AVERTISSEMENT
Qu’il soit d’abord bien entendu que je n’ai rien contre le cochon – cette « bête singulière[1] » au groin subtil, en tout cas beaucoup plus raffinée que nous en matière de toucher et d’odorat. Mais qu’il soit bien entendu aussi : je hais la goinfrerie sucrée et la tartufferie humanitaire de ceux que nos amis anglo-saxons appellent la « formal urban middle class » de l’ère postindustrielle.
Pourquoi avoir choisi la fin de la décennie 70 pour inaugurer ces croquis socio-philosophiques des démocraties-marchés contemporaines ? Le soixante-huitard d’âge mûr ne devra pas oublier que, pour le lecteur adolescent sous l’ère Mitterrand, cette date était aussi éloignée que pouvait l’être la guerre de Corée de Mai 68. Et que trente-six ans séparent le lecteur contemporain des premiers disques de Bob Dylan, soit autant que tout le temps écoulé entre la fin de la République de Weimar et les événements de Mai.
L’agitation généreuse des années 60 s’épuisait alors en ultimes vaguelettes, un peu comme les massifs de très hautes montagnes s’éteignent doucement en contreforts et collines qui se laissent sagement domestiquer en pâturages et vignobles. À ce qui n’était plus que le postgauchisme, la Nuit et son Tout-Paris, avec ses danses, ses vertiges, ses commérages, permettaient de stagner délicieusement dans un transit ludique prolongé à l’infini et même de jouer les arbitres des élégances, sans sombrer trop vite dans les pestilences renégates de ce qui, quelques années auparavant, avait prétendu s’imposer comme « nouvelle philosophie ». Le post-gauchisme ne se voulait pas trop blasé et se donnait comme festif, « raisonnablement » de gauche et attentif à ce qui deviendra des « universalismes ». Il n’était pas encore question pour lui d’affubler systématiquement les termes « impérialisme » et « trusts » de guillemets, d’appeler les militants des « activistes » ou de s’indigner de la manière dont Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et autres pédophiles narco-gauchistes tyrannisaient le quotidien Libération avec la complicité de bagnards échappés des pénitenciers.
En cette fin de décennie, il y a bien un miracle de la Nuit, pour faire que l’Argent, la Mode, la Rue, le Journal et même l’Université s’étourdissent ensemble et conjuguent leurs talents en accouchant de ce paradoxe : un équilibre festif, aimable boudoir de la « société tertiaire de services » qui allait bien vite devenir celle de l’ennui, de l’esprit d’imitation, de la lâcheté et surtout celle du petit jeu de l’envie réciproque – « le premier qui se réveille envie l’autre ».
C’est un des faux secrets de la vie parisienne : toute grenouille demi-mondaine, même un peu pataude, sait bien que si le Tout-Paris swingue, c’est bientôt la « société civile » qui commence à se trémousser. En particulier, tout sociologue un peu perspicace aurait pu observer avec intérêt la lente putréfaction de l’optimisme libertaire en cynisme libertarien, devenu très vite l’auxiliaire de proximité de la Contre-Réforme libérale qui allait suivre, et la dérive du « oui, enfin j’veux dire », un peu ado-baba mais sympathique, en « faut pas se leurrer » du bizuth de Sciences-po.
L’imposture pseudo-libertaire du « chaos » et de « l’auto-organisation » méritait une attention particulière. Le lecteur surpris de découvrir une analyse du chaos après une description d’une soirée au Palace ne devra pas oublier que certains partisans branchés de la Contre-Réforme libérale voyaient dans le « Grand Marché » une manifestation des vertus « créatrices » d’un chaos et souhaitaient donc liquider au plus vite l’État-providence, cette « structure dissipative » encombrante héritée de la deuxième vague industrielle, pour faire place nette à la troisième vague postindustrielle, légère, urbaine et nomadiste.
