CHAPITRE PREMIER

 

 

Blaise Poulossière sortit de sa poche l’immensité d’un mouchoir à carreaux.

— C’est moi qu’à présent je fais cuire la soupe, le lard et le ragoût, confia-t-il à sa femme qui reposait là, devant lui, à l’intérieur du caveau de famille.

— Le monde sont fou, ma pauvre vieille, le monde sont fou…

Il se moucha fortement, ce qui fit s’égailler des mésanges perchées sur une croix. Mai jouait du soleil et des fleurs sur le cimetière de campagne.

— C’est pas bien facile de cuisiner et de cultiver la terre en même temps, mais faut s’y faire puisque tu es partie…

Il compta sur le bois de ses doigts :

— … T’es partie ça fait déjà six mois. Ça en fera neuf à la Saint-Hippolyte, dix pour la Saint-Nicomède.

Il parlait fort, et la mère Gougne qui passait sur la route se tapota le front. Blaise Poulossière avait soixante-douze ans, mais la station debout sur sabots ne le fatiguait pas encore. La visière de sa casquette abritait un grand nez tremblotant sculpté dans la chandelle, un fagot de moustaches délavées.

— Jeanne, j’ai une poule qui me pond un œuf (il prononçait « un eu » comme tout Bourbonnais bourbonnant) tous les jours que le Bon Dieu nous amène. Tous les jours, parfaitement. C’est la poule grise, tu te rappelles. Une sacrée bonne bête. L’œuf, des fois je le mange à la coque, ou sur le plat, ou bien au vin. Au vin, tu les faisais bien mieux que moi, ma pauvre vieille.

Ce souvenir précis l’émut tant qu’il dut se remoucher. Il s’aperçut que sa braguette était déboutonnée et pensa que ça la fichait mal dans un endroit pareil. L’incongruité réparée, il s’anima, et, mécontent, tapa du pied :

— La goutte, vingt dieux d’ours, j’en bois plus guère, tu peux le demander à Pejat. Depuis que t’es défunte, j’en ai point bu six litres. Tu peux me croire, la Jeanne, c’est juré sur ta tête.

Il faillit cracher pour renforcer son serment, se ravisa et s’attendrit :

— Y aura gros de fruit cette année, gros, gros. Mais je la revendrai, la goutte, sûr. Ça me fera un peu de tabac, l’argent de la goutte. Parce que je m’ennuie sans toi, la mère, et que le tabac ça me désennuie un peu, tu comprends ? Ça soulage ma pauvre misère…

Il tâta dans son gousset la pièce de cinquante francs avec laquelle il s’offrirait tout à l’heure une petite chopine au café. Et il se dit : Ça te regarde pas. En bon paysan, il arracha deux ou trois mauvaises herbes qui poussaient entre les graviers de la tombe, lorgna celle d’à côté :

— Tu dois être à l’aise avec la mère Fouillon comme voisine. Ça doit marcher dur, les langues. Bon, moi j’ai pas tout mon temps comme toi. Faut que je me dépêche à cause de toute cette volaille que tu m’as laissée à panser. C’est pas un reproche, mais ça fait de l’ouvrage, en plus de la cuisine et de la terre. Et j’ai plus vingt ans. Ça non, j’ai plus vingt ans. Ah ! si j’avais vingt ans ! Tu te rappelles, ma vieille, quand on avait vingt ans, ah ! vingt dieux d’ours !

Il se mit à rigoler sans façon, secouant toutes ses dents, une quinzaine. Le matin sentait bon dans ce cimetière de printemps. Là-bas, c’étaient les rondeurs de poitrine de la montagne bourbonnaise, ses fraîcheurs de lycéenne.

— Ouais, je m’amuse, je m’amuse et je fais rien, en attendant. Alors à demain, la Jeanne. C’est ça, à demain, la mère. Tu m’as laissé bien du travail.

Avec tendresse, il fit couler quelques graviers entre ses doigts pour prendre congé. Puis Blaise Poulossière s’éloigna d’un pas usé par des millions d’hectares de terre labourée.

— Le Blaise ! Oh ! le Blaise !

— Qui que c’est donc ? gronda le vieux, pas tellement rassuré.

Il vit sortir du champ de croix la silhouette sautillante de Baptiste Talon. Il jubila :

— Qui que tu fous là, vieille bricole ?

Talon activa l’allure de ses pantoufles :

— Je venais te chercher. On va vider chopine.

Ils refermèrent sur eux la grille et, tout naturellement, leurs voix montèrent d’un degré.

