CHAPITRE VII
Il plut toute la nuit. A l’aube, la route, les ardoises des maisons luisaient, tout astiquées de gouttes. Et puis le soleil vint.
La tête hirsute de Jean-Marie Pejat troua la masse enluminée d’une meule. Les épaules suivirent, puis tout le reste.
Jean-Marie sauta sur l’herbe, s’étira, trempa son mouchoir dans une flaque et fit toilette sous les yeux placides de l’âne couché sous un pommier feuillu.
— Bon dieu de velours, jubilait Jean-Marie en se frictionnant la face avec sa casquette, bon dieu de flanelle, j’ai-t-y bien dormi ! J’y ferai pas tous les soirs, de coucher dans la paille, mais une fois en passant ça a de l’agrément. C’est pas comme dans un grenier, où que les rats vous grignotent les fesses et où qu’y fait noir comme dans une boîte de cirage noir.
Il s’approcha de la meule voisine et appela :
— Talon ! Sors de ton trou, sale vieille couenne !
L’invisible Talon grasseya d’une voix qui crachait poussière et fétus :
— Quelle heure qu’il est ?
— Il fait jour.
— C’est pas une heure, ça. Il pleut toujours ?
— Non.
Baptiste bâilla :
— Je suis très bien, d’abord. Je reste au lit. Recouche-toi, Jean-Marie, et arrête d’embêter le bourgeois.
Il se tut, claquant au nez de Jean-Marie les fenêtres et portes de son imagination. Outré, Pejat se mit à ébranler le pailler de bourrades :
— Lèves tu, quoi ! On va à Gouyette ! Talon rigola dans son antre :
— Fous m’donc la paix ! Tu sais pas à quoi j’ai rêvé cette nuit ? Je vas t’y dire. J’ai rêvé que Poulossière était changé en petit oiseau. Seulement, il avait pas une tête de petit oiseau. Il avait gardé la sienne. Tu te représentes un petit oiseau avec la gueule de Poulossière ?
L’absorption d’un épi dut interrompre sa cascade de rires, car Jean-Marie vit surgir la figure d’un Talon pleurant et postillonnant.
— Ça m’amuse pas, tes histoires d’oiseaux, sors de là !
Comme Talon faisait mine de rentrer précipitamment dans sa coquille, Jean-Marie l’attrapa par les quelques mèches qui fleurissaient son crâne, et tira. Résigné, Talon s’extirpa docilement de sa couchette.
— Bien dormi, Baptiste ? s’enquit Jean-Marie avec civilité.
— Extra. Extra bon. Tel qu’un veau dans le ventre de sa mère. Tel qu’un poussin dans un œuf.
Il s’ébroua, mima quelques mouvements de gymnastique suédoise et se logea dans les molaires la chique matutinale du plaisir d’être sur la terre.
— C’est pas le tout, Jean-Marie, faut qu’on réveille Poulossière. Cet homme à long nez peut ronfler jusqu’à midi si on le laisse faire.
Ils fondirent sur une autre meule et braillèrent en chœur, faussement angoissés :
— Blaise ! Oh ! Blaise ! Y a le feu ! Au feu ! Y a la foudre que t’est tombée dessus !
La tête épouvantée de Poulossière creva la paille avec une force d’obus.
— C’était pas vrai, gloussa calmement Talon.
— C’est pas bien, bredouilla Blaise décomposé, c’est pas bien de faire des peurs pareilles à un chrétien baptisé qu’a fait sa communion solennelle. Vous auriez pu me péter le cœur, qu’est déjà pas tant solide à cause que j’ai travaillé dur dans les champs et que ma pauvre femme est morte y a pas si longtemps.
Les autres s’esbaudirent. Poulossière se tut, réfléchit, s’effara à nouveau :
— Mais qui que me dévore tout le corps ? C’est affreux, j’y jure ! C’est plein de poux, de punaises, de gale et de vermine, cette paille du diable !
Il chut au sol et s’y roula en se grattant des dix doigts, ce qui redoubla la joie de ses compagnons.
— Vingt dieux de vingt dieux de vingt milliards de vingt dieux de bon dieu, piaillait le malheureux, ça me brûle la viande, ça me carde le cuir, qui que c’est encore que cette saloperie qui s’acharne sur ma vieille misère ?
— Poulossière a la vérole, chanta Baptiste, Poulossière a la vérole !