Ils prétendaient avoir saisi au vol le clin d’œil de la Nature – l’ordre socio-économique surgit aussi naturellement que les espèces les plus douées dans la lutte pour la vie – mais ne faisaient que renouer avec la tradition anglaise de l’Arithmétique politique et d’un contrôle social aussi bon marché que la faim, capable de domestiquer l’« Homme ordinaire » en créature statistique, en « homme moyen » des socio-politologues. Homme moyen qui apparaît bien comme le produit d’une puissante ingénierie socio-politique ayant réussi à transformer ce que Marx appelait « le paysan libre d’Angleterre » en citoyen-panéliste, atome producteur-consommateur de biens et services socio-politiques.
Être passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un « progrès ». Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première consensuelle est essentiellement putrescible et se transforme en une unanimité populiste des majorités silencieuses, qui n’est jamais innocente. À ce populisme classique semble désormais se greffer un populisme yuppie – un techno-populisme – qui entend bien afficher sa postmodernité carnassière, prompte à repérer et à digérer le best-of des biens et services de la planète. Le point de vue techno-populiste s’exhibe désormais sans complexe et souhaite réconcilier deux spiritualités : celle de l’épicier du coin et du chef comptable – « un sou est un sou » – et la spiritualité administrative – autrefois un peu plus ambitieuse – de l’Inspecteur des finances.
Ces deux spiritualités marchent désormais main dans la main, sûres de leur bon droit, distribuant des ultimatums : « À quoi servez-vous ? Vous devriez avoir honte d’être aussi abstraits, aussi élitistes », agacées, sinon exaspérées, par toute activité qui ne se laisse pas enfermer dans un horizon borné de chef comptable et apparaît donc comme un défi insupportable à la misère du « pragmatisme » contemporain dont aime à se réclamer le techno-populisme. Nous touchons ici un point sensible de sa tartuferie : se sentir insulté par tout ce qui le dépasse et dénoncer comme « élitiste » toute démarche un tant soit peu éloignée des affairements de l’« homme de la rue » – de ce qu’il est convenu d’appeler le « sérieux de la vie » – et de la niaiserie de son « vouloir-communiquer ».
C’est pourquoi, pour nos « démocrates » techno-populistes, l’enseignement coûte toujours trop cher puisque de toute manière la crétinisation par la communication remplace avantageusement la caporalisation d’antan.
Une connaissance même sommaire de pays comme l’Allemagne, l’Angleterre ou la France montre pourtant que les périodes les plus brillantes de leur histoire ont toujours résulté d’une capacité à aménager des espaces à l’abri des pressions de la demande sociale immédiate, des hiérarchies en place, et donc aptes à accueillir de nouveaux talents sans distinction de classe, bref à abriter une aristocratie culturelle qui ne soit pas cooptée par la naissance ou l’argent.
On devine facilement pourquoi le technopopulisme flatte les bassesses et les lâchetés de l’homme moyen, et surtout celles de son avant-garde technico-commerciale, de ces petits truands portuaires initiés à l’économétrie, de tous ces prototypes peu ragoûtants dont raffolent les instituts de prédiction, de ces « mangeurs d’homme » en 4 x 4 dont le sens critique n’excède que de peu celui du ver solitaire, et gambergent à longueur de journée leur « faut pas rêver » et leur « ma différence à moi ».
Le techno-populisme distingue soigneusement deux « radicalités » : celle qu’il déteste – soupçonnée d’être ennemie de la démocratie, parce qu’elle prétend faire l’effort de se soustraire à la goujaterie et à l’impatience contemporaines et espère faire déraper les scénarios socio-économiques de la Banque mondiale –, et celle dont il apprécie les odeurs fortes de majorité morale, celles du Père Fouettard et des piloris médiatiques. A ceux qui lui demanderaient de définir le new-age, il répondrait : « C’est l’ère de l’Internet, des associations de mères de famille vidéo-visionneuses et de la chaise électrique. » C’est pourquoi il adore transfigurer ses Agrippines, ses Thénardiers et ses Tartarins en Gavroches de plateaux télévisés qui pourfendent les « privilèges » et se goinfrent de Justes Causes[2].