— Ah ! petit, c’est pas que j’y aime tellement, moi, les cimetières, déclara Baptiste en replaçant sur son crâne un feutre mangé de vert-de-gris.

— Mon Loulou, c’est pas que j’en suis bien vorace, mais faut bien y aller voir son monde.

— Marche, on le verra bien assez tôt et d’assez près, ce monde-là.

Leurs cent quarante-quatre ans – classe cinq – prirent le large en grinçant des rotules.

— Remarque, fit Baptiste, ils se plaignent pas, les morts. On les a jamais entendus faire vilain. Faut croire qu’ils s’y trouvent pas si mal que ça, dans le trou.

— Vieux marteau, vieux imbécile, vieux idiot.

Talon expédia droit devant lui le jus de sa chique avec une virtuosité telle qu’on l’eût pris, ce jet, pour la langue d’un caméléon gobant une mouche. Talon était rabougri, plissé, quelque peu bossu ou de travers, on ne savait trop. Pour compliquer l’affaire, il marchait tout raide certains jours. Il vivait chez ses enfants, des enfants qui s’évertuaient aux yeux du village à le tenir propre et à jeun, ce qui n’était pas à la portée du premier venu. Ils le bouclaient parfois dans la grange, ce qui était une solution que leur père traitait de facilité.

— Les gars t’ont laissé filer ? interrogea Poulossière.

— J’ai dit que j’allais sur la tombe de leur mère. Ils peuvent pas m’empêcher d’aller prier dessus.

Il en creva de rire.

— Faut pas rire de ça, fit Blaise outré, j’y vais bien, moi.

— Prier ?

— Vieux marteau !

Blaise haussa les épaules. La femme de Talon s’était jadis noyée dans une mare. Pour le mettre en rage, on prétendait volontiers devant lui qu’il l’avait aidée en la poussant un peu. Blaise jeta un regard de côté :

— Forcément qu’on n’a pas les mêmes raisons d’aller au cimetière, nous deux. J’ai point tué ma pauvre femme, moi.

Talon se redressa, escamotant sa bosse :

— Vieux bon dieu, répète-s-y voir !

— T’es qu’un assassin, parfaitement !

Ils s’injurièrent avec furie jusqu’au passage cycliste du fils du boulanger qui les calma d’un joyeux : « Allons, les pépés, vous allez pas vous dévorer tout crus ! » Talon mordit sa chique au sang, s’enfonça le chapeau jusqu’aux narines, grogna :

— Blaise, t’es qu’un vieux cul de blague, allons boire cette chopine et fous-moi la paix avec tes macchabées.

— Bien dit, mon Loulou. Tout le monde sait bien qu’elle y est tombée toute seule, dans la mare, la Marie.

Cette bonne parole apaisa Talon qui se mit incontinent à chantonner :

 

Tous les crapauds auront des ailes

Quand je r’prendrai l’tacot d’Trezelles !

 

Ils entrèrent dans le bourg et avisèrent, campé sur le pas de sa porte, leur vieux compagnon Jean-Marie Pejat, réparateur de vélos et de motos. Jean-Marie Pejat était d’aspect colossal, mais le ver du temps s’était glissé dans cette masse, y avait grouillé, l’avait taraudée à tel point qu’elle s’était courbée et essoufflée. Aujourd’hui, Jean-Marie raclait du sabot, peinait à vivre, comme les copains. Il portait des lunettes bricolées, rafistolées, qui ressemblaient à un quelconque objet issu du crayon de Dubout. Sa voix portait au diable, creuse, caillouteuse, barrissante, guerrière. Une moustache blanche de Gaulois ivre tranchait en deux le ballon rouge de sa figure.

— Oh ! la jeunesse ! tonna Jean-Marie en apercevant ses amis.

Ses soixante-quinze ans personnels lui conféraient vis-à-vis d’eux une surmultiplication d’autorité. Blaise et Baptiste le rejoignirent et ce fut une minute durant une confrontation de rhumatismes, un inventaire de douleurs.

— Allons vider chopine, conclut Jean-Marie.

Et, crachant, chiquant, cahotant, ils se dirigèrent vers le café Pralon.

— Voilà la classe biberon, ricana le boucher du bourg voisin, en tournée.

A grand bruit de sabots et de coups de poing sur la table, le trio s’installa. On leur apporta d’office une chopine qu’ils lampèrent en un silence provisoire. La seconde chopine apparut ensuite, mue par le même automatisme.

