CHAPITRE IX

Le solarium était plein de femmes : Deirdre, Ilsa, Maeve, et une brochette de suivantes érinniennes et solindiennes, toutes travaillant à l'immense tapisserie aux lions avec la meijha du Mujhar.

— Tu viens à peine de rentrer ! s'écria Deirdre. Comment peux-tu déjà vouloir partir ?

— Une semaine seulement, répondis-je. Je dois aller à la Citadelle. Ce n'est pas si loin, et je ne serai pas absente longtemps.

Maeve ne me regarda pas, mais son expression la trahissait. Heureusement, personne ne prêta attention à elle. Tous les yeux étaient rivés sur moi.

— Keely, protesta doucement Ilsa, il serait bien que tu mesures le souci que nous nous sommes tous fait pour toi. Laisse-nous le temps de savoir que tu es là, en sécurité.

— Aucune de vous n'est cheysulie, dis-je, à part Maeve, qui n'a aucune magie dans son sang. Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que d'avoir été dépouillée de mon honneur, de ma valeur... Je dois accomplir l’ï’toshaa-ni. Si vous vous inquiétez de ce que diront mon jehan, mes rujholli et les autres, expliquez-leur que je suis allée laver la souillure. Ils comprendront.

— Et Sean ? Comprendra-t-il ?

— Sean se débrouillera quoi que je fasse, dis-je.

— Keely, s'écria Maeve. Ne parle pas ainsi à notre mère !

— Non, dit Deirdre, me regardant. Je ne suis pas ta mère, n'est-ce pas ? Pourquoi ne pas me le jeter au visage ?

Des larmes me montèrent aux yeux.

Dieux ! Je suis devenue si faible, à cause de cette chose qui grandit dans mon ventre. Je ne cesse de pleurer...

— Je ne dirai jamais une telle chose, fis-je, les dents serrées. Tout ce que je désire, c'est une semaine à la Citadelle, pour l’ï’toshaa-ni. Comment peux-tu croire que je serais capable de te traiter ainsi ?

Deirdre se leva et me prit dans les bras.

— Shansu, dit-elle en cheysuli, qu'elle parlait assez bien après vingt-deux ans avec Niall. Nous n'avons pas envie de nous séparer de toi. Nous nous sommes tant inquiétés. Cela n'a pas été facile pour nous, pendant toutes ces années. Tu n'as jamais eu de mère ; seulement moi, mais personne n'était prêt à le reconnaître à cause du décorum homanan, qui garde sa place à une reine bannie et n'a pas laissé ses enfants l'oublier...

— Elle n'a jamais été ma mère. Tu l’as toujours été, toi, Deirdre.

— Leijhana tu’sai, murmura-t-elle. Va, petite. Prends le temps dont tu as besoin.

Pour elle, j'aurais voulu rester. Mais je sortis du solarium sans ajouter un mot, espérant qu'elle devinait ce que je ne pouvais pas exprimer.

Deirdre comprenait tellement de choses...

Je me rendis à la Citadelle et parlai au shar tahl du rituel de purification.

Pendant trois jours, je jeûnerais. Le quatrième, je mangerais, le cinquième, je retournerais à la Citadelle et demanderais de l'aide pour éliminer l'enfant.

Le cinquième jour, Tiernan me rejoignit dans la forêt.

Sortant de mon abri précaire, un bâton enflammé à la main, je le dévisageai, stupéfaite de son audace.

Il était seul, à part son lir, un ours aux yeux minuscules appelé Vaii.

— Tu ne devrais pas être là, m'écriai-je, furieuse. Ce rituel est privé. Pars immédiatement.

— De peur que je ne profane ta purification ? Trop tard, Keely. Strahan t'a trop souillée. L’ï’toshaa-ni ne pourra y remédier.

Je jetai le bâton incandescent sur l'abri, qui se mit à brûler.

— Que veux-tu de moi ?

— La réponse à ma question. Ou plutôt, à ma suggestion.

— Quelle suggestion, Tiernan ? Qu'avons-nous en commun, toi et moi ?

— Nous pensons les mêmes choses. Tu sais que ce que je t'ai dit est vrai : nous risquons de perdre les lirs...

— Peu d'entre nous y croient...

Il me regarda droit dans les yeux.

— Vas-tu épouser le prince d'Erinn ?

