CHAPITRE VIII

 

 

Saint-Patère deux kilomètres, annonça la pancarte du don Dunlop. Les vieux s’immobilisèrent, ces simples lettres : Saint-Patère, éclairant en leur esprit une lanterne magique de belle taille. Talon rêva tout haut :

— C’est à Saint-Patère que j’ai passé une an, parfaitement. J’étais domestique, à l’époque, au domaine des Échauguettes. C’était avant que mon père, défunt Honoré Talon, me laisse la ferme. Aux Échauguettes, oui, oui.

Poulossière sursauta, Pejat fronça le sourcil.

— C’est rien bizarre, la vie d’aujourd’hui, dit Blaise, c’est aux Échauguettes, justement, que j’ai fait la moisson, quand j’étais dans le coin. C’était avant de connaître la Jeanne à la Riffardière et de me marier.

Pejat ouvrit la bouche pour parler puis, se ravisant, la referma en un bruit sec de ratière. Talon, accoudé à la pancarte, regarda Poulossière avec amabilité :

— Alors t’as sûrement connu le père Lœillasse, aux Échauguettes ?

— Le père Lœillasse ! J’ai connu que lui. Un métayer correct et d’aplomb que c’était, sûr. Avec lui, ça chômait pas, le pinard, pendant le travail. Et le soir, pan, le tonneau sur la table avec une cannelle à chaque bout.

— J’y vois, apprécia Talon, j’y vois que t’y es passé, aux Echauguettes. Le tonneau aux deux cannelles, ça trompe pas.

Jean-Marie ne disait rien, bourrait sa pipe d’un pouce qui tremblait un peu. Talon reprit :

— Et la mère Cateau qu’était cuisinière et qui couchait avec le père Lœillasse, tu t’en rappelles-t-y ?

— Je m’en rappelle comme d’hier. Pas tellement de sa figure, mais jamais j’ai rencontré une femme qui faisait le haricot de mouton comme elle. C’est pas compliqué, y avait que quand le haricot de mouton était au menu qu’on récitait le Benedicite.

Talon ferma à demi les yeux pour murmurer :

— Et sa fille à la mère Cateau, la Catherine, tu l’as connue aussi ? Elle s’occupait des vaches.

Poulossière hésita avant de répondre :

— La Catherine ? Oui, oui, oui. Tu penses. Elle avait dix-huit ans, j’en avais vingt, vingt et une.

— Sacré bordel, ronchonna Pejat qui venait de se griller un pan de moustache en battant le briquet.

— Une belle personne, poursuivit Poulossière. Ça nous faisait rire, elle se lavait les pieds tous les soirs dans une cuvette devant la porte. C’est ça qu’était propre et coquet.

— Le samedi, sourit Talon aux anges, elle se mettait des papillotes dans les cheveux pour les avoir frisés le dimanche. Tu te rappelles pas de ça, hein, vieil ours ?

— Si, protesta Poulossière. Je vais même t’en boucher un joli coin. Ses papillotes, tu sais pas dans quoi elle les découpait ? Dans le « Petit Journal », mon loulou, dans le « Petit Journal » !

— Ça remonte à Jésus-Christ, tout ça, soupira Talon.

— Sûr. Ils doivent tous être morts, à cette heure qu’on en cause.

— Peut-être pas la Catherine, elle aurait jamais que soixante-dix ans.

— C’est ma foi vrai.

Poulossière s’en assit sur l’herbe, se tripota le nez comme pour l’accorder, et proposa :

— Si qu’on y passait pour voir, aux Échauguettes ? Ça coûte rien.

Jean-Marie se dissimula derrière un nuage de fumée, grommela :

— Ma parole, vous raisonnez comme des ch’tits gars. Votre Catherine, si elle est pas défunte, qui qu’elle foutrait encore dans ce domaine cinquante ans après ? Elle est peut-être seulement à Paris, qui sait ? Aux Échauguettes, y a sûr pas un chat pour s’en rappeler.

Talon et Poulossière se turent. Préoccupé, Baptiste s’enfonça dans un bosquet en criant :

— Je vais toujours poser culotte.

Dans le creux de sa main, pour que Jean-Marie n’v voie rien, Poulossière effeuillait une marguerite.

— Blaise ! Eh ! Blaise ! souffla Pejat.

Poulossière jeta son canotier sur les pétales de son romantisme.

— Qui qu’y a ?

— Ramène-tu voir.

Blaise se leva à regret, s’approcha de Pejat qui tenait un œuf entre le pouce et l’index.

— C’est pour me montrer un œuf que tu me déplaces ?

— C’est un œuf pourri, dit Jean-Marie en le secouant près de son oreille.

— Et alors ?

Et alors, si on s’y prend bien, on va le faire gober à Talon.

Poulossière écarquilla des yeux ravis :

— Bon. Très bon. Mais va-t-y marcher ?

— J’ai ma petite idée là-dessus.

Des poules vagabondaient non loin, et les deux acolytes s’en félicitèrent. Jean-Marie déposa avec soin l’œuf à proximité du sac de Talon. En effet, pour remplacer son panier, Talon avait ramassé un vieux sac à pommes de terre dans une décharge publique. Il y entreposait sa paire de chaussettes sales de rechange et deux ou trois litres vides.

— Quand il prendra le sac, il verra l’œuf, expliqua Pejat. Si on lui donnait, tu penses bien qu’il y trouverait pas normal.

Poulossière acquiesça, enchanté. Pour lui, un moment pareil équivalait à de la musique de fête.

Talon revint, les bretelles tire-bouchonnées sous la veste.

— Vingt dieux, sacrait-il en se débattant contre l’emprise de ses damnées bretelles, y a pas moyen de faire ses petits besoins tranquille, y a une bonne femme qui garde ses chèvres à côté. C’est bien simple, j’osais plus faire de bruit. Et c’est pas plaisant de poser culotte sans faire de bruit.

De fort mauvaise humeur, il s’en prit aux deux autres :

— Allez, en route ! On va pas rester là piqués comme des cierges !

Il se baissa pour attraper son sac, aperçut l’œuf et s’en empara vivement avant que Poulossière et Pejat ne l’aient vu. Il s’écria, soudain réjoui :

— Eh ! Eh ! Regardez-moi ça ! Un œuf tout frais pondu ! Il est encore chaud !

Il est vrai que le prévoyant Jean-Marie l’avait exposé au soleil. Jean-Marie s’approcha, dédaigneux, tandis qu’une jalousie féroce se peignait sur la face de Blaise.

— Il est pourri, ton œuf.

— Pourri ! Tu m’as l’air pourri ! Et cette poule qui chante là-bas, c’est parce qu’elle a pris la Bastille qu’elle chante, des fois ?

— Je serais que toi, nasilla Poulossière, je le balancerais.

Talon ricana :

— C’est ça, mon frère, et tu me le goberais sous le nez !

Avec de menus gestes qu’il voulait exaspérants, il ouvrit son couteau et perça un trou à chaque bout de la coquille.

— A la vôtre ! fit-il moqueur en portant l’œuf à sa bouche.

