CHAPITRE VI
Le jour pointait dans le fenil où les rats dévoraient, les prenant pour des macaronis, les lacets de souliers des intrus. Hilare, la tête de Baptiste apparut au sommet de l’échelle :
— Oh ! les vieux gars ! Oh !
Pejat puis Poulossière, embroussaillés par les fétus et les rêves noirâtres, entrouvrirent un œil. Pejat cracha :
— Va-t’en, Talon, c’est fini. Blaise et moi, on va à Gouyette que tous les deux. Pas vrai, Blaise ?
— Exact. Va-t’en, l’Artichaut, t’as fait jusqu’en haut dans nos bottes.
Baptiste eut un sourire tendre :
— Oh ! les vieux bon dieu ! Descendez vite, je vous dis. J’ai un canard rôti dans le panier.
Cette fois, ils ouvrirent les deux yeux.
— Oui, oui. Un canard rôti, un pot de crème, un saucisson et une bouteille de mousseux. Ça lui apprendra, à votre Bachat, à traiter mal mes fidèles camarades. Mais faites vite, pour l’amour du vin et du lard !
Ils s’ébrouèrent, s’époussetèrent en hâte.
— Où il est, ton panier ? interrogea Jean-Marie méfiant.
— Bon sang de boudin, je l’ai caché ! Je partirai devant pendant que vous prendrez le bourri.
Ils l’entendirent dégringoler de l’échelle en mâchant des jurons. Poulossière saliva :
— C’est pas le mauvais cheval, Baptiste. On l’a jugé un peu vite, faut le reconnaître.
— Il l’a bien eu, le Bachat, se félicita Jean-Marie en s’engageant sur les barreaux.
Ils coururent libérer Panpan et s’esbignèrent sur le chemin pendant que les premiers coqs saluaient l’aurore de tous leurs olifants.
L’air était frais comme une peau de fillette, le soleil levant flambait pourpre dans sa bourriche de nuages bleus. Un lapin de garenne détala, photographiant le paysage d’un derrière effronté. La campagne s’étirait dans une demi-brume.
Baptiste sortit d’un fourré, le panier à la main ; il souleva le torchon qui couvrait ses larcins :
— C’est-y pas beau, tout ça, les frères ?
Les mines réjouies des frères en question lui laissèrent entendre qu’il lui serait beaucoup pardonné. Il se permit quelques bourrades amicales tout en trottinant vers la route. Lorsqu’ils atteignirent celle-ci, ce fut pour y respirer à pleins poumons l’oxygène propre aux atmosphères détendues.
— J’ai rarement vu vieille plus mal grattée que dans ce domaine, rappela Poulossière.
— Oh ! la sale mouche à bouse que c’était là, cria Jean-Marie pour se soulager.
— Vous savez pas ce que j’y ai fait ? lança Talon décidé à conquérir tous les cœurs.
— Non ? Dis voir ? gloussèrent les autres, déjà admiratifs.
— Avant de me coucher, je suis entré dans sa chambre, j’ai foutu sa bougie par la fenêtre et j’ai secoué les tuyaux du poêle dans ses draps. Elle s’est retournée dans la suie toute la nuit, pour sûr.
Pejat et Poulossière furent heureux, une négresse étique et en furie virevoltant sur la piste de leur imagination. Ils rendirent ses bourrades à Talon en le traitant de vieux chien fou.
Ils progressèrent avec félicité dans la naissance de l’été. Ils s’engagèrent ainsi dans un bois où la brise paisible jouait du flageolet dans les feuilles et les branches. Ils aperçurent alors en lisière de la route, courbé au pied d’un chêne, un gendarme fort occupé à réparer un pneu de sa bicyclette. D’instinct, Baptiste se dissimula derrière un buisson avec son panier. Les deux autres le rejoignirent et tous épièrent de loin ce membre actif de la maréchaussée.
— C’est un gendarme, expliqua Poulossière.
— On voit bien que c’est pas une poule faisane, grogna Pejat.
— Moi, fit Baptiste, j’aime pas les gendarmes.
— Moi non plus, décida Jean-Marie. Quand j’étais plus jeune et costaud, j’ai toujours eu l’espoir d’en rencontrer un tout seul au coin d’un bois pour lui faire avaler son képi en entrée, ses leggins au dessert. Ça m’est jamais arrivé. Maintenant que j’en trouve un, je peux même plus soulever un paquet de tabac sans m’essouffler.
— Les gendarmes, c’est fainéant et compagnie, affirma Baptiste.
Excité par ces défis à l’ordre, Poulossière tendit le poing :
— Va donc, eh, fainéant et compagnie !
— C’est des inutiles, ajouta Pejat avec rancœur.
Poulossière reprit :
— Va donc, eh, inutile !
Il se gardait toutefois, à tout hasard, d’élever trop la voix. Baptiste fit, méprisant :
— Je le reconnais, ce joli coco. Quand j’avais vingt ans, il m’a sorti d’un bal parce que je m’amusais sans penser à mal. Il disait que j’étais saoul, vous vous rendez compte !
— Moi aussi, je le reconnais, affirma Pejat. En 16, à Compiègne, il m’a fait recoudre deux boutons à mon uniforme, alors que je redescendais du front couvert de gloire.
