Chapitre 2 - Le Livre
1
La sonnette d'entrée résonna dans tout
l'appartement en jouant quelques notes de My Heart Will Go
On, la célèbre bande originale du tout aussi célèbre Titanic,
le jack-pot cinématographique de James Cameron.
Elodie, comme beaucoup d'autres, était une fan
inconditionnelle du film, en dépit du fait qu'un trop grand nombre
de séances dudit film pouvait vous faire devenir aquaphobe pour
l'éternité, vous rendre malade à la simple vue d'un bateau. Elle
aimait aussi, comme beaucoup d'autres, l'interprète principal, le
beau Leonardo Di Caprio, qui avait franchi toutes les marches du
vedettariat à la même vitesse que Jack, son personnage dans le
film, mettait à couler.
Quand un V.R.P. était passé un soir transportant
avec lui une immense valise remplie à ras bord d'accessoires
domestiques aussi chers que futiles, du radio-lecteur de cassettes
et de compact discs-réveilau design avant-gardiste à la lampe de
chevet démontable que l'on allume en l’effleurant du bout des
doigts en passant par la télé-commande multi-fonctions à l'effigie
de Madonna, Elodie avait littéralement craqué pour ce modèle de
sonnette qui pouvait jouer différents airs de
musique.
Le concepteur était certainement un petit futé
car il y en avait pour tous les goûts ou presque. Vous pouviez en
effet recevoir vos invités sur la Neuvième Symphonie du génial
Beethoven, sur une doucereuse mélodie d'Elvis Presley qui demandait
à être aimé tendrement, sur une musique de Sydney Bechet très
attiré par la nature en général et une petite fleur en particulier,
sur un reggae de Bob Marley, ardent défenseur de la cause féminine,
sur le hard mélodique de Bon Jovi, groupe d'américains
millionnaires chantant avec tellement de conviction les difficultés
des pauvres qu'on pouvait presque croire qu'ils l'étaient, ou sur
bien d'autres encore. Mais il y avait aussi et surtout LA chanson
qu'interprétait Céline Dion. À vous donner la chair de poule.
Malgré le prix conséquent de l'objet désiré, Elodie avait cédé sans
que le vendeur n'eut le temps de déclamer son sempiternel discours
élogieux sur sa précieuse marchandise. Ainsi, à chaque fois que
quelqu'un sonnait à la porte d'entrée, Elodie allait ouvrir à
contre cœur, sa pensée vagabondant invariablement sur le fier
paquebot qui perdit pourtant très rapidement de sa superbe.
Elodie ouvrit la porte. Sur le perron se tenait
Thomas Andrieux,une connaissance du jeune couple, Fabrice et lui
ayant fait partie du même club cycliste pendant trois ans. Il était
cadre commercial de son état et nouvel amant attitré de Clara.
Jeune loup dévoré d'ambition, n'ayant qu'une connaissance très
vague du mot morale, sans pitié pour ceux qu'il considérait comme
des faibles, prêt à mordre sauvagement le moindre rival, il se
transformait pourtant en chien bien dressé dès qu'apparaissait sa
maîtresse.
- Bonjour, Elodie, excuse moi de te déranger. Je
peux entrer ? s'enquit-il.
- Ouais, bien sûr. Vas-y. Entre.
Elodie avait rapidement perçu l'état d'énervement du jeune homme.
Ses gestes étaient brusques, bien plus qu'à l'ordinaire. Ses yeux
lançaient des regards affolés. Quelque chose n'allait visiblement
pas.
- Dis moi, qu'est ce qui t'arrive,
Thomas ?
- Sais-tu où est allée Clara après votre petite
fête ?
- Non, désolée, aucune idée. Ce n'est pas une
intime et puis on s'est en plus un peu chamaillé hier soir. Elle
s'est cassée assez tôt : deux heures du mat', un truc dans ce
goût là.
- Ah.
Sur l'instant, ce fut la seule réaction de
Thomas. Il paraissait totalement déboussolé, les yeux hagards,
perdus dans le vide. Après un long soupir, il
reprit :
- Je suis inquiet. Je devais la récupérer chez
elle ce matin, à neuf heures. On devait aller chercher une bague
qui lui plaisait. J'avais promis de lui acheter à mon retour. Mais
elle n'était pas là. J'avais les clefs, alors je suis entré.
L'appart' était vide. Les draps n'étaient même pas défaits ;
elle n'a pas dormi chez elle et je ne sais pas où la chercher. Son
portable ne répond même pas.