Jean-Marie le prévint alors d’une voix angoissée :

— Vite, Baptiste, vite ! Voilà la bonne femme ! Sûr que les poules sont à elle !

Baptiste se précipita, avala la moitié du liquide punais et la recracha, les yeux révulsés et la figure hachurée de grimaces.

— Bordel de bordel, hoqueta-t-il, il est pourri que c’en est pas croyable !

Il vomit quelque peu tandis que Jean-Marie, compatissant, lui tapait dans le dos en l’admonestant :

— Vieux goinfre, on te l’avait bien dit ! Va pas dire qu’on te l’avait pas dit !

— Ça, on te l’a dit, appuya Poulossière.

Baptiste piétina la coquille, verdâtre de fureur et de dégoût :

— Où qu’elle est, cette catin de bonne femme qu’a des poules qui pondent des œufs pleins de fumier, où qu’elle est, je m’en vais lui passer deux mots !

— Elle est repartie, constata Jean-Marie.

— T’as pas de veine, Baptiste, dit Poulossière d’un ton neutre, pas de veine du tout, du tout.

— Bon, bon. Ça va, hein ! grogna la victime en s’essuyant les lèvres.

Jetant son sac sur son épaule, Talon s’élança sur la route.

— Venez donc, pesta-t-il, faut que je trouve en vitesse un litre à boire pour me rincer les dents.

Pejat et Poulossière lui emboîtèrent le pas, ballonnés de rires intérieurs. L’âne suivait, tête haute. Depuis l’affaire du sapajou, Panpan débordait de vitalité. Son galop désespéré lui avait redonné confiance en ses moyens, et force avait été aux vieux de reconnaître que l’âne vivait désormais une seconde jeunesse, tout comme eux qui depuis le départ du bourg ne se plaignaient ni de rhumatismes ni de digestions laborieuses. L’aventure et le bitume leur tenaient lieu d’eau de jouvence et de gelée royale.

A Saint-Patère Jean-Marie et Blaise se rendirent au premier café, certains d’y rejoindre Talon qui les avait devancés d’une minute afin de nettoyer plus tôt son organisme. Il s’y employait ferme, attaquant avec un sourire retrouvé sa seconde chopine.

— On n’est pas chics, dit Talon pendant que s’installaient ses compagnons, on n’a pas seulement envoyé une carte à la Louise Pralon. Y en a ici, on devrait en écrire une.

Ils opinèrent favorablement. On choisit une vue de l’église, on réclama une plume et de l’encre.

— Commence, conseilla Talon à Jean-Marie.

— Commence, toi.

— Je suis pas aussi instruit que toi, moi, j’ai jamais fait de factures.

— Talon a raison, fit Poulossière inquiet, faut que tu commences. Talon finira.

— Ben, et toi ?

— Moi ?… Je dessinerai une fleur.

Baptiste haussa une bosse méprisante :

— Ça veut rien dire, une fleur.

— Un cheval, alors, transpira Blaise.

Jean-Marie saisit la plume, écrivit non sans mal, les deux autres se bousculant dans son dos :

Chère Louise, on va bien…

— Mets : très bien, ordonna Talon.

On va très bien. On est pour l’heure à Saint-Patère…

— Pas la peine, bougonna Talon, c’est marqué dessus la carte.

Jean-Marie jeta le porte-plume sur la table en tonnant :

— Écris-y, cré bon dieu, puisque t’es si fort !

— Parfaitement que je vais y écrire. D’abord, t’écris comme un porc, on n’y comprend rien.

Tirant une langue farouche, Talon empoigna le porte-plume et d’emblée, commit un pâté monstre. Jean-Marie éclata d’un rire énorme, invitant du geste Poulossière à l’imiter. Poulossière docile se mit à roucouler sur son habituel mode monocorde qui énervait jusqu’au délire les plus placides. N’étant pas de ceux-là par surcroît, Talon mortifié expédia le porte-plume comme une sagaie. Il se planta en un éclaboussement d’encre sur le canotier de Blaise. Les choses se gâtèrent. Le porte-plume revint en sifflant à l’envoyeur, se piqua sur son crâne, y tremblota telle une antenne de télévision sur un toit.

— Sacré bandit d’assassin de meurtrier de saligaud de bouse de vache de fièvre aphteuse ! rugit Talon en projetant à toute volée l’encrier sur son antagoniste.

Poulossière fit un pas de côté, percuta une table. Un siphon d’eau de Seltz posé sur celle-ci explosa avec fracas sur le carrelage tandis que l’encrier s’en allait briser net une bouteille de Pernod exposée derrière le comptoir.

— Sauve qui peut ! brailla Jean-Marie en donnant l’exemple.

Il était déjà hors de vue lorsque Poulossière et Talon franchirent le seuil du café. Baptiste s’engouffra dans un chemin qui menait à des jardins. Blaise se hissa sur son âne qui démarra sans barguigner. Lorsque le patron du bistro, ahuri, se profila sur le pas de la porte, il ne lui restait de ses trois clients présumés inoffensifs que trois modestes panaches de poussière fumant dans trois directions différentes.

Poulossière et son âne ne s’arrêtèrent que dans une clairière, loin du village. Poulossière soliloqua à voix haute, ce qui passionna un geai et un écureuil :

— Voilà bien qu’on s’est perdus, moi et les autres. Comment voulez-vous-t-y qu’on se retrouve, vu qu’on est partis dans tous les sens ? On se rejoindra plus qu’à Gouyette, c’est-y pas malheureux d’y voir, des affaires pareilles. Tout ça à cause de ce Talon qu’a plus mauvais caractère qu’un bouc en chaleur. Faire la route tout seul comme un chien, c’est-y pas triste, alors qu’on rigolait si bien ?

Il soupira si fort que la ramée en frissonna. Suivi de Panpan, il gagna l’orée du bois. Il aperçut, au-delà d’une pièce de blé, les toits d’un domaine. Il reconnut, pantois, la tour de pierre qui distinguait les fameuses Échauguettes des autres propriétés.

— Le diable me brûle et me foute une branche d’acacia quelque part si c’est pas les Échauguettes ! s’extasia-t-il.

Le diable s’abstint, et Poulossière en conclut que les Échauguettes étaient là bel et bien, à une portée de fusil.

Talon, après avoir piétiné un arpent de choux-fleurs et de carottes, s’était lui aussi réfugié dans le bois. Lui aussi eut loisir d’identifier d’un œil mouillé la tour des Échauguettes.

Chacun de leur côté, Poulossière et Talon eurent alors la surprise de voir dans un sentier, au bout de l’horizon, la silhouette de Jean-Marie se diriger au trot vers le domaine. La même pensée les traversa à cent mètres de distance : Jean-Marie connaissait les Échauguettes. Il n’aurait pas marché d’une allure aussi décidée vers une maison quelconque. Jean-Marie connaissait les Échauguettes et n’en avait pas soufflé mot tout à l’heure.

— Qui que ça veut dire ? se demanda Talon.

— Qui que c’est encore que ça ? s’interrogea Poulossière.

