CHAPITRE IV

 

J'ouvre les yeux. J'émerge avec une envie de rendre tripes et boyaux, mais mon estomac n'a rien à retourner à l'envoyeur. Assez péniblement, je me lève en prenant appui sur l'une des faces latérales de ma cage de coralex. Le malaise se dissipe… Je dois avouer que je n'ai nullement l'impression d'avoir rapetissé. Tout est à mon échelle.

13 h 35. Oudharre n'a pas menti.

Je suis seul dans le coin. Au-dessus de moi s'étend un magnifique ciel bleu. Chouette reconstitution. On s'y tromperait. Cette luminosité, cette limpidité, cette transparence me rendraient poète… Pas un nuage. Un vrai ciel d'été. Le ciel de la Floride ou celui de la côte méditerranéenne… il y a quelque cent ans ! Mais pas de soleil.

On m'a déposé en un lieu que je reconnais : juste entre le puits et le bosquet… En principe, ma cage s'ouvrira à 14 heures. Ce n'est qu'une question de patience. Je dois dénicher ma première boîte noire à proximité de l'endroit où je me trouve actuellement. Probablement près du puits…

Six boîtes à trouver. Ce n'est pas la mer à boire, mais le terrain a tout de même une superficie de quinze kilomètres carrés !

13 h 40. Déjà je m'impatiente. Il me tarde de fouler cette herbe rase si bien miniaturisée, de voir de près ces arbres extraordinaires qui sont les répliques exactes des chênes, des sapins, des hêtres, des bouleaux, des platanes, des ormes, des tilleuls, etc. que le monde s'est plu à saccager.

Un paradis ! Je ne sais ce que je donnerais pour vivre le reste de mes jours dans un endroit pareil. Qui sait ? Avec de l'argent, tout est possible. Je me paie un réducteur ainsi qu'un agrandisseur miniatures. Je me fabrique mon petit paradis dans un coin de mon appartement… Il faudra que je songe sérieusement à ce projet.

Celui qui s'emparerait de cette idée ferait fortune. A chacun son paradis. Voilà qui relancerait notre économie défaillante et qui transformerait la mentalité des gens… C'est le bonheur dans un fauteuil, ou presque.

Et si l'on créait des paradis spéciaux pour les détenus ? C'est pas une bonne idée, ça ? Chaque repris de justice aurait son univers particulier. Il serait libre et heureux et ne constituerait plus un danger pour la société… Oui, le réducteur, c'est l'invention du siècle ! Avec un pain de trois cents grammes on pourrait nourrir je ne sais combien de bouches miniaturisées…

13 h 48. « The sky is blue. The weather is fine. »

Je suis de plus en plus impatient. D'autant que je commence à étouffer dans cette boîte !… Tiens ! Mais où est donc la caméra ?

Impossible de la voir. Elle se confond avec le paysage. A moins qu'elle ne soit pas encore prête ? Mais cela m'étonnerait. Je suppose que dans les studios on doit nous surveiller. Pour les téléspectateurs, le jeu n'a pas encore commencé. Pour moi, si. Et pour les autres concurrents également, j'imagine. Ceux-ci doivent connaître la même exaltation, ce chatouillement désagréable qui vous taquine le ventre à l'approche d'un grand moment. Car c'est un grand moment !

13 h 51. Encore neuf minutes à trépigner dans cette foutue cage !

Et nos chers téléspectateurs ? Ils ne trépignent pas, eux ? Je l'espère bien ! Ils doivent se tenir prêts à engager des paris. Ah ! j'aimerais bien voir leurs bobines en ce moment…

13 h 52 mn 15s. Le « sky » est toujours aussi bleu, et le « weather » toujours aussi « fine ». Je transpire.

Récapitulons : d'abord, je m'efforce de trouver les six boîtes noires placées sur mon parcours. Ensuite, et seulement ensuite, je me planque dans un coin et je réfléchis à l'aise… Si je rencontre un autre concurrent, je fais mine de patauger dans la chou croute. J'irai même jusqu'à lui demander des renseignements…

Qu'il ne me donnera pas, évidemment. Mais mon attitude le mettra en confiance. C'est bien connu : celui qui a trop confiance en lui accumule les conneries…

13 h 55. Je consulte le plan que je connais déjà par cœur, comme si je cherchais un détail susceptible de m'avoir échappé. Qui sait ce qui se cache dans ces bois ?