Bien qu'elle ne connaissait pas beaucoup Thomas
sans éprouver d'affection particulière pour ce genre de types
qu'elle considérait comme plus proches du fauve que de l'homme
civilisé, elle eut pourtant pitié de lui. Le voir comme cela, si
amoureux, si malheureux... Elodie se pinça les lèvres. Que
dire ? Que Clara avait certainement profité de son absence de
quelques jours pour se consoler dans les bras d'un autre ? Pas
la peine, il devait s'en douter. Elodie s'était toujours demandée
pourquoi les hommes étaient attirés par les salopes du genre de
Clara.
Elle sentit son cœur se serrer. Certes, la peine
du pauvre Thomas la touchait, mais il y avait une autre
explication. Elle se rappelait trop bien que Fabrice, lui-même,
n'était pas indifférent à cette traînée. Malgré tout ce que cette
dernière lui avait fait subir, il ne l'avait pas oubliée. Pas
vraiment. Pas autant qu'elle l'aurait voulu.Il ne lui en avait
pourtant rien dit mais elle était une femme, amoureuse qui plus
est. Et comme la plupart des femmes amoureuses, elle savait quand
son partenaire n'était pas totalement, pas entièrement à elle.
Elle luttait tous les jours contre cette
souffrance, essayait de la canaliser, d'en rire, de se convaincre
qu'elle se faisait des idées, qu'elle était trop jalouse, trop
possessive. Elle pensait avoir plutôt bien réussi jusqu'à lors.
Jusqu'à hier en fait. Jusqu'à ce qu'elle voit cette garce chez
elle, méprisante, hautaine, odieuse. De plus, elle s'était sentie
humiliée de savoir que Fabrice lui avait ouvert toute grande la
porte. Alors, quand Clara fit une remarque désobligeante sur le
mobilier, Elodie n'avait pu se contenir et lui avait froidement
répliqué d'aller voir ailleurs si elle y était. Le ton était monté.
Clara avait quitté les lieux. Courte victoire. Mais, Bon Dieu,
comme cela faisait du bien ! Ce n'était pas à proprement
parler la remarque de Clara qui avait mis le feu aux poudres.
D'ailleurs Elodie ne s'en souvenait plus précisément. Non, c'était
ELLE, ce qu'elle était, ce qu'elle représentait pour Fabrice.
Heureusement, la scène avait eu lieu dans la cuisine, sans témoin,
après que Clara ait hypocritement proposé son aide. Elodie avait
pressenti qu'il y aurait très certainement une joute verbale, mais
elle n'attendait que cela. Fabrice n'était donc pas au courant et,
pensa t-elle, c'était tout aussi bien. Comment aurait-il
réagi ? Elle avait peur qu'il pût prendre la défense de sa
rivale.Cela aurait été pire que tout.
Comment un être humain pouvait être aussi
pervers ? Clara faisait souffrir tout le monde et semblait
s'en satisfaire, s'en sortait toujours bien. Pas comme Fabrice, pas
comme Thomas, pas comme elle. Bien qu'Elodie sût que c'était mal,
elle pria intérieurement pour que, une fois dans sa vie, une seule
petite fois, sa rivale puisse tomber sur plus fort qu'elle. Rien
qu'une fois.
2
Clara pleurait. Elle se sentait sale, humiliée.
Elle avait la nausée en pensant au sperme qui lui coulait entre les
cuisses. Elle avait envie de vomir tripes et boyaux. Son vagin lui
faisait mal. Mais par dessus tout, elle avait envie de mourir.
Avant que son geôlier ait commencé son écœurante besogne, elle
avait crié, crié à s'en déchirer les cordes vocales. Il s'était
contenté de rire une nouvelle fois. Il lui avait aussi dit qu'elle
pouvait continuer tant qu'elle voulait car personne ne
l'entendrait. De guerre lasse, complètement épuisée, prisonnière de
ses liens, elle avait abandonnée toute velléité de lutte et avait
attendu, paniquée, qu'il commençât à la pénétrer violemment.
Elle était seule, sans ressources, sans aucun
échappatoire. Seule face à son bourreau.
Mon Dieu,que ce cauchemar
finisse vite !
Elle n'avait plus la force de lutter, plus la
force de se donner du courage. Pour couronner le tout, elle avait
de plus en plus la certitude qu'elle n'en réchapperait pas.
- Tuez moi ! Tuez moi ! Qu'on en
finisse ! l'avait-elle supplié. Elle s'était entendue
répondre deux mots, les plus terribles qu'elle n'avait jamais
entendus :
- Pas encore.
Elle se demandait avec angoisse qu'elle serait
la prochaine épreuve. Quel sorte de torture ce démon voulait-il lui
infliger ? Car il allait revenir « se procurer auprès
d'elle d'autres sensations toutes aussi excitantes » lui
avait-il susurré à l'oreille après avoir joui en elle.
Depuis combien de temps était-elle là ?