N’y tenant plus, Blaise jeta sa veste, retira son pantalon, sa chemise, son caleçon long, sa flanelle, ses chaussettes, pour détaler dans le pré, nu, glapissant et désarticulé. Talon et Pejat, à la vue de ce fagot rosâtre, de ce pantin grisonnant qui gigotait de toutes ses fesses osseuses, vécurent la plus heureuse minute de leur longue existence.
— Ça, c’est du billard, pleurait Talon, la respiration coupée par un rire infernal.
— Poulossière, hoquetait Jean-Marie, Poulossière, mets ta queue sous ton bras, tu vas marcher dessus !
Une paysanne, escortée de ses deux fillettes, survint au cours de cette fête du dieu Pan, poussa des cris de hulotte en recouvrant de son tablier sa progéniture :
— Mais cachez donc ce vieux mannequin, vous autres, au lieu de rire ! Je vas vous envoyer les gendarmes, moi ! Quel spectacle pour des enfants ! Dégoûtants ! Satyres ! Cochons !
Elle battit en retraite à reculons, tandis que quatre yeux juvéniles se dilataient avec passion à toutes les ouvertures du tablier. Poulossière plaça son canotier devant ses appas et ne se gratta plus que d’une main.
— Ma parole d’honnête homme, gémit-il un peu rasséréné, sûr que je voulais pas me mettre à poil pour offenser le monde, mais c’étaient des tiques, mes Loulous, des tiques grosses comme des pois. L’a bien fallu que c’est moi qui les ramasse, comme si j’avais pas eu ma part de malheur depuis que tout petit je suis derrière le manche de la charrue.
La bonne femme était déjà loin sur la route, remorquant ses rejetonnes. Talon commenta :
— Mon vieux Blaise, je t’avais point vu tout nu depuis le conseil de révision qu’on a passé ensemble, mais je peux te dire que t’as pas changé. Du muscle et du muscle. Une statue de muscles.
— Baptiste a raison, opina Pejat. A te voir, on dirait jamais un homme de ton âge. T’es bâti comme Henri Pélissier.
Poulossière baissa des paupières matoises, se demandant s’il se trouvait sous ces propos flatteurs quelque sincérité. Il pensa que oui, le talent qu’apportaient Baptiste et Jean-Marie à lui faire prendre des carottes pour un autobus ne connaissant pas de limites. Poulossière se rengorgea tout en refermant quelques épingles à nourrice, partie intégrante de son vêtement :
— Ça vous épate, hein, les vieux gars !
Baptiste pinça discrètement Jean-Marie :
— Faut dire, Blaise, faut dire. On n’y aurait pas cru. Les muscles, ça se voit pas sous les habits.
— Mais y en a ! affirma Poulossière en gonflant un biceps de famine.
Ils laissèrent Poulossière se griser en silence d’une esthétique qui venait de lui être révélée et l’entraînèrent, âne compris, sur la route rafraîchie par les averses de la nuit.
— Je mangerais bien un pied de porc, rêvassa tout haut Jean-Marie.
La sympathique image d’un pied pané s’alluma dans les cerveaux circonvoisins avec la soudaineté du « Tilt » des appareils à sous.
— Moi aussi, décréta Poulossière.
— J’en mangerais bien une paire, aboya Talon qui s’évertuait toujours à conserver une supériorité sur Blaise.
Jean-Marie poursuivit, un filet gourmand de salive illuminant ses moustaches :
— Un pied de porc avec un petit blanc aussi sec qu’un genou de ratichonne, c’est ça qui serait fameux à cette heure.
— Extra, approuva Poulossière.
— Extra-bon, appuya Talon.
Poulossière soupira, réaliste :
— Seulement voilà, le prochain pays, il est à six kilomètres, et les pieds de porc avec.
— On devrait arrêter une voiture ! clama Talon émerveillé par cette idée qu’il estimait géniale.
Poulossière ronchonna :
— Et le bourri, tu le mettras dans la voiture, toi ?
— Tu nous agaces, avec ton bourri ! A cause de cette carne, on est tout le temps sur les souliers. Alors que, tiens, comme dans ce cas qu’on a envie de pieds de porc, on aurait une voiture, parce que les voitures ça veut bien charger des pauvres vieux comme nous. Et les pieds de porc, on les aurait dans cinq minutes !
Poulossière tenta de marmonner quelques insultes, mais sans conviction, une infanterie de pieds de porc défilant sous son canotier.
— Qui que c’est qu’arrive donc là-bas ? s’écria Jean-Marie, on dirait des roulottes.
