travail ralis pour l'autre. Ce sont les liens d'changes rciproques, mais aussi des liens volontaires, qui sont au fondement du lien social, c'est la socit civile de Smith et de Hegel rendue humaine. Voil pourquoi Marx peut se passer de l'Etat comme structure suprieure qui subordonne la lutte des intrts individuels de la socit civile : celle-ci est immdiatement pacifie parce qu'elle est fonde sur l'change gal et sur le dsir du produit de l'autre comme image de l'autre. ** Le travail possde ds lors cette triple qualit de me rvler moi-mme, de rvler ma sociabilit et de transformer le monde. En lui se ralise l'change rciproque de ce que chacun est vritablement...
La production consiste mettre quelque chose de soi-mme dans un produit, ce quelque chose pouvant tre lu soit dans un sens conomique (la valeur travail), soit dans un sens symbolique (une image de moi-mme) "'. Le travail vritable est donc au plus haut point un rapport social, il est la vrit du rapport social, du moins de celui qui est rv par Marx. Mais, il faut insister sur ce point, et Marx est le premier le savoir, cette essence n'a jamais exist in concreto, et c'est seulement parce que les circonstances historiques l'ont voulu que le travail peut tre pens de cette manire. Il a fallu, pour en venir l, sortir des conceptions fodales, inventer le travail comme capacit susceptible d'tre exerce librement par l'individu. L'essence du travail est pense l'horizon de l'avenir et non comme un trsor perdu : un jour, lorsque les forces productives seront suffisamment dveloppes et que les contradictions deviendront trop fortes, les conditions seront runies pour que le travail devienne adquat son essence.
** Le concept de travail rv est donc au centre d'une triple relation - de l'individu au donn naturel; de l'individu aux autres; de l'individu lui-mme. Le travail est la fois un rapport de l'homme la nature et un rapport social, mais si l'on pousse l'utopie son terme et si l'on se place au moment o tout donn naturel a disparu, o tout est humain, donc, le travail apparat dans son essence, sous la forme de ce qu'il est rellement. L'homme tant libr du besoin, le travail n'est plus un rapport la nature, il n'est plus qu'un rapport social, le rapport social dans sa puret.
Si l'activit essentielle de l'homme est de s'exprimer, lorsque le donn naturel n'existe plus comme prtexte l'expression de l'homme, le travail perd son caractre laborieux. Ds lors, il est ce qui fonde et maintient le lien social, qui apparat comme un pur rapport d'expression : je te comprends travers ton oeuvre, tu me contemples travers la mienne. Alors, en effet, l'change marchand devient superflu. La marchandise qui faisait cran entre les hommes peut tre supprime. Elle dformait le pur rapport d'expression qui peut dsormais se dvelopper, elle tordait les images. La reprsentation que la philosophie marxienne se fait du travail dvoile le fantasme social qui la sous-tend :** le rve d'une socit d'individus librs et autonomes qui s'exprimeraient l'infini les uns les autres, d'une socit l'ordre social pacifi et dont le rapport fondamental serait d'expression.
** ** Le travail alin
Le travail ainsi compris explique le type de critique que Marx dveloppe l'gard du travail rel , qui se met en place sous ses yeux. L'essence du travail voit sa ralisation entrave ; le travail rel est un travail alin. Toute pense de l'alination est en mme temps une pense de l'essence, une pense qui condamne la ralit, qu'elle tient pour dforme par rapport ce qu'elle devrait tre, ou ce qu'elle sera. La critique majeure de Marx consiste dire que, dans la socit qu'il voit et dans l'conomie politique, le but n'est justement pas le dveloppement de l'homme grce au travail, mdiateur par essence, mais au contraire l'enrichissement. Le travail rel est une abstraction sans contenu, dont le but est extrieur lui-mme. Le travail dans la 106
socit industrielle capitaliste est toujours dj alin.
Plus la production et les besoins sont varis, plus les travaux du producteur sont uniformes et plus son travail tombe sous la catgorie du travail lucratif. A la fin, le travail n'a plus que cette signification-l, et il est tout fait
accidentel ou inessentiel que le producteur se trouve vis--vis de son produit dans un rapport de jouissance immdiate et de besoin personnel. Peu importe galement que l'activit, l'action de travail soit pour lui une jouissance de sa personnalit, la ralisation de ses dons naturels et de ses 149.
fins spirituelles Il est alin justement parce qu'il empche l'homme d'atteindre le but que nous avons vu Marx lui assigner : dvelopper, spiritualiser et humaniser l'humanit. Dans l'conomie politique, le travail n'exerce plus cette fonction, il est dtourn de son vritable but.
Parce qu'il dtourne l'humanit de la ralisation de ses plus hautes fins, le travail ramne ds lors l'humanit l'animalit ; au lieu d'tre une activit vitale consciente et volontaire, le travail est rabaiss au rang de moyen : En dgradant au rang de moyen la libre activit cratrice de l'homme, le travail alin fait de sa vie gnrique un instrument de son existence physique. [... ] l'homme fait de son activit vitale, de son essence, un simple moyen de son existence "'. L'essence de l'homme, c'est le dveloppement de son activit vitale volontaire et le simple souci de l'existence doit lui tre subordonn.
quelle forme concrte prend l'alination de cette essence ? Marx en cite deux dans les Manuscrits de 1844; la premire concerne le rapport de l'ouvrier son produit l'ouvrier se trouve devant le produit de son travail dans le mme rapport qu'avec un objet tranger. Il travaille pour recevoir un salaire - de surcrot, le plus souvent, un salaire qui ne lui permet pas de vivre -, il produit pour un autre, qui le paiera. La seconde concerne le rapport de l'ouvrier la production : dans son travail, l'ouvrier ne s'affirme pas, mais se nie, son travail n'tant pas volontaire, mais contraint. ** Marx voit l'origine de cette dfiguration du 107
travail dans l'existence de la proprit prive, et il accuse l'conomie politique de traiter celle-ci comme un fait naturel "'. La proprit prive explique en particulier que ceux qui possdent les moyens de production engagent avec ceux qui ne possdent que leur travail une relation telle qu'ils chercheront toujours spolier le travailleur et valoriser leur capital. Avec la proprit prive et l'assimilation du travail une marchandise, les rapports humains sont fausss et toute la suite en dcoule logiquement : la division du travail, destine rendre celui-ci plus efficace, la tendance la baisse des salaires ou l'augmentation du temps de travail pour amliorer le profit et, d'une manire gnrale, la subordination de toute chose au processus d'autoconservation et d'autovalorisation du capital, qui finit par faire des travailleurs, mais aussi des capitalistes, de pures marionnettes agies par un processus qui les dpasse.
Marx pousse mme le raisonnement plus loin : ce n'est pas la proprit prive qui est l'origine de l'alination du travail, c'est bien plutt le travail alin qui est lui-mme la cause de toutes les alinations. A l'origine mme de la double alination du travail, on trouve une dfiguration primitive. Ds le dpart, l'homme est conu sous le rapport de la proprit prive : son travail vise obtenir de la proprit, et est donc en contradiction avec sa vritable essence. Selon Marx, l'conomie politique opre un double mouvement : certes, elle reconnat le travail comme son principe, mais en mme temps elle pose l'homme dans un rapport de tension extrinsque la nature extrieure de la proprit prive : Il est devenu lui-mme cette nature et cette tension de la proprit prive 153 . Ainsi peut -on dire que Locke (que Marx cite peu), qui voit dans le travail le moyen d'acqurir les choses, et Smith, qui fait du travail un simple facteur de production, ramnent le travail son abstraction au moment mme o ils le reconnaissent. En son coeur mme, car il est immdiatement pos comme moyen d'acqurir des richesses, le travail nat alin. Marx voit dans ce moment originel la cause de tous les maux 108
venir : ds lors que le travail est considr comme facteur de production et comme essence de la richesse, il est alin.
** ** Comment rendre le travail conforme son essence?
En opposant la ralit du travail et son essence, Marx fonde leur continuit et trace le chemin qui mne de l'une l'autre. En dsignant par le mme terme ce que les conomistes ont invent, le travail abstrait et le travail-essence, Marx imprime de faon dfinitive sa marque sur la pense du travail, en mettant en place les principaux lments de ce que nous avons appel le schme utopique.
L'utopie ne consiste pas vouloir changer les conditions de travail. Elle consiste donner le mme nom deux ralits dont on nous dit que l'une est la caricature de l'autre, mais qui n'ont rien voir. Il fusionne de cette manire deux traditions, la tradition anglaise (de l'conomie politique) et la tradition allemande (de l'expression de soi). Ds lors, l'conomie politique est la science du travail alin : Smith a mconnu la nature profonde du travail en le prsentant comme peine ou sacrifice. Certes, historiquement le travail est apparu comme contrainte extrieure, mais [Smith] ne voit aucunement la ralisation de soi, l'objectivation du sujet, donc sa libert concrte qui s'actualise prcisment dans le travail 154 . ** L'conomie politique commet deux erreurs qui consistent, d'une part, considrer le travail comme un simple facteur de production et, d'autre part, continuer de traiter le travail comme peine et sacrifice, donc comme quelque chose de ngatif, alors que le travail est une force positive et cratrice 155. Nanmoins, par cette critique, Marx assure la continuit entre les deux traditions : l'conomie politique ne pouvait pas concevoir la vraie nature du travail. D'une certaine manire, Ricardo a un peu mieux compris celle-ci que Smith, sa thorie de la valeur-travail signifiant que l'homme met quelque chose de lui-mme dans son travail. Mais, avec la critique mar-109
xienne, le moment approche o ncessairement le travail, enfin conu dans sa ralit, deviendra ce qu'il est dans son essence.
Marx distingue ainsi entre un avant et un aprs. L'avant
- avant de l'abondance - fonde un productivisme dchan o l'impratif d'humanisation joue plein et contraint l'homme exercer sa tche d'anantissement du donn naturel travers le travail. L'aprs - lorsque l'abondance est atteinte - ouvre un brutal changement de signification du travail. Alors seulement, le travail n'est plus opposition, il est le lieu de la pure expression de soi.
Alors, il concide avec son essence. Mais cela n'est possible qu'une fois l'abondance atteinte, qu'une fois la raret conjure. Ainsi s'expliquent les apparentes contradictions de Marx quant l'avenir du travail. Car tantt il indique que le but est la rduction du temps de travail, l'objectif tant donc de se librer du travail, et tantt que le travail deviendra le premier besoin vital, appelant de ce fait librer le travail, c'est--dire le rendre diffrent et le conserver. Il n'y a contradiction que si l'on oublie que les deux propositions correspondent des stades diffrents de l'volution historique et sociale.
** En effet, dans un premier moment, celui du dveloppement accru des forces productives, la machine remplace progressivement l'homme et le temps de travail humain n'est plus une bonne mesure de la production de richesse : A mesure que la grande industrie se dveloppe, la cration de la richesse vraie dpend moins du temps et de la quantit de travail employs que de l'action des facteurs mis en mouvement au cours du travail. Elle dpend plutt de l'tat gnral de la science et du progrs technologique, application de cette science cette production "'. Le dveloppement des forces productives permet de se passer, de plus en plus, du travail humain comme facteur de production et du temps de travail comme mesure de la richesse. Cette premire volution, qui s'opre au sein de la socit capitaliste, constitue la base de l'mancipation 110
Ceci n'est pas sans importance, car le capital rduit ds prsent le travail l'effort humain leur minimum. Cela sera d'un grand profit pour le travail mancip, et c'est l la 157 condition de son mancipation . Dans ce premier
moment, l'action politique qui accompagne ce dveloppement doit donc soutenir les revendications de rduction du temps de travail. Car elle doit permettre d'augmenter encore plus le- dveloppement de forces productives et d'amener ainsi le capitalisme vers son point de rupture.
Cela permet galement aux ouvriers de se constituer en force de rsistance collective contre les employeurs, d'apprendre un autre type de rapport aux autres et de s'panouir dans le loisir. Dans cette configuration, travail et loisir continuent de s'opposer : L'conomie vraie, l'pargne, consiste conomiser du temps de travail. [... 1 Economie de temps de travail signifie augmentation de loisirs pour le plein panouissement de l'individu. Le temps de travail demeurant la mesure de la production et de la distribution des richesses, l'objectif poursuivre ne peut tre que la rduction de sa place.
C'est ce qu'explique Marx 159 dans la Critique du programme de Gotha rdige en 1875, mais qui ne sera
publie qu'en 1891 : dans la dernire phase de la socit capitaliste comme dans la premire phase de la socit communiste, le temps de travail continue d'tre la mesure sociale du travail et la base de la contribution de chacun.
C'est pour cette raison que le programme d'Erfurt, trs inspir par les marxistes la diffrence du prcdent, rclame, pour la protection de la classe ouvrire , la fixation d'une journe de travail normale de huit heures au maximum et fait donc figurer en premire place de ses revendications celle de la rduction du temps de travail .
Si cette ide n'est pas contradictoire avec celle du travail considr comme premier besoin vital, c'est bien parce que cette conception ne peut se dvelopper que dans une phase suprieure de la socit communiste [ ... quand avec le dveloppement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance 161.
** Dans cette seconde phase, la signification du travail a chang : il n'est plus alination mais expression de soi.
C'est alors que l'opposition classique entre travail et loisir perd son sens : le travail lui-mme est panouissant. Dans la nouvelle phase de la socit communiste, le travail et le loisir ne s'opposent plus : ils sont, dans leur essence, identiques 112 . En mme temps, le travail a galement chang de nature : il est devenu immatriel et consiste alors en tches de surveillance gnrale, de gestion, de contrle de processus de production, qui seront eux directement assurs par les machines 11,3 . Le travail est panouissant, moins d'ailleurs en raison de son nouveau contenu que parce qu'il n'est plus dtourn de son but : faire de la production l'acte le plus social.
** Nanmoins, une certaine ambiguit persiste chez Marx.
En quoi consiste exactement ce travail de la seconde phase et pourquoi est-il panouissant ? L'est-il par nature ou parce qu'il est ralis directement pour les autres ? Comment les tches ncessaires la reproduction de nos conditions de vie pourraient-elles tre panouissantes ? Le travail devient-il premier besoin vital parce que toutes les tches difficiles et sans intrt sont prises en charge par les machines et qu'il se rduit donc la pure communication avec les autres ? Autrement dit encore, comment concilier la position que Marx dfend dans la Critique du programme de Gotha, en 1875, et celle qu'il a expose dans le livre III du Capital, en forme de conclusion de celui-ci :** Le rgne de la libert commence seulement partir du moment o cesse le travail dict par la ncessit et les fins extrieures; il se situe donc, par sa nature mme, au-del de la sphre de la production matrielle proprement dite. Tout comme l'homme primitif, l'homme civilis est forc de se mesurer avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie; cette contrainte existe pour l'homme dans toutes les formes de la socit et sous tous les types de 112
production. [...] Dans ce domaine, la libert ne peut consister qu'en ceci : les producteurs associs - l'homme socialis - rglent de manire rationnelle leurs changes organiques avec la nature et les soumettent leur contrle commun au lieu d'tre domins par la puissance aveugle de ces changes; et ils les accomplissent en dpensant le moins d'nergie possible, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes leur nature humaine. Mais l'empire de la ncessit n'en subsiste pas moins. C'est au-del que commence l'panouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le vritable rgne de la libert qui, cependant, ne peut fleurir qu'en se fondant sur ce rgne de la ncessit.
La rduction de la journe de travail est la condition 64
fondamentale de cette libration Dans cette formula tion trs aristotlicienne (la libert ne commence que lorsque les besoins essentiels sont satisfaits, qu'aprs qu'il a t fait justice la ncessit), Marx semble donc confiner le travail au rgne de la ncessit : on peut certes amliorer les conditions de notre soumission la ncessit, les rendre en particulier plus dignes et moins ingales, mais nous y restons enchans.
Il nous semble qu'il ne faut pas chercher rsoudre tout prix cette contradiction, car Marx continue d'utiliser le terme de travail dans un double registre : le travail matriel, qui vise essentiellement satisfaire nos besoins, appartient bien au rgne de la ncessit. Et, quels que soient les dveloppements techniques, un certain nombre de tches devront toujours tre prises en charge. Ce problme doit tre rsolu par une rorganisation de la production. Et c'est bien ce type de travail dont parle Marx dans le passage que nous venons de citer, puisqu'il a indiqu quelques lignes auparavant qu'il s'agissait d'obtenir une rduction accrue du temps consacr au travail matriel en gnral . En revanche, il nous semble galement qu'il continue souvent d'employer le terme de travail dans un sens plus large et plus spirituel , dans un sens hglien, comprenant par l la plus haute forme d'activit LE TRAVAIL, ESSENCE DE L'HOMME 113
humaine, dont la nature est d'tre en mme temps individuelle et sociale, panouissante et expressive. Bien plus, il nous semble que cette ambigut ne sera pas tranche par la suite, entranant des consquences multiples. Autrement dit, Marx renforce l'quivocit du terme tel qu'il apparat dans la philosophie de Hegel. Hegel ayant utilis le terme de travail pour dsigner l'ensemble du processus de dveloppement de l'Esprit et ayant rig en modle de toute action celle qui consiste s'opposer un donn naturel, la tentation tait grande de voir dans le travail quotidien des hommes un ple reflet, une dfiguration de cette activit suprieure. C'est ce que Marx a fait. D'o l'enchanement qui caractrise les penses du xix' sicle sur le travail aprs avoir dfini une essence du travail, elles critiquent l'tat de choses existant et assignent l'action politique l'objectif de rendre l'existant conforme l'essence. La pense marxienne est la plus cohrente car elle parvient conserver l'norme distance qui spare le travail existant de l'idal :** seule une rvolution profonde, concernant la fois la proprit des moyens de production, les modalits de dtermination de la production sociale, l'avancement des progrs technologiques , pourra permettre de dsaliner le travail. En attendant, c'est bien la rduction du temps de travail qui doit tre poursuivie. Mais l'idal d'un travail panouissant imprgne toute son oeuvre.
** ** La glorification franaise du travail La France connat la mme volution, exprime nanmoins d'une manire moins philosophique . Les trois moments (essence, critique du travail rel, schme utopique) sont exactement identiques : les annes pendant lesquelles Hegel crit la Phnomnologie de l'esprit (1806-1807), la Science de la logique (1812-1816) et la Philosophie du droit (1820-1821) sont celles pendant lesquelles s'opre, en France, le retournement conceptuel qui conduit la 114
glorification du travail. On peut en effet faire remonter aux annes 1815-1820 le moment OU se dveloppe soudainement en France un discours de valorisation du travail, qui s'effectue travers la notion d'industrie. Celle-ci bascule ce moment prcis de son sens ancien son sens moderne.
L'un des auteurs qui cristallise le mieux cette mutation est Alexandre de Laborde : alors qu'en 1814 il considrait comme centrales les questions relatives la proprit, il crit, quatre ans plus tard : quel est le but des actions des hommes qu'ils mconnaissent ou dpassent, qu'ils cherchent encore, aprs tant de fatigues et de mcomptes, qui n'est pas la gloire, qui n'est pas la puissance ? Ce but est le bien-tre, c'est la participation toutes les jouissances que peut procurer le travail, toute la considration que doit inspirer la vertu ou le talent. [... 1 que faut-il aux hommes pour y parvenir, pour s'en montrer dignes ? Il leur faut l'amour, la passion du travail, ou autrement l'industrie, mais l'industrie libre, puissante, honore. [... 1 Le travail est
l'art pratique du bonheur, comme la philosophie en est la science spculative. Il est le remde des passions, ou plutt une passion lui-mme qui tient lieu de toutes les autres; il se compose des intrts les plus chers de la vie, ceux de la 161
famille, de la cit, de la patrie . Le mot industrie est encore employ dans son sens proche du sens latin 166. On voit que le terme met essentiellement en valeur la capacit technique de l'homme, son inventivit. Il en rsulte une sorte de romantisme naf : Honneur toi, sentiment gnreux, passion des hommes clairs, utile laboriosit, 1671
honneur toi. Dans le discours des essayistes et des hommes proches du pouvoir l'objet de fascination rside dans les dcouvertes techniques de l'homme, qui sont en passe de bouleverser les conditions de la vie quotidienne et de dcupler les pouvoirs humains. Saint-Simon est l'un des penseurs les plus reprsentatifs de cette priode et il subit la mme fascination que Laborde. Il ajoute l'enthousiasme pour la technique l'ide de progrs de l'humanit, qui prend dsormais le sens d'un progrs technique, vers 115
toujours plus de bien-tre, mais galement l'ide d'utilit.
Le bonheur apparat porte de main. Le travail est dcrit comme une substance ou une nergie prcieuse, dont la nation a besoin. Saint-Simon inscrit donc son loge du travail dans le contexte plus gnral de l'utilit sociale et de la lutte contre les Oisifs 168 . D'o un discours de valorisation tout fait neuf :** Je propose de substituer le principe suivant celui de l'Evangile : l'homme doit travailler.
L'homme le plus heureux est celui qui travaille. La famille la plus heureuse est celle dont tous les membres emploient utilement leur temps. La nation la plus heureuse est celle dans laquelle il y a le moins de dsoeuvrs. L'humanit jouirait de tout le bonheur auquel elle peut prtendre s'il n'y avait pas d'oisifs. Ds cette poque, le travail apparat tout la fois comme contribution au progrs de l'humanit, fondement du lien social, car c'est la forme du travail que doit prendre la contribution de chacun au progrs de la socit, et source d'panouissement et d'quilibre personnels.
Il n'est pas inutile de remarquer que, chez Saint-Simon, l'ide de bien-tre et d'abondance universelle qu'il est possible d'obtenir grce l'industrie de tous et au dveloppement des techniques aboutit la mme conception des rapports entre individus et socit et la mme conception globale de la socit que chez Smith : l'essentiel tant l'obtention de ce bien-tre, la pure et simple administration de ces progrs et du travail destin y parvenir suffira tenir la socit ensemble. La politique devient science de la production, qui doit permettre de produire le plus et le mieux possible. Le travail est un lien social suffisant puisque, par lui, tout individu contribue cet objectif commun. L'administration des choses remplacera donc le gouvernement des hommes, dont on n'aura plus que faire, car que pourrait-on bien dsirer de plus ? Le pouvoir politique devient superflu. A cela s'ajoute la possibilit d'en finir avec les conflits de classe. Contrairement la proprit, le travail est distribu galement chacun, et 116
chacun peut l'utiliser sa guise. Il fonde la libert de chacun de contribuer la richesse sociale et il donne chacun l'impression d'tre li aux autres pour un combat essentiel 170 . Dans ces exemples, le terme de travail n'est pas dfini, ce qui signifie que les auteurs qui l'emploient supposent bien connue sa signification, qu'ils contribuent pourtant profondment transformer. Ils dsignent en fait par ce terme non pas le travail concret, mais cette activit humaine qui prend le visage de la puissance transformatrice et dont les rsultats s'inscrivent de faon visible sur le territoire, le paysage, avec les progrs techniques. Le travail est dcrit comme une force vitale qui transforme l'aspect physique des choses. D'une conception mcanique, on passe une conception dynamique. La plupart des thoriciens socialistes de la premire moiti du xix' sicle reprennent cette conception, en particulier Proudhon, pour qui le travail est l'essence mtaphysique de l'homme, une libert qui ne doit pas voir son exercice empch 111.
La France et l'Allemagne construisent donc au mme moment, le premier quart du xix' sicle, le mme concept.