— C’est bien celui qui m’a couru après pendant une heure dans les bois de Boulbigny pour un pauvre petit collet de rien du tout qu’aurait seulement pas fait de mal à une musaraigne, gronda Blaise pour ne pas être en reste. Il ricana :
— Il a jamais vu que mon fond de culotte ; faut dire que je courais comme le vent du nord à l’époque, et qu’on n’a jamais vu le nom d’un chrétien sur son fond de culotte. Les vieux gars, qui que vous diriez si à nous trois on allait le bourrer, ce gendarme ?
— Mauvais, mauvais, grimaça Talon, pas bon.
— J’ai une idée, trancha Jean-Marie. Nous autres, septuagénaires (ce qui sembla étonner Blaise et Baptiste), possédons une arme redoutable : les cheveux blancs. Allons insulter ce gendarme, ça fait trop longtemps qu’on en a envie. S’il fait mine de se rebiffer, nous lui brandirons nos cheveux blancs sous le nez. De quoi, de quoi, qu’on lui dira, vous pouvez pas respecter nos cheveux blancs ?
— Extra, extra bon, jubila Baptiste, c’est ce qu’on lui dira…
— …qu’on lui dira, acheva Poulossière, bavant de plaisir.
Ils sortirent du buisson, l’âne à leur suite, et se dirigèrent vers le gendarme avec cette résolution qui n’appartient qu’au nombre.
Le gendarme était jeune et gonflait un de ses pneus. Il releva la tête, jugea que ces trois vieux visiblement de la région n’étaient pas des chemineaux, et se remit à jouer de la pompe. Le trio l’entoura avec curiosité.
— Bonjour, fit le gendarme.
— Bonjour, grognèrent-ils, décontenancés par cette affabilité.
— Beau temps.
— Beau temps…
Jean-Marie jeta un regard sur le pneu :
— Belle saloperie, que ces peneus. C’est pas des bons peneus ça, la gomme tient pas. Faut dire que dans le vélo, j’en connais un rayon. J’étais mécanicien à tel endroit.
— Et nous dans la culture, à tel endroit, opinèrent Baptiste et Blaise.
Le gendarme sourit en se redressant et en fixant la pompe sur sa bicyclette. Il ne savait pas où se tenait « tel endroit », mais ces vieux-là lui étaient sympathiques. Il tira de sa poche un paquet de cigarettes :
— Vous fumez ?
Blaise s’accroupit pour renouer son lacet de soulier, ce qui lui épargnait le dilemme où se débattaient déjà Baptiste et Jean-Marie : ce gendarme était trop gentil ; accepter la cigarette signifiait paix et concorde ; le gendarme s’éloignerait en sifflotant, jamais ne se renouvellerait la splendide occasion d’en enguirlander un. Le paquet de gauloises s’agitait sous leur nez comme une croupe de Tahitienne chaloupant devant des touristes.
— Prenez donc, insistait le généreux donateur.
Vaincu, Jean-Marie attrapa trois cigarettes pour forcer la main de ses compagnons. Il leur en colla une au bec et tous prirent du feu au briquet du gendarme.
— C’est pas tout ça, faut que je reparte. Ça m’a retardé, ma crevaison.
— Je vous y dis, répété Pejat, c’est pas des bons peneus, ces cochonneries-là. C’est que j’en connais un bout.
Le gendarme approuva poliment, saisit son guidon et jura :
— Ah ! la vache ! Il est encore à plat !
Il soupira, accablé :
— Il doit y avoir un autre trou. Je n’en sortirai pas.
Pejat jeta sa vareuse sur l’herbe, irrésistiblement porté par une vague de conscience professionnelle :
— Je vais vous donner un coup de main. Avec moi, ça va pas traîner, vu que j’ai fait que ça pendant cinquante-cinq ans.
Il retrouvait, émerveillé, tout un ballet de gestes familiers qu’il croyait à jamais enterrés. Il ordonna :
— Passez-moi vos démonte-peneus.
Il disait « déments de peneus », ce qui évoquait à l’esprit toute une armée de diablotins grands contempteurs de pneumatiques.
Pendant que Pejat s’affairait, Poulossière reluqua le gendarme d’un œil bizarre et lui dit sans rime ni raison :
— De quoi, de quoi, vous pouvez pas respecter nos cheveux blancs ?
Le gendarme, bon garçon, pensa que celui-là s’était un peu trop exposé au soleil. D’ailleurs, Poulossière lui souriait à présent avec béatitude. Pejat mit à nu la chambre à air, la gonfla, la fit tourner avec lenteur tout contre une oreille passionnée.
— J’entends rien, s’étonna-t-il, vous avez dû mal revisser la valve.
— Pourtant…
— Ou, alors, c’est que votre chambre est poreuse. Ça vaut pas le clou que ça ramasse, ces chambres-là.
Enfin, ça n’a pas l’air de perdre. Je vais vous remonter ça en deux minutes.
— Ça se voit que vous êtes du métier.
— Ça, pour en être, j’en suis. C’est pas pour me vanter, mais pour dénicher un spécialiste du vélo comme moi dans l’Allier, faut aller au moins dans la Nièvre ou dans la Saône-et-Loire.
Ce fut avec volupté qu’il replaça la chambre dans le pneu, la gonfla, serra les papillons de la roue.
— Cette fois, ça tient, déclara-t-il en prenant dans sa musette son dernier litre. Il le tendit civilement au gendarme tandis que Poulossière s’asseyait à ses pieds :
— Un petit coup de rouge ?