Perplexes, ils sortirent du bois et furent bien aises de se tomber dessus. Toute querelle oubliée, ils se hélèrent :

— Oh ! Blaise, t’as-t-y vu ce sournois qui file aux Échauguettes ?

— J’y ai vu, Baptiste, j’y ai bien vu. Pejat est un traître et un hypocrite. Faut lui courir après.

— J’y ai pensé.

Perdant jusqu’au respect de la moisson future, ils s’engagèrent dans les sillons de blé pour couper la route à Pejat.

— Ça te paraît pas bizarre à toi, Blaise ?

— Sûr que ça me paraît bizarre, Baptiste.

Chemin faisant, Poulossière ramassait des coquelicots.

— C’est pour qui faire, Blaise, que tu ramasses des coquelicots ?

— Je vas t’y dire rien qu’à toi, Baptiste, c’est pour offrir à la Catherine si elle est point défunte et si elle est encore au domaine.

Talon se plaça derrière Poulossière et cueillit à son tour des coquelicots. Ils atteignirent le sentier alors qu’à leur hauteur arrivait Jean-Marie.

— Où que tu vas, Jean-Marie ?

— Oui, on peut savoir où que tu cours, Jean-Marie ?

Pejat sursauta, s’empourpra, bredouilla :

— Ah ! vous voilà. J’avais peur de vous avoir égarés.

— Hon, hon, fit Baptiste dubitatif.

— Hon, hon, répéta Blaise en hochant la tête.

— J’allais justement demander dans ce domaine si on vous avait point vus.

— On dit ça, persifla Baptiste.

— Oui oui oui oui oui oui, caqueta Blaise.

— Pas plus tard que tout à l’heure, tu nous dis de point aller aux Échauguettes, et dès que t’es seul t’y cavales, c’est louche. Pas vrai, Blaise ?

— C’est louche, sûr, affirma Poulossière.

Pejat passa à la contre-attaque :

— D’abord, qui que vous foutez tous deux avec des coquelicots ?

Poulossière indigné s’en prit à Talon :

— Jean-Marie a raison, qui que tu fous avec des coquelicots ?

Talon eut un sourire suave :

— C’est pour y donner à la Catherine, si elle est encore en vie.

Pejat leur arracha les fleurs, les réunit en un seul bouquet :

— Cré bon dieu de cré bon dieu, d’abord c’est moi qui les lui donnerai !

Six mains rageuses transformèrent à coups d’ongles les coquelicots en très vagues débris végétaux.

— Voilà, grogna Pejat fataliste, comme ça personne y donnera.

Ils échangèrent quelques regards haineux. Là-bas, les chiens aboyèrent.

— Alors, on y va ? bégaya Poulossière.

— J’ose plus, murmura Jean-Marie.

— Allez, allez, les pressa Talon. A l’assaut. Vous voyez pas qu’elle casserait sa pipe pendant qu’on discute ?

Il ajouta, prudent :

— Si elle l’a pas déjà cassée, bien entendu.

Ils aspirèrent une goulée d’air et entrèrent d’un pas ferme dans la cour du domaine. Tout à trac, Poulossière braqua son doigt vers une pompe :

— A l’époque que je vous parle, elle existait point, cette pompe. Y avait un puits qu’avait vingt-cinq mètres de profond.

— Même que pour les foins y a eu une année un soulaud qu’était tombé dedans, paraît, jubila Talon.

— J’y sais, conclut Pejat avec flegme, j’y étais.

Baptiste et Blaise le biglèrent encore d’un œil chargé de poudre.

Ils avisèrent un vieillard croulant que des bras compatissants avaient posé sur une chaise au milieu de la cour. Le cacochyme susurrait, à bout de souffle, pour calmer deux chiens de bouvier :

— Alphonse ! Anselme ! Paix, charognes, paix, ou je me lève et je vous envoie par-dessus le toit de la grange !

Cela partait d’un bon sentiment. Pejat, Poulossière et Talon s’approchèrent.

— Bonjour.

— Bonjour, bonjour les jeunes, chevrota leur aîné, qui que vous amène là ?

— Voilà, entama Poulossière, voilà. Voilà. Voilà…

Embarrassé, il tira Jean-Marie par le coude :

— Cause donc, toi. Moi, je sais pas y dire comme y faudrait y dire.

Jean-Marie malaxa sa casquette :

— Voilà. On vous parle de ça, y a une cinquantaine d’années. On a connu dans ce domaine une jeune fille qui s’appelait Catherine Cateau.

— Si c’était possible, on aimerait savoir ce qu’elle est devenue, coupa Talon.

L’autre enleva le bonnet de coton qui le coiffait et en mâchonna le pompon pour mieux se concentrer :

— Catherine, comment que vous dites, Catherine, ça me dit quelque chose.

— Catherine Cateau, ânonnèrent trois voix.

— Vraiment, ça me rappelle quelque chose, s’énerva l’octogénaire.

— Une jolie petite rousse, insinua Talon.

— Avec des nattes, des joues roses, un tablier blanc et des mollets bien ronds, sourit Poulossière aux anges.

Le vieux rigola, sans doute traversé d’ondes polissonnes provoquées par cette idyllique peinture. Il s’en frappa même la cuisse avant de déclarer, soudain consterné :

— Elle est morte.

Poulossière retira son canotier, Jean-Marie sa casquette, Talon passa une main tremblante dans ses cheveux.

— On s’en doutait un peu, renifla Jean-Marie.

— Ça fait tout de même bien du chagrin par où que ça passe, pleurnicha Poulossière en se tapotant de l’index l’emplacement du cœur.

— Pauvre Catherine, ah ! oui, pauvre Catherine, répéta Talon.

L’ancêtre gigota sur sa chaise, à nouveau survolté :

— Comment tu dis, toi, le bossu ? Comment que t’as dit ?

— J’ai dit : pauvre Catherine.

L’homme au bonnet de coton partit d’un rire aigrelet, mais continu et qui s’acheva par une joyeuse quinte de toux.

— Ça vous fait donc bien rire qu’elle soit défunte, la pauvre enfant ? sanglota Poulossière outré.

La vieillerie se trémoussa de plus belle sur son siège et lança, la face trempée de larmes de bonheur :

— Je suis t’y bête, non, je suis t’y bête ! Faites-y pas attention, j’ai plus toute ma tête. Elle est point morte, Catherine, elle en a même point envie du tout, qu’est-ce que vous me faites dire là ! Catherine Cateau, les gars, écoutez-moi bien, Catherine Cateau, c’est ma fiancée.

Poulossière, déconcerté par toutes ces subtilités, se laissa choir sur le rebord de la pompe tandis que Baptiste dévisageait, d’un air ahuri, Jean-Marie qui le lui rendait bien.

— C’est votre fiancée, la Catherine ? zézaya Poulossière.

