CHAPITRE XI

Du temps avait passé depuis le départ de Tiernan et des autres a’saii. Seule avec mes pensées et avec ma conscience, les yeux dans le vide, je réfléchis à l'importance de ce que Tiernan m'avait dit. Très vite, je réalisai que je n'étais pas prête à accepter les implications de ses révélations.

Je me sentais sale, comme si les mots de Tiernan m'avaient entraînée dans son réseau de mensonges, alors qu'il m'avait seulement dit ce qu'il pensait, et pourquoi.

Et l'effet que cela pourrait avoir pour nous.

Pourrait. Il n'était pas sûr de ce qu'il avançait ; comment l'aurait-il pu ? Mais il était dévoué à la cause des a’saii. C'était leur chef et leur prophète.

Je fermai les yeux. Si ce qu'il dit est vrai... Si les lirs nous abandonnent...

Je n'avais pas de lir personnel, mais la perte du lien-lir était suffisante pour dépouiller les Cheysulis, moi comprise, de la magie que nous utilisions de manière si naturelle. Et me retrouver un jour sans pouvoir, sans possibilité de me métamorphoser, sans liberté...

C'était impossible !

Tiernan avait-il raison ?

Je jurai et me relevai, rejoignant le hongre que Rory avait refusé. Je m'occuperais de lui plus tard.

J'avais besoin de réfléchir aux paroles de Tiernan.

Je pensai à Brennan, pour qui les choses étaient si simples, si bien définies.

Il connaît son chemin. Il est tellement sûr de son tahlmorra.

J'aurais aimé posséder la même foi.

Cette fois, je fus admise aussitôt dans la chambre d'Aileen. Brennan parti, la pièce était pleine de suivantes érinniennes et homananes. A la demande de ma belle-sœur, elles nous laissèrent en tête à tête.

Elle était enfouie sous d'épaisses couvertures, pâle et les yeux cernés. Mais sa vie n'était plus en danger.

— Où est Brennan ? demandai-je, ne sachant quoi dire.

Elle eut un léger sourire.

— Je l'ai envoyé se reposer. Il refusait, bien sûr, mais je lui ai dit qu'il avait si mauvaise mine que j'en aurais sûrement des cauchemars. Il a fini par accepter d'aller dormir.

Je n'osais pas regarder Aileen en face, me sentant coupable.

— Keely, tu n'es pour rien dans ce qui est arrivé, dit-elle doucement. Cela avait déjà commencé ; j'avais peur de l'avouer. J'avais l'intention de te le dire, mais...

— Mais je ne t'ai pas écoutée, comme à mon habitude.

— J'apprécie ton honnêteté, Keely. Il y en a trop peu en ce monde. Si quelqu'un te blâme, envoie-le-moi !

— Assez sur ce sujet, dis-je. Comment te sens-tu, Aileen ? C'est cela qui importe.

Ses yeux verts se voilèrent.

— Pas trop mal, physiquement. Mais moralement, ça n'est pas brillant.

Je pris un tabouret et m'assis près de son lit.

— Peut-être était-ce pour le mieux, dis-je.

— Perdre des bébés n'est jamais pour le mieux, Keely.

— Au moins, tu as survécu.

— Oui, c'est aussi ce que dit Brennan. Mais je ne peux m'empêcher de penser à mon pauvre Aidan, si maladif. A la femme stérile que je suis devenue, et qui montera un jour sur le trône d'Homana.

— Ce n'est pas nouveau. Notre Maison est bâtie sur des fondations fragiles. Shaine n'a jamais pu engendrer d'héritier, Karyon n'a eu qu'une fille... ( Je pensai soudain à Caro, le bâtard sourd-muet qui vivait à Solinde. ) ... d'Electra, en tout cas. Donal a eu deux fils, mais un seul était légitime. Jusqu'à mon jehan et sa nichée de princes, le Lion était pauvre en fils.

