particulier
aprs la publication d'un rapport du CERC, en 1989, montrant que les
ingalits avaient fortement augment en France dans les annes 1980
(Les Revenus des Franais, le tournant des annes 80, Documents du
CERC, n' 94). Rawls fut opportunment cit dans un document de travail
du Commissariat gnral du Plan intitul Ingalits 90, l'anne suivante,
pour illustrer le fait que certaines ingalits taient tout fait supportables, alors que d'autres ne l'taient pas : Des rflexions thoriques
rcentes, pouvait-on lire dans ce document, permettent de porter un
regard nouveau sur les ingalits : considre avant la crise comme un
bien en soi, la rduction des ingalits apparat aujourd'hui comme une
question plus complexe. Toutes les ingalits ne doivent pas tre
combattues, bien au contraire. Sur l'introduction de Rawls en France et
NOTES 347
les diverses interprtations dont il a t l'objet, on pourra lire B. Tlret,
Le " Rawlsisme " la franaise , le march contre l'galit dmocratique? , in Futur antrieur, n' 8, hiver 1991, et Y. Roucaute, Rawls
en France , in L'Evolution de la philosophie du droit en Allemagne et en
France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, PUF, 1991. Ce dernier crit, p. 213 : C'est l'poque o l'on commence croire, sur
fond de ruine des drivs du lninisme, que Rawls pourrait tre un atout
non ngligeable pour penser dans le " libralisme " devenu hgmoni-que, mais gauche. Il poursuit, p. 223 : Les intellectuels "
de
gauche " n'acceptaient pas avant 1982 une thorie qui lgitimait l'ingalit sociale, marque du sceau du lieu culturel de sa production (nord-amricaine) ; les libraux franais voyaient dans le principe de diffrence
celui de la redistribution, et donc l'interventionnisme de l'Etat. [... ] D'o
le succs : la rfrence Rawls n'est gure dissociable d'une double crise
qui concide en quelques annes.
397. Sur tous ces auteurs, on pourra lire J.-P. Dupuy, Ph.
Van Parijs,
A. Sen, dj cits, et aussi J.-F. Kervegan, Y a-t-il une philosophie
librale ? Remarques sur les oeuvres de J. Rawls et F. von Hayek
, in
Rue Descartes, n' 3, 1992, ainsi que Individu et justice sociale, autour de
John Rawls, Seuil, coll. Points , 1988.
398. F. von Hayek, Droit, lgislation, libert, tome 1, PUF, 1986,
chapitre v.
399. K. Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., chapitre v. Dans
ce chapitre, ainsi que dans les deux prcdents, Polanyi met bien en
vidence que c'est ce schme autorgulateur qui caractrise l'conomie.
Il crit, p. 88 : La socit est gre en tant qu'auxiliaire du march.
[...] Au lieu que l'conomie soit encastre dans les relations sociales, ce
sont les relations sociales qui sont encastres dans le systme conomique.
400. P. Batifoulier, L. Cordonnier, Y. Zenou Le don contre-don,
approche conomique et approche de la sociologie , in Revue conomique, septembre 1992; B. Reynaud, Thorie des salaires, op. cit., et Le
Salaire, la rgle et le march, op. cit.
401. Ibid.
402. Voir les ouvrages de J. Elster, Leibniz et la formation de l'esprit
capitaliste, Aubier, 1975; Karl Marx, une interprtation analytique, PUF,
1989; et la revue Actuel Marx, n' 7 : Le marxisme analytique anglo-saxon .
403. Pour une bibliographie et une analyse de l'institutionnalisme
amricain, voir L. Bazzoli, T. Kirat, M.-C. Villeval, Contrat et
institutions dans la relation salariale : pour un renouveau institutionnaliste , in Travail et Emploi, nO 58, 1994. Sur J.R. Commons, voir note
ronote, L. Bazzoli, La cration ngocie et pragmatique de rgles.
Apport de l'analyse institutionnaliste de J.R. Commons et enjeux d'une
action collective rgulatrice du rapport salarial , avril 1993.
348 LE TRAVAIL
404. Voir par exemple M. Lallement, Thorie des jeux et quilibres
sociaux , in Revue du Mauss, n' 4, second semestre 1994.
405. A. Sen, Ethique et conomie, op. cit., voir tout le chapitre ii,
Jugements sur l'conomie et philosophie morale . A. Sen crit, p. 45 :
Par consquent, puisque la thse de l'utilit en tant que seule source de
valeur repose sur l'assimilation de l'utilit et du bien-tre, on peut la
critiquer pour deux raisons : 1. parce que le bien-tre n'est pas la seule
valeur ; 2. parce que l'utilit ne reprsente pas correctement le bien-tre.
