CHAPITRE XII

Je pris plus de soin que d'habitude pour tresser ma lourde chevelure. Je n'avais pas particulièrement envie de me faire belle pour Sean, mais cela me permettait de gagner un peu de temps.

Belle..., me moquai-je intérieurement.

Je m'interrompis. Qu'étais-je sur le point de faire ?

Rencontrer Sean.

Un coup à la porte me prévint du retour de Taliesin. L'auberge du Cerf Rouge était près du front de mer, de l'autre côté de la rue.

— Entrez.

Nous avions fait halte dans une autre auberge afin de nous reposer et de prendre un bain. Pas question d'offusquer un nez princier avec les effluves d'un voyage de deux jours...

Le harpiste entra, élégant comme à son habitude. Il se mouvait avec grâce, mais, il ne parvenait pas à dissimuler la maladresse de ses mains.

— Je pensais bien que tu refuserais de porter la jupe que tu as achetée.

— J'ai eu tort de croire que je pouvais m'attifer de la sorte. Je ne veux pas faire semblant d'être ce que je ne suis pas. Sean doit me prendre telle qu'il me trouvera.

— En braies, justaucorps et bottes, plus un couteau à la ceinture. Cela fera l'affaire, Keely. Je te l'assure.

J'enfilai ma seconde botte.

— Je ne suis pas Ilsa ! crachai-je. Je ne suis pas une belle femme.

— C'est vrai, admit mon compagnon.

— Vous auriez pu nier, ne serait-ce que par courtoisie !

— Pourquoi ? L'honnêteté est importante pour toi. Tu n'es pas une coquette à l'affût des compliments, que je sache ! Les femmes dotées de beauté comptent sur cet atout. Toi, tu comptes sur toi.

— Dieux, dis-je en m'asseyant, j'ai peur...

— C'est normal. Mais tu n'as pas lieu d'avoir honte de ton apparence. Tu n'es pas belle comme certaines femmes que j'ai connues, Ilsa par exemple. Mais tu affiches ton courage et ta force sur ton visage. Et le port de ta tête claironne la franchise dont tu fais preuve.

— Une façon aimable de dire que je suis ordinaire. ( Je soupirai. ) Pourquoi me soucierais-je de ces choses maintenant ? On croirait entendre Maeve s'entretenir avec son miroir d'argent poli !

Taliesin vint à moi et examina mon visage.

— Ton nez est trop droit, dit-il, tes pommettes trop hautes et trop proéminentes, ce qui donne un aspect bizarre à tes yeux. Ta mâchoire est plus masculine que féminine, et ta bouche trop grande pour les minauderies dont les femmes sont coutumières. Tu te sers de tes yeux pour regarder, pas pour attirer les hommes. ( Il prit doucement mon menton entre ses mains tordues. ) Tu n'es pas d'une beauté exceptionnelle, non, mais tu es une Cheysulie dont la fierté et le pouvoir sont intacts.

— Je n'en ai pas le teint, soulignai-je. Des cheveux blonds et non noirs, des yeux bleus et non jaunes. Et ma peau est beaucoup trop claire.

— Cela compte tant pour toi ?

— Oui. Il suffit de regarder Brennan pour voir comment je devrais être...

— Je vois une jeune femme effrayée et malheureuse. J'avais cru voyager avec Keely.

Je pris une profonde inspiration.

— Je suis Keely. Allons-y. Nous étonnerons le prince d'Erinn.

Taliesin sourit.

— Oui, je suis persuadé que ce sera le cas.

J'ai l'habitude d'être regardée quand j'entre dans une taverne, parce que les femmes y vont rarement.

Je n'aurais su dire ce que pensaient les quelques clients attablés dans l'auberge du Cerf Rouge. Aucun d'eux ne m'adressa la parole. Un groupe d'étrangers occupaient une partie de la salle, buvant et jouant dans un silence presque complet.