En parlant de bois, il ne me déplairait pas d'y rencontrer Dyana Serval. Pour peu qu'elle ne soit pas trop tarte, nous pourrions passer ensemble un moment des plus agréables… L'amour en pleine nature ! Ça doit être formidable !

Je la déshabille en pensée. Cela ne me demande pas un trop gros effort d'imagination. La combinai son qu'elle porte ne cache guère ses formes épa nouies…

Bon ! Ne rêvons pas. Si je prends le départ avec des idées pareilles, je peux dire adieu à la victoire… Est-ce que les organisateurs n'auraient pas fait exprès de sélectionner des femmes pour ce jeu ?

13 h 59. Compte à rebours. Charbons ardents. Grincements de dents. Plus que quelques secondes. Il fait de plus en plus chaud… Là, cette bille qui vole… La caméra !

14 heures !

*

* *

L'une des faces latérales du cube pivote lentement sur son fil magnétique. A distance, on a neutralisé le système de fermeture.

Aussitôt un air tiède, très doux et très conditionné, me parvient. Il est parfumé, agréable à respirer. Tout à fait ce qu'il me faudra plus tard !

Je sors de ma cage avec la pensée que les autres en font autant, et je me précipite vers le puits qui se dresse à une centaine de mètres de l'endroit où on m'a largué. Je suis persuadé que ma boîte noire se trouve juste à côté… Ben voyons ! Qu'est-ce que je disais ? Juste sur la margelle, bien en évidence !

Dans ma précipitation je manque de la faire basculer au fond du puits. Imbécile, va ! Fébrile, je l'ouvre et trouve comme prévu la fiche plastifiée N° 1. Et voilà ce que ça donne :

fiche 1

A – devant certain palais, des prétendants m'utilisent et espèrent que celui qui vit une odyssée ne reviendra pas. 

B – aux pieds de l'amour gît la seconde. 

C – celui qui.

Je demeure perplexe. Ce n'est pas aussi simple que je l'avais pensé. Ces devinettes sont plutôt corsées. Ça va faire travailler les méninges de pas mal de monde.

Songeant aux téléspectateurs, j'exécute une superbe révérence. Je ne vois pas la caméra qui est de nouveau invisible, mais cela n'a guère d'importance. Elle a l'œil braqué sur moi, c'est certain.

— Mes chers téléspectateurs. Vous qui me voyez, vous qui m'entendez, je vous salue !… J'ignore si vous savez déjà ce qui est écrit sur ma fiche… Oui, vous devez voir apparaître sur l'écran de votre récepteur les définitions que je possède. Inutile de vous les lire… Si vous voulez mon avis, ce ne sera pas du gâteau !… Ce que je vais faire maintenant ? M'asseoir près du puits et exploiter mes neurones aussi sûrement que les patrons d'hier exploitaient les ouvriers travaillant à la chaîne… Euh ! Pas la chaîne de télévision…

Cela dit, je vais m'installer comme prévu, le dos appuyé contre le mur du puits. D'office, je laisse de côté les renseignements A et C qui ne m'intéressent pas pour l'instant. B est de beaucoup le plus intéressant… Seulement, je ne suis pas très calé en devinettes.

Voyons… Aux pieds de l'amour gît la seconde…

Il s'agit de la seconde fiche. Mais pourquoi « aux pieds de l'amour » ?

C'est tordu, ce machin-là !

Je consulte mon plan, élimine la pyramide, la place de l'échiquier, le dolmen, la tour, le château… Oh ! Le temple hindou, peut-être ? Oui. C'est sûrement ça ! Il doit y avoir là-bas des bas-reliefs qui représentent des scènes érotiques dans toute la pureté du Kâmasûtra… Si Dyana est dans les environs…

N'y pensons plus.