Mais il y a pis : ce qui vaut pour les individus vaut aussi pour les peuples ; toute protection sociale, toute notion de service public « maintenue artificiellement hors marché », bref tout acquis historique, doit être effacé et aussi dénoncé comme un « privilège[3] » qui menace les grands équilibres et affole les clignotants socio-économiques de l’Histoire promise par les techno-populistes du monde entier. Car c’est en pesant son poids « réel » – économétrique –, en rejetant résolument tout étalon « utopique et marxisant », que chaque pays pourra briguer une place de bon élève au tableau d’honneur de la prospérité mondiale.
Les Français ont mis beaucoup de temps à comprendre que tout le monde est concerné – et pas seulement les « métèques » du Sud. C’est pourquoi, depuis 1974, le techno-populisme s’inquiète : la France « pèse trop », elle souffre d’obésité symbolique et l’intolérable « singularité française » était, voici dix ans, un effet de manche convenu des jeunes cuistres de l’Institut d’études politiques.
Les contre-réformateurs libéraux – et bien d’autres avec eux – peuvent se réjouir : la France se rapproche symboliquement de ses parts de marché, et beaucoup de ses intellectuels n’y sont pas pour rien. La République n’est plus orgueilleuse : elle accepte enfin un destin adapté à ses moyens – celui de sous-préfecture « démocratique » du Nouvel Ordre mondial[4], qui sait s’agenouiller devant une opinion dont la fabrication lui échappe de plus en plus et abandonne cette idée « jacobine » que la démocratie ne vaut que par l’excellence des destins qu’elle vise idéalement pour tous, et ne saurait rester les yeux rivés à la moyenne des égoïsmes et des lâchetés de chacun. On ne s’étonnera donc pas que la peste nationale-raciste ait refait surface… On a presque réussi à transformer un grand peuple en audimat servile et provincial et une partie de son élite intellectuelle en populace compradore, en quarteron de commis éditorialistes des formidables cabinets d’aisance mentale que sont devenues les démocraties-marchés – toujours affairées à découper leurs agrégats peu ragoûtants, issus de la fermentation de centaines de millions, et bientôt de milliards, de psychologies de consommateurs-panélistes dévorées par l’envie et le désir d’accaparer aux moindres frais.
« Positivez et maximisez comme vous respirez ! » : cela pourrait être le slogan de cette classe moyenne mondiale qui entend bien enfin jouir de la Fin de l’Histoire. Ce terminus de l’Histoire ne serait-il, après tout, que la découverte d’une forme optimale de termitière, ou plutôt de yaourtière à classe moyenne – dont Singapour serait le sinistre modèle réduit – gérant les fermentations mentales et affectives minimales de protozoaires sociaux.
« Échangerais cynisme mercantile permanent contre larmes de crocodile d’occasion » : telle est la devise de la yaourtière, car nous savons maintenant, depuis l’affaire Diana, qu’il n’est même plus nécessaire de jouer ou de chanter pour devenir une superstar et qu’il suffit de divorcer et de respirer pour faire pleurnicher deux milliards d’hommes.
Pour la Contre-Réforme libérale, il n’y a désormais plus de doute : le XXIe siècle verra le triomphe complet de l’individu. Sans le vouloir, bien sûr, elle nous mène au cœur du futur combat politico-philosophique : tout faire pour que l’homme ordinaire, ce singulier qui n’est jamais produit ni terminé, ne soit plus confondu avec l’Homo éco-communicans des démocraties-marchés.
Vaincre le techno-populisme, ringardiser les yaourtières, c’est aussi vaincre le national-racisme… Cela réclame une philosophie de combat. Il est encore temps pour l’intelligentsia française de se ressaisir, de délaisser les Trissotins et les femmes de lettres postmodernes, et surtout de mettre un terme à la crétinisation soft à l’anglo-saxonne – sa « rortyfïcation[5] » –, bref, de sursauter et de refuser un destin de bétail cognitif en faisant plus de vagues et moins de vogue.