CHAPITRE II

D'une certaine façon, j'étais contente. Ma colère se transforma en détermination. Comme tous les Cheysulis, Brennan n'est pas un escrimeur très doué, mais il est fort, rapide et entraîné.

Je ne l'avais pas affronté depuis deux ans, et j'avais fait beaucoup de progrès.

Nos lames se rencontrèrent : une joute amicale, certes, mais avec un certain degré de risque. Il me força à reculer contre le mur d'enceinte.

Je parvins à le repousser de trois pas. Puis je fus contrainte de reculer de nouveau. J'entendis une foule se rassembler, murmurer des commentaires et prendre des paris. J'espérai qu'aucun benêt n'avait misé sur moi : Brennan était en train de gagner.

Je m'étais attendue à ce qu'il modère sa force à cause de mon sexe : un avantage auquel j'étais habituée, et sur lequel je comptais.

Cette fois, Brennan ne me fit pas de cadeau.

Près de la salle des gardes, je trébuchai et tombai sur le dos, laissant échapper mon épée. Brennan la projeta loin de moi d'un coup de pied.

Puis il appuya la pointe de son épée sur ma gorge.

Je restai par terre, rouge de honte et d'humiliation.

— Maintenant, me dit-il, tu sais ce que tu vaux.

J'avais espéré prouver que j'étais capable de me défendre, mais c'était un fiasco.

Brennan remit son épée au fourreau et me tendit la main.

— Keely, lève-toi.

Il ramassa mon épée et me la rendit.

— Leijhana tu'sai, marmonnai-je à contrecœur.

— Tu t'es mieux débrouillée que je ne le pensais.

— Toi aussi, rujho, dis-je, acide.

Il éclata de rire.

— Es-tu prête à me raconter l'histoire des hors-la-loi érinniens ?

Regardant droit devant moi, je ne pus répondre. Ils étaient tous là.

Ian. Deirdre. Jehan. Sans compter les palefreniers, les servantes et les soldats...

Brennan suivit mon regard et se raidit. Mais il avait moins de raisons que moi de craindre l'ire paternelle !

Ce ne serait pas la première fois...

J'avançai jusqu'au Mujhar.

— J'ai commencé, dis-je.

— C'est ce que j'ai supposé quand Lio est venu me rapporter que ma fille et mon fils se battaient.

Lio. Il faudrait que je lui dise un mot ou deux plus tard.

J'attendis un peu, étonnée que mon père n'ajoute rien. Puis je compris qu'il ne ferait pas de commentaires devant une foule de subordonnés.

Deirdre avait l'air inquiet. Ian était amusé et il ne se souciait pas de le cacher à son royal frère. Il me fit un petit sourire.

— J'ai perdu, fis-je remarquer.

Brennan s'approcha.

— Elle n'est pas seule à blâmer. J'ai suggéré le duel, jehan. Je pensais judicieux qu'elle apprenne ce que c'est que d'affronter un homme. Surtout si celui-ci n'est pas retenu par d'absurdes notions de galanterie...

— Leijhana tu'sai, dis-je d'une voix aigre.

Brennan éclata de rire.

— Tu ne t'es pas mal débrouillée. Avec Griffon tu t'es améliorée...

— Pas assez. Combien de fois es-tu passé à travers ma garde ?

— Ça suffit, vous deux ! dit notre père. Je suis sûr que tu as impressionné tout le monde avec tes prouesses et ton courage, Keely. Donc, tu as démontré ce que tu voulais démontrer. Maintenant, tu peux abandonner l'épée et penser à d'autres choses.

— Des choses comme me marier et avoir des enfants, jehan ?

— Ce serait parfait, soupira mon père. Mais je ne m'attends pas à ce que tu le fasses.

Je me tournai vers Brennan.

— Une autre fois, rujho.

— Non, déclara le Mujhar.

Brennan ne répondit pas. Moi non plus. Notre père prit notre silence pour un accord et s'éloigna, Deirdre à son bras.

Je regardai Brennan.

— Promets-moi de me donner une deuxième chance, rujho. Une seule fois.

