Chapitre 4

Pendant plusieurs minutes, le silence fut total. Avions-nous réellement trouvé la tombe inconnue de ce petit monarque sans notoriété, le dernier de sa lignée, le successeur du grand hérétique Akhenaton ? Quand Howard et Ramsès remontèrent des escaliers, Carnarvon explosa :

— Cette porte doit être détruite. Immédiatement !

— Ce ne serait pas très judicieux, monsieur, dit Ramsès en voyant qu’Howard semblait hors d’état de parler. Nous devons si possible préserver les sceaux qui seront ainsi étudiés en détail. Ce qui prendra un moment. De plus, selon le protocole, le directeur du service des Antiquités doit assister à l’ouverture. Je présume que vous avez bien prévenu Mr Engelbach que vous auriez fini de dégager les escaliers aujourd’hui ?

Howard hocha la tête en silence.

 

— Alors où est-il ? cria Carnarvon. Pourquoi n’a-t-il pas eu la courtoisie de répondre promptement à mon message ?

 

— C’est un homme très occupé, dis-je. Il a toute la Haute Egypte sous sa juridiction. Mais je suis sûre qu’il ne va pas tarder.

 

La rougeur de fièvre s’effaça lentement des joues de sa Seigneurie, le laissant pâle et tremblant. Nefret releva sa main frêle et posa ses doigts sur son poignet.

 

— Je vous conseille de mettre votre père au lit, lady Evelyn. Il est quelque peu agité, mais une bonne nuit de repos le remettra sur pied.

 

— Non, non, dit Carnarvon. Je veux attendre Engelbach.

Il eut à attendre une autre demiheure. J’avoue que je commençais à partager sa frustration. On aurait pu supposer que la seule existence d’une tombe jusqu’alors inconnue éveillerait l’intérêt du directeur en chef de la Haute Egypte — territoire qui comprenait la Vallée des Rois. Quand Engelbach arriva enfin, accompagné d’Ibrahim effendi, son lieutenant, il serra toutes les mains alentours avant même de se tourner vers les escaliers dégagés. C’était un homme d’un peu moins de quarante ans. Nous le connaissions depuis qu’il avait commencé sa carrière d’archéologue et nous avions toujours été en bons termes avec lui. Il n’était pas en aussi bons termes avec Howard, qu’il salua assez cavalièrement.

— Alors, qu’avons-nous là ? demanda-t-il — à Emerson.
Avec un regard en coin envers mon époux pour quêter son soutien, Howard dit :

— Le dernier niveau des débris dans la cage d’escalier contient des tessons et des morceaux d’inscriptions. Ramsès a — heu— nous nous avons découvert le nom de Toutankhamon, mais aussi ceux de plusieurs autres pharaons, y compris Akhenaton.

— Une cache alors, dit calmement Engelbach, avec plusieurs sépulcres.

— Ou ce qu’il en reste, dit Emerson. Ces morceaux cassés indiquent que la tombe a été pillée dans l’Antiquité et que bon nombre d’objets ont du être enlevés avant que les prêtres de la nécropole ne la scellent à nouveau.

— Comme la KV55 dit Engelbach en hochant pensivement la tête. Bien, il faut y jeter un œil.

Il resta à regarder pendant que les hommes enlevaient les dernières couches de débris en bas des escaliers. De nouveaux éclats d’équipements funéraires furent trouvés — un signe irréfutable que certains objets avaient été enlevés de la tombe avant même que les escaliers ne soient comblés. Après les avoir inspectés, ainsi que les sceaux sur la porte, Engelbach consulta sa montre.

— Je dois y aller. Vous me tiendrez au courant, bien entendu, de l’avancement des choses. Il faut espérer, ajouta-t-il avec un regard acéré vers Howard, que cette découverte ne sera pas bâclée comme l’a été l’excavation de la KV55.

Bâclée, elle l’avait certainement été par le dilettante américain, Theodore Davis, un homme déjà âgé dont le contrôle autocratique avait empêché son assistant archéologue de suivreles règles d’une excavation réussie. Nous avions été les spectateurs impuissants du gâchis mené par Davis et la seule évocation de son nom faisait encore grimacer Emerson. Il avait quasiment incendié l’inspecteur alors en poste, Arthur Weigall, qui avaitété bien moins strict avec le vieil Américain qu’il n’aurait dû l’être. Rex Engelbach ne ferait pas la même erreur.

— Vous pouvez compter sur Carter pour faire du bon travail, dit Emerson.

Je n’en étais pas certaine. Le compliment d’Emerson ne l’avait pas touché. Il se mordait la lèvre en regardant férocement l’inspecteur qui soulevait poliment son chapeau à l’attention des dames avant de s’éloigner.

— Bien, dit Emerson en se frottant les mains. Il nous reste encore plusieurs heures de jour. On y va ?

 

— Ça,c’est sûr ! cria Howard, trop excité pour en vouloir à Emerson de son implicite affirmation qu’il participerait.

— Vous me surprenez, dis-je sévèrement, après avoir reçu un regard significatif de Ramsès. Vous me surprenez tous les deux. Il n’y a pas assez de lumière pour faire des photographies, et enlever les blocs de pierre sans endommager les sceaux prendra beaucoup de temps.

— Bah, s’exclama Emerson. C’est à dire — hum — vous avez raison, Peabody. Zut, ajouta-t-il d’une voix morose.

 

Acceptant que rien de plus ne pourrait être fait aujourd’hui, Carnarvon consentit à se laisser emmener par lady Evelyn. Le reste d’entre nous suivit son exemple.

 

— Je suis étonnée du manque d’intérêt d’Engelbach, dis-je à Emerson tandis que nous quittions la Vallée. Il a été plutôt grossier envers Howard, non ?

— C’est du snobisme, dit Emerson. Il regarde Carter de haut à cause de ses origines modestes, et beaucoup d’autres archéologues le font également. Il aurait préféré que ce soit quelqu’un d’autre qui fasse une telle découverte. Après un moment, il ajouta à contrecœur : mais cette excavation ne pouvait pas être en de meilleures mains.

Sauf les vôtres, pensai-je. Je lui saisis le bras et le serrai subrepticement, pour reconnaître sa noblesse de caractère.

 

***

Howard était lui-même quelque chose comme un photographe amateur mais, à cette occasion, il fut heureux d’accepter les services de Nefret et de Selim. Nous étions tous sur les lieux tôt le matin suivant, et le travail avait bien avancé quand Carnarvon et lady Evelyn arrivèrent.

Une fois chaque centimètre carré photographié, les blocs de pierre avaient été enlevés un par un, avec le maximum de précaution. Les hommes commençaient aussi à dégager la pierraille qui remplissait l’espace derrière la porte. Les dimensions étaient certainement celles d’un passage, mais puisque sa longueur était encore inconnue, il était impossible de déterminer combien de temps prendrait son dégagement. Tandis que l’après-midi avançait, d’autres terrifiantes preuves d’anciennes intrusions apparurent — des tessons de poterie et des morceaux de cuir (provenant des sacs amenés par les voleurs pour emporter leur butin) furent retrouvés dans les niveaux inférieurs. Le soleil était presque couché quand Howard décida d’arrêter le travail.

Nous étions to us sur les lieux le matin suivant, y compris Mr Callender, l’ami d’Howard. Comment avait-il acquis le sobriquet de Pecky (bécot), je ne le savais pas, mais il semble que le goût des surnoms grotesque soit une faiblesse britannique. Il était ingénieur et architecte, mais pas égyptologue, et Emerson le salua avec une certaine réserve.

— Si c’est ce genre d’assistants que Carter a l’intention d’employer, je n’approuve pas son choix, marmonna mon époux à mon intention.

 

— Mais Howard n’est pas soumis à votre approbation, lui rappelai-je. Ne soyez pas trop hâtif à juger, Emerson. Nous ne savons pas encore quelle sera la nature de l’assistance nécessaire.

Heure après heure, les paniers des hommes sortaient leurs fardeaux. Et le couloir s’élargissait. Trois mètres, cinq, dix… Enfin, au milieu de l’après-midi, le sommet d’une autre porte scellée apparut. Le dégagement fut arrêté pendant que Ramsès et Howard examinaient ce qu’ils pouvaient voir de la porte.

— C’est une porte extérieure, rapporta Ramsès. Elle a été fracturée au moins deux fois, les ouvertures ont été rebouchées et scellées.

 

— Aucune importance, dit Howard en essuyant la poussière de son visage en sueur. On va la dégager complètement

Malgré leur fatigue, les hommes se remirent au travail.
— Pourquoi est-il si gai ? demandai-je à Emerson.

— Le contenu d’une tombe inviolée appartient entièrement au département des Antiquités, dit Emerson, mains dans les poches, les yeux fixés sur l’ouverture. Il lui a fallu un bout de temps pour le comprendre !

— Ah, je vois. Donc si la tombe a déjà été visitée…
— Le découvreur peut espérer obtenir une partie de ce qu’il reste…

La dernière heure s’écoula interminablement. Howard fumait cigarette sur cigarette. Mais enfin, la porte fut entièrement dégagée. Carter et Carnarvon descendirent, accompagnés par lady Evelyn et Mr Callender. Personne d’autre ne fut invité, mais je crus de mon devoir de les suivre. A mon avis, Howard était au bord de la crise nerveuse et le cas de Carnarvon était encore pire. Ils pouvaient nécessiter des attentions médicales d’urgence.

Après la luminosité de l’escalier, le couloir en pente était extrêmement sombre. J’avançai à petits pas, me dirigeant avec une main collée contre le mur. Devant moi, je pouvais apercevoir les lueurs de torches électriquesqui s’agitaient. Puis j’entendis la voix d’Howard, un peu déformée par l’écho.

— Il y a un espace vide, aussi loin que je peux enfoncer ma tige d’acier.

Ainsi, il avait déjà percé un trou dans le mur. Je m’arrêtai, la main toujours sur le mur, le cœur battant. J’espérais qu’Howard aurait assez de bon sens pour user d’une chandelle afin de tester la nocivité de l’air confiné derrière le mur. Un bourdonnement de conversation, dont je ne compris que quelques mots, indiqua qu’il le faisait. Puis il y eut le bruit de coups métalliques contre la pierre. Il agrandissait le trou.

Une période de silence suivit. La voix de Carnarvon s’éleva, haletant d’émotion. — Alors ? Vous pouvez voir quelque chose ?

Je m’approchai un peu plus près, essayant de bouger sans bruit. J e pouvais distinguer leurs silhouettes agglutinées contre la porte. La masse encombrante de Callender dissimulait presque complètement la forme fine de lady Evelyn. Les autres se tenaient tellement rapprochés qu’ils ressemblaient à une seule et monstrueuse créature.

— Alors ? répéta Carnarvon. Que… Laissez-moi regarder.

 

Je pense qu’il envoya une bourrade à Howard, qui recula tandis que Carnarvon prenait sa place. Un grand cri inarticulé fut enfin poussé par Carnarvon en écho à la réponse hachée d’Howard : — Oui, c’est magnifique. Je vois des choses merveilleuses.