— C’est deux roulottes, dit Poulossière.
— C’est trois roulottes, affirma Talon.
— Y a du bon, fit Jean-Marie, on va monter dedans, l’âne nous suivra. C’est pas qu’on ira bien vite, mais on se fatiguera pas, au moins.
Les trois roulottes rouges du « Grand Cirque International » se rapprochaient, tirées par des rosses. Quelques gosses déguenillés allaient, venaient des voitures au bitume, sautillant comme des puces.
— C’est un circle, s’épanouit Poulossière.
— Jean-Marie, t’y crois, qu’ils vont nous prendre ? grimaça Talon.
— Évidemment. N’oubliez pas qu’on est vieux. La fois que j’ai été à Paris, en 15 – j’étais en perme, je transitais – j’y ai bien vu, dans le métro. Dès qu’un vieux montait, on te le collait dans une place assise. Et moi, qu’étais debout comme un pieu, je me disais : « Mon cadet, quand tu seras vieux, t’en profiteras toi aussi. »
— Tu parles, t’es bien avancé, ici, y a pas de métro. Tu devrais en emmener un sur ton dos pour t’asseoir dedans.
Pejat, par-dessus ses lunettes, fixa Talon :
— T’es trop malin, Baptiste, un jour tu me feras inventer la machine à calottes.
Il s’avança, affable, vers les roulottes et demanda au conducteur de la première, un pirate malais au front ceint d’un bandeau à pois noirs :
— Vous pouvez pas nous monter jusqu’au village d’à côté ? On attacherait l’âne après la dernière voiture. On n’a plus les bonnes jambes qu’on avait dans le temps.
— Pejat a raison, intervint Poulossière. C’est le grand, Pejat. Le tout petit, c’est Talon. Moi, c’est Poulossière. Blaise Poulossière, pour vous servir, sauf votre respect. Avant la guerre de 39, on marchait encore comme les rudes fantassins qu’on était en 14. Mais, depuis 39, dix-huit ans sont passés, dix-huit ans de travail, et de misère aussi sous le soleil et la pluie…
Le pirate, excédé, le coupa du geste, se tourna vers l’intérieur du véhicule, entama avec des ombres une conversation en un idiome guttural qui emplit les vieux de considération.
— Y cause bien, hein, chuchota Poulossière.
— C’est savants et compagnie, dans les cirques, s’émerveilla Talon.
Le tzigane leur sourit :
— D’accord. Montez dans la dernière voiture, avec Marco.
Il se pencha, appela : « Marco ! » Une tête de rêve pour guillotine apparut en queue de convoi, balafrée, fournie de moustaches d’anthracite.
— Marco, prends ces messieurs qui vont en pèlerinage.
La tête de coupe-gorge s’agita de haut en bas. Le trois vieux remercièrent le premier gitan et se dirigèrent vers le repaire du nommé Marco.
— Vous croyez pas, murmura Jean-Marie, que ce Marco m’a pas l’air plus catholique qu’un chien qui pisse après une croix ?
— Sûr, pâlit Baptiste.
L’opinion de Poulossière se réduisit à un tremblement saccadé des membres inférieurs.
Dans sa roulotte, drivée par une espèce de Comanche femelle qui fumait la pipe, Marco, un bol de barbier sur les genoux, expédiait dans l’air des bulles de savon qu’il produisait par le canal d’un macaroni. Il suspendit cette louche activité pour aider ses hôtes à grimper dans la voiture qui s’ébranla aussitôt, entraînant dans son sillage Panpan au bout d’une corde.
Un rugissement volumineux s’éleva du fond obscur de la roulotte. Marco retint pêle-mêle d’une main ferme Poulossière et Talon qui déjà escaladaient en hurlant la rambarde. Il expliqua en riant :
— Pas peur, pas peur, c’est le lion.
— Le yon ? braillèrent les trois – car Jean-Marie s’était joint à retardement à la panique – en s’ébrouant sous la poigne du gitan.
— Pas peur, le lion, il est dans une cage. Une cage en fer, précisa le nomade, les traits encore plus ravagés par la gaieté.
Jean-Marie se rassura, enguirlanda ses pairs avec violence :
— Ben oui, quoi, un yon, cré bon dieu de douzaine de roubignolles ! Vous en avez jamais vu, de yons, bande de foireux foirant la foire dans la culotte ?
— Non, grelotta Poulossière.
— Jamais, frissonna Talon.
