CHAPITRE II
Voilà ce que donnait, en général, Blaise Poulossière aux champs. Ce jour-là, il bêchait.
Pour une fois, c’était vérité pure, il n’avait pas plu depuis deux semaines, ce qui montait à six à la Bourse des lamentations. Blaise parlait tout seul, avec force décibels comme d’habitude, ce qui réjouissait ses voisins tapis derrière la haie :
— Vingt dieux de vingt dieux de bourrique, qui que c’est que ça ? Du ciment, point de terre, rien que du ciment, sûr et certain. Qui que c’est que ce travail ? Faut bien être le plus ch’tit de tous les chrétiens sous le soleil pour y faire. Pour y faire ? Faudrait pouvoir, y faire ! C’est infaisable, voilà tout. Oh ! vieux bon dieu de bon dieu d’âne ! Affreux, affreux. Les Prussiens qu’ont rien à manger chez eux y feraient pas, pourquoi qu’un Français de la France y ferait, hein ?
Il interrogea la nature, le bras évasif :
— Je vous le demande ?
Puis, rageur, il laissa choir sa bêche, lui flanqua un bon coup de sabot :
— Bon, bon. Ben, moi, mon Loulou, je suis pas au bagne, j’y laisse. J’ai pas la tête dure. Faudrait pas voir à exagérer. Le travail, d’accord, j’en ai fait toute ma vie. Mais ça, c’est pas du travail, vieux bon sang. C’est la canaillerie en bâton. J’y laisse, parole. Et je m’en vais boire un coup, bon dieu d’ours.
Il s’éloigna de vingt mètres, sifflotant pour amplifier son soulagement à la face d’un monde absurde. Puis il s’arrêta, bourrelé de remords, refit tristement le chemin qui le séparait à présent de la bêche et la considéra. Il la reprit :
— Ouais, mon Loulou, ouais. C’est bien gentil. Et si t’y fais pas, qui qu’y fera, hein ? Le curé ? Y a pas, faut y faire, pauvre martyr de la terre, faut y faire.
Malgré la mort de la Jeanne, Blaise n’était pas seul à la maison. Les poules et lapins ne comptaient pas. Une âme veillait sur Blaise. Une âme montée sur quatre pattes d’âne. Il y avait Blaise, il y avait l’âne. Un âne proportionnellement aussi vieux que son maître puisqu’il était né voilà vingt-huit ans. En Bourbonnais, on dit les « bourris » pour les ânes. Le bourri de Blaise s’appelait Panpan. Ce n’était pas un vrai nom de baptême, ça lui était venu de ce que son maître, jadis quand il l’attelait à la carriole, claquait le fouet en criant : « Hi pan pan ! Hi pan pan ! » pour l’inciter à démarrer.
Aujourd’hui, Panpan était un philosophe vétuste au poil parsemé de loupes pareilles à des rustines. On ne vend pas un âne de vingt-huit ans, aussi, contrairement à la moto de Pejat, Poulossière avait conservé Panpan. Depuis la mort de Jeanne, Blaise tenait ses discours à Panpan qui, plus sourd à lui seul que toute la clientèle réunie de la maison Sonotone, les supportait avec sérénité.
Aussi Blaise aimait-il l’âne et ne plaignait jamais le peu de foin que l’âne consommait. L’atteler, il n’y fallait pas songer, la simple vue de la carriole ayant pu provoquer chez Panpan une irrémédiable crise cardiaque. Blaise et l’âne mourraient ensemble et côte à côte, c’était juré.
Voilà ce que donnait Blaise Poulossière dans sa vie domestique.
*
— Agathe, t’as t’y vu le pépé ?
— Le pépé, il est dans la cave.
Baptiste Talon qui s’évertuait depuis cinq minutes à remplir un litre sans faire couiner une damnée cannelle qui grinçait les cent mille misères, Baptiste n’eut que le temps de camoufler la bouteille derrière une pyramide de raves.
— Qui que tu fais là, le père ? questionna Simon soupçonneux.
— Vingt dieux, rien, quoi ! Je me promène, je suis bien libre de me promener.
— Tu te promènes dans la cave, à présent ?
— Je me promène où je peux, où je veux, cré bon dieu.
— Bon, ben sors de là. Si on te laissait faire, tu serais encore joli ce soir, comme l’autre fois que tu as fait le cirque sur le bourg.
Vexé, Baptiste remonta sans piper davantage et s’en alla vers l’étable, les mains derrière le dos, le feutre sur la moustache, le gron-gron-gron aux lèvres.