Ce temple est situé à l'opposé du terrain, c'est bien ma veine ! Et il y a le lac juste au milieu, ce qui va m'obliger à effectuer un joli détour, à moins que je ne trouve une barque pour la traversée… Je préfère ne pas aller m'en assurer. Je risquerais de perdre un temps précieux. Et puis, méfiance. Les organisateurs sont capables d'avoir transformé le fond de la barque en passoire…

Quelle est la meilleure façon de me rendre là-bas ? Je passe par la tour carrée ou par les collines des cavaliers… Hum ! Dans ce second cas, les marais me forceront à effectuer un nouveau détour. Donc, pas question de prendre ce chemin-là.

Tout en examinant mon plan, je réfléchis. Mes yeux se fixent sur le champ des statues qui se trouve au sud des marais. Et le doute pénètre en moi aussi facilement qu'une aiguille dans une motte de beurre… Et si, par hasard, l'amour que je cherche était représenté là ? Il y a pas mal de statues qui figurent l'amour. Vénus n'est-elle pas la déesse idéale ?

Cette fois, j'y suis ! Et dire que j'allais me lancer joyeusement et sans complexe sur une fausse piste !

Compte tenu des distances et du temps que j'aurais perdu en cherchant une boîte fantôme, j'aurais pris un fameux retard !

Houlà ! Attention, mec ! Plus de mauvaises interprétations…

Je me lève, étudie le terrain. Si j'opte pour le chemin le plus direct, je dois traverser les collines, ce qui ne sera pas aussi aisé qu'on l'imagine. Primo, je dois me taper une petite marche dans le sable… vicieux, tout ça. Si je longe le lac aux dames, je vais droit vers les marais. Le meilleur chemin passe donc par la corne du bois du Roi de Pique.

O.K. ! On y va !

Je me mets en route. Selon mes estimations, j'ai un peu plus de deux kilomètres à parcourir. J'ai jeté la boîte noire dans le puits. Quant à la fiche, je l'ai mise dans l'une de mes poches. Avec le plan.

Quel calme ! Quelle paix ! Quelle sérénité ! Qu'il est beau, mon paradis !… Plus tard, j'en posséderai un que j'aurai façonné et décoré avec goût. J'y vivrai avec une demi-douzaine de filles, toutes plus belles les unes que les autres… Ben quoi ! On peut avoir des prétentions, non ? On n'arrête pas de dire que les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Ce qui prouve que nous ne sommes pas faits pour être monogames ! Et surtout n'allez pas croire que c'est là un fantasme de phallocrate. Si vous le croyez, c'est tout simplement parce que vous n'avez pas encore su vous défaire des affirmations de la psychanalyse.

La psychanalyse, vous savez bien ? L'astrologie sexuelle… La boule de cristal de la science… Vous y êtes ?

Donc, je disais : ne me prenez pas pour un phallocrate. La preuve, j'aimerais tout aussi bien n'être que le jouet de ces six filles. Elles commande raient, et moi j'exécuterais. Vous voyez : je ne tiens pas absolument à jouer le rôle du maître ayant à ses pieds six jeunes et jolies servantes… En somme, mes compagnes et moi, on vivrait un amour… démocratique !

Dans le même ordre d'idées, on aurait tort de croire que je suis misogyne. Je suis tout le contraire d'un misogyne, voilà la vérité. Et je ne suis pas pour autant un homme à femmes ! Qu'on se le dise… Pourtant, je suis sensible à un joli minois, et la beauté d'un corps féminin m'émeut considérable ment… L'amour sentimental n'est plus pour moi qu'une abstraction, autant dire que je n'y crois plus. II paraît qu'autrefois c'était ce qui comptait le plus… Bah ! Autres temps, autres mœurs…

Le bois du Roi de Pique s'étend devant moi. Je résiste à l'envie d'effectuer un large crochet pour aller me rafraîchir à la fontaine. Ce sera pour plus tard, lorsque je serai en possession des six fiches.

Je pénètre dans le bois.

Ça sent bon. Ce n'est pas comme dans les rues d'Atropos bourrées de CO2 et de je ne sais quelles autres denrées gazeuses qui empuantissent l'atmosphère.

En chemin, je réfléchis au premier renseignement donné.