— Moi non plus, avoua Pejat, mais c’est sûrement des bêtes comme les autres, pas vrai ?
Il quêtait l’approbation de Marco. Une bulle énorme et azurée s’échappa du macaroni, s’en alla crever en une folâtre poussière de gouttelettes sur le nez de Poulossière.
— Gentil, le lion, rigola Marco. Très gentil. Pas plus gentil. Sait monter sur le tabouret. Sait sauter dans le cerceau.
Talon, un peu moins blême, pinça Blaise :
— T’y vois, faut pas prendre peur comme ça. T’y saurais pas, toi, sauter dans le cerceau. Les yons, c’est des bêtes pareilles aux autres.
— C’est point pareil à un mouton ou à un porc, ça j’en suis sûr, sûr, sûr, ma main au feu que j’en mettrais, et mon pied dans la friture ! protesta Poulossière en brimbalant craintivement du nez.
— Le lion est une bête du Bon Dieu, déclara Marco avec force.
Blaise, furibond, se tapa sur le front :
— Il est fou, ce monsieur, fou complet. Des bêtes à Bon Dieu, j’en ai vu, c’est pas fait comme un yon.
C’est tout petit avec des points rouges sur le dos. Parfaitement.
Marco, joyeux, sortit une lampe électrique d’une poche de son dolman déchiré et la braqua tout allumée vers la cage. Le lion lança un grognement poussif. Les têtes des vieux se penchèrent, intéressées.
— J’y voyais plus gros, marmonna Jean-Marie déçu.
Poulossière, lui, s’extasiait :
— Ce que c’est tout de même que de voyager, les vieux frères. Si on rencontrait ceux du bourg un jour, on pourrait leur dire qu’on a vu un yon comme eux y voient du dinde et du poulet. Les voyages, y a rien au-dessus pour voir du pays, j’y dis et j’y répète.
Interloqué par l’accent du Bourbonnais, le lion de l’Atlas se trémoussa derrière ses barreaux. Jugeant ceux-ci solides, Talon fit enfin le brave :
— Un animaux comme ça, sûr que ça serait pas utile dans une ferme, mais c’est jamais qu’un gros chien. Tu devrais le caresser, Poulossière.
Blaise mit ses mains derrière son dos. Marco éteignit sa lampe, émit encore quelques bulles de savon irisées de sagesse. Une chose velue s’extirpa de son dolman, bondit et rebondit sur le canotier de Poulossière. La chose s’agrippa ensuite aux moustaches, s’y balança en piaillant d’allégresse, émoustillée par les beuglements de terreur d’un Blaise qui se cognait aux parois de la « verdine » comme une balle de caoutchouc :
— Qui que c’est donc, Vierge Marie et tous les saints du paradis ! C’est un serpent ! C’est une buse ! C’est un corcodile ! Jean-Marie ! Baptiste ! Au secours, les amis, je vais mourir ! Au secours, je vous paierai chopine !
Marco intervint et détacha des moustaches du malheureux un sapajou qui se gratta la cuisse de contentement.
— C’est le singe, dit le gitan avec tendresse. Le sapajou escamota une bulle d’une patte rapide et s’en alla pirouetter sur le toit de la roulotte.
— Un singe, chevrota Poulossière en se laissant tomber sur le banc, c’est plein de créatures du diable, cette berline.
Il épongea son front livide et se lamenta :
— Y a mon pauvre cœur qui tourne, mais qui tourne, sûr que j’y arriverai pas, moi, à Gouyette, déjà que j’ai enduré tout ce que j’ai enduré dans ma vie, à la guerre comme dans les bois sous la neige pour couper des fagots pour qu’on se chauffe un peu le corps, ma pauvre femme et moi, par des froids affreux qu’on en avait des crevasses et des rhumes qu’on n’en dormait pas de la nuit malgré qu’on se mette des ventouses…
Il dut reprendre haleine, et Talon en profita pour insinuer :
— N’empêche qu’il t’a bien reconnu, le singe. Il a point sauté sur Pejat ni sur moi, mais bien sur ton canotier, Poulossière. Il t’a pris pour un frère, à preuve qu’il voulait te biser.
Poulossière, harassé par les émotions, ne répondit que par un faible haussement d’épaules. Talon, lancé, entreprenait Marco :
— Tenez, vous, le forain, qu’êtes du métier, vous allez nous dire si l’ami Poulossière est construit ou pas pour faire du trapèze.