— Merci, jamais le matin.
— Vous avez tort, c’est le matin que c’est bon. Ça décape les amygdales, ça oxygène l’estomac, tous les docteurs vous le diront.
Le gendarme craignit de froisser cet homme serviable, but dans le verre que Baptiste avait sorti de son panier et essuyé d’un mouchoir sale autant que discret. Il toussa quelque peu pendant que Jean-Marie lampait puissamment au goulot.
— Ce n’est pas le tout, je vous remercie bien, mais il faut que je sois à la gendarmerie avant sept heures.
Il reprit son vélo, clama désespéré :
— Mon Dieu, c’est incroyable, il est à plat !
Jean-Marie reposa son litre, saisit la pompe d’une main sûre et proféra avec la majesté de Jupiter :
— Ne vous inquiétez pas. Cette fois, je vois très bien ce que c’est.
Il bondit sur Talon, la pompe haute :
— Fais ta prière, Talon ! Cette fois, t’y passes !
Baptiste se confectionna en hâte un casque de ses deux bras repliés en tous sens sur son crâne :
— Fais pas l’andouille, Pejat ! C’est Poulossière ! J’y jure, c’est lui qui dégonfle tout le temps le peneu, j’y ai vu, c’est Poulossière !
Blaise, étendu sur la mousse, suçotait une tige de pâquerette avec un bon sourire au coin des lèvres. La pompe se chargea d’effacer cette jubilation en s’abattant à toute volée sur le canotier.
— Gendarme, brailla Jean-Marie, gendarme, sortez votre revolver et achevez-moi ce bâtard de Prussien et de cochon d’Inde !
Révolté, Poulossière se plaça hors de portée de la pompe et commença à fulminer :
— T’es qu’un salaud, Jean-Marie, t’en es un deuxième, Talon ! Vous avez signé la paix avec les gendarmes, les gendarmes qu’ont arrêté vos mères, battu vos pères et traîné vos enfants en justice ! Je vas vous y dire, moi, monsieur le gendarme, ce qu’ils voulaient vous faire subir. Ils voulaient vous mettre à poil et vous attacher après ce chêne avec un hérisson de coincé entre l’arbre et votre derrière, sauf votre respect.
— Ça a jamais existé ! cria Jean-Marie.
— Oh ! le vieux menteur, cria Baptiste.
— Mort aux vaches, s’époumona Poulossière, mort aux vaches !
Le gendarme haussa les épaules :
— Il n’en aurait pas un petit grain dans la tête, votre ami ?
— De quoi, de quoi, respectez mes cheveux blancs, riposta Poulossière, ou je vous fais avaler votre képi en entrée, vos leggins au dessert.
— Poulossière est timbré, commenta Jean-Marie, vous nous voyez confus.
— Ce n’est rien, dit le gendarme en enfourchant sa machine enfin en état de marche.
— Mort aux vaches, mort aux vaches ! hurlait toujours Poulossière qui trépignait à distance respectueuse.
— Eh ! bien, au revoir, poursuivit le gendarme, fatigué par une compagnie qui, pas une seconde, n’avait été de tout repos.
Baptiste et Jean-Marie le saluèrent en s’excusant de l’état avancé de Poulossière. Le gendarme disparut à toutes pédales sur la route, heureux de retrouver le calme et les oiseaux de la forêt.
*
Blaise boudait et clopinait à l’écart, bougonnant, crachotant aux côtés de son âne. Devant, Pejat et Talon conduisaient d’un grand pas élastique leur allégresse dans la direction de Gouyette, vingt-trois kilomètres.
— Vieux bon dieu, disait Jean-Marie, je sais pas si c’est l’exercice, ou quoi, ou qu’est-ce, mais je me sens rajeunir ! Mes rhumatismes me foutent la paix, j’ai de l’appétit et de la soif comme si j’étais conscrit.
— C’est ma foi vrai, approuvait Talon, moi c’est comme si les années me tombaient des épaules. Ça me pesait comme des sacs de patates sur le dos d’un bourri. Ça va mieux, Jean-Marie, et j’y sais point à quoi ça tient.
— C’est-y le beau temps ?
— C’est-y que la terre ne nous en veut plus de nous avoir fait souffrir comme des chiens ?
— Y a encore du bon sous le soleil, Baptiste.
— Et de la goutte à boire, Jean-Marie.
C’était plus simple encore. Il traînait autour d’eux le souvenir de leur jeunesse, comme nous Talions voir.
Poulossière, lui, couvait à plein cœur le museau isabelle de son âne, les grosses lunettes de mèches grises qui lui cernaient les yeux :
— Panpan, mon garçon, c’est tous des ânes, sauf toi, si tu veux me l’entendre dire. Ils savent rien, ils savent pas voir qu’il est, ma parole, bien joli, le pays. Ça pense qu’à boire, ces bougres-là. Et à faire du mal. Moi, je me sens bien et vigoureux, alors qu’ils traînent la patte. T’y vois, là-bas, c’est un bourg qui s’appelle La Riffardière. Ça te fait rien, à toi ? C’est là qu’est née la Jeanne et que je l’ai suivie jusqu’à ce qu’on se marie, juste avant la guerre de 14 qu’a été une tuerie affreuse et que j’y ai laissé deux frères qui sont jamais revenus.
Il n’y tint plus, et activa l’allure pour rejoindre les autres. Dès qu’il fut à leur hauteur, il grommela :
— C’est La Riffardière, là-bas.
