CHAPITRE III
Je m'écorchai les coudes, le menton, la poitrine et les genoux. Déséquilibrée, j'atterris rudement sur les pavés glacés.
Je posai instinctivement une main sur mon ventre.
Es-tu morte, abomination ? Cela a-t-il suffit à te tuer ?
Le Feu de Dieu se glissa entre les planches du portail, rampant vers moi.
Je me levai d'un bond et m'élançai. Ma chemise de nuit trempée relevée jusqu'aux genoux, je maudis mes pieds nus.
Je m'enfonçai dans la forêt, tombant puis me relevant. Je pensai à Brennan, jalouse de sa vision nocturne, bien supérieure à la mienne : un des avantages des yeux jaunes...
Si je m’éloigne assez de Strahan, je pourrai prendre ma forme-lir. Il sera battu...
Je trébuchai sur une racine et sentis le goût du sang qui provenait de ma lèvre fendue.
Derrière moi, j'entendis le rire de Strahan.
J'aurais voulu lui cracher au visage, mais je n'en avais plus la force.
Il portait un diadème d'argent orné de runes, et des robes rouge sang retenues par une ceinture d'argent.
Il m'adressa son sourire de séducteur. Le Feu de Dieu jouait dans ses yeux et sa bouche, illuminant le bout de ses doigts.
— Tu as grand besoin d'un bain, dit-il. Tu ressembles à un chaton à demi noyé.
En haute langue, je lui dis crûment ce que je lui conseillais de faire.
— Reshta'ni, répondit-il, indiquant qu'il avait compris mes paroles.
Il n'essaya pas de s'approcher de moi.
— Tu peux fuir, Keely. Je ne ferai aucun effort pour te rattraper. Je me contenterai de te cueillir quand tu tomberas d'épuisement. Nous sommes sur une île, l'aurais-tu oublié ? Tu ne peux aller nulle part, ni recourir à ta forme-lir... Et je suis plus fort que jamais.
— L'Ile de Cristal est la terre natale des Premiers-Nés. Les Cheysulis dominent ici, comme les Ihlinis à Valgaard.
— Autrefois, oui. Mais les choses ont changé, Keely. J'ai changé.
Je lui montrai les dents.
— Te prends-tu pour un dieu ? Le Seker t'a-t-il offert la divinité en échange de ton humanité ?
— Tu es bien placée pour savoir que je suis toujours un homme, répondit-il en ricanant.
Mon estomac se noua.
— Est-ce pour ça que tu essaies de détruire Homana ? Pour devenir un dieu et augmenter ta puissance ? Tu as toujours prétendu agir dans l'intérêt de ton peuple. La salvation par le biais de la destruction.
— C'est la vérité. La réalisation de la Prophétie signifierait la fin des Ihlinis et des Cheysulis. En l'empêchant j'évite l'extermination de ma race, comme de la tienne. Tu me considères comme un démon. Peu m'importe. Il n'en demeure pas moins que toi et toute la Maison d'Homana faites de votre mieux pour nuire à ma race. Pour vous arrêter, je dois nuire à la vôtre.
C'est ainsi que j'ai été élevé, après tout, étant le fils de Tynstar et d'Electra. Le Seker est mon dieu. J'honore mon jehan et ma jehana autant que tu vénères Niall. Sommes-nous si différents ?
— Mais tu veux davantage. Plus encore que Tynstar.
Il hocha la tête.
— Oui.
— Pourquoi ? m'écriai-je. Tu es l'homme le plus puissant que je connaisse ! Pourquoi renoncer à ce que tu as déjà ?
— Parce que je le désire, répondit-il en levant les sourcils. Et ce que je désire, je le prends. Ou je le fais.
— Tu m'as imposé cet enfant. Sorcier, tu as créé une abomination.
— Tu n'avais plus de volonté... Maintenant, tu l'as retrouvée ; je dois réagir, sinon tu te heurteras aux murs de ta cage comme un oiseau prisonnier, jusqu'à ce que tu en meures. Je ne peux pas le permettre. Un cadavre ne peut plus faire d'enfants.
Je m'enfonçai dans les ténèbres, fuyant aussi loin que possible.
Tu n'auras pas de bébé de moi, Ihlini. Ni celui-là ni un autre.
Cachée au cœur de la forêt, j'échappai au plus gros de l'orage. Des éclairs zébraient le ciel, mais la tempête s'achevait.