Ils se comportent un peu comme les hommes de Rory...

Je m'interrompis. J'étais là pour Sean, pas pour Rory. Il ne servirait à rien d'opposer les deux frères, même dans mes pensées. De plus, ces deux-là s'étaient battus pour une servante ; que risquait-il d'arriver si l'enjeu était la fille du Mujhar ?

— Voilà, déclara Taliesin. Nous allons annoncer notre arrivée, et attendre qu'on nous contacte. Nul besoin de nous précipiter. Tu vas te marier, Keely. Vous passerez le reste de votre vie ensemble. Laissez-vous le temps d'apprendre comment l'autre pense, avant de vous accuser mutuellement de négliger vos désirs et vos besoins...

— Mes besoins..., commençai-je.

Je m'interrompis. Taliesin demanda à l'aubergiste de prévenir son royal client que quelqu'un voulait le voir. Puis il commanda du vin et du fromage. Il ne donna pas nos noms, sachant que c'était inutile. Le tavernier nous décrirait en détail. Sean comprendrait aussitôt.

Un des hommes attablés à l'autre bout de la salle se leva et vint vers nous.

Ce n'était pas Sean. Aileen me l'avait décrit : grand, fort, blond, les yeux marron. L'homme qui approchait ne correspondait pas à ce signalement.

— Pardonnez-moi, dit-il, êtes-vous la princesse royale d'Homana ?

— Pourquoi ? demandai-je.

Son sourire s'élargit.

— Parce que mon seigneur a envoyé un message manquant un peu de tact. Nous avons parié que vous viendriez en personne lui remettre les idées en place.

— Si je n'étais pas la princesse, votre maître serait ennuyé que vous racontiez ses affaires privées à n'importe qui !

— Peu lui importerait. Il ne trouve pas ces choses-là très graves. Ma dame, est-ce bien vous ? Ai-je gagné mon pari ?

— Vous avez parié que je viendrais ?

— Oui. La plupart d'entre nous, en réalité. Votre réputation... ( Il se reprit aussitôt, sachant qu'il avait dépassé les bornes. ) Oh, ma dame, je voulais dire...

— Ne vous excusez pas. Je sais qui je suis ; vous aussi, apparemment. Cela m'évitera de donner des explications à votre seigneur.

Le tavernier s'approcha de nous.

— Ma dame, le prince d'Erinn est informé de votre présence. Il m'envoie vous dire qu'il est dans son bain. Si vous voulez bien attendre...

— J'aime mieux ça qu'entrer dans sa chambre et le trouver nu ! Dites-lui que je patienterai.

Le jeune Erinnien rit, puis m'apprit qu'il se nommait Galen. Il commanda du vin pour moi, ignorant totalement Taliesin.

Les autres hommes vinrent un par un à notre table, me saluant en homanan. Leur accent était épouvantable. Je les remerciai dans leur langue et les vis échanger des regards entendus, comme les hommes de Rory.

Tous les Erinniens étaient donc ainsi ?

Le vin arriva. Galen porta un toast à ma santé. Puis un autre en l'honneur de Sean. Les hommes étaient courtois, et certains semblaient amusés. Ils avaient presque tous parié sur ma venue, trouvant que le message de Sean manquait décidément de courtoisie...

— Ma dame, dit l'aubergiste, le prince m'envoie vous demander de le rejoindre à l'étage.

J'échangeai un regard avec Taliesin. Il ne m'accompagnerait pas plus loin, je le savais. Sean était mon tahlmorra, pas le sien.

Je dois dire la vérité à Sean. Je l'ai déjà presque avouée à Rory. Sean est le frère d’Aileen, il ne peut pas être si mauvais !

Galen m'accompagna jusqu'à une chambre vide.

— C'est celle de Sheehan, pas du prince. Il est en train de l'aider à s'habiller. Voulez-vous que j'envoie chercher Sheehan, ou que je reste avec vous ?