— Tiens, fit Jean-Marie, c’est ce vieux Poulossière !
— Qui que tu fais là, Poulossière ? s’intrigua Talon. Tu vas vendre ton bourri à la foire de Paris ? T’en tireras pas de quoi boire chopine.
Sagement, Blaise laissa passer le vent et répéta :
— C’est La Riffardière.
— On y sait.
— C’est là que j’ai connu la Jeanne. J’étais placé au domaine de l’Hardelletterie et elle dans celui des Duborgelles.
— Ça devait déjà faire des amoureux d’aplomb, pouffa Talon.
— Tu nous as jamais raconté ta nuit de noces, surenchérit Pejat, t’avais t-y bien soufflé la bougie ? Quand je l’ai arrangée, la Jeanne, j’aime mieux te dire qu’y avait pas un ver luisant dans le secteur.
Poulossière ne se fâcha pas, l’âme en fête et rutilante de premiers baisers, de ces premiers mots qui ne parlaient ni de travail ni d’argent, mais de gentillesse. Il voyait courir sur une route, qui n’était pas goudronnée à l’époque, un Poulossière à moustaches blondes, vêtu d’une veste étriquée, d’un pantalon aux jambes cylindriques, et de bottines pointues et longues comme des faux. Ce Poulossière-là fonçait, Chariot rustique, vers un laideron qui était sa belle, vers une lampe à huile qui était son étoile…
— Vous pouvez pas savoir, parce que vous êtes plus bêtes qu’une vache qui mangerait sa bouse, soupira-t-il avec suavité.
Jean-Marie réfléchit :
— La Riffardière, je crois bien que c’est là que j’ai été apprenti chez un maréchaux. J’avais dans les douze, treize ans, je m’en rappelle plus tellement.
— Il s’appelait pas Désiré Pédouille, ton maréchaux ?
— Un nom comme ça. C’est vieux comme la lune et le Bon Dieu réunis, ce temps-là. Un beau marteau, dans tous les cas, ce Pédouille de maréchaux. Il voulait rien savoir pour réparer les freins des vélos de ses clients. Il disait que ça gâchait le métier, qu’il valait bien mieux qu’ils se cassent la gueule, parce que plus les vélos étaient esquintés, plus que ça lui rapportait.
Talon ne broncha pas, vexé de n’avoir rien à raconter sur La Riffardière. Blaise et Jean-Marie, eux, parlaient de l’église et de la mairie. Au fond, Pejat n’avait peut-être jamais passé là un seul jour de sa vie, mais il le croyait, ce qui revient au même. Il plaçait là d’autorité ce « maréchaux » qui valsait flou au bout d’un fil dans un recoin poudreux de sa mémoire.
— C’est bien beau, tout ça, enragea Talon, mais qui qu’on va y faire, à La Riffardière ? Les gens que vous y connaissez, c’est pas des intéressants, c’est tout mort et compagnie.
— On va s’y souvenir, bredouilla Blaise qu’apeurait la grandeur du terme.
— C’est un pèlerinage, dit Jean-Marie conscient de l’ennui de Talon, tu peux pas y comprendre, toi qu’es jamais sorti de ta ferme et qu’as jamais vu d’autre paysage que ton tas de fumier.
Talon ricana méchamment :
— Tu parles, j’ai passé une an, oui, une an, à Saint-Patère, le bourg qu’est dix kilomètres après. Vous y avez jamais mis un sabot, à Saint-Patère !
— Moi, j’y connais, Saint-Patère, rétorqua Poulossière, une fois j’y ai fait la moisson.
— Vingt dieux de barbe à morpions, s’enchanta Jean-Marie, comme ça se trouve, c’est à Saint-Patère que j’ai failli me marier. Même que c’est après ce coup-là que j’en ai plus eu envie, tellement qu’on m’avait brisé le cœur.
Talon, écrasé, ne put qu’imiter le sifflement de la vipère :
— Y z’ont été partout, sauf où y avait du bien à faire, ces deux charognes vertes !
Poulossière et Pejat se heurtèrent d’un coude réjoui. Aux premières maisons de La Riffardière, Blaise s’arrêta, palpitant :
— Ça me revient, les vieux gars. C’est à ce tournant qu’on se rencontrait le dimanche après une semaine de dur travail sur la terre. Elle avait des petits sabots tout vernis, la pauvre petite enfant de la Sainte Vierge. Moi, j’avais une cravate en soye qui m’avait coûté quarante sous à Moulins, une cravate de riche qu’on aurait dit, à preuve que monsieur Luc des Arcandiers m’a demandé un jour : « Eh ! Poulossière, là v’où que tu l’as volée, cette cravate ? » et je lui ai répondu : « Monsieur le comte, je l’ai achetée, sauf votre respect, achetée chez Mouriau à Moulins. » Voilà ce que j’y ai dit, à M. des Arcandiers, aussi vrai qu’il est mort d’un coup de pied dans le bas-ventre de sa jument blanche.
Pudique, il ne confia pas aux autres que c’était au pied de cette croix qu’ils s’étaient promis. Cela ne regardait pas ces deux brutes. Elles n’y auraient rien compris, auraient encore lâché de sales plaisanteries.
