CHAPITRE VI
Rory me sourit.
— Tu es un peu bizarre, petite, d'aimer à ce point te battre en duel !
Je lui rendis son sourire.
— Exécute encore une fois cette botte. J'en aurai besoin contre Brennan.
— C'est pour ça ? Tu veux battre ton frère ?
Je haussai les épaules.
— Oui, mais pas seulement Je dois faire mes preuves. Montrer que je suis devenue une femme.
Le brigand érinnien éclata de rire.
— Nul besoin de démontrer ça, petite ! Il suffit d'avoir des yeux...
— En garde, répondis-je.
— En garde, répétai-je à voix haute.
J'étais éveillée. Ce qui signifiait que Rory n'était pas là. J'avais seulement rêvé de lui.
— Assez, dis-je en me levant.
Je m'habillai, me peignai et enfilai les détestables sandales. Puis je sortis sur le pont.
Il n'y avait personne à bord. Les hommes d'équipage étaient sans doute partis à Hondarth. Le vaisseau mouillait au large du port. Je humai l'air marin, qui sentait l'automne. Strahan m'avait gardée prisonnière l'été durant. J'avais perdu toute une saison de ma vie...
Un bruit de pas me fit sursauter. Un homme de grande taille approcha et s'appuya à la rambarde. Il me regarda, attendant en silence.
Je sentis la colère s'emparer de moi à l'idée que j'étais effrayée, et que je le montrais si aisément.
J'agrippai la rambarde, forçant la peur à disparaître.
— Bien sûr, dis-je enfin. Qui d'autre serait resté sur le navire ?
Le vent ébouriffa sa chevelure. Il était blond, comme je le supposais, mais il tirait moins sur le roux que Deirdre ou Rory. S'il avait les mêmes yeux marron que son frère, il ne portait pas de barbe. Sa mâchoire carrée était ferme. Les traits trop accentués pour être beau, il était bâti en force.
La Maison des Aigles est puissante ; ses hommes sont souvent des géants.
Je détournai le regard.
Tu lui ressembles davantage que je n’aurais cru.
— Alors, mon seigneur, dis-je, que pensez-vous de la marchandise ? Suis-je mieux que vous l'espériez, ou pire ?
— Petite, dit-il au bout d'un moment, je sais ce qui vous est arrivé. Je ne vous en veux pas de votre hostilité. Mais que vous ai-je fait, à part sortir sur le pont afin de partager quelques instants avec vous ?
Même leurs voix se ressemblaient. La sienne était un rien plus basse. Il n'avait pas les manières aimables de Rory, ni son rire facile.
Je le regardai dans les yeux.
— Nous n'avons plus rien à nous dire, je suppose. Plus vite je partirai, plus vite vous pourrez rentrer à Erinn.
— Et me chercher une autre épouse ? Ne croyez-vous pas que vous décidez un peu vite de mon avenir, alors que vous êtes censée en faire partie ?
— Mais vous savez ce qui est arrivé, commençai-je.
— Mieux que vous ne l'imaginez, fit-il en me montrant le dos de sa main, qui portait une marque de griffe.
— Oh, c'était vous ? Je suis désolée. Je n'avais pas l'intention de blesser quelqu'un...
— Je sais, petite. J'ai des yeux et des oreilles. Strahan vous a capturée. Dois-je vous blâmer, alors que vous n'avez pas eu le choix ?
— La plupart des hommes le feraient, objectai-je amèrement. Pourquoi pas vous ?
Il cracha dans l'océan.
— Je ne suis pas comme les autres. N'oubliez pas que je suis né dans le nid d'aigle d'Erinn.
— L'humilité ne vous étouffe pas, mon seigneur !
— Est-ce cela que vous attendez de moi ? De l'humilité ? Petite, vous avez perdu l'esprit ! Vous n'êtes pas humble non plus. Avec les pouvoirs que vous détenez, comment le pourriez-vous ?
— Mes capacités vous effraient-elles ?
— Vous n'étiez qu'une gamine folle de peur, à demi noyée et couverte d'égratignures. Qu'y avait-il à craindre ?
Son arrogance me sidéra.
— J'étais une panthère ! fis-je remarquer. Cela ne signifie-t-il rien pour vous ?
Il sourit.
— Ça veut juste dire que j'ai une nouvelle cicatrice, fit-il.
— Savez-vous que je peux me changer en loup ? En faucon, ou en ours ? N'importe quel animal.
— N'importe lequel ?
— Oui, répondis-je, serrant les dents.
Il hocha la tête.
— Dans ce cas, je ferais bien d'être prudent avec vous, si je ne veux pas que vous m'utilisiez pour aiguiser vos griffes !