Il ne restait plus rien de son bon temps, dans cette ferme. Les vaches, ce n’est pas lui qui les avait choisies, tripotées, marchandées autour des chopines ; celles-ci lui étaient étrangères, il les trouvait torses, vilaines, arides. Tout comme il trouvait ridicules de petitesse les pommes de terre, depuis qu’il ne les binait plus. Des pommes de terre malades, parfaitement, malades. Et puis, les deux brus, les « gendresses », de quoi se mêlaient-elles quand, d’autorité, elles prenaient sur elles de mouiller le vin sous ses yeux scandalisés ?
Il flaira l’étable et, dégoûté, poursuivit sa ronde en grommelant des « C’est-y dieu possible ! » à tout hasard. Il lança traîtreusement, au passage, un jus de chique dans un pot de lait, ce qui le mit de belle humeur. Puis, il fureta sous le hangar dans l’espoir d’y découvrir du bois à scier. Hélas, Simon était passé par là, le bois coupé s’empilait dans un coin. Désœuvré, Talon s’assit sur un billot et se roula les pouces. Survinrent deux de ses petits-enfants, mares ambulantes de morve et de pipi. Baptiste nourrissait à leur endroit une espèce de terreur sacrée. Ils fourraient de la poudre de chasse dans son tabac, glissaient un hérisson dans son lit, l’engageaient à faire sa prière du soir.
— Qui que vous voulez encore, misérables ? questionna-t-il sur la défensive.
— C’est Agathe, fit le petit Nicolas.
— Qui qu’elle veut, Agathe ?
— Elle veut savoir pourquoi que le pépé il est tout tordu !
Ils s’enfuirent en riant patauger dans les gamelles des canards. Baptiste demeura quelques secondes estomaqué, puis décida d’aller venimeusement se plaindre auprès de ses brus. Cette perspective lui donna de l’entrain et ce fut à vive allure qu’il parcourut la distance qui le séparait de la ferme.
— Eh ben ! cria-t-il dès qu’il fut à portée des deux femmes, eh ben ! vous avez de jolis enfants, vous pouvez en être fières, ça on peut le dire !
— Qu’est-ce qu’ils ont fait ? demanda Thérèse.
— Ce qu’ils ont fait ? Un pas de plus vers la guillotine, aussi vrai que le soleil se couchera ce soir et se lèvera demain.
Ce ton littéraire parut suspect aux femmes. La Denise contre-attaqua :
— Vous les auriez pas pincés, des fois ?
Baptiste haussa la voix, ce qui jadis épouvantait sa pusillanime épouse, mais laissait ses brus plus froides que la pierre des morts :
— Vos petits assassins, ils m’ont demandé pourquoi j’étais tordu !
Contre toute attente, elles s’esclaffèrent. Le feutre en tremblota sur la pointe du crâne chenu :
— C’est-y pas vrai que ça vous fait rire ?
La Denise leva les yeux au ciel :
— Mon pauvre pépé, vous ne savez plus quoi inventer. Comme si ces gosses pouvaient trouver des choses pareilles tous seuls !
Baptiste, stupéfait, tenta de protester. La Thérèse lui cloua vivement le bec :
— Sauf votre respect, pépé, vous avez le diable dans le corps. Laissez donc ces petits tranquilles et gardez vos menteries pour le père Pejat ou le père Poulossière. Et pas la peine d’aller ouvrir le placard à goutte, j’ai la clé. Et ne chiquez pas par terre, s’il vous plaît.
Il tourna les talons, fila aux champs en compagnie d’une mélancolie dont il ne savait pas le nom. Ses fils et deux voisins coupaient le trèfle. L’un des voisins se redressa en l’apercevant :
— Ah là là, sacré veinard de père Baptiste ! Je voudrais bien avoir votre âge, pour aller regarder travailler les autres !
*
L’atelier de Jean-Marie se situait non loin de la bascule où l’on pesait les porcs. C’était l’atelier vieux modèle de campagne, avec une photo un peu mangée de Henri Pélissier au mur, des réclames rouillées vantant les charmes de bougies ou d’huiles anachroniques. Des squelettes de bicyclettes pendaient aux crochets du plafond, attendant qu’un boucher surréel y taille d’étranges escalopes.
Ce matin-là, assis devant sa porte sur son banc, Jean-Marie réparait une chaîne. Depuis quelque temps, il disait bonjour au curé, comme ça, sans raison, tout comme il ne l’avait pas salué durant deux ans. « L’approche de la mort », avait insinué le prêtre dans le bourg. Un jour, quelqu’un répéterait cette fâcheuse parole à Jean-Marie qui s’empresserait alors de chanter l’Internationale ou le Père Dupanloup dès qu’il aviserait la soutane du cru.