« Devant certain palais, des prétendants m'utilisent et espèrent que celui qui vit une odyssée ne reviendra pas. »

Le mot « odyssée » m'accroche.

Je me souviens vaguement d'une lecture. Il y a très longtemps de cela… J'étais encore gamin…

Oui. L'Odyssée. Homère… Je connais les prétendants dont on parle ! Ce sont ceux qui attendent la main de Pénélope, l'épouse d'Ulysse, roi d'Ithaque !

Mais que peuvent-ils bien glander devant le palais ? Ils écoutent des vers, ou ils se battent, ou ils se disputent, ou ils mesurent leur force, ou ils tirent à l'arc, ou ils organisent des festins… Tout bien pesé, ils peuvent faire n'importe quoi et utiliser n'importe quoi. Résultat : je ne suis pas plus avancé !

En ce qui concerne le troisième renseignement, je laisse tomber. « Celui qui », ça ne veut rien dire. Pas encore »

Un coup d'œil à ma montre. 14 h 45.

Je quitte le domaine sylvestre dans lequel je n'ai fait qu'une brève apparition. Je débouche juste au pied des collines. Le petit détour en valait la peine. Ces collines sont faites pour des cavaliers sans montures ! Accidentées à souhait, elles présentent de nombreuses failles, et si elles arrondissent leur dos c'est pour mieux tromper le téméraire qui osera s'y aventurer. Petites vallées en V très fermé, rochers, pentes raides… De quoi perdre pas mal de temps ! Pourvu qu'on ne m'ait pas collé une boîte noire dans ce chaos !

De loin, j'aperçois le dolmen. Tiens ! On dirait que… Mais oui ! Cette combinaison verte est celle de notre ami Ulrich Gunstett !… En est-il, comme moi, à chercher sa seconde fiche ou n'a-t-il pas encore trouvé la première ?

Il ne m'a pas vu. Il continue de rôder autour du dolmen. Les difficultés sont les mêmes pour tout le monde. C'est le plus perspicace qui l'emportera…

Si je suis vainqueur, j'ai toutes les chances d'attirer quelques belles nénettes. Je ne suis pas un Apollon, certes, mais je ne suis pas moche non plus. Confidence : on m'a déjà dit que j'ai du charme !

Comptons bien. Un mois de traitement payé d'avance plus un bon métier. Ça, c'est pour la sécurité. Quant au pourcentage sur les paris, plus une gratification de Rod Graham, ça doit faire une jolie somme d'argent… Mais si cela n'était pas suffisant pour me permettre d'acheter un paradis, je serais volontaire pour d'autres jeux…

Dès maintenant je dois faire bonne figure, me comporter comme si j'étais absolument sûr de moi. On me regarde. Je ne dois pas décevoir.

Ou plutôt non. Je jouerai le rôle d'un type complètement paumé. Les mises se feront sur les autres concurrents. De ce fait, si je remporte la victoire, les perdants seront légion, et par conséquent les gagnants assez rares, d'où prélèvements plus importants en ma faveur…

A la fin du jeu, si je suis vainqueur, je révélerai mon truc au public, ce qui renforcera mon image de marque… Simple tactique.

Je dois croire à la victoire. D'ailleurs, tous les concurrents y croient, sinon ils ne seraient pas là. Celui qui participe à un jeu et qui ne met pas tout en œuvre pour gagner s'est trompé de décor. Il n'a qu'à mettre ses pantoufles, s'installer devant son récepteur de télévision et regarder, yeux mi-clos, le soporifique sortir des lèvres d'un quelconque politicien. C'est parfois amusant. Tous ceux qui font de la politique disent lés mêmes choses. Tous veulent que le peuple soit heureux. On sait toujours comment ça commence et aussi comment ça finit !… L'ennui, c'est que, lorsque ça finit, on ne reconnaît plus les bons sentiments qui ont coloré les campagnes électorales. Curieux, non ?

Bref : la politique n'est pas autre chose qu'un jeu. Soyons tolérants : admettons de bon gré qu'elle puisse amuser certains et revenons à nos moutons…

A nos statues, devrais-je dire…