— Ku'reshtin, dis-je, vous ne valez pas mieux que lui !
— Lui ? demanda-t-il en soulevant un sourcil. Ai-je déjà un rival ?
Quelque chose se tordit dans mon ventre. Je pensai que c'était peut-être l'enfant. Puis je compris qu'il s'agissait seulement du désespoir. Avec Rory nous avions parlé si souvent de Sean, de la vie et de la mort, et pourtant nous avions ignoré l'avenir.
Maintenant, je l'avais en face de moi.
Sean, prince d'Erinn, que j'étais destinée à épouser.
Et dont je ne voulais pas.
— Rory, dis-je.
— Rory Barbe-Rousse ? Il est ici ?
— Il craignait de vous avoir tué.
— Non, répondit-il. J'ai seulement saigné un peu. Ce n'était pas suffisant pour me tuer.
— Il le redoutait. Et il craignait aussi la colère de Liam.
— Liam nous aime tous les deux. Il ne se serait pas vengé sur lui.
Je haussai les épaules.
— Ce n'est pas ce que pense Rory. Sinon, il n'aurait pas cherché refuge à Homana.
— Je crois qu'il avait plutôt peur d'être couronné à ma place, si je venais à mourir. Il n'a nulle envie de monter sur le trône. Il est content de ce qu'il a.
— Un poste de capitaine dans la garde royale ? ironisai-je.
— Oui. Ce n'est pas si mal pour un bâtard. Cela suffit à Rory. Il l'a dit, petite.
— Ainsi, il était possible qu'il devienne l'héritier si vous étiez mort... Il m'a pourtant raconté que c'était hors de question.
— Liam n'a pas eu d'autres enfants légitimes qu'Aileen et moi. Rory est son seul fils bâtard. Il aurait sans doute pris ma place, si le besoin s'en était fait sentir. Est-ce cela que vous voulez, petite ? Rory, au lieu de moi ?
J'ouvris la bouche pour nier, mais aucun son n'en sortit.
— A-t-il emprisonné votre cœur ? On dit pourtant que vous êtes incapable d'aimer...
— Qu'en savent les gens ? Je suis cheysulie...
— Cela n'a rien à voir. Ce qui compte, c'est ce qui se passe là...
Il se toucha la poitrine.
— Je pense que la rumeur se trompe à votre sujet, ajouta-t-il.
— Je n'en sais rien. Peut-être les médisants ont-il raison.
— Ainsi, vous pensez que notre mariage est impossible. Est-ce à cause de Strahan... ou de Rory ?
— Après ce qui est arrivé, je ne veux plus de personne. Pas même de Rory.
Il soupira.
— Petite, n'étant pas une femme, je ne sais pas ce que vous ressentez. Mais je pense que tous les hommes ne sont pas comme l'Ihlini.
— Corin vous a dit qui il était ?
— Oui. J'avais déjà entendu son nom, car il était le frère de Lillith, la maîtresse d'Alaric d'Atvia. Je n'ai pas besoin d'en savoir plus. Un homme comme lui mérite la mort.
— Je l'ai tué, dis-je. D'un coup de couteau. Je n'ai nul besoin d'un homme pour me dire qui je suis, ou ce que je dois faire.
Sean essaya de ne pas sourire.
— Celui qui essaierait serait un fichu imbécile !
— Et vous ?
— Je suis trop avisé pour essayer ça, dit-il.
— Espèce de ku'reshtin arrogant...
— Je ne suis pas très différent de Rory.
Il avait raison.
— Il m'a raconté que vous vous entendiez très bien, tous les deux. Et que vous aviez beaucoup de goûts en commun, y compris en ce qui concerne les femmes.
— Oui. Et toujours des filles volontaires, pas des timides. Comme Deirdre, qui a couché avec le prince d'Homana, puis l'a suivi à Homana-Mujhar, pour y devenir sa maîtresse... Et Aileen, qui en tombant amoureuse a fait un mauvais choix... Oui, j'ai l'habitude des femmes à la forte personnalité ! ( Il fit une pause. ) Comprenez-vous ce que je veux dire ?
— Oui, répondis-je, la gorge sèche.
— Je ne vous demanderai pas de changer vos manières. Je n'exigerai pas que vous deveniez quelqu'un que vous n'êtes pas.
— Non?
— Ce n'est pas la meilleure façon de réussir un mariage.
J'inspirai à fond et lui crachai la vérité au visage.
— Strahan a couché avec moi. A de nombreuses reprises. Pendant trois longs mois. Dois-je être plus explicite ?
Il secoua la tête, toute trace d'amusement quittant ses yeux.
— Non. Je pense que vous en avez assez dit.