L'Allemagne a traduit cette nouvelle vision du monde dans sa philosophie, mais celle-ci, dans ses schmes les plus abstraits, met bien en vidence le noyau humaniste, historique et technique de l'volution relle. La France semble s'tre exprime d'abord par la voix de ses hommes d'Etat et technocrates, fascins par le fabuleux pouvoir technique dont dispose dsormais l'homme. En dpit du formidable paradoxe que constitue, en premire lecture, la glorification du travail au moment o ses conditions relles d'exercice sont les pires, cette raction est nanmoins tout fait explicable. On conoit en effet que, saisis par les prodigieuses capacits de dveloppement ouvertes par l'industrie, et emports par le mouvement de l'histoire qui semblait s'acclrer (c'est le moment des conqutes napo-loniennes), philosophes et thoriciens aient fait l'loge d'une activit humaine qui semblait exprimer la fois la libert de chaque individu et la puissance d'une humanit 117
triomphante en marche vers le bien-tre. Si l'humanit peut ce point transformer le monde, crer des objets nouveaux, transformer les paysages, chaque individu doit disposer de la mme force cratrice , le travail. C'tait l videmment confondre technique et travail et ne pas tenir compte des conditions d'exercice, pour chaque individu, de ce travail. Il faut bien se reprsenter combien l'ide que le travail tait une activit que chacun poss-dait et qui permettait chacun de se construire sa place dans la socit tait importante. Avec le travail, galement accessible chacun, un ordre social entirement fond sur les capacits se mettait en place 172 . Et il n'est pas anodin que la thorie de Ricardo, selon laquelle la valeur ajoute un objet correspond trs exactement la quantit de travail fournie, ait particulirement inspir les socialistes du xix sicle : chacun doit pouvoir enfin tre rcompens selon ses efforts sans qu'aucune autre considration, de naissance, d'idologie, de rang, soit prise en compte. Une comptition sociale enfin acceptable se profile.
A de trs rares exceptions prs, la situation extrmement proccupante des ouvriers, officiellement reconnue dans les milieux politiques et objet de nombreux ouvrages, n'a pas remis en question la reprsentation dsormais dominante que la socit se fait du travail.** Sismondi est l'une de ces exceptions : il dnonce l'volution qui, selon lui, mne la socit la catastrophe et dont il voit l'origine chez Smith. Les conomistes ont promu la chrmatistique, cette science de l'enrichissement dont Aristote avait, ds l'Antiquit, dnonc les dangers, puisqu'il s'agit d'une science de la dmesure, de l'accumulation sans fin des richesses. A partir de l, Sismondi dnonce le mouvement gnral d'industrialisation et d'intrt pour la richesse, qui vont de pair. Mais la majeure partie des autres critiques, et en particulier les thoriciens socialistes, prsentent la caractristique commune de critiquer l'organisation du travail, c'est--dire les conditions de travail au sens large, sans jamais remettre en cause l'ide majeure que le travail 118
est l plus haute activit de l'homme. Il ne s'agit donc bien que de rendre les conditions concrtes de travail conformes cette essence.
** Mme Fourier, que l'on prsente souvent comme un critique radical de toute la socit de son poque (il est contre le dveloppement du commerce, contre l'organisation du travail, pour le dveloppement des plaisirs et l'panouissement de l'homme), est paradoxalement celui qui met le mieux en vidence le rve secret qui habite son poque. Car son organisation en phalanstres, dans lesquels les individus regroups par affinits chappent la tyrannie du travail ennuyeux et monotone et dveloppent les trois passions majeures, la cabaliste, la papillonne et la 173
composite vise finalement rendre le travail agrable et l'industrie attrayante. Le titre lui-mme de l'ouvrage de Fourier est instructif. Le Nouveau Monde industriel et socitaire 174 est entirement construit sur l'industrie et le travail, les deux tant simplement rendus conformes leur essence. Ds lors, on y verra nos oisifs, mme les petites matresses, tre sur pied ds quatre heures du matin, en hiver comme en t, pour se livrer avec ardeur aux travaux utiles 175 . Le plus utopiste des utopistes du xix sicle est en ralit celui qui trahit le plus clairement l'esprit de celui-ci : le travail est, dans son essence, panouissant. Il ne reste plus qu' le rendre conforme sa nature.
** ** Libert du travail ou droit au travail?
Les revendications concrtes dveloppes par les ouvriers au cours du xix' sicle manifestent cette rvolution au grand jour. Les journes de 1848 marquent en quelque sorte solennellement le moment o la conception du travail comme moyen de la ralisation de soi prend le pas sur la conception du travail comme simple moyen de subsistance. quelles sont en effet les revendications de Proudhon, de Louis Blanc ou des ouvriers? Elles sont au nombre de trois : la cration tant issue du travail, c'est le 119
travail qui doit tre rcompens, et non le capital; le travail tant collectif, c'est ce collectif en tant que tel qui doit recevoir rmunration ; l'exercice du travail tant devenu la condition de maintien en vie des travailleurs, la production doit tre organise de manire rpondre aux besoins sociaux en vitant le gaspillage, d'une part, et de manire ce que chacun puisse obtenir un revenu, d'autre part. Sous cette forme, le travail apparat d'abord, dans les discours socialistes, comme une libert dont dispose chacun, et dont l'exercice doit pouvoir tre assur et rcompens. Dans la mesure o le travail est devenu le moyen majeur d'acquisition des revenus, reconnatre un droit la vie, c'est assurer le libre exercice du travail.
Le caractre soudain de cette question s'explique. Le milieu du X,Xe sicle en France est la fois le moment de l'industrialisation et celui de crises priodiques qui jettent des milliers d'ouvriers au chmage. C'est aussi le moment o toute une partie des paysans, qui disposaient encore d'une parcelle de proprit ou d'autres moyens de subsistance que le travail, se retrouvent avec la seule force de leurs bras. C'est galement l'poque o l'on se rend compte que ce que l'on n'appelle pas encore le march du travail prsente des dsquilibres dlicats combattre. C'est enfin celle o l'on comprend que le retour la proprit ne peut pas constituer une solution. A la diffrence de la Rvolution de 1789, o l'idal des sans-culottes, par exemple, tait celui du partage de la proprit et d'une garantie accorde chacun de disposer d'une petite proprit, celle de 1848
contribue faire passer l'ide que les revenus s'acquirent dsormais par le travail, et que c'est donc autour de celui-ci que se posent les questions essentielles 176 . La question de la pauvret et de l'ventuel emploi de main-d'oeuvre par l'Etat tait d'ailleurs pose depuis longtemps et Turgot lui-mme avait dfendu en son temps l'ide d'ateliers de charit qui permettraient d'employer les personnes sans travail et ainsi de les occuper et de leur donner de quoi se nourrir. Mais les conceptions de cette poque voyaient 120
aussi dans l'existence des diverses limitations la pleine libert du travail la cause essentielle des priodes d'inem-ploi. Turgot pensait ainsi que la suppression des privilges ou des organisations corporatistes rationnant l'entre dans certains mtiers permettrait de fait tous de trouver un travail. Or, en 1848, les corporations ont t abolies par la loi Le Chapelier et les diverses entraves et privilges assouplis. On s'aperoit qu'il peut nanmoins y avoir des individus sans travail.
** Le droit la vie se confond avec le droit au moyen de pouvoir gagner sa vie, et donc le droit au libre exercice d'un travail. Par rapport l'poque o Turgot dclarait : Nous devons tous nos sujets de leur assurer la jouissance pleine et entire de leurs droits; nous devons surtout cette protection cette classe d'hommes qui, n'ayant de proprit que leur travail et leur industrie, ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer, dans toute leur tendue, les seules ressources qu'ils aient pour subsister , ce qui a chang en 1848, c'est que le nombre d'individus se trouvant dans cette situation a considrablement augment. En 1848, on demande l'Etat de prendre sous sa protection l'ensemble des personnes ne disposant que de leur corps pour vivre, c'est--dire de permettre ce corps de travailler pour assurer au moins sa propre reproduction : L'Etat doit assurer tous droit et protection [... 1 et la proprit du
riche, et l'existence du pauvre, qui est sa proprit, doivent tre galement places sous la sauvegarde de la loi publique 178. On assiste ainsi, dans la premire moiti du xix sicle franais, un glissement qui s'opre du devoir de protection du corps, conu comme chose fragile mettre en sret, en scurit, au devoir de protection du corps conu comme moyen de reproduction de l'existence. Les deux types de protection que l'on demande l'Etat sont d'ailleurs de mme nature : il s'agit de protger l'individu contre les autres. Mais, dans le cas du droit au travail, les implications sont bien sr plus srieuses, car elles remettent en cause l'organisation sociale tout entire.
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** En effet, que signifie la reconnaissance du droit au travail ? que l'individu dispose d'une crance sur la socit et qu'il va pouvoir obliger celle-ci - donc l'Etat - lui fournir du travail. De plus, cette reconnaissance branle-rait l'organisation sociale fonde sur la coexistence d'une classe d'employeurs qui donne, quand elle le peut, du travail aux ouvriers :** Est-il vrai, oui ou non, que tous les hommes apportent en naissant un droit la vie ? Est-il vrai, oui ou non, que le pouvoir de travailler est le moyen de ralisation du droit de vivre ? Est-il vrai, oui ou non, que si quelques-uns parviennent s'emparer de tous les instruments de travail, accaparer le pouvoir de travailler, les autres seront condamns, par cela mme, se faire esclaves des premiers, ou mourir ? Est-il juste que, tous ayant apport, en naissant, le droit la vie, le pouvoir de raliser ce droit soit concentr aux mains de quelques-uns, de telle sorte que l'espce humaine se trouve divise en deux classes d'hommes dont les uns vendent la vie, que les autres sont rduits acheter 179,? Louis Blanc s'attaque par l mme ce rapport social' fondamental. Les socialistes de l'poque se livrent donc galement une vritable critique en rgle du contrat, masque d'une pure relation de domination : la pseudo-libert qui est celle de l'ouvrier contractant avec le patron est un mythe, car l'ouvrier est oblig de vendre son corps-travail, alors que le patron peut toujours attendre ou faire jouer la concurrence. Les deux parties ne sont pas armes gales, situation d'autant plus grave, disent-ils, qu'il en va de la vie. Et c'est justement parce qu'il s'agit de la vie que l'ouvrier est prt accepter n'importe quelles conditions. C'est pourquoi le contrat, sous sa forme de mise en relation de deux individus libres et gaux, est une duperie, l'instar de la libert du travail.
La vraie libert du travail ne peut donc prendre son sens que si elle est appuye sur le droit au travail, sinon les conditions sont toujours dj ingales. Seul le droit au travail, vritable droit rel, droit-crance, est capable de venir bout de cette ingalit et de mener son terme la 122
Rvolution de 1789 qui n'a su mettre en place, reconnatre et protger que des droits formels 18. Si elle n'est pas appuye sur le droit au travail, la libert du travail n'est qu'un mot creux et un privilge.
** que rpondent les libraux ces arguments ? que le droit au travail attente la libert et la rciprocit contractuelle "'. qu'est-ce dire ? qu'en lieu et place des individus libres et responsables on va dfinir une entit, qui sera le support d'obligations, et qu'il ne pourra s'agir que de l'Etat. On entend donc donner celui-ci le pouvoir de contraindre des individus 182 - La mconnaissance de la libert et de la rciprocit contractuelle, la substitution aux rapports entre individus de rapports obligeant la socit tout entire ouvrent de surcrot la porte la guerre civile, l'opposition de classes entre elles : l'Etat risque tout simplement d'tre pris en otage par la classe ouvrire pour rclamer la classe possdante, celle qui donne du travail, l'ensemble des richesses. L'Etat deviendrait ainsi l'instrument de la lutte des classes. Mais, surtout, la reconnaissance du droit au travail, outre qu'elle donnerait un droit sans obligation rciproque une classe, ferait de l'Etat le grand planificateur de la production : car comment assurer du travail tous, si l'Etat ne prend pas lui-mme en charge, de proche en proche, l'acte d'embauche, puis celui de production, et enfin celui de rmunration? Le droit au travail porte en lui la remise en cause complte de la libert du commerce et de l'industrie, des prrogatives du chef d'entreprise ou de l'employeur et l'tatisation de toute la production : Dcrter le droit au travail, c'est constituer l'Etat en pourvoyeur de toutes les existences, en assureur de toutes les fortunes et en entrepreneur de toutes les industries "3. Enfin, c'est aller contre le libre choix des individus, qui ne pourront plus choisir leur mtier, mais devront travailler l o on les rclame.
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** ** Le droit au travail panouissant
Mais l'opposition essentielle n'est dj plus entre socialistes et libraux. Elle se situe dsormais entre ceux qui s'arrtent la conception du travail comme simple moyen de vivre et ceux qui en font une libert cratrice. Ce dbat majeur acclre donc l'isolement de quelques individus, dont Lamartine, vis--vis d'une majorit pour laquelle il est dsormais clair que le travail est synonyme de ralisation de soi. L'examen des propositions concrtes qui furent faites, en particulier par Lamartine, pour tenter de donner satisfaction aux ouvriers, le montre clairement. Lamartine entendait proposer la mise en place d'ateliers nationaux, sur le modle des ateliers de charit de Turgot; ils n'auraient fonctionn qu'en cas de crise, et dans l'hypothse o certains ouvriers n'auraient pas trouv s'employer pour un salaire leur permettant de subsister : Nous entendions par droit au travail le droit pour tout individu vivant sur le territoire de la Rpublique de ne pas mourir de faim ; non pas le droit tout travail, mais le droit l'existence, la garantie des moyens d'existence alimen-taire par le travail fourni au travailleur 184. Or, cette manire de considrer le travail ne rencontre l'vidence l'approbation ni des socialistes ni des libraux, et, semble-t-il, pour des raisons identiques. Non seulement parce que le travail est considr comme simple moyen de subsistance, mais aussi parce qu'il s'agit d'un travail non qualifi dont les ouvriers doivent se contenter, quelle que soit leur qualification. On ne saurait mieux montrer qu' l'poque, pour une partie de la classe politique, le travail est dj un vritable moyen d'autoralisation pour l'individu : i faire remuer de la boue des ouvriers qualifis apparat comme une sorte de pch contre la nature mme du travail.
Socialistes et libraux emploient d'ailleurs les mmes arguments : Louis Blanc reproche Lamartine de vouloir donner aux ouvriers un travail factice, humiliant et strile, 124
quivalant une aumne. Les libraux opposs au droit au travail posent galement la question : quel genre de travail donnera l'Etat ? [... ] Le droit au travail n'a pas de sens ni de valeur, s'il ne veut pas dire que tout individu, s'adressant l'Etat pour obtenir de l'emploi, aura droit au genre d'emploi auquel il est propre 185. On voit mieux par l que la vritable ligne de partage passe en ralit entre ceux pour qui le droit au travail est encore l'quivalent d'un droit la survie ou la vie, et ceux pour qui ce droit est un droit au travail panouissant
** ** Le travail-panouissement, mythe du xix sicle
** En 1848, le retournement s'est donc dfinitivement opr des deux cts du Rhin. Le travail est dsormais conu dans son essence et rv comme panouissement de soi et moyen du dveloppement de toutes les facults humaines. Cette volution va de pair avec l'ide que le progrs technique ouvre l'humanit des chemins infinis vers les lendemains qui chantent et une conception de l'homme comme ensemble de facults qui doivent se dvelopper, comme homme en devenir. En France, socialistes et libraux sont en accord sur la nature du travail, dans son double caractre d'expression de soi et de rapport social et sur l'objectif gnral d'augmentation de la production, qui doit dsormais tre celui de la socit. Ils ne s'opposent plus ds lors que sur les moyens de parvenir le plus vite possible ce bien-tre gnral. Les libraux croient la vertu de l'incitation individuelle. Ils reprochent aux socialistes de prparer une socit de misre, o l'incitation au travail aura disparu, o la fainantise se dveloppera et o la production risque de baisser - La proclamation du droit au travail dispenserait l'homme d'une partie de cette activit pntrante qu'il met la recherche des travaux productifs 181. La proclamation du droit au travail et les chimres socialistes ignorent que le 125
meilleur moyen de faire travailler les hommes est l'aiguillon de la faim, le besoin. Le systme individualiste, o l'employeur prend des risques et o le travailleur tente de gagner davantage par ses efforts et son mrite, est, de fait, la meilleure mthode pour tirer de l'homme ce qu'il a de meilleur, et donc pour l'obliger produire plus.
** A quoi les socialistes rpondent que la concurrence entrane un vaste gaspillage qui nuit l'augmentation globale de la production et qu'il est ncessaire d'organiser le travail autrement si l'on veut produire plus. Car le travail est devenu collectif et cette nouvelle situation n'est prise en compte ni dans le systme de rmunration ni dans l'organisation du travail. C'est ce que Proudhon appelle l'erreur de compte : Le capitaliste, dit-on, a pay les journes des ouvriers; pour tre exact, il faut dire que le capitaliste a pay autant de fois une journe qu'il a employ d'ouvriers chaque jour, ce qui n'est point du tout la mme chose. Car cette force immense qui rsulte de l'union et de l'harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanit de leurs efforts, il ne l'a point paye.
[... ] Lorsque vous avez pay toutes les forces individuelles, vous n'avez pas pay la force collective, par consquent il reste toujours un droit de proprit collective que vous n'avez point pay et dont vous jouissez injustement. [...
Voici ma proposition : le travailleur conserve, mme aprs avoir reu son salaire, un droit naturel de proprit sur la 188
chose qu'il a produite . La contradiction interne du capitalisme vient donc, pour Proudhon comme pour Blanc, du fait que la production est sociale, qu'elle fait appel des forces collectives, que tout capital est le fruit d'une conspiration d'efforts et que de mme que la cration de tout instrument de production est le rsultat d'une force collective, de mme aussi le talent et la science dans un homme sont le produit de l'intelligence universelle et d'une science gnrale lentement accumule 189 , mais que l'appropriation du produit y reste individuelle.** La rponse socialiste est l'association : l'association fait natre une 126
force collective homogne, dont la production est bien suprieure ce qui pourrait tre obtenu par la coexistence difficile au sein d'une entreprise d'ouvriers en concurrence et qui n'ont aucun intrt au dveloppement de la production et, un niveau plus macroconomique, par la coexistence d'entreprises se faisant la guerre. Les individus comprennent qu'il est de leur intrt propre de contribuer une production plus grande, chacun stimule et surveille en mme temps les autres. Les diffrentes associations se viennent en aide grce la constitution de fonds qui permettent d'assurer une rgulation globale.
Dans les deux cas, les individus travaillent donc ensemble arc-bouts vers un objectif unique : l'augmentation de la production, donc des rmunrations, de la consomma-
tion et de la satisfaction des besoins. En cela aussi socialistes et libraux sont d'accord : si Thiers explique que la concurrence permet l'augmentation des salaires parce que les prix baissent, Blanc reconnat son tour que c'est galement l'augmentation des salaires qu'il poursuit. Non seulement l'association permet une augmentation de la production, mais elle prsente l'avantage de concilier les deux dimensions du travail : son caractre panouissant pour chaque individu et son caractre social. Avec le systme de l'association, l'individu comprend que son intrt individuel et l'intrt collectif coincident : Le rgime de l'association lie l'intrt personnel l'intrt gnral, de manire sanctifier le premier en centuplant la puissance du second 190. L'oeuvre ralise est une oeuvre commune, o chacun a intrt l'augmentation de la productivit de chaque autre. Mais surtout, comme chez Marx, la vraie solution est dans la formule ** De chacun selon ses facults chacun selon ses besoins . De chacun selon ses facults, c'est le libre panouissement par chacun de son talent crateur, dans le travail. A chacun selon ses besoins, c'est la rcompense de la production collective.
L'individu qui se ralise dans son travail est un individu qui travaille pour les besoins de toute la socit, donc les siens 127
propres, qui s'panouit dans son travail parce qu'il travaille pour les autres et finalement pour la ralisation et la satisfaction de ses besoins propres. On peut considrer soit que l'individu est dj social et que la contribution la satisfaction des besoins sociaux le satisfait comme tel, soit que sa satisfaction vient du fait que, par la contribution la production sociale, il accrot sa propre capacit consommer.
Dans le second cas, il s'agirait encore d'un cas d'alination la Marx, car la jouissance n'est pas trouve directement dans le travail, mais dans le salaire et la future consommation permise par le travail. Dans le premier cas, on retombe dans le schma marxien, et c'est d'ailleurs la solution que semble indiquer Blanc : Tout se rduit donc transformer le travail en plaisir, et c'est ce quoi rpond la grande formule socialiste : de chacun suivant ses facults 191. Comme chez Marx, le produit, dtermin par le collectif et voulu comme tel par chaque individu, permet la ralisation de chaque individu au cours de sa fabrication, car l'individu produit en fin de compte pour lui, puisqu'il a particip aux choix et que les besoins satisfaire sont sociaux et parce que le plaisir vient de cette production mme o chacun fabrique pour les autres une image de soi-mme. La question reste nanmoins ouverte. On ne comprend en effet pas trs bien, pas plus chez Blanc que chez Marx, comment le dveloppement de chaque individu dans le travail est compatible avec le caractre collectif de la production, d'autant que cette conciliation est cense s'oprer non pas dans une socit politique qui dpasserait les oppositions de la socit productive, mais au sein mme de celle-ci. On le voit d'autant moins que les deux auteurs militent pour un dveloppement maximal des forces productives et de la grande industrie, lieu par excellence du travail abstrait. Pour parvenir cette conciliation, il semble que plusieurs conditions doivent tre remplies : que les choix productifs soient faits par tous les individus et que ces choix rpondent aux vritables besoins sociaux; que l'on 128
soit dj dans une socit d'abondance et que l'individu soit dj social . Car dvelopper ses facults cratrices ne signifie pas, pour l'individu, dvelopper sa particularit, mais bien plutt crer, en lui imprimant sa marque, un objet voulu par la socit.
En fin de compte, on peut se demander si, dans ce type de socit qui assure la conciliation entre individu et collectivit, et qui le fait exclusivement par le travail, la sociabilit ne devient pas elle-mme quelque chose d'extr-mement abstrait, qui s'opre par des signes, et mme si, l'abondance tant acquise, le but ultime de la production n'est pas de permettre aux individus de s'changer des signes, des miroirs de ce qu'ils sont. Il s'agit ds lors peut-tre moins de fabriquer des objets visant satisfaire les besoins matriels que de produire des signes dans lesquels la socit prouve sa propre sociabilit. Comme si le travail et la production n'taient plus qu'un prtexte ou une scne o se mettre, collectivement, en reprsentation, chacun montrant aux autres ce qu'il est et faisant signe la fois vers ce qu'il est intimement et vers ce qu'il est socialement, un lieu o le produit n'est plus qu'un support d'autre chose.
** quoi qu'il en soit, en 1848, le pas est franchi : le travail est devenu le moyen de la ralisation de soi et du lien social. Il a t investi, en l'espace d'une trentaine d'annes, d'une charge utopique extrmement forte : Les classiques de la thorie sociale, de Marx Max Weber, taient en cela d'accord : la structure de la socit civile-bour-geoise porte en elle la marque du travail abstrait travers le type de travail qu'est le travail salari, rgul par le march, mis profit par le capitalisme et organis par la forme de l'entreprise. Dans la mesure o la forme de ce travail abstrait a dploy une force qui a pu tout imprgner, et qui a pntr tous les domaines, les attentes taient conduites se porter elles aussi vers la sphre de produc-
tion, ou pour le dire d'une formule, vouloir que le travail s'mancipe de ce qui l'alinait. C'est dans l'image du phalanstre que les utopies des premiers socialistes se sont 129
cristallises, c'est--dire dans l'image d'une organisation sociale fonde sur le travail et runissant des producteurs libres et gaux. Dans la mesure o elle tait correctement organise, c'est de la production elle-mme que devait procder la vie en commun des producteurs librement associs. [... 1 Et, en dpit de toutes ses critiques l'encontre des premires formes de socialisme, c'est encore nanmoins la mme utopie spcifique la socit du travail qu'obit Marx dans la premire partie de l'Idologie allemande 192...
Tel est le second acte.
** ** ** mrq CHAPITRE V ACTE III: DE LA LIBRATION DU TRAVAIL AU PLEIN
EMPLOI
Le troisime acte est tout aussi ncessaire que les deux prcdents pour comprendre la manire dont la reprsentation du travail moderne s'est construite. Il se distingue nanmoins des deux autres en ceci qu'il n'a pas vritablement t thoris travers des disciplines particulires, philosophie ou conomie. Sa comprhension vient donc plutt d'une analyse des actes et des institutions que d'un examen des textes. Concrtement, ce moment est celui de la social-dmocratie ou encore de ce que l'on a appel l'Etat social ou l'Etat-providence. Il se diffrencie trs prcisment de la priode antrieure par son pragmatisme.