— Au moins, dit le boucher, pas besoin de parler pour être servis.

— Pinard sur pinard, acquiesça Talon, c’est bon au corps et ça conserve le bonhomme.

— Il en a bien bu de quoi remplir un creux d’étang.

— Tu peux causer, Jean-Marie !

— Mais moi je mangeais, avec.

Pejat poursuivit, mélancolique :

— A vingt ans, je mangeais comme un orgue. Oui, oui, comme un orgue. Maintenant, un bout de pain, un bout de lard, autant dire rien.

Ses grands bras aux poils de vieux chien écartèrent Talon et Poulossière qui, nez contre nez, s’engueulaient déjà, l’un soutenant que le fumier de lapin était supérieur au fumier de poule, l’autre affirmant qu’il n’y avait que le ciel pour être au-dessus des fientes de volaille. L’arrivée de la troisième chopine acheva de leur faire hisser le drapeau blanc.

— C’est celui-là qui a sauvé la France, fit Talon en désignant le vin.

On trinqua. Puis tous trois se mirent en demeure de regagner pour la trois cent quatre-vingt-quatorzième fois la guerre de 14, ce qui n’était pas une mince opération. On les avait même vus jadis à l’occasion de la fête patronale édifier une tranchée de tables et de chaises, et s’expédier sur le cigare maintes grenades-cendriers, maints obus-litres vides. On ne leur permettait plus semblables fantaisies. Ils en étaient réduits à imiter bombes, mitrailleuses et minenwerfers avec leurs simples bouches, ce qui manquait de vie et encore plus de mort.

— D’abord, où que vous étiez tous les deux ? interrogeait Jean-Marie depuis quarante ans en braquant vers ses acolytes le 75 frémissant de son index.

— Où qu’on était ? Sur La Somme !

— Pour y pêcher le goujon ! hurlait Pejat.

Et depuis quarante ans, écarlate ou livide selon l’humeur et la saison, Talon sautait en l’air en bafouillant :

— T’es qu’un salaud, Jean-Marie ! On a fait nos preuves. Tu peux écrire au commandant Rastouille !

Et depuis quarante ans Pejat saluait noblement le nom du commandant Rastouille d’un rot qui agitait les vitres du bistrot, ce qui déclenchait la fureur tardive de Blaise, lequel brandissait à la Canaque une chopine-casse-tête en éructant un kilomètre de vingt dieux de bons dieux.

— Moi, beuglait alors le mécano, j’étais à Verdun !

— Verdun, s’étonnait savamment Talon, qui que c’est que ça ? T’y connais, toi, le Blaise ?

— Jamais entendu causer de ça. Comment que tu dis, Jean-Marie ?

— Comment que je dis ? Merde, que je dis !

Et depuis quarante ans les armées du Kronprinz et d’Hindenburg passaient de fort mauvais quarts d’heure sur ce mètre carré de toile cirée à carreaux blancs et rouges. Quand les litres avaient chanté, chacun se retirait en bon ordre avec ses prisonniers.

La Louise Pralon surgit alors que Jean-Marie étranglait avec enthousiasme le minuscule Talon. Elle frappa dans ses mains :

— C’est bientôt fini, les pépés ?

Jean-Marie desserra son étreinte :

— Il m’a traité de déserteur.

— Comme si c’était la première fois ! Buvez donc votre canon tranquille.

Tous s’empressèrent de suivre ce conseil de sage et d’embarquer la conversation sur la sécheresse, misère des jardins, panthère noire du paysan. Depuis soixante ans qu’ils parlaient entre eux de la sécheresse, ils avaient atteint en ce domaine une manière de perfection. Pour une fois, l’accord était total : depuis soixante ans, que l’on nous suive bien, depuis soixante ans, ils n’avaient jamais vu depuis cinquante ans pareille sécheresse. Les jeunes ne savaient où trouver la faille au sein d’une telle unanimité. Tout était brûlé, incendié, torréfié dès qu’un timide soleil de première communion hasardait un rayon blafard ; tout était noyé, inondé, liquéfié dès la seconde goutte d’une averse. Là-dessus le trio se montrait catégorique : le ciel est toujours « en vermine » pour le cultivateur, surtout s’il est de la région.

— Eh bien ! Baptiste, questionna la Louise Pralon, comment ça va à la maison ?

— Comme ci, comme ça, fit Talon sournois et bien décidé à calomnier ses enfants, assuré qu’il était de savoir ses fourberies en bonnes mains.