— Et il en a plus que jamais besoin. Je ne blâme pas les dieux de m'avoir repris les bébés, mais je sais quelle est l'importance de la Prophétie pour les Cheysulis. Corin m'en a parlé souvent, à Erinn... ( Elle s'interrompit, me jetant un regard gêné. ) Brennan aussi me l'a expliqué, et le Mujhar en personne. Ils ne me blâmeront pas, je le sais, mais il n'en reste pas moins que le prince d'Homana n'a qu'un seul fils, chétif de surcroît. Je sais que Niall doit s'inquiéter, sans parler de Brennan.

— Et toi ? Comment prends-tu tout ça ?

— J'ai du chagrin pour mes bébés. Deux garçons, m'a-t-on dit. Mais surtout, j'ai du chagrin pour toi.

— Pour moi ?

— Oui. Parce que, maintenant, tout repose sur toi. Nous avons besoin que tu épouses Sean le plus vite possible. Tes parents voudront des enfants de toi sans délai, au cas où Aidan mourrait. Pour protéger la lignée, Keely. Pour accomplir la Prophétie.

Je regardai fixement Aileen.

— Je suis désolée, reprit-elle doucement. Je sais ce que tu ressens. Mais, je te l'assure, Sean est un homme de valeur.

Et s'il est mort ? Quelle valeur a-t-il ?

Même s'il était vivant, quel homme mérite qu'on renonce à la magie cheysulie ?

Je me levai.

— Repose-toi, Aileen. Tes bébés disparus ont rejoint les cileann, sois-en sûre.

Elle me regarda, des larmes sur les joues. Je sortis, la laissant à son chagrin.

Je pris le souper dans ma chambre, car je n'avais pas envie d'affronter les membres de ma famille. Je fis les cent pas, réfléchissant aux paroles de Tiernan, les opposant à ce que les shar tahls nous avaient enseigné dans notre enfance.

Si je refusais d'épouser Sean, comme Tiernan le souhaitait, un seul enfant porterait le sang érinnien indispensable à la Prophétie. Il ne manquerait plus que le sang ihlini. Bien que celui-ci coulât déjà dans les veines de Rhiannon, et de son enfant bâtard...

Aidan était le seul rejeton de l'union d'un prince d'origine homanane, atvienne, solindienne et cheysulie et d'une princesse de lignée atvienne et érinnienne. Il était le maillon nécessaire, et suffisant, s'il survivait et engendrait des enfants à son tour.

Sinon, les lignées requises feraient défaut, le maillon serait brisé, la Prophétie incomplète... A moins qu'en épousant Sean je ne fasse les enfants qu'Aileen et mon rujho ne pouvaient plus avoir.

Je m'arrêtai net et décidai d'aller rendre visite au fils de mon frère.

La nurserie était vide. D'habitude, les suivantes s'occupaient de lui jour et nuit ; pour le moment elles s'étaient absentées. La pièce était plongée dans la pénombre, une seule chandelle éclairant le berceau.

Ce berceau était très ancien. Fait de chêne patiné incrusté d'ivoire, il avait accueilli d'innombrables générations d'enfants royaux. La literie était ornée de l'emblème du Lion brodé en fil d'argent. Tout cela était trop ostentatoire pour un bébé, pensai-je. Mais ce n'était pas à moi d'en juger.

Sous la soie des couvertures se trouvait un nourrisson trop menu pour ses dix mois. Pâle de teint, il avait les cheveux roux.

Il pleurait beaucoup, se fatiguait vite et était de mauvaise humeur la plupart du temps. Personne ne savait de quoi il souffrait. On supposait que sa santé avait pâti du difficile accouchement de sa mère. Il prenait froid aisément et peinait à se débarrasser des petites indispositions courantes chez les nourrissons.

Un si petit être... qui régnerait un jour sur Homana.

Je me penchai sur lui.

— Tout repose sur toi, lui dis-je. Pas sur moi. Le Lion t'appartiendra. Tu es le fils de Brennan, le prince d'Homana, le petit-fils de Niall le Mujhar. Tu as aussi le sang de la Maison d'Erinn. Il y a tant de pouvoir dans tes veines, petit renard...