Les deux espadrilles du gitan disparurent sous les godasses de Jean-Marie et de Baptiste, ceux-ci « faisant du pied » selon des méthodes rurales. Jean-Marie insista :
— Si vous le voyiez tout nu, vous en reviendriez pas. Un athlète authentique. Pas un pouce de graisse.
— Du muscle, rien que du muscle.
Marco sourit, refusant d’entrer dans le jeu :
— Rigolos, vous deux, rigolos. Il est plus maigre qu’un vélo, votre copain. On le verrait pas, sur un trapèze. On le prendrait pour la corde.
Amusé, il décrocha sa guitare et pinça un air de Django pendant que Blaise, vexé, lui tirait la langue et poussait discrètement de l’orteil le panier de Talon vers la cage du lion. Le fauve, intrigué, étendit ses griffes, captura le panier, le renifla tout à son aise. Blaise s’écria, ravi par la réussite de sa manœuvre :
— Oh ! Baptiste, vois donc le yon qui fouille dans ton cabas !
Baptiste se précipita, inconscient. Un rugissement farouche lui fit exécuter une marche arrière de haute volée. Talon, hors de lui, bouscula alors Marco, et la guitare tomba en un fracas de notes :
— Vingt dieux de bohémien de malheur, voleur d’enfants, vous qu’êtes dompteur, rattrapez-moi tout de suite ce panier, y a deux fromages de chèvre dedans !
Marco grogna et déploya, en un claquement sec, un couteau à cran d’arrêt long comme un sabre de cavalerie. Talon disparut sous sa bosse et Jean-Marie, conciliant, tapota avec bonhomie l’épaule du gitan :
— Il veut point vous faire de mal, il voudrait son panier.
Marco, à la vue de son lion ouvrant le panier d’un coup de gueule et reniflant hargneusement les fromages, Marco pouffa, calmé, en refermant sa navaja :
— Très bon, panier pour le lion. Si je prends panier, il mange mon bras.
Talon s’assit, accablé, l’osier du panier volant déjà dans la roulotte en infimes brindilles. Le lion retourna les fromages, rugit pour les intimider puis, de guerre lasse, leva la patte et les compissa avec noblesse.
— Des fromages pareils, se désespéra Baptiste, si ça fait pas de la peine d’y voir brouiller de la sorte, sans même pouvoir y empêcher !
Poulossière gloussait en silence derrière le paravent de son canotier.
La tête du sapajou apparut, ricanante de toutes ses petites dents. Puis le singe, avisant l’âne, prit son envol et lui atterrit sur la croupe. Ce fut au tour de Poulossière de s’animer :
— Qui qu’elle fait encore, cette charogne de singe ? Faut l’enlever de là-dessus. Mon âne, il a jamais vu des bestiaux pareils !
C’est ce que pensait Panpan qui, déconcerté par cette miniature d’homme fort occupée à lui tirer les poils, dressa au ciel ses oreilles. Le sapajou, grisé par ses découvertes asines, plongea gaiement sur ces oreilles roides et entreprit de grignoter ces bananes d’un nouveau genre. Panpan rua, cassa le licou, tourna sur place avant de détaler, surexcité par l’horreur de ses propres braiments. Il doubla au galop la file des roulottes et fondit sus au village, le sapajou trépignant de bonheur pendu à ses oreilles.
Poulossière sauta sur la route, éperdu. Apercevant une bicyclette accrochée au flanc de la voiture, il la détacha, l’enfourcha et se lança à toutes pédales à la poursuite de son âne, suivi des yeux par Pejat, Talon et tout le personnel du cirque.
Les sabots pétaradant en une comète d’étincelles, Panpan s’engouffra dans la rue principale du pays et se mit à accomplir des ronds diaboliques tout autour de l’église, le sapajou droit sur son crâne.
— Satan ! hurla une vieille avant de s’évanouir.
Elle chut mollement sur son tricot, et les aiguilles lui meurtrirent le fessier. Poulossière survint, un pan de chemise voletant par la braguette ouverte. Jetant la bicyclette sur le gazon, Blaise s’essouffla aux trousses de l’âne, le suppliant à tue-tête :
— Arrêtes-tu, mais arrêtes-tu donc, tu vas te démolir le cœur et démolir le mienne ! C’est point de notre âge de courir comme des motos ! Arrêtes-tu, je vas te l’enlever des poils, ce monstre qu’est même point de chez nous ! Oh ! le Bon Dieu, oh ! là-haut, Très-Haut, vous pouvez pas y voir un peu ce qui se passe ici ? Si vous y voyez, arrêtez donc le pauvre bourri du pauvre Poulossière ! Arrêtez-le, sûr que vous aurez un cierge à la Noël, pas un bien gros parce que j’ai guère de sous, mais un beau tout de même…
Il tomba sur les genoux, épuisé. La population du village, passionnée par cette cavalcade, s’était massée sur la place dont l’âne, infatigable, faisait le tour en trente-sept secondes et des poussières, chrono en main. Les roulottes arrivaient à présent et tout un chacun pensait que ce numéro constituait le clou de la parade.