J’ai un peu honte d’admettre que je perdis totalement de contrôle de moi -même au point de crier : « Quoi ? » mais ma voix se perdit au milieu de celles des autres. Lady Evelyn avait remplacé son père et elle poussait des petits cris, Callender bramait comme je l’avais fait : « Quoi ? Quoi ? » tandis que Carter et Carnarvon marmonnaient des éructations inarticulées et incrédules.

Ensuite vinrent les mots magiques : « De l’or ! » Ce fut lord Carnarvon qui les prononça tandis qu’il regardait à nouveau par le trou, décrivant aux autres ce qu’il apercevait en phrases incohérentes. J’écoutai pendant plusieurs minutes, puis je revins silencieusement sur mes pas dans le couloir. Il fallut encore un certain temps avant qu’Howard et les autres ne remontassent.

Le monde entier sait désormais ce qu’ils avaient vu par leur petit trou, mais la première impression était si bouleversante — et laissez-moi ajouter : la vue si limitée — qu’il n’était pas étonnant que leurs déclarations fussent plutôt confuses. Howard ne cessait de répéter : « Des merveilles, des splendeurs. » Lady Evelyn embrassait son père et Howard l’un après l’autre (elle étreignit aussi une fois Ramsès — je suppose que c’était par erreur.) Les yeux étincelants, Carnarvon répétait : « De l’or ! » en une litanie sans fin.

Quand Emerson demanda poliment si nous pouvions aussi aller y jeter un coup d’œil, je ne crois pas que Carnarvon l’entendit. Pas plus que je ne crois qu’Emerson aurait accepté d’entendre un refus. Nous descendîmes tous les quatre, Ramsès et Nefret, Emerson et moi. Nous passâmes l’un après l’autre dans la petite ouverture, en nous passant la torche de main en main.

Au premier regard, cela ressemblait à la caverne d’Ali Baba, remplie d’un amoncèlement d’objets dorés. Il fallait un moment au regard pour distinguer certains d’entre eux, et seul un œil expérimenté le pouvait. De ce premier aperçu, je ne me rappelle qu’un divan funéraire énorme — avec une tête de bête fabuleuse, dorée et peinte— sur lequel reposait divers objets. Dessous, se trouvaient empilés des boîtes et des pots.

Les autres eurent leur tour. Quand nous ressortîmes, Howard se tourna vers nous avec un : « Alors ? » enthousiaste.

 

— Remarquable, dit Emerson en se frottant le menton. Vous en avez pour des mois, Carter, et peutêtre même des années s’il y a d’autres pièces.

Il était le plus calme d’entre nous. Même la physionomie habituellement impassible de Ramsès trahissait ce qu’il ressentait. Lors Carnarvon s’était affalé dans une chaise en toile, où sa fille l’éventait.
— Il doit y avoir d’autres pièces, dit Howard. Il y a une autre porte.

— Je l’ai vue aussi, dit Emerson. Naturellement, il vous faudra prévenir Engelbach avant de continuer.

 

Le nœud de cravate d’Howard était défait, sa chemise couverte de poussière, et ses cheveux hérissés.

— Oui, dit-il. Oui. Prévenir. Demain.
— Je serai heureux de me joindre à vous, dit Emerson aimablement.

A la demande d’Howard, une grille en bois fut installée au début du couloir d’entrée. Nous le regardâmes refermer le cadenas avant de rentrer avec les chevaux. Quand nous nous approchâmes de notre maison, la vue de ses lumières accueillantes qui brillaient dans le crépuscule qui tombait fit sortir Emerson de sa profonde méditation.

— J’espère que Fatima a retardé le dîner. Je prendrais bien un whisky soda.

 

— Il n’est pas tard, dis-je. Il en est arrivé tant de choses aujourd’hui que la journée a semblé plus longue que d’ordinaire.

Nous avions manqué le thé. Je déduisis que les enfants avaient été emmenés au lit puisqu’il n’y avait pas la chienne étalée devant la porte de la véranda. Cependant, les sièges de la pièce étaient occupés. Sethos y était, bien entendu, la physionomie aussi neutre que d’habitude. Et je ne fus pas surprise de voir aussi Cyrus. Avec son habituelle délicatesse, il ne s’était pas permis d’interférer dans les affaires d’Howard, mais je savais qu’il était dévoré de curiosité. Les autres étaient là aussi, Suzanne et Nadji, Bertie et Jumana.

— J’espère que vous nous excuserez, dit Cyrus un peu gêné. Nous avons entendu les rumeurs. Au sujet d’une chambre remplie d’or.

 

— Des rumeurs ? Déjà ? s’exclama Nefret.

 

— Vous n’avez pas besoin de vous excuser, dis-je en lui prenant chaleureusement la main. Emerson, pourriez-vous servir le whisky ?

Je me lançai ensuite dans mon récit qui laissant mon auditoire pantelant.
— Alors il l’a trouvé, s’exclama Nadji. Toutankhamon ! Pas une cache !

— A ce qu’il paraît, répliqua Ramsès qui s’était assis à côté de Nefret. J’ai pu voir sur plusieurs objets des cartouches qui sont bien ceux de Toutankhamon et sa femme.

C’était plus que je n’avais vu, mais Ramsès avait une vision remarquable et son étonnante mémoire était légendaire en Egypte. A la demande de Cyrus, il dressa un sommaire rapide de ce qu’il avait aperçu à travers le petit trou, en expliquant au fur et à mesure :

— Directement en face de la porte, il y a un divan funéraire, qui a la forme de la vache sacrée Hathor. Empilé dessus, un lit ordinaire avec des pieds d’animaux, une chaise en osier, plusieurs tabourets, et une boîte en bois. Dessous, j’ai vu bon nombre de boîtes ovales, peintes en blanc, contenant probablement des offrandes de nourriture, et juste devant, deux boîtes en bois rectangulaires et une paire de tabourets bas. A droite, j’ai aperçu les pieds de ce qui pourrait être un autre divan funéraire, et à gauche la tête d’un troisième, en forme d’hippopotame. Je ne suis pas un artiste, ajouta- til modestement, et l’endroit est un vrai capharnaüm.

Emerson avait allumé sa pipe. Il la tenait maintenant entre ses dents.

 

— Cette tombe a été violée, c’est certain. Les voleurs ont emporté les petits objets de valeur. Les prêtres qui ont rangé ensuite devaient être pressés.

 

— Nous savions que la tombe avait été violée une fois, dis-je. La statue d’or que nous avons trouvée l’an passé et la confession du voleur le prouvent.

 

— Deux fois, dit Ramsès. Il y a eu au moins deux effractions de la porte.

— Ils n’ont pas pu emporter les gros objets si les trous étaient tels que vous les avez décrits, dit Cyrus avec pertinence. Quelle incroyable découverte ! Même si la tombe a été pillée, la plupart des accessoires funéraires sont encore là. Quand Carter va-t-il ouvrir la porte intérieure ?

— Demain je crois, dis-je.
— J’admire vraiment sa patience, dit Cyrus en secouant la tête. J’y aurais passé la nuit. — J’aurais donné n’importe quoi pour y être aussi, s’exclama Suzanne.

Les lampes s’agitèrent sous une brusque poussée de vent, envoyant des ombres étranges sur les visages attentifs. Personne ne répondit à la demande implicite de Suzanne, mais Jumana tourna la tête pour regarder l’autre jeune femme. Si Suzanne entrait dans la tombe avant qu’elle ne le fasse, il y aurait du grabuge. Bertie s’éclaircit la gorge et nous regarda plein d’espoir, mais sans oser faire de demande directe. Après ses premières réflexions d’émerveillement, Nadji était retombé dans le silence.

Fatima apparut à la porte — où je savais qu’elle avait écouté — et annonça :
— Le dîner est servi.
— Voulez-vous rester ? demandai-je à Cyrus.

— Non, non, nous nous sommes déjà suffisamment imposés. Viendrez-vous demain à la Vallée Ouest ? Emerson ?

— Quoi ? demanda Emerson.
— J’en doute, dis-je. Mais nous vous tiendrons informés.

Le dîner se déroula en silence. Nous étions tous fatigués, même Emerson, assis devant son assiette, à qui je dus plusieurs fois rappeler de manger. Même Sethos parla très peu. Son expression absente réveilla les soupçons que j’avais essayé d’oublier. Il manigançait quelque chose, quelque chose dont il préférait ne pas parler. Au lieu de nous suivre dans le salon, Nefret s’excusa après le dîner.

— Je suis horriblement fatiguée, dit-elle, et je veux aller voir les jumeaux.
— Permettez-moi de vous raccompagner chez vous, gente dame, dit Ramsès.
Elle se mit à rire, et bailla.
— Ce n’est pas la peine, chéri. Je vais aller droit au lit.
Ramsès lui murmura quelque chose que je n’entendis pas, et elle rit encore.
— Merci, gentil sire.

Je souris en moimême et pensais combien c’était merveilleux de les voir si amoureux. Ramsès n’avait pas permis à l’excitation de la tombe de le détourner de ses devoirs familiaux. Ils s’en allèrent bras dessus bras dessous, la tête brune penchée tendrement sur la tête blonde. Ces petits détails passèrent bien loin d’Emerson. Il n’avait même pas répondu au gentil bonsoir de Nefret. Je fis quelques tentatives pour lancer une conversation, mais je ne reçus pas davantage de réponse que Nefret. Aussi je décidai d’abandonner les approches indirectes.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? demandai-je. Votre morosité éveille les pires soupçons, Emerson. J’espère que vous ne projetez rien de sournois. Si vous avez dans l’idée de vous faufiler dans cette tombe…

Lentement, comme un vautour courbé qui s’apprête à déployer ses ailes, Emerson raidit les épaules et se redressa de toute sa taille. Le regard qu’il fixa sur moi était si terrible que ma langue se figea dans ma bouche.

Mon imprévisible beau-frère éclata de rire.

 

— Il vous en a fallu du temps, je dois le dire. Je craignais d’avoir à faire cette proposition moi- même.

 

— Oh ! criai-je tandis que je réalisais la portée de ses paroles. «Ils attendront jusqu’à ce que le passage soit dégagé », aviez-vous dit. Oh, mon Dieu !

 

— Ce n’est pas une possibilité, marmonna Emerson, mais une certitude. Ils vont essayer. Bien sûr qu’ils vont le faire. Et ils ne seront pas les seuls.

 

— Elle est allée tout droit se coucher, dit Ramsès depuis la porte. Aussi j’ai pensé que je pourrais revenir pour… Il y a un problème ?

 

— Venez avec moi, dit Emerson en se tournant vers lui. Immédiatement !

 

Bien qu’il soit habitué aux excentricités de son père, cet ordre brutal fit écarquiller les yeux noirs de Ramsès et lever ses épais sourcils.