— J’y vois plus rien, faudra que je change de lunettes, marmonnait-il en se collant la chaîne sur les verres. Dire que j’y voyais comme un aigle…
Il poursuivit, plus fort parce que les Enfants de Marie sortaient du presbytère :
— …et qu’aujourd’hui, j’y vois pas plus loin que le trou de mon cul…
Elles pouffèrent, il fut content. Il plissa les yeux pour deviner sous les jupes les rondeurs des fesses.
— Des melons pour le pépé ! ricana-t-il, un tantinet désespéré.
Il était loin le temps béni où ses deux mains ne suffisaient pas à cueillir tous les melons de ce genre. Le sable du souvenir lui crissa sous les dents.
— Bon dieu d’andouille, travaille donc, soupira Jean-Marie. Si tu sais plus réparer une chaîne, t’as plus qu’à aller remplacer la bonne du curé.
Il porta son attention sur la maison d’en face, d’où deux hommes sortaient à grand-peine un énorme plateau de hêtre. Ils le reposèrent, s’épongèrent avec leur casquette.
— Qui qu’y a donc ? C’est donc bien lourd ? cria-t-il intéressé.
On lui répondit :
— C’est plus lourd qu’un cent d’enclumes.
Il lâcha la chaîne, se leva, s’approcha :
— Quoi, quoi, ça pèse pas même deux cents kilos.
— Faut y lever, deux cents kilos.
— Enfin, tu me connais, Gustave, dans le temps on me chargeait ça sur le dos et hue cocotte ! Bien sûr, fallait me les charger, ça !
— Dans le temps, bien sûr, grogna Gustave qui reprit : allez, Tonin, la main dessus !
Ils recommencèrent leur trafic en s’enguirlandant quelque peu. Puis, enfin d’accord, ils s’arrêtèrent.
— Y a pas moyen d’y moyenner, fit Gustave, je vais chercher le cheval.
— Vous savez pas vous y prendre, voilà tout, déclara Jean-Marie, mouche du coche format frelon.
— Avec le cheval, on va bien y savoir.
— Vous allez déranger un cheval pour ça, ça fait de la peine. D’abord, où que vous voulez y traîner, votre bout de bois ?
— Chez Victor.
— Chez Victor, qu’est à cent mètres ? Et il vous faut un cheval, eh ben ! mes cadets, ça paie pas l’avoine. Je m’en vais vous montrer ce que c’est que Jean-Marie Pejat, même à soixante-quinze ans !
Gustave et Tonin firent une moue qui signifiait en clair qu’elle eût été la même si un gamin de sept ans leur avait proposé un coup de main. Jean-Marie enragea :
— Allez, chargez-moi ça sur le dos ! Vous tiendrez le bout.
— Allons, Jean-Marie, c’est pas pour vous vexer, mais c’est pas sérieux.
— Et pourquoi, bordel de mouche à merde, pourquoi que ça y serait pas, sérieux ?
Embêté, Tonin murmura :
— Vous avez plus vingt ans, père Pejat.
Jean-Marie roula des yeux de chouette empoisonnée et gueula un mystérieux :
— Justement !
Le vieux les dominait malgré tout d’une bonne tête. Ils s’inclinèrent.
— Bon, bon, mais s’il arrive quelque chose, faudra pas dire…
— Foutez-m’donc la paix et collez-moi ça sur le paletot !
Le bourg, passionné, éjectait ses habitants sur le pas des portes. En un ahan craintif, Gustave et Tonin soulevèrent le plateau, le basculèrent en douceur sur les omoplates de Jean-Marie.
— Tenez bon le cul, et lâchez l’avant, ordonna le vieux.
Ils obéirent. Aussitôt, les os craquèrent dans tout le corps de Jean-Marie. Il grimaça et fit un pas mécanique. Vingt dieux, ça pesait bien quatre cents kilos. Un pas encore. Un autre. Et le sang déserta ses jambes, mû par une pompe véloce pour s’en aller lui gonfler la tête comme lui gonflait les chambres à air dans l’atelier. Jean-Marie chavira, s’écroula tout aplati sous le fardeau.
Le bourg s’exclama angoissé : Il est mort ! tandis qu’une fanfare de jurons aidait ses exécutants Gustave et Tonin à tirer Pejat de là. On le remit debout, on le tâta, on se rassura, et puis on l’engueula :
— Cré bon dieu de cré bon dieu, on vous l’avait bien dit, vieil innocent !
— On aurait l’air de quoi si vous aviez une patte cassée, hein ?
— Allez, allez réparer les pneus, ça vaudra mieux pour vous et pour tout le monde !
Il ne dit rien, rentra chez lui en boitillant, ferma la porte et se mit à pleurer, le nez dans la limaille et la dissolution.