Je revis Tiernan, des mois plus tôt, entouré de ses a'saii. Il m'avait incitée à fuir Sean, à ne pas lui donner d'héritier, afin de détruire la Prophétie en lui refusant le sang nécessaire à son accomplissement.

J'avais désormais une bonne raison de le faire, en dehors de ma propre intransigeance. Strahan m'avait fourni une justification : le bâtard que je portais dans le ventre. Personne ne pourrait me blâmer de refuser d'épouser Sean dans ces conditions.

Mais Tiernan ne le savait pas.

— Jusqu'où es-tu prêt à aller ? demandai-je.

— Si une chose en vaut la peine, elle mérite qu'on aille jusqu'au bout. N'est-ce pas ce qu'on nous apprend dans les clans ?

— Si je refuse d'épouser Sean, il restera Aidan. Le Lion a un héritier.

— C'est un enfant faiblard...

— Mais vivant. A moins que tu ne décides de le tuer...

Il ne répondit pas. Mais j'ai appris de Strahan à juger un homme par d'autres critères que ses paroles.

— C'est donc ainsi. D'abord, tu me persuades de ne pas épouser Sean. Je t'obéis, et une partie de la Prophétie périt. Puis tu t’occupes d'Aidan, dont la vie est menacée en permanence. Il te suffit de l’aider à mourir. Il ne restera que Brennan. Le seul obstacle entre toi et le trône du Lion.

— Je suis pas intéressé par le Lion. Mes buts sont plus importants pour notre race.

J'aurais presque pu le croire...

— Quand tu auras éliminé Brennan, pourquoi pas le Mujhar ? A sa mort, ses autres fils seront responsables de leurs royaumes ; ils ne pourront pas régner à Homana. Le Lion n'aura plus d'héritier. Il ne restera qu'un homme pour réclamer le trône. Tu es le neveu du Mujhar ; on ne tardera pas à t'accorder ce que tu demanderas.

— Si Aidan survit et engendre un fils, la Prophétie sera presque accomplie. Il en va de même s'il meurt et que Brennan fait un autre fils à une Erinnienne, ou si tu donnes des enfants à Sean et que l'un d'eux prend la place d'Aidan. Pour détruire la Prophétie, je dois vous arrêter tous.

Tiernan avait franchi le point de non-retour. Il n'était plus capable de raisonnement, mais seulement d'une dévotion aveugle à son « idéal ».

Dont l'accomplissement signifiait la destruction de ma famille.

— Brennan ne répudiera jamais Aileen.

— C'est ce qu'il dit. Mais il peut changer d'avis. On l'obligera à le faire.

— Et Corin ? S'il épousait une Erinnienne, tous tes plans tomberaient à l'eau.

— Corin est amoureux d'Aileen. Il n'épousera personne d'autre. Et si Brennan est forcé de répudier Aileen, Corin la prendra. Etant stérile, elle ne présente aucun danger. Et Corin non plus. Il n'est donc pas menacé.

— Mais nous, oui. Que vas-tu faire si je refuse ? Si je décide d'épouser Sean ? Me tueras-tu ?

— Inutile, dit Tiernan. J'ai d'autres moyens.

Autrefois, je me serais moquée de lui. Mais Strahan m'avait appris que l'arrogance est dangereuse. La fierté mal placée peut être mortelle.

— Tiernan, déclarai-je, nous ne sommes pas ennemis sur cette question. Ce que tu as dit sur la perte des lirs me fait très peur, parce que je pense que tu pourrais avoir raison. Tu as tous les droits de poser la question, éventuellement de la soulever auprès du Conseil du clan et des shar tahls...

— Keely, il est trop tard pour ça.

— Tu sais que si tu essaies d'éliminer par la violence ceux qui sont proches du Lion...

— Il n'y a nul besoin de violence.

— Pense à Maeve...

— J'y ai pensé. Ainsi qu'à toi, à Niall, et même à Brennan, que je n'ai pas beaucoup de raisons d'aimer. Keely, tu sais comme moi que tu as accepté ton tahlmorra. Tu lutteras pour protéger la Prophétie. Il ne sert à rien de mentir. Aussi, laisse-moi faire ce qui doit être fait...

J'invoquai la magie, ayant l'intention de m'enfuir, mais elle ne répondit pas.

— J'ai une alliée, Keely. Quelqu'un qui veut autant que moi détruire la Prophétie.