Les habitants de La Riffardière scrutaient d’un œil torve ou narquois les trois ancêtres plantés sur la route, incapables, ces indigènes, de soupçonner que la vie, même à La Riffardière, datait d’avant eux. Un garçon passa sur son scooter, une fille frétillante et jupe au vent sur le tan-sad. Des Blaise et Jeanne nouveau modèle.
— Tu pourrais la retrouver, la maréchalerie ? demanda Jean-Marie.
— Sûr, c’était derrière le bureau de tabac où que je me payais les petits cigares. Ça faisait aisé, le dimanche, un petit cigare au bec.
Blaise donna à Jean-Marie la bride de l’âne afin d’être tout à son excitation. Parfois un bâtiment ultérieur à 1910 le plongeait dans des perplexités. Il fouillait dans sa tête pour reconstituer le puzzle de son passé. Il n’y parvenait pas toujours, et le chagrinait fort cet abandon des pierres. Talon bâillait effrontément, s’inquiétait quant à la fraîcheur de sa bouteille de mousseux. Blaise fut navré de constater que le bureau de tabac n’existait plus qu’en lui. Un garage s’élevait à sa place. Poulossière le contourna trois fois, revint à Jean-Marie et murmura :
— Plus de maréchalerie, mon frère. Y a un Familistère où qu’elle était.
Jean-Marie eut un geste désinvolte : c’était si vieux que cela rejoignait les rêves, et l’on ne rêve pas deux fois la même chose, en principe.
Non loin de l’église, Poulossière avisa un peuplier, y découvrit avec ravissement les vestiges des initiales B J qu’il avait gravées au couteau un soir qu’il s’ennuyait.
— Si on avait le temps, dit-il, on irait au domaine de l’Hardelletterie et à celui des Duborgelles…
— Seulement, on n’a pas le temps, trancha Talon.
— Et qui que t’y verrais, c’est surtout ça, maugréa Jean-Marie, le tracteur au lieu du cheval, la belle voiture au lieu de la carriole, la T.S.F. au lieu des histoires du pays, voilà ce que tu verrais. Et plus personne pour te dire bonjour et mettre un nom sur ta physionomie. Tu parles d’une avance.
Poulossière retroussa ses moustaches d’un sourire béat :
— D’accord, d’accord, tant pis pour les domaines, mais j’ai été bien heureux d’y revoir, mes loulous » La Riffardière. J’y comptais plus avant de périr. Ça m’a remis de la jeunesse dans les godasses.
Ils quittèrent le village par un raccourci, un sentier que prétendait connaître Poulossière et qui devait les jeter sur la route à la sortie de La Riffardière. Le sentier s’acheva en cul de sac, ils durent traverser une prairie.
— L’âne a faim, s’alarma Poulossière, Panpan tirant le col devant chaque pied de chardon.
— Cassons la croûte, approuva Talon en déballant les provisions sur sa veste.
Ils engloutirent le saucisson, bâfrèrent le canard, grignotèrent les os, s’empiffrèrent de crème, liquidèrent le mousseux et un litre de rouge. Puis ils s’allongèrent côte à côte sur la verdure, les yeux dans le ciel comme des bulles de savon, un os de canard à la bouche en guise de cure-dents.
— Le Champagne, ça fait roter, dit Talon en illustrant à maintes reprises ce proverbe personnel.
— Je m’en vais vous dire une bonne chose, les gars. Aussi vrai que je m’appelle Pejat Jean-Marie et que la vie est bien dure à traîner des fois, elle est bien agréable d’autres fois, et ça me fait suer la chemise et la flanelle d’avoir à la quitter un jour.
— Si tu la quittes une nuit, ça te fera-t-y moins suer ? interrogea le candide Poulossière.
Jean-Marie ne releva pas ce propos absurde et poursuivit :
— Regardez-nous, là, tous trois. On mange sur l’herbe, on couche à l’aventure, on fait des kilomètres, on est libres, on se chamaille et on rigole. Qu’est-ce qu’on ferait de mieux à vingt ans ? Rien. Donc, on a vingt ans.
Talon protesta :
— Si on avait vingt ans, on irait au bordel. C’est ça qui serait chic. Seulement, quand on peut plus aller au bordel, c’est qu’on n’a pas vingt ans.
— J’y ai jamais été, moi, au bordel, avoua Poulossière.
Baptiste le toisa comme un cavalier du Bois de Boulogne considérerait du haut de sa monture une poubelle égarée sur le bord d’une allée :
— Oh ! toi, t’as jamais sorti, jamais été dans le monde. T’as vécu que dans le cul des porcs et dans les bras de ta brouette. Moi, mon petit, on connaissait que moi dans les maisons de Moulins et même de Vichy. Même qu’à Pâques, une fois, au « Cygne », Jean-Marie et moi on s’est retrouvés dans l’escalier. Pas vrai, Jean-Marie ?
— Exact. Tu montais, je descendais. Après, on a été faire un billard. On savait s’amuser, nous autres, quand on se payait la ville.
— Toi, Jean-Marie, j’y comprends bien que t’allais au bordel, s’intrigua Poulossière, mais toi, Baptiste, quand tu y allais, la Marie te disait rien ?
— Pas ça ! fit Talon en claquant de l’ongle sur une dent.
Poulossière murmura, ébahi :
— Elle était accommodante, la Marie.
— Imbécile, elle me disait rien parce que j’y disais rien moi non plus. J’y disais pas, que j’allais au bordel.
— Ah ! bon, comprit Poulossière.
