8 Comment le bon sens peut se faire scélérat : fordisme de la haine et industrie du ressentiment
« Ma Drogue à moi, c’est la Famille. »
Un ex-ministre
« La Drogue, c’est le Mal. Il faut l’interdire. »
Une « tsarine » contre la drogue
Rouler et foncer pour la démocratie-marché, incarner avec virilité ce que certains imbéciles appellent le « dynamisme de la société civile », fabriquer des centaines de millions de psychologies de rhinocéros et des réservoirs d’imaginaire pour les chefs de meute de l’individualisme de masse, tout cela est séduisant mais laisse encore beaucoup à désirer : les Robinsons à roulettes ne réussissent qu’exceptionnellement à émerger comme volonté politique. Car une force politique ne surgit jamais des simples agrégats de mauvaises humeurs ou d’états d’âme de l’individualisme de masse. Rallier les foules à de justes causes, comme autrefois au panache du Prince, injecte de la passion au jumelage de la Main invisible et de la Boîte noire[64].
Mais, comme nous allons le voir, c’est une bête noire qui a supplanté le panache. C’est tout le mérite de Hearst d’avoir été le premier à détecter toutes les possibilités d’une « presse populaire » et à redonner – en inventant la technologie du « lynchage médiatique » – une nouvelle jeunesse au rituel du bouc émissaire. La presse populaire permet de capter en blocs de haine toute l’énergie de fermentation issue des dizaines de millions d’unités d’envie dont l’interaction assure la consistance des démocraties-marchés, comme l’avait vu Jefferson[65]. Métamorphoser une putréfaction socio-économique en explosion politique : tel est le miracle de Hearst, qui venait à son heure en assurant un complément à l’apathie qui avait succédé à l’agitation prérévolutionnaire qui avait marqué la fin de la guerre de Sécession.
Car il existe une ambiguïté récurrente du populisme américain[66], très bien mise à profit par une presse populaire qui nourrit une forme d’hostilité viscérale envers l’État fédéral pour le meilleur et pour le pire : pour le meilleur – comme nous l’avons vu voici vingt ans avec la résistance à la guerre du Vietnam – et pour le pire, avec l’individualisme belliqueux des cow-boys. Hearst avait deviné que l’on jouait gagnant si on réussissait à combiner la superstition du plouc, la roublardise haineuse de l’épicier et tout l’imaginaire des « grands espaces ouverts » (préalablement nettoyés de leurs indigènes avec la délicatesse que l’on connaît !). Il avait aussi compris que la démocratie-marché, qui exige une identification complète des microdécisions politiques aux microdécisions économiques, engendre une apathie[67], certes salutaire pour un ultraconservateur, mais qui ne peut s’imposer comme figure de rassemblement de volontés politiques capable d’embraser une multitude et donc de contrer la fraternité contagieuse des révolutions.
L’envie est féroce, mais en quelque sorte trop rationnelle et calculatrice. Elle est capable d’induire une vigilance réciproque efficace – on ne moquera jamais assez les rivalités des consommateurs-panélistes – mais ne peut jamais décider quoi que ce soit par elle-même. Aux immondes autorégulations des cloaques de l’envie, à ses ingrédients sociaux hautement putrescibles mais maladifs et globalement invertébrés, Hearst voulait opposer toute la santé et toute la pugnacité de la haine, toujours impatiente d’agir et de manifester sa propre pétulance – la haine pète le feu : il faut qu’à chaque instant « ça prenne feu quelque part » afin que des dizaines de millions d’hommes moyens puissent croire connaître la « vraie joie » : celle de la décision, du déclic et de l’achèvement. C’est pourquoi la haine et ses clients passent leur temps à vouloir éradiquer les « bêtes noires » qu’ils se fabriquent.