— Inutile, fit une autre voix. Je suis là. Tu peux partir, Galen.

Ce n'était pas Sean. L'homme avait les cheveux noirs et un œil bleu. Un bandeau cachait le deuxième œil.

— Ma dame, je dois vous présenter mes excuses. Nous n'avons pas été très francs avec vous sur l'état du prince.

— Son état ? Je croyais qu'il prenait un bain.

— Oui. Parce que nous l'y avons mis pour l'aider à retrouver ses esprits. Il a un peu trop bu la nuit dernière... A cause de vous, je dois le dire !

— De moi ?

— En votre honneur. Il a bu à la chance, à la santé, aux fils et aux filles que vous lui donnerez...

— Je vois, répondis-je froidement. A-t-il aussi porté un toast aux filles de taverne ? A son frère en exil ?

— Il n'a pas parlé de lui.

— Il serait peut-être temps qu'il le fasse. A-t-il l'habitude de boire ainsi ?

— Depuis le départ de son frère, oui.

Rory ne lui était donc pas indifférent. C'était un sentiment respectable.

— Il peut lui demander de revenir.

Il fronça les sourcils.

— Vous connaissez son frère ?

— Rory ? Oui. J'ai rencontré Barbe-Rousse. Il est venu à Homana.

Sheehan montra la table qui se trouvait près de la fenêtre.

— Un peu de vin ? Il ne devrait pas tarder. Ils s'y sont mis à quatre pour le rendre présentable. Voilà pourquoi peu d'entre nous étions en bas pour vous rendre hommage. Vous nous pardonnerez, j'espère ?

— Vous devriez plutôt me demander si je lui pardonnerai, à lui.

— Pourquoi ? Sean est un homme, ma dame. Il fait ce qu'il lui plaît.

— Je n'épouserai pas un alcoolique, Sheehan. Peu importe son rang.

— Vous l'aideriez à s'amender... Voulez-vous vous asseoir ? Cette chambre n'est pas très luxueuse, mais nous avons pris ce que nous avons trouvé...

— Qui êtes-vous par rapport au prince ? demandai-je. Pas un soldat, je pense. Vous n'en avez pas les manières. Et vous avez fort peu d'accent, pour un Erinnien.

Sheehan sourit.

— Je suis né à Erinn, mais j'ai été élevé à Falia.

— Falia ? Je n'ai jamais rencontré quelqu'un de ce pays. Comment êtes-vous arrivé ici ?

— Mon père en était originaire. Il est venu à Erinn. Il y a rencontré ma mère ; ils ont couché ensemble. Puis il est reparti à Falia avant ma naissance. Quand j'ai eu huit ans, ma mère m'a envoyé auprès de lui, à Bortall, la capitale. Dès qu'il m'a vu, il a compris que j'étais son fils ; nous nous ressemblons beaucoup. Il m'a accueilli et élevé. Je suis revenu à Erinn douze ans plus tard. Ma vie n'a pas été très mouvementée.

— Mais vous servez désormais un prince.

— Sean est un bon maître. Je ne pourrais pas demander mieux... mais vous ne m'avez pas parlé de mon œil, ajouta-t-il.

— Mon père a perdu l'un des siens. J'ai l'habitude de le voir avec un bandeau.

— Oui, je comprends. Vous avez beaucoup de tact, ma dame.

J'éclatai de rire.

— Oh, non, Sheehan ! Demandez à n'importe qui !

Il me sourit. Malgré son œil en moins, c'était un bel homme. Sa chevelure noire  lui arrivait aux épaules. Sa barbe courte laissait voir une bouche bien formée et des dents saines et blanches. Son pourpoint de cuir bleu avait la même nuance que son œil.

— Même si c'est vrai, vous avez sûrement d'autres atouts. Lesquels, ma dame ?

— Le pouvoir, répondis-je brièvement. La magie de mon sang.