Deux heures ? Dix heures ? Une journée ? Deux
jours ? Elle n'en savait absolument rien. Elle avait perdu
toute notion du temps depuis son enlèvement. En fait, elle s'en
moquait.
La pièce où elle se trouvait n'avait aucune
fenêtre et Clara était toujours cernée par les ténèbres, angoissant
vêtement drapant sa nudité souillée. Il y avait pourtant quelques
rares moments, quand son agresseur se décidait à lui rendre une
petite visite, où elle pouvait alors apprécier quelques raies de
lumière par l'entrebâillement de la porte. Brefs moments
d'apaisement avant une plongée vers une peur
indescriptible,incontrôlable, bien plus effrayante que sa phobie du
noir et toujours plus forte à chaque nouvelle apparition démoniaque
de cet être répugnant. Elle n'aurait jamais cru cela possible
avant...
Pourtant, il venait quelquefois lui rendre des
visites sans lui faire le moindre mal. Il s'asseyait alors sur le
bord du lit et se contentait de lui parler gentiment en la
caressant doucement, caresses les plus obscènes que Clara eût
jamais connues. Il lui avait même apporté deux fois des sandwichs
et de l'eau, lui avait fait faire ses besoins dans un pot de
chambre sous la menace d'un pistolet, lui avait aussi nettoyé ses
plaies au visage avec une extrême douceur. Presque avec tendresse.
Mais d'autres fois, il venait sans prononcer un mot et la torturait
méthodiquement, consciencieusement et brutalement. L'avant dernière
visite s'était soldée par trois brûlures de cigarettes sur la
poitrine. Puis il y eut « l'acte ». La visite la plus
terrible entre toutes...
Elle était la prisonnière d'un fou. D'un fou
dangereux.
3
- Ton travail s'est bien passé
aujourd'hui ?
- Si l'on veut, oui, répondit tristement
Fabrice,
- Pauvre chéri,veux-tu un petit massage
maison ? lui murmura Elodie qui se blottissait dans ses bras
en riant.
- Ce n'est pas de refus ! s'exclama
t-il
joyeusement.
Pour financer sa thèse de doctorat et aussi
procurer à son jeune couple un équilibre financier, à défaut d'une
certaine aisance, il avait dû chercher un petit boulot. Il était
donc devenu cuisinier chez Quick. Sa paye était un peu trop
maigrelette à son avis mais, avec celle d'Elodie, vendeuse dans un
magasin de prêt-à-porter, et sa bourse universitaire, il devait
convenir que le jeune ménage s'en tirait plutôt bien. À condition
toutefois de ne pas avoir des goûts de luxe. « Tant pis, ma
chérie, la Ferrari attendra encore un peu. » disait-il souvent
à Elodie.
Invariablement, dès qu'il rentrait à la maison,
après avoir empilé des hamburgers à en être dégoûté, il se voyait
fréquemment proposer une séance de massage qu'il ne refusait
jamais, bien trop content d'oublier les tranches de steak en
s'abandonnant entre les mains délicates de sa bien aimée. Au fil du
temps, ce massage était devenu un rituel qu'aucun des deux n'aurait
songé à rompre, quelles que fussent les circonstances. C'était leur
moment privilégié. D'ailleurs, ce moment n'était souvent qu'une
simple introduction à des jeux beaucoup plus érotiques, mais pas
toujours et pas seulement. Cette cérémonie intime et sensuelle
était l'occasion idéale pour parler, échanger, partager, être un
véritable couple,en somme.
L'exception confirmant toujours la règle,
aujourd'hui, le massage ne se traduirait pas par un acte sexuel.
Fabrice sentait bien qu'Elodie était anxieuse, trop distante pour
se livrer à des jeux érotiques.
- Quelque chose ne va pas, ma
princesse ?
- Que ressens-tu encore pour Clara ?
La question d'Elodie, posée d'une manière si
brutale, lui fit l'effet d'un coup de poing à l'estomac. Il avait
quelquefois parlé de Clara à Elodie, de cette ancienne relation et
de la rupture qui s'ensuivit. Cela lui faisait toujours un bien
fou. Mais il n'avait jamais aévoqué le sujet de ses sentiments
actuels pour son ancienne compagne. Elodie n'avait jamais posé la
question, aussi avait-il fini par croire qu'elle s'en moquait. Pour
être tout à fait franc, il avait fini par se convaincre qu'elle
s'en moquait. Maintenant, il devait se rendre à l'évidence.
Par amour pour Elodie, parce qu'il n'aurait pu
supporter de lui mentir une deuxième fois, il se décida à lui
révéler la vérité quelles que pussent être les conséquences pour
leur union.
- Si tu tiens à le savoir...
- Oui, j'y tiens absolument, le coupa sèchement
Elodie.