La pugnacité des images mentales fabriquées – ce qu’il faut bien appeler le fordisme de la haine de Hearst –, leur capacité à s’autocoaguler et à mobiliser des degrés élevés d’hystérie comparables à ceux des effets de panique, ne pouvaient laisser indifférents les « ingénieurs sociaux » qui, quelques années plus tard, définirent les principes organisant ce que Chomsky[68]appelle la « fructueuse industrie du consensus ». Pour les membres fondateurs de l’American Public Relations Industry, l’« intelligentsia articulée » – ce que nous appellerions aujourd’hui classe politico-médiatique – avait la vocation de devenir une Élite consensuelle en diffusant une « illusion nécessaire » dans la masse pour corriger la stupidité de Y homme générique.
En quelques années, elle accomplit ce tour de force : donner une identité collective à une masse de consommateurs-prestataires, par nature peu encline à la solidarité et entêtée comme peut l’être une barge de préjugés. Elle apparaît toujours pourtant comme fragilisée, oscillant entre le sécuritaire et l’humanitaire, et toujours menacée par l’implosion ou la désintégration. L’Élite consensuelle a bien saisi que cette fragilité pouvait, par le truchement de l’homme moyen, se transformer en une prodigieuse force de coagulation. C’est tout le secret de la stabilité de la fameuse majorité silencieuse : les générations et les ennemis passent, mais les Majorités silencieuse restent, fidèles réservoirs de conservatisme toujours mobilisables pour une juste cause.
La fin du XXe siècle a peut-être démodé le fordisme industriel, mais le « fordisme de la haine » a bien su s’adapter à l’ordre cyber-mercantile qui se porte de mieux en mieux : narco-consensus, « reaganmania », pétro-consensus (pendant la guerre du Golfe) et, plus récemment, hystérie antipédophile. Nous nous limiterons au cas du narco-consensus – particulièrement édifiant – et essaierons de comprendre par quel sortilège le chanvre, dont la culture était vivement encouragée – sinon imposée ! – a pu devenir en quelques années la maudite « graine mexicaine » qui « rend les nègres insolents », qui ensorcelle des femmes blanches respectables et les fait déambuler ivres de jazz au bras d’histrions[69].
En posant son équation sinistre : nègres = chicanos = jazz = marijuana, M. Hearst découvre que l’on peut amplifier l’effet bien connu du bouc émissaire en mettant les « bêtes noires » en série, comme des piles électriques, le signe = possédant ici le pouvoir de faire détester n’importe quoi n’importe comment – la haine peut tout ronger en se multipliant par bouture… Explicitons un peu cette réaction en chaîne. Lorsque j’écris jazz = marijuana, je ne me contente pas de juxtaposer deux termes, je pose une équivalence qui construit un effet de preuve : « Vous voyez bien que le jazz est malsain puisque certains l’écoutent en fumant de cette herbe maudite », et, réciproquement, « vous voyez bien que cette plante n’est pas innocente car elle aide à écouter le jazz… ». Toute la « preuve » tient naturellement dans l’espèce de contamination de la similitude accentuée par le « réciproquement », et c’est tout le méchant miracle des métaphores cannibales…
Il convient de souligner que les lois de 1937 contre la marijuana suivirent de très près les travaux théoriques des « ingénieurs du consensus » de l’American Public Relations et que, depuis cette époque, les raz de marée de l’Ordre moral qui infestent périodiquement les États-Unis – et plus récemment la France – sont toujours orchestrés en « justes causes » pour accompagner les grandes « restructurations » capitalistiques.
Du point de vue de l’ordre cyber-mercantile, les justes causes cumulent les avantages : une crétinisation générique, prompte et assortie d’un fonds de roulement particulièrement stable – quatre Américains sur cinq avaient approuvé les serments de loyauté imposés par McCarthy dans les années 50, et c’est la même proportion qui a donné son accord pour les fameux tests de contrôle des drogues dans les urines.
Mais il faut payer le prix et accepter la dégradation du débat politique en un duel d’allégories superstitieuses ! C’est dans cette optique qu’il faut comprendre les délires de la politique dite de « tolérance zéro ». Il s’agissait bien de détecter dans une plante l’essence du démoniaque, c’est-à-dire la capacité infinie à se métamorphoser, à s’acoquiner avec des musiques ou des déviances infâmes, pour orchestrer un carnaval du vice aux sollicitations les plus contradictoires. C’est la même plante qui fut tour à tour accusée d’« inciter à la violence plus que toute autre drogue dans l’histoire de l’humanité » et d’être l’alliée des Rouges en plongeant les soldats américains dans un état de stupeur béate[70].