— Tu penses que si elle y avait su, j’avais droit à me faire épousseter.
— Ah ! bon, bon, bon, comprit encore Poulossière.
Baptiste et Jean-Marie observèrent une minute de silence, minute peuplée de déshabillés à ramages, de chairs de saindoux fleurant le patchouli, de porcelaines éclatantes, de voluptés interdites par le curé.
— Comment que c’était, le bordel ? interrogea Blaise.
— Y avait des lustres, dit Talon lentement.
— Des lustres !
— Oui, mon Blaise, des lustres que ça en faisait des reflets partout sur les fesses, éclata Jean-Marie lyrique, et quelles fesses, mon cadet ! Pas des fesses de maigrichonnes, des fesses de bien nourries, oui, des fesses larges comme des édredons, viandues, musclées, fermes comme du jambon sec. Des fesses qui craquaient sous la dent.
— Ben, mon loulou, frissonna Poulossière bouleversé.
— Je me rappelle d’un divan rouge… commença Talon les yeux clos.
— Rouge ! s’exclama Poulossière.
— … C’était pas dans l’Allier, c’était à Nancy pendant mon service, en 7. Je revois encore Colombe toute nue sur ce divan rouge. Ah ! Colombe !…
— Toute nue, c’est point vrai, grogna Blaise qui n’avait jamais vu la Jeanne autrement qu’en chemise de nuit.
— C’est point vrai ? T’as peut-être été y voir, eh ! paysan !
— Faut comprendre, Blaise, expliqua Jean-Marie, c’est pas des femmes comme tout le monde. C’est leur métier, comme toi c’était le tien de planter des patates.
— Tout de même, riposta Poulossière incrédule, toute nue, c’est guère poli.
— Elle était toute nue sur le divan rouge, insista Baptiste. Ah ! Colombe ! Elle m’aimait, sûr. Elle m’appelait chéri…
Il chuchota :
— Elle me montait dessus.
Ils se turent, émus. La damnation passait.
— Fallait qu’elle m’aime, ma petite Colombe. Elle avait les cheveux bleus, bleu horizon, tiens. C’est la seule femme que j’aie connue qu’avait les cheveux bleus.
Talon sanglota :
— Qui qu’elle a pu devenir, la pauvre petite misérable ? Sûr qu’elle est morte. Elle avait quarante ans déjà. Elle m’aimait, ça j’en suis sûr, sûr, sûr. Elle me demandait point de sous, elle les prenait en douce dans ma bourse parce qu’elle était distinguée, qu’elle aurait jamais réclamé. C’était une bonne personne, Colombe. Nancy, 1907, derrière la place, Stanislas qu’elle s’appelait, la place. Elle m’aimait aussi vrai qu’elle est aujourd’hui perchée au ciel, la pauvre petite enfant…
Les yeux de Poulossière s’embuèrent et il pleurnicha soudain :
— J’y aurais jamais connu, moi, le bordel. J’aurais connu sur la terre que le travail, le soleil sur la tête, la sécheresse dans le corps, la pluie sur le dos, le froid dans les mains. J’aurais été qu’un malheureux.
Jean-Marie le prit à l’épaule pour le consoler :
— Marche, Mandoline. T’iras, au bordel. Quelque chose me dit qu’y en a un au paradis. D’abord parce qu’un paradis sans bordel, c’est pas pensable, vu que ça serait point un paradis ; ensuite parce que les belles femmes qui vont au paradis, qui que tu veux qu’elles fassent ? Elles vont point tricoter ni traire les vaches. Y a les vilaines pour ça. Si tu savais l’Histoire de France comme je la sais, tu saurais qu’il y a eu des reines qu’étaient des putains tout ce qu’il y a de bien. Et des bourgeoises aussi. Tiens, la femme du comte des Arcandiers, par exemple ! Tout ça, mon cadet, ça sera pour nous et pour toi. Le Bon Dieu, y te verra entrer, y dira : « Ah ! ah ! te voilà, Poulossière. Toute ta vie t’as couché avec une vieille mochetée, eh bien ! maintenant tu vas coucher avec la reine Charlotte ou la reine Caroline. Qu’on apporte la reine à mon ami Poulossière, qui va vous arranger ça, toute nue sur un divan rouge ! »
— Avec des lustres, s’épanouit Poulossière.
— Vieux farceur, t’auras toutes les étoiles autour de toi, tellement qu’elles te chatouilleront les moustaches.
— Ah ! Colombe !… acheva Talon en hochant la tête si fort qu’on y entendait grelotter une bille d’agate qui possédait toutes les couleurs du prisme.
Poulossière se leva, s’éloigna soi-disant pour pisser derrière un arbre, en réalité pour esquisser ses premières révérences de cour. Quand, au paradis, il irait au bordel, il ne dirait rien à la Jeanne, et voilà tout. L’idée de Talon lui semblait bonne à retenir. Il contempla le ciel, se demandant où pouvait se situer l’astre pourpre et son gros numéro.
— Ça doit pas être loin de la lune, plaisanta-t-il, gonflé d’humeurs charmantes.
Une main revêche s’abattit sur son épaule, et une voix oxydée par le rhum retentit :
— Je t’y prends !