- Je ne l'aime pas... Enfin, je ne l'aime
plus... articula t-il péniblement. -
Vraiment ?
L'inquiétude perçait dans l'intonation d'Elodie.
Il ne supportait pas de lui faire du mal. Il espérait que la
conversation, un calvaire pour tous les deux, finirait
rapidement.
- Mais je crois que je suis encore attiré par
elle. Non, attends...
Comme elle commençait à pleurer, il la pris dans ses bras.
- Oh, Elodie, c'est toi que j'aime le plus au
monde après les hamburgers de Quick. Je serais le plus con des
hommes si j'allais lui courir après. J'ai déjà donné, je te prie de
me croire ! Je sais ce qu'elle vaut et, plus important, je
sais ce que tu vaux. Je désire te garder auprès de moi. Toujours.
Je ne veux pas te perdre. Et je ne voudrais en aucun cas faire une
connerie qui compromettrait notre liaison.
La plaisanterie sur les hamburgers eut l'effet
escompté. Sans aller jusqu'à éclater de rire, Elodie se décrispa
légèrement. À la fin de sa petite élocution, elle se serra encore
plus fort contre lui.
- Je peux vraiment te croire ?
demanda-t-elle doucement.
- Je t'aime comme un fou, répondit-il avec
douceur.
- Oh, aime moi, Fabrice, aime moi toujours.
- C'est promis, jura-t-il sincèrement.
4
L'Antéchrist referma le Livre avec une infinie
précaution. Issu des premiers âges de l'humanité mais
prodigieusement bien conservé par on ne sait trop quel miracle,
donnant l'illusion d'avoir été fabriqué la veille, le Livre était
la source de tout pouvoir. Il était l'instrument de sa destinée, la
promesse d'un avenir fabuleux. Il était l'éternel lien entre le
monde spirituel et le monde physique.
Un soir, un esprit lui avait dit que le Livre
avait été écrit par un ange du nom de Melesnoch, à l'époque où
quelques unes de ces créatures d'essence divine avaient succombé à
la tentation et s'étaient métamorphosées en êtres de chair et de
sang pour pouvoir jouir des plaisirs physiques. Ils avaient renié
Dieu et profité de leur liberté retrouvée. Melesnoch avait écrit le
Livre pour transmettre aux hommes de l'époque quelques uns de ces
savoirs connus par ces anges libérés du pouvoir absolu. Melesnoch
et ses pairs avaient pu prospérer sur la surface de la terre, ils
eurent une nombreuse progéniture et, avec l'aide du Livre, ils
corrompirent les hommes de ces temps reculés. Le mal se répandit
partout.
Mais la victoire du Calomniateur et de ses
sbires fut de courte durée. Yahvé fit abattre sur sa Création un
fantastique déluge.Mis à part le pathétique agent du Créateur, un
dénommé Noé, ainsi que sa famille, tous les habitants de la terre
furent engloutis sous les eaux. Les anges rebelles furent condamnés
par le Dieu de Noé. Pire encore : Yahvé décréta que plus aucun
être spirituel ne pouvait plus se matérialiser et avoir de contacts
directs avec les humains sans son Divin Consentement. Mais le
Livre, comme Moïse beaucoup plus tard, fut sauvé des eaux. Satan y
avait veillé.
Dieu, avait conclu la créature intangible,
n'était que l'éternel instrument de l'incarcération de l'humanité
dont il était impératif de se débarrasser au plus vite. Le Livre y
contribuerait largement.
En contemplant, émerveillé, ce fabuleux ouvrage
des temps anciens, condensé de savoirs perdus qui allaient bientôt
renaître, l'Antéchrist se souvint du jour béni entre tous où il
était entré en possession de sa plus belle acquisition...
... Errant dans les rues d'Angoulême malgré le
froid hivernal qui lui piquait les yeux, l'adolescent timide était
tombé par hasard sur une modeste boutique au fond d'une triste
ruelle de la vieille ville, bien à l'écart des rues les plus
fréquentées. Il avait tout de suite était attiré par l'enseigne.
Sur un fond noir, des lettres argentées au style gothique
annonçaient simplement : « Magie, divination, sciences
parallèles et sciences occultes ». Des dizaines de livres
étaient disposés dans le présentoir, selon un rangementqui semblait
purement aléatoire. Des prédictions astrologiques d'Élisabeth
Tessier à un exposé sur la présence quotidienne d'anges gardiens,
en passant par un traité sur la magie blanche, il y avait certes un
grand choix de lecture, mais rien qui ne parut franchement occulte
à ses yeux. Tant pis. Il se décida à entrer dans le magasin. Il
trouverait certainement son bonheur.