— Ils ne sont pas gentils avec vous, Simon et Paul ?

— Faut pas vieillir, faut tout faire, voler, piller et tout et tout, mais pas vieillir, se lamenta le vieux qui ajouta d’une voix craintive : voir ça à mon âge, pas oser seulement redemander du pain dans sa propre maison, c’est une honte d’y voir.

— C’est pas possible ! s’exclama la Louise ravie.

Talon soupira, misérable :

— S’il y avait que ça ! A mon âge, on a vite mangé. Mais… Ah ! non, ça, je peux pas y dire.

— Quoi donc Baptiste ?

— L’autre soir, ils m’ont foutu des calottes. Ils ont frappé leur père, tu entends, la Louise, ils ont frappé leur père, leur père qui les a mis au monde.

— Mon Dieu ! Et pourquoi ?

Pejat et Poulossière, indifférents, résolument incrédules, écoutaient la suite en se gargarisant de rouge.

— Pourquoi ? J’y sais, moi, j’y sais ? Je les gêne, voilà tout. Ils voudraient me voir péri, moi qui leur ai donné une mère. C’est tant mieux, je me dis des fois, c’est tant mieux que la Marie soit défunte, sans ça elle mourrait d’y voir les affreusetés qui se passent à la maison.

— Mon pauvre Baptiste… Vous devriez en parler au maire.

— C’est pas la peine, faut bien que chacun porte sa croix. Mais c’est dur à porter quand on pense à tout ce qu’on a fait pour eux, comment qu’on s’est saigné à se lever à des trois heures du matin hiver comme été…

La rétrospective des souffrances ne passionnait pas la Louise, ce qui l’affriolait devait être du jour. Elle prit prétexte d’aller à la cave pour rallier dans la cour un auditoire de langues d’élite composé de voisines tout oreilles.

— Pourquoi tu racontes tout ça sur tes gars ? fit Jean-Marie en bourrant une pipe format pot de chambre.

Talon, rubicond de canaillerie, clignota des yeux, passant du code au phare :

— Parce qu’ils me traitent comme un vieux et que ça me fait malice. Et coucher tôt, et la flanelle, et la tisane, et un seul verre de pinard pour manger. C’est pas ma faute si j’ai soixante-douze ans, j’y ai mis assez de temps, cré bon dieu ! Moi, ça me plaît point, d’être grand-père. Quand je trouve un petit-fils dans un coin, je le pince.

— Sacré Baptiste, rigola Poulossière.

— T’as raison, déclara Pejat, les jeunes, ils nous prennent pour des andouilles.

D’un geste soudain, il ordonna le silence et murmura, un tic d’émotion posé sur la lèvre comme une mouche :

— C’est elle.

Il existait depuis peu un drame dans la vie de Jean-Marie Pejat. En revenant de la guerre, il s’était payé une motocyclette rutilante qui, au fil des lustres, avait cessé de rutiler, non de rouler. On n’avait pas dissocié dans le département durant un demi-siècle ou presque Jean-Marie Pejat de sa silhouette de bahut posée sur la maigreur frétillante de sa moto, engin de jour en jour plus ferraillant et qui faisait coin-coin aux carrefours, bric et brac dans les descentes. Célibataire, Jean-Marie avait placé sur sa moto tous les trésors de sa tendresse. Il la soignait, et quand je dis soigner, jamais cheval de course ne fut davantage couvé, ausculté, bichonné, bouchonné. Un baiser d’huile par-ci, un souffle de chiffon par-là, une passion de romantique allemand sur le tout. Puis la santé de la machine s’était mise à décliner à petit feu. Elle se mourait de vieillesse, la moto. Les meilleures bougies, supercompétition comprises, ne tirèrent plus d’elle que des spasmes. En troisième, la vaillante « péteuse » renâclait sur le trente à l’heure. Malgré cela, Jean-Marie l’eût conservée s’il n’y avait pas eu sa propre décrépitude. Les rhumatismes le couchaient tant sur le guidon qu’on l’eût pris pour un risque-tout de champion s’attaquant au record du Bol d’Or. A trente à l’heure, c’était fâcheux. Bref, le vieux mécano avait dû renoncer.