Blaise se retourna, terrorisé. La main, la voix, appartenaient à un antique garde champêtre coiffé d’un képi noir et soyeux où se lisaient deux lettres : G.C. Le bonhomme avait l’âge de Blaise, à vue de nez, un œil de verre dont le bleu pâle pouvait difficilement s’aligner sur le sombre du vrai. Poulossière grommela :
— Tu m’y prends à quoi faire ? J’étais en train de pisser.
— Outrage public à la pudeur, glapit le képi, flagrant délit de braconnage, tentative de corruption de fonctionnaire, ton compte est bon.
Poulossière s’inclina d’un doigt rêveur le canotier sur l’oreille :
— Toi, mon loulou, t’es pas que marteau, tu serais plutôt du genre marteau-pilon.
Le garde champêtre ricana, leva brusquement en l’air son bâton ferré :
— Restitue au représentant de l’autorité et du peuple français les fruits de tes louches activités, rends-moi les faisans, les brochets qui gonflent tes poches. Vite, crapule, ou je te pulvérise !
Poulossière prit peur et beugla en se reculant de quelques mètres :
— Au secours ! Jean-Marie, Baptiste, au secours ! Y en a un qu’est pire que fou qui veut m’assassiner !
Pejat et Talon accoururent, brandissant une massue rapidement constituée par un litre. L’étrange garde champêtre laissa retomber sa canne, vint regarder de son œil de corbeau Jean-Marie sous les narines.
— Je te connais, toi, lança-t-il.
— Douaumont, souffla Jean-Marie pantois.
— Vaux ! s’exclama l’autre.
— 226e, à mon commandement !
— Baïonnette au canon !
— Gervais Labalanche !
— Jean-Marie Pejat !
Ils mêlèrent en une embrassade guerrière le papier de verre de leurs mentons, les chevaux de frise de leurs moustaches. Poulossière en profita pour éloigner le bâton de son propriétaire. Jean-Marie se détacha enfin de son compagnon d’armes et le présenta, bafouillant d’émotion :
— Les vieux gars, ce brave zigue-là, c’est Labalanche, treize fois trépané.
— Ah ! bon, apprécia Blaise.
— Il a perdu un œil en 16.
— Mais l’autre est encore fameux, puisqu’il reconnaît les amis, gloussa Labalanche en retirant son képi, ce qui permit aux assistants d’admirer le poli, la luisance d’un crâne chauve et raccommodé comme un pantalon à bout de forces.
Labalanche gueula, au garde-à-vous :
— Salut poilu !
— Poilu du cul ! fut la réponse martiale de Jean-Marie qui, prenant ensuite la position réglementaire du « repos », questionna :
— Alors, t’es garde champêtre à La Riffardière ?
— Comme tu vois. Je traque les maraudeurs et les bracos.
Il scruta de son œil de cyclope la face de Blaise :
— Qui c’est, celui-là ?
— C’est Poulossière.
— D’accord, d’accord, fit Labalanche.
— Lui et Talon étaient sur la Somme pendant qu’on se faisait trouer la paillasse pour qu’ils puissent continuer la bringue et la noce.
— Entendu, reprit Labalanche. Et où que tu vas comme ça ?
— A Gouyette.
— A Gouyette, tiens, tiens.
Depuis une minute, l’œil de Labalanche fixait avec insistance un fourré. Le garde champêtre se baissa, ramassa son bâton, l’épaula, et hors d’haleine, mitrailla le buisson :
— Pan ! Pan ! Pan ! Cette fois, c’est le Kronprinz qu’on tient, les copains ! Va le dire à Guillaume, eh ! vieux porc, que c’est Gervais Labalanche qui t’a salé le museau !
Il souffla dans le canon de son bâton pour en évacuer la fumée, revint à ses moutons :
— A Gouyette ? Vous y allez tous trois, à Gouyette ? Et pour qui faire ?
— On se met à la retraite.
— Déjà ?
L’étonnement moula les rides de Labalanche en autant de points d’interrogation :
— Vous allez déjà chez les vieux ? Mais moi, mes petits, je galope dans les prés, je saute les haies, je casse les noix avec mes dents, j’arrange la mère tous les dimanches soirs à neuf heures. Vous me faites rigoler. Venez plutôt boire un canon. J’ai toujours un litre au frais dans le Bidule.
Il réconforta Poulossière d’une joyeuse bourrade :
— Quant à toi, Poulossière, tu peux le garder, ton faisan. Si, si, si. Ne me remercie pas. A l’occasion, pour les copains, je sais fermer l’œil et le bon.
La caravane ainsi grossie reprit sa marche à travers champs.
— Et alors, questionna Jean-Marie, ça roule, le boulot ?
— Ça pourrait aller, mais faut compter avec les Boches.
— Quels Boches ? sursauta Baptiste.
Labalanche eut pitié de lui :
— Parce que tu crois, toi, le petit bossu, que la guerre de 14 est finie, sans doute ? Erreur grossière. Elle commence à peine. Nous sommes à l’heure qu’il est dans une accalmie passagère. Souvenez-vous des mouvements de patrouilles qu’il y a eu entre 39 et 44. Aujourd’hui on voit plus de troupes, c’est un fait. Reste l’espionnage. L’espionnage qui est partout, sous chaque feuille, derrière chaque motte de terre. L’autre jour, tenez, il y avait un type en short qui photographiait la passerelle qu’est sur le Bidule. Vous réalisez, non ? Une passerelle qui fait la navette entre le bourg et le domaine du Gros-Ver ! Si elle sautait, cette passerelle, la route des produits laitiers serait coupée, c’est vous dire. Ah ! mes gaillards, j’y suis tombé dessus à coups de canne, au type. Eh ! bien, croyez-moi ou pas, il parlait français comme vous et moi, le saligaud ! Ah ! ils sont forts, les Boches, en espionnage, on peut pas leur retirer ça !