— Tu as entendu ce qu'il a dit.

— Quel mal cela peut-il faire ? demanda Ian.

— Tu soutiens cette folie ? s'enquit Brennan, surpris.

— Niall ne lui refuserait pas ce droit si elle était un homme. Mais il a peur que Sean ne veuille pas d'une cheysula pratiquant les armes. Il refuse de mettre leur union en péril.

— Si Aidan meurt, il aura besoin d'une autre mère pour la lignée...

— Exactement, approuva mon oncle. Tu dois comprendre que la vie de Keely, et son mariage avec Sean, sont d'autant plus importants si Aidan périt. Cette union est nécessaire.

— Pourtant, rétorquai-je en fronçant les sourcils, tu me soutiens.

— Sinon, tu remâcheras ta rancœur jusqu'à la fin des temps. Je te connais. Tu es comme Niall, à qui l'on interdit un jour de faire une chose qu'il avait très envie de faire. Je m'en souviens, même s'il l'a oublié. Je ne crois pas qu'il soit gênant que tu affrontes Brennan une fois de plus.

— D'accord, mais une seule, soupira Brennan. Quand?

— Plus tard, fis-je. Quand j'aurai encore progressé. Je te le dirai.

Pensant toujours aux brigands érinniens, je me hâtai de m'éloigner, sans oublier pour autant mon épée.

J'allai voir Ian un peu plus tard. Avec lui, je pouvais parler librement.

Il m'ouvrit la porte.

— Entre, Keely. Tu peux t'asseoir, ou faire les cent pas, si tu préfères.

— Tu me connais trop bien, su'fali, dis-je. Devines-tu pourquoi je suis là ?

— Non. Mais j'ai conscience que tu es cheysulie, même si tu n'en as pas l'aspect. Et je sais combien les murs d'un palais nous pèsent...

— Les murs, ou la prison de notre devoir ?

— Les deux, dit doucement Ian. Crois-tu que j'ignore ce que c'est ?

— Toi, su’fali ? Mais...

— Je suis aussi troublé que toi par le fardeau de mes vœux d'homme lige et les exigences de la Prophétie.

— Est-ce pour ça que tu m'as soutenue quand j'ai demandé un autre combat ?

— En partie. Et aussi parce que tu mérites une seconde chance. Assieds-toi, Keely, tu vas t'user les genoux !

J'obéis, étendant mes jambes.

— Su'fali.

— Keely, ce que j'ai dit plus tôt est vrai. Cette union est nécessaire, et permet de comprendre la prudence de Niall. Parfois, tu es trop impulsive. Son devoir est de te modérer, même s'il n'en a pas envie. Aujourd'hui, par exemple, tu aurais pu être blessée. Ou même tuée.

— Non, pas avec Brennan. De plus, je sais me battre...

— Ah, l'arrogance née de l'ignorance... Niall en fut tout aussi coupable dans sa jeunesse. Il n'a pas été élevé à la Citadelle, et cela l'a laissé désarmé pour affronter le monde.

— Mon jehan ? Mais il est allé tout seul à Valgaard et il y a affronté Strahan...

— Il était parti avec moi. Hélas, je suis tombé malade... Et il s'est trouvé seul face à Strahan, c'est vrai. Cela a contribué à le former. Strahan, Lillith, la peste, la perte de son jehan, la guerre avec Solinde... Ce fut un peu la même chose pour tes rujholli. Avant qu'ils rentrent de Valgaard, aucun d'eux n'était un guerrier. Strahan a fait d'eux ce qu'ils sont devenus...

— Veux-tu dire que je dois aussi affronter le sorcier ?

— Par les dieux, j'espère bien que non ! Je ne souhaite ça à personne de notre Maison. Crois-tu que je sois un imbécile ? Ce n'était qu'un exemple, Keely. Pour montrer comment les épreuves font un homme d'un enfant. Trop sûre de toi, tu risques d'être blessée. Physiquement ou mentalement.

J'inspirai à fond.

— J'ai peur, su'fali.

