CHAPITRE XII

 

Je carte les cartes. Je touille les cartes. Je coupe les cartes. Je brouille les cartes… Pourquoi ? Parce que, de plus en plus, je crois que ce jeu imbécile n'est qu'un prétexte pour se débarrasser des gens, une sorte de remède à la surpopulation, remède qui sera bientôt librement accepté quand la pub aura fait son boulot. Mourir en s'amusant. C'est pas une idée nouvelle, ça ?… Ça plaît aux téléspectateurs, et puis ça permet à certains de se remplir les poches !

Au fond, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Avant, il existait des guerres. Des gens mouraient. Les habitants des pays non concernés se distrayaient et les marchands de canons faisaient des affaires d'or…

Mais c'est là une autre histoire.

Comment brouiller les cartes ? En me cachant, en échappant aux regards des téléspectateurs et à ceux des organisateurs. Comme je l'ai dit, je ne sais pas encore où cela me conduira, mais j'ai besoin de me sentir libre.

Dès que le château est en vue, je me mets à courir. J'entre par la porte de derrière, pénètre dans le vaste hall, fonce sur le premier escalier, grimpe quatre à quatre les marches, manque tomber, rétablis mon équilibre, tourne à angle droit, glisse, cours, entre dans une pièce pour en ressortir aussitôt en claquant la porte.

Seul.

Tout seul ! C'est-à-dire sans caméra derrière moi !

La bille volante est restée prisonnière dans la pièce. Le gars qui la télécommande va sûrement se faire engueuler. Mais ne crions pas fontaine, je ne boirai pas au tonneau ( ?), je ne resterai pas seul très longtemps. Il y a eu trois morts, et l'on ne tardera pas à réactiver leurs caméras respectives pour qu'elles viennent m'espionner.

Pour l'instant, c'est moi l'homme invisible. Désolé, chers téléspectateurs. Veuillez me pardonner pour cette interruption momentanée de l'image.

Wait and see ? Pas pour moi. Je veux bien voir mais pas attendre. Je quitte le château aussi rapidement que j'y suis entré et je me propulse vers le bois du Roi de Carreau.

*

* *

Il existe trois entrées au labyrinthe. Celle que j'ai choisie se situe précisément du côté du bois. Le labyrinthe est formé par des murs hauts de trois mètres ordonnés selon un plan de cercles concentriques.

J'approche avec des ruses de Sioux, longe le mur extérieur et, après m'être assuré que la voie est libre,

je pénètre dans le dédale. Que la fille de Minos et de Pasiphaé me vienne en aide !

C'est une succession de couloirs étroits, si étroits que l'on ne peut même pas écarter les bras. Deux hommes ne passeraient pas de front, c'est tout dire. J'avance. Cul-de-sac. Demi-tour.

Impression de n'être qu'un rat de laboratoire. Je tourne en rond, me faufile dans ces sombres boyaux qui s'emboîtent les uns dans les autres et qui semblent ne conduire nulle part. Les labyrinthes ont toujours exercé sur moi une sorte de fascination. Pourtant, je les ai en horreur !

Ah ! Voici un autre passage. Peut-être que…

A cette heure, Sabine doit ausculter tous les personnages du temple hindou, se perdre dans les mosaïques et pester de ne rien trouver. Tout de même, je n'allais pas me laisser berner aussi stupidement ! Je commençais à sentir le roussi. A présent, je me sens mieux. Il flotte par ici un délicieux parfum de pognon. Non, Sabine, tu n'auras pas la chose. Non, Sabine, tu n'auras rien…

Et merde ! Je me retrouve à la porte ! Une fausse sortie. Ou une fausse entrée, comme on voudra. Celle-ci se situe du côté de la pyramide. Il ne me reste plus qu'à courir vers la troisième, celle qui fait face au château…

*

* *

Le dé en ivoire m'attend quelque part sur l'échiquier. Ce n'est plus qu'une question de minutes. A condition que le chemin que j'emprunte me conduise au bon endroit !… Je sais, je sais. A certains moments, j'ai l'air d'adhérer à la doctrine de Pyrrhon, mais il y a de quoi ! Le jeu n'est-il pas établi sur le doute ?

Tarde venientibus ossa.

Tant pis pour les autres qui n'auront que des os à ronger. Et quand je dis « les autres », c'est à Sabine que je pense. Je regrette de devoir lui jouer ce vilain tour, mais c'est elle ou moi.

Je m'arrête. Une nouvelle fois je pense que je devrais escalader ces murs. En m'arc-boutant, je réussirais. Il ne me resterait qu'à passer d'un mur à l'autre pour atteindre mon but. Mais ce serait vraiment me donner en spectacle. Je préfère demeurer à couvert.

J'effectue un parcours sinueux, bourré de pièges. Je retourne sur mes pas, choisis un autre chemin. Je passe par ici, je passe par là. Et, tout à coup, c'est l'échiquier que voici que voilà !

L'échiquier !