Ils atteignirent les rives du Bidule, Labalanche s’en alla patauger quelque part pour récupérer son litre. Talon souffla à l’intention de Jean-Marie :
— C’est pas pour en dire du mal, mais il m’a l’air un peu bizarre, ton zigoto.
— Forcément qu’il est bizarre, puisqu’il est fou.
Talon branla gravement la tête, satisfait de sa perspicacité.
Labalanche revint avec sa bouteille :
— Encore une que le Kaiser boira pas, déclara-t-il en la présentant à la ronde.
D’un gosier tricolore, ils burent tous quatre au goulot. Puis Labalanche trompetta le « Fermez le ban » dans le creux de sa main avant de s’esclaffer :
— A Gouyette ! Vous avez une case de vide, les amis. Je vous le disais, moi, je ne me suis jamais senti plus jeune. Voyez ce corps, voyez ! Je suis plus dru que le pinson, plus vif que l’asticot sur le Bavarois mort. C’est bon pour les débris, les perclus, les bancals, les édentés, d’aller s’enterre à Gouyette. Là, Pejat, tu m’étonnes ! Tu as dû te laisser embrigader par ces vieillards.
Mortifiés, Poulossière et Talon sifflotèrent « Ma Tonki-ki, ma Tonkinoise » pour se donner une contenance. Déchaîné, Labalanche fit un « tête gauche » marqué au coin de la grandeur militaire, leur désigna de l’œil un chêne monumental :
— Voyez cet arbre. J’y grimpe tous les matins pour surveiller la campagne et fixer les opérations ennemies. Quand la région bourdonne de sons suspects, quand la prairie fourmille d’ombres louches, Labalanche le terrible, Labalanche le valeureux est sur son chêne et sa vigilance de coq gaulois couvre les quatre coins de la province.
Il s’élança vers le chêne en criant :
— A Gouyette, messieurs, à Gouyette ! Allez boire la tisane à côté des bonnes sœurs ! L’avenir ouvre ses bras au caporal Gervais Labalanche, croix de guerre avec palmes !
Il s’agrippa au tronc, s’éleva d’un mètre à grand renfort d’ongles et de genoux cagneux. Il brailla encore, apoplectique :
— Courez-y à Gouyette, mais courez-y donc ! Vous n’avez que du jus de chique et de l’extrait de chaussettes dans les veines !
En un bruit flasque de bouse, il retomba soudain sur le dos, bras en croix, et demeura inerte sur l’herbe, indubitablement décédé.
— Cré cent pétards de cabinet, s’exclama Jean-Marie, il est mort !
— Ça m’étonne pas, dit Poulossière. Ça lui apprendra à faire l’andouille.
— Des citoyens comme ça, épilogua Talon, on se demande comment ça a pu être en vie à un moment quelconque. Il a jamais existé, ce Labalanche.
Les mains derrière le dos, ils entourèrent avec curiosité la dépouille du garde champêtre. L’intermède Labalanche n’avait pas duré dix minutes. Les oiseaux chantaient comme avant, comme avant l’âne montrait ses dents jaunes au pâturage.
Poulossière réjoui tira la morale de l’histoire :
— Voilà ce que c’est de point vouloir aller à Gouyette.
Lui et Talon pensèrent que le défunt avait l’âge de Jean-Marie, et cette pensée ne leur fut pas désagréable, qui leur octroyait d’office trois ans de bon. Jean-Marie les devina et marmonna, mal à l’aise :
— Les trépanés, ça fait pas de vieux os. Partons. Gouyette nous attend.
— Qui qu’on en fait ? demanda Baptiste.
Le képi noir avait glissé sur le visage de Labalanche, dans la position de la sieste.
— Qui qu’on en fait ? Pas du boudin ! protesta Poulossière. On le laisse là, cette question. Y en a pour sûr qui le retrouveront. Il a tout son temps. Nous, faut qu’on file à Gouyette. On grimpe pas aux arbres, nous, on casse pas les noix avec les dents, mais on n’est point crevés !
Baptiste ricana :
— Bien dit, le Blaise. Nous, on va à Gouyette, pas vrai ?
Jean-Marie fit un salut militaire et le groupe s’éloigna, l’image de Labalanche s’estompant à toute allure dans l’esprit des trois vieux. Un mort de plus ne comptait guère pour eux qui en avaient enterré une bonne cinquantaine chacun. Ils ruminaient en silence, quitte à se répéter, la leçon de cette brève rencontre : Labalanche n’avait pas voulu se rendre à Gouyette, Labalanche était mort. Bien fait.
— C’est pas tout ça, grogna Poulossière en saisissant la bride de son âne, on flâne, on flâne, faudrait voir à retrouver la route.
Et tandis qu’une abeille française butinait les moustaches vineuses de Gervais Labalanche mort sans doute, pourquoi pas ? pour la patrie, Pejat, Poulossière et Talon trottaient vers l’horizon en croquant des cerises. La bergeronnette les accompagnait, et les mouchoirs de l’aubépine, et les nuages à drôle de tête, et le bang-bang lointain du turbo-réacteur.