— Où ?
— A la Vallée bien sûr, dit Emerson en passant devant lui. Vite !
— Attendez-moi, criai-je en jetant ma broderie.
Sethos sourit en me regardant et se leva aussi.
— Attendez-moi, répétaije à Ramsès parce qu’Emerson avait déjà disparu.

Je me ruai dans le couloir de ma chambre. Mes affaires étaient parfaitement en ordre, comme d’habitude, aussi je fus capable de mettre la main ce dont j’avais besoin sans délai. Mon ombrelle, bien entendu, et deux torches électriques. Je n’avais pas le temps de changer de vêtements, ni même d’attacher ma ceinture d’accessoires. (Il me faut un certain temps pour l’ajuster à cause de certains objets qui se télescopent s’ils ne sont pas correctement alignés.) Espérant ne pas en avoir besoin, je retournai à la hâte au salon où Sethos et Ramsès avaient obéi à mon ordre. Ils m’attendaient.

— Est-ce que cela signifie ce que je pense ? demanda Ramsès.

— Oui. Peutêtre. Nom d’un chien, je n’en sais rien, dis-je, rendue incohérente par la confusion. (Sethos avait parlé d’une attaque des pilleurs de tombes. Est-ce qu’Emerson ne s’était pas référé à un autre groupe ?)

Un beuglement lointaind’Emerson nous poussa à nous dépêcher.

— Il ne veut pas s’introduire dans la tombe, haletai-je en trottinant pour rester au niveau des grandes enjambées de Ramsès. Du moins, je ne le crois pas. Je l’en ai plus ou moins accusé et il a dit… Il a dit quelque chose comme ‘Bien sûr ils vont le faire. Et les autres aussi.’

— Crénom ! dit Ramsès. Comment n’ai-je pas pensé à cela ?

 

Sethos toussota d’une façon très suggestive.

Nous fûmes rapidement à cheval — et en route. Je devais avoir une allure pittoresque à califourchon avec mes jupes relevées sur les genoux et tous mes cheveux épars, mes épingles étant tombées. Je ne laissai pas ces inconvénients me distraire, parce que j’étais préoccupée de ce que nous allions trouver.

Je n’avais pas pensé à cela non plus, et j’aurais du le faire. Bien entendu, Carter et son employeur comptaient retourner dans la tombe sous le couvert de l’obscurité pour entrer en fraude dans la chambre au trésor. Savoir s’ils en avaient ou non le droit était un autre débat. Selon les rigides standards d’Emerson, personne n’aurait mis un pied à l’intérieur avant que chaque angle n’ait été photographié et que toutes les précautions n’aient été prises pour ne pas endommager les objets. Cependant, je pouvais comprendre pourquoi Carter et Carnarvonviolaient ainsi l’esprit, sinon la lettre, de leur concession. Peu d’archéologues auraient résisté.

Et ils pouvaient ne pas être les seuls. A l’heure actuelle, chaque homme de Gourna avait entendu le mot magique ‘or’. En effet, Cyrus l’avait appris plus tôt ce même jour. Cette nuit serait leur meilleure chance d’agir. Il n’y avait rien pour éviter une effraction, sauf une grille en bois et une simple épaisseur de blocs de pierre. Un pilleur de tombe expérimenté, comme l’étaient la plupart des hommes de Gourna, viendrait à bout des deux en un quart d’heure.

Ramsès ralentit Risha et vint se placer à côté de moi.
— Allez-vous bien, Mère ?
— Howard a surement laissé des gardes, dis-je avec une grande inspiration.

Ramsès haussa les épaules. Le sens était clair, du moins pour sa mère qui était habituée à ses manières taciturnes. Si on leur offrait une part du trésor, peu d’hommes resteraient fidèles à leur devoir — surtout ceux qui étaient rémunérés quelques piastres par jour.

Quand la Vallée était fermée aux tour istes, la barrière de l’entrée était close. Elle était actuellement grande ouverte et le parc aux ânes, qui aurait dû être vide contenait plusieurs ânes et chevaux. La théorie d’Emerson se confirmait. Avec un véhément juron, il se précipita vers l’ouverture.

La lune n’était qu’un pâle croissant, mais les brillantes étoiles d’Egypte donnaient une lueur fantomatique. J’avais enlevé mes ballerines du soir à talons, aussi ma progression était silencieuse (et sacrément douloureuse.) Ramsès était à ma droite, marchant aussi légèrement qu’un chat. Sethos, qui me tenait poliment le bras gauche, faisait un petit peu plus de bruit. Pourquoi nous donnions-nous la peine d’avancer doucement, je me le demande, parce que le pas de course d’Emerson loin devant nous claquaitcomme les sabots d’une charge de taureau. Il y eut une bruyante collision, suivie des rugissements inarticulés d’Emerson mêlés à des cris haut-perchés.

Mon propre cri fut plus aigu. Je venais de marcher sur un caillou pointu. Sautillant et trébuchant, je poussai Ramsès en avant.

— Vite ! Votre père a des ennuis.
— Allez-y, dit calmement Sethos. Je vais rester avec elle.
Son bras entoura ma taille et me soutint.

Autour d’un éperon rocheux, nous découvrîmes une scène épouvantable. La tombe de Toutankhamon s’ouvrait devant nous, sur le côté droit du passage. De son entrée provenait une faible lueur. Une forme couinante et agitée remplissait l’espace en haut des marches. Je distinguai enfin la puissante silhouette d’Emerson, dressé comme Hercule dans la bagarre, qui maintenait d’une seule main une autre forme plus mince qui couinait toujours.

— Désolé d’avoir été un peu long, Peabody, dit-il d’un ton d’excuse. Ce bâtard avait un couteau. J’espère que vous n’étiez pas inquiète.

 

— Ramsès ! hurlai-je. Où êtes-vous ?

 

— Ici, Mère, dit-il en émergeant des ombres noires près de la tombe, en maintenant un autre vaurien gesticulant. Je crains que Deib n’ait filé. C’est un homme plutôt agile.

 

— Ah, dis-je, soulagée de voir mon mari et mon fils saufs. Les ibn Simsah.

 

— Ils étaient cachés dans les rochers au-dessus de la tombe, dit Emerson en secouant son captif dont la tête virevolta.

— Où sont les gardes ? demandai-je.
— Aucune importance, dit Emerson. Ce que je veux savoir est…

La lueur qui provenait l’intérieur de la tombe devint plus forte, annonçant l’arrivée d’Howard Carter, torche à la main. Ce faisceau oscillant illumina les combattants figés d’une lueur théâtrale : Emerson échevelé et furieux, son captif encore plus échevelé, la robe déchirée, le turban arraché. Je reconnus le visage couturé de Farhat, le plus âgé et le plus vicieux des ibn Simsah. Il avait compris qui le retenait, et il avait cessé de se débattre.

Le visage d’Howard fut un masque de complet ahurissement.
— Que diable s’est-il passé ici ? demanda-t-il.

— Votre air bravache ne vous mènera nulle part, Carter, grogna Emerson. Que diable faites-vous ici ?

 

— J’ai parfaitement le droit d’y être, dit Howard en se raidissant.

— Cela reste à prouver, dit Emerson. Je suppose que les autres conspirateurs sont dans la chambre funéraire ? Ditesleur de remonter. C’en est assez. Espèce de satané crétin, ne vous est-il pas venu à l’idée que vous risquiez non seulement votre réputation professionnelle mais aussi la sécurité de votre employeur ? Ces hommes vous attendaient, et ils ne sont pas connus pour leur bienveillance.

Lord Carnarvon et lady Evelyn arrivèrent à temps pour entendre la fin de ce discours. Ils étaient suivis par le dernier conspirateur, Pecky Callender.

 

— Ecoutez, Emerson… haleta-t-il.

— Non, voyez plutôt, dit Emerson en se tournant vers lui. Voyez Farhat ibn Simsah pour être précis. A ce que vous en savez, il pourrait y avoir un voleur avide caché derrière chaque rocher de la Vallée. Vous n’auriez jamais dû revenir ici sans une douzaine de gardes. Mais, bien entendu, vous ne vouliez pas de témoins à votre petite intrusion illégale.

Lord Carnarvon avait repris son souffle. Il se redressa de toute sa taille et leva le nez vers Emerson, d’une façon toute aristocratique.

 

— Je ne peux pas dire que j’apprécie le ton que vous employez, professeur, ditil d’un ton traînant.

— Je peux dire que je m’en contrefiche, hurla Emerson.
— Emerson, murmurai-je.
Ma tentative de l’apaiser n’eut aucun effet. Il était dans une rage indescriptible.

— Je suppose que vous avez enlevé assez de blocs de pierre pour pouvoir entrer dans la chambre funéraire ? Combien de dommages avez-vous causés — et qu’avez-vous emporté ? — Vous n’avez aucun droit de m’interroger, monsieur, dit Carnarvon en offrant la main à sa fille. Je vous souhaite le bonsoir.

 

Emerson tendit un doigt accusateur vers le vieux gentleman et sa voix sonore roula comme celle d’un dieu en colère.

 

— Vos poches sont bien gonflées, lord Carnarvon !

Ramsès et moi réussîmes à l’arrêter avant qu’il ne se lançât à la poursui te de Carnarvon, qui se sauvait aussi vite que sa dignité le lui permettait. Je ne croyais pas vraiment qu’Emerson aurait porté la main sur lui, ce qui nous aurait causé pas mal d’ennuis, mais les dommages étaient déjà importants. Une fois à bonne distance, Carnarvon se retourna :

— Vous serez désormais persona non grata ici, professeur. Restez loin de ma tombe. Et n’attendez plus rien de ma bienveillance désormais.

 

Il s’éloigna, suivi de Carter et Callender — et des véhéments jurons d’Emerson. — Bravo, beau résultat, dis-je en relâchant ma prise sur lui. Nous ne serons plus jamais autorisés à approcher de cette tombe.

 

Ses petites crises avaient en général le don de calmer Emerson. Découvrant ses larges dents dans un sourire jovial, il dit :

— Dans ce cas, nous ferions aussi bien de profiter le plus possible de la présente opportunité. ***

Nous laissâmes les frères ibn Simsah attachés avec des bandes coupées sur leurs propres vêtements, après leur avoir confisqué divers objets pointus. Dans sa confusion (et je crois aussi sa culpabilité) Howard avait même oublié de refermer la grille de bois. Tandis que nous avancions dans le corridor, je dis :

— Vous n’auriez pas dû injurier lors Carnarvon, Emerson.
— Bah, dit-il. Il ne pouvait déjà plus me supporter.

— Vousl’avez menacé de tout, depuis mourir de la petite vérole jusqu’à être poursuivi par les démons dans l’au-delà.

 

Emerson poussa un grognement, non pas causé par le remord mais parce qu’il apercevait dans la lueur de sa lampe, un trou béant d’un mètre carré, et le sommet d’une porte close.

— Vous vous attendiez bien à cela, dit la voix calme de Sethos derrière nous.
— J’espérais m’être trompé, grommela Emerson.
— Soyez honnête, dit son frère. Combien d’archéologues auraient résisté ?
— Je ne veux pas de sermons de votre part, dit Emerson.
Il passa sa torche dans l’ouverture et la remua lentement d’un côté à l’autre.