Le magasin était sombre, comme il se devait de
l'être afin de plonger le client dans une ambiance propice au
mystère. Les murs et la devanture étaient recouverts d'un immense
drap mauve, tacheté par endroits de quelques minuscules étoiles
jaunâtres. Au fond du magasin se trouvait le comptoir où trônait,
fatiguée, une vieille caisse enregistreuse. Derrière la machine
ancestrale, la tenancière du magasin, tout aussi vieille et
fatiguée, le dévisageait d'un oeil suspicieux sans prononcer un
seul mot. À droite de l'entrée se trouvait le coin réservé aux
traditionnels accessoires : pendules, jeux de tarots, boules
de cristal et autres babioles divinatoires. À sa gauche, il aperçut
plusieurs petits rayonnages de livres sur trois étagères, chacun
minutieusement étiquetés : « Magie Blanche, Divination,
Magnétisme, Télépathie, Hypnotisme, Magie noire... ». Il
s'arrêta de lire les écriteaux des rayons ; il avait trouvé ce
qu'il cherchait. Il se précipita droit sur le rayonnage consacré à
la magie noire. Il fouilla le rayon des yeux. Il fut tout de suite
attiré par un bien étrange livre.
Imposant, protégé par une couverture rouge
sang,l'ouvrage était composé, à première vue, d'un bon millier de
pages toutes aussi rouges. Il prit le trésor livresque et le
feuilleta. Bien qu'il fût écrit dans une langue basée sur des
idéogrammes ressemblants vaguement à l'écriture chinoise, il fut
surpris de constater qu'il saisissait parfaitement le sens des mots
et des phrases inscrits sur les pages qu'il parcourait. Ses mains
tremblèrent. Il sut alors qu'il avait enfin trouvé ce qu'il
cherchait inconsciemment depuis sa plus tendre enfance.
- Puis-je vous aider ? suggéra une voix
derrière lui.
Il sursauta. Il n'avait pas entendu venir cette
vieille bique.
- Combien pour ce livre ?
- Celui là, 480 FF. Il est vieux. Je le tiens de
ma mère qui le tenait de sa mère et ainsi de suite... Certains se
refilent des bagues, des colliers ou des montres, nous, c'est ce
livre. Il paraît qu'il s'agit d'un ancien livre sur l'occultisme
datant de la fin du Moyen Âge, je crois. C'est ce que ma mère m'a
dit un jour. J'ai jamais pu vérifier. De toute façon, il est
incompréhensible. C'est pour cela que je le vends. Ma mère doit se
retourner dans sa tombe. Mais il faut bien vivre, n'est ce
pas ? En tout cas, c'est un objet pour collectionneur,
fit-elle en riant. Il est splendide, vous ne trouvez pas ?
- Oui, c'est possible... Je l'achète.
- Bien, vous avez l'argent, jeune homme ?
s'enquit-elle prudemment. Ici, on paye surtout en liquide. C'est ce
que je préfère,je n'aime ni les chèques ni les cartes car...
Il n'écoutait déjà plus la volubile boutiquière.
Au plus profond de lui, il savait qu'elle se trompait sur toute la
ligne. Ce livre était bien plus qu'un inintelligible et obscur
ouvrage traitant de l'occultisme, beucoup plus vieux qu'elle le
pensait. C'était le bien le plus précieux que l'on puisse trouver
sur cette planète. Et c'était lui qui le détenait dorénavant.
5
De retour chez lui, profitant de l'absence de
ses parents, qui ne rentreraient que tard dans la nuit, trop
absorbés par leurs carrières respectives pour se préoccuper d'un
gosse si fragile, il lut avidement le Livre des Anges Libérés,
puisque c'était le titre affiché sur la couverture. Il le surnomma
d'ailleurs rapidement le Livre. Il apprit alors sans effort
d'innombrables prières démoniaques permettant de se procurer tout
le bien nécessaire tout en faisant énormément de mal autour de soi.
Il n'avait pas dormi cette nuit, priant longuement et attendant
avec impatience le lendemain pour vérifier les résultats
obtenus.
Madame Garde, prof d'histoire-géographie qu'il
exécrait profondément, peut-être plus que tout autre être humain,
fut la première victime toute désignée pour ses travaux pratiques.
Il avait demandé aux forces des ténèbres que cette pute se cassât
un bras.Le lendemain, ladite pute arborait un magnifique plâtre lui
couvrant tout le bras droit. Une chute sans gravité dans
l'escalier, s'était-elle justifiée devant la classe de seconde à
laquelle il appartenait. Lui était était aux anges (ou plutôt aux
démons). Il pria alors pour que cette maudite prof passât de vie à
trépas. Aussitôt dit, aussitôt fait. En sortant du lycée, sa
journée de cours terminée, Juliette Garde fut percutée par une
voiture tandis qu'elle traversait l'unique passage clouté du coin.