— Sûr, sûr. A preuve qu’on est fiancés, c’est qu’on se marie après-demain. Mais je vais l’appeler, elle doit être au poulailler. Puisque vous l’avez connue, elle sera contente de vous payer un canon. Morte, elle ? Ah ! là, là, vous pouvez dire que vous m’avez fait marcher, sacrés rigolos de rigolos ! Elle est plus drue que les chardons qui poussent dans les champs. Vous l’avez enterrée un peu vite, je vous y jure !

Enthousiasmé, il fouilla un instant dans son fatras de lainages et de bouillottes, en extirpa une clochette qu’il tendit à Jean-Marie :

— Secoue-moi ça, mon garçon. Moi, quand j’y secoue, ça fait tout monter là dedans ce corps, la tension, la température, j’y sais t’y au juste, tout ce qu’ils vont pas inventer maintenant ! Allez, secoue-moi ça, et tu vas la voir rappliquer, la Catherine.

Jean-Marie agita fortement cette clochette fabuleuse qui allait effacer cinquante ans de sa vie et rajeunir d’autant Poulossière et Talon. Une voix féminine, mais solide, retentit derrière un corps de bâtiment :

— Qui que tu veux encore, vieux fourneau ?

Le vieux fourneau fit signe à Pejat d’activer le branle de la clochette en guise de réponse.

— J’arrive, bon sang de bois, j’arrive ! Si t’as encore fait dans le caleçon, gare à la calotte !

L’intéressé s’esclaffa, un peu beaucoup stupide. Et Catherine Cateau apparut.

Il ne restait plus de la jolie petite rousse qu’un fichu noir planté comme une tente sur une terre de rides. Dans ce visage de labours d’automne, luisaient pourtant des yeux pétillants d’un vert de feuille mouillée, des yeux anachroniques de jeune fille étonnés de côtoyer d’aussi près les sales coups du temps.

— Je l’aurais sûr pas reconnue, chuchota Poulossière.

— Qui qu’y a, Félix ? criailla Catherine.

Le nommé Félix engloba les trois nouveaux venus dans un mouvement circulaire de son bonnet de coton. Les yeux de Catherine se posèrent comme des hameçons sur ces figures d’étrangers, et ces figures pâlirent ou rougeoyèrent.

— Qui que c’est que ceux-là ? Encore des bons à rien de la coloniale qui viennent te faire boire et te chanter des cochonneries !

— Eh ! non, vieille taupe, s’indigna l’accusé, c’est des copains à toi, pour une fois. Tu pourrais les recevoir un peu mieux.

Catherine s’approcha, plissa les yeux. Jean-Marie bégaya :

— Tu me reconnais pas, Cathy ?

La vieille, interloquée, le regarda sous le nez :

— Non, mon gars. Si je t’ai connu un jour, faut croire que tu as bougrement changé.

— Jean-Marie Pejat, 1904.

Catherine porta ses deux mains à ses joues et balbutia, bouleversée :

— Jean-Marie, c’est-y Dieu possible ?

Talon s’interposa :

— Moi, Catherine, je suis Baptiste Talon. 1906.

La vieille fronça le sourcil :

— Baptiste Talon… Oui, oui, Baptiste… Un petit brun tout frisé…

— C’est ça, c’est ça, rayonna Talon.

Elle ne quittait toujours pas des yeux un Jean-Marie qui se dandinait lourdement sur un pied. Poulossière, sûr de lui, écarta Baptiste :

— Et moi, la Catherine, et moi ? Poulossière ! Blaise Poulossière ! 1905 !

Dépassée par l’ampleur de ces retrouvailles, elle hocha la tête :

— Ah ! non, non. Ça me dit rien, Blaise Poulossière.

Blaise trépigna :

— Mais si, vieille bon dieu ! Blaise ! Un bien beau blond avec la raie au milieu !

Comme il était au bord des larmes, elle s’exclama poliment :

— Ah ! oui !

Mais Poulossière eut bien de la tristesse, car il sentait qu’on l’avait oublié. Qui se souvenait encore sur terre de la moisson de 1905 ? Un seul être : Blaise Poulossière. Talon, lui, tentait de se placer devant Jean-Marie aux fins d’intercepter l’émotion de la vieille. Tâche insurmontable, Pejat mesurant des trois et quatre têtes de plus que lui. Blaise psalmodiait pour lui tout seul :

— J’avais la raie au milieu, parfaitement. Je me revois encore. Un joli houmme que j’étais, on peut le dire, parfaitement.

Catherine s’ébroua, ramena sous son fichu noir des souvenirs qui voletaient déjà plus haut que les pigeonniers de la ferme :

— C’est pas le tout, venez boire un canon en parlant du vieux temps.

Comme Félix s’agitait, elle lui brandit un doigt menaçant sous la mentonnière :

— Non, beau merle. Pas de canon pour toi. Si t’en avais pas bu des pleins seaux à Sidi-Bel-Abbès, tu boirais autre chose que de la limonade. Mais tu les as bus, hein, les pleins seaux, c’est pas moi !

Humilié, Félix prit le parti de siffloter négligemment « Marchons, bataillonnaires ! » Catherine, suivie par le trio, passa la porte de la maison en criant une dernière fois :

— Profite du soleil, Félix, profite du soleil, quand on a quatre-vingt-trois ans, il brille plus longtemps que soi !

Ils entrèrent, elle les contempla les poings sur les hanches, tandis qu’ils s’installaient en rang d’oignons sur un banc :

— Alors, comme ça, vous êtes pas morts ?

Jean-Marie parla :

— Eh ! non. Nous, forcément, on le savait qu’on n’était point morts. Mais pour toi, on n’en savait rien. Surtout que le Félix a commencé par nous dire que t’étais périe. Qui c’est, ce Félix ?

Elle posa un litre et quatre verres sur la table :

— Qui c’est Félix ? C’est le fils du père Lœillasse. Vous l’avez tous connu, le père Lœillasse, celui qui couchait avec ma mère.

Ils hochèrent la tête de gens compréhensifs qui savent que toute famille compte une cuisse légère en son sein et que, mon Dieu, cela n’empêche pas d’être honnête et courageux.

— Il avait un fils, le père Lœillasse, un fils que vous connaissez seulement aujourd’hui, parce qu’à l’époque il était soldat un peu partout, en Indochine, au Maroc. Dix ans, qu’il est resté soldat. Quand le père Lœillasse est mort, six mois après ma pauvre mère, Félix est revenu. Et comme c’était de tradition dans les familles Cateau-Lœillasse, y aura bientôt cinquante ans qu’on couche ensemble. Faut dire que ça en fait trente qu’on dort.

Elle versa à boire en riant. Les hommes demeuraient silencieux. Catherine trinqua :

— A nos vingt ans, mes beaux garçons !

Poulossière boudait, les moustaches trempant dans le verre comme dans l’eau le feuillage éploré du saule. Jean-Marie essuya ses lunettes en marmonnant :

— Qu’est-ce qu’il nous a dit, ton Félix de malheur ? Vous vous mariez après-demain ? C’est-y qu’il est fou, ou si c’est toi ?

Catherine lui enleva sa casquette, lui passa la main sur le crâne :

— C’est toi. Dans deux jours, je m’appellerai madame Lœillasse, et Félix pourra mourir en paix. Les Echauguettes seront à moi. Les Echauguettes où j’ai pataugé dans le fumier.