Le contenu entier de la chambre nous apparut, en une série de brèves visions. Il fallait un moment au regard pour séparer les formes étranges et les ombres noires. De grands cercles imbriqués qui devaient être des roues de chariots, trois immenses et luxueux divans funéraires avec de grotesques têtes d’animaux, gisaient d’un bout à l’autre empilés avec d’autres objets. Mais ce qui attirait le regard et le retenait étaient deux statues en bois grandeur nature qui se faisaient face, comme des gardiens, contre le mur de droite, habillées d'un pagne et de sandales d'or, armées d'une massue et d'une longue canne. Leur peau exposée avait été noircie au bitume, tandis que leurs vêtements et bijoux royaux étincelaient d’or. Ils portaient au front, le serpent uraeus royal dressait la tête, prêt à mordre ceux qui menaceraient le roi.

Même l’imperturbable Sethos fut remué. Sur les mains et les genoux, il dit :
— Il y a un contrebas de soixante centimètres.
Puis il se tourna comme s’il voulait se glisser dans le trou. Emerson le retint par le col.

— Il y a déjà eu assez de stupides maladroits qui sont entrés là-dedans. Passez devant, Ramsès. Et attention où vous marchez.

 

— Il me semble que c’est moi la plus petite personne présente, dis-je.

 

— Bon Dieu, Peabody. Si je peux me retenir, vous le pouvez aussi, grogna son mari. Ramsès est aussi agile qu’un chat.

 

— Et lui n’a pas tendance à mettre dans ses poches tout ce qui lui tombe sous la main, dit mon beau-frère — pas tellement sotto voce.

— Est-ce que vous insinueriez que je le ferai ? demandai-je indignée.
— Je parlais d’une autre personne, Amelia, dit Sethos.
— Humph, dit Emerson. Prenez la torche, Ramsès.
Ramsès seglissa prudemment dans l’ouverture et resta un moment devant, à regarder autour de lui.

— Il semble y avoir une ouverture sur le mur du fond, sous l’un des divans funéraires. (Nous le vîmes se baisser pour mieux regarder.) Bon Dieu ! Il y a une autre pièce, qui est elle aussi remplie d’objets incroyables et encore plus en désordre que celle-là.

— Cette marque sur le mur qu’il y a entre les deux statues, dit Emerson. Allez y regarder de plus près.

Ramsès s’avança dans cette direction et s’arrêta, tandis qu e la lueur de sa torche éclairait un coffre peint couvert de scènes miniatures aussi brillantes et précises que celles d’un journal illustré. Ramsès le déplaça minutieusement, le tourna et émit des murmures d’admiration.

— Restreignez, je vous en prie, vos instincts esthétiques, grommela Emerson. Regardez cette marque sur le mur.

La vérité m’apparut. Même la découverte de la seconde pièce remplie de trésors devenait fade en comparaison. Que pouvaient garder les nobles figures des sentinelles sinon le corps du roi lui-même ? Est-ce sa chambre funéraire qui se trouvait derrière ce qui semblait être un mur aveugle ?

— Comme d’habitude, votre instinct ne vous a pas trompé, Père, rapporta Ramsès. Il y a bien une porte, bloquée et enduite, avec des sceaux tout le long. Ils ne sont pas brisés.

 

— Regardez derrière le panier et les autres objets empilés contre le mur, riposta Emerson.

Le panier dont parlait Emerson était un bassin de bonne taille, de forme circulaire au sommet d’une pile de roseaux fanés. Doucement, àl’aide de ses deux mains, Ramsès enleva le panier et repoussa les roseaux de côté.

Ce n’était pas une ouverture, mais même à distance, on pouvait voir que les murs et le sol étaient de nature différente. La couche externe de l’enduit manquait. Il n’y avait pas de mortier entre les pierres ainsi descellées. Il était évident que certaines d’entre elles avaient été enlevées et hâtivement replacées.

— Qu’il soit maudit, rugit Emerson. Carter.
— Comment le savez-vous ? demandai-je. Pourquoi pas les anciens voleurs ?

— Les prêtres auraient enduit à nouveau l’ouverture, dit Emerson. Puisque le dommage est déjà fait, cela donne bonne conscience pour recommencer. Enlevez ces pierres, Ramsès, et regardez ce qu’il y a là-dedans.

Après un moment, Ramsès dit d’une voix étouffée :
— C’est comme un mur d’or pur.

Emerson ne put se retenir plus longtemps. Respirant profondément, il se laissa glisser jusqu’au sol en contrebas, et avança jusqu’au mur du fond. Puisqu’il ne m’avait pas formellement interdit de le faire, je le suivis. En regardant dans le nouvel espace dégagé, je vis ce qui semblait incontestablement un mur d’or, atteignant presque le plafond et ne laissant qu’un petit couloir tout le long.

— Qu’est-ce que c’est ? criai-je.

— Un reliquaire funéraire, dit Emerson à quatre pattes qui le regardait aussi. Vous voyez ces portes ? Et ces sauvages sont allés là aussi, ajouta-til d’un ton passionné. Il y a des traces de pas dans la poussière.

— Alors nous pouvons aussi entrer, dis-je.
— L’ouverture est trop étroite, dit Emerson. Je ne veux pas l’agrandir.

— Emerson, disje d’une voix à peine plus forte qu’un murmure. (Il se retourna et me sourit.) Très bien, Peabody, allez-y.

Aussi soigneusement que laborieusement, je fis quelques pas à l’intérieur de la chambre, qui était d’un niveau inférieur de plusieurs centimètres à la précédente. Devant moi s’élevaient deux grandes portes d’or, ornées de hiéroglyphes sur un décor en faïence bleue. Elles étaient fermées par des verrous de bois.

Je le dis à Emerson qui m’ordonna :
— Ouvrezles. Je ne doute pas que Carter l’ait déjà fait.

Le verrou glissa doucement en arrière et les portes s’écartèrent assez pour me permettre de voir à l’intérieur.

 

— Je n’y arrive pas, haletai-je. Il y a une charpente — dorée — des morceaux de tissu marron, en loques, avec des rosaces d’or cousues…

 

— Un baldaquin, dit Emerson. Le tissu était un drap funéraire. Quoi d’autre ?

 

— Un autre reliquaire, je pense. Il y a différents objets sur le sol — des arcs et des flèches contre les murs… Quelqu’un a dégagé un espace devant les portes du second reliquaire.

 

— Carter, dit Emerson comme un juron. A-t-il ouvert les portes aussi ?

— Je n’arrive pas à voir… Non, Emerson, il ne l’a pas fait. Les portes sont fermées à la manière habituelle, avec des cordes autour des poignées et de la boue sur la serrure. Et scellées — le sceau de la nécropole est intact.

— Il lui reste donc certains scrupules, dit Emerson. Très bien, Peabody, revenez ici et refermez les portes du reliquaire extérieur. Nous devons tout laisser exactement dans l’état où Carter l’avait mis.

— Les murs sont peints, dit Ramsès qui était également sur les mains et les genoux, la tête dressée pour mieux voir. Une procession funéraire, il me semble. Et voici le cartouche de Toutankhamon.

— Alors il est bien là, marmonna Emerson. Toujours là. Dans son cercueil et son sarcophage, dans ses reliquaires, où il repose tout seul dans le noir depuis plus de trois mille ans…

Cet éclair de fantaisie était si peu dans le caractère de mon pragmatique époux que je le regardai avec étonnement. Mais je n’aurais pas dû être étonnée, le côté sensible et poétique de la nature d’Emerson ne s’exprime que rarement, et devant fort peu de personnes — dont je faisais partie.

— Peut-être estil avec les Dieux qu’il vénérait, dis-je doucement.

 

— Humph, dit Emerson. Quels dieux ? Ceux dont le panthéon égyptien détient une telle multitude, ou l’unique Aton dans la foi duquel il a été élevé ? Ne dites pas d’inepties, Peabody. Les humeurs poétiques d’Emerson ne duraient jamais longtemps.

La chambre funéraire contenait une autre surprise — une ouverture rectangulaire près du coin le plus éloigné, ouvrant sur une quatrième pièce remplie, comme les deux précédentes, d’un fabuleux entassement d’objets. La vue et l’esprit en étaient tellement frappés que je ne peux me rappeler que deux d’entre eux : une statue d’Anubis étendu et, derrière elle, un coffre d’or avec une exquise statuette de déesse qui étendait des bras protecteurs à son côté.

— Ce doit être un coffre canope, disje tandis qu’Emerson m’aidait à me relever. Je n’ai vu qu’une seule statue — la chose la plus merveilleuse…

 

J’avais complètement oublié Sethos, mais pas Ramsès. Il surveillait son oncle tandis que se dernier se déplaçait doucement à travers la première chambre.

— Regardez ceci, dit Sethos.
— N’y touchez pas, aboya Ramsès.

— C’était déjà ouvert, précisa Sethos en désignant un petit reliquaire d’or. Voici d’où provenait votre statuette de l’an passé.

— Mon Dieu, je crois que vous avez raison, s’écria Ramsès. (L’intérieur de la boîte était vide sauf un piédestal en bois sur la base duquel se trouvait le cartouche de Toutankhamon.) Il y a la place pour une autre statue juste à côté. Rappelez-vous la confession du voleur — qui disait que son complice avait pris la statue de la reine.

— Assez, dit Emerson d’une voix atone, tandis que ses épaules se voutaient.

Bien entendu, je comprenais son malaise. Je ressentais aussi un sentiment de profanation, à cette intrusion dans un domaine où nous n’avions aucun droit d’être. Noyées d’obscurité, les têtes monstrueuses des divans funéraires semblaient à tout moment prêtes à se tourner de façon menaçante vers les intrus. Des particules de poussière voltigeaient dans la lumière des lampes, et de temps en temps nous entendions un son étouffé comme un soupir — un son de triste augure parce qu’il signifiait la chute d’un éclat d’or ou d’un morceau de tissu dérangé par l’arrivée d’air dans la pièce si longtemps confinée.

Suivant les ordres de son père, Ramsès replaça les pierres qu’il avait enlevées de l’entrée de la chambre funéraire. Je tenais la torche et je n’ai pas honte d’admettre que ma main n’était pas très ferme. Comme je regardai autour de moi, la lumière fit étinceler les yeux des serpents uraeus sur les fronts royaux des statues, et ils semblèrent ainsi animés d’un regard vivant et hostile.

Doucement, dans un état d’incrédulité rêveuse, nous revînmes sur nos pas dans le couloir, et les escaliers. Je n’avais pas réalisé combien l’air de la chambre avait été confiné et poussiéreux avant de retrouver l’air frais contre mon visage. Personne ne parla. Le souvenir de ce que nous avions vu nous laissait tous sans voix. La tombe avait été pillée dans l’Antiquité, mais il en restait assez pour en faire une découverte unique — la première tombe royale qui conservait l’essentiel de ses fournitures funéraires intactes.