Au bout de ma course effrénée, j'atteignis un lieu ancien et sacré, mais dont le pouvoir avait décliné avec le temps et l'oubli.
Un cercle de pierres antiques, à demi renversées, couchées comme des soudards ivres dans une taverne.
Un brouillard étrange d'une couleur violette spectrale montait lentement du sol. Je pénétrai dans le cercle, au cœur des restes de l'antique chapelle. Elle sentait le moisi, la pierre humide et la boue. Mais surtout, elle exsudait le pouvoir.
Je me tournai vers la brume.
— Alors, défiai-je, qu'attends-tu ?
Le Feu de Dieu coula comme une traînée de lave, vif comme une panthère en chasse. Il se précipita dans ma direction, mais ne put pénétrer le cercle de pierre baigné d'une magie ancienne contre laquelle il était impuissant.
Là où le toit de la chapelle s'était effondré, il restait quelques poutres, appuyées selon un angle bizarre contre les parois. L'intérieur était exposé aux éléments.
Les derniers vestiges de l'orage disparurent. La lune sortit de derrière les nuages, me fournissant assez de clarté pour que je puisse voir autour de moi. Un rayon argenté tombait sur les restes d'un autel à demi enseveli sous les lianes et les mousses. Des runes y étaient encore visibles sous la végétation.
Les inscriptions étaient en haute langue, la variété la plus ancienne, désormais utilisée seulement par les shar tahls. Au fil des siècles, notre langue a perdu sa spécificité. Elle est devenue un mélange de cheysuli et d'homanan.
Les runes représentaient l'origine de notre peuple.
Je repoussai la végétation. Quelqu'un était déjà venu là, je le sentais. Quelqu'un qui connaissait la manière rituelle de demander aux dieux la bénédiction de la forme-lir pour un guerrier tombé.
— Tu supplies les dieux de te sauver ? s'enquit une voix derrière moi.
Je fis volte-face, tournant le dos à l'autel. Strahan était là, à l'entrée.
Mais il ne put aller plus loin, tout comme le Feu de Dieu qui s'accrochait à ses talons.
Il n'avait pas d'armes.
Strahan n'en avait pas besoin : il était le pouvoir incarné.
Pourtant, en ce lieu, le mien serait peut-être à la hauteur...
— Tu as toujours besoin d'un bain, soupira-t-il.
— Viens me le donner ici, si tu l'oses ! lançai-je sur un ton de défi.
Il éclata de rire, mais ne tenta pas d'avancer.
— Si tu perds l'enfant à cause de ta folie, sois assurée que je t'en ferai un autre. Tu es jeune et vigoureuse : tu peux porter un petit par an.
Je touchai mon ventre encore plat.
— Alors, viens m'en faire un autre tout de suite ! N'oublie pas que j'ai un jumeau, qui sait, tu en auras peut-être deux ?
Strahan ne répondit pas. Il m'étudiait. Je me rendis compte qu'il ne me connaissait pas vraiment : mon esprit avait été engourdi pendant si longtemps.
— Et si je meurs ? continuai-je. C'est une possibilité. Ou si je deviens stérile en le perdant ? C'est arrivé souvent, dans notre Maison. Et dans la tienne ? Combien reste-t-il d'Ihlinis dans la Maison des Ténèbres ? Toi, Lillith, Rhiannon... Mais nombreux sont les Ihlinis qui partagent les croyances de Taliesin. Ta faction représente une minorité.
— Si tu as l'intention de rester ici et de me narguer, dit Strahan, n'oublie pas qu'il te faudra manger à un moment ou à un autre.
Cela me confirma qu'il ne pouvait pas pénétrer dans la chapelle.
Moi, je ne pouvais pas en sortir.
Puis il dessina une étoile à cinq branches dans les airs... et entra dans la chapelle.
Mon dos heurta la pierre quand je reculai devant lui. L'autel s'écroula sous le choc, me faisant perdre l'équilibre.
J'appuyai les mains sur le sol pour tenter de me relever. Quelque chose de dur m'entailla un doigt.
Je refermai la main sur l'objet et me relevai. En cas de danger, il faut utiliser tout ce qu’on peut, même ce qui n’est pas une arme.
Mais ce que je tenais était une arme. Un couteau au manche doré.
Je l'enfonçai jusqu'à la garde dans le cœur du sorcier.