CHAPITRE III

Brennan ne ressemble pas le moins du monde à notre père. Contrairement à lui, il est entièrement cheysuli d'apparence : les cheveux noirs, la peau foncée, les yeux jaunes.

Je n'ai pas de lir, mais je n'en ai pas besoin. Je possède en abondance le Sang Ancien, celui de nos ancêtres venus de l'Ile de Cristal pour s'installer à Homana. Les mariages requis par la Prophétie sont supposés donner de nouveau le jour aux Premiers-Nés, la race dont sont issus les Cheysulis et, prétendent certains, les Ihlinis.

Brennan a parfois des doutes, je le sais. Mais il les garde pour lui et, comme la plupart des Cheysulis, sert fidèlement la prophétie.

Il était dans son pavillon quand j'arrivai, buvant une coupe de vin. Il pâlit en apprenant la nouvelle. J'observai le tremblement de ses mains, l'alcool se répandant sur ses braies.

Il se leva d'un bond, me renversant presque, et cria qu'on lui amène sa monture.

— Je n'y arriverai pas à temps, marmonna-t-il. C'est trop loin. Le cheval mourra avant...

Sa panique était du plus haut ridicule, considérant son héritage.

— Brennan, tu n'as pas besoin de cheval !

Il fixa Sleeta, son lir, comme s'il découvrait son existence.

— Oui, c'est vrai...

— Brennan... A la façon dont tu réagis, j'en déduis que... tu ne savais pas, pour Aileen ? Elle ne t'avait rien dit?

— Aileen est parfois... secrète.

Intéressante façon de résumer la situation. Un mariage politique, alors qu'Aileen était amoureuse de mon jumeau, Corin. Même si sa vertu était intacte, son cœur ne lui appartenait plus. Et Brennan ? Il s'était contenté de l'épouser, de coucher avec elle et de lui faire un enfant, comme c'était son devoir.

— Va, rujho. Prends soin de ta cheysula. Je ramènerai ton cheval.

Il se retourna et partit, Sleeta sur les talons.

J'avais vu l'expression de son visage quand je lui avais annoncé la nouvelle. A mon grand étonnement, il semblait évident que mon frère aimait sa femme.

Je ne repartis pas aussitôt pour Mujhara, comme j'aurais dû le faire, car ce qui arrivait à Aileen m'effrayait. Si les dieux voulaient la reprendre, peu importait que je sois présente ou pas. Je ne supporterais pas d'attendre dans l'antichambre que quelqu'un vienne m'annoncer sa mort.

Je restai à la Citadelle. Mais je savais que je m'en voudrais, quoi qu'il arrive.

Puis Maeve me donna l'occasion de tourner ma colère vers quelqu'un d'autre.

Nous sommes sœurs, mais tout nous sépare : nos convictions et notre sang. Bien qu'elle soit la fille de Niall, elle n'a pas hérité des dons cheysulis, et encore moins du Sang Ancien. Elle n'a aucun de nos pouvoirs. La fille unique de Deirdre incarne surtout la partie érinnienne de son héritage : des cheveux blond cuivré, des yeux verts, une peau claire, et pas la moindre tendance à l'indépendance, à l'inverse des femmes cheysulies.

Pourtant, Maeve, l'enfant préférée de Niall, tellement à sa place au palais, montrait depuis quelque temps une propension marquée à vivre dans la Citadelle cheysulie.

— Je devrais peut-être y aller. Mère doit être si inquiète... Je pourrais l'aider...

— En quoi ? Elle n'aura pas le temps de s'occuper de toi. Tu ferais aussi bien de rester hors du chemin, comme moi.

— Tu ne restes pas hors du chemin, comme tu dis, pour les aider, mais parce que tu as peur. Tu crains de voir ce qu'une femme doit subir pour avoir un enfant, parce qu'un jour tu devras faire la même chose. Tu es mortellement effrayée de coucher avec un homme, de te laisser aller aux plaisirs de la chair, de t'accorder une chance d'aimer quelqu'un...

J'élevai la voix.

— Tu ne sais rien de tout ça, Maeve. Tiernan n'a eu qu'à claquer des doigts pour que tu écartes les cuisses...

Le visage de Maeve devint d'une pâleur mortelle.

— Crois-tu que je n'ai pas eu le temps de regretter le vœu que j'ai fait de devenir sa meijha ? Sais-tu ce que c'est, de savoir que l'homme aimé est un traître à sa race ? Savoir que j'ai été utilisée, sans égard pour mes besoins et mes désirs ? Oh, non ! Pas toi ! Mais moi, je le sais. Et je devrai vivre avec ça le reste de ma vie.