A la fin du xix' sicle, il n'est plus question de rver l'essence du travail mais de rendre supportable sa ralit. Il ne s'agit plus de penser la nature du travail mais de mettre en place les institutions permettant de concilier les aspirations contradictoires dont le travail est l'objet. Mais le programme politique des sociaux-dmocrates va se dvelopper dans un contexte thorique non retravaill, c'est--dire dans lequel les contradictions que recelait la pense socialiste n'ont pas t rsolues : contradiction entre les conditions pouvantables de travail 193 et le discours de valorisation qui accompagne celui-ci ; contradiction entre la haine du travail et la croyance que lui seul est capable de 131
fonder une hirarchie sociale juste"; contradiction entre un objectif de libration du travail et donc de rduction radicale de la place occupe par le travail dans la vie des individus et des socits et une volont de libration du travail qui s'oprerait l'intrieur de celui-ci, par une opration de transsubstantiation 195. La social-dmocratie va donc s'installer sur des fondements plus que fragiles .
non seulement elle n'engage aucune rflexion thorique sur ces contradictions, mais elle n'a plus les moyens d'viter leur mise en vidence. Le grand soir , la proximit du moment o le temps est suspendu et o les signes s'inver-sent, artifices grce auxquels la pense socialiste parvenait tergiverser, n'est plus de mise. Car la social-dmocratie se caractrise justement par son ralisme, le fait qu'elle est dans le temps .
** ** Travail et social-dmocratie
On a coutume de considrer la cration de la II Internationale, en 1889, comme l'acte de naissance de la social-196
dmocratie . Mais il convient de distinguer les deux significations du terme social-dmocrate : la plupart des programmes ou des partis influencs par le marxisme dans la deuxime moiti du xix sicle se disent en effet sociaux-dmocrates 197; cependant, la suite de la rupture entre rformistes et rvolutionnaires au dbut du xx sicle dans tous les partis socialistes europens, on a coutume de rserver la qualification de sociaux-dmocrates une idologie non marxiste, dont Edouard Bernstein 198 fut, en Allemagne, le meilleur reprsentant et dont la mthode d'action n'est plus le renversement des institutions politiques et sociales du capitalisme, mais au contraire une longue marche travers les institutions . La pense sociale-dmocrate se dveloppe au moment o il semble beaucoup qu'il sera plus avantageux de recueillir les fruits de l'adhsion populaire et de rpondre lgalement aux 132
revendications ouvrires que de continuer rver d'une prise du pouvoir par la violence. Dans cette mesure, elle substitue l'ide de grand soir - cet arrt brutal du temps partir duquel le temps lui-mme se recompose - un temps plus long, plus pais, au sein duquel les revendications trouveront, plus lentement mais plus srement, leur satisfaction. Elle s'appuie de surcrot sur une critique des lois formules par Marx et Engels, en particulier celle du pauprisme croissant du proltariat. Au contraire, crit Bernstein le nombre des possdants s'accrot au lieu de diminuer. Il ne s'agit pas l d'une invention d'conomistes bourgeois partisans de l'harmonie sociale, mais d'un fait incontestable, souvent dsagrable pour les contribuables mais reconnu et enregistr par le fisc. [... 1 Admettre qu'un nombre croissant de possdants - et non l'inverse -
s'approprie le surproduit social, cela revient enlever une 199
des pices matresses de l'chafaudage. De plus, les lois dont parlent Marx et Engels peuvent tre mises en dfaut par une action volontariste : Il est vident que l o la lgislation, c'est--dire l'action systmatique et consciente de la socit, intervient efficacement, elle peut contrecarrer, voire supprimer certaines tendances de l'volution conomique. Enfin, Bernstein dnonce l'action rvolutionnaire brutale et violente et lui prfre la voie lgale au nom d'une double exigence : la maturit conomique et la maturit politique de la classe ouvrire.
** La pense sociale-dmocrate prsente ainsi deux caractristiques majeures : elle se refuse penser l'volution de la socit en termes de saut qualitatif ; elle fait une place majeure la stratgie et l'action politique. Les sociaux-dmocrates rformistes sont donc pragmatiques : ils n'ap-profondissent pas l'analyse thorique mais souhaitent obtenir une amlioration de la situation concrte des ouvriers.
Ce faisant, ils ne prcisent pas si les objectifs poursuivis demeurent les mmes que ceux que visaient les socialistes et ils ne retraitent pas leur hritage thorique la lumire de cette nouvelle option politique : le crdo de l'abondance 133
comme but ultime de la socit n'est pas remis en cause, pas plus que l'ide du travail crateur 200. La stratgie sociale-dmocrate privilgie, dans son action, le court terme, les rsultats lectoraux et l'amlioration de la condition ouvrire. Ce faisant, elle va conforter, volontairement ou involontairement selon les cas, les principales institutions sur lesquelles reposait le travail abstrait et dont la suppression tait ncessaire - dans la pense socialiste du moins - pour obtenir une libration du travail.
** Concrtement, en revendiquant un partage diffrent des gains issus de la production de celui qui est en vigueur l'poque, en rclamant une augmentation de la part revenant au travail et une diminution de celle rserve au capital, ou encore en faisant en sorte qu'une vritable protection soit accorde aux travailleurs en change de leur travail (les grandes lois sur la protection sociale datent de la fin du xix sicle en Allemagne 201), l'action sociale-dmocrate aboutit consolider le rapport salarial, qui tait pourtant au centre des critiques socialistes. Celui-ci est dsormais considr, d'une manire assez smithienne, comme le canal par o se rpand l'augmentation gnrale des richesses. Plutt que de le supprimer, sans doute vaut-il mieux le tourner au profit des salaris, telle est la pense sociale-dmocrate. Elle tombe ainsi dans l'erreur, dnonce par Marx, qui consiste croire que l'on peut traiter des problmes de rpartition des richesses sans s'interroger sur les positions respectives dans le processus de production 202.
Ds lors, la confusion est totale : car l'idologie sociale-dmocrate russit le tour de force de continuer croire une libration future du travail, en fondant nanmoins l'amlioration de la situation de la classe ouvrire sur la reconnaissance du rapport salarial. Elle persiste aussi penser positivement l'essence du travail en contribuant nanmoins instrumentaliser celui-ci, puisque l'intrt du travail rside dsormais dans sa capacit garantir des revenus dcents et donc un pouvoir de consommation 213
toujours plus grand . Cette contradiction n'est pas analy 134
se par les sociaux-dmocrates, mais elle contribue circonscrire trs strictement toutes les politiques futures.
Et cela est d'autant plus vrai que le travail est en passe de devenir la forme principale d'acquisition des revenus.
Dans le mme temps, le salariat en effet s'tend au point de devenir une modalit essentielle d'organisation du travail et de distribution des revenus. La pense sociale dmocrate, profondment lie cette situation, est en ralit son idologie.
** ** L'Etat social et le plein emploi
La pense sociale-dmocrate repose sur un fondement fragile, puisqu'elle continue focaliser les nergies utopiques sur la sphre du travail sans remettre en cause le rapport salarial. Elle s'oblige de ce fait rendre le plus supportable possible ce rapport en amliorant ses conditions concrtes d'exercice (amlioration des conditions de travail, rduction du temps de travail, hygine et scurit, institutions reprsentatives ... ) et en garantissant ceux qui le subissent un accs des compensations toujours plus grandes, sous forme de revenus toujours croissants, de biens de consommation ou des services plus nombreux, d'une protection toujours amliore. Ce faisant, elle rend ncessaire une rgulation globale du systme social, de sorte que celui-ci permette la produc-
tion de quantits de richesses toujours plus grandes (garantie de taux de croissance positifs) et la rpartition homogne de celles-ci (plein emploi et rgles de rpartition). Elle rend donc obligatoire l'intervention d'un Etat capable de garantir la marche rgulire de la grande machine sociale. C'est ce prix seulement que l'on pourra compenser le rapport salarial et faire oublier aux travailleurs que l'on n'est pas - et que l'on ne sera jamais - dans le travail libr. Ainsi s'explique le dveloppement, ds le dbut du XXe sicle 204 mais surtout 135
aprs la Seconde Guerre mondiale, d'un Etat-providence ou Etat social.
** L'Etat-providence n'est pas, comme on l'entend dire souvent, un Etat qui colmate les brches du systme capitaliste ou qui cicatrise coup de prestations sociales les blessures que celui-ci inflige. L'Etat-providence se donne pour impratif de maintenir absolument un taux de croissance, quel qu'il soit, pourvu qu'il soit positif, et de distribuer des compensations, de manire toujours assurer un contrepoids au rapport salarial. Comme l'crit Habermas, le citoyen est ddommag pour la pnibilit qui reste, quoi qu'il en soit, attache au statut de salari, mme s'il est plus confortable; il est ddommag par des droits dans son rle d'usager des bureaucraties mises en place par l'Etat-providence, et par du pouvoir d'achat, dans son rle de consommateur de marchandises. Le levier permettant de pacifier l'antagonisme de classes reste donc la neutralisation de la matire conflit que continue de receler le travail salari 202. Ce qui entrane plusieurs consquences : d'abord, une intervention conomique de l'Etat telle que les principaux mcanismes permettant la rgulation de la croissance soient de fait contrls. La politique keynsienne sera la juste illustration de cet tat de choses. Ensuite, une intervention, dans certaines limites, de l'Etat pour que le plein emploi soit garanti, c'est--dire pour que chacun puisse bnficier des avantages dsormais attachs au statut de travailleur mme si sa capacit de travailler vient diminuer ou disparatre : les grands rapports de Beveridge ou les politiques qui s'en inspirent, mises en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ont elles aussi t l'illustration du nouveau rle dsormais dvolu l'Etat.
Dans cette configuration, les fins poursuivies n'ont plus rellement d'importance; seul le caractre rgulier de la rgulation est pris en compte. Certes, on prne la rduction du temps de travail; on affirme que la recherche de l'abondance doit permettre de se librer un jour de la 136
contrainte du travail. Mais, en mme temps, l'essentiel est, dit-on, d'humaniser le travail. En fait, le travail n'a plus vritablement besoin d'tre libr, puisqu'il est l'origine d'avantages certains, en particulier de la participation aux fruits de la croissance :** l'Etat social a russi substituer l'utopie socialiste d'un travail libr une vise plus simple, qui consiste fournir au travailleur, en change de son effort, une somme croissante de bien-tre et lui garantir le plein emploi. Le xx sicle n'est plus celui du travail mais de l'emploi : il revient l'Etat de garantir chacun un poste partir duquel il aura accs aux richesses et une place dans la vie sociale. ** L'emploi, c'est le travail considr comme structure sociale, c'est--dire comme ensemble articul de places auxquelles sont attachs des avantages et comme grille de distribution des revenus. L'emploi, c'est le travail salari dans lequel le salaire n'est plus seulement la stricte contrepartie de la prestation de travail, mais aussi le canal par lequel les salaris accdent la formation, la protection, aux biens sociaux. L'essentiel est donc que chacun ait un emploi.
Mais la garantie du plein emploi et de l'accroissement indfini de la richesse ne va pas de soi : en dveloppant la productivit, on finit en effet par avoir de moins en moins besoin de travail humain, on s'oblige inventer toujours plus de travail. Actuellement, les Etats soumis au processus de mondialisation des changes ne sont plus toujours capables d'assurer cette fonction.** Les socits fondes sur le travail sont traverses par une double logique, explosive terme : d'une part, elles persistent vivre sur l'impratif de dveloppement qui repose sur des progrs de productivit toujours plus grands; d'autre part, elles doivent garantir le plein emploi pour tous car le travail les structure. Cette contradiction n'a pas encore clat parce que les pays dvelopps ont connu une croissance de leur production qui a permis de faire jouer le mcanisme de redistribution, d'intgration et de distribution de compensations. Mais, ds lors que les taux de croissance sont moins 137
levs ou que des personnes n'ont plus accs au systme de distribution des richesses, la machine s'enraye. C'est alors que se posent nouveau les questions refoules par la social-dmocratie et jamais rsolues sur la nature profonde et l'avenir du travail.** C'est alors qu'il devient ncessaire de s'interroger sur les fins que poursuivent nos socits.** Est-ce une toujours plus grande satisfaction des besoins, au prix de toujours plus de travail ? Est-ce un travail plus panouissant ? Deux sicles d'hritages non retravaills ont abouti des reprsentations quivoques :** quelle est la reprsentation qui domine parmi toutes celles qui nous ont t transmises ? Est-ce le travail-facteur de production ? Est-ce le travail-libert cratrice ? Est-ce le travail-emploi, systme de distribution des richesses et des places ? Mettre de l'ordre dans ces reprsentations permettrait sans doute de mieux savoir ce que nous pouvons souhaiter pour nos socits. Si le travail est d'abord un facteur de production et si son caractre de libert cratrice est un mythe, alors nous pourrions collectivement dcider de rduire sa place, moins que nous ne prfrions prendre cette reprsentation au mot et faire du march du travail un march identique aux autres, de manire fabriquer encore plus de richesses. Si nous continuons, au contraire, de croire que le travail peut tre panouissant, ne nous faut-il pas numrer les conditions d'une telle transformation ? S'il est d'abord un systme de distribution des richesses, peut-tre le chmage n'est-il lui-mme que le signe d'une inadaptation de celui-ci. Aujourd'hui, nous sommes crass par un hritage trop lourd et confus, dont nous ne parvenons pas distinguer les diffrentes strates historiques. Nous confon-dons essence et phnomnes historiques, nous feignons de croire que l'exercice par chacun d'une activit rmunre est une constante des socits humaines; que l'absence de travail est, en soi, une punition. Nous continuons de parler de travail panouissant sans mener une rflexion sur ce que cela recouvre. Le travail est devenu une ncessit telle dans notre socit que nous sommes prts tout pour lui 138
conserver sa place sans nous interroger sur les consquences d'un tel attachement pour notre vie sociale.
Les chapitres suivants ont pour ambition de mettre prcisment en lumire les contradictions sur lesquelles repose l'actuel discours de lgitimation du travail, et de tenter de comprendre la nature et les fondements de cette rgulation gnrale dont le travail est un lment central.
** ** ** mrq CHAPITRE VI UTOPIE DU TRAVAIL LIBR
Une partie des penses et des pratiques actuelles (qu'il s'agisse de celles des entreprises, des hommes politiques, des technocrates, des syndicalistes) dfend l'ide que le travail est dj et sera de plus en plus le moyen de l'accomplissement personnel et de l'expression de soi, le lieu de l'autonomie retrouve. On parle de valeurs post-matrialistes et de travail panouissant 207 . La frontire entre loisir et travail serait, dans cette perspective, remise en cause. Appartenant des courants de pense trs divers, ces ides et ces pratiques ont pour caractristique commune de s'appuyer sur l'ide dsormais bien connue qu'il existe une essence du travail - libert ou puissance cratrice - qui, ou bien n'est pas encore concrtise mais le sera au prix de quelques bouleversements, ou bien est en voie de ralisation : le travail serait en train de changer de nature. Il faudrait donc l'exalter, voire augmenter son temps invisible 208 - et non pas le mutiler : toute ide de rduction de la place du travail dans la vie individuelle et sociale, tout dsinvestissement du champ du travail est par consquent tenu pour un renoncement de l'homme son essence.
Pour ces penses, un desserrement de la contrainte du travail est inutile Il n'y a plus aujourd'hui, sauf pour 140
certaines catgories, de ncessit vitale une rduction du temps de travail 209. Et pour cause, puisque celui-ci n'est pas, en dernier ressort, une contrainte, mais le plus haut pouvoir d'expression de l'homme : Le travail qui s'inscrit dans cet ocan d'informations en progression constante est souvent un travail qui n'est plus hypothqu par le sentiment permanent de la contrainte et de la frustration, mais au contraire provoque un sentiment passionnel de recherche de connaissance et d'action. [... ] Le postulat sur
lequel repose le partage du travail est que les individus ont la passion du temps libre et rejettent le travail comme une contrainte. Or, rien ne valide cette hypothse. Pour beaucoup de salaris, le travail est une passion posi-210
tive. Mais on peut aisment voir que le travail est ici conu sur le modle des professions intellectuelles, chercheurs, professeurs, journalistes, qui organisent leur activit eux-mmes 21 '. A partir de ce genre d'exemples - qui sont le plus souvent dvelopps par les chercheurs qui crivent sur le travail, en rfrence leur propre exprience, le travail est assimil au travail intellectuel. De ce fait, il n'est plus distingu de la vie elle-mme : travailler et s'exprimer sont une seule et mme chose. O l'on retrouve ce que la pense du xixe sicle avait de plus utopique, avec la dimension critique en moins...
** que deviennent dans cette perspective les 4,6 millions de personnes qui ont un emploi non qualifi en France et les millions de personnes dont le mtier n'est ni intellectuel, ni organis par l'individu sa guise ? Peut-on vraiment soutenir que la majeure partie des mtiers sont panouissants? N'est-ce pas le cas, au contraire, d'une trs petite minorit ? Peut-on continuer affirmer que le travail (c'est-
-dire potentiellement tout travail, toute tche ralise dans le cadre conomique et juridique actuel, et rmunre par la socit) est panouissant ? qui exerce aujourd'hui un travail qui lui permet d'exprimer sa personnalit ? Sans doute les professions intellectuelles ou vraiment manuelles, c'est--dire celles o l'ensemble du processus de travail, 141
son rythme, son dveloppement sont organiss par la personne elle-mme. Mais les autres? Il serait videmment extrmement prcieux de disposer d'tudes fines et dtail-les sur les reprsentations actuelles du travail pour pro-212
gresser sur cette question
** ** Le travail n'est pas panouissant
les trois logiques de dveloppement du travail Ces penses sont fondamentalement contradictoires.
Elles oublient en effet la forme sous laquelle le travail est n et sous laquelle il continue d'exister, elles oublient sa dimension conomique. Elles font donc l'impasse sur les logiques qui ont prsid l'apparition du travail et qui continuent de prsider son dveloppement. Elles soutiennent que le travail est une oeuvre alors mme que sa dtermination conomique l'en empche jamais; elles sont galement incohrentes parce qu'elles ne se donnent pas les moyens de le faire devenir tel et parce qu'elles sont incapables de remettre en cause les prsupposs conomiques qui sous-tendent leurs raisonnements.
** ** Le travail, moyen au service de la logique capitaliste Le travail n'est pas apparu comme une fin, poursuivie pour elle-mme par des individus cherchant se raliser.
Dans les discours comme dans la ralit, il a t ds l'origine un moyen, pour la nation d'augmenter les richesses produites, pour l'individu d'acqurir un revenu, pour la classe capitaliste de faire du profit. Il est n facteur de production, moyen physique permettant de transformer la matire en produits utilisables par l'homme. Il est galement apparu comme moyen permettant d'amnager la nature et plus tard comme moyen d'humaniser le monde. Il a donc ds l'origine t soumis une logique d'efficacit, qui a pris la figure du capitalisme, forme de l'conomie 142
dont le principe est la rentabilit en matire d'accroissement du capital investi. Weber, l'un des premiers, a thmatis l'analyse marxiste du travail dans ces termes de rationalit et d'efficacit, dmontrant comment l'entrepreneur et le capitaliste avaient ds leur apparition rationalis le travail. S'interrogeant sur les prsupposs du capitalisme 213
dans son Histoire conomique Weber explique que la condition pralable essentielle l'instauration d'un rgime capitaliste est l'usage d'un compte de capital rationnel par 214.
les entreprise Cela prsuppose, dit-il : 1. Une appropriation de tous les moyens matriels de production par des entreprises lucratives autonomes prives qui en ont la libre jouissance; 2. La libert du march; 3. Une technique rationnelle ; 4. Un droit rationnel, c'est--dire l aussi calculable ; 5. Le travail libre, c'est--dire la prsence de personnes qui sont non seulement dans la position juridique, mais encore dans la ncessit conomique de vendre librement leur force de travail sur le march. [... ] Le calcul rationnel du capital n'est ralisable que sur la base du travail libre, c'est--dire lorsqu'il devient possible, du fait de la prsence de travailleurs qui s'offrent de leur plein gr
- du moins formellement, car ils le font, de fait, contraints par l'aiguillon de la faim -, de calculer pralablement le cot des produits au moyen de tarifs forfaitaires 211 .
** Le travail apparat donc comme un pur moyen pour le capitaliste d'atteindre ses fins, la production d'un surplus, et il n'est d'ailleurs exerc par les individus que sous l'aiguillon de la faim. Ceux-ci sont obligs de vendre leur force de travail et les ouvrages sont lgion qui expliquent comment il a fallu en quelque sorte domestiquer les paysans pour les faire travailler selon des horaires prcis et les rendre sensibles l'appt du gain. Le capitalisme est port et accompagn par le dveloppement d'une rationalit instrumentale qui, la fin tant fixe, utilise le travail comme un simple moyen pour atteindre ce but. L'mergence du capitalisme et de l'industrialisation a eu pour condition essentielle la libration du travail des anciennes 143
structures dans lesquelles il tait auparavant englu et diversifi et la transformation du travail en une simple force dtachable du travailleur. Alors, crit Polanyi, que le travail n'est que l'autre nom de l'activit conomique qui accompagne la vie elle-mme, laquelle, de son ct, n'est pas produite pour la vente mais pour des raisons entirement diffrentes, et [quel cette activit ne peut pas non plus tre dtache du reste de la vie, tre entrepose 216
ou mobilise , le travailleur est devenu une marchandise comme les autres, sur un march comme les autres. Le travail-marchandise a reprsent la fois la condition du dveloppement du capitalisme en mme temps que le premier concept et la premire ralit unificatrice du travail. De ce point de vue, on ne peut pas dire que Marx se soit beaucoup tromp : la production s'tant dveloppe partir de critres de rentabilit, elle est devenue toujours plus abstraite et le travail toujours plus instrumentalis.
Aujourd'hui, la mondialisation de la production le confirme. Le processus de travail est rgi, de l'extrieur, par des processus qui n'ont rien voir avec la libre expression du travailleur. Il en va ainsi pour l'industrie mais aussi pour les services, et plus particulirement pour les services aux entreprises qui fonctionnent en soustraitance et sont donc totalement soumis une logique extrieure. La logique capitaliste attire le travail pour sa propre reproduction : elle a tendu le march aux dimensions du monde, divis le travail d'une manire qui n'avait jamais t atteinte et fait de l'homme un simple appendice, d'ailleurs parfois superflu, du capital. De mme que le paradoxe du pauprisme tait rest un mystre pour la pense politique du xix sicle, de mme il nous est difficile de justifier aujourd'hui les conditions de vie qu'ont connues des millions d'tres humains au xix et au xx sicle au nom du dveloppement des besoins et de l'avance de l'humanit. 217
Il faut aussi relire Simone Weil , Georges Friedmann 218 ou Di Ciaula 219 pour se souvenir de la manire 144
dont la logique qui vise au dveloppement du capital ignore le travail et en fait un simple facteur. Plus encore que l'conomie (neutre vis--vis de ce facteur, car elle vise simplement abaisser son cot ou le faire disparatre), le taylorisme a pouss son point extrme le mpris du travail humain, en le chronomtrant, en le divisant, en lui enlevant tout sens :** Pour moi, personnellement, voici ce que a a voulu dire, travailler en usine. a a voulu dire que toutes les raisons extrieures sur lesquelles s'appuyaient pour moi le sentiment de ma dignit, le respect de moi-mme ont t en deux ou trois semaines radicalement brises sous le coup d'une contrainte brutale et quotidienne. Et je ne crois pas qu'il en soit rsult en moi des mouvements de rvolte. Non, mais au contraire la chose au monde que j'attendais le moins de moi-mme - la docilit.
Une docilit de bte de somme rsigne. [... 1 Il y a deux facteurs dans cet esclavage : la vitesse et les ordres. La vitesse : pour " y arriver ", il faut rpter mouvement aprs mouvement une cadence qui, tant plus rapide que la pense, interdit de laisser cours non seulement la rflexion, mais mme la rverie. Il faut, en se mettant devant sa machine, tuer son me pour huit heures par jour, sa pense, ses sentiments, tout. [... ] Cette situation fait que la pense se recroqueville, se rtracte, comme la chair se rtracte devant un bistouri. On ne peut pas tre conscient 1211.