Elle cria tout en étant traînée sur une bonne centaine de mètres.
Son sang repeignit la route d' un rouge vif, qu'en spectateur
attentif de l'accident qu'il avait lui-même provoqué, l'adolescent
trouva du meilleur effet. Le conducteur de la 306,lui, ne remarqua
rien, trop occupé qu'il était à digérer les trois bons grammes
d'alcool qui circulaient dans ses veines. C'était dans un
carrefour, en tournant, que le conducteur ivre, toujours
inconscient du drame, avait daigné libérer sa victime, devenue un
tas de chair informe et sans vie. Expérience concluante.
La joie au cœur, il avait repris ses maléfiques
études, apprenant chaque jour un nouveau chapitre. Ses progrès
étaient rapides. Une nuit, il se mit à entendre mentalement la voix
de ses serviteurs de l'au delà. Bientôt il fut aussi capable de les
voir de temps à autre, êtres éthérés irradiants une beauté irréelle
et une aura d'une telle sérénité que cette vision le plongeait
toujours dans une crainte révérencielle.Il eut même le privilège de
connaître l'amour physique avec de délicieuses succubes.
Élève studieux et appliqué, il ne négligeait
jamais de mettre en pratique les leçons consciencieusement
apprises. À dix huit ans, quand ses parents lui offrirent une
voiture, parfait outil pour se déplacer rapidement d'une région à
l'autre, il devint un serial-killer efficace, précis, au tableau de
chasse impressionnant. Avant de posséder un véhicule, il avait déjà
tué une trentaine de personnes. Par exemple, deux camarades de
classe succombèrent à d'originales maladies tropicales et une
voisine acariâtre se noya étrangement dans une piscine gonflable
pour enfants qui affichait l'impressionnante profondeur de quinze
centimètres d'eau. Mais, pour ces cas-là, il avait été obligé de
faire appel à ses « amis ». La voiture lui permettait de
faire le boulot lui même, ce qui était bien plus intéressant. Il
n'avait jamais rien connu de meilleur que de plonger lui même le
couteau dans le ventre de sa victime et de l'entendre hurler. Il ne
se serait passé de ce plaisir pour rien au monde. Il se contentait
simplement de demander aux démons de décupler ses capacités
physiques et sensorielles, rien d'autre.
Par contre, il avait fait une exception pour ses
parents. Cinq mois après qu'il eût atteint sa majorité, ces
derniers se trouvèrent confrontés un petit problème de voiture.
Pour une raison inconnue des services des services de police et des
compagnies d'assurance, la Mercedès parentale décida de percuter de
plein fouet la rambarde de sécuritéd'une autoroute. À 190 Km/h,
cela ne pardonne pas. Son père avait toujours eu tendance à appuyer
sur l'accélérateur. Ce fut sa perte et celle de sa femme. Bien
dommage. C'était l'unique cas où l'Antéchrist avait trouvé plus
prudent de ne pas intervenir physiquement, afin qu'on ne puisse pas
établir de lien direct entre lui et « l'accident », et
qu'il ne soit donc pas suspecté.
Enfant unique, l'Antéchrist avait ainsi hérité
d'une fort jolie demeure, de quelques placements bien garnis et du
capital d'une assurance-décès s'élevant à deux millions de francs.
Il était quelquefois bien agréable d'avoir des parents
travailleurs, économes et prévoyants. Depuis ce jour, l'Antéchrist
avait pu s'occuper à plein temps de son apprentissage maléfique
sans souci pécunier et sans avoir à chercher un emploi.
Aujourd'hui, il était parfaitement aguerri, prêt
à jouer le rôle qui lui avait été assigné par les forces du Mal. Il
pensa à l'ennemi que les démons lui avait indiqué.
Tiens toi sur tes gardes, Latour, j'arrive.
6
- Thomas est passé cette après midi, annonça
Elodie, tout en conduisant, les yeux rivés sur la route. Il
cherchait Clara. Il sait pas où elle est passée. Dans
leur petite Ford Fiesta, ils filaient à l'hypermarché le plus
proche afin de s'approvisionner pour la semaine. Faire les courses
dans ces immenses entrepôts froids n'était pas spécialement le
loisir préféré de Fabrice. Il préférait de très loin flâner sur les
marchés à la recherche de légumes sains et biologiques. Seule la
présence d'Elodie rendait cette corvée
supportable.
NRJ, la station sur laquelle était branché
l'auto-radio, balançait perfidement et sans vergogne pour la énième
fois de la journée le tube de Larusso, Tu m'oublieras.