— Cela passera, lui dis-je après un long silence. Un jour, tu comprendras que Tiernan n'a rien gagné à ce jeu-là. Il a tout perdu : toi, les clans, la vie après la mort... Il ne lui reste que son lir et la certitude d'être un traître.

— Et le bâtard qu'il a fait à la fille du Mujhar ?

— Oh, Maeve... Non !

— Si, dit-elle sèchement. Pourquoi crois-tu que je sois ici et non à Homana-Mujhar ? ( Soudain, elle perdit contenance et se cacha le visage dans les mains. ) Dieux, Keely... Que dira mon père ? J'avais renié mon vœu, et Tiernan est venu me trouver après... Je savais qu'il avait renoncé à son héritage, renié la Prophétie... et j'ai couché de nouveau avec lui. Maintenant un enfant va naître !

J'aurais voulu lui offrir du réconfort et de la compassion. Mais sa crédulité, l'inconcevable bêtise de s'être donnée à Tiernan après avoir dénoncé ses vœux devant le Conseil du Clan, son manque d'honneur, me poussèrent à exprimer d'autres émotions.

— Tu savais qu'il était a'saii, exilé par le clan, et tu as couché avec lui ? Consciente que...

— ... que je l'aimais. Que c'était la dernière fois que nous serions ensemble. Je savais que cela valait tous les risques. Maintenant, il ne me reste rien de ce que nous partagions. Il me l'a dit en riant. Rien, sauf la vie qui grandit en moi.

Je me retins de commenter ses propos, lui demandant seulement si Tiernan était au courant.

— Non. Et je n'ai pas l'intention de le lui dire. Il a fait cela pour m'humilier. Et maintenant, je vais avoir un enfant.

— Oui. A moins que tu ne fasses ce qu'il faut pour te débarrasser de lui.

Maeve me lança un regard comparable à celui qu'Aileen m'avait décoché.

— Me débarrasser... ?

— Tu n'ignores pas que c'est possible, je suppose ?

— Je n'en ai parlé à personne... Tu es la seule à savoir, et tu me conseilles de tuer mon enfant !

— T'ai-je dit que tu devais le faire ? C'est une solution ; pas la seule, peut-être pas la meilleure. Tu sais que les clans accueilleront bien ton bébé, Maeve, car les enfants sont importants pour les Cheysulis. Peu importe le géniteur.

— Père me haïra. Je vais donner naissance à un bâtard, né d'un Cheysuli renégat, ayant trahi sa race...

— Les a'saii prétendent qu'ils agissent dans l’ intérêt de notre race, Maeve. Ils sont persuadés d'avoir raison. Ils veulent revenir aux temps anciens, quand les Cheysulis dominaient le royaume...

— Crois-tu qu'ils soient dans le vrai, Keely ? Tiernan m'a dit que, si la Prophétie se réalise, Homana deviendra la propriété des Ihlinis, et tout ce que les Cheysulis ont créé sera détruit.

— Notre seule chance de survie, rétorquai-je avec assurance, est de servir la Prophétie et de travailler à sa réalisation. C'est la volonté des dieux.

— Alors, l'annonce de ton mariage avec Sean est pour bientôt !

— C'est moi qui en déciderai. La Prophétie ne s'occupe pas de régler des questions aussi triviales.

Maeve leva les sourcils.

— Triviales ? Il est pourtant bien connu que la meilleure façon de mélanger les lignées est de faire des enfants ! La Prophétie est claire à ce sujet. Il ne reste qu'Erinn, et la seule manière de l'obtenir est un mariage entre toi et Sean. Ton fils unira Erinn à notre royaume, quand le moment sera venu.

— Si je porte un jour ce fils, ce sera de mon propre gré, pas pour obéir à la Prophétie.

Maeve secoua la tête.

— Tu ne peux pas tout avoir, Keely. Soit tu sers la Prophétie, soit tu la refuses. Tu fais partie des fidèles, ou des a'saii. Comme Tiernan.

— Est-ce la Prophétie qui t'a conduite dans le lit de Tiernan ? Je ne crois pas, rujholla. Cela a été ta décision, prise en toute liberté. Comme ma décision me revient.

— Aucun d'entre nous n'est libre, répondit ma sœur.

— Moi, je suis Keely. Une Cheysulie libre, ayant en elle la magie des lirs.

Maeve soupira.

— Tu es aussi têtue que Tiernan.

— Ma foi, nous sommes cousins. ( Je détachai le cheval de Brennan et montai en selle. ) Si tu veux rentrer à Homana-Mujhar, Maeve, fais-le. Jehan ne te détestera pas. Je te le garantis.

Elle hocha la tête.

— Demain. Oui, demain...