** Diviser le travail en temps lmentaires, dcrire chaque mouvement et enregistrer son temps, reconstituer les combinaisons de mouvements lmentaires les plus frquentes dans l'atelier, enregistrer les temps de ces groupes de mouvement et les classer, reprer les mouvements inutiles et les examiner : la logique du taylorisme est la fille spirituelle de celle de Smith et l'aboutissement inluctable du capitalisme. Comme l'explique Simone Weil, Marx rend admirablement compte du mcanisme de l'oppression capitaliste. [... 1 Il a bien montr que la vritable raison de l'exploitation des travailleurs, ce n'est pas le dsir qu'au-145
raient les capitalistes de jouir et de consommer, mais la ncessit d'agrandir l'entreprise le plus rapidement possible afin de la rendre plus puissante que ses concur-rentS221. Ce qui, l'chelle de l'entreprise, s'appelle taylorisme devient, l'chelle du pays, la poursuite de la seule efficacit productive et de la comptitivit. Certes, nous sommes en train, nous dit-on, de sortir du taylorisme, mais il n'en demeure pas moins que le travail reste considr, par la pense conomique par exemple, comme un pur facteur de production.
** ** La subordination, coeur du travail salari D'o la seconde logique sous la pression de laquelle continue de se dvelopper le travail, ou au moins le travail salari. Celui-ci consiste en l'change d'une prestation contre un salaire, cet change faisant l'objet d'un contrat.
La caractristique majeure du travail salari, qui le distingue radicalement du travail indpendant, est le lien de subordination qui existe entre le salari et son employeur, celui-ci se dduisant quasi logiquement de la nature du contrat de travail. Autrement dit, partir du moment o l'on considre que le travail humain peut faire l'objet d'un ngoce, cet achat a pour consquence la libre disposition de ce qui a t achet, c'est--dire sa direction, dans le double sens de donner des objectifs et de conduire . La dnomination de louage de services pour dsigner l'utilisation du travail d'autrui a, il est vrai, t abandonne (en 1973 seulement), et le travail ne peut plus tre, au moins juridiquement, considr comme une simple marchandise. Pourtant, aucune dfinition du contrat de travail n'est venue interdire une telle interprtation. En France, c'est la jurisprudence qui a fini par faire de la subordination le critre du travail salari, le contrat de travail tant ds lors analys par la doctrine comme ** la convention par laquelle une personne s'engage mettre son activit la disposition d'une autre, sous la subordination de laquelle 146
222
elle se place, moyennant une rmunration . La notion de subordination signifie donc que le travailleur salari se place sous la direction, sous l'autorit de l'employeur, qui lui donne des ordres concernant l'excution du travail, en contrle l'accomplissement, en vrifie les rsultats.** Autrement dit, mme si la subordination n'est pas personnelle mais juridique, elle est nanmoins totale : elle implique que le salari fasse ce qui lui est demand, de la manire qui lui est demande, le plus souvent suivant une organisation qui lui est impose. Il le fait de surcrot aujourd'hui sans connatre les finalits de ce travail, puisqu'il ne participe pas aux dcisions de l'entreprise. Cette subordination va de pair avec une trs forte indtermination de ce qui est demand au travailleur au moment de la signature du contrat : l'engagement ne porte pas sur une ou plusieurs prestations dfinies l'avance, auquel cas il ne resterait plus de place pour l'exercice du pouvoir de direction de l'employeur.** La notion de subordination s'accompagne donc de l'absence d'engagement prcis, sauf celui de renoncer sa volont autonome et de la soumettre celle de l'employeur. Cette subordination, nous dit-on, constitue la contrepartie logique de l'absence de tout risque conomique assum par le salari dans son activit. quoi que l'on pense de cette justification, difficile dfendre une poque o 90 % des embauches se font sous contrat dure dtermine ou en intrim, et o le risque majeur est celui du chmage, il faut prter attention cette dfinition du travail salari par la subordination, pour pouvoir mieux comprendre comment l'on peut dfendre l'ide qu'une activit entirement dirige de l'extrieur puisse tre source d'expression de soi et d'autonomie.
** Certes, le droit du travail a peu peu indiqu les limites que ce pouvoir de direction ne pouvait pas dpasser, en rduisant progressivement la trs grande latitude qui tait donne au dpart l'employeur : il n'est pas possible d'engager n'importe qui pour lui faire faire n'importe quel travail. Il existe des grilles de classification, des grilles 147
d'emplois quoi correspondent des niveaux de formation et des niveaux de salaire. Mais la subordination n'en a pas pour autant t supprime. D'autres objections tentent galement de restreindre la porte de la dpendance dans laquelle se trouve le salari.** Trois arguments sont invoqus. Selon le premier, l'intervention du droit du travail aurait permis de passer d'une conception marchande du travail une autre, o le travailleur est considr comme sujet : Au lieu d'tre apprhend comme une chose, une marchandise, le travail se trouve alors saisi comme l'expression de la personne du salari, c'est--dire comme 223
une oeuvre , et ceci parce que des dispositions ont fini par assurer un minimum de scurit physique, puis conomique au travailleur. Comme preuves de la reconnaissance de la dimension personnelle du travail, on cite le droit d'expression des salaris et le droit la qualification professionnelle. Il n'est pas certain que ces exemples suffisent nous persuader que la personne du travailleur est aujourd'hui prise en compte dans l'entreprise et qu'elle s'exprime dans une oeuvre.
Selon le second argument, l'aporie de la soumission volontaire (une mme personne tant considre la fois comme une volont pleinement autonome au moment de la signature du contrat de travail et comme une personne subordonne une fois le contrat sign) se rsoudrait grce l'intervention du droit collectif du travail224. Le droit collectif et, d'une manire plus gnrale, l'ordre public social permettraient ainsi de surmonter la subordination individuelle. Il s'agit l d'une vision tout fait optimiste, car l'ordre public social, s'il fonde un sujet collectif aux droits collectifs, ne supprime nanmoins pas la relation individuelle de subordination. Assurment, les dispositions lgales et professionnelles qui ont pour objet d'amliorer la condition du salari sont impratives et le contrat individuel ne peut y droger. Il n'en reste pas moins que, jusqu'
preuve du contraire, l'employeur reste celui qui embauche, licencie et organise le travail. La subordination dans 148
l'exercice quotidien du travail n'a pas t remise en cause par les dispositions collectives. Croire le contraire reviendrait, semble-t-il, considrer que nous nous trouvons dans une tout autre tradition que celle du contrat, et plus particulirement dans la tradition allemande, o la communaut de travail a une existence antrieure au contrat de travail et o celui-ci ne cre donc pas la relation de travail, mais s'efface devant elle. Certains juristes franais ont tent d'introduire cette conception en France, mais n'y sont pas parvenus : le contrat reste donc bien en France la source majeure d'obligations".
Enfin, le troisime argument consiste soutenir que la subordination est de moins en moins relle aujourd'hUi 221.
Mais, l encore, il semble que l'exception soit htivement gnralise : peut-on vraiment arguer de l'intgration, par pure commodit, de travailleurs indpendants dans les rangs du salariat, pour dmontrer que la subordination est en voie de dilution 227 '? Avons-nous vraiment des signes tangibles et des indicateurs dmontrant que le travail est, d'une manire gnrale, moins subordonn ?
Et d'ailleurs, quelle est la justification dernire de la subordination ? Il nous faudra revenir sur les raisons d'une telle organisation du travail et nous interroger sur la validit du raisonnement qui invoque l'efficacit productive pour justifier la relation de subordination. Pour obtenir la plus grande efficacit, il faudrait, nous dit-on, qu'un seul dirige et conduise l'entreprise, ce navire dont le capitaine doit tre matre bord. C'est galement une autre manire de prsenter la thse de l'aiguillon de la faim : la subordination, la mise disposition du travail humain serait ce qui permet une organisation d'extraire le maximum de la force de travail achete. quoi qu'il en soit, le travail salari, mais galement le travail sous statut 228 restent aujourd'hui caractriss, juridiquement et en raison de la manire dont la proprit et la gestion des entreprises sont conues, par la subordination. Ds lors, comment concilier la subordination avec l'autono-149
mie et l'panouissement ? que signifie responsabiliser les personnes dans ce contexte?
Il faut voquer ici la thse de Louis Dumont, qui oppose la socit prconomique, o les relations sont des relations hirarchiques, d'homme homme, et, dit-il, de subordination, aux socits conomiques, caractrises par les rapports des hommes aux choses. L'conomie, librant l'individu, permettrait de substituer aux relations de pouvoir personnelles des relations purement marchandes, vides de leur puissance et rduites leur pouvoir montaire. La crainte de Louis Dumont est de voir se dvelopper la remise en cause de la socit conomique et de voir rapparatre la subordination et son cortge de hirarchies et de violences. La premire partie de l'allgation est classique, c'est mme un des leitmotive de Marx : le travail salari nous a dlivrs des rapports de dpendance personnels, fonds sur la parent, le sang, la naissance... La seconde l'est moins : Louis Dumont raisonne comme si le simple fait de sortir d'une situation insupportable rendait la situation suivante absolument dsirable. Il omet de dire que la violence se trouve galement au sein des socits conomiques, de mme que la hirarchie et que la subordination, puisque c'est prcisment sur cette mme subordination qu'est fond le rapport de travail, rapport foncirement ingalitaire, mme si certains juristes ont tent de dmontrer qu'il s'agissait d'galit concrte plus que d'ingalit 229 . Le rapport salarial est un rapport fondamentalement ingal, qui n'est pas si loign de la relation d'escla-230
vage et de servitude comme le signalaient dj Marx Weber 231 Polanyi 232 OU Simone Weil233 : la diffrence majeure est certes que le matre devait entretenir son esclave alors que, dans le rapport salarial, l'employeur verse un salaire, qui peut tre suprieur aux sommes ncessaires l'entretien du travailleur.** Mais, comme l'crivait Simone Weil en 1934 : Ainsi, en dpit du progrs, l'homme n'est pas sorti de la condition servile dans laquelle il se trouvait quand il tait livr faible et nu 150
toutes les forces aveugles qui composent l'univers ; simplement la puissance qui le maintient sur les genoux a t comme transfre de la matire inerte la socit qu'il 234
forme avec ses semblables . Nos socits n'ont pas totalement rompu avec les modles des socits antrieures : il s'agit toujours de faire travailler les autres sa place, ou de leur faire faire les tches les plus pnibles en jouant du rapport salarial et de l'change de temps valoriss de manire ingale. La violence constitutive du rapport salarial est domestique par les multiples avantages et garanties qui sont attachs au statut de salari. Le statut du salari se normalisant travers des droits civiques d'intressement et de participation sociale, la masse de la population obtient la possibilit de vivre dans la libert, la justice sociale et le bien-tre croissant, comme le souligne HabermaS 235. Mais la violence ne disparat pas pour autant et le rapport de travail se caractrise soit par la subordina-
tion, soit par l'asservissement des directives extrieures.
Et il importe peu, pour la vrit de cette affirmation, que la figure du patron ait fait place une cascade de pouvoirs anonymes propritaires de parts de capitaux et une technostructure elle-mme salarie. Ainsi que l'avait prvu Marx, mme si les puissances sociales ne sont plus incarnes, elles n'en deviennent que plus trangres, plus alinantes, la totalit du corps social tant dsormais prise dans un ensemble de relations que personne ne matrise plus. Mais la relation d'alination constitutive du travail marchand perdure. Les flux internationaux de production et de consommation se sont substitus au patron ou au contrematre.
** ** Le travail, moyen d'amnager le monde Enfin, le travail est rgi par une troisime logique : celle du dveloppement technique. Il s'agit ici de bien autre chose que ce que l'on entend habituellement par dterminisme technologique. On ne peut nier, au demeurant, que 151
le travail humain ait s'adapter aux volutions technologiques. Pourtant, l'essentiel est ailleurs. Il rside dans le rapport technique que nous entretenons avec le monde et dans l'ide de son ncessaire amnagement que les sicles prcdents nous ont lgue. Les deux premires logiques qui rgissent actuellement le dveloppement du travail (celle du capitalisme et de la subordination) s'expliquent finalement elles aussi par ce rapport au monde. Car quelle est la justification dernire du capitalisme et de la subordination, si ce n'est de rendre le travail plus efficace, et donc de permettre d'augmenter les richesses, l'abondance, le bien-tre, et - plus abstraitement - de nous donner l'occasion de nous civiliser toujours davantage, en humanisant le monde ? Depuis le xviii sicle, le travail est un moyen en vue d'amnager le monde. Au dpart, il s'agissait seulement d'augmenter notre bien-tre. Mais quand considrerons-nous que celui-ci est atteint ? quand aurons-nous le sentiment d'avoir atteint l'abondance, le vritable bien-tre ou la totale concidence nous-mmes, si -ce n'est dans un terme mythique de l'histoire, toujours repouss en fait. Nous avons conserv le mouvement, la tension et tout ce qu'ils dterminent en sachant secrtement que nous n'atteindrons jamais l'objectif que nous sommes censs poursuivre. Nous ne parlons plus aujourd'hui d'abondance ou de richesses, mais de comptitivit, de besoins toujours plus nombreux satisfaire, de menace extrieure. Nous avons russi externaliser en partie le moteur : dsormais, nous devons nous dvelopper pour rsister aux autres car l'immobilisme quivaudrait la disparition de notre pays de la scne mondiale. On parle plus grossirement de la ncessit d'avoir un gteau toujours plus large pour pouvoir redistribuer sans heurter les corporatismes, pour satisfaire les besoins des plus pauvres, pour inventer de nouveaux produits. Cela trahit une unique ambition : nourrir le feu du dveloppement, prserver tout prix celui-ci. Nous avons conserv le mouvement qui devait nous mener vers plus de libert, plus 152
de conscience, plus de dignit, mais nous avons fini par oublier sa raison et par nous faire dominer, en retour, par les moyens que nous avions mis en oeuvre pour y parvenir, en particulier par le travail, la technique et les immenses moyens et appareils rationnels que nous avons mis en branle. 236
** Nous sommes devenus, comme le dit Hannah Arend une socit de travailleurs ; nous ne savons plus pourquoi nous travaillons, pourquoi nous dveloppons cette activit avec un tel sentiment de l'urgence. Au point que nous sommes maintenant les habitants d'une socit rive la ncessit et que l'ventuelle libration de cet esclavage nous apparat terrible : [... ] Une socit de travailleurs que l'on va dlivrer des chanes du travail, et cette socit ne sait plus rien des activits plus hautes et plus enrichis-santes pour les quelles il vaudrait la peine de gagner cette libert 237. Cette libert nous fait clairement peur aujourd'hui. Les politiques craignent la dlinquance, l'ennui.
L'ide d'une diminution de la place du travail dans nos vies amne sur la scne le spectre de la surconsommation et de l'individualisme.
** Nous sommes soumis la ncessit parce que notre vie entire est consacre, dans sa plus grande partie, gagner les moyens de reproduire cette vie. Certes, c'est une reproduction largie. Mais nous avons fini par y consacrer toutes nos forces, sans garder de temps pour en jouir et mme en oubliant comment en jouir, c'est--dire en oubliant que l'homme peut avoir d'autres occupations que la seule transformation de ses conditions de vie matrielles.
C'est bien l ce que montre Hannah Arendt lorsqu'elle dessine le chemin parcouru depuis les Grecs jusqu'aux modernes. Chez les Grecs, coexistaient plusieurs modes de vie, ceux que l'on pouvait choisir et exercer librement et ceux dont le but ne visait qu' la pure reproduction de la vie. Parmi les premiers, Aristote distinguait la vie consacre au culte du beau, celle consacre aux affaires de la cit et celle voue la contemplation. La thse de Hannah 153
Arendt est que le mode de vie vou la pure reproduction des conditions matrielles s'est dvelopp jusqu' rendre inimaginables les trois autres. D'o son expression : nous ne savons plus quoi faire du temps libr car nous ne savons plus ce que signifie la contemplation ou l'action, qui portent le principe de leur plaisir en elles-mmes. Si nous poussons la thse de Hannah Arendt un peu plus loin qu'elle ne le fait, il faut dire que nous n'imaginons plus d'autre rapport au monde et l'action que celui de la production et de la consommation : nous ne pouvons plus nous exprimer que par la mdiation d'objets ou de prestations et de productions, nous ne pouvons plus agir qu'en consommant. Ce faisant, Hannah Arendt renoue avec le fond de la philosophie heideggerienne, dont on peut dire qu'elle est l'une des rares philosophies modernes avoir dvelopp une pense cohrente du travail moderne, mme si elle n'en fait apparemment pas son objet de rflexion.
** ** Le travailleur, figure du xx sicle
La pense de Heidegger ne traite en effet pas directement du travail, ni d'ailleurs de ce que l'on appelle parfois les questions de socit . Elle consiste en une vaste rinterprtation de la mtaphysique occidentale qui, selon Heidegger, commence avec Platon et s'achve avec Nietzsche. Pourtant, plusieurs reprises, Heidegger voque brivement le concept de travail, laissant penser qu'il s'agit l en ralit d'un aspect majeur de son oeuvre. Dans la Contribution la question de l'Etre 231 il voque en 239
particulier le livre de Jnger, Le Travailleur et indique que la question de la technique est redevable aux descriptions du Travailleur d'un soutien qui s'exera tout au long de [son] travail 24 . Le travail apparait en fait chez Heidegger comme la manifestation la plus visible de ce qu'est devenu l'homme, au terme de la mtaphysique, et surtout de ce qu'est devenu le rapport de l'homme l'Etre.
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Commentant la phrase de Jnger La technique est la faon dont la forme du travailleur mobilise le monde , Heidegger ajoute, fidle son style, que la volont de puissance se prsente partout et pleinement comme travail 241 . Il faut, pour bien comprendre ce propos, rappeler que, pour Heidegger, l'apparition de la mtaphysique avec Platon constitue l'avnement d'un nouveau rapport de l'homme l'Etre (ce qui est), dans lequel la vrit est dfinie comme ce qui apparat ( l'homme). Platon inaugure une poque o la vrit, peu peu, ne sera plus dtermine que par rapport l'homme. Nietzsche achve cette poque - le fondement de la ralit est dtermin comme volont de puissance, l'homme devient la mesure de toutes choses et le nihilisme est avr, puisque toute vrit n'est qu'interprtation issue du subjectivisme. Dans cette gnalogie, Heidegger met en vidence un double mouvement : pendant que l'homme s'rige en sujet pleinement conscient de lui-mme se constitue face lui, pos en face de lui, un monde-objet, priv de vie et d'tre, susceptible d'tre amnag. Ce nouveau rapport entre un homme-sujet et un monde sous la main , Heidegger l'appelle technique; on pourrait aussi l'appeler humanisme.** Cette gnalogie met en effet en vidence l'identi-que racine de ce double mouvement, d'amnagement du monde - qui est thoris ds le xvii sicle et qui se fera concrtement l'aide de la technique et de la science - et d'humanisation, que l'on a retrouv justifi chez Hegel et chez Marx. Humanisation du monde et technique ne sont qu'une seule et mme chose, puisque humaniser signifie anantir le naturel et que cette opration se fait l'aide de la technique.
Nous sommes donc aujourd'hui dans l're de la technique et par ce dernier terme, il faut entendre bien plus qu'un ensemble de procds mcaniques visant rendre le monde plus confortable. Il s'agit d'un type de rapport au monde o celui-ci est considr la fois comme un champ transformer, comme un rservoir d'o l'homme tire ce qui lui est utile et comme l'extriorit qui lui permet de se construire en tant qu'homme. L'histoire de la mtaphysique est en quelque sorte, pour Heidegger, l'histoire du fondement philosophique de cette volution. On est ainsi pass du logos prsocratique, qui signifiait coute et recueillement de l'homme, un rapport invers, o le logos s'est fait raison formelle, principe de raison 212 . La technique n'est donc pas un simple moyen que l'homme pourrait matriser ou dont il pourrait contrler son gr l'utilisation : la technique moderne n'est pas un outil. L'homme subit le contrle, la demande et l'adjonction d'une puissance qui se manifeste dans l'essence de la technique et qu'il ne domine 213
pas lui-mme . ** On comprend alors mieux o la pense de Hannah Arendt prend son origine : comme Heidegger, elle voit dans l'avnement des Temps modernes la rduction des multiples rapports que l'homme entretenait avec le monde (rapports d'coute, de contemplation, d'action), un seul, la production-consommation. Nous sommes passs dans l're du produire, o c'est l'homme qui oblige les lments se plier sa volont, alors mme qu'en Grce l'activit n'tait pas rserve l'homme seul, mais tait aussi le fait du monde : en Grce, produire signifiait d'abord se dvoiler, et la physis, que nous traduisons par nature , tait aussi le sujet de ce produire, comportait une dimension dynamique. La physis dsignait la vie de la nature, la croissance des choses qui s'ouvraient d'elles-mmes. Aujourd'hui, c'est l'homme qui enjoint la nature de s'ouvrir : Le dvoilement qui rgit la technique moderne est une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une nergie qui puisse tre extraite et 244
accumule . Technique et humanisme ont donc profon dment la mme origine. D'o le refus de Heidegger, exprime officiellement en 1946, de voir sa pense assimile 215
un humanisme.** L'humanisme a en effet pour principe de mettre l'homme au centre du monde, des significations, de la vrit, de l'Etre. Ce qui revient, pour Heidegger, oublier ce dernier.
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On comprend mieux ds lors comment le travail, qui est en quelque sorte la forme concrte que prend le rapport de l'homme au monde l're de la technique, peut reprsenter pour Heidegger l'essence du monde moderne, en mme temps que le comble de l'oubli de l'Etre, certes, mais aussi d'autres manires d'tre homme. Ce n'est d'ailleurs pas une condamnation totale que porte Heidegger sur ce destin de l'Etre, puisque, comme on le sait, il y voit une sorte de fatalit contre laquelle l'homme lui-mme ne peut s'insur-ger. Il appelle simplement de ses voeux un retour aux sources de la pense qui permette de comprendre l'essence de l'poque dans laquelle nous nous trouvons : Je ne vois pas la situation de l'homme dans le monde de la technique plantaire comme s'il tait en proie un malheur dont il ne pourrait plus se dptrer, je vois bien plutt la tche de la pense consister justement aider, dans ses limites, ce que l'homme parvienne d'abord entrer suffisamment en 246
relation avec l'tre de la technique . Notre pense actuelle est provisoire et inadapte cette situation.
La pense de Heidegger ne peut laisser indiffrent, sans qu'il soit mme question de son rapport avec le national-socialisme. Elle met en vidence un certain nombre de noeuds dans l'histoire de l'humanit, qui forcent l'interrogation. que l'on soit d'accord ou non avec cette vaste dmonstration, que l'on puisse lui opposer nombre d'arguments (que propose-t-il ? Rester l'coute de l'Etre, cela fait-il vivre une socit ? Les progrs techniques n'ont-ils pas rendu nos conditions de vie infiniment plus supportables? Heidegger n'est-il pas qu'un ractionnaire qui appelle un retour la nature ? N'y a-t-il pas une contradiction dire que cette histoire est un destin, et pouvoir l'crire et en appeler, d'une certaine manire, une conversion de la pense ?), il nous faut en tout tat de cause prendre en compte les effets en retour d'un tel rapport de l'homme au monde. Car qu'est-ce qui fait obstacle ce que nous continuions de dvelopper cette idologie du travail et de l'artificialisation des rapports 157
naturels et sociaux ? Ce qui fait obstacle, c'est la manire dont les instruments intellectuels et pratiques que nous avons forgs se retournent contre nous, socits et individus, au point de bouleverser de faon radicale - mais aussi de rendre insupportables - nos rapports sociaux. La condamnation de Hannah Arendt, au moins dans la Condition de l'homme moderne, reste encore faite du point de vue de la dignit de l'homme, c'est--dire d'une certaine conception de ce que doit tre l'homme, qui serait bafoue aujourd'hui. Dans cette socit de travailleurs, o la vie se passe reproduire les conditions de la vie, nous sommes privs de ce qui fait l'essence de l'homme, la pense, l'action, l'oeuvre, l'art. L'homme s'est mutil dans cette histoire au point de se perdre. Le rsultat, c'est une humanit dgrade, o la dignit de l'homme n'est pas sauvegarde, o la volont de se diffrencier jamais de l'animalit nous a fait sombrer dans une certaine forme d'animalit, peut-tre suprieure, mais en tout cas infiniment loigne de la vritable humanitas.