Elle joignit les mains :

— Mon Dieu, faites que Félix tienne jusqu’à après-demain !

Elle alla à la porte, épia son promis qui somnolait sur sa chaise :

— C’est qu’il serait bien capable de périr avant, tellement qu’il est canaille. Oh ! qu’il m’en a fait voir, le pauvre ch’tit chrétien ! Tous les ans, il me disait : « Catherine, on se marie l’an prochain. » Ce coup-ci, il a fallu que ça soye le curé qui le force. Ça m’a coûté un cochon. Ça mange pas que du poisson, les curés. Il lui a dit : « Félix, faut veiller à votre salut, faut régulariser. » Alors, il a dit oui, parce qu’il est vieux et que ça l’arrangerait bien que la vie continue derrière la porte d’à côté. Jean-Marie, viens avec moi à la cave pour m’aider à tirer du vin.

Talon et Poulossière se levèrent d’un bloc, décidés, eux aussi, à se rendre à la cave. Cette ferme détermination fut dégonflée par un mot sec de Catherine :

— Assis !

Poulossière obéit, taciturne. Talon, boursouflé de rage, resta debout près de la maie, y pianotant du doigt des salves d’artillerie.

Portant le pichet, Jean-Marie suivit Catherine. Ils descendirent les marches moussues, et la fraîcheur du cellier leur fit un peu tourner la tête. Dans le noir, Catherine s’assit sur un tonneau de cidre.

— Où qu’est la lumière ? demanda Jean-Marie.

— N’allume pas. C’est pas la peine d’allumer pour voir des rides et des cheveux blancs, t’y crois pas ?

Il s’installa sur un autre tonneau, à côté d’elle. Leurs mains s’unirent doucement.

— En 1904, non plus, on n’avait pas allumé, murmura Jean-Marie.

— Y avait pas d’électricité, y avait que des bougies, soupira Catherine.

— Alors, comme ça, tu m’avais pas oublié ?

— Tu le sais bien, pourquoi je t’ai pas oublié. C’est pas des choses qu’on oublie. Ça n’arrive qu’une fois.

Reconnaissant, il l’embrassa sur son fichu. Elle sourit dans la nuit :

— Même que je m’en rappelle comme d’hier. Y avait une charrue de cassée au domaine. C’est toi qu’es venu pour la réparer. J’avais jamais vu un homme fort comme toi. A un moment, je m’en souviens, tu as soulevé la charrue tout seul, pour y faire je sais quoi. Alors, j’ai eu envie que tu me prennes dans tes bras, comme tu avais levé la charrue. J’avais dix-sept ans.

— On se serait mariés, tu penses pas ? Mais je t’ai trouvée trois mois après avec un Italien qui faisait le maçon et qu’était venu pour redresser le pignon de la grange. Et je suis parti. Et je t’avais pas revue depuis…

Elle gronda :

— C’est de ta faute, aussi. On n’a pas idée de prendre la mouche pour un Italien. Un étranger, ça ne comptait pas, c’était seulement pour voir.

Elle sauta à terre, enjouée, lui tendit un verre de vin :

— Bois et ne sois pas méchant. Ça me fait tellement plaisir que tu sois là.

Il but, pensif :

— Pas mauvais, ce pinard. C’est du dix degrés.

— Tu m’aimais tant que ça, Jean-Marie ?

Il reposa son verre :

— J’en sais plus rien. En tous cas, je me suis pas marié et je m’en vais finir mes jours à l’hospice.

— Tu vas à Gouyette !

— De ce pas, avec les deux vieux gars qui sont là-haut.

La silhouette de Talon se découpa dans le soleil, au faîte des marches :

— Vous êtes bien longs pour tirer un pichet de vin, grinça Baptiste de toutes ses dents.

— Ça serait-y que tu serais pressé ? s’amusa Catherine.

— Va-t’en, affreux, vilain, plaisanta Jean-Marie. Qui qu’y fait, Poulossière ?

— Y fait qu’y dit pas un mot. Je sais pas ce qu’il a. Il a seulement dit qu’il se jetterait bien dans le puits, mais que, comme y en a plus, il peut pas se jeter dans la pompe.

Catherine et Pejat remontèrent au jour. Discrètement, Baptiste pinça au sang Jean-Marie. Non moins discrètement, Jean-Marie appuya sa semelle cloutée sur les orteils de Baptiste. Catherine chassa les mouches qui recouvraient Félix endormi de haut en bas.

— Pas de mouches, surtout pas de mouches, s’inquiéta-t-elle. Ça pourrait lui donner le charbon et l’emporter en vingt-quatre heures.

Préoccupée, elle réintégra la maison en compagnie de ses anciennes connaissances. Poulossière, le nez pendant, mastiquait sa mélancolie. Catherine lui tapa sur l’épaule :

— Vas-tu me dire, toi, le Poulossière, pourquoi tu fais cette tête de bout de l’an ?

Poulossière pleurnicha :

— Parce que tu reconnais les autres et que tu me reconnais pas, vieille bon dieu !

Catherine réfléchit, puis le tira par sa veste :

— Viens me rafraîchir la mémoire. Restez là, Baptiste et Jean-Marie. C’est compris, hein, Baptiste ? Allez, Poulossière, on va donner du grain aux poules.

Talon tempêta dès qu’ils eurent tourné le dos :

— Enfin, qui que ça signifie ? Elle en fait, des secrets, la Catherine, des chichis et des manières. J’aime pas la voir seule avec toi ou Blaise.

— Et pourquoi donc ?

Talon décocha un coup de pied furibond à un chou-fleur qui trônait sur le carreau de la salle :

— Pour rien, cré bon dieu, pour rien !

Dans le poulailler, Catherine, malicieuse, regarda Blaise dans les yeux :

— Toi, tu as sûrement quelque chose à me raconter.

— Y a de la belle volaille, ici, sûr, hésita Blaise.

— T’aurais pas été un peu mon amoureux, par hasard, en, en combien déjà ?

— En 1905. J’étais venu pour la moisson.

— Et puis ?

— Et puis, et puis…

Blaise rougit si fort qu’il ressembla – on se demande pourquoi – à une bouteille de mercurochrome.

— … Et puis, ça s’est passé dans le grenier, sur la paille qui sentait encore le soleil du Bon Dieu !

Catherine éclata de rire :

— Il fallait le dire tout de suite que c’était toi, le grenier. Tu vas voir que j’ai pas oublié : après, tu avais perdu ta montre, et tu as passé le restant de la nuit à fouiller dans la paille avant de la retrouver.

— C’est ça, c’est ça même, triompha Blaise, c’est que j’y tenais moi, à ma montre. Elle me venait de mon cousin Camille qui l’avait ramassée en 70 sur un Wurtembergeois mort. C’était rare, une montre wurtembergeoise, c’était peut-être bien la seule montre wurtembergeoise de tout le département de l’Allier.

— Et pendant ce temps, je suis descendue me recoucher dans mon lit, sourit Catherine.