— Oui, bien sûr, la capacité de vous métamorphoser. J'ai entendu ce qu'on raconte.

— Ce ne sont pas des histoires. N'y a-t-il aucune magie à Falia ? Pourquoi ne pas croire ce que je vous dis?

— Montrez-moi.

Je le regardai sans aménité.

— Allez-vous occuper de votre seigneur, Sheehan. Je peux attendre seule.

— Montrez-moi, répéta-t-il.

La colère monta en moi.

— Je ne suis pas un animal dressé ! Sheehan...

— Non, déclara-t-il en enlevant le bandeau qui cachait un œil marron en parfait état. Strahan.

Je me levai. Mes jambes se dérobèrent sous moi.

Le vin...

Je voulus m'enfuir, mais j'eus l'impression que le sol se précipitait vers moi.

— Keely, il ne sert à rien d'essayer de fuir. Tu peux à peine ramper.

Son accent érinnien avait disparu. Il parlait homanan avec un rien de sonorité solindienne.

Comme mes frères l'avaient dit...

Il se pencha sur moi, puis me releva. J'essayai de lui cracher au visage, mais la force me manqua.

— Il est bien trop tard, dit-il. Me prends-tu pour un idiot ? Je prépare ça depuis que tes frères m'ont échappé.

Si j'avais pu prévenir Taliesin, ou invoquer la magie de la terre...

— Essaie, fit-il comme s'il avait lu dans mes pensées. Je serai ravi de te voir échouer. De t'entendre pleurer.

J'étais si engourdie...

— Où est ton pouvoir, maintenant ? ricana Strahan. Qu'est-il advenu de l'héritage d'Alix, de tes prouesses guerrières ? De ta langue acérée ? Oui, il est trop tard. J'ai capturé Taliesin aussi, et cette fois je ne le relâcherai pas. Je le tuerai.

« J'ai besoin de toi pour donner le jour à un Premier-Né. J'ai commencé ma tâche avec Rhiannon et Sidra, mais j'ai besoin de ton sang. Tu feras l'affaire, je pense.

Incapable d'une autre réaction, je secouai faiblement la tête.

Il m'appuya contre le mur, les jambes écartées. Des spasmes coururent le long de mes membres.

— Je sais, c'est désagréable au début. Mais je t'assure que cela ne durera pas.

J'avais chaud et froid en même temps. Des crampes me nouèrent l'estomac.

— Laisse-toi aller, dit-il. Laisse-toi modifier. Après, tu ne sentiras aucune douleur... Je vais te montrer.

Il prit mon couteau et me fit une longue entaille dans le poignet. Rien ne se passa. Le sang ne coula pas.

Puis, lentement, très lentement, quelque chose suinta de l'intérieur de mon corps et se répandit.

Mon sang.

Mon sang était noir. Epais comme de la poix.

— J'ai besoin de toi, mais sans tes pouvoirs-lir : C'est le seul moyen. Je te promets que cela ne sera pas permanent.

La pièce était trop éclairée. Je fermai les yeux.

Strahan avait armé le piège, et je m'étais précipitée dedans tête baissée.

L'Ihlini remit le couteau à ma ceinture. Il ne risquait rien : je ne pouvais même plus ouvrir les yeux.

— Je te ferai un enfant, et l'utiliserai contre ta race. Je détruirai la Maison d'Homana grâce à notre fils.

Sa voix était très douce.

— Ne t'inquiète pas, surtout. Je ne suis pas un homme cruel, Keely, mais un être simple, dévoué à son dieu, comme les Cheysulis le sont aux leurs. Ce que je fais est nécessaire, ce n'est pas l'expression d'un désir sadique. J'essaierai de te rendre les choses aussi supportables que possible.

Je me forçai à ouvrir les yeux.

Il sourit.

— Tu ne connaîtras aucun déshonneur. Demain matin, Keely, je te le jure, tu auras oublié que tu étais cheysulie.