D'autres lves de Heidegger, regroups plus tard sous le nom d'cole de Francfort - Marcuse, par exemple -, sont alls plus loin. Certes, il y a sans doute chez Hannah Arendt un lien de causalit entre cette condition de l'homme moderne et ce phnomne qu'elle a pass une partie de sa vie dcrire : le totalitarisme, et en particulier l'vnement qu'elle dit inexplicable et qui a partie lie avec lui, l'Holocauste. Mais Adorno et Horkheimer ont mis plus clairement qu'elle en vidence la causalit existant entre ce nouvel tat de l'humanit, qu'ils appellent galement technique, et le sommet de barbarie qui a t atteint. Dans 247
La Dialectique de la raison publie en 1947, Adorno et Horkheimer crivaient : Ce que nous nous tions propos de faire n'tait en effet rien de moins que la tentative de comprendre pourquoi l'humanit, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie 248. L'effet en retour des instruments dont l'homme s'est dot pour domestiquer le 158
monde est leur objet de rflexion. Comme Heidegger, ils dsignent le moment o s'est selon eux opr le retournement fatal : l'Aufklrung249. Aprs avoir fait remonter l'origine de l'Aufklrung Bacon, Horkheimer et Adorno reprennent l'hritage heideggerien, en retraant l'histoire de la raison :** celle-ci, qui tait d'abord pense, rflexivit, critique, a surdvelopp en quelque sorte son ct formel, en mesurant son pouvoir sur les choses. La raison est devenue calculatrice, le monde est devenu un livre de mathmatiques ou un champ d'exprience pour l'homme, la science a perdu sa dimension de connaissance et de critique pour devenir un appareil de matrise : Sur la voie qui les conduit vers la science moderne, les hommes renoncent au sens. Ils remplacent le concept par la formule, la cause par la rgle et la probabilit. [... ] La logique formelle fut la grande cole de l'unification. Elle offrait aux partisans de la Raison le schma suivant lequel le monde pouvait tre l'objet d'un calcul 250. La science se transforme en appareil d'action ; il ne s'agit plus de connatre mais de faire : La Raison se comporte l'gard des choses comme un dictateur l'gard des hommes : il les connat dans la mesure o il peut les manipuler 251. D'o le double effet en retour : parce que la science s'est transforme en auxiliaire de la technique, le rel, le monde et l'homme sont devenus inconnaissables eux-mmes. Les instruments sont devenus des obstacles la connaissance de soi, la rflexion critique sur l'essence des choses : Les hommes paient l'accroissement de leur pouvoir en devenant trangers ce sur quoi ils l'exercent 252. En produisant toujours de nouveaux artifices, les hommes construisent des lments qui les crasent en retour. Cette instrumentalisation se retourne contre l'homme et contre la socit : les rapports entre les hommes eux-mmes se chosifient; c'est lorsque l'homme est une chose que la barbarie peut se dvelopper. En instaurant une relation de domination sur la nature, l'homme a en mme temps instaur une relation de domination sur ses semblables et 159
sur lui-mme et s'est priv de la possiblit de les comprendre. Et l encore, le travail est au coeur du processus moyen d'amnagement de la nature, il est le nouvel organisateur des rapports sociaux. Le rapport de domination sur l'extrieur entrane l'existence d'un rapport identique entre ceux qui sont censs s'orienter ensemble vers l'objectif donn; La domination confre l'ensemble social o elle se fixe une cohsion et une force accrues. La division du travail laquelle tend la domination sert l'autoconservation du groupe domin 253 , et c'est le retour
au naturel que l'on voulait chasser : Dans le monde rationalis, la mythologie a envahi le domaine du profane.
Dbarrasse des dmons et de leur postrit conceptuelle, l'existence retrouve son tat naturel et prend le caractre inquitant que le monde ancien attribuait aux dmons.
Classe dans la catgorie des faits bruts, l'injustice sociale est aujourd'hui aussi sacre et intangible que l'tait le sacro-saint gurisseur sous la protection des dieux 254. On comprend ds lors pourquoi le travail a pu occuper la totalit de l'activit humaine :** n comme moyen d'atteindre une fin, la richesse, il a fini par devenir lui-mme la fin, de la mme faon que la raison instrumentalise a oubli en vue de quelle fin elle s'tait instrumentalise. D'o la ncessit d'une thorie critique qui redonnerait la raison sa pleine dimension et cette fonction rflexive dont elle s'est prive 255. D'o la critique, commune Heidegger et l'cole de Francfort, du positivisme et du pragmatisme qui mutilent la raison pour ne faire de celle-ci que l'appendice d'une pratique, et la volont de sauvegarder les deux faces de la raison, instrumentale et objective.
** ** L'impossible travail autonome
Le travail, parce qu'il est d'abord apparu comme facteur de production, moyen d'augmenter les richesses, puis d'humaniser le monde, est donc emport par une logique 160
qui le dpasse infiniment et fait de lui un moyen au service d'une autre fin que lui-mme. Il ne peut pas ds lors tre le lieu de l'autonomie et de l'panouissement. Etre le moyen d'une fin, c'est la dfinition de l'htronomie ou de l'alination. Comment le travail pourrait-il donc tre le lieu de l'autonomie ? Comment pourrait-il tre une oeuvre ?
** ** Autogestion et autonomie
Certains affirment que le travail reste certes aujourd'hui le lieu de l'alination, mais qu'un bouleversement des conditions de son exercice pourrait lui rendre enfin sa nature. O l'on retrouve le schma utopiste en lequel a cru le xix' sicle, en imaginant des bouleversements plus ou moins radicaux. L'appropriation des moyens de production par les travailleurs et la fin du salariat, rendues possibles par un trs fort dveloppement des forces productives et l'inutilit de fait du travail humain, permettraient, selon le marxisme, de rendre le travail conforme son essence et d'en faire le vritable lieu de l'autonomie. En dpit de ses critiques l'encontre des premires formes du socialisme, c'est encore nanmoins la mme utopie spcifique la socit du travail qu'obit Marx dans la premire partie de L'Idologie allemande : Nous en sommes donc arrivs aujourd'hui au point que les individus sont obligs de s'approprier la totalit des forces productives pour parvenir une activit autonome. C'est ce stade que l'activit autonome se confond avec la vie matrielle, ce qui correspond l'panouissement en individus complets et l'af-franchissement vis--vis de toute nature premire 256.
** Tout se passe comme si Marx n'avait pas saisi la raison exacte pour laquelle le travail est alin, ou plutt comme s'il avait bien vu les deux premires (la logique capitaliste et la subordination) sans comprendre qu'elles-mmes s'expliquent, en dernier ressort, par la troisime : la volont d'abondance ou d'humanisation, fondement du productivisme.
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Redisons d'abord ce que nous savons tous aujourd'hui le caractre alinant du travail ne disparatrait pas du fait de l'appropriation collective des moyens de production.
que les capitaux soient dtenus par les travailleurs plutt que par les capitalistes changerait finalement peu de chose aux conditions concrtes de travail ; l'organisation sera toujours le fait de quelques-uns et non de tous. Comme l'a 257
bien montr Gorz en son temps il n'y a aucune raison pour que ce sujet magnifi, le Proltariat, ou mme l'ensemble des travailleurs, s'approprient le Plan au point de le considrer comme leur. L encore, l'erreur marxienne est de croire que le grand sujet autonome est conscient et que l'ensemble de ses membres, les travailleurs, possdent aussi cett e conscience tout entire. qu'elle soit organise par le march ou par le plan, l'extriorit de la production raliser est identiquement trangre aux travailleurs, et l'on ne voit pas pourquoi le vote du Plan, ou encore la ralisation d'un Plan correspondant totalement et exclusivement aux besoins des travailleurs, changerait le caractre du travail en quoi que ce soit, sauf s'autopersuader.
Pourquoi ?** Parce que le problme n'est pas la proprit des moyens de production, mais le caractre mme du travail aujourd'hui, le fait que l'efficacit productive reste son but.
Ds lors, le travail demeure un facteur, subordonn au dveloppement technique de l'industrie ou des services.
C'est ce qui explique pourquoi une bonne partie des rflexions socialistes, celle de Louis Blanc comme celle de Marx, ont un jour opr un saut inexplicable entre l'appropriation des moyens de production ou l'organisation du travail par les producteurs associs et la libration du travail. Autrement dit, l'abolition du rapport salarial ne 258
suffit pas rendre le travail autonome : Aujourd'hui, l'utopie qui se rattache la socit du travail a puis sa force de conviction - et ce pas seulement parce que les forces productives ont perdu leur innocence ou parce que l'abolition de la proprit prive des moyens de production ne dbouche manifestement pas perse sur l'autogestion des 162
259
travailleurs . ** La proprit aura beau tre transfre l'Etat ou l'ensemble des individus, tant que le travail sera subordonn la logique de dveloppement des besoins, et donc celle de la division et de la rentabilit, l'essentiel du travail ne changera pas, et l'on ne voit pas comment l'on pourrait soutenir que le travail moderne, totalement clat et de plus en plus abstrait, pourrait tre, aujourd'hui ou dans le futur, le lieu ou le moyen de l'autonomie. Pourquoi ? Parce que la force des rapports sociaux de travail tire son origine de la puissance de l'impratif qui lui donne sens : l'organisation du travail est dirige par le principe d'efficacit, qui vient lui-mme de l'impratif absolu d'accrotre toujours les richesses. C'est ainsi qu'elle se justifie.
** Marx lui-mme n'a pas remis ce premier principe en cause, bien au contraire. Dans la mesure o le royaume de la libert ne pourra clore que lorsque le capitalisme aura t pouss son terme, la fin de l'Etat capitaliste et le dbut de l'Etat communiste doivent eux aussi pousser sa limite la logique du travail, dvelopper les forces productives jusqu' ce que, l'abondance ayant t atteinte, le travail change de sens. quoi que l'on pense de la ralit sovitique dans son rapport Marx - c'est--dire qu'elle s'en rclame sans pourtant que l'on puisse la dduire des oeuvres marxiennes - il est clair qu'elle a dvelopp un point sans doute ingal la sacralisation du travail et de la production. Ainsi s'explique la critique radicale que des femmes comme Simone Weil ou Hannah Arendt adressent Marx, qu'elles prennent (paradoxalement, car elles partagent sa rvolte) comme cible de leurs attaques contre le productivisme 260 . En raison de cette croyance fondamentale dans le ncessaire dveloppement des forces productives, Marx ne nous donne pas les moyens de comprendre comment l'appropriation des moyens de production par les travailleurs - mme si elle est dsirable -
permettrait au travail de devenir brutalement autonome.
La pense marxiste actuelle ne nous donne pas plus les moyens de penser une transformation du travail 261. C'est 163
galement cette croyance en une possible autonomie du travail (dont on ne nous donne pas la clef) qui explique aujourd'hui l'opposition de la pense marxiste une rduction du temps de travail 262.
** ** mrq La fin de la division du travail?
Un deuxime argument est souvent avanc pour soutenir la possibilit de l'autonomie dans le travail : le travail industriel serait en train de voir sa place se rduire et il prendrait un autre visage, d la sortie du taylorisme et au dveloppement du travail intellectuel. La socit post-industrielle, aprs avoir dvelopp un travail immatriel et des processus trs complexes demandant des interventions humaines hautement qualifies, serait capable aujourd'hui, condition d'adapter la formation de ses membres, de rendre au travail son autonomie. Nous entrerions dans une socit de services, dans laquelle la productivit serait moindre, la division du travail moins pousse, la possibilit de dominer l'ensemble d'un processus, d'une opration ou d'une relation, plus grande. C'est ce que soutiennent un certain nombre de recherches en conomie industrielle en France et en Allemagne, o par exemple la publication d'un livre de deux chercheurs allemands, Horst Kern et Michael Schumann, intitul La Fin de la division du travail 263 , a relanc ce dbat. La thse dfendue par ces deux auteurs et par tout un courant de pense est que nous sommes sortis de la socit industrielle classique caractrise par le travail la chane exerc sur une matire et entrs dans une socit de l'immatriel, o le travail change de sens et est susceptible de devenir autonome. L'autonomie viendrait de ce que le travail consisterait dsormais concevoir, grer ou surveiller la bonne marche d'un processus, donc avoir un point de vue global sur une srie articule d'oprations, point de vue recomposant par rapport l'ancienne division du travail (il permettrait l'utilisation des capacits intellectuelles et redonnerait 164
initiative et responsabilit aux agents). Les travailleurs du futur seraient plus responsables, plus autonomes, car amens faire appel leurs capacits cognitives, faire circuler l'information, matriser des processus complexes, prendre des dcisions susceptibles d'influencer l'ensemble du processus de production.** que l'on nous pardonne, mais on voit mal en quoi la facult de surveiller un processus complexe serait plus source d'autonomie que celle de tourner 8 000 fois par jour un boulon dans le mme sens. qu'un tel travail soit moins abrutissant ou qu'il fasse appel d'autres capacits, on le concdera volontiers; mais aller jusqu' dire qu'il permet l'individu de s'exprimer et d'tre autonome est sans doute abusif. Nous serions galement, nous dit-on, l'aube d'une socit de services o le travail de 90 % de la population ne consistera plus transformer une matire, mais organiser des flux d'informations, avec d'autres et pour d'autres. Ds lors que ces mutations s'accompagnent d'une implication accrue des personnes, le travail deviendrait un possible lieu de ralisation de soi, permettant chacun d'entrer en communication avec les autres et de dvelopper ses comptences (par le biais des organisations qualifiantes par exemple, conues pour permettre aux individus d'exploiter leurs qualits professionnelles et les comptences acquises). Bref, les relations de travail pourraient aujourd'hui devenir le lieu d'expression de toutes les personnalits.
** Trois objections doivent tre formules l'encontre de ces analyses. En premier lieu, ces penses ne se donnent pas les moyens de leur ambition : si nous voulons en effet que le travail soit notre oeuvre et devienne notre grand mdium social, nous devons rompre avec sa dimension essentielle, c'est--dire conomique. Nous devons renoncer la recherche infinie de l'abondance et de l'efficacit et du meme coup la subordination. Mais ces penses, en voulant concilier l'abondance et le sens du travail, n'osent pas mener leur raisonnement son terme. Ensuite, ces penses confondent les fonctions et le support qui leur 165
permet de s'exercer. Certes, nous pouvons tenter de donner un sens aux activits que nous exerons toute la journe pour satisfaire les besoins de la socit, et il serait tonnant que nous n'y mettions pas un peu du ntre. Mais ce n'est pas parce que l'organisation du travail aujourd'hui laisse quelque peu la place la personnalit et qu'elle permet un minimum d'expression de soi qu'elle le permet par nature. Elle ne le fait que par accident. La vraie autonomie et la vraie expression de soi sont quelque chose de diffrent. Elles consistent se donner sa loi soi-mme, se fixer des objectifs et les moyens de l'atteindre. Le plus tonnant, enfin, dans toutes ces analyses - et celle de Marx relve de la mme critique ce n'est pas tant que 264
toute oeuvre devienne travail mais surtout que tout travail puisse tre considr comme une oeuvre. Car ce sont bien les catgories de l'oeuvre qui sont employes pour dcrire le travail aujourd'hui; il permettrait chacun d'exprimer sa singularit travers des objets, des services, des relations et, en mme temps, serait profondment socialisant. C'est bien l ce qui est tonnant : non pas que l'on ait pu ramener toute l'activit humaine au seul travail, mais que tout travail soit conu, depuis Hegel, comme une oeuvre. Comme si toute production consistait mettre sur la place publique une image de soi, que cette production soit un objet, un service, un crit . Par o l'on peut juger de la prgnance de l'hritage humaniste qui, au terme d'une considrable rduction, fait de la production l'acte le plus humain qui soit.
Tout se passe donc comme si le travail avait pris une place telle dans nos socits que nous avions dcid qu'il vaut mieux tenter de le rendre panouissant - en dpit de la gageure que cela reprsente - plutt que de charger un ou d'autres systmes de cette fonction. L'argument le plus rpandu aujourd'hui est que le travail doit rester central parce qu'il permet la satisfaction de tous les besoins, et pas seulement des besoins matriels : le travail est le moyen de raliser tous nos dsirs. L'homme est un tre de dsir dont 166
l'essence est de consommer et tout dsir a besoin d'un travail pour se raliser. Mais quel travail ? C'est ici que les pensees humanistes sont extrmement gnantes : elles emploient le terme de travail dans un sens gnral en omettant de prciser les conditions de sa ralisation. Elles confondent sans cesse le travail au sens large, qui peut recouvrir des ralits trs diffrentes (crire un pome, se cultiver, peindre, lire, apprendre ... ), avec ce que nous appelons travail depuis le xviii' sicle, et qui est d?abord un facteur de production rgi par des rgles conomiques et juridiques prcises, et visant une fin dtermine. Et elles ne disent jamais comment on passe de l'un l'autre. Les plus cohrentes, comme celle de Marx, permettent de comprendre ce que signifie cette confusion : considrer toute oeuvre comme du travail et tout travail comme une oeuvre, c'est considrer que toute vie est production et que tout acte de production est expression. Le seul mode d'expression individuelle possible est la production et le seul mode de communication sociale, la production d'objets ou de services. Nous sommes donc aujourd'hui dans une poque entirement soumise cette contradiction qui consiste penser le travail comme notre oeuvre alors qu'il reste rgi, plus que jamais, par la logique de l'efficacit. La seule raison pour laquelle cette contradiction ne nous saute pas aux yeux, c'est que nous avons dsormais intgr le raisonnement humaniste et productiviste dont Marx est le reprsentant le plus exceptionnel et le plus rigoureux.
** ** ** mrq CHAPITRE VII LE TRAVAIL, LIEN SOCIAL?
Cette aporie nous invite nous intresser l'autre catgorie d'arguments utilise par les dfenseurs du travail -. elle regroupe un ensemble de raisonnements selon lesquels le travail est au fondement du lien social, c'est--dire non seulement le moyen majeur de socialisation et d'intgration sociale, mais aussi ce qui tient quotidiennement le lien social. Dans l'esprit des auteurs qui la dfendent, cette thse recouvre plusieurs lments, qui sont le plus souvent confondus et que l'on peut classer sous quatre chefs principaux :** le travail permet l'apprentissage de la vie sociale et la constitution des identits (il nous apprend les contraintes de la vie avec les autres) ; il est la mesure des changes sociaux (il est la norme sociale et la clef de contribution-rtribution sur quoi repose le lien social) ; il permet chacun d'avoir une utilit sociale (chacun contribue la vie sociale en adaptant ses capacits aux besoins sociaux) ; enfin, il est un lieu de rencontres et de cooprations, oppos aux lieux non publics que sont le couple ou la famille. Les discours de valorisation du travail qui s'appuient sur cette argumentation pchent cependant en deux endroits : d'une part, en prenant le travail comme modle du lien social, ils promeuvent une conception minemment rductrice de ce lien; d'autre part, en soute-168
nant que le travail exerce des fonctions macrosociales, ils oublient la ralit du travail et des instruments conomiques et juridiques par lesquels celui-ci est rgi dans notre socit.
** ** qu'est-ce que le lien social si le travail est sa raison?
Tentons de comprendre si c'est le travail en soi qui est gnrateur de lien social ou s'il n'exerce aujourd'hui ces fonctions particulires que par accident . Rglons d'un mot la question de la norme : dans une socit rgie par le travail, o celui-ci est non seulement le moyen d'acqurir un revenu, mais constitue galement l'occupation de la majeure partie du temps socialis, il est vident que les individus qui en sont tenus l'cart en souffrent. Les enqutes ralises chez les chmeurs ou les RMistes et qui montrent que ceux-ci ne veulent pas seulement un revenu, mais aussi du travail, ne doivent pas tre mal interprtes.
Elles mettent certainement moins en vidence la volont de ces personnes d'exercer un travail que le dsir de vouloir tre comme les autres, d'tre utiles la socit, de ne pas tre assists. On ne peut pas en dduire un apptit naturel pour le travail et faire comme si nous disposions l d'une population-test qui nous permettrait de savoir ce qu'il en est, en vrit, du besoin de travail.** Mais, nonobstant la question de la norme, le travail est-il le seul moyen d'tablir et de maintenir le lien social, et le permet-il rellement lui-mme ? Cette question mrite d'tre pose, car c'est au nom d'un tel raisonnement que toutes les mesures conservatoires du travail sont prises : lui seul permettrait le lien social, il n'y aurait pas de solution de rechange. Or, que constatons-nous ? que l'on attend du mdium qu'est le travail la constitution d'un espace social permettant l'apprentissage de la vie avec les autres, la coopration et la collaboration des individus, la possibilit pour chacun d'entre eux de prouver son utilit sociale et de 169
s'attirer ainsi la reconnaissance. Le travail permet-il cela aujourd'hui ? Ce n'est pas certain, car l n'est pas son but : il n'a pas t invent dans le but de voir des individus rassembls raliser une oeuvre commune. Ds lors, le travail est, certes, un moyen d'apprendre la vie en socit, de se rencontrer, de se sociabiliser, voire d'tre socialement utile, mais il l'est de manire drive. Les collaborations et les rencontres occasionnelles qui s'instaurent dans les usines ou dans les bureaux constituent une manire d'tre avec les autres, mais il s'agit somme toute d'une forme de sociabilit assez faible. L'utilit sociale peut sans doute parfois se confondre avec l'exercice d'un travail, mais cela n'est pas ncessaire. Autrement dit, le travail permet aujourd'hui l'exercice d'une certaine forme de sociabilit, mais c'est essentiellement parce qu'il est la forme majeure d'organisation du temps social et qu'il est le rapport social dominant, celui sur lequel sont fonds nos changes et nos hirarchies sociales, et non parce qu'il aurait t conu comme le moyen mis au service d'une fin prcise : l'tablissement du lien social. Les arguments en sa faveur sont d'ailleurs le plus souvent des raisonnements par l'absurde : bien sr, le travail n'exerce peut-tre pas ces fonctions au mieux; bien sr, il n'est fondamentalement pas fait pour cela, mais nous ne disposons d'aucun autre systme d'organisation sociale quivalent qui pourrait assurer autant de fonctions la fois. Les associations ou toute autre forme permettant le regroupement d'individus susceptibles d'oeuvrer ensemble ne sont pas une alternative crdible, entend-on dire.
** Cette question est videmment majeure : si le travail ne fonde pas par nature le lien social, alors peut-tre devrions nous rflchir au systme qui pourrait s'en charger, et de manire plus efficace que le travail. Mais auparavant, sans doute est-il ncessaire de s'entendre sur la notion de lien social. quelle est notre conception du lien social pour que nous puissions aujourd'hui considrer que le travail est sa condition majeure ? quel type de reprsentation en avons-170
nous pour que le lien tabli par le travail - qui relve plus de la contigut que du vouloir-vivre ensemble - soit confondu avec lui? Nous sommes les hritiers de la reprsentation lgue par l'conomie et que nous voyons l'oeuvre chez Smith d'abord, chez Marx ensuite. Le nerf du raisonnement de Smith, mme s'il n'est pas dvelopp de faon explicite, est que le travail est le lien social, car il met
les individus obligatoirement en rapport, les oblige cooperer et les enserre dans un filet de dpendance mutuelle. Mais ce lien social est d'une nature trs particulire . il consiste essentiellement en une coexistence pacifique impose, coexistence entre des individus dont le lien est l'change marchand et matriel, c'est--dire visible, mesurable, exhib. C'est pourquoi la richesse et le travail sont ns matriels et marchands : ils n'ont d'intrt social que s'ils sont fondateurs de sociabilit. La richesse ne peut apparatre qu' partir des objets : objets fabriqus, dans lesquels certains individus ont mis de leur travail, objets achets par de l'quivalent-travail. Le travail est devenu non seulement la mesure des choses, mais de surcrot la condition de possibilit du lien social. Ce lien social n'est ni voulu ni aim; il est sans parole et sans dbat ; les actes sociaux s'y font automatiquement. C'est aussi un lien social o l'Etat n'a pour seule fonction que de permettre une fluidit toujours plus grande des changes conomiques, afin de prvenir les tensions sociales. Ce qui est tout fait curieux et paradoxal, c'est que le systme idal imagin par Marx n'est pas trs loign de ces conceptions. Car, dans la seconde tape de la socit communiste, lorsque le travail est devenu premier besoin vital en se dpouillant de ses caractristiques originelles d'effort et de contrainte, le travail est un pur rapport social, immdiatement percepti-265
ble . Le travail de chacun est la fois immdiatement oeuvre (il exprime la personnalit de son auteur) et social (il est destin tre lu, vu par les autres). La mdiation de l'argent ou mme de l'change n'est plus ncessaire - les rapports sont de purs rapports d'expression, chaque objet 171
exprime l'infini son auteur, qui se contemple dans les produits des autres. La socit est une vaste scne o chacun vient prsenter ce qu'il est, son travail. Elle est
transparente elle-mme, unie entirement, comme les
monades de LeibniZ21 . L'change est superftatoire (il est en quelque sorte dj inscrit dans l'objet, qui est un de moi-pour l'autre ), de mme que la parole et la rgulation extrieure. L'autorgulation passe toujours par des objets ou des services (elle doit pouvoir se manifester), mais elle n'a pas besoin du reste. Voil pourquoi le travail est un premier besoin vital : il est tout simplement notre rapport aux autres.