— Hé, oui ! gloussa Poulossière enfin heureux.

— Et toi, tu ne m’as pas oubliée, c’est extraordinaire, ça. Car, enfin, on y est pas restés longtemps ensemble, au grenier, puisque tu cherchais ta montre…

Poulossière rêvassa, le coude posé sur le perchoir le plus breneux :

— Ce qui m’est demeuré dans l’idée, c’est tes cheveux roux comme une bassine de cuivre, tes cheveux étalés sur la paille. On aurait dit, tiens, qu’ils allaient y foutre le feu. C’était joli comme tout et comme un cœur.

Émue, elle remua la tête :

— Et puis tu t’es marié.

— Avec la Jeanne, oui. Y a eu toi et la Jeanne, et puis fini.

— C’était la première fois, toi, alors ?

Poulossière se tortilla le nez et avoua :

— Ma foi oui. L’en faut bien une. C’est pas des choses qu’on y oublie, tu penses.

Elle jeta distraitement du grain aux poules, prit Blaise par le bras, le ramena à la maison. Félix, malin, toussa à en tomber de sa chaise. Catherine se précipita :

— Tu tousses, Félix ?

— Sûr, que je tousse, et sûr que je vais crever, pendant que tu rigoles avec tes bougres.

Hors d’elle, elle le malmena :

— Si tu crèves, Félix, je te flanque une gifle !

Apeuré, il se ratatina et murmura :

— Je crève pas, Catherine, je crève pas, je t’y jure. Mais donne-moi un demi-canon.

— Non !

— Bon. Alors tu l’auras voulu, je crève.

Il toussa exprès et si fort que Baptiste ouvrit la fenêtre, intrigué.

— C’est pas beau d’être vieux, confia-t-il dégoûté à Jean-Marie.

— Moi, j’ai seulement jamais toussé, dit Jean-Marie. Quelques douleurs, d’accord, mais le coffre est encore fameux.

— Ces propriétaires de domaine, ricana Poulossière, ça mange trop riche, canard, boucherie et compagnie. Moi, qu’ai jamais été qu’un pauvre petit cultivateur de rien du tout, je me porte comme un marronnier. Un pot de soupe, un peu de vin en mangeant, ça conserve le bonhomme, j’y dis et j’y répète.

— Encore un qu’on enterrera, conclut Talon avec satisfaction.

Catherine entra, soucieuse, emplit un verre et le porta à Félix.

— Tiens, le voilà, ton canon.

— T’as point mis d’eau dedans, hein ? J’ai beau me sentir faible, si faible que je suis point sûr du tout de passer la nuit, mais j’y verrai bien, ma carne, si t’as mis de l’eau dans ce pinard.

— J’en ai point mis, vieille ficelle. Et meurs donc, après tout. C’est toi qui sera le plus attrapé si t’es pas présent à la noce.

Félix qui considérait avec ravissement le contenu de son verre, sursauta :

— Comment ça, que c’est moi qui serais le plus attrapé ?

— Tu sais pas ce qu’il y a à boire à la noce, eh, bien ! je vais t’y dire. Il y a une barrique de rouge, une pièce de blanc, sans parler des apéritifs, champagnes, liqueurs. T’y vois un peu ce que tu louperais, mon pauvre innocent. Parce que comme c’est tout acheté on y boira, même si tu es défunt.

Félix saliva, souleva une dernière objection :

— J’y comprends bien. Mais ça me fait une belle jambe, vu que tu me laisseras boire que de la limonade.

— Ça, mon garçon, je te jure sur la Vierge Marie qu’après l’église et la mairie, tu pourras vider la barrique à toi tout seul si ça te fait envie.

Elle planta là Félix qui, bouleversé par la perspective de cette saturnale à la Sardanapale, en omettait d’assécher son verre.

Catherine alla jeter un coup d’œil sur les cochons, trouva Talon caché derrière une truie. Baptiste avait déjoué la surveillance de ses camarades et s’était posté là dans l’espoir d’apercevoir et de siffler Catherine.

— Qui que tu fais là, Talon ?

— Je voulais te causer, tout le monde te cause, sauf moi. Ah ! Catherine, Catherine, j’y ai-t-y repensé des fois, toute ma vie, à tes petits nichons ronds comme des bols de café, à ton petit derrière de chou pommé…

Cette salacité désorienta Catherine qui prit le parti d’en rire :

— Veux-tu bien te taire, Baptiste ! C’est pas parce que t’es dans la porcherie qu’il faut dire des bêtises. Tout ce que t’as pu repenser, mon pauvre garçon, ça tiendrait aujourd’hui dans une blague à tabac…

— Ça fait rien. C’est bon d’en parler. Ça réchauffe le corps, comme une tasse de goutte. On en a-t-y fait, des galipettes, Catherine, on en a-t-y fait ! Tiens, j’en pouvais plus soulever la fourche. Si j’avais été un Parisien, j’en serais tombé malade !

Elle toucha sa bosse en rosissant :

— Tu t’en rappelles, Baptiste ?

— Sûr, tu me caressais la bosse pour que ça te porte bonheur.

— Ça m’a porté bonheur…

Ils entendirent Poulossière et Pejat brailler :

— Talon ! Talon ! Où que t’es passé ! Si tu réponds pas tout de suite, on va te remettre droit comme le clocher du bourg !

Catherine sourit encore et, légère, regagna la ferme, la tête bruissante de toutes ces vieilles chansons.

— T’as point vu Talon ? interrogea Blaise.

— Ah ! ma foi non. Il n’est pas avec vous ?

— Alors, c’est qu’il est là où on peut pas aller à sa place, respira Jean-Marie.

Catherine s’assit sur le banc entre eux deux et dit, les yeux dans le vide :

— C’est drôle, je sais pas comment y faire comprendre aux gens, mais quand on est vieux c’est comme si on avait vécu deux fois. Il y a la vie quand on a été jeune, et il y a la vie de maintenant. On n’arrive pas à croire que c’est la même personne qui a vécu les deux. Et il y a du vrai, là-dedans. Nous tous, on ressemble en rien de rien à ce qu’on était en 1905, 6…

— On se reconnaîtrait sûr pas si on se voyait, t’as raison, approuva Poulossière pour montrer qu’il avait saisi.

— Mieux vaut pas trop y penser, coupa Jean-Marie, on deviendrait mabouls.

Talon entra en se reboutonnant avec ostentation. Puis, deux bonnes survinrent, qui revenaient du marché. Catherine leur donna quelques directives, puis se campa devant les trois représentants de son passé :

— Comme ça, vous partez à Gouyette. Je me demande ce que vous allez faire là-bas. Vingt dieux, vous n’êtes pas encore pourris. Vous êtes canailles comme des rats, vous avez une mine de député et vous allez vous camoufler à l’hospice, là, vous me dépassez.

— Hé ! grommela Jean-Marie, y a des jours qu’on peine.

— Y a des jours qu’on est plus ridé que d’autres, fit Blaise.