— ... et tant de faiblesse dans son corps ?

Je me retournai vers le coin sombre d'où venait la voix. Brennan, bien entendu. J'aurais dû me douter qu'il serait là.

— Aileen m'a dit que tu dormais.

— J'ai dormi un peu, oui. Puis j'ai rêvé que mon fils était mort, et le Lion en grand péril.

— Puis-je allumer une autre chandelle ?

— Si tu veux.

L'éclairage n'était toujours pas très bon, mais au moins je voyais son visage.

— Tu ne peux pas en être sûr, dis-je.

— Qu'il mourra ? Non, bien sûr. Mais je le redoute. Comme tous les parents. Hélas, j'ai plus de raisons que la plupart : regarde-le. ( Il s'interrompit, appuyant les doigts contre ses tempes. ) Pardonne-moi. Je suis si fatigué...

— Rujho...

— Il n'y aura pas d'autre enfant, Keely. Les médecins l'ont confirmé.

— Je sais. Aileen me l'a dit.

— Aidan est le seul. Qu'arrivera-t-il s'il meurt ?

Je n'attendais pas une telle franchise de sa part.

— Oui, qu'arrivera-t-il ? Le Lion a besoin d'un héritier.

— Il y a des... solutions.

— Par exemple, répudier une femme stérile et prendre une autre cheysula ?

— C'est la seule clause de la loi homanane permettant de répudier une épouse, dit-il d'une voix sans timbre.

— Cela a été fait par des princes, ou des rois, quand ils ont eu besoin de fils.

— Ce prince-là, dit-il en désignant sa poitrine, ne le fera pas.

Brennan avait pris sa décision. Je ne m'attendais pas à autre chose.

— S'il meurt, tu n'auras plus d'héritier.

— Non. Et je n'en aurai probablement pas d'autre.

— Après toi, il y a Hart.

— Hors de question. Jehan a décidé qu'à sa mort Solinde et Atvia redeviendront autonomes, ne devant des comptes qu'à leurs propres seigneurs. Hart deviendra roi de Solinde, et Corin souverain d'Atvia. Il ne sera pas possible de dépouiller Solinde de son monarque pour donner un héritier à Homana. Jehan a bien fait, mais cela ne facilite pas la succession.

— Parce qu'un homme doit être Mujhar. Je suis disponible, mais le Conseil n'approuverait jamais.

Brennan soupira.

— Il y a une bonne raison à cela, Keely...

— Laquelle ? Une femme serait plus apte qu'un homme à garder le royaume en paix.

— Peut-être. Mais il y a une autre raison...

— La tradition, fis-je, méprisante.

— L'enfantement. Un roi doit engendrer des héritiers pour assurer la succession.

— Oui, dis-je, ne comprenant pas où il voulait en venir.

— Une femme joue sa vie chaque fois qu'elle porte un enfant. Si elle était Mujhar, elle risquerait aussi son royaume. Je sais que tu es forte, Keely, et que tu ferais un excellent Mujhar... Mais accoucher tous les ans n'est pas une condition idéale pour gouverner Homana.

C'était vrai.

— Pourtant, tu es prêt à m'expédier à Erinn pour donner des héritiers à Sean.

— Peut-être plus que cela, dit-il. Si Aidan meurt, il ne restera que toi. De ton union avec Sean naîtra le prochain maillon de la Prophétie. Peut-être le dernier.

— Qu'arrivera-t-il si Sean meurt ?

— Il est jeune... Je ne pense pas...

— Un accident peut arriver, une maladie... Un meurtre. Que se passera-t-il dans ce cas ?

Il me répondit par une question.

— Qui reste-t-il en dehors de moi ? Quel guerrier de notre sang, voire de notre Maison ?

Brennan ne se laisse pas souvent aller à l'amertume. Cette fois, il avait une bonne raison pour cela.

— Tiernan, dis-je. Dieux !