CHAPITRE VII

Seule dans les ténèbres, j'allai rendre visite au Lion pour lui demander une réponse. Il devait bien en avoir une !

J'avançai sans hésiter vers l'estrade qui soutenait le trône en forme de lion. Personne ne sait qui l'a fabriqué, ni à quelle époque. Depuis des siècles, il règne sur Homana-Mujhar, comme le Mujhar sur Homana.

— Tu es une bête égoïste et exigeante, dis-je posément au Lion d'Homana. Tu nous voles notre liberté pour satisfaire ta volonté, au nom d'une race disparue.

Les yeux restèrent vides, la bouche, silencieuse.

— Depuis combien de siècles trônes-tu sur cette estrade, certain de ton pouvoir ? Plein d'arrogance, tu sais que nous sommes des enfants obéissants qui ne songeraient jamais à tourner le dos à leur devoir !

Le Lion ne répondit pas. Après tout, il n'était qu'une effigie de bois peint. Un symbole qui nous tenait fermement entre ses griffes !

Je gravis les marches de marbre. Puis je m'assis sur le coussin du trône. Je posai les mains sur les accoudoirs en forme de pattes et me renfonçai dans le siège.

Je sentis le poids de la puissance et du pouvoir représentés par le Lion. Le poids de mon héritage, qui avait modelé mon âme, ma volonté, mes croyances.

Impossible de nier cela.

A l'autre bout de la salle d'apparat, les portes s'ouvrirent en silence. Une silhouette se découpa sous la lumière des torches.

Brennan ? Non. Il manquait une main à l'homme.

Hart avança vers moi. Il sourit, comprenant ce que je faisais, et pourquoi.

— Le trône te convient, dit-il.

Je grognai, montrant mon scepticisme.

— C'est vrai, pourtant. Tu as la fierté qu'il faut pour régner... et l'arrogance.

Je soupirai.

— Je sais, je sais... Tu n'es pas le premier à me le faire remarquer ! Mais je trouve cette bête trop exigeante. Je préférerais garder ma liberté !

Hart se retourna, semblant étudier la salle d'apparat. Il n'y était pas venu depuis deux ans.

— Ilsa m'a raconté ce qui est arrivé aujourd'hui, avec Blythe.

Blythe. Je n'avais même pas demandé le nom de sa fille.

— Elle n'aurait ce pas dû faire ça, Hart. Et si un accident était arrivé ?

— Elle a pensé que c'était nécessaire. Ilsa est très intuitive. Et elle a beaucoup de compassion. As-tu oublié ce qu'on dit dans les clans ? La seule façon de vaincre la peur est d'affronter l'objet de nos craintes.

— Tu crois donc que j'ai peur d'un bébé ?

— Je le sais, Keely. Je te connais. Tu es terrorisée.

Je compris son intention. Il voulait me faire perdre mon sang-froid. Ensuite, il jouerait le jeu du grand frère compréhensif.

— J'aurais pu laisser tomber la petite.

— Je ne parle pas de cette peur-là : elle est normale. Tu es terrifiée par ce que ce bébé représente. Tu as peur de libérer tes émotions, car tu redoutes de perdre ton identité.

— Je ne pense pas qu'un bébé...

— Si ! N'oublie pas que j'étais le plus irresponsable d'entre nous. Persuadé que mes actions importaient peu, je me sentais libre de me comporter à mon gré. J'ai choisi de parier Solinde, Ilsa, ma main... Parce que j'étais persuadé de gagner. Et j'ai perdu. J'avais peur d'un trop grand nombre, et d'un trop petit nombre de choses. Tes craintes ne sont pas déraisonnables, mais il est possible de les surmonter. Les dieux savent que tu as la force et le courage nécessaires, Keely. Je le sais aussi, comme nous tous. C'est pourquoi la violence de ton refus nous rend tous fous !

Je lançai un juron bien senti.

— Vous sous-estimez tous mes convictions, pensant qu'il s'agit seulement d'un caprice féminin...

— Pas du tout. Keely, crois-tu que nous oublions le pouvoir qui est dans ton sang ? Tu es la plus douée d'entre nous, et cela se paye. Je sais ce que je ressens quand je prends ma forme-lir Je mesure à quel point il t'est difficile de résister à tant de possibilités, donc de garder ton équilibre. Tu as peur, rujholla. Peur de perdre la Keely que le Sang Ancien a façonnée. Une fois mariée à Sean, tu deviendra une cheysula. Avec un enfant, tu seras une jehana. Et qu'adviendra-t-il de toi ?

— Je serai étouffée par les attentes, les espoirs, les besoins des autres... Tant d'autres. Ma race, mon clan, mon époux... Mes enfants.

— Qui auront peut-être un héritage encore plus puissant que le tien. Y as-tu pensé ? Tes enfants auront besoin de trouver le bon chemin, eux aussi. Quelle qu'en soit la difficulté. ( Il caressa ma chevelure de sa main unique. ) Tu n'es pas seule, Keely. Tu as ta famille. Tu auras tes petits.

Je fermai les yeux.

— Je suis si fatiguée, dis-je.

— Je sais, Keely. Rien n'est aisé pour nous, et pour toi encore moins que pour les autres. Mais il y a tant en jeu...

Je pensai à Tiernan, à Maeve. A l'enfant qui grandissait dans son ventre.

— Tous des otages, dis-je.

— Qui ? demanda Hart en fronçant les sourcils.

— Les enfants. Nés ou à naître. Ils sont les otages des dieux, les prisonniers de la tradition. ( Je me levai. ) Ta fille est adorable, rujho. Une vrai petite Cheysulie. J'espère que les dieux seront cléments avec elle.

Ian m'attendait devant mes appartements.

— Alors ? demanda-t-il.

— Je l'ai trouvé. Je lui ai posé la question. Il a quitté Erinn aussitôt, sans attendre de savoir si Sean avait survécu.

— Il y a combien de temps ?

— Il est resté vague. Nous n'en savons pas plus, su'fali. Nous ne pouvons qu'attendre.

— Et en parler à Niall, ce que tu as accepté de faire...

Je me raidis.

— Ce soir?

— Non. Il s'entretient avec Taliesin. Mais demain, ou après-demain, au plus tard. Il nous faut penser à Strahan. Et maintenant que Hart est arrivé...

— ... peu lui importent les nouvelles concernant la santé de Sean, achevai-je. Nous pouvons attendre encore un peu.

— Si nous attendons trop, tu seras une vieille femme avant d'être mariée ! déclara-il avec un sourire. Tu as près de vingt-trois ans, non ? A ton âge, Niall avait cinq enfants.

— Et toi, su'fali ? demandai-je d'un ton mielleux. Tu as quarante-cinq ans, je crois. Et du givre dans ta chevelure. Tu ferais mieux de te regarder dans un miroir avant de me parler d'âge !