures trop profondes, l'homme au masque savait faire souffrir. Science qu'il maîtrisait sur le bout des doigts. Fabrice (ou elle?) perdit un instant connaissance. Très peu de temps en fait : deux ou trois secondes, pas plus.
    Quand il se réveilla dans son « rêve », toujours emprisonné dans cette foutue illusion nocturne, Fabrice eut la sensation de quitter son corps, le corps de la femme. Comme une âme pouvait le faire en quittant sa dépouille mortelle, supposa-t-il. Il fut immensément soulagé de constater qu'il n'éprouvait plus aucune douleur. Il semblait voler à travers la pièce, libéré des entraves physiques, en paix avec lui même. Il connut un sentiment de bonheur fabuleux. Il avait même l'impression qu'il allait découvrir la vérité sur tout: la vie, la mort, l'univers, Dieu. Il sentit alors sur lui le regard de l'homme au masque. Ce dernier le regardait, lui, Fabrice. Bien que ce dernier eût la certitude d'être pur esprit, l'homme au masque pouvait le voir. Il le fixait même intensément. Au bout d'un moment qui parut une éternité à Fabrice, l'inconnu brisa le silence et dit d'une voix proche d'un feulement suraiguet obscène :
    - Bonjour, Latour.
    Le temps sembla un instant s'arrêter. Puis, toujours dans le royaume du rêve, Fabrice fut éjecté de la pièce à une vitesse sidérante.
    Il volait, traversant les airs, l'espace, tel un oiseau ou un ange, survolant des paysages variés, connus ou inconnus, côtoyant des dizaines de dimensions inviolées par l'homme. Il accomplissait le désir enfoui en chaque être humain : voler, être libéré des contraintes physiques. Oui, libre. Entièrement et totalement libre.
    Il éprouva même l'impression qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait par le truchement de la pensée, qu'il pouvait créer, construire ce qu'il souhaitait rien qu'en y pensant. Sensation inédite et grisante. Il retrouva même l'impression vertigineuse qu'il allait connaître tous les secrets de l'univers, qu'il pouvait comprendre Dieu, mieux même, qu'il était Dieu. Il se fondait dans l'infini, devenait un avec l'univers, et sentit affluer vers lui toute la connaissance sans limites d'une dimension infinie quand il regagna sa chambre et se réveilla enfin.
    Après son brusque réveil, il resta un long moment sans bouger, comme sonné, incapable de réfléchir posément. Petit à petit, il reprit ses esprits et, avec eux, venaient une foultitude de questions. Qui était l'homme au masque ? Pourquoi ce dernier le connaissait-il ?Qui était sa victime ? La femme vivait-elle encore ? Plus important : qu'est-ce que tout cela signifiait ? N'était-ce vraiment qu'un cauchemar ou était-ce bien plus que cela ? Une expérience paranormale? Une sorte de voyage astral ? Les mots étaient lâchés : expérience paranormale et voyage astral. Cela lui parut tout autant grotesque, farfelu, que parfaitement logique, normal. D'ordinaire, il ne croyait pas à toutes ces foutaises. Mais là... Il devait l'admettre : c'était différent, foutrement différent. Cela lui avait paru si réel, si vrai, si tangible.
    Bordel de merde ! Mais qu'est-ce qui m'arrive ?
    Il ne put se rendormir. Pour ne pas réveiller Elodie qui ronflait toujours, paisiblement, il demeura dans le noir, sans bouger, la tête bourdonnant de ces questions sans réponses, regardant le réveil qui égrenait imperturbablement les secondes, les minutes et les heures. Devant ses yeux dansait un masque de monstre.