Restaient deux solutions : laisser l’outil dans un coin du hangar, ou le vendre à un innocent. Sentimentalement, Jean-Marie se serait volontiers rallié à la première. Une moto hors d’usage ne mange pas de pain. Mais la gloriole veillait : était-ce la moto qui ne valait plus le quart d’un navet, ou bien le conducteur ? Pejat se sacrifia et décréta que la moto n’avait jamais mieux fendu la bise de sa longue carrière. Une mécanique introuvable. Une lionne d’acier aux jarrets de bronze. L’heureux qui l’achèterait prendrait en même temps le cœur de Jean-Marie, mais Jean-Marie âgé ne pouvait plus supporter les allures folles qu’atteignait encore sa monture. Il ne se sentait pas le droit d’entraver son avenir. Née pour vrombir, elle se devait de vrombir jusqu’à la fin des mondes. Il la vendit.

A l’époque bénie du scooter, il dut attendre longtemps un volontaire, à son grand étonnement. Enfin, se présenta un jeune gars, éloigné de la vespa de ses rêves par un manque de monnaie. Jean-Marie le cribla de recommandations, le retint une heure, puis se résigna, du givre de chagrin dans la moustache, à laisser s’arracher de lui sa vieille maîtresse. Il entendit mugir de douleur les vitesses, et s’en alla dans son grenier pour y étendre sa solitude dans le foin. Il n’avait jamais revu la moto.

— C’est elle, je vous dis, je reconnais le moteur.

Il fut sur le seuil en trois coups de sabots. Accoutumés à ses cris et tempêtes, ses familiers ne le reconnurent plus. Pejat sembla se ratatiner et il sortit de son bloc un petit piaulement de souris broyée par la tapette.

— Qui qu’y a donc, Jean-Marie ? fit Baptiste.

— Ah ! mes cadets, ah ! mes cadets, gémit Pejat abasourdi.

Ils le rejoignirent en se bousculant et en empêtrant les flûtes de leurs jambes.

— Ben, mes cadets, répéta Pejat.

— Ben, mon Loulou, dit Blaise.

— Ah ! petit, grogna Baptiste.

Ce qui restait de la moto était appuyé contre le mur du café d’en face, un mur qui aurait mérité pour la circonstance de s’adorner de l’inscription « Défense de déposer des ordures ». Le mot est brutal, cynique, on n’en pouvait pourtant trouver de plus rigoureux pour qualifier la chose. On distinguait vaguement la forme d’une moto sous l’amas de boue, de bouse, de vase, de terreau, de brindilles, d’écailles de poissons, de baves d’escargots, de toiles d’araignées, de papillons aplatis nocturnement, de cambouis et de goudron qui s’était abattu sur elle en moins d’un mois. Des fils de fer, parfois barbelé, avaient peu à peu remplacé les boulons. De la selle s’échappaient des poignées de crins. Enfin, dérision suprême, une main maligne avait écrit à la craie sur le moteur une inscription que le négligent conducteur ne s’était pas donné le mal d’effacer : « Cirque Pinder ».

Baptiste et Blaise se regardèrent : Pejat allait-il exploser, courir sus au vandale, le piétiner, le mordre, le tuer ? Ils pensaient déjà le retenir chacun par une manche, ce qui n’eût d’ailleurs donné qu’un tableau comparable à celui d’un bison galopant malgré la charge de deux puces. Ils n’eurent pas à en arriver là. Pejat soupira, retourna à petits pas se rasseoir devant son verre vide. Les autres l’imitèrent, silencieux.

La Louise apporta une chopine :

— C’est la mienne.

Ils burent.

— Ben, mon Loulou, dit Blaise.

— Ah ! petit, dit Baptiste.

Pejat parla enfin :

— Dire que je le prenais pour un soigneux (il prononçait : soigneur), ce saligaud-là !…

Il dressa un bras en l’air, tous doigts écartés, pour gronder :

— Ça, vieux ! C’est ma mort !

— Mais non, mais non, protesta Baptiste.

— Ma mort, j’y jure !

— C’est ce que j’ai dit, quand la Jeanne est morte, et je suis point encore dans la terre, fit Poulossière.

Pejat but son canon, comme s’il eût été à base de ciguë salvatrice, puis haussa lourdement les épaules :

— Écoutez-moi donc, les vieux gars. On n’est plus bons à rien. On est finis.

— Tu crois ? marmonna Baptiste contrarié.

Le poing de Jean-Marie se dirigea vers le lustre, retomba en tonnerre sur la table :

— Finis ! Kaputt ! Rasibus !

Dans la cuisine, la Louise hocha la tête : plus énervants que des jeunes, ces trois vieux imbéciles.

Les neuf coups de neuf heures dégoulinèrent sur le dos des trois vieux imbéciles qui les prirent mentalement pour l’argent comptant de leur glas.