CHAPITRE PREMIER

Ses souvenirs revinrent peu à peu. Elle les mit soigneusement de côté, comme si elle se constituait une réserve de pierres précieuses.

Après être restée si longtemps dans un lieu vide et froid où elle ne connaissait rien, à part l'homme qui se servait de son corps, elle sut de nouveau qui elle était.

La fenêtre éclairant la pièce était haute et étroite. En se hissant sur un banc, elle apercevait l'extérieur : des collines boisées, des plages rendues argentées par le clair de lune la nuit, et d'un blanc aveuglant le jour. Un océan couleur d'ardoise, des deux infinis... Et les brumes perpétuelles qui enveloppaient l'île comme un linceul.

Une brise marine entra, jouant dans sa chevelure fauve. Elle la portait dénouée, parce que Strahan la préférait ainsi.

— Je suis un oiseau en cage, murmura-t-elle d'une voix vibrante. Un moineau. Pas un faucon homanan, qui aurait su comment éviter l'oiseleur !

Elle ne se retourna pas en entendant un bruit de bottes. Les mains de l'homme se posèrent sur elle. Il l'obligea à se retourner, à le regarder en face.

— Ne sois pas triste, Keely; dit-il. Une femme qui a du chagrin n’est pas agréable pour celui qui la désire. Et je te désire...

Elle ferma les yeux quand la main de l’homme se glissa dans les plis de sa robe pour lui caresser la poitrine. Comme toujours, son contact lui donnait la chair de poule.

Il sourit tendrement, satisfait de sa réaction, comme si le fait de la forcer à réagir, même par la répulsion, suffisait à l'exciter.

— Je te garderai le temps qu'il faudra pour que l'enfant soit conçu et vienne au monde. Et même après, peut-être, si tu continues à m’apporter du plaisir.

Elle refusa de le regarder dans les yeux. Le faire eût été admettre sa défaite. Elle avait appris à ne pas lutter quand il voulait coucher avec elle, parce que cela lui donnait une raison d'utiliser sa sorcellerie, une torture qu'elle haïssait encore plus que l'intimité forcée.

— Keely, dit enfin Strahan, je t'ai amené quelqu'un.

Quand elle ouvrit enfin les yeux, elle reconnut le harpiste aux cheveux blancs qu'elle n'avait pas vu depuis...

Depuis combien de temps ?

Ses larmes coulèrent enfin.

Taliesin me berça dans ses bras comme si j'avais été une enfant. Je craignis d'être restée trop longtemps dans les limbes pour redevenir moi-même un jour.

— Depuis quand ? murmurai-je.

— Trois mois, soupira Taliesin. Nous sommes sur l'Ile de Cristal. Comment te sens-tu ?

Les brumes enveloppaient toujours l'île, mais mon esprit s'était éclairci.

— Je suis bien nourrie et en bonne santé. Il s'en est assuré.

Le harpiste prit ma main entre ses doigts tordus, sentant instinctivement que j'avais besoin d'un peu de temps pour parler.

Trois mois, seule avec Strahan. Sa bouche, ses mains sur mon corps...

J'eus envie de vomir.

— Et vous ? demandai-je avec effort. Comment avez-vous été traité ?

— Il m'a nourri, comme toi. Il n'a rien fait d'autre — à part me prendre ma pierre de vie. Il m'en a menacé si souvent par le passé... Maintenant qu'il l'a fait, je m'aperçois à ma grande surprise que j'ai très peur de la mort.

— Votre pierre de vie, répétai-je.

— Elle représente les vœux que nous avons prêtés au Seker. Tynstar m'avait ordonné de me plier à ce rituel, à l'époque où je le servais. Grâce à la pierre, les adeptes d'Asar-Suti vivent éternellement.

— Strahan a dit qu'il vous tuerait.

— Il en a le pouvoir. Je ne peux pas succomber à la vieillesse ou à la maladie, mais je peux être assassiné. Sans la pierre de vie, nous mourrons. Même ceux qui sont toujours voués au Seker.

— Il peut vous tuer par le biais de la pierre de vie ?

— Il lui suffit de la détruire. Cette fois, je crois qu'il le fera.

— Dieux ! m'écriai-je. C'était moi qu'il voulait, pas vous ! Vous n'auriez même pas dû être présent !

— Keely, je jure que je préfère être ici plutôt que de te laisser subir tout cela seule. Je ne regrette pas ma présence, mais seulement d'être incapable d'arrêter ce monstre. Ou de nous libérer.

— La liberté, murmurai-je.

Puis je lui demandai de me donner la boucle de sa ceinture.

Je refermai la main sur l'objet métallique, et j'enfonçai la tige dans la chair de mon poignet, déjà marquée de nombreuses cicatrices.

Il poussa un cri, essayant de reprendre la boucle.

Je le laissai faire.

Le sang perla lentement à mon poignet.