Quand le titre avait démarré, deux minutes plus tôt, Fabrice avait
pensé qu'il devrait peut-être envoyer un peu d'argent à cette radio
afin qu'ils achetassent d'autres compact-discs. Des meilleurs, si
possible. Même s'il trouvait cette chanteuse irritante, il était
d'accord avec elle ; il espérait l'oublier très rapidement.
Mais, sachant qu'Elodie aimait beaucoup cette chanson, il était
resté stoïque.
- Ah bon ? Elle l'a déjà laissé
tomber ? railla Fabrice.
- C'est pas drôle. Il ne sait pas où elle est.
Tu aurais dû voir sa tristesse. Tu aurais eu pitié toi aussi.
- Il connaissait bien Elodie avant de réchauffer
son lit. Il savait parfaitement que la fidélité et elle, ça fait
deux, rétorqua Fabrice.
- Peut-être. Mais s'il lui était arrivé quelque
chose de grave ?Je ne l'aime pas spécialement, tu le sais,
mais quand même...
- Bah, ce n'est vraiment pas la peine de
s'inquiéter pour elle.
- Fabrice, il faut que je t'avoue quelque chose
sur Clara, reprit Elodie dans un murmure.
- Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu l'as
égorgée ? Poignardée ? Non ? Autre chose ? Tu
lui as coupé la tête, alors ? plaisanta-t-il.
- Hier soir, ou plutôt ce matin, on s'est
disputé elle et moi dans la cuisine, poursuivit-elle, ignorant la
maladroite tentative d'humour. Tu étais dans le salon avec les
autres. Rien de bien méchant. Mais elle a le don de me taper sur le
système. C'est pour cela qu'elle est partie la première. Oh,
Fabrice, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé. Je m'en voudrais
toute ma vie si...
- Parfaitement ridicule, la coupa-t-il
gentiment. De toutes les manières, elle s'était invitée chez nous
et c'était à moi de ne pas la laisser entrer, comme tu me l'as déjà
gentiment fait remarquer. Et puis, elle est chiante de nature, faut
toujours qu'elle se prenne pour la reine du bal. Donc, c'est pas de
ta faute. Bon, tu lui as un peu échauffé la bile, pas de quoi
fouetter un chat. Tu n'es pas responsable. Moi, je suis sûr qu'elle
va très bien. Elle a dû rencontrer un autre mec, c'est tout.
- J'espère que tu as raison, finit-elle par dire
sans trop y croire.- Mais oui. Tu sais quoi ? Quelquefois, tu
es trop gentille. Mais, j'ai bien envie d'en profiter alors, comme
on est arrêté à un feu rouge, tu viens faire un câlin à ton animal
préféré ? Fais-moi une caresse et je remuerai la queue.
- Tu es incorrigible, espèce de mal élevé,
s'esclaffa-t-elle. Pas dans la voiture. Si on nous voyait ? Ma
mère a eu raison de me dire de me méfier de toi.
- Mon Dieu, elle a vraiment dit ça ?
Heureusement, elle ne sait pas tout, fit-il sur le ton de la
confidence tout en glissant une main dans sa petite culotte.
7
- Non !
Fabrice se réveilla brutalement, le souffle
court, le coeur battant la chamade, le corps recouvert d'une sueur
froide. Il lui fallut une bonne minute avant de parfaitement
réaliser qu'il se trouvait dans son lit, avec Elodie, toujours
endormie, le sommeil aussi lourd que le plomb, ronflant doucement à
ses côtés. Ces ronflements à peine audibles avaient toujours eu un
effet apaisant sur Fabrice. Cette nuit encore, ils contribuèrent à
le calmer. Il examina sa poitrine. Rien. Soulagé, il jeta un coup
d'œil sur le réveil à cristaux liquides. Trois heures vingt sept.Un
cauchemar. Ce n'était qu'un cauchemar. Si réel pourtant, si précis.
Il n'avait pas eu l'impression de rêver mais, au contraire, de
vivre un effroyable moment dans la peau de quelqu'un d'autre, comme
par procuration. Il n'aurait pu décrire avec exactitude la
sensation bizarre qu'il avait ressentie. En tout cas, ce n'était
pas un songe habituel. De cela, il était intimement convaincu.
Dans ce « cauchemar », il était une
femme, attachée sur un lit, à la merci d'un épouvantable sadique
résolu à lui faire passer un sale quart d'heure. Au fond de lui, il
savait qu'il, qu'elle en avait déjà passé quelques autres de cet
acabit. Il était à la limite de la rupture. Tout prêt de plonger
dans l'abîme de la folie afin de ne plus souffrir, de ne plus avoir
peur. Peur de son tortionnaire. Peur de l'obscurité, sa seule
compagne depuis quelques dizaines d'heures. Fabrice s'étonna. Il
n'avait pourtant jamais eu peur du noir. C'était donc elle, la
victime, qui ressentait cela. Pas lui. Enfin, pas vraiment.