Emerson était en tête, Sethos et Ramsès derrière moi. Le soudain hurlement de mon époux me fit sursauter, je reculai en écrasant le pied de Ramsès qui poussa un grognement de douleur et perdit l’équilibre. En jurant, Sethos bouscula Ramsès qui me poussa et nous trébuchâmes tous au sommet des marches.

— Quoi encore ? demandaije hors d’haleine Est-ce que les ibn Simsah se sont libérés ?

Au début, je crus que qu’ils l’avaient fait parce qu’Emerson tenait une forme sombre qu’il secouait comme un terrier qui aurait accroché un rat. Puis je vis les deux misérables toujours attachés et j’entendis une voix plaintive et étouffée :

— C’est bon, j’abandonne. Je vous en prie, professeur…
Il dut se mordre la langue parce que sa plainte se termina par un cri aigu.

J’avais reconnu la voix, même déformée par la douleur et le manque d’oxygène. Elle avait perdu l’accent irlandais outrancier qui la caractérisait d’ordinaire.

 

— Kevin ? m’écriai-je. Kevin O’Connell ? Par le diable, que faites-vous ici ? Je croyais que vous étiez toujours à Londres.

— Mais quel langage, Mrs E. ! répondit-il, son accent irlandais brutalement revenu. (Emerson avait cessé de le secouer et il était à nouveau lui-même.) Où voudriez-vous que soit un journaliste sinon sur la scène de ce qui pourrait être la plus fantastique découverte de l’année, sinon de la décennie, sinon…

Emerson le serra une dernière fois, et le rejeta. Kevin s’étala par terre où il décida fort sagement de rester. Les ibn Simsah roulèrent sur eux-mêmes pour lui faire de la place, et le regardèrent en écarquillant les yeux. Emerson prit une profonde inspiration mais, avant qu’il ne puisse exprimer sa colère, la voix de Ramsès s’éleva non loin. Je me retournai. Il n’était plus derrière moi.

— Père. Il y en a un autre.
— Encore un foutu journaliste ? rugit Emerson.

— Mieux que cela, dit Ramsès en se surgissant de derrière un mur bas en poussant un individu à se redresser.

Son identification fut aisée. La lumière d’argent d es étoiles éclairait une épaisse chevelure blanche. — Mon Dieu, m’écriai-je. C’est sir Malcolm. Mais que faites-vous…

— Ne demandez rien, dit Emerson d’une voix un peu étranglée. La question devient par trop répétitive. Il y en a combien d’autres qui traînent par ici ? Sortez et montrez-vous tous, qui que vous soyez.

Son intonation marquait une menace indiscutable qui eut un résultat immédiat. Avec une toux d’excuse et un juron, deux autres formes émergèrent des ombres près de la tombe 55, de l’autre côté du passage.

— Jumana ? m’exclamai-je en reconnaissant la voix de la fille. Et Bertie ?
— Il m’a suivie, dit-elle avec un regard furieux envers lui.

— Et— qu’est-ce— qui— vous— a— poussés— à— venir— ici ? demanda Emerson en prononçant chaque mot très lentement.

 

— J’essayais juste de la retenir, dit Bertie en reculant un peu.

— Ca va, lui ditelle d’un ton impatient. (Elle redressa ses minces épaules et sourit à Emerson.) Nous avons été poussés par la même chose que vous, professeur, du moins je le suppose. Par la fièvre archéologique.

— Et vous aviez l’intention de vous faufiler dans la tombe cette nuit, demanda-t-il de la même voix de sinistre augure.

— Je pense que c’est ce tout le monde voulait faire, répondit Jumana nullement déconcertée. Cette nuit, alors que c’était enfin ouvert. J’étais certaine que je pourrais persuader les gardes de me laisser entrer.

Elle repoussa ses longs cheveux noirs de son front en un mouvement d’une coquetterie exagérée. Je reconnaissais ce geste. Bertie n’était pas le seul homme de Louxor qui s’était entiché de ses formes aguichantes et de son joli visage.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’il n’y ait aucun garde, continua Jumana. C’était un vrai coup de chance. Ou du moins cela l’aurait été si Bertie ne m’avait pas retenue.

 

— Et si je ne l’avais pas fait, répondit Bertie aiguillonné, vous vous seriez précipitée dans les bras des ibn Simsah.

 

Sir Malcolm essayait d’échapper à la poigne de Ramsès.

 

— Bonsoir, miss… Jumana, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore eu le plaisir de vous rencontrer, mais j’espère pouvoir développer…

 

— Ca suffit, cria Emerson en agitant les poings. Arrêtez immédiatement ! Ce n’est pas une réunion mondaine.

— Et en voici un autre, dit Sethos en apparaissant à son tour. Il s’adressa dans un arabe courant à la craintive créature qui l’accompagnait : N’ayez aucune crainte, mon ami, je sais que vous n’êtes là que parce que votre maître vous l’a ordonné. Nous ne vous voulons aucun mal.

L’infortuné domestique tomba à genoux et essaya d’embrasser la main de Sethos, qui le repoussa. — Ne vous agenouillez que devant Dieu. Et certainement pas devant cette ordure, ajouta-t-il en anglais à l’attention de sir Malcolm.

Emerson avait à l’évidence un dilemme, il essayait de déterminer qui il allait injurier en premier. Sir Malcolm trancha pour lui, en s’arrachant de la prise de Ramsès. Il commença à remettre de l’ordre dans ses vêtements dérangés :

— J’oublierai cette attaque injustifiée de votre fils… commença-t-il.
— C’est satanément aimable à vous, dit Emerson de la même voix traînante d’homme bien-né. J’espère que vous ne comptez pas en échange que j’oublierai votre intrusion illégale et tout aussi injustifiée.

Kevin, qui avait écouté avec beaucoup d’intérêt, se lissa rapidement les cheveux et chercha dans la poche de poitrine de sa veste.

— Je ne le ferai pas si j’étais vous, l’avertis-je sévèrement.
Kevin me sourit sans aucun repentir, mais il remit le petit carnet dans sa poche.

— S’il s’agit d’une intrusion illégale pour moi, dit sir Malcolm, qu’en est-il pour vous ? J’ai entendu ce que lord Carnarvon vous a dit en début de soirée. Nous sommes dans le même bateau maintenant, professeur, et ce serait autant votre intérêt que le mien que nous parvenions à un accord.

Emerson me regarda et continua sur un ton de conversation normal :

— Cet individu est-il décidé à me pousser à la violence ? Un homme moins tolérant aurait perdu patience depuis longtemps. Tous ceux qui sont ici n’ont rien à y faire, tous ceux qui devraient être ici, n’y sont pas. Crénom, la situation tourne vraiment à la farce. Je commence à me demander…

— Je vous en prie, Emerson, ne commencez pas, dis-je tout en dirigeant un regard sévère vers Sethos qui avait une main devant la bouche pour tenter de dissimuler son rire. Laissez-moi ajouter une touche de bon sens. Kevin, vous allez venir avec nous, Jumana et Bertie aussi.

— Oh, mais je n’ai pas vu la tombe, cria Jumana. Vous ne voudriez pas être si cruels après le mal que je me suis donné ? Je vous en prie, professeur…

 

— Hum, dit Emerson, complètement déboussolé par la plaidoirie. (Il devenait une vraie loque dès qu’une femme était concernée.) Et bien…

— Elle ne mérite pas d’être récompensée pour son comportement insensé ! s’exclama Bertie. C’était très précisément ce que je m’apprêtais à dire.

— Un coup d’œil rapide ne fera pas de mal, disje. Allez avec elle, Ramsès. Juste un coup d’œil et vous revenez tout de suite.

— Dans ce cas… commença Kevin gaiement.
— Si elle y va… dit en même temps sir Malcolm.
— Non ! criai-je. Mon Dieu, quelle effronterie !

— Allons, Peabody, restez calme, dit Emerson. Je suis le seul autorisé à agir ainsi, sir Malcolm, et je vous conseille de partir immédiatement. Je ne peux pas toujours contrôler Mrs Emerson quand elle est dans cet état.

— Très bien, dit l’autre avec une humilité soudaine.
Je dus respirer à plusieurs reprises avant de retrouver mon calme.

— Ne vous imaginez pas que vous allez pouvoir vous attarder, sir Malcolm, dis-je. La tombe sera dorénavant gardée.

— Je suis tout à fait disposé à m’en charger, dit Sethos.
— Je n’en doute pas, marmonna Emerson. Restez si vous voulez. Avec moi.

Bien entendu, Bertie avait descendu les marches derrière Ramsès et Jumana. Ils revinrent alors, les deux hommes plus ou moins traînant la fille entre eux deux.

 

— Ce n’était pas assez, haleta-telle. Il y avait tellement de… Je veux encore… Bertie ! Lâchez- moi tout de suite !

— Oh, non, certainement pas, dit-il. Jumana, ne me poussez pas trop loin. Et arrêtez ça, ajouta-t-il avec un sourire involontaire tandis qu’elle s’appuyait contre lui avec de grands yeux implorants. Vous avez obtenu ce que vous vouliez — et avant Suzanne. Je crois que c’en est assez.

Jumana se mit à glousser. Emerson soupira.

 

— Jumana, vous allez rentrer directement à la maison, dit-il. Immédiatement. Avec Bertie. Et ne l’ennuyez pas pour tenter le faire revenir…

 

— Et ne jurez pas contre lui, dis-je.

 

— Et ne jurez pas contre lui, répéta Emerson un peu perdu. Hum — J’espère que j’ai été clair, Jumana ?

— Oui, monsieur. Je rentre directement et je ne jure pas contre Bertie.
— Bien. Ramsès, ramenez votre mère et ce — hum — journaliste à la maison. — Et eux ? demandai-je en touchant du pied un des ibn Simsah.

— Oh, je vous en prie, Sitt, gémit-il. Laissez-nous partir. Nous regrettons. Nous ne le ferons plus. Ne laissez pas les chacals nous dévorer.

— C’est une idée tentante, dit Emerson en se grattant le menton. Mais hélas contre nos principes. Détachez-les, Ramsès. Nous savons où les retrouver si nous le voulons. Pour le moment, ils ne font que nous gêner. Vous aussi, sir Malcolm. Fichez le camp.

Finalement, ce fut Ramsès qui resta avec son père, et Sethos qui me raccompagna (ainsi que Kevin) jusqu’au parc aux ânes où nous avions laissé nos chevaux. Sir Malcolm était déjà reparti avec, je le suppose, son infortuné domestique qui courait à ses côtés. Jumana et Bertie qui étaient venus à pied rentraient de la même façon. J’avais administré à la fille un de mes petits sermons et ainsi j’étais certaine qu’elle ferait ce qu’on lui avait dit de faire. Tandis que nous repartions, je pouvais les entendre, Bertie et elle, se chamailler à voix haute mais je dois lui accorder qu’elle ne jurait pas contre lui.