Il coula.

Noir.

Taliesin tremblait de tous ses membres. Il referma les mains sur la plaie. Le sang cessa de couler.

— Avez-vous déjà vu cela auparavant ?

— Oui, répondit-il d'une voix rauque. Dans mes veines.

— Il prétend que c'est le sang du dieu. Qu'il remplacera le mien, jusqu'à ce que je sois forte de nouveau. Ensuite, je serai libre.

Il ne répondit rien. Mais je me doutais qu'il en savait davantage, car il connaissait Strahan mieux que moi.

— Comme vous pouvez le voir, ce n'est pas la première fois que je fais ça. Quand il s'en est aperçu, il m'a pris tout ce qui pouvait servir à couper.

J'examinai le sang noir, où apparaissait une légère coloration rouge.

— Keely...

— Je suis souillée, dis-je. Salie...

— Oh, Keely, non...

— Toutes les nuits, il partage ma couche. Il répand sa semence en moi, et me promet que l'enfant que je porterai sera la perte de la Maison d'Homana.

Le harpiste regarda mon poignet, où la blessure s'était déjà refermée. Le dieu de l'Autre Monde veille sur les siens.

— S'il apprend que j'ai retrouvé mes esprits, il me fera oublier de nouveau. Ne dites rien, Taliesin. Laissez-moi jouer mon rôle.

— Tu ne devrais pas avoir à te plier à cette indignité. Toi, dont le sang est si puissant...

— Je pense que c'est la raison de mon « réveil ». Il me croit toujours ensorcelée.

— Mais pourquoi maintenant ?

— Parce que j'ai conçu. Si je le lui dis, il aura gagné. Il prendra l'enfant et le pervertira. Il en fera un reflet de lui-même. Je ne le laisserai pas vaincre.

— Keely, si tu le lui dis, il désertera ta couche. Il n'osera pas t'ennuyer alors que tu attends un enfant.

— Je ne le laisserai pas remporter la victoire !

— Tu ne peux pas le cacher indéfiniment. Il le saura bientôt.

— Plus tôt que vous ne l'imaginez ! dit la voix de Strahan.

Il n'était pas entré par la porte, comme d'habitude, mais s'était matérialisé dans la pièce au milieu d'un nuage lilas.

— Leijhana tu'sai, harpiste, comme diraient les Cheysulis, fit-il avec un sourire. Tu lui as arraché la vérité, comme je le voulais.

Dieux ! Il allait tout me prendre : mes souvenirs, l'enfant...

— Croyais-tu pouvoir me le cacher ? J'ai observé ton linge de corps...

— Alors, pourquoi...

Je me forçai à me taire. Ne rien dire, ne pas montrer de peur. Lui laisser penser que tu es forte...

— Parce que je voulais l'entendre de ta bouche. Dans moins de six mois, l'enfant m'appartiendra...

— Crois-tu que je le laisserai vivre ? hurlai-je. Imagines-tu que je porterai cette abomination ? Un sang-mêlé ihlini-cheysuli ?

— Tu n'auras pas le choix, pas plus qu'une jument ou une chienne, répondit Strahan avec un sourire angélique.

J'avais toujours la boucle de ceinture entre les mains. Je m'en servis, visant ses yeux.

Il m'arrêta sans peine. Une main se posa sur moi.

Une main immatérielle, surgie de nulle part.

Strahan ne bougea pas. Ses yeux se plissèrent et il éclata de rire.

Il y avait deux mains. L'une m'arracha la boucle et la jeta sur le sol. L'autre me poussa en arrière, jusqu'à ce que le mur m'arrête.

— Strahan ! s'écria le harpiste. Laisse-la tranquille !

— Pourquoi ? Parce qu'elle est une femme ? Non, Keely ne voudrait pas d'un traitement de faveur en raison de son sexe... Je lui donne ce qu'elle réclame : l'égalité.

Il n'avait pas besoin de me toucher. Sa sorcellerie lui suffisait.

Les mains invisibles s'insinuèrent dans ma chevelure.

— En veux-tu davantage, Keely ? demanda-t-il. Je peux appeler bien plus que des mains pour ton seul plaisir. Des lèvres... Une langue... Autre chose...

J'appuyai une main sur ma bouche pour me retenir de vomir.

Je ne voulais pas lui faire ce plaisir.

Strahan regarda Taliesin.

— As-tu envie d'observer ce qui va se passer ?

— Partez ! criai-je au harpiste. Il fera ce qu'il voudra, mais ce sera pire si vous êtes présent !

Je me maudis aussitôt, car j'avais donné une arme à Strahan.

Le harpiste fut incapable de bouger. Il ferma les yeux et se retira en lui-même.

Ce n'était pas grand-chose. Mais cela devrait suffire.

Tandis que Strahan abusait de moi sur le sol de pierre, Taliesin se mit à chanter.