Les tentatives d'autorgulation fondes sur le travail au xviii sicle apparaissent alors dans leur vrit : elles n'taient rien d'autre que des tentatives de fonder le lien social et sa totale autosubsstance. L'activit humaine fondatrice du rapport social est la production, qui n'est dsormais plus parasite par l'intervention d'autres motifs et n'est plus une production aline.** Produire, c'est faire le lien social. C'est l qu'est la grande similitude, inattendue, entre Smith et Marx. C'est l aussi qu'apparat la congruence entre les penses actuelles qui voient dans le travail la fois le lieu de l'oeuvre et du lien social.
** Mais cette premire conception s'oppose une autre dfinition du lien social, radicalement diffrente, qui voit en lui quelque chose de plus substantiel dont l'origine ne peut se trouver dans la production. Cette tradition parcourt les sicles, d'Aristote Habermas, et considre que le lien social n'est pas rductible au lien conomique ou la simple production, parce que la vie, et en particulier la vie en communaut, est action et non production . Dans Les Economiques 167 Aristote a montr la spcificit de l'ordre conomique celui-ci concerne le seul domaine priv , la famille largie, elle-mme lieu de l'ingalit 268 . L'conomique est l'art qui concerne les relations naturelles d'une communaut elle-mme naturelle. Le lien sur lequel repose cette communaut, constitue du chef de 172
famille, de la femme, des enfants et des esclaves, est un lien ingal qu se fonde sur d'autres logiques que le vritable lien social qui est, lui, d'essence politique, et qui rassemble des gaUX 269 . La famille se distingue donc de la vritable communaut, celle qui est vraiment premire (non pas au sens chronologique mais au sens logique, comme Aristote aime le dire), la communaut politique, qui donne son sens, rtrospectivement, toutes les autres communauts et les prcde selon la finalit. Il existe une diffrence fondamentale, de nature, entre les proccupations qui ont pour objet la gestion du domaine et la proprit 270 et celles qui concernent la cit tout entire. La seconde ne peut pas driver de la premire : le lien social ou encore le lien qui unit les individus d'une socit ne drive pas du lien conomique, c'est--dire de la simple proccupation individuelle de l'accroissement des richesses ou de la bonne gestion. Les deux sont irrductiblement diffrents. Et c'est bien la confusion de l'un et de l'autre, la progressive rduction du lien social au lien conomique, que Hannah Arendt passe une partie de son oeuvre rcuser : ds lors que le souci priv est rig en proccupation publique, ds que nous imaginons les peuples, les collectivits publiques comme des familles dont les affaires quotidiennes relvent de la sollicitude d'une gigantesque administration mnagre 271 , c'en est fini. Alors, non seulement le lien social est issu des relations naturelles entre les individus, mais il s'y rduit : le lien social devient un lien naturel, l'objet de la politique se confond avec celui de chaque petite communaut naturelle.
** L'analyse de Hegel met clairement ce processus en lumire : Hegel montre que, ds lors que la communaut politique ne se distingue pas de la socit civile, le lien social se rduit au lien conomique. Dans le vocabulaire hglien, la socit civile est le lieu des besoins, du travail et des changes, c'est--dire le lieu o les hommes sont dpendants les uns des autres. Dans cette socit individualiste, les hommes, conus comme des atomes, ne sont rgis 173
que par le principe de la concurrence et de l'intrt individuel et ne visent qu' la prosprit matrielle. L'intrt individuel est le moteur de cette socit civile, moyen terme entre le groupe naturel qu'est la famille et le monde spirituel de l'Etat. Compose des hommes privs agissant les uns ct des autres, elle correspond l'Etat du libralisme conomique. Hegel connat trs bien l'conomie politique anglaise, Smith, Ricardo et aussi Steuart. Il a lu Smith ds 1805 et le Systme de la vie thique 212 en porte la trace ; il a comment les crits de Steuart 273. Il reconnat l'importance de ce moment dans la prparation du moment suivant, car c'est dans la socit civile que l'individu fait son apprentissage de l'universel : dans ce monde conomique, l'homme se croit libre, mais se heurte en fait partout des contraintes; au lieu de vouloir l'universel, il le trouve partout face lui comme une puissance trangre contre laquelle il est impuissant. La socit civile est une ralisation mdiate de l'universel : son harmonie rsulte d'une sorte de ruse ; ce qui est ralis en fait (l'universel), et ce qui est voulu (l'intrt individuel) sont distincts.
** Ce domaine est celui de l'atomisme et de la sparation, un atomisme pousse son comble qui fait de la socit civile le rsultat d'un assemblage d'atomes en concurrence que ne lie aucun lien substantiel. La socit civile, librale ou marchande, image de liens sociaux o les individus sont en totale extriorit les uns avec les autres est, pour Hegel, le contraire du vritable lien politique. Dans l'Etat seulement la socit civile, domestique, trouvera sa place.
Hegel prend donc en compte les dernires dcouvertes de l'conomie politique, il admire que l'on ait pu dcouvrir des lois dans un tel domaine, il reconnat l'mergence du march, des changes et de la socit moderne, mais il n'en fait pas pour autant le but ultime.** Il suffit, pour le bien comprendre, de relire la section des Principes de la philosophie du droit271 consacre la socit civile : La personne concrte qui, en tant que particulire, est elle-mme son propre but, est, comme ensemble de besoins et 174
comme mlange de ncessit naturelle et de volont arbitraire, l'un des deux principes de la socit civile. [...
1
Ce but goste, ainsi conditionn dans sa ralisation par l'universalit, fonde un systme de dpendance rciproque tel que la subsistance, le bien-tre de l'individu et son existence juridique sont si troitement lis la subsistance, au bien-tre et au droit de tous qu'ils ne deviennent effectifs que dans cette liaison . [... 1 C'est l'Etat du besoin et
de l'entendement. ** Dans L'Encyclopdie, Hegel disait : C'est le systme atomistique. Par consquent, ce systme qui fonde le rapprochement des individus sur le besoin et sur la dpendance rciproque est le contraire d'un lien substantiel : il met cte cte des individus qui poursuivent leur objectif propre. L'Etat n'a pour fonction que de protger la proprit prive des individus. Si l'on confond l'Etat avec la socit civile et si on lui donne pour destination la tche de veiller la sret, d'assurer la protection de la proprit prive et de la libert personnelle, c'est l'intrt des individus comme tels qui est le but final en vue duquel ils se sont unis et il s'ensuit qu'il est laiss au bon vouloir de chacun de devenir membre de l'Etat. Mais l'Etat a un tout autre rapport avec l'individu; tant donn que l'Etat est Esprit objectif, l'individu ne peut avoir lui-mme de vrit, une existence objective et une vie thique que s'il est membre de l'Etat. L'union en tant que telle est elle-mme le vritable contenu et le vritable but, car les individus ont pour destination de mener une vie 275
universelle .
Il faut mesurer combien cette ide est en rupture avec la conception du droit issue du xviii sicle. En dfendant cette conception d'un Etat capable de rconcilier l'individu et le tout social, Hegel ne satisfait pas seulement son admiration pour la Grce. Il contribue aussi dfinir une thorie du droit en rupture profonde avec une certaine tradition juridique issue du droit romain, c'est--dire justement de ce droit que Hegel considre comme largement responsable du dveloppement de l'individualisme.
175
Relaye au XVIIIE sicle par les conceptions anglaise, franaise (atomisme, libralisme, contrat social) ou allemande (individualisme kantien), l'mergence de l'individu dans la sphre juridique a conduit un droit construit partir de la personne. Il en est rsult une conception de l'Etat comme visant exclusivement protger et surveiller les liberts et les intrts individuels.** A cela Hegel oppose, dans son opuscule Le Droit naturel 276 , et surtout dans Les Principes de la philosophie du droit, l'ide d'un droit organique, dont l'intuition fondamentale est que le tout prcde les parties qui le composent et leur est suprieur. Dans le droit individualiste issu du droit romain et approfondi avec les penseurs de la Rvolution franaise, Hegel voit un droit abstrait, au service d'un galitarisme abstrait et issu d'une conception purement mcanique du tout social. Il lui oppose une vision plus organique, o le tout social est semblable la vie, qui par dfinition ne se maintient que par l'existence de toutes ses parties, dont elle est la fois le rsultat et la cause. L'Etat apparat ainsi bien plutt comme une organisation vivante qui rgle harmonieusement les rapports entre les individus qui le composent et les rapports des individus au tout travers un ensemble d'institutions. C'est partir de cette analyse de Hegel que se dveloppera, en Allemagne, au xix sicle, une critique approfondie des relations individualistes et contractuelles hrites du droit romain.
Ds lors, le travail dont Hegel voit l'mergence sous ses yeux, le travail abstrait, est destin tre la fois dpass et domestiqu, de mme que la sphre dans laquelle il a pris naissance. La socit marchande, la dpendance rciproque induite par le travail et l'change ne sont en aucune faon le but ultime de l'Esprit et des hommes. Le type de lien qu'une telle socit permet d'instaurer reste abstrait et ne parvient pas replacer l'individu en harmonie avec le tout social. Celle-ci ne peut advenir que grce au lien politique, qui est d'une autre nature. La construction d'un monde pleinement humain est d'abord celle d'une 176
socit politique aux institutions pleinement dveloppes; c'est en cela aussi que consiste le travail de l'Esprit. Celui-ci ne sera chez lui que dans un Etat totalement harmo-nieux, o art, religion et philosophie constitueront les activits suprmes. Hegel est parvenu rintroduire les concepts grecs au sein mme du monde moderne.** La production matrielle, ou mme la production tout court, n'est pas la seule manire d'tre ensemble, de faire une socit : il faut aussi compter avec la parole, le dbat, les institutions. L'tre ensemble se parle et le lien politique n'est pas rductible au lien conomique. C'est cette dimension proprement politique que Marx a lude.
C'est exactement le point de vue dvelopp par Haber-277
mas dans son article fondateur Travail et interaction souvent mal interprt. Dans cet article, Habermas mne une longue argumentation sur les rapports entre Hegel et Marx et montre comment ce dernier a occult, comme le Hegel de la maturit d'ailleurs, une des ides de jeunesse de Hegel selon laquelle il y a plusieurs domaines de ralit fondamentaux de l'Esprit objectif et comment, chez Marx, ces diffrents domaines sont ramens un seul. On pourrait s'tonner parfois de l'insistance de Habermas dire, comme Hannah Arendt, que le travail n'est que le rapport de l'homme la nature. La tentation est grande de penser qu'il a oubli une dimension essentielle du travail, que celui-ci n'est pas seulement un rapport de l'homme la nature mais aussi un rapport minemment social. Or, c'est prcisment ce que dnonce Habermas : que l'on ait pu penser que le travail, rapport la nature, systme destin satisfaire nos besoins naturels, dterminait en mme temps nos rapports sociaux (ce que dit Marx lorsqu'il affirme que les forces productives dterminent les rapports de production) ou que le travail tait avant tout un rapport social. Il critique principalement l'ide que l'on pourrait rabattre la totalit de la vie sociale sur le travail, donc que le travail expliquerait et serait le tout des rapports sociaux (les places dans le systme de production dterminent tout le reste), 177
devenant ainsi leur unique modalit. Fidle en cela la tradition hglienne, Habermas dmontre au contraire l'irrductibilit du travail et de l'interaction, autrement dit des rapports de production et des rapports sociaux, de l'conomie et de la politique, de la production et de la discussion.
** C'est videmment la mme ide que poursuit Hannah Arendt dans sa critique du travail : mettre le travail au centre de la socit, justifier le travail comme lien social, c'est dfendre une ide minemment pauvre de celui-ci, c'est refuser que l'ordre politique soit autre que l'ordre conomique ou que la simple rgulation sociale, c'est oublier que la socit a d'autres fins que la production et la richesse et que l'homme a d'autres moyens de s'expri mer que la production ou la consommation. Nous sommes donc clairement ici devant une double tradition, qui interprte de faon trs diffrente le lien social, l'une comme lien conomique, l'autre comme lien politique. On voit bien que dans l'un et l'autre cas, le travail comme espace des changes marchands n'occupe pas la mme place. Dans le second cas, le travail sert simplement la satisfaction des besoins naturels; dans le premier, le travail est en mme temps le lien social et tout le lien social drive du travail. On voit galement comment les deux notions modernes qui voient dans le travail une oeuvre, d'une part, et le lien social, d'autre part, vont de pair. Elles correspondent au mme mouvement de pense qui, reprenant la dynamique utopique du xix sicle, a lu la sphre de la production comme celle d'o viendrait la libration, mais n'a pas procd, dans le mme temps, la gnalogie qui tait ncessaire. Rcuprer l'hritage du xix sicle sans prendre en compte celui qui a t lgu par le xviii sicle, c'est ne comprendre qu'une partie du concept de travail et de ses diverses fonctions : c'est oublier la dimension conomique du travail, c'est--dire sa destination premire, qui est de produire des richesses et d'asseoir le rapport entre individus de faon 178
autorgule. C'est donc sombrer de manire vidente dans les contradictions.
** ** Le travail peut-il exercer une fonction macrosociale ?
La mme ignorance de la dimension originellement conomique du travail est l'origine de la troisime contradiction dont font preuve les penses de lgitimation du travail lorsqu'elles soutiennent que le travail, outre qu'il est le lieu de la ralisation de soi et du lien social, exerce des fonctions macrosociales. Le travail selon elles jouerait aujourd'hui un rle minent dans le renforcement des solidarits collectives, il serait la manire moderne d'tre ensemble et de cooprer, il permettrait aux individus d'tre partie prenante une relation sociale majeure (la relation de travail) et de s'intgrer par elle dans la communaut, la socit en miniature qu'est l'entreprise. Telle est bien l'ide sur laquelle s'appuient une partie des thories sociologiques 278 actuelles, mais aussi les politiques menes depuis une vingtaine d'annes en matire d'insertion, de lutte contre l'exclusion ou d'apprentissage : le travail est conu comme le moyen principal de trouver une reconnaissance, une utilit sociale, une intgration, et l'entreprise comme creuset de cette alchimie, qu'il s'agisse du premier contact du jeune avec la socit ou du retour celle-ci aprs une longue priode d'exclusion. D'o l'impact des nouvelles notions d'entreprise citoyenne, de responsabilit sociale de l'entreprise...
** ** Fonction macrosociale et incitation individuelle Ces penses conoivent donc le travail comme une activit collective. Elles sont de ce fait profondment contradictoires parce que, dans le mme temps, elles reconnaissent que les techniques qui continuent de rgir le travail sont profondment individualistes. Model, 179
au xviiie sicle, par des sciences ou des techniques adaptes au traitement des relations individuelles, le travail a, certes, t rv comme oeuvre collective de l'humanit triomphante ou des producteurs associs; il a, il est vrai, t considr par nos plus minents sociologues comme la structure de base de la socit et le moyen d'une solidarit organique entre les membres de celle-Ci 179 mais il reste aujourd'hui conu, travers le contrat de travail et les quations de la macroconomie, comme une prestation individuelle, sanctionne par une rmunration individuelle, et objet d'un contrat individuel mme s'il s'inscrit dans un ordre juridique collectif. Assurment, le droit du travail a considrablement contribu gommer ce que la conception originelle avait d'hypocrite, quand elle laissait croire que l'ouvrier et l'employeur ngociaient galit. Il a contribu riger l'ensemble des travailleurs en un collectif ayant des droits reconnus et une vritable existence. En outre, la reconnaissance des institutions reprsentatives de salaris et la possibilit d'action des travailleurs groups se sont dveloppes; peu peu un droit spcifiquement collectif s'est labor, source de rgles collectives applicables tous les salaris, qui a contribu profondment transformer la relation de travail et particulirement celle de contribution-rtribution que nous analy-sons. Un droit collectif du licenciement, du salaire et de la protection sociale s'est constitu qui a rendu plus lche le lien de personne personne qui existait auparavant. En particulier, dans les secteurs couverts par les accords, les augmentations de salaire, l'accs la formation, le reclassement en cas de licenciement, la dure du travail sont rgis par des conventions collectives. Surtout, deux grands types de protections se sont consolids au long du xx sicle, la protection contre le risque que constitue le chmage et celle contre les risques sociaux, qui permettent de compenser l'tat de subordination du salaris Ceci a eu, en particulier, pour consquence de brouiller les caractristiques idaltypiques du contrat de travail, une partie des 180
revenus des salaris ne dpendant plus directement de leur contribution la production mais s'tant socialise.
Pourtant, cette volution n'a pas port atteinte l'existence du droit individuel, ou du moins l'architecture fondamentalement individualiste du droit du travail qui s'exprime travers le contrat de travail. La culture issue du droit romain reste au coeur de notre droit du travail, qui saisit le travail comme l'objet d'une opration d'change entre individus. Le travail, et c'est un point fondamental, fait l'objet d'un contrat; il est ainsi plac dans l'orbite du droit des obligations, qui renvoie une idologie individualiste et librale, qui postule la libert et l'galit des individus et affirme la primaut de l'individu sur le groupe et de l'conomique sur le social 280 . Le droit collectif s'est surajout au droit individuel : le contrat de travail est toujours pass entre un employeur et un employ ; l'acte d'embauche, l'acte de licenciement et l'organisation du travail restent des prrogatives du chef d'entreprise ; le salaire demeure le paiement du travail d'une personne donne, son niveau tant dtermin grce un systme de classifications et de qualifications dans lequel chaque individu employ trouve sa place. Le droit collectif, qui a permis de dfendre l'individu contre les employeurs capables, quant eux, de se coaliser et disposant des capitaux ncessaires la production, a donc agi par correction, addition et modulation des rgles individuelles, mais n'a pas supprim celles-ci. Le fondement du droit du travail, son noyau dur, reste bien l'individu. Le droit du travail continue donc de se rfrer aux conceptions conomiques nes au xviii sicle partir du travail abstrait et marchand, et prcises plus tard par la pense marginaliste. Les lois de l'change que rgle le droit du travail sont les lois naturelles de l'change, dtermines par l'conomie classique ou noclassique. Nous vivons encore sur l'ide qu'il existe des lois conomiques, donc naturelles, qui dterminent scientifiquement l'apport de chacun la production (sa contribution), la manire dont il doit tre 181
rtribu (selon sa productivit marginale) et la hirarchie salariale. La loi naturelle nonce que tout facteur de production tend recevoir une rmunration gale sa contribution la production. Le salaire reprsente ds lors le prix de cette marchandise comme les autres qu'est le travail et qui peut tre scientifiquement calcul. Malgr les correctifs apports ces ides dans les discours et dans la ralit (par exemple la prise en compte du rle des syndicats dans la fixation des salaires 281 ... ), le travail reste
considr, dans ces conceptions, comme une marchandise vendue par un individu un autre et comme l'objet d'un change.
Cette vision, fonde sur des instruments qui reprsentent et organisent le travail d'abord comme un acte individuel, entre donc en contradiction non seulement avec l'ide que le travail serait un acte collectif, mais aussi avec le fait bien rel que la richesse est de plus en plus le produit d'un ensemble d'interactions complexes entre des capitaux, des systmes d'information, du travail machinal et du travail humain, donc que le travail humain n'est pas le seul producteur de richesse. Le travail humain est aujourd'hui si imbriqu dans un ensemble de machines et de systmes que son efficace ne peut tre distingue de la leur. Par ailleurs, le travail humain lui-mme a une efficacit productive qui varie non seulement grce aux efforts et la bonne volont de ses porteurs , mais aussi en fonction des progrs gnraux de toute la socit en matire d'ducation, de formation, de sant, etc. Enfin, la manire dont un individu contribue lui-mme l'augmentation de la production ne peut pas tre scientifiquement dtermine, pas plus que la contribution relative de deux individus. C'est d'ailleurs ce que mettent en vidence les macroconomistes lorsque, analysant les causes de la forte augmentation de la production entre les annes 1950 et 1970, ils imputent prs du tiers de celle-ci un facteur rsiduel , fait tout ensemble de progrs technique, d'efforts de rationalisation de la production et d'lvation gnrale du niveau de 182
formation. Il semble devenu de plus en plus difficile de mesurer scientifiquement la contribution du travail humain la production, sinon par un raisonnement tautologique consistant dire que cette contribution est mesure par l'ensemble des salaires! qu'est-ce que la productivit ? qui a dcid que la contribution d'un cadre l'augmentation de la production tait plus forte que celle d'un ouvrier spcialis ? Sur quoi est fonde la hirarchie salariale ? On nous dit que c'est sur une grille de qualifications et de classifications, donc en dernier ressort sur un diplme ou une qualification au sens scolaire. Mais comment sait-on qu'un travailleur diplm contribuera plus la production que les autres ? On est trs loign en tout cas des critres que Smith dterminait 282.
Pourquoi continuons-nous vivre avec des techniques (l'conomie et le droit) si dcales non seulement par rapport ce qu'est devenue la ralit du travail mais galement par rapport nos rves et nos discours politiques ? La principale raison nous semble tre la volont de sauvegarder le pivot essentiel de la construction capitaliste et de la socit autorgule : l'incitation travailler. Conserver l'ide d'une contribution et d'une rtribution proportionnelles au travail accompli, au diplme, au mrite, c'est garder l'ide de l'incitation au travail, de l'aiguillon individuel, de l'intrt individuel ou, ce qui revient au mme, de la peur de la faim. S'il n'y avait pas l'appt du gain, les gens ne travailleraient pas; il est donc impossible d'envisager la dissociation des revenus et du travail accompli. L est le nerf du raisonnement conomique parfaitement congruent, cet gard, avec l'approche du droit du travail (et en totale contradiction avec l'ide que le travail serait panouissant). L'conomie conoit le travail comme facteur de production individualis et comme dsutilit pour l'individu : elle vit sur le mythe de l'effort individuel pay de retour par une rcompense. Les thories macroconomiques actuelles et les politiques publiques sont assises sur la peur de la 183
dsincitation ou la croyance que l'individualisation renforce la productivit. 283
L'histoire de la protection sociale est un bon indice de la prgnance de cette croyance quasi religieuse sur nos comportements sociaux : considres de ce point de vue, les cent annes qui sparent les enqutes de Villerm (1840) du Plan franais de scurit sociale (1945) content l'histoire de la rsistance acharne d'une partie de la France l'ide de dissociation du travail et de la protection, c'est--dire l'ide de socialisation des risques. Pendant ce sicle, l'ide qu'on pourrait encourager ou aider l'individu se couvrir contre les risques issus de son travail, ou de l'interruption de celui-ci, fut considre comme la plus mme de dsinciter au travail, d'amollir l'individu et d'ouvrir la porte la dcadence gnrale 284 - Au contraire, la prvoyance individuelle paraissait la plus susceptible de contribuer au dveloppement de l'individu et de la productivit du travail. Mais lorsque l'on parvint mettre en place un plan de scurit sociale obligeant les individus se protger et que des institutions prirent cette protection en charge, lorsque c'est en quelque sorte toute la population qui dcida de se couvrir collectivement contre les risques sociaux, la peur de la dsincitation ne disparut pas pour autant. Il s'agissait moins d'elle, d'ailleurs, que de la volont de voir le travail dignement rcompens et la hirarchie sociale, fonde sur le travail, respecte. Il ne fallait donc pas que tout le monde puisse avoir droit la mme protection : tel tait le raisonnement quelques mois aprs la sortie de la guerre. Aujourd'hui la protection sociale n'est toujours pas universalise, c'est--dire dtache de l'acte de travail. Pour bnficier des prestations de l'assurance-maladie, il est ncessaire d'avoir travaill ou cotis un certain nombre de mois, sauf accder des formules spciales (RMI, aide sociale) dont le bnfice est soumis des conditions. Celui qui travaille peut s'ouvrir des droits la protection, pas les autres; et la protection est d'autant plus grande que l'emploi est meilleur. Alors que 184
plus du tiers des revenus des Franais sont aujourd'hui socialiss (ils ne sont pas la contrepartie directe du travail), l'ide d'une protection pour tous fait encore frmir, et les remises en cause de l'Etat-providence ont toutes ce petit got de moralisme qui voit dans la sensation de l'effort le meilleur des aiguillons au travail. C'est ce qui nous empche, certainement plus encore que les problmes financiers ou institutionnels, de gnraliser la couverture maladie, c'est--dire de la dissocier totalement du travail.