Extraordinaire échiquier de deux cent cinquante mètres de côté, sur lequel, froides et inquiétantes, des pièces de la taille d'un homme se dressent comme des statues. Toutes sont en bois vernis, rangées sur leurs cases respectives. Les « blancs » du moins.

Vérifions !… Première case : une noire ; celle de la tour. Bien. Cavalier. Fou. Roi. Reine. Fou. Cavalier. Tour sur la dernière case qui est blanche. Parfait. Rien de particulier en ce qui concerne les pions. Les blancs sont rangés dans un ordre irréprochable. Allons faire un tour du côté des noirs…

J'ai le cœur qui bat la chamade en traversant le jeu d'échecs. Plus que jamais j'ai le sentiment de n'être qu'un pion sur… sur ce que je marche, justement ! Mais voici les noirs. Je suis certain de les prendre en flagrant délit.

Voilà ! Qu'est-ce que je disais ? L'erreur saute aux yeux. La tour de gauche et le cavalier ont été intervertis ! J'avais raison.

Mentalement, je récite : « Sur la mosaïque, ils désignent le ventre de CELUI qui n'est pas à sa place. »

« Celui », et non « celle ». Il s'agit donc du cavalier.

Fébrile, je m'approche, découvre sur le ventre dudit cavalier une fine rainure qui dessine un carré. Je tâtonne puis j'exerce sur l'un des angles une pression. L'angle opposé se soulève légèrement, ce qui me permet d'ôter le petit panneau de bois.

*

* *

Dans le ventre du cavalier je découvre une centaine de dés de toutes tailles et de toutes les couleurs. En bois, en plastique, en os, en nylon, etc. Je fouille. Un seul, parmi eux, est le bon. Un seul : celui de la victoire.

Très vite je me débarrasse de ceux qui ne présentent pas une couleur appropriée. Entre l'os et le plastique il me faudra faire un choix. Méfions-nous des imitations. L'ivoire ressemble à l'os, et le plastique peut imiter l'ivoire… Et même, les organisateurs sont capables d'avoir peint le vrai, le dé en ivoire, rien que pour nous emmerder davantage !

Je ramasse tout et je recommence.

Je trierai donc les dés un par un, en espérant que nul ne viendra me déranger pendant la délicate opération. Notez que, de ce côté, je suis tranquille. Une seule porte s'ouvre sur la place de l'échiquier. Si je la garde dans mon collimateur, il n'y aura pas de bobo.

Arbeit !

Tri préliminaire par tailles et par couleurs. Puis, tests. En laissant tomber les dés un à un sur les dalles composant la mosaïque il me sera facile de distinguer ceux qui font entendre un bruit mou. Ces derniers iront directement à la poubelle. Parmi les durs, j'éliminerai ceux qui sont en vrai bois… Si j'avais une bassine d'eau, ce serait plus facile. Mais, de toute façon, je ne puis me fier au poids de chaque objet qu'on a pu truquer en le lestant de billes métalliques. Des dés pipés, quoi !

En ce qui concerne les dés de couleur, je gratterai la peinture avec un caillou. Je verrai ce qu'il y a dessous. Mais je crois que le dé d'ivoire se cache parmi les dés d'os. Et l'ivoire est une substance particulièrement dure, n'est-ce pas ? Plus dure que l'os…

*

* *

Tic !… Tic !… Tic !… Tic !

TIC-TIC-tic-tic-tictictictictic…

Les dés tombent les uns après les autres sur les dalles. Je trie. Les mous à droite, les durs à gauche.

Beaucoup plus de mous que de durs. Et il y en a même qui sont suspects par le fait qu'ils ne sont ni l'un ni l'autre. Je les garde pour la fin. Heureusement, il n'en existe que très peu.

De temps en temps, je relève la tête pour regarder vers la porte, et je poursuis tranquillement mes tests. J'espère en avoir terminé avant la tombée de la nuit. Sinon, j'emporterai le lot de ceux qui restent et j'irai me barricader dans l'une des salles du château.

Demain au plus tard le jeu prendra fin. Mine de rien, je regagnerai mon cube et tout sera dit. Un mou. Un mou. Un dur. Un mou. Un dur. Toujours personne à l'horizon. J'ai les mains moites. Les dés me glissent des mains. Un mou. Un mou. Pas de caméra non plus. Ça arrange bien mes affaires. Les téléspectateurs vont se demander ce que je fabrique. Un dur. Un mou. Un mou. La victoire approche. Je reverrai bientôt mes petites amies. Un mou. Soraya – aux yeux de biche. Alyane… Ah ! La pulpeuse Alyane ! Un dur. Et Karen. Et Ornella. Et Macha. Un mou. Quelle fête ! Ce sera la tournée des grands-ducs. Un mou. C'est bientôt fini. Déjà soixante-neuf mous de côté, quinze durs et quelques suspects…

— Amusant, ton petit jeu ! Si tu me l'expliquais ?

Nom de Dieu ! Gunstett !

Mon sang se glace. Je me retourne, vois l'affreux bonhomme vert qui ricane, un pistolet archaïque dans une main et, dans l'autre, le dé en ivoire !