Derrière moi, l'abri s'écroula. Rhiannon émergea des débris.

Je me retournai et levai le genou pour frapper Tiernan à un endroit particulièrement sensible. Je n'en eus pas le temps. Vaii devina ce que j'allais faire presque avant moi. Il chargea, enfonçant les griffes dans une de mes chevilles, à travers ma botte.

Tiernan me saisit les poignets et me maintint malgré mes efforts.

— Montre-la-moi, dit Rhiannon.

Tiernan me retourna de force. J'étais affaiblie par un long jeûne, et ma cheville était en feu. Je n'arrivais pas à croire que Vaii m'avait attaquée.

Mais il était le lir de Tiernan, voué comme lui à la traîtrise.

Je n'avais pas vu Rhiannon depuis deux ans. Elle avait été la meijha de Brennan, se faisant passer pour une douce Homanane follement amoureuse du prince.

Depuis qu'elle avait capturé Brennan pour le livrer à Strahan, nous savions tous ce qu'elle était : la fille ihlinie de Ian, née de Lillith, la sœur de Strahan.

Noire de cheveux et d'yeux, comme tant d'Ihlinis, elle avait le teint pâle d'Ilsa. C'était une très jolie femme, qui avait porté l'enfant de mon frère. Strahan avait prévu de le marier à celui qu'il avait fait à sa meijha, Sidra.

Rhiannon était vêtue de cuir. De l'or brillait à sa gorge, à ses oreilles et à sa ceinture. Une sang-mêlé ihlinie-cheysulie, sans lir, mais possédant tous les pouvoirs.

Elle avait une chaîne d'argent à la main, à laquelle était accrochée une bague d'argent ornée d'un saphir. Brennan lui avait donné l'anneau ; elle s'en servait pour augmenter la puissance de ses enchantements.

Le bijou ayant appartenu à Brennan, elle pouvait s'en servir comme d'un bouclier. C'était elle qui avait neutralisé ma magie.

— Strahan est mort, déclarai-je, espérant la faire souffrir.

Elle hocha la tête.

— Certains d'entre nous meurent plus jeunes que les autres. Il s'agit d'une grande perte, c'est vrai. Mais la vie continue, ainsi que nos devoirs, jusqu'à ce qu'ils soient accomplis.

Elle le savait déjà. Comme elle était là, venue pour aider Tiernan, je compris que l'espoir de Corin de voir diminuer l'influence des Ihlinis ne se réaliserait pas.

— Vous et Lillith, dis-je.

— Lillith, moi, les enfants. Et le tien, Keely, fit-elle avec un sourire. Croyais-tu que nous n'étions pas au courant ?

Tiernan sursauta.

— Il lui a fait un enfant ?

— Mon oncle était un homme viril. Son nom vivra à travers ses héritiers. Fais-la s'agenouiller, Tiernan. Non, mieux encore, tiens-la. Elle est affaiblie par le jeûne, et l'enfant affecte son pouvoir. Comme ça, oui, c'est bien.

— Tiernan, cette femme est ihlinie...

— Je le sais. Mais nous poursuivons les mêmes buts.

— Elle détruira tout !

— Plus de bruit, Keely. Pour une fois dans ta vie, écoute.

Rhiannon se planta devant moi.

— Je vais te raconter l'histoire d'une fière Cheysulie, dans les veines de qui coulait le Sang Ancien. Je te parlerai de la chose qu'elle devait faire.

... La chose qu'elle devait faire...

Dieux ! Arrêtez-la ! Elle pénètre dans ma tête.

Quelque chose se brisa au fond de moi, pliant devant son pouvoir.

D'abord Strahan, puis Rhiannon. Le viol physique suivi du viol mental.

Lequel est le pire ?

— Une petite chose, dit-elle, tout à fait à ta portée. En moi, l'enfant bougea. Comme s'il avait su qui elle était.

Rhiannon mit les mains dans mes cheveux, m'empêchant de bouger.

— D'abord, tu feras la chose dont je parle. Puis tu porteras l'enfant. Un bébé fort et en bonne santé, digne du nom de Strahan et de la bénédiction du Seker.

Non, je ne ferais pas ça.

Le monde tel que je le connaissais disparut. A sa place il y avait Rhiannon.

Et la chose que je devais faire.