A un ennemi aussi perfide, il devenait urgent d’opposer une figure qui conjuguât les vertus du sacré et celles du militaire et donc ne pas hésiter à introduire un tsar[71] dans le paysage démocratique. Il fallait bien toute l’autorité divine d’un tsar (ou, en France, d’une tsarine) pour déclarer que la marijuana rendait « homosexuel et séropositif » ou pour oser se réjouir des dangers qui menaçaient ceux qui s’obstinaient à fumer une herbe parfumée aux pesticides, pour conseiller d’« envoyer son voisin drogué en prison afin de lui rendre service », et surtout pour se réclamer de l’autorité scientifique d’expériences bâclées et discréditées depuis longtemps.
On tenta même de renverser les pouvoirs maléfiques de la plante en les affectant au service du bien ; ce fut toute l’astuce magique de la célèbre campagne « Bouton blanc » déclenchée en France il y a une dizaine d’années, avec ses slogans du type : « Ma drogue à moi, c’est le sport ! », « Ma drogue à moi, c’est le travail ! ». (On avait même requis pour l’occasion les gueules et les appas les plus viscéralement consensuels, notamment ceux d’Anne Sinclair qui a su jusqu’à aujourd’hui conjuguer avec bonheur la force tranquille d’une Walkyrie du sens commun et la spiritualité postmoderne des Turbo-Bécassines[72].)
Le résultat fut naturellement désastreux : on avait décuplé l’effet de fascination de l’ennemi en le désignant comme le réfèrent universel du bien et du mal. L’État minimal – le veilleur de nuit des années 80 – y avait trouvé son compte : le sécuritaire et l’humanitaire saturent bien plus facilement le champ de visibilité social du citoyen-panéliste que les missions classiques du service public.
On a souvent parlé de « l’honneur de la France » dans son refus de « démissionner » devant le fléau, mais, dans une question aussi délicate, l’État qui n’abdique pas est celui qui refuse le catéchisme des amalgames et ne tarde pas à comprendre que le courage politique consiste ici à discerner des degrés de risque et que toute diabolisation aggrave les problèmes.
Le merveilleux filon découvert par Hearst et les « ingénieurs sociaux » risque-t-il de s’épuiser ? Que le lecteur inquiet se rassure : les nappes de pétrole seront taries bien avant le grand puisard du consensus ! Une « question de société » succédera toujours à une autre question de société comme un « fléau social » succédera toujours à un autre « fléau social »… La haine et la lâcheté auront toujours du pain sur la planche. Nous le vérifions tous les jours : une Juste Cause prend toujours le relais d’une autre Juste Cause, et c’est ainsi que l’hystérie antidrogue – un peu ringarde – a dû céder la place à l’hystérie antipédophile, politiquement plus giboyeuse.
C’est toujours le même dispositif qui grouille avec ses larmes de crocodile, ses vipères au poing et ses similitudes scélérates qui fabriquent des amalgames et des et cetera comme des saucisses : jazz = drogue = nègres déjà dans les années 30, puis drogue = immigration = sida, et, enfin, grâce au zèle pédo-humanitaire de l’Association transnationale des mères de famille vidéo-vigilantes : visionneur de cassettes porno = pédophile = violeur = meurtrier = pédéraste = homosexuel = sida =… ? (Fin 1997, la saucissonneuse à signe = s’est même emballée : « S’il fallait mettre Sade au pilon pour protéger nos enfants, je le ferais[73]. ») Pourtant le populisme classique des sociétés industrielles, toujours très vivace comme nous venons de le voir, doit désormais compter avec un complice-rival postmoderne, le populisme urbain, qui se veut la forme la plus acérée et la plus dynamique de l’individualisme possessif de masse.