Contrairement à son habitude, l'homme avait
décidé d'exercer sa besogne en pleine lumière. Mais son visage
restait dissimulé sous un masque de monstre qui aurait certainement
provoqué une certaine hilarité chez Fabrice en d'autres
circonstances. Le tortionnaire tenait à la main un immense couteau
d'une quarantaine de centimètres. Avec cette impressionnante arme
blanche, il entreprit tranquillement de dessiner une croix
renversée sur sa poitrine.Sur celle de la victime. Dans son
sommeil, incapable de se réveiller, comme en transe, Fabrice
ressentait physiquement la douleur pénétrer en lui tandis que la
lame lui déchiquetait la peau. L'homme découpa l'épiderme avec une
précision diabolique. Le sang coulait abondamment, suivant la
courbure des reins, contournant ses seins, donnant l'illusion de se
constituer en petits rus. Bien qu'il veillât à ne pas infliger de
blessures trop profondes, l'homme au masque savait faire souffrir.
Science qu'il maîtrisait sur le bout des doigts. Fabrice (ou elle?)
perdit un instant connaissance. Très peu de temps en fait :
deux ou trois secondes, pas plus.
Quand il se réveilla dans son
« rêve », toujours emprisonné dans cette foutue illusion
nocturne, Fabrice eut la sensation de quitter son corps, le corps
de la femme. Comme une âme pouvait le faire en quittant sa
dépouille mortelle, supposa-t-il. Il fut immensément soulagé de
constater qu'il n'éprouvait plus aucune douleur. Il semblait voler
à travers la pièce, libéré des entraves physiques, en paix avec lui
même. Il connut un sentiment de bonheur fabuleux. Il avait même
l'impression qu'il allait découvrir la vérité sur tout: la vie, la
mort, l'univers, Dieu. Il sentit alors sur lui le regard de l'homme
au masque. Ce dernier le regardait, lui, Fabrice. Bien que ce
dernier eût la certitude d'être pur esprit, l'homme au masque
pouvait le voir. Il le fixait même intensément. Au bout d'un moment
qui parut une éternité à Fabrice, l'inconnu brisa le silence et dit
d'une voix proche d'un feulement suraiguet obscène :
- Bonjour, Latour.
Le temps sembla un instant s'arrêter. Puis,
toujours dans le royaume du rêve, Fabrice fut éjecté de la pièce à
une vitesse sidérante.
Il volait, traversant les airs, l'espace, tel un
oiseau ou un ange, survolant des paysages variés, connus ou
inconnus, côtoyant des dizaines de dimensions inviolées par
l'homme. Il accomplissait le désir enfoui en chaque être
humain : voler, être libéré des contraintes physiques. Oui,
libre. Entièrement et totalement libre.
Il éprouva même l'impression qu'il pouvait faire
tout ce qu'il voulait par le truchement de la pensée, qu'il pouvait
créer, construire ce qu'il souhaitait rien qu'en y pensant.
Sensation inédite et grisante. Il retrouva même l'impression
vertigineuse qu'il allait connaître tous les secrets de l'univers,
qu'il pouvait comprendre Dieu, mieux même, qu'il était Dieu. Il se
fondait dans l'infini, devenait un avec l'univers, et sentit
affluer vers lui toute la connaissance sans limites d'une dimension
infinie quand il regagna sa chambre et se réveilla enfin.
Après son brusque réveil, il resta un long
moment sans bouger, comme sonné, incapable de réfléchir posément.
Petit à petit, il reprit ses esprits et, avec eux, venaient une
foultitude de questions. Qui était l'homme au masque ?
Pourquoi ce dernier le connaissait-il ?Qui était sa
victime ? La femme vivait-elle encore ? Plus
important : qu'est-ce que tout cela signifiait ?
N'était-ce vraiment qu'un cauchemar ou était-ce bien plus que
cela ? Une expérience paranormale? Une sorte de voyage
astral ? Les mots étaient lâchés : expérience paranormale
et voyage astral. Cela lui parut tout autant grotesque, farfelu,
que parfaitement logique, normal. D'ordinaire, il ne croyait pas à
toutes ces foutaises. Mais là... Il devait l'admettre :
c'était différent, foutrement différent. Cela lui avait paru si
réel, si vrai, si tangible.
Bordel de merde ! Mais qu'est-ce qui
m'arrive ?
Il ne put se rendormir. Pour ne pas réveiller
Elodie qui ronflait toujours, paisiblement, il demeura dans le
noir, sans bouger, la tête bourdonnant de ces questions sans
réponses, regardant le réveil qui égrenait imperturbablement les
secondes, les minutes et les heures. Devant ses yeux dansait un
masque de monstre.