Car, s'ils sont couverts, pourquoi les individus feraient-ils encore un effort pour travailler ? Les constructions micro-conomiques actuelles reposent sur la mme logique :
** l'arbitrage des individus entre travail et loisir fait que si des revenus sociaux s'approchent du salaire minimum, alors chacun s'arrtera de travailler. Mais on oublie que tous les chmeurs ne sont pas, loin s'en faut, des chmeurs volontaires et qu'un tel arbitrage entre travail et loisir n'est possible que si les circonstances s'y prtent.
S'il n'est pas question de soutenir ici que l'incitation individuelle n'a aucune efficace ou qu'il n'y aurait aucun danger dissocier travail et revenu, protection sociale et travail, nous souhaitons mettre en vidence le dcalage qui existe entre des discours selon lesquels le travail serait le lieu d'une coopration et d'une solidarit effective et les instruments et/ou les reprsentations qui rgissent nos rapports au travail aujourd'hui. Car tout se passe donc comme si, en dpit des rves et des discours, un certain nombre de croyances taient encore trop fortes pour laisser s'panouir une conception du travail comme acte collectif, appelant des instruments conceptuels et des techniques rellement collectifs.
** ** Le mythe de l'entreprise citoyenne
Le dcalage parat encore plus flagrant lorsqu'il s'agit de l'entreprise. Celle-ci est prsente aussi bien dans les discours politico-administratifs que dans une grande partie 185
des thories sociologiques qui analysent le travail et la construction des identits, comme un haut lieu de socialisation, celui o s'panouirait le collectif de travail, o s'acquerraient les identits, o se dvelopperait une solidarit objective. L'entre en entreprise est toujours prsente comme l'initiation la vie sociale : en tre tenu cart quivaut l'exclusion sociale. Dans les annes 1980, l'entreprise est galement devenue une organisation , objet d'une sociologie particulire, dont le but tait de maximiser son efficacit, de trouver les organisations les plus performantes... Ce courant d'analyse, globalement antitaylorien, a conduit la stratgie des ressources humaines, la notion d'attachement des salaris l'entreprise, l'ide que la productivit serait plus leve si la motivation au travail tait plus grande et donc si les conditions de travail, la communication, les rapports entre salaris et direction taient meilleurs. Peu peu l'ide s'est fait jour d'une entreprise qui assurerait, en plus de la fonction de production, d'autres fonctions de nature sociale, permettant l'expression, la cohsion, la sociabilit des salaris - l'entreprise, socit en miniature, serait devenue un haut lieu de vie sociale 285. Mais la dfinition de l'entreprise permet-elle la prise en charge de ces nouvelles tches ?
L'entreprise est gnralement dfinie par sa fonction elle a vocation combiner diffrents facteurs de production pour aboutir un produit 286 . D'o deux consquences immdiates : d'abord, la ralisation d'une communaut de travail ne fait pas partie des objectifs de l'entreprise et n'appartient pas son concept. Ensuite, le travail auquel il est fait allusion dans la dfinition prcdente (et qui n'en constitue en aucune manire un lment ncessaire) est le travail-facteur de production, ou encore le travail abstrait.
L'entreprise n'est pas d'abord conue comme une communaut de travail ; il peut y avoir entreprise sans travail humain. On peut concevoir une production de biens sans intervention aucune de main-d'oeuvre, et tel est d'ailleurs 186
certainement ce quoi tend l'entreprise, volens nolens, non pas parce que le travail serait trop cher par rapport au capital, mais parce que le travail n'est considr, dans la dfinition de l'entreprise, que comme un facteur et un cot.
Et il n'est pas certain que les thories qui se dveloppent depuis quelques annes en France, et qui tentent de remettre l'honneur le capital humain dtournent l'entre-
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prise de cette tendance radicale.** Non seulement le travail n'appartient pas la dfinition de l'entreprise, dont la vocation est de produire, mais de surcrot l'organisation de l'entreprise est tout simplement l'antithse d'une organisation dmocratique - pour reprendre la substance de l'expression entreprise citoyenne . Ceci ne signifie pas que l'entreprise soit un lieu antidmocratique, mais simplement que cette catgorie ne peut lui tre applique. Le lien de citoyennet concerne en effet des gaux qui, par le suffrage, selon le principe un individu = une voix , dcident collectivement des fins rechercher. L'entreprise est exactement le contraire . elle admet une totale distinction entre les propritaires et les employs, les seconds exerant sous la direction des premiers ou de leurs mari-dants, mais n'ayant pas intervenir sur les fins poursuivies ou la manire dont celles-ci le sont. Le contrat de travail salari est en petit ce que l'entreprise est en plus grand : un lien de subordination qui est l'inverse du lien de citoyennet 288. Le dveloppement du syndicalisme - qu'il s'agisse de la participation des syndicats la prparation des textes concernant les salaris ou de la ngociation des accords collectifs, mais aussi de la vie syndicale travers les institutions reprsentatives au coeur des entreprises - n'a chang que peu de chose, sur le fond, cet tat de fait 211.
L'entreprise ne peut pas tre considre comme une communaut d'gaux qui coopreraient; elle est bien plutt clate entre des logiques et des lgitimits diverses : sont-ce plutt les salaris qui constituent son essence, ou le patron, ou les actionnaires ? qu'est-ce que l'entreprise, qui fait son unit, d'o tire-t-elle sa cohrence ?
187
Ces questions sont d'autant plus lgitimes aujourd'hui que les entreprises se transforment, de manires diverses, et que les licenciements qui accompagnent souvent ces bouleversements mettent en vidence le caractre purement conjoncturel du lien qui les attache aux salaris ceux-ci n'appartiennent pas substantiellement l'entreprise, puisque son identit n'est pas affecte par leur dpart. Les entreprises se recentrent sur leurs fonctions essentielles, en externalisant les autres tches, c'est--dire en les confiant des rseaux de sous-traitants (PME ou indpendants) 21 paralllement, elles rduisent leur personnel stable un noyau dur, les autres tant soumis des contrats diffrents ou allant grossir les rangs des sous-traitants. Jusqu'o peut aller ce processus ? L'entreprise peut galement dcider de dlocaliser tout ou partie de sa production et ne plus garder qu'un sige. Ce serait encore une entreprise, qui ne se caractriserait que par le fait qu'elle paye l'impt sur les socits. quand bien mme elle n'employerait quasiment plus personne ou ne produirait plus de biens, elle conserverait son statut d'entreprise. Ds lors, ni l'emploi de personnes ni l'tablissement d'une communaut de travail n'appartiennent au concept de l'entreprise : lorsqu'elle se dissout sous les chocs externes, elle montre que sa nature relle est d'tre un ensemble d'individus dont ni la prsence ni la coopration ne sont ncessaires, Ses fins ne sont ni celles d'un lieu dmocratique, ni celles d'une communaut ralise en vue du bien de ses membres.
** Cette description ne porte en elle aucune condamnation de fait. La vocation de l'entreprise est de produire, et de la manire la plus efficace. En revanche, on se mprend quand on raisonne comme si elle tait une sorte de communaut politique, destine favoriser l'panouissement des individus qui s'y trouvent et leur permettre d'exercer les principales capacits qu'exige la vie en socit ; pis, comme si elle tait le lieu principal OU peuvent s'exercer celles-ci. Non seulement l'entreprise n'est pas 188
charge de cette fonction, mais, de plus, ceux qui tiennent ce discours ne sont absolument pas prts se donner les moyens de l'en rendre capable. Car, pour que l'entreprise soit citoyenne, il faudrait que le pouvoir, les responsabilits, les choix soient raliss par l'ensemble de ses acteurs; en d'autres termes, que le lien existant entre l'entreprise et chaque individu et entre les individus eux-mmes soit un lien substantiel. Cela supposerait une profonde rforme de l'entreprise, de ses fonctions, de son organisation, que nous sommes certainement moins prts que jamais accepter. Il suffit pour s'en convaincre de relire les propos que pouvait tenir sans choquer Bartoli dans les annes 1950 :** La finalit du travail exige aussi que la gestion des entreprises soit une gestion commune. La libert du travail n'existe pas si le travail est abandonn aux seules volonts individuelles et aux seuls contrats interindividuels de travail. Elle 291
implique une organisation sociale . Sans doute devons nous renoncer notre hypocrisie et reconnatre que l'entreprise n'est en rien citoyenne et ne vise qu' la production - ce qui n'empche pas de tout faire pour rendre ces conditions de production le plus humaines possible. Elle n'est donc ni un lieu d'expression de soi, ni un lieu d'apprentissage de la vie sociale. A moins que, si nous souhaitons qu'elle soit telle, nous ne la rformions de fond en comble. La rsolution de cette question suppose tranch le problme de savoir si l'entreprise doit devenir ou pas l'un des principaux lieux de sociabilit, donc si nous le voulons.
** Aujourd'hui, l'entreprise ne constitue donc pas une communaut de travail et de vie, pas plus que la relation de travail n'est la relation sociale majeure ou le lien substantiel qui attacherait chaque individu cette communaut et lui permettrait d'exercer ses droits et d'avoir une vie sociale. Mieux vaut dire aujourd'hui que l'volution va plutt dans le sens contraire. Car en lieu et place des grandes entreprises o s'taient, en effet, bon gr mal gr, forges des identits collectives travers les conflits, et o 189
S'tait dvelopp un droit collectif efficace, se multiplient aujourd'hui des types de contrat trs particuliers (en gnral accompagns d'un trs faible contenu de protec-
tion, ou passs pour un temps trs court), qui, de plus en plus frquemment, ne sont pas des contrats de travail mais des contrats commerciaux (entre une grande entreprise et un travailleur indpendant, qui supporte ainsi tout le risque sans avoir aucun des avantages du contrat de travail), et qui constituent peut-tre les premiers signes d'une disparition du droit du travail au profit du simple droit civil. Une telle transformation ne ferait que mettre en vidence, plus qu'aujourd'hui, la vrit du lien qui est au fondement de l'entreprise et son manque constitutif d' me .
** ** Le travail, contrat ou relation ?
A vrai dire, il a exist, ct de cette tradition contractuelle qui s'appuie sur une reprsentation du travail comme prestation individuelle et de l'entreprise comme simple somme des contrats individuels, une tradition qui a justement thoris le travail comme relation sociale et l'entreprise comme socit politique en miniature. Ecou-tons Paul Durand, juriste franais adepte de cette thorie : L'employeur dispose comme chef d'entreprise de trois prrogatives : d'un pouvoir lgislatif, d'un pouvoir de direction et d'un pouvoir disciplinaire. Ainsi pourvue d'un lgislateur et d'un juge, l'entreprise rappelle la socit 292
politique . Alors que la premire tradition est issue du droit romain - droit de la personne - et s'est panouie en France, en particulier au moment de la Rvolution franaise et dans le Code napolonien, la seconde plonge ses racines dans la philosophie et la thologie allemande, mdivale d'abord, hglienne ensuite. Elle considre la partie comme toujours dj dtermine par le tout : autrement dit, ce n'est pas l'individu passant contrat qui est premier, mais la relation qui s'instaure entre une personne et une institution. Dans cette optique, l'entreprise apparait 190
en effet d'abord comme une communaut, dont le fondement est organique, et qui a donc une vritable unit. Le travail, quant lui, se dfinit toujours comme une relation, par laquelle l'individu est intgr dans la communaut.
L'ancien droit germanique [... ] connaissait, ct de la relation de travail servile, un contrat de vassalit par lequel un homme libre se mettait au service d'un autre, qui lui accordait en retour protection, aide et reprsentation. Ce contrat faisait natre un lien personnel de fidlit rciproque, qui s'apparentait aux liens familiaux et faisait participer ceux qu'il unissait une mme communaut de droits et de devoirs. Cette ide de lien personnel et d'obligation de fidlit se retrouvera naturellement dans l'organisation corporative, telle qu'elle se structure au Moyen Age et survit jusqu' la Rvolution industrielle 293. Il s'agit l
d'une conception radicalement diffrente de la tradition issue de la culture de droit romain et qui s'attaquera d'ailleurs, au xix sicle, la vision individualiste du travail sur laquelle s'appuie celle-ci. Trs fortement inspir de Hegel 294 le juriste Gierke soutient qu'on ne peut penser juridiquement l'individu indpendamment de la communaut laquelle il appartient. Pour lui, l'essence du droit ne peut tre recherche dans la volont, qu'il s'agisse de la volont individuelle ou de celle de l'Etat, car la source dernire de tout droit est toujours la conscience com-295
mune . Autrement dit, l'esprit du peuple , le Volksgeist incarn dans une langue, une histoire et des institutions politiques et sociales, est premier par rapport l'individu. Il en est le terreau. La relation de travail est donc interprte comme une relation d'appartenance une communaut, qui prend naissance au moment de l'intgration du travailleur dans celle-ci, et non comme un rapport contractuel entre deux individus : C'est cette appartenance de fait l'entreprise qui est la vritable source de la relation juridique de travail, c'est elle qui lui confre le statut de membre de cette communaut 296. La relation qui unit l'employeur et le travailleur n'est pas une pure 191
relation d'change portant sur la force de travail, mais d'abord une relation entre deux personnes : elle inclut des droits et des devoirs comme la fidlit, la loyaut, la protection... L'ensemble communautaire, qui a une vritable unit, ne rsulte donc pas d'une association de hasard ou d'une simple contigut accidentelle, mais du lien personnel qui unit le chef chacun des membres et de la prexistence d'une me de la communaut, antrieure aux parties. Pour cette tradition, l'entreprise, fonde sur une vidente communaut d'intrts, constitue une communaut organise et hirarchise sous l'autorit natu-197
relle de son chef .
Cette thorie montre que l'on ne peut se payer de mots dire que le travail est une relation sociale et qu'il fonde l'intgration et l'appartenance d'un individu une communaut a un sens dans cette tradition, pas dans la ntre. Cela s'explique en particulier parce que la conception allemande de l'entreprise ou du travail se comprennent elles-mmes par rapport une philosophie politique dans lesquelles la socit est pareillement conue comme communaut.
L'entreprise est la fois une socit politique en petit et l'un des moments de la grande socit politique. Autrement dit encore, il ne suffit pas d'affirmer que le travail a telle ou telle qualit, encore faut-il disposer d'une thorie de l'entreprise et d'une thorie politique qui rendent ceci possible. C'est d'ailleurs ce que des juristes franais tent-rent de raliser au dbut du XXe sicle. Durand, Duguit et Hauriou, baptiss institutionnalistes parce qu'ils dmontrent le caractre premier des institutions sociales par rapport aux actes sociaux, menrent une critique en rgle du contrat et de la thorie qui voit dans celui-ci la source des rapports de travail 298. Peine perdue, semble-t-il, puisque, selon un rapport de 1964 tabli pour le compte de la CECA, la thorie allemande tait une conception trs largement dpasse par le mouvement de l'histoire et lie une philosophie politique condamne 299 . Elle devait galement tre abandonne en raison de l'inconsistance 192
de la construction de l'entreprise comme communaut de travail . Le fondement du droit du travail applicable dans l'Union europenne serait donc de nature contractuelle, c'est--dire assis sur une tradition plutt romaine, la relation de travail restant ds lors considre comme un cas particulier de la thorie des changes. Il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui encore le droit allemand se refuse identifier le rapport de travail un rapport d'change. [...
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Il reste fidle cette ide d'un rapport rgi par le droit des personnes ou de type communautaire 301 . Comme on le voit, cette thorie est la fois sduisante et inquitante par certains aspects. Sduisante parce qu'elle semble offrir les moyens de penser un type de coopration moins abstrait que celui auquel nous ouvre la tradition romaniste contractuelle, et parce qu'elle explicite les conditions d'un vrai lien d'appartenance et d'un lien social substantiel. Inquitante, dans la mesure o elle continue de reposer sur une forme de subordination - qui cette fois n'est pas juridique, donc impersonnelle, mais bien personnelle -, et parce que l'unit qu'elle dcrit est de type hirarchique, construite autour d'un chef, reposant sur des liens personnels de fidlit, de loyaut, de soumission.
Ce passage par la conception germaniste de la relation de travail et de l'entreprise est essentiel. Il nous permet, en effet, de mettre en vidence l'opposition majeure qui a t celle du xix sicle et dont nous ne parvenons pas sortir .
d'un ct, une thorie du contrat, individualiste ; de l'autre, une thorie de la communaut hirarchise et antrieure aux individus. Cette opposition ne s'est pas seulement nourrie de la question du travail ; elle a structur les dbats et les options idologiques du xix et du xx sicle 302. Mais tout se passe comme si l'histoire s'tait enraye et comme si nous ne parvenions plus aujourd'hui trouver une troisime voie.
** Avant d'envisager comment cette voie pourrait s'ouvrir, revenons sur l'image constraste du travail que nous ont livre nos analyses. Le travail a constitu une solution la 193
question de l'apparition sur la scne publique de l'individu et aux risques de bouleversement de l'ordre social que celle-ci comportait. Il a t le moyen privilgi d'intgration de l'individu au tout social, et donc le moyen d'assurer une certaine automaticit de la rgulation sociale. Dans cette mesure, en tant qu'attribut de chaque individu, il s'est substitu aux anciens ordres fondes sur des hirarchies naturelles ou hrites, et a fond un principe d'ordre nouveau, reposant sur les capacits et engendrant une nouvelle hirarchie sociale. Il a donc bien t le moyen de l'mancipation de l'individu, ce que prouvent les techniques fondamentalement individualistes qui le rgissent, en particulier l'conomie, qui reprsente la traduction concrte d'une vision contractualiste de la socit. Travail, conomie et vision contractualiste sont alls de pair. Mais le formidable dveloppement de la puissance productive du travail et l'explosion des nergies utopiques, qui se sont fixes sur la sphre de la production, ont ajout des dimensions radicalement diffrentes cette premire ide, sans que pourtant la vision conomique dveloppe au XVIIIE sicle soit remise en cause. D'o les contradictions que reclent les penses actuelles de lgitimation du travail, pour lesquelles la sphre du travail et de la production est celle o se ralise l'essentiel de notre vie individuelle et sociale : elles sont issues, telle est notre thse, d'une reprise non critique des diffrentes strates historiques qui constituent la notion contemporaine de travail. Car ces penses n'ont pas tranch entre les diffrentes reprsentations du travail qui leur taient lgues; elles ont fait l'conomie du choix.** Ce faisant, elles commettent une triple faute : elles ne prsentent le travail que sous la forme rve qu'il a prise au xix sicle - comme libert individuelle et collective cratrice -, en omettant de rappeler sa dimension conomique, donc le fait qu'il a d'abord t et reste conu comme simple facteur de production et comme travail abstrait. Elles considrent de surcrot ce que le xix ne considrait que sous la forme du 194
rve ou de l'utopie (le travail dsalin), comme quelque chose de dj advenu : elles croient la magie. Enfin, n'ayant pas accompli de rflexion critique - continuant donc malgr tout accepter la dimension conomique du travail, qu'elles occultent - elles ne s'aperoivent pas qu'elles ont elles-mmes t envahies par l'idologie conomique originelle qui constitua le contexte de l'invention du travail. Les contradictions auxquelles mnent ces penses naissent en gnral de l'impens conomique qui les hante et dont elles sont sans le savoir le produit. Elles oublient sous quelle forme est apparu le travail et pourquoi il est apparu : pour donner sa cohrence une socit qui avait perdu ses cadres d'organisation traditionnels.
Mais le plus intressant, ce qui nous en dit le plus long sur ces penses et sur notre poque, c'est que ces contradictions ne sont mme plus ressenties comme telles : considrer comme le plus haut moyen de nous raliser, individuellement et socialement, ce qui tait originellement un moyen de tenir ensemble les individus, et dont la nature tait l'effort, la souffrance, ne nous semble plus inquitant.
Cela signifie que nous nous sommes totalement abandonns l'conomie : nous n'imaginons plus la vie sociale que sous la forme de l'change et l'expression de soi que sous la forme de la production. En ce sens, nous sommes certainement devenus marxistes dans la mesure o nous considrons que la socit peut en effet s'autorguler par l'interexpression, l'change de signes et de services et que, de ce fait, le travail doit devenir ou rester notre mdium social central. C'est donc bien l'conomie qu'il nous faut revenir dsormais, car c'est elle qui est l'origine de notre attachement - aujourd'hui voulu, jadis forc -, au travail.** Il nous faut montrer pourquoi les trois phnomnes majeurs qui caractrisent la modernit des socits industrialises - la domination de la pense conomique, l'lection de la sphre du travail et de la production comme coeur de la vie individuelle et sociale et le dprissement de la politique - ont partie lie, et sur quels postulats cette constellation parvient se maintenir. Il s'agit galement de savoir, d'une part, si l'conomie n'a pas hrit de son pass un certain nombre de prsupposs qui l'empchent de s'adapter aux problmes que nous connaissons aujourd'hui;** d'autre part, si le choix que reprsentait l'conomie au xviii sicle - individualisme contre holisme - se pose encore dans les mmes termes aujourd'hui; enfin, si nous n'avons pas, avant tout, besoin dsormais d'une conception de la socit radicalement diffrente de celle laquelle continue malgr tout de se rfrer l'conomie.
** ** ** mrq CHAPITRE VIII CRITIqUE DE L'CONOMIE
L'conomie est devenue notre science sociale, celle qui, sous sa forme vulgarise, inspire dcideurs, hauts fonctionnaires et hommes politiques; celle qui prtend tre la science gnrale du comportement humain et la plus exacte
- donc la plus objective - des sciences sociales; enfin, celle qui a mme russi imposer ses mthodes la rflexion dont l'objet est pourtant le plus social : la philosophie politique. Invente comme la mthode qui devait permettre de garantir l'autorgulation d'une socit conue comme une simple association des individus, l'conomie est aujourd'hui incapable de promouvoir une autre conception de la socit. La tenir pour la science qui convient notre temps, c'est donc se rsigner vivre avec une conception rduite de l'homme et de la richesse, n'imaginer pour seul mode de rgulation que le travail et refuser de faire appel la politique comme mthode alternative susceptible de servir de guide la vie en commun.
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** ** L'conomie, une mthode au service d'une vision contractualiste de la socit
L'conomie s'est prsente, au XVIIIE sicle, comme la solution la plus forte pour rsoudre la question du lien social. Sa spcificit a consist partir des individus et les pousser tisser des liens non volontaires . le dsir d'abondance constitue le principe extrieur qui meut les individus et les oblige l'change, et qui, de surcrot, met en marche une mcanique sociale o les relations interindividuelles sont rgles automatiquement. L'ordre social se dduit logiquement des changes entre individus. Ds lors, l'conomie va ncessairement de pair, l'origine, avec une conception contractualiste de la socit.
** ** Postulats et rquisits de l'conomie
L'conomie doit, pour remplir sa fonction, exhiber des lois naturelles, partir de l'individu, valoriser l'change.