Des bravos retentirent aux fenêtres. Pejat, Talon et Marco accoururent. Le gitan cria quelques mots dans sa langue. Le sapajou exécuta un soleil sur le museau de l’âne et se retrouva sur l’épaule de son maître. Panpan poussa un hi-han de délivrance et s’en alla au pas rejoindre Blaise dont il lécha le front moite. Marco, épanoui, sortit trois billets de sa poche et les offrit à Poulossière :
— Pour aller voir cirque ce soir. Merci. Très bonne publicité. Très bonne. Vous verrez le lion sur tabouret et dans cerceau.
Poulossière éclata :
— J’en ai assez de votre circle, cré bon dieu de bénitier ! Votre yon et votre singe, je voudrais que la peste les étouffe et les foute au fumier, aussi vrai que ça mérite point la terre chrétienne, ces animais qui viennent de l’étranger !
Les gosses braillèrent de joie en se montrant Blaise écumant :
— C’est le Gugusse ! C’est le Gugusse !
Blaise les chassa à coups de canotier et, tenant la corde de l’âne, rejoignit avec lenteur Baptiste et Jean-Marie qui l’attendaient, assis à la terrasse d’une auberge, une chopine bien fraîche devant eux. Blaise but deux canons sans respirer, pour mieux bougonner ensuite :
— Tout ça n’aurait pas lieu d’exister si on faisait notre petit chemin bien tranquilles. Seulement, monsieur Talon veut pas marcher à pied, monsieur Talon arrête des roulottes qui sont bourrées de tigres et de gorilles. C’est pas comme ça qu’on arrivera vivants à Gouyette, sûr et certain. Ça m’a enlevé les dix ou vingt dernières années que j’avais devant moi, cette affaire-là.
Une autre chopine le fit s’attendrir sur son trépas prochain et il fredonna la messe des morts, le nez dans son verre. Jean-Marie lui fit un coup d’œil. Poulossière se tirailla la moustache, intrigué. Jean-Marie lui refit un coup d’œil. Blaise tempêta :
— Qui que t’as, toi, à faire de l’œil comme un vieux marteau que t’es ? Ça te fait rire, hein, que je me soye abîmé les jambes et les poumons à cavaler au cul de mon âne ! Si vous continuez à me faire jurer, tous deux, je rentre au bourg !
Jean-Marie cligna encore de l’œil et murmura :
— Les pieds de porc !
Un feu d’artifice réussi illumina le regard de Poulossière et de Talon. Un sourire béat découvrit les chicots de Blaise :
— J’y pensais plus. Sûr que ça va me refaire la santé.
— Les pieds de porc, y a pas meilleur pour le corps, s’enchanta Baptiste.
Ils se levèrent d’un bloc, enthousiasmés. Le patron de l’auberge leur indiqua la charcuterie. Avant de s’y rendre, ils achetèrent pieusement un litre de blanc chez l’épicier.
— Nos pieds de porc, souligna le sybarite Jean-Marie, on les mangera sur ce banc de pierre, à l’ombre de ce marronnier.
Réjouis, ils tâtèrent tous leur couteau dans leur poche.
— On en prend deux chacun, hein, les vieux gars, trompetta Poulossière en courant presque.
— Faut ça, dit Talon, faut ça pour pouvoir y goûter.
Ils entrèrent le cœur battant, les papilles frémissantes, dans la boutique du charcutier.
— Je voudrais deux pieds de porc.
— Quatre pieds de porc.
— Six pieds de porc.
— Voyons, voyons, fit le charcutier, deux chacun, ou deux + quatre + six, ce qui en ferait douze ?
— Deux pieds de porc chacun, cré bon Dieu, s’énerva Pejat.
Le charcutier eut une moue entrelardée :
— C’est que j’en ai plus, moi, des pieds de porc ! Où que vous voulez que j’en prenne ? Je viens de vendre les derniers aux bohémiens du cirque.