Talon, lui, épiait les bonnes qui épluchaient des pommes de terre au fond de la cuisine. Catherine, du bout de sa pantoufle, poussa la porte, et Talon regarda avec gravité le plafond.

— Enfin, reprit Catherine, vous pourrez bien faire tout ce que vous voudrez, vous n’aurez jamais l’âge de raison. Naturellement, je vous retiens à déjeuner, à souper, à dormir, aujourd’hui, demain, et bien sûr que vous êtes mes invités pour la noce. Je me demandais où trouver des garçons d’honneur, vous vous dévouerez.

Baptiste acquiesça avec force. Poulossière fit danser, sur la table, le guignol joyeux de ses deux mains. Seul Jean-Marie émit des réticences :

— C’est que ça va nous retarder…

Catherine se fâcha :

— T’es donc bien pressé de crever d’ennui entre les quatre murs de Gouyette, t’es donc bien pressé de refermer le couvercle sur toi, vieil ours ! Vieille baderne !

Poulossière et Talon accablèrent, à l’unisson, Pejat :

— Vieille buse !

 

 

*

 

 

Les hommes étaient rentrés des champs et vaquaient par-ci par-là avant le déjeuner. On avait rentré Félix de peur qu’il ne ramasse un coup de tracteur. Poulossière, Pejat et Talon se promenèrent dans la cour avec une aisance de propriétaires. Ils avaient été ces jeunes gars vifs et sonores qui pansaient les chevaux, roulaient des brouettes, descendaient des sacs du grenier. Ils trouvaient pourtant que ces gars-là, auprès d’eux jadis, n’étaient bons qu’à se tourner les pouces et à se chauffer au soleil.

— Ça nous regarde pas, grognait Talon, mais des outils pareils, ça vole le pain que ça mange. C’est né pour s’amuser et faire la polka devant le travail.

— Feignants et compagnie, grognait Poulossière.

— On n’en aurait sûr point voulu pour garder les oies, dans le temps, grognait Pejat.

— Les vieux frères, s’éclaira Poulossière, j’y sais, moi, ce qu’on mange à midi : pâté aux pommes de terre, poulet rôti, salade. Elle est brave, la Catherine.

— Grâce à qui qu’elle est brave ? ricana Talon.

— Qui que tu veux dire par là ? questionna Jean-Marie.

Talon gloussa :

— Mystère et boule de gomme !

Cette réponse abstraite déconcerta Blaise :

— T’es trop malin, Talon. Tu parles comme un curé pendant la messe, on n’y comprend rien.

Sardonique, Talon roula d’allégresse sa bosse d’une épaule à l’autre :

— Sûr que toi t’y comprends rien, Blaise, t’es plus bête qu’un balai, plus andouille qu’une paire de sabots. Jean-Marie, il y comprend, marche ! Pas besoin de lui faire un dessin.

Jean-Marie s’arrêta avec les deux autres, non loin d’un tas de fumier :

— Eh bien ! non, l’Artichaut, j’y comprends pas. Explique-tu voir.

Il y avait déjà une pointe d’hostilité dans l’emploi du surnom. Tout au sentiment de sa supériorité, Baptiste n’y prit garde et posa, sur les dos de Blaise et de Jean-Marie, une main protectrice :

— C’est pourtant pas sorcier. Si on est si bien reçus que ça chez la Catherine, c’est pas pour vos beaux yeux. La Catherine, je l’ai arrangée une an durant. On a couché ensemble toute l’année 1906 que j’ai passée aux Échauguettes. Vous y comprenez, à présent ?

Ils comprenaient même à la perfection. Poulossière bondit tandis que derrière les lunettes les yeux de Pejat tirèrent le canon.

— Qui que tu chantes, brailla Blaise, qui que tu chantes, vieux menteur, vieux saligaud, vieux porc ! Qui que tu viens salir la Catherine ? C’est moi qui l’ai arrangée une fois en 1905 dans le grenier. Moi tout seul. Tu peux y demander, j’y jure sur la tête de la Jeanne !

Talon, blême, sortait déjà ses griffes quand Jean-Marie tonna :

— Vous allez retirer tout de suite ce que vous venez de dire, bande de charognes pleines de jus ! La Catherine, c’est moi qui l’ai effeuillée dans la cave, oui, oui, effeuillée, en 1904, et j’y admets pas que vous disiez des âneries pour vous rendre intéressants !

Un silence de couleur noire, ce qui est une image risquée, un silence de couleur noire donc succéda à toutes ces fureurs. Les vieux de la vieille se regardèrent avec haine, transformés en Othellos bourbonnais, rustiques et septuagénaires. Leur sincérité leur semblait tout à coup évidente, tragique par conséquent.

La douleur étouffa Jean-Marie le premier. Empoignant Talon, il le projeta sans grand mal au cœur du tas de fumier, où Poulossière le rejoignit par la même voie des airs. Les crottins de la riposte s’abattirent sans plus tarder sur la vareuse de Pejat. Ce fut une bagarre sans merci, chacun se comptant deux adversaires acharnés à sa perte. Ils roulèrent tour à tour dans la fiente, s’effondrèrent dans le purin, se mitraillèrent de coups de poings, le tout en hurlant des insultes à faire rougir des murs de W.C.

Un des gars de la ferme donna l’alarme du haut de son échelle.

— Holà, Holà ! Y a des vieux qui se cabossent comme des chiens sur le tas de fumier !

Les autres gars accoururent en rigolant. Ce ne fut pas une mince affaire que de dresser des haies de fourches entre les combattants afin de les séparer.

Catherine arriva, tremblante et le fichu dénoué.

— Allez à table, ordonna-t-elle aux commis, je vais bien les calmer.

Ils s’éloignèrent en compagnie de rires énormes et les trois vieux demeurèrent face à la vieille, souillés, piteux, et enragés du dedans. Catherine, intuitive, devina ce qui s’était passé. Rien d’autre n’aurait pu motiver rixe pareille. Elle murmura avec tendresse :

— Allons, allons, mes vieux marteaux. Vous avez soixante-douze et soixante-quinze ans, et vous vous battez encore comme des conscrits pour une fille. Mais regardez-la un peu, la fille, mes pauvres jaloux ! Jaloux de quoi, d’une peau de pêche qu’est devenue une peau de bique, de cheveux roux qui sont devenus – elle arracha son fichu – des cheveux blancs comme les vôtres. Bien sûr que j’ai couché avec vous trois.

Et puis après ? J’ai eu tort ? Ça ne vous fait pas un beau souvenir, peut-être ? Et à moi ? Est-ce que je vous ai oubliés, des cinquante ans après ? Je vous ai tous bien aimés, mes garçons, ma jeunesse. Je ne veux pas vous voir battre, mes amoureux. Si vous m’en voulez tant de vous avoir rendus heureux, partez, prenez votre âne et filez sans me dire au revoir. Partez sans embrasser vos vingt ans sur les joues. Mais si vous voulez encore me dire à l’oreille avant de mourir : « Catherine, tu t’en souviens ? » allez sous le hangar vous changer d’habits et venez à table boire un coup de vin à la santé des amours. Voilà. J’aurais bien du chagrin si je mangeais le poulet sans vous. Un gros chagrin, mes vieux bourris, mes vieux idiots.