Kevin nous avait suivis sans discuter. Il connaissait suffisamment bien Emerson pour savoir qu’il était inutile d’essayer de négocier avec lui.

 

— Un whisky soda ferait certainement mon affaire dit-il avec entrain.

 

— N’y comptez pas, dis-je. Depuis des années, vous et le Daily Yell me causez vraiment beaucoup trop d’ennuis, Kevin.

 

— Mais, m’dame, rappelez-vous toutes les fois où je me suis trouvé être un véritable ami quand vous aviez besoin d’aide, dit-il — et sa voix était aussi caressante que celle d’un ténor irlandais. — Nous verrons si l’amitié primera sur le journalisme en cette circonstance. Vous resterez coupable jusqu’à ce que vous ayez prouvé votre innocence.

Je dois confesser à mes lecteurs que je ne relatai pas avant plusieurs jours dans mon journal les évènements que j’ai précédemment décrits. J’affirme cependant la véracité de mon récit. C’était une nuit dont on se souvient, l’une des plus inoubliables de ma vie. Jusqu’ici les excavations de tombes royales n’avaient révélé que des morceaux cassés ou des restes d’équipements funéraires, terriblement tentateurs par leur exquise originalité. La tombe de Tetisheri que nous avions découverte jadis n’était qu’une seconde sépulture. Cette tombe serait la première à contenir la majorité des équipements d’origine du roi, et la plupart in situ. L’imagination avait souvent recréé les images mirifiques de ce qu’une tombe avait autrefois pu être. Cette fois, c’était la réalité.

La seule d’entre nous à avoir dormi une nuit entière avait été Nefret, et quand elle et Ramsès nous rejoignirent le lendemain suivant au petitdéjeuner, ses yeux bleus brillaient d’indignation. A l’expression penaude de mon fils, je déduisis qu’il avait dû recevoir le premier jet de ses reproches, mais il en restait largement assez pour moi et Emerson. Au lieu de répondre à l’accueil amical de Kevin, elle se tourna vers lui et le regarda d’un œil noir.

— Pourquoi cet homme est-il encore là ? demanda-telle. Pourquoi ne l’avez vous pas envoyé paître ?

Kevin essaya de prendre l’air blessé. Ses cheveux carotte s’étaient striés de mèches grises et de fines rides entouraient ses yeux bleus, mais ses tâches de rousseur étaient aussi exubérantes que naguère.

— Je n’ai rien fait du tout, protesta-til. Notre vieille amitié…

 

— Nous l’enverrons paître dès qu’il vous aura répété à tous ce qu’il m’a dit la nuit dernière, dis- je. C’est assez important, je pense que vous en conviendrez. Que vous a raconté Ramsès, Nefret ? — Juste une partie, ditelle en transférant son œil noir de Kevin à l’assiette d’œufs que Fatima venait de poser devant elle. Je ne suis réveillée que depuis une demi-heure.

 

— Et elle m’a insulté la plupart du temps, dit Ramsès. Comme je le lui ai expliqué, nous ne savions pas en quittant la maison où cela nous mènerait. Je n’avais pas le temps…

— Ne perdons pas de temps à d’inutiles récriminations, coupai-je. Nous allons convenir des faits suivants : d’abord, nous ne mentionnerons à personne l’intrusion illicite de Carter et Carnarvon dans la tombe. Nous y sommes allés parce que nous craignions une tentative de vol et nous avons découvert les frères ibn Simsah. Emerson et Ramsès ont monté la garde pour éviter d’autres ennuis jusqu’à l’arrivée du raïs Girigar au matin.

— Vous voulez donc mentir ? demanda Nefret.

— Je ne travestis jamais la vérité à moins que cela ne soit absolument nécessaire, Nefret. Dans certains cas, il est plus simple d’omettre certains détails. Carter et Carnarvon n’avaient aucun droit d’entrer dans la tombe mais les Ecritures nous demandent de ne pas juger nos semblables. C’est à leurs propres consciences de déterminer ce qu’ils devront confesser.

— Je déteste que vous citiez cette maudite Bible, gronda Emerson. Je n’ai pas l’intention de dénoncer Carter, mais qu’en est-il de lui ? demanda-t-il en agitant vers Kevin sa fourchette — où était empalé un morceau d’œuf.

— Il ne dira rien s’il veut rester dans les bonnes grâces de Carnarvon, dit Ramsès.

— C’est exact, dit Kevin en essuyant l’œuf qui constellait sa cravate. De toute façon, je risquerais d’être poursuivi pour diffamation si vous tous refusiez de me soutenir. Ils ne peuvent m’accuser de rien d’autre que d’avoir été dans la Vallée en dehors des heures ouvrables. Je ne suis jamais entré dans la tombe.

— C’est la même chose pour sir Malcolm, je le crains, dis-je d’un ton de regret. Quelles qu’aient été ses intentions, il n’a commis aucun acte qui puisse être considéré comme une intrusion illégale. Revenonsen au sujet. Kevin a admis que les rumeurs d’une grande découverte avaient circulé dans les milieux archéologiques et journalistiques depuis des semaines. Apparemment, lord Carnarvon a parlé à plusieurs amis du télégramme de Howard dès qu’il l’a reçu, et bien entendu, ils en ont parlé autour d’eux. Quand Kevin a appris qu'Arthur Merton, du Times, avait réservé son passage pour l’Egypte, il a pris le bateau suivant. Vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

— Tous les autres journalistes vont suivre, s’ils ne sont pas déjà dans la Vallée, s’exclama Nefret. — Y compris Margaret Minton, dit Kevin, dont l’aimable physionomie avait un air de menace. Ça n’a pas pris longtemps pour qu’ils débarquent, et rien ne l’arrêtera pour me damer le pion.

Je ne fus pas la seule à me tourner involontairement vers Sethos. Aucun muscle ne se crispa sur son visage. Il avait, bien entendu, anticipé cette éventualité et compris ce que cela signifiait pour lui personnellement.

— Elle prétend être une vieille amie à vous, continuait Kevin qui ne pouvait, bien entendu, pas connaître les liens qui unissaient la dame à « Anthony Bissinghurst ». Ditesmoi, vous n’allez rien lui raconter, n’est-ce pas ? Je vous connais depuis bien plus longtemps qu’elle !

— Nous n’allons rien raconter à personne, y compris à vous, dit Emerson. Avez-vous terminé votre petitdéjeuner ? C’est plus que vous ne méritiez. Fichez le camp.

 

— Le bureau du télégraphe doit être ouvert maintenant dit Kevin en se levant avec vivacité. Je passerai le premier, gloussa-t-il, même avant Merton.

 

— Si vous écrivez quoi que ce soit sur moi ou Mrs Emerson, j’aurai votre peau, hurla Emerson à la silhouette qui s’éloignait.

 

— Il ne s’y risquera pas, dis-je. Il espère encore notre appui. En fait, je ne vois même pas sur quoi il compte écrire. Il n’est pas entré dans la tombe.

 

— Il n’a pas besoin de faits réels, grommela Emerson. Il va inventer un paquet d’inepties et remplir le reste avec des insinuations.

 

Sethos s’essuya les lèvres avec sa serviette et la posa soigneusement sur la table. — Je regrette de devoir introduire mes petits soucis personnels dans cette conversation, dit-il, mais l’un de vous a-t-il réfléchi à ce qui pouvait arriver si Margaret venait ici ?

 

— Elle nous harcèlerait pour obtenir des informations, grogna Emerson — puis son expression changea : Oh. Bon Dieu ! Vous voulez dire…

 

— Son arrivée peut réveiller les soupçons de ceux qui savent qu’elle est l’épouse de leur proie, disje. Nous n’avons plus subi de surveillance ces derniers temps, mais cela peut ne pas durer. — Enfer et damnation, dit Nefret qui pensait à ses enfants. Pouvons-nous nous débarrasser d’elle ?

 

— Comment ? demanda Ramsès. Toute tentative de la contacter ne ferait qu’éveiller un intérêt que nous souhaitons éviter à tout prix.

 

Je regardaiSethos dont les yeux étaient fixés sur le visage inquiet de Nefret. Je savais, comme s’il avait parlé à haute voix, ce qu’il avait l’intention de faire.

 

***

Les jours suivants, je gardai un œil attentif sur mon beau -frère bien que, pour être honnête, je n’avais pas encore décidé que je ferais s’il tentait un départ ostensible. Je suspectais qu’il était lui- même tiraillé. Ayant décidé de se jeter dans la gueule du loup pour l’écarter de nous, il n’était cependant pas trop pressé de le faire. Il y avait aussi le risque que même ce sacrifice ne nous sauve pas si ses poursuivants pensaient que nous avions gardé une copie de leur mystérieux document. Ramsès avait recommencé à y travailler, comprenant, comme Sethos l’avait fait, que son décryptage pourrait apporter une réponse à nos problèmes.

Tous les autres étaient totalement préoccupés par la nouvelle tombe. Le jour qui suivit notre petite aventure, le mur fut enlevé et Carter entra dans la chambre funéraire pour — ainsi qu’il le prétendit — la première fois. Ni lui ni Carnarvon n’avaient admis leur intrusion illégale. Inexplicablement, Rex Engelbach refusa d’y assister et envoya son assistant Ibrahim à sa place. Les bateliers étaient fort occupés à faire traverser les touristes jusqu’à la rive ouest. Nous savions d’après nos propres expériences qu’Howard devait être envahi de requêtes de gens qui voulaient voir la tombe. En premier lieu, bien sûr, venaient les visites officielles des fonctionnaires du gouvernement et du département des Antiquités.

Nous n’étions inclus dans aucune de ces occasions. C’était une éviction volontaire, surtout que Merton du Times fut parmi le second groupe des visiteurs — le seul journaliste à être ainsi favorisé. Je crois que les malédictions de Kevin furent entendues à travers toute la Vallée.

Nous recevions toutes les nouvelles de Daoud, sorties de presse si on peut dire. Emerson ne s’approchait plus de la Vallée Est. Il était trop fier pour mendier des faveurs. Je ne l’étais pas autant mais il refusait de m’autoriser à faire des ouvertures, ou qui que ce soit d’autre y compris Nefret qui avait pourtant un don avec les messieurs. Au contraire, Emerson nous poussait à retourner au travail dans la Vallée Ouest avec une ferveur qui égalait son précédent désintérêt.

— Il craint que Carnarvon ne nous éjecte bientôt d’ici, dit Cyrus.

Avec Bertie et Jumana, nous prenions un peu de repos à l’ombre d’un abri que j’avais fait ériger. Il faisait très chaud et nous avions travaillé dur toute la matinée. Cyrus essuya sa barbiche qui, comme tout le reste de sa personne, était humide de transpiration, puis il accepta un verre de thé glacé.

— Que diable Emerson a-til dit à sa Seigneurie ? J’ai entendu une douzaine de versions, chacune pire que la précédente.