406. F. Fourquet, Richesse etpuissance, op. cit., p. 261.
407. Il s'agit l d'une formule bien connue de Jean Bodin.
408. Il est de l'intrt public de corriger par une bienfaisance
rflchie les maux rsultant des mauvaises institutions qui ont maintenu et
propag la pauvret , Comit de mendicit de la Constituante, quatrime rapport, 1790. Voir aussi M.-A. Barthe, Pauvrets et Etat-providence , art. cit.
409. Le rapport de la Commission de l'assistance et de la prvoyance
publique, rdig par A. Thiers en 1850, est un bon exemple de cette
doctrine officielle. Par exemple : Il importe que cette vertu
[la
bienfaisance], quand elle devient, de particulire, collective, de vertu
prive, vertu publique, conserve son caractre de vertu, c'est--dire reste
volontaire, spontane, libre enfin de faire ou de ne pas faire, car
autrement elle cesserait d'tre une vertu pour devenir une contrainte.
Voir aussi M.-Th. Join-Lambert, Politiques sociales, op. cit., p.
258-270.
410. E. Durkheim, La Division sociale du travail, op. cit.
411. Et, en particulier, videmment les dchirements de notre
systme de protection sociale entre deux conceptions, l'une relevant de
l'assurance et l'autre de la solidarit, cf. M.-Th. Join-Lambert, Politiques
sociales, op. cit., p. 255.
412. P. Laroque nous a confirm qu'il s'agissait bien, en 1945, de
mettre en place un vritable systme de scurit sociale couvrant la
totalit de la population. Voir des extraits de l'expos des motifs de
l'ordonnance du 4 octobre 1945, in M.-M. Join-Lambert, Politiques sociales, op. cit., p. 276. On y lit notamment : Le problme qui se pose
alors est celui d'une redistribution du revenu national destine prlever
sur le revenu des individus favoriss les sommes ncessaires pour complter les ressources des travailleurs ou des familles dfavorises. [... ]
Envisage sous cet angle, la scurit sociale obligatoire appelle l'amnage.-
ment d'une vaste organisation d'entraide obligatoire.
413. P. Rosanvallon, La Crise de l'Etat-providence, op. cit.
414. L'opposition GesellschaftIGemeinschaft a t analyse par F. Tn-nies in Communaut et socit. Catgories fondame ' ntales de la socit
pure, Retz, 1977. Voir aussi L. Dumont, Essais sur l'individualisme,
op. cit.
415. Kant, Ide d'une histoire universelle du point de vue cosmopoliti-NOTES 349
que, opuscule crit en 1784, repris avec une srie d'autres textes dans
Opuscules sur l'histoire, GF-Flammarion, 1990. L'expression insociable
sociabilit est utilise par Kant ; elle dsigne l'inclination des hommes
entrer en socit, qui est cependant double d'une rpulsion gnrale
le faire, menaant constamment de dsagrger cette socit .
416. Aristote, La Politique, op. cit., livre I, chapitre i, 1252a. Aristote
ajoute dans le livre 1, chapitre ii, 1252b-1253a : Enfin, la communaut
forme de plusieurs villages est la cit au plein sens du mot.
[... 1 Ainsi
forme au dbut pour satisfaire les seuls besoins vitaux, elle existe pour
permettre de bien vivre. C'est pourquoi toute cit est un fait de nature.
[... 1 La cit est au nombre des ralits qui existent naturellement, et
l'homme est par nature un animal politique. Et celui qui est sans cit,
naturellement et non par suite des circonstances, est ou un tre dgrad
ou au-dessus de l'humanit. On se reportera galement aux analyses de
E. Benveniste consacres la diffrence entre la cit grecque et la civitas
romaine : la polis grecque est premire et fonde la relation d'appartenance qui dfinit le citoyen ; la civitas romaine est seconde par rapport aux
citoyens, c'est la totalit additive des cives. Elle apparat donc comme
une sommation, crit Benveniste, et elle ralise une vaste mutualit.
E. Benveniste, Problmes de linguistique gnrale, tome II, Gallimard,
coll. Tel , 1974, chapitre xx, p. 272-280.
417. Voir sur ce point les nombreuses analyses d'l.
Berlin, Eloge de la
libert, Presses-Pocket, 1990; Le Bois tordu de l'humanit, Albin Michel,
1992', et A contre-courant. Essais sur l'histoire des ides, Albin Michel,
1988.