Elle s’en alla vers la ferme, les yeux tristes, les cheveux blancs très lourds sur les épaules.

Jean-Marie, muet, se dirigea vers le hangar. Sans se regarder, Talon et Poulossière le suivirent. Ils se partagèrent les blouses, les pantalons de velours qui pendaient sur les brancards des carrioles, se débarbouillèrent à la pompe.

Propres et embarrassés, ils se présentèrent sur le seuil de la salle commune. Catherine sourit, déclara pour la tablée goguenarde :

— Oh ! ne rigolez pas tant, vous autres ! Vous vous battrez pas tous, à plus de soixante-dix ans. Vous serez peut-être dans la terre depuis longtemps. Vaut mieux se bourrer au soleil que d’être calme entre quatre planches !

Elle prit la main de Pejat :

— Toi qu’es le plus vieux, Jean-Marie, tu t’assois à ma droite. Qui c’est l’ancien, de Baptiste ou de Blaise, qu’il aille de l’autre côté ?

Blaise hésita :

— C’est qu’on est de la même classe… Enfin, je suis de mars.

— Je suis du onze février, décida Talon en s’asseyant sans discuter davantage à la gauche de Catherine.

Poulossière s’installa en face. Un pâté aux pommes de terre d’une dimension de roue de charrette fut déposé au centre de la table.

— Honneur pour honneur, s’écria Jean-Marie avec bonhomie, c’est la Catherine qui aura le lambougni.

Le lambougni (nombril) est une crête de pâte qui orne traditionnellement en Allier le pâté aux pommes de terre. Catherine croqua le lambougni sous les bravos.

— Tout de même, chuchota Jean-Marie en versant à boire autour de lui, t’en étais une sacrée drôle en ton temps, ma Cathy.

— Cré bon dieu que c’est-y chaud, glapit Poulossière qui s’était rué sans raison sur sa portion brûlante de pâté.

Catherine eut un sourire moqueur à l’adresse de Jean-Marie et lui fit du pied sous la table :

— J’étais comme le pâté.

Le repas amollit les trois vieux, convertit leurs rancœurs en bulles, en boulettes que le plaisir de vivre pétrit au dessert avec la mie du pain. Les commis repartirent aux champs, les bonnes desservirent la table. Après le café, Catherine emplit les verres de goutte de prune.

— Vingt dieux, s’extasia Poulossière, t’es la princesse, ici, à présent.

— J’ai assez tiré d’eau au puits, assez trait les vaches, lavé des chars de vaisselle pour désirer y voir un peu peiner les autres, aux Échauguettes, répondit Catherine.

Elle se leva :

— A propos, je monte une seconde auprès de Félix. Je voudrais pas qu’il s’étrangle en avalant son bonnet de nuit, comme ça a failli arriver la semaine dernière.

Quand elle fut partie, Jean-Marie grommela en bourrant sa pipe :

— Pendant tout le temps qu’on restera ici, la paix, hein. La paix, la bonne humeur et tout ce qui s’ensuit. Pas besoin d’ennuyer la Catherine. On reparlera de tout ça à la sortie. Compris ?

Poulossière et Talon, béats, lâchèrent un « oui » empressé. Ils ne voyaient sur l’heure aucune utilité à se compliquer une existence ravissante et moulée dans le volubilis.

Catherine redescendit sur la pointe des pieds :

— Il dort. Il n’a pas réclamé de liqueurs. Il se réserve pour la noce. Nous, on va se promener. On va prendre une carriole et faire le tour du pays.

Il y eut bien quelques criailleries pour atteler, les trois vieux ayant des idées fort précises sur la question. Catherine intervint à point pour empêcher une distribution générale de coups de harnais. Elle dut même tirer à la courte paille pour désigner lequel de ces insupportables aurait la joie de tenir les guides. Le sort les confia à Poulossière. Sous la férule de ce phaéton triomphant, le cheval trotta dans la campagne durant tout cet après-midi ensoleillé.

— Poulossière, dit Jean-Marie, je l’ai surpris une fois qui disait à son âne en revenant du moulin et en écartant les bras : « T’y vois, hein, t’y vois, tout ça, eh bien ! un jour tout ça, ça sera à nous deux ! »

— J’y ai dit, c’est vrai, reconnut Blaise. Un jour, mon âne, il aura tous les prés les plus beaux pour y manger son soûl. Et moi j’entrerai dans les maisons, n’importe lesquelles, je me couperai du jambon, je boirai un litre ou deux. Tout sera à nous, quoi !

— Et quand donc, Blaise ? interrogea Catherine.

— J’y sais pas, mais ça arrivera, sûr.

— En dormant ! grinça Baptiste.

— Marche, Blaise, vaut mieux que ça arrive en dormant que pas du tout, fit Catherine. Le paradis, c’est pas autre chose qu’un somme dans le foin.

Ils regardaient émerveillés voler la mésange autour d’eux, les blés et les avoines se bronzer sur les plages des champs.

— La vie, riait Catherine, y a pas mieux sur terre. Quand vous serez à Gouyette, le pot de chambre d’une main et la camomille dans l’autre, vous la regretterez, la vie. Je vais vous y dire ma façon de penser : Gouyette, c’est pas pour vous. C’est pour les vieux, mais les vrais vieux, ceux qui ont le cœur dans la blague à tabac, le nez sur les souliers et qu’ont plus en eux l’envie de vivre. Vous, j’y vois bien vous êtes encore verts comme des salades. Si j’avais quinze, vingt ans de moins, vous y essaieriez encore sans vous faire prier, bande de capucins !

Elle était si gaie, si drue, si brave qu’elle leur virait la tête et la bourrait de papillons. Ils se mirent tous à chanter en tapant du pied dans la carriole. Au plein feu de la liesse, Baptiste osa même pincer les fesses de Catherine. L’été craquait sous les feuilles. Un écureuil jeta une noisette sur le canotier de Poulossière.

 

 

*

 

 

Ils couchèrent tous les trois dans la même chambre, Poulossière et Pejat ensemble dans un grand lit, Talon seul dans un long panier d’osier où l’on rangeait les pains jadis. Il y tenait à l’aise.

Quand ils furent sous les couvertures, Catherine vint leur dire au revoir. La chambre sentait les coings, le vieux livre de messe. Quelque part, une souris grignotait un sabot.

— Vous êtes-t-y bien, mes conscrits ?

— Extra, jubila Poulossière.

— Extra-bon, surenchérit Talon.

— Comme un Jésus dans sa crèche, conclut Pejat.

— Allons, faut bien que je vous fasse une bise, je sens ça.

Elle les embrassa fort, très fort sur les joues puis s’enfuit en éteignant la lumière. La porte refermée, ils virent tous dans le noir surgir un ange roux qui dansait la polka et la scottish.

Puis ils ronflèrent, et la main de Jean-Marie se referma avec passion sur la cuisse osseuse et poilue de Blaise Poulossière.