— C’est bien ce que je craignais, soupirai-je. Mon Dieu, cet endroit est vraiment un nid de commérages ! Ce n’était qu’un discours caractéristique d’Emerson, Cyrus, complété par quelques malédictions. Personne ne peut reprocher à Carnarvon d’en avoir pris ombrage — surtout en considérant le fait que les accusations d’Emerson étaient probablement exactes.

— On dit que le professeur a accusé Mr Carter et les autres d’avoir volé des bijoux dans la tombe, annonça Jumana.

— Oh ! Ils n’auraient jamais fait cela ! protesta Bertie dont l’honnête visage était tout troublé. — Vous êtes tellement naïf, Bertie, dit Jumana en secouant la tête.

Bertie s’empourpra mais, avant qu’il ne puisse répondre, Emerson apparut à l’entrée de la tombe d’Ay, les poings sur les hanches, le front menaçant.

 

— Qu’est-ce que vous fichez là ? hurla-t-il. Retournez travailler. Bertie, vous pouvez commencer à prendre les mesures de la chambre funéraire.

 

Les autres s’étaient déjà relevés d’un bond. Je n’avais pas terminé mon thé, aussi je demeurai assise.

 

— Avez-vous fini de dégager le sol ? criai-je.

 

— Est-ce que vous comptez que je transporte le couvercle de ce sarcophage à moi tout seul ? C’était une plainte parfaitement injustifiée parce qu’il avait lui-même envoyé les hommes se reposer, mais Cyrus s’écria :

 

— Je viens. Je viens tout de suite. (Et il s’éloigna rapidement.)

Je terminai ma dernière gorgée de thé et rendis ma tasse avec un hochement de tête de remerciement à l’excellent domestique de Cyrus qui était chargé des rafraîchissements. Je ne pensais pas que lord Carnarvon irait réellement jusqu’à nous évincer — alors que Mr Lacau avait confirmé nos droits à rester dans la Vallée Ouest — mais j’étais très irritée que quelqu’un ait répandu le bruit des malédictions d’Emerson. Carter et Carnarvon n’auraient pas osé le faire, puisqu’ils auraient aussi dû admettre être entrés illégalement dans la tombe. Nous ne pouvions pas les accuser sans devoir admettre notre propre présence, même si nous avions été mieux disposés qu’eux à nous conduire honorablement. Les autres personnes susceptibles d’avoir entendu la querelle étaient les pilleurs de tombes, sir Malcolm, et peutêtre Kevin O’Connell, Bertie et Jumana…

Certains d’entres deux pouvaient s’être montrés incapables de tenir leurs langues et pour ce que nous en savions, il y avait eu d’autres spectateurs. Et puis, les rumeurs n’étaient qu’informelles — et donc contestables.

Ces derniers temps, nous étions très sollicités par des visiteurs qui présumaient (comme toute personne raisonnable le ferait) que nous faisions partie des amis intimes d’Howard. Quand nous désavouions toute connaissance spécifique ou influence particulière, quelques-uns refusaient de nous croire et d’autres essayaient de nous acheter. Furieux, Emerson envoya Wasim occuper son ancien poste dans la maison de gardien, armé de son antique fusil.

Au milieu de cette affluence, tous les membres de l’équipe du Metropolitan Museum brillaient par leur absence. Ils avaient été de nos amis depuis des années et je fus incapable de comprendre leur désertion avant que Ramsès ne m’offre une explication :

— Carter leur a demandé de l’aider. Il a grand besoin de toutes les expertises professionnelles possibles, et il a gardé de bonnes relations avec le Met au cours des années.

 

— De bonnes relations ? Bah, dit Emerson. Il leur a vendu des antiquités.

— Ils avaient les moyens de les payer, dit Ramsès avec équanimité. Et après tout, Carter est un marchand. Il est certain que le Metropolitan espère une partie des objets en contrepartie de son aide. Je ne suis pas surpris qu’ils nous évitent s’ils nous savent en défaveur auprès de Carnarvon.

Il était venu prendre le thé directement en sortant de la pièce de travail où il avait été enfermé presque tout l’après-midi. Emerson, qui avait fait la tête presque tout l’après-midi, hocha la tête d’un air morose.

— Ils auront ainsi tous les experts dont ils ont besoin, admit-il. Barton pour les photographies, Hauser et Hall comme dessinateurs. On dit… (Il eut une grimace amère en réalisant qu’il en était réduit à répéter des rumeurs.) On dit que Breasted a été appelé pour les transcriptions.

— Votre vieux professeur, disje avec un hochement de tête vers Ramsès. Vous devriez l’inviter à prendre le thé, qu’en pensez-vous ?

 

— Non, dit Emerson.

 

— Vous ne l’aimez pas ? demanda Charla qui avait jusque-là été occupée à terminer une assiette de gâteaux.

— Votre grand-père veut seulement dire que Mr Breasted sera très occupé, expliquai-je avant qu’Emerson ne puisse répondre la vérité. (A son avis, Breasted n’avait jamais accordé à Ramsès les louanges qu’il méritait.) Souriez, Emerson, les choses vont se calmer maintenant qu’Howard a encore refermé la tombe.

— Pourquoi a-til fait cela ? demanda Charla en s’appuyant contre le genou de son grand-père. Il tapota ses cheveux — une familiarité qu’elle ne permettait à personne d’autre.

— Il ne pouvait pas la laisser ouverte pendant qu’il cherchait des accessoires et des assistants, expliquaije. Il va avoir besoin de pellicules, de matériel d’emballage, et de centaines d’autres choses. Et aussi de personnes habituées à travailler avec de si délicats objets.

— Il aurait pu demander à Grandpapa et à Papa de l’aider alors.
— Allez jouer — au bâton avec Amira, Charla, dis-je. Dehors de préférence.

La chienne qui gisait devant la porte grillagée se leva aussitôt et aboya. Charla se rua dehors et elles furent bientôt enlacées en une tendre étreinte, qui se termina au sol. La tête blonde de David John était penchée sur l’échiquier, avec Sethos comme adversaire. Le garçon avait appris à jouer avec son oncle Walter l’été précédent, quand il s’était avéré difficile de trouver des lectures adaptées à son esprit juvénile trop précoce. Après l’avoir découvert plongé dans ‘Dracula’, ses cheveux blonds virtuellement dressés sur la tête, Walter avait proposé les échecs comme alternative. Sur le moment, cela avait paru être une bonne idée.

Les talents de Charla s’exerçaient en d’autres domaines.
— Du nouveau ? demandai-je à Ramsès.
— Juste de façon négative.

Il vint récupérer ma tasse et baissa la voix. Bien que paraissant fort absorbé dans son jeu, David John avait la capacité exaspérante d’entendre ce qu’il n’était pas supposé entendre.

— Les codes courants utilisent les lettres de l’alphabet, expliqua Ramsès. Ils sont arrangés suivant des systèmes préalablement établis. Par exemple : B pour A, C pour B et ainsi de suite. C’est la plus simple variante et la plus simple à trouver. Des cryptogrammes plus compliqués peuvent aussi être déchiffrés relativement facilement en se basant sur la répétition des lettres et leur fréquence. En théorie, on pourrait mettre au point un système basé sur des chiffres au lieu de lettre mais… Nom d’un chien, Mère, je ne suis pas un expert. J’ai utilisé des codes simples comme ceux dont je vous ai parlés lorsque j’étais enfant, mais ce n’était qu’un jeu.

— Ainsiil n’y a aucun espoir de décrypter ce message ? demandai-je.
Ramsès passa nerveusement ses doigts dans ses cheveux ébouriffés.

— Je pense— mais attention, ce n’est qu’une idée — que les nombres se réfèrent à un livre ou un manuscrit. Ils peuvent être regroupés par trois, ce qui indiquerait la page du livre, la ligne et le mot ou la lettre. Plutôt le mot. Supposons que le papier que Sethos a découvert soit un original. Quand d’autres copies sont distribuées aux membres de l’organisation, ils ont déjà le livre en leur possession. Ils peuvent donc lire le message et tous les autres qui leur seront envoyés. Mais nous n’avons pas ce livre. Combien de millions supposezvous qu’il en existe à travers le monde ?

— Il y a sûrement certains choix évidents, dis-je. Des livres qu’on trouverait dans n’importe quelle maison.

— Oh, oui. Il y a la Bible et le Coran qui viennent à l’esprit. Mais savez-vous combien d’éditions différentes il en existe ? Et avant que vous ne puissiez me le demander, continua-t-il de plus en plus exaspéré, il est possible aussi que les nombres soient des versets, des souras, ou des chapitres. Et dans quelle langue ? En arabe, en hébreu ou en anglais ? (Il eut un coup d’œil malveillant envers son oncle et ajouta.) Il aurait dû examiner la bibliothèque de ce monsieur.

Il n’y avait aucune réponse sensée à cette accusation injuste et Sethos ne se donna pas la peine de répondre. Il étudiait l’échiquier avec un front soucieux. Sa reine me semblait en grand danger. — Il est tard, dit Nefret. Et Charla est dégoutante à se rouler ainsi par terre avec Amira. Viens David John. Tu finiras ta partie demain.

— J’ai fini, dit le garçon en avançant une pièce. Echec et mat, monsieur.
Une fois les enfants partis, je dis à Sethos :
— Vous n’auriez pas dû le laisser gagner.
— Mais je ne l’ai pas laissé gagner, répondit-il d’un ton morose.

***

 

Manuscrit H

On ne pouvait pas dire que beaucoup de leurs saisons en Egypte aient manqué de distraction, mais pour Ramsès, celle-ci était la pire de toutes. Non seulement ils cachaient parmi eux un fugitif pourchassé mais en plus la découverte de la tombe de Toutankhamon allait faire venir la moitié du monde dans la petite ville de Louxor. Il n’y avait aucune possibilité de garder une telle découverte secrète. Elle était déjà connue, et exagérée, par les habitants de Louxor dès le premier jour. Arthur Merton, le correspondant du Times, avait été admis dans la tombe le 30 novembre et il avait câblé son compte-rendu à Londres le jour-même. Les correspondants des journaux du Caire avaient commencé à arriver. Les hôtels étaient complets et quelques drogmans racolaient les touristes en leur parlant de la grande découverte et en proposant de la leur montrer. A partir du 3 décembre, il ne restait plus rien à voir parce que Carter avait rebouché la tombe, ce qui ne décourageait pas les curieux. L’étonnante quantité d’étrangers fournissait une parfaite couverture aux assassins. Si les adversaires de Sethos ne s’étaient pas encore intéressés à « Anthony Bissinghurst », c’est qu’ils n’étaient pas les professionnels que Ramsès avait pensé rencontrer.

Ses intuitions s’avérèrent exactes, mais pas de la façon dont il l’aurait pensé. Une nuit, peu après que la tombe ait été rebouchée, alors qu’ils étaient assis dans la véranda, ils entendirent des pas approcher.

— Voilà quelqu’un de bien pressé, dit Ramsès en s’approchant de la porte. Mon Dieu, c’est Bertie. Que se passe-t-il ?

 

— Nefret peut-elle venir ? haleta Bertie. Tout de suite ?