— Tu n'es pas la seule...

Son regard me parla d'une souffrance intime qu'il n'était pas prêt à divulguer aux autres, mais qui transparaissait dans son attitude.

— Mais tu as affronté tes peurs, dis-je.

— Crois-tu ? Ou les ai-je seulement ignorées ? J'ai engendré une fille avec Lillith. Une hybride d'ihlini et de cheysuli qui sert Asar-Suti. J'aurais dû la traquer et la tuer. Mais je ne l'ai pas fait, et Brennan en a payé le prix. Maintenant, un autre de ces enfants est élevé pour l'amusement de Strahan. La roue de la vie tourne et se répète souvent...

— Je pourrais arrêter cette roue, dis-je.

— Comment ?

— En n'épousant pas Sean d'Erinn. Si Aidan meurt, tout reposera sur moi. Si je refuse...

— Tu n'es pas égoïste à ce point, Keely, répliqua Ian avec un sourire.

Crois-tu ? Et si j'avais une bonne raison ?

— Su'fali, demandai-je doucement, que faudrait-il pour t'apporter la paix ?

— Sa mort, ou la mienne.

— Rhiannon est ta fille.

— Elle sert le Seker.

— Quand elle a séjourné ici, continuai-je, tu l'as accueillie avec plaisir. Je m'en souviens, j'étais là.

— J'ignorais la vérité.

— Et si elle était venue te demander asile et protection ? Aurais-tu réagi de la même façon ?

— Pourquoi me poses-tu ces questions, Keely ? Que veux-tu savoir ?

— La lignée, le sang des ancêtres... Nous le tenons en si haute estime. Pourtant, quand le sang des Ihlinis, le même que celui de nos aïeux, se mêle au nôtre, tu dis qu'il faut le verser.

— Parce que les Ihlinis brûlent de verser le nôtre.

— Pas tous. Certains désirent la paix autant que nous. Ils ont renié Asar-Suti. Sont-ils encore nos ennemis ?

— Keely...

— Les Cheysulis qui ne servent plus la Prophétie sont-ils nos ennemis ? Des serviteurs de Strahan, ou simplement d'eux-mêmes ?

Ian ferma les yeux.

— Tiernan t'a parlé, je vois.

— Oui. Il m'a expliqué ce qu'il pensait. Ce que croient les a’saii, qui craignent de perdre leurs lirs.

— C'est l'argument qu'il a utilisé pour te convaincre ?

— Il m'a seulement dit qu'ils étaient persuadés d'avoir raison, et ne pouvaient donc pas travailler à réaliser une Prophétie qui signifierait à coup sûr notre extinction.

— Et il t'a suggéré de refuser d'épouser Sean. Par les dieux, je pensais que tu avais plus de bon sens ! Comment peux-tu être aussi aveugle ? Tiernan veut le trône du Lion. Si Aidan meurt, et que tu n'épouses pas Sean, il n'y aura aucun enfant de la bonne lignée, et...

— Et Tiernan héritera du trône, je sais.

— Si tu le sais, comment peux-tu parler ainsi ?

Je lui fis face.

— Et s'il avait raison ? Si les lirs nous quittaient ? Que restera-t-il des Cheysulis ?

— Tiernan est un imbécile ambitieux.

— J'en ai conscience. Mais s'il avait raison ?

— Un jour, j'ai posé la question à Tasha...

— Qu'a-t-elle répondu ? fis-je, la peur me fouaillant les entrailles.

— Rien. Tasha garde ses secrets.

Quelque chose se brisa en moi.

— Su'fali ! Qu'arrivera-t-il si Sean est mort ?

— Keely, il n'y a aucune raison de penser que...

— Si, il y en a. Il est peut-être déjà mort.

Il ne dit rien, mais me poussa sans douceur vers une chaise.

Puis il s'assit en face de moi.

— Keely, je crois qu'il est temps que tu me racontes tout.

Je lui expliquai ce que je savais. Oui, je pouvais arrêter la roue de la vie. Si Rory ne l'avait pas déjà fait.