418. En 1985, J. Rawls prcisait sa pense, crivant :
[La justice
politique] doit tenir compte d'une diversit de doctrines et de la pluralit
des conceptions du bien qui s'affrontent et qui sont effectivement
incommensurables entre elles, soutenues par les membres des socits
dmocratiques existantes , in Individu et justice sociale, op.
cit., p. 281.
419. Sur cette interprtation, et pour la contredire, voir en particulier
sur Hegel, E. Weil, Hegel et l'Etat, op. cit. ; et sur Marx, la prface de
M. Rubel aux OEuvres de Marx, Gallimard, coll. La Pliade , op. cit.
son ouvrage, Karl Marx, essai de biographie intellectuelle, Rivire, 1971
et M. Henry, Marx, 2 tomes, Gallimard, 1976. Ces derniers distinguent
fortement la pense de Marx du marxisme.
420. Les exemples sont multiples. Parmi les plus fameux, on retiendra
les ouvrages de F. von Hayek, et plus encore ceux de K. Popper, en
particulier La Socit ouverte et ses ennemis, Seuil, 1979, dans lequel
Popper fait de Hegel l'anctre du totalitarisme. Mais, d'une manire plus
gnrale, une trs grande partie des travaux philosophico-logiques anglo-saxons sont destins, depuis le dbut du xx' sicle, dmontrer l'inanit
des propos de la mtaphysique allemande.
421. Dans ses Essais sur l'individualisme, L. Dumont propose un
lexique dans lequel on peut lire qu' on dsigne comme holiste une
350 LE TRAVAIL
idologie qui valorise la totalit sociale et nglige ou subordonne
l'individu humain . Or, toute la thse de L. Dumont consiste dire
qu'une socit qui n'est pas conue comme une agrgation est holiste,
donc opprime l'individu... L. Dumont dveloppe dans cet ouvrage comme
dans d'autres une interprtation de Hegel qui passe ct de l'apport
vritable de celui-ci, et qui le confond avec la grande masse des holistes . Voir en particulier Genses II , in Essais sur l'individualisme, op. cil., o L. Dumont interprte les tentatives allemandes
exclusivement comme une renaissance de 1'universitas.
422. L. Dumont, Homo aequalis, op. cil., p. 134. Nous nous appuyons
largement sur ce livre, car c'est, nous semble-t-il, l'un des mieux connus
des responsables politiques et administratifs. C'est un classique qui
constitue pour beaucoup un bon rsum de la thorie politique actuelle et
dont se sont galement inspirs un certain nombre d'essayistes.
423. Thorie de la justice, op. cil., p. 53.
424. Ibid., p. 92.
425. Ibid. Rawls crit galement que les institutions les plus importantes sont : la protection lgale de la libert de pense et de conscience,
l'existence de marchs concurrentiels; la proprit prive des moyens de
production et la famille monogamique en sont des exemples (ibid., p. 33).
426. J.-P. Dupuy, Le Sacrifice et l'envie, op. cit.
427. Toute la philosophie hglienne du droit est une critique de l'ide
de contrat, de mme que de l'individualisme et du droit abstrait sur
lesquels cette ide se fonde : la volont pleinement autonome et l'individu
du droit romain ou de la philosophie du xviii' sicle ne sont que des
abstractions. Il n'y a d'individu que pleinement incarn dans une socit,
de volont que dj l'oeuvre dans le monde, de contrat que dans la
socit.
428. Hegel, Prcis de l'Encyclopdie des sciences philosophiques, Vrin,
1970, 495. Voir aussi Principes de la philosophie du droit, op. cil., 75 et
l'article de G. Planty-Bonjour, Majest de l'Etat et dignit de la
personne selon Hegel , in L'Evolution de la philosophie du droit..., op.
cil., p. 7.
429. Hegel, Principes de la philosophie.... op. cil., 258.
430. Cf. A. Wellmer, Modles de la libert?? dans le monde moderne , in Critique, juin-juillet 1989, p. 506 et suivantes.
431. En ce qui concerne Hegel, les exemples sont innombrables. On
retiendra : Le droit de la particularit du sujet trouver sa satisfaction
ou, ce qui revient au mme, le droit de la libert subjective constitue le
point critique et central qui marque la diffrence entre les Temps
modernes et l'Antiquit , Principes de la philosophie.... op.
cil., 124;
ou encore : Il faut valuer comme quelque chose de grand le fait
qu'aujourd'hui l'homme en tant qu'homme est consid??r comme titulaire
de droits en sorte que l'tre humain est quelque chose de suprieur son
statut. Chez les Isralites, avaient des droits, seulement les Hbreux, chez
NOTES 351
les Grecs, seulement les Grecs libres, chez les Romains seulement les
Romains et ils avaient des droits dans leur qualit d'Hbreux, de Grecs,
de Romains, non en leur qualit d'hommes en tant que tels. Mais prsent, comme source du droit, sont en vigueur les principes universels,
et ainsi dans le monde a commenc une nouvelle poque , cit par G. Planty-Bonjour, Majest de l'Etat... , art. cit..