 

— Bien sûr, dit Nefret en se levant, sa voix ayant déjà pris son ton calme et professionnel. Qui est malade, Bertie ? Votre mère ?

— Non, grâce à Dieu. C’est… (Il enleva son chapeau.) Désolé. Je crains d’avoir un peu perdu la tête. Ce n’est pas une question de vie ou de mort, je suppose, mais il est dans un sale état, couvert de sang et…

— Cyrus ? demanda Emerson.

 

— Nadji. Il est allé à Louxor cet après-midi et nous commencions juste à nous inquiéter sur son retard quand il est revenu, couvert de sang et…

— Laissez-moi prendre mon sac médical, dit Nefret.
— Je vais démarrer l’automobile, s’exclama Emerson.
— Nous prendrons les chevaux, dit sa femme en reposant sa broderie.

— Mais enfin, Peabody, l’automobile est en parfait état. Selim et moi avons fait un petit tour hier et...

— La colonne de direction peut lâcher.
— Mais les freins marchent, dit Emerson triomphant. Et Selim a réparé…
— Non, Emerson, pas de nuit et pas avec tout ce chemin.

Ramsès avait disparu. Le temps que les autres arrivent à l’écurie, il avait réveillé Jamad et sellé Risha et Moonlight, la jument de Nefret. Elle arriva en courant, sac à la main. Pendant ce temps, à la demande insistante de sa mère, d’autres montures (y compris la sienne) étaient sellées. Il avait su que c’était un espoir perdu d’avance que de vouloir la voir rester en arrière.

— Nous partons devant, annonça Nefret. Avec Bertie.
— Vous ne venez pas ? demanda Ramsès à Sethos.

Mains dans les poches, son oncle regarda sans enthousiasme la jument que Jamad avait préparée pour lui.

 

— Je suppose que je le dois.

Ramsès les laissa et suivit sa femme à travers la grille ouverte et jusque sur la route. Nefret avait pris un pas rapide. Bientôt, ils atteignirent le Château qui brillait à travers l’obscurité comme un monument public. Les grilles étaient ouvertes. Ils descendirent rapidement de cheval et se hâtèrent vers la maison où Cyrus les attendait.

— Désolé si nous vous avons inquiétés, ditil. Kat dit que ce n’est pas aussi grave qu’il n’y paraissait, mais Bertie était déjà parti et…

 

— Ne vous excusez pas, Cyrus, dit Nefret. Où est-il ?

 

Nadji avait été mis au lit dans sa propre chambre. Bien que Katherine ait essuyé son visage et sa poitrine nue, il était encore dans un triste état. Quand il vit Nefret, il lui sourit d’un air gêné. — Ils n’auraient pas dû vous déranger. Mrs Vandergelt est une parfaite infirmière et je n’ai pas tellement mal.

 

— Vous avez pourtant l’air d’avoir dégusté, dit Ramsès en étudiant les bleus, les coupures et le sang qui dégoutait de ses cheveux. Que s’est-il passé ? Peut-il parler, Nefret ?

 

Elle avait rapidement examiné les parties exposées de son anatomie. Puis elle retira le drap qui le recouvrait. Bien qu’il porte des pantalons amples, il poussa un cri de protestation.

 

— Je m’en vais, dit Katherine avec tact. Vous ne devez pas vous soucier de cela, Nadji, le Dr Emerson a l’habitude de — euh — cela.

Cyrus ou l’un des domestiques masculins devait l’avoir aidé à se déshabiller et à changer de vêtements, pensa Ramsès. Devenu rouge d’embarras, Nadji faisait encore plus jeune que son âge, qui devait être à peine plus de trente ans. Il déglutit et essaya de prétendre être habitué à subir l’examen d’une femme.

Aywa. Oui. Bien sûr. Je comprends.

 

Heureusement, Nefret termina l’inspection de ses membres inférieurs avant que le haut de son corps ne prenne feu. Elle remonta gentiment le drap et Nadji tressaillit nerveusement.

— Cela pourrait être pire, rapporta-t-elle avant que sa belle-mère ne demande des détails. Il a une vilaine bosse sur la tête, mais aucun signe de commotion. C’est comme si quelqu’un l’avait attaqué avec un club, et un autre avec un couteau.

— Que s’est-il passé ? demanda Emerson en se penchant vers le lit.

— Encore une minute, Père, dit Nefret en faisant couler quelques gouttes dans un verre d’eau et en le présentant à Nadji. Buvez, cela vous aidera à supporter la douleur pendant que je désinfecterai vos entailles.

— Je vais vous aider, dit sa belle-mère.
— Ce n’est pas nécessaire, Mère.

Nadji poussa un soupir de soulagement et laissa sa tête retomber sur l’oreiller. A l’évidence, la Sitt Hakim le terrifiait encore plus que son formidable époux.

— Je vais vous raconter, Maître des Imprécations, le peu que je sais. J’étais allé dans les cafés à Louxor et quand je suis revenu à l’embarcadère, deux hommes m’ont agressé. Je ne sais pas qui ils étaient, leurs visages étaient recouverts, mais je les ai pris pour des voleurs ordinaires. Au début, je me suis débattu, mais j’étais perdu et personne ne répondait à mes appels. Alors je me suis dit, si c’est à mon argent qu’ils en veulent, laissons-les le prendre. Je suis tombé par terre. Ils ont continué à me frapper et à arracher mes vêtements. J’ai eu des visions de Paradis et j’ai cru que j’allais mourir. Et puis… (Son front se plissa.) Et puis, je pense avoir entendu une voix lointaine qui disait : « Imbéciles. Un homme peut augmenter sa taille mais pas la diminuer. » Ce devait être un rêve parce que ces mots ne veulent rien dire.

Pas pour lui, peut-être. Ramsès regarda son oncle qui se tenait silencieusement dans un coin. — Que s’est-il passé ensuite ? demanda Emerson.

— Je mesuis évanoui, dit Nadji simplement. Quand je suis revenu à moi, il n’y avait plus personne. Aussi je suis revenu ici. Je suis désolé, Mr Vandergelt. J’étais en retard.

 

— Ce n’était pas votre faute, mon garçon, dit Cyrus en lui tapotant l’épaule. Comment vous sentez-vous ?

— Endormi.
Il tressaillit quand Nefret versa de l’antiseptique sur la plaie de son crâne.
— Le pire est passé, dit-elle. Vous auriez dû porter votre turban.

— Ils l’ont arraché. Ils ont arraché mes cheveux aussi, ajouta-t-il avec un faible gloussement. Cela m’a fait mal.

 

Il avait plus parlé cette nuit que pendant tout le temps qu’il avait passé avec eux, pensa Ramsès. Parlé raisonnablement… et même facilement. Comme s’il avait préparé toute son histoire à l’avance.

— Dormez maintenant, ordonna Nefret en tirant le drap sous le menton de son patient. Je vais vous laisser d’autres médicaments. Vous en aurez besoin demain matin parce que vous vous sentirez courbaturé et moulu.

— Comment va-t-il ? Que lui est-il arrivé ? demanda Suzanne qui attendait devant la porte.

Elle ne s’était pas manifestée avant et Ramsès ne put s’empêcher de penser que sa demande semblait quelque peu superficielle. Ils lui assurèrent que l’agression n’avait été qu’une banale tentative de vol et que Nadji n’était pas trop blessé.

— Puis-je aider en quoi que ce soit ? demanda-t-elle à Cyrus en accompagnant sa demande du plus aimable sourire.

 

Tout en imaginant la tête que ferait Nadji si la fille était autorisée à s’asseoir à ses côtés, Ramsès lui assura que son aide ne serait pas nécessaire.

Ils refusèrent l’invitation de Cyrus de rester pour prendre un verre. Il était impatient de discuter des révélations de la soirée, mais cela ne pouvait avoir lieu en présence de Katherine et de Suzanne. Ramsès savait qu’ils auraient à mettre Cyrus dans la confidence avant peu. Sa mère lui avait rapporté ce qu’il avait dit de Sethos : «Cet homme n’apparaît jamais sans que les ennuis ne le suivent. » Ramsès n’aurait pas pu dire mieux. Ils avaient tenté de protéger leur vieil ami le plus longtemps possible mais Cyrus était trop fin pour ne pas comprendre les implications de la phrase que Nadji avait entendu dire à ses agresseurs. Elle ne pouvait que signifier qu’ils avaient confondu le jeune homme avec quelqu’un d’autre. Et compte tenu de son passé agité, Sethos était le principal suspect.

Ils mirent les chevaux au pas pour pouvoir parler. Sethos était près de son frère. — Félicitations, dit Emerson qui avait remarqué la manœuvre. Une fois de plus un innocent a payé pour vous.

Sethos ne se donna pas la peine de nier.
— Ils se rapprochent. Pourquoi s’en sont-ils pris à lui ?
— Parce que vous ne pouviez pas être déguisé en petite Française, dit Nefret.
— Et maintenant, il ne reste plus qu’Anthony Bissinghurst, n’est-ce pas ?

— Pas nécessairementdit Ramsès à contrecœur. (Cela ne le gênait pas du tout de voir son oncle plutôt sur les nerfs.) Je me demande si les attaques sur les touristes masculins ont augmenté récemment.

— Je ne serais pas surpris que ce soit le cas, dit Sethos en s’éclairant. Je pourrais être n’importe qui, y compris un touriste.

 

— Jusqu’à ce que Margaret n’arrive, dit Ramsès. Je ne peux imaginer ce qui la retient. — Elle pouvait ne pas être en Angleterre quand les rumeurs sur la nouvelle tombe se sont répandues, dit Nefret.

— Elle en a certainement entendu parler à présent, dit Emerson. L’article de Merton dans le Times a paru le trente-etun. Si elle est partie directement en suivant, elle devrait arriver d’un jour à l’autre.

— Hmmm, dit sa femme.
— Qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire ? demanda Emerson.

— Cela veut dire que nous règlerons le problème de Margaret quand il se présentera. A chaque jour suffit sa peine.

 

Mais le jour n’était pas fini. Daoud et Selim les attendaient dans la véranda. Le premier arborait un visage anormalement grave.

 

— Qu’y a-til encore ? demanda Emerson, sachant qu’il en fallait vraiment beaucoup pour effacer le sourire du visage de Daoud.

 

— De mauvaises nouvelles, Maître des Imprécations.

 

— Nous avons appris l’attaque contre Nadji, dit Ramsès. Nous venons justement de le voir. Il n’est pas grièvement blessé.

 

— Il ne s’agit pas de cela, Ramsès, dit Daoud en secouant la tête. C’est pire. Bien pire. — C’est toi qui prétends que c’est pire, protesta Selim avec force. Il ne s’agit que d’un accident sansaucune signification…

 

— Pour l’amour du ciel, hurla Emerson. Que s’est-il passé ?

 

— L’oiseau doré a été dévoré par un cobra, comme le défenseur du pharaon, entonna Daoud. Cela signifie la mort pour ceux qui ont profané sa tombe.