432. C'est ce que tend dmontrer toute la philosophie de Hegel : non
seulement l'individu abstrait que dcrivent les philosophies individualistes
ou l'conomie du xviii' sicle n'existe pas, l'individu n'existe qu'incarn
dans une communaut, une langue, un territoire, des institutions politiques, mais, de plus, l'Etat est ce qui respecte infiniment l'individu : Le
principe des Etats modernes a cette force et cette profondeur prodigieuse
de permettre au principe de la subjectivit de s'accomplir au point de
devenir l'extrme autonome de la particularit personnelle et de le
ramener en mme temps dans l'unit substantielle, et ainsi de conserver
en lui-mme cette unit substantielle , Principes de la philosophie.... op.
cil., 260.
433. Tocqueville dpasse, lui aussi, l'tape de la libert?? ngative
comme seul principe et tente de la concilier avec l'ide d'une communaut
politique. C'est pour cette raison que sa conception fait place l'ide d'un
bien commun et d'individus discutant et dbattant de la conception de ce
bien commun : La libert ngative telle qu'elle s'incarne dans les
structures de la socit civile est ici transforme dans la libert positive ou
rationnelle de citoyens qui agissent ensemble ; cette libert positive ou
rationnelle revient une forme de restauration de ces liens communautaires entre les individus dont l'absence dfinit leur existence en tant que
propritaires indpendants. [... j La libert seule [peut]
retirer les citoyens
de l'isolement dans lequel l'indpendance mme de leur condition les fait
vivre, pour les contraindre se rapprocher les uns des autres.
[... 1 Elle les
runit chaque jour par la ncessit de s'entendre, de se persuader, et de se
complaire mutuellement dans la pratique d'affaires communes. [...
1 Seule
elle fournit l'ambition des objets plus grands que l'acquisition des
richesses , L'Ancien rgime et la Rvolution, GF-Flammarion, 1988,
p. 94-95.
434. 1. Berlin, Eloge de la libert, op. cil., p. 50.
435. Les spcialistes de Hegel ont montr depuis longtemps les
confusions sur lesquelles s'appuyaient certaines lectures de Hegel : il est,
bien au contraire, le penseur antinationaliste par excellence. Il est
galement le concepteur de l'Etat moderne, un Etat fortement centralis
dans son administration, largement dcentralis en ce qui concerne les
intrts conomiques, avec un corps de fonctionnaires de mtier, sans
religion d'Etat. On lira sur tous ces points, outre les ouvrages dj cits de
J. Hippolyte, K. Papaionnou et E. Weil, une srie d'articles dans les
Cahiers internationaux de sociologie, 1948, dont celui de J.
Hippolyte,
La conception hglienne de l'Etat et sa critique par Marx .
352 LE TRAVAIL
436. Voir Marx, Critique de la philosophie politique de Hegel, crit en
1843 et publi dans le tome I de La Pliade, qui est un commentaire acr
des Principes de la philosophie du droit de Hegel et dont le noeud est
prcisment l'articulation entre socit civile et Etat. La critique de Marx
est extrmement pertinente : elle montre que, chez Hegel, les individus,
mme s'ils sont reconnus, ne participent pas rellement la dtermination
des objectifs de l'Elat, que les ordres intermdiaires ne servent qu' peu
de chose et que la socit civile n'a aucun moyen de se protger des
dbordements de l'Etat (voir en particulier p. 943). Mais Marx, de ce fait,
en dduit qu'il faut supprimer l'Elat, et non le rformer.
437. C'est la Nation qui, dans le prambule de la Constitution de 1946,
assure l'individu et la famille les conditions ncessaires leur
dveloppement, garantit l'enfant, la mre et au vieux travailleur la
protection sociale, le repos et les loisirs, proclame la solidarit et l'galit
de tous les Franais devant les charges...
438. Dans cette tradition, on compte P. Rosanvallon, avec La Crise de
l'Etat-providence, op. cit., mais aussi I. Illich, qui critique l'Etat au nom
des valeurs d'usage ou du domaine vernaculaire; voir en