** ** L'conomie, science des lois naturelles de la vie en socit Ds le dpart, l'conomie s'est voulue une science capable de rivaliser en exactitude avec les sciences de la nature dont le modle avait t donn par Newton. Celui-ci est la rfrence constante de tous les auteurs d'conomie politique du xviii sicle. Trouver les lois des phnomnes sociaux comme on a trouv celles des phnomnes naturels, telle est l'ambition de la pense conomique. Montesquieu et Condorcet dveloppent au mme moment l'ide d'un dterminisme social analogue au dterminisme physique. quesnay et les physiocrates en gnral dfendent galement cette conception. Pour eux, les lois naturelles sont inscrites dans l'ordre physique du monde : Les lois naturelles de l'ordre des socits sont les lois physiques mmes de la reproduction perptuelle des biens ncessaires la subsistance, la conservation et la commodit des 198
hommes. Say revendique le premier l'ide d'une science qui a pour objet un domaine particulier de ralit 303
l'conomie. Le premier sicle de recherches conomi ques (1750-1850), s'il tente bien de dgager des lois et se reprsente l'conomie comme une science, n'utilise pourtant aucun appareil formalis. Avec Cournot, la situation change. La revendication des conomistes de construire une science s'accompagne d'un discours et d'un appareil beaucoup plus dtaills qu'auparavant : l'conomie politique doit tre aborde comme une vritable science qui a pour objet essentiel les lois sous l'empire desquelles se forment et circulent les produits de l'industrie humaine, dans des socits assez nombreuses pour que les individualits s'effacent et qu'il n'y ait plus considrer que des masses soumises une sorte de mcanisme, fort analogue celui qui gouverne les grands phnomnes du monde physique 304 .** Cournot publie en 1838 un mmoire intitul Recherches sur les principes mathmatiques de la thorie des richesses, dans lequel il dmontre l'intrt que prsente l'utilisation du langage mathmatique pour exprimer des relations conomiques qui se prtent une formulation algbrique. Lon Walras saluera plusieurs annes plus tard cette tentative, reste sans cho au moment de sa publication : Voil plusieurs annes que je travaille, de mon ct, laborer l'conomie politique pure comme une 305
science naturelle et mathmatique .
Le mme Walras continuera dans cette direction, en orientant dlibrment ses travaux vers l'conomie pure.
S'insurgeant contre une vision trop fonctionnelle de l'conomie, il conoit celle-ci comme un domaine scientifique part entire et qui tient sa place dans la classification des sciences :** Les faits qui se produisent dans le monde peuvent tre considrs de deux sortes : les uns ont leur origine dans le jeu des forces de la nature, qui sont des forces aveugles et fatales; les autres prennent leur source dans l'exercice de la volont de l'homme, qui est une force 306
clairvoyante et libre. Walras distingue ainsi trois types 199
de sciences : la science pure, qui s'occupe des faits naturels, la science applique, qui s'occupe des relations homme/
nature, et la science sociale, qui s'occupe des relations homme/homme. L'conomie peut tre pure, applique et sociale (Walras crira trois livres consacrs chacune de ces questions). Mais, lorsqu'elle est pure, l'conomie s'occupe de faits naturels : Le bl vaut 24 francs l'hectoli-tre. Voil le fait de la valeur d'change. [... 1 Ce fait a le caractre d'un fait naturel. Cette valeur du bl en argent, ou ce prix du bl, ne rsulte ni de la volont du vendeur, ni de la volont de l'acheteur, ni d'un accord entre les deux.
Le fait de la valeur d'change prend donc, une fois tabli, le caractre d'un fait naturel, naturel dans son origine, 307
naturel dans sa manifestation et sa manire d'tre . Il justifie l'utilisation d'outils mathmatiques et la recherche en conomie pure de la manire suivante :** Je pense que l'conomie politique ne sera une science que le jour o elle s'astreindra dmontrer ce qu'elle s'est peu prs borne jusqu'ici affirmer gratuitement. (... 1 Chacun sait parfaitement, pour peu qu'il ait fait de la gomtrie, que les rayons d'une circonfrence ne sont gaux entre eux, et que la somme des trois angles d'un triangle n'est gale celle de deux droits, que dans une circonfrence et dans un triangle abstraits et idaux. La ralit ne confirme qu'approximati-vement ces dfinitions et dmonstrations; mais elle en permet une trs riche application. Pour observer cette mthode, l'conomie politique pure doit emprunter l'exprience des types d'change, d'offre, de demande, de capitaux, de revenus, de services producteurs, de produits.
De ces types rels, elle doit abstraire, par dfinition, des types idaux et raisonner sur ces derniers, pour ne revenir la ralit que la science une fois faite et en vue des applications. Nous aurons ainsi, sur un march idal, des prix idaux qui seront dans un rapport rigoureux avec une demande et une offre idales. Et ainsi de suite. Ces vrits pures seront-elles d'une application frquente? A la rigueur, ce serait le droit du savant de faire de la science 200
pour la science, comme c'est le droit du gomtre d'tudier les proprits les plus singulires de la figure la plus bizarre, si elles sont curieuses. Mais on verra que ces vrits d'conomie pure fourniront la solution des problmes les plus importants, les plus dbattus et les moins claircis d'conomie politique applique et d'conomie sociale 308.
Derrire cette conception, on trouve l'ide que les lois de l'conomie sont bien semblables aux lois de la nature et que, de mme que les mathmatiques ont, par abstraction et idalisation, rvl les lois de la physique, l'conomie pure va se dvoiler comme toile de fond de l'conomie relle. Soulignons l'extraordinaire pari que reprsente cette conception : non seulement la vie en socit, mais cette partie particulire de la vie en socit qu'tudie l'conomie, prsente des rgularits qui peuvent tre comprises comme des lois. En cela, les conomistes de la fin du xix sicle ne sont pas extrmement originaux, car les sociologues croient galement tre en mesure de rvler des lois de la socit aussi solides que les lois de la nature.
De ce point de vue, l'conomie semble nanmoins l'une des sciences humaines les plus avances l'poque, ou du moins l'une des plus ambitieuses, puisqu'elle se permet cet clatement entre un versant pur, sorte de recherche sur les catgories ou la logique formelle, et un versant appliqu, cens permettre la vrification empirique, l'instar de la physique,** par exemple. Partie de la recherche des causes de l'accroissement des richesses, l'conomie se retrouve la fin du xix sicle la tte d'un appareil mathmatique formalis dj impressionnant. La dmarche conomique est plus que jamais soutenue par l'ide qu'elle met en vidence des lois inflexibles.
** ** L'individualisme de l'conomie
L'conomie s'est construite partir des individus qu'il lui revenait prcisment d'inscrire dans un ordre. Elle s'est 201
prsente comme une philosophie du contrat dans lequel l'objet de l'change n'est pas constitu de liberts individuelles, mais de capacits et de produits; o les individus ne se dbarrassent pas de ce dont ils disposent au profit d'un autre (acte politique de dlgation du pouvoir), sans cesser pourtant d'changer; o le lien social, enfin, ne nat pas d'une dpossession au terme de laquelle clt la socit, mais de la permanence de l'change : le lien social est, dans un sens quasi physique, ce flux incessant d'changes. Son dfi, c'est donc de faire coexister des individus qui n'ont prcisment pas d'intrt pour les autres : des individus qui ne sont pas dj sociables, ne sont intresss qu' leur propre conservation et sont rduits leur plus simple expression.** Ainsi s'explique que l'conomie soit, ds l'origine, individualiste, hdoniste et utilitariste. Non seulement elle emprunte ses reprsentations et ses concepts de base la psychologie et la philosophie anglaises de l'poque, mais elle radicalise les prsupposs de celles-ci en refusant de dduire la socit de la seule prsence des individus. L'quilibre social ne nat pas de la sociabilit, mais d'une combinatoire autorgule des changes. D'o le concept de base, l'intrt, qui est le seul que s'autorise l'conomie en raction contre toutes les philosophies ou les morales qui, quant elles, se donnent toujours d'autres points de dpart : la sympathie, l'inclination, quand ce n'est pas l'instinct de sociabilit 309.** D'o galement les deux caractristiques de l'conomie, dont elle ne se dpartira pas : elle part toujours de l'individu ou d'agrgations d'individus; elle fait abstraction de toute proccupation autre que purement individuelle chez l'individu considr. Celui-ci est simplement rationnel, ce qui signifie qu'il prfre toujours le plaisir la peine. Au xviii sicle, l'utilitarisme de l'conomie est d'abord hdoniste, non par conviction philosophique, mais parce que l'hdonisme est la forme la plus simple, la moins labore de la rationalit brute. L'hdonisme est ce qui reste de l'individu quand on a enlev la sociabilit et les impratifs moraux.
202
L'intrt et l'utilit se traduisent donc, dans un premier moment, en termes de plaisir et de souffrance, notions physiologiques de base. Comme l'explicite Jeremy Bentham, inventeur de l'utilitarisme : On dsigne par principe d'utilit le principe qui approuve ou dsapprouve toute action conformment la tendance que celle-ci semble avoir d'augmenter ou de diminuer le bonheur du parti dont l'intrt est en question, ou, pour le dire en d'autres termes, de promouvoir le bonheur ou de s'y opposer". John Stuart Mill ajoutera : Par bonheur, on entend le plaisir et l'absence de peine. Par absence de 311
bonheur, on entend la peine et la privation du plaisir .
L'essentiel demeure qu'aucune autre considration n'inter-
vienne chez l'individu et que ces expressions primaires que sont le plaisir et la peine soient mesurables. Ainsi le calcul des plaisirs et des peines auquel se livre Bentham est-il cens permettre de rformer la socit tout entire. La notion de plaisir ainsi conue est homogne et continue : on peut en calculer facilement l'augmentation et les degrs.
Mme si, au dbut, la notion de plaisir, l'instar de celle de richesse, provoque dbat et discussion au sein du camp utilitariste (Stuart Mill, grand lecteur de Bentham et auteur de L'Utilitarisme 312 remet ainsi en cause la conception purement quantitative du plaisir qui est celle de son matre et lui oppose une dfinition plus large, incluant aussi les plaisirs de l'esprit, exactement comme Malthus s'interro-geait sur l'opportunit de ranger les oeuvres de Shakespeare parmi les richesses), il n'en ira pas longtemps ainsi. Dans sa recherche de ce qu'est le plus grand bonheur du plus grand nombre , l'conomie doit pouvoir additionner et comparer des lments homognes. Et, de fait, elle va rapidement abandonner la rfrence des situations ou des sensations concrtes : en lieu et place des notions de plaisir et de peine, c'est la stricte notion d'utilit qui sera dfinitivement retenue, plus simple de maniement et plus consensuelle.
Au xix sicle, l'hdonisme, figure encore primaire et 203
trop incarne de la rationalit, laisse place une rationalit plus formelle. L'Homo economicus, dj notion fondamentale de l'conomie naissante, machine de guerre contre la sociabilit , trouve son panouissement sous la figure de l'individu rationnel qui poursuit son intrt et cherche maximiser son utilit.** JevonS 313 crit que l'conomique est la mcanique de l'utilit et de l'intrt individuel . Les noclassiques s'appuient sur une conception radicalement individuelle, mais d'un individu dsormais abstrait dont la caractristique est de pouvoir exprimer des prfrences entre des paniers de biens ou de situations qui lui sont prsents. Son activit se rsume ordonner ses prf rences et effectuer des choix alternatifs en vue de maximiser sa satisfaction globale : cette opration est nomme rationalit. L'utilit est le critre de choix qui permet de classer les prfrences des individus. D'o l'importance du prix, qui doit prcisment permettre de trancher entre les diffrents dsirs et de les combiner. Cette conception s'affinera par la suite, prenant non seulement en compte les dsirs des diffrents individus, mais introdui-sant de plus la considration du temps et des quantits disponibles d'un bien donn au cours du temps pour un mme individu. C'est ce que l'on a appel le marginalisme.
Il focalise son attention sur la dernire unit de bien dtenue, appele utilit marginale, qui tend dcrotre au fur et mesure que la quantit de ce bien dj dtenue 314
augmente
A partir de cette approche, qui se prte particulirement bien la formalisation, puisqu'elle raisonne sur des quantits et du temps, un certain nombre de principes vont pouvoir tre dgags, tel celui de la maximisation. En vertu de celui-ci, une personne ressentant un besoin fait un effort ou accepte une dpense pour obtenir un bien aussi longtemps que son besoin ne sera pas satisfait. Lorsque l'ampleur de la dpense ou de l'effort contrebalancent le dsir du bien, l'quilibre est atteint : la satisfaction est parvenue son maximum. Ainsi tous les comportements 204
peuvent-ils faire galement l'objet d'une telle formalisation, qui permet de mettre face face la dpense que l'on est prt faire et ce que l'on veut obtenir. Il ne s'agit pas d'autre chose que d'une formalisation du principe utilitariste qui veut que l'on poursuive le plaisir et que l'on fuie la peine. Celui-ci est dsormais affin : tout besoin ou dsir humain peut tre reprsent par une courbe d'utilit qui montre partir de quel moment la personne ne souhaite pas faire plus d'effort ou de dpense, c'est--dire comment, pour chaque bien, il est possible de maximiser la satisfaction, point d'quilibre entre dsir et satit ou entre peine et plaisir. On peut ainsi exprimer les diffrentes utilits marginales ou dsutilits marginales des biens en fonction des quantits dtenues.
** L'utilit est devenue le concept central de l'conomie.
Dans le mme mouvement, l'individualisme originel et atomistique de l'conomie s'est approfondi. C'est l'individu, et plus particulirement l'intensit de son dsir, qui dtermine la valeur : la conception substantialiste de la valeur, en germe chez Smith et pleinement panouie chez Ricardo, a fait place une conception de part en part subjective . La valeur d'un bien se fonde sur le jugement de chaque individu quant l'utilit de la dtention d'un bien et quant la raret de ce mme bien, ce qu'exprime parfaitement Walras en parlant de valeur-utilit ou valeur-utilit-raret . Il y a dans la science trois solutions principales au problme de l'origine de la valeur. La premire est celle de Smith, de Ricardo, de Mac Culloch, c'est la solution anglaise; elle met l'origine de la valeur dans le travail. Cette solution est trop troite et elle refuse de la valeur des choses qui en ont rellement. La seconde est celle de Condillac et de Say : elle met l'origine de la valeur dans l'utilit. Celle-ci est trop large et elle attribue de la valeur des choses qui, en ralit, n'en ont pas.
Enfin, la troisime, qui est la bonne, est celle de Burlamaqui et de mon pre, A.A. Walras : elle met l'origine de la valeur dans la raret 315. Ds lors, l'individualisme restera 205
la mthode de l'conomie. De l'individualisme atomistique et psychologique des dbuts, on est pass l'individualisme mthodologique de l'cole de Lausanne, qui s'est rallie l'ide qu'il n'y a de valorisation que subjective, rejoignant ainsi les reprsentations philosophiques de l'poque : au mme moment, Kierkegaard ou Nietzsche dveloppent l'ide qu'il n'y a que des points de vue sur le monde, et donc pas de vrit 31". L'cole de Vienne "7 ira encore plus loin, son individualisme mthodologique s'ac-compagnant d'un discours idologique qui dnie toute existence des ralits autres qu'individuelles, telles les classes sociales ou la socit. Il ne s'agit donc plus d'une dmarche d'abstraction, comme celle d'un Walras, qui simplifiait le rel pour mieux comprendre sa logique interne, mais d'une dmarche philosophique qui postule que seul l'individu existe, ou encore d'un nominalisme radical :** qu'il s'abstienne logiquement de traiter ces pseudo-entits comme des faits et qu'il parte systmatiquement des concepts qui guident les individus dans leurs actions et non des rsultats de leur rflexion thorique sur leurs actions, c'est l le trait caractristique de cet individualisme mthodologique troitement li au subjectivisme des sciences sociales"'. ** Pour Hayek, il faut donc laisser les individus se comporter de la faon qu'ils jugent la meilleure et il en rsultera la meilleure situation pour la socit tout entire 31'. L'conomie apparat donc de plus en plus comme la gageure qui consiste trouver un quilibre partir d'individus n'ayant aucune vocation sociale mais exclusivement des prfrences, qui portent de surcrot sur les mmes biens. Sa tche est ds lors de dterminer les conditions de cet quilibre - quilibre social ou quilibre des changes - ou encore de voir comment les diverses prfrences individuelles qui portent sur des biens en nombre rduit vont nanmoins s'ordonner.
L'conomie trouve des principes d'ordre : pour chaque individu, le principe de maximisation de son utilit, qui lui permet de choisir des quantits de biens en fonction de leur 206
prix; pour l'ensemble des individus, le principe de la maximisation du bien-tre collectif. Tout ceci s'oprant sur la scne dsormais ncessaire l'conomie, le march.
** ** Le silence du march
Le march est le lieu central de l'conomie, celui o s'oprent les vritables rencontres entre des offres et des demandes, celui o se tranchent les diffrends, mais dans le calme et l'intangibilit des dterminations naturelles et des lois.** L'utilisation de l'appareil mathmatique et du vocable d' conomie pure met mieux encore en vidence la signification hautement symbolique de ce lieu et de sa fonction : l se dnouent et se dcident, souverainement et sans qu'il y ait rendre d'arbitrage, l'allocation des ressources, la distribution des richesses, l'change. L se noue le lien social. Le march permet d'conomiser les interventions humaines, de rduire au minimum les risques de dsaccord et de conflit : car, les rgles tant donnes au dpart, les prix doivent tre le seul moyen de rgler les prtentions diversifies des individus et de dterminer la rtribution que mrite chacun en fonction de sa contribution. Les physiocrates, Smith, Mandeville, Ricardo et Malthus, cherchaient dj l'ordre naturel et ces fameuses lois de l'quilibre vers lesquelles tendaient, selon eux, long terme, les grandeurs conomiques. C'est pourquoi l'Etat, symbole de l'intervention humaine dans un domaine qui doit s'autorguler, ne pouvait tre, dans cette mesure, qu'un empcheur de tourner en rond. Avec Walras, il n'en va plus de mme : l'quilibre qui est recherch est instan-320
tan, et il prend son origine dans le march lui-mme La thorie de l'quilibre gnral, outre qu'elle constitue une performance intellectuelle, reprsente surtout l'aboutissement de la recherche entreprise par l'conomie au xviii sicle : prouver qu'il existe un quilibre des offres et des demandes sur tous les marchs en mme temps (en systme de concurrence pure et parfaite), et donc que la 207
socit peut tre totalement autorgule; dmontrer que, si les rgles nonces l'avance sont justes, elles doivent permettre, grce aux prix, de dterminer strictement toutes les lois de la vie sociale, sans qu'aucune intervention humaine, ncessairement arbitraire, soit ncessaire. Aprs la main invisible, le march et l'quilibre sont des schmes profondment autorgulateurs, des lieux o s'harmonisent par eux-mmes tous les dsirs, o ils s'ordonnent et o une puissance anonyme extrieure et inbranlable permet de rendre commensurables et en mme temps de satisfaire ces dsirs. Le march est le haut lieu d'un rglement a priori, automatique et silencieux des conflits sociaux (ceux-ci ne doivent thoriquement mme pas pouvoir natre : on ne se rvolte pas et on ne discute pas de lois qui ont la puissance du naturel). Point focal d'une pense conomique apoliti-que, il exclut tout principe originel qui pourrait toujours tre remis en cause (comme, par exemple, un premier choix des rgles de base par les individus eux-mmes).
L'quilibre nat partir d'lments simples et ternels : des individus rationnels et des rgles de formation des prix, les uns et les autres tant donns, dans l'vidence du naturel
** Tels sont les rquisits de l'conomie. Ils ont t dtermins au xviii sicle en fonction du problme majeur auquel toutes les rflexions taient confrontes : faire tenir ensemble des individus que rien ne disposait cooprer et entrer en socit et garantir l'autorgulation de l'ordre social. L'conomie a dfini cette poque un appareil thorique et un type de valorisation adapts cette tche; elle a donc dtermin la ligne de partage entre ce qui devait tre tenu ou non pour une richesse (rien n'est en soi source de richesses ou de valeur, ainsi que l'ont mis en vidence les dbats du xviii sicle sur la nature de la richesse) 322. Il y a donc un lien de causalit vident entre le type de socit que l'conomie avait pour tche de rendre possible et de promouvoir (une socit associant contractuellement des individus sans dsir de coopration, sans instinct de sociabi-208
lit et sans autre patrimoine que leur force de travail), et ce qu'elle a dsign comme tant producteur de richesse : l'change marchand et matriel. Autrement dit, parce que l'conomie avait pour fonction de fonder l'unit d'une socit dont le lien ne pouvait consister qu'en l'change, c'est l'change marchand et matriel qui a t considr comme facteur de richesse ; l'augmentation des changes et de la production a ainsi t assigne comme but la socit 111.
** ** Comment l'conomie conoit la richesse des nations Ds l'origine, l'conomie s'est voulue science des causes de l'accroissement des richesses de la socit tout entire (c'est bien pour cette raison que Smith emploie le terme de nation : la socit est par l conue comme un tout) 324.
Mais elle a immdiatement assimil la richesse sociale la somme des enrichissements individuels issus de l'change 325
marchand. Parce qu'elle a conserv l'armature thorique qu'elle requrait au moment de son invention, elle demeure aujourd'hui incapable de concevoir la richesse d'une autre manire.
** Du point de vue thorique, ceci se traduit par le fait que l'conomie se rfre toujours l'utilit individuelle pour dfinir l'utilit globale : celle-ci est toujours conue comme la maximisation ou l'agrgation d'utilits individuelles ou en relation avec celles-ci. Pour certaines thories, la maximisation de l'utilit de chaque individu s'accompagne de la maximisation de l'utilit sociale globale 326 . D'autres cherchent maximiser le bien-tre collectif - somme du bien-tre ou de l'utilit des individus - en choisissant, parmi toutes les options possibles, celles dont les consquences sont telles que la somme des utilits individuelles qui lui est associe est au moins aussi grande que celle associe toute autre option possible. Autrement dit, dans tous les cas, le bien-tre collectif, ou encore la richesse sociale, ne se conoit qu' partir d'une prise en considra-209
tion des points de vue individuels, quelle que soit la manire dont ceux-ci sont agrgs. Sans rentrer dans les subtilits par lesquelles l'conomie parvient construire cette maximisation de la somme des UtilitS il est clair
que l'optimum social ne peut jamais tre conu, dans la thorie conomique, en dehors de la prise en considration des points de vue individuels entre lesquels il dtermine un compromis.
Ainsi, aprs beaucoup de dbats (sur la possibilit d'agrger les utilits individuelles, de mesurer leur intensit et de les comparer), la thorie conomique est parvenue faire merger le critre de Pareto :** un tat social est dfini comme optimal au sens de Pareto si, et seulement si, il est impossible d'augmenter l'utilit d'une personne sans rduire celle d'une autre personne, ou encore si aucun individu de la collectivit considre ne prfre une autre option, et si au moins un individu prfre cette option toute autre 328. Ds lors, chaque tat social est jug partir du point de vue de chaque individu sur lui. Tout se passe comme si la socit n'tait jamais considre que comme le produit de tous les points de vue individuels sur le tout social et comme si l'conomie tentait le tour de force de se mettre simultanment du point de vue de chaque individu pour trouver l'tat optimal, celui qui convient la fois le mieux et le moins mal chacun; comme si, enfin, l'conomie tentait de compenser son individualisme foncier en se plaant en mme temps de chaque point de vue particulier pour en raliser une sorte d'intgration suprieure. quoi qu'elle en dise, elle ne peut jamais saisir une utilit qui ne trouverait pas son origine dans le point de vue individuel, isol ou agrg, et elle s'interdit donc de concevoir un bien auquel la maximisation de l'utilit individuelle ou l'agrgation de toutes les prfrences individuelles n'auraient jamais conduit.
** Du point de vue pratique, la reprsentation concrte que nous nous faisons de la richesse sociale est mise en vidence par la manire dont est conu notre indicateur de richesse, 210
le produit intrieur brut (PIB). Les options originelles de l'conomie l'inspirent considrablement.** Tout d'abord, la richesse sociale est dfinie comme la somme des valeurs ajoutes par chaque unit productive 329 (que celle-ci soit
une entreprise, un individu ou une administration). La richesse sociale est donc dtermine, par construction, comme l'agrgation de l'enrichissement de chaque centre productif, de chaque unit qui change. De plus, la conception de la richesse sociale que rvle la comptabilit nationale, et en particulier le Systme largi de comptabilit 330
nationale est certes plus vaste que celle de Smith ou de ses successeurs : elle fait place aux biens immatriels et aux services, et particulirement aux services non marchands (depuis 1976 seulement). Mais la mme logique l'inspire.
Car notre comptabilit ne considre comme richesse sociale que la production socialement organise 331 , donc la production organise en vue de la vente ou de l'change (mme si la prestation ne donne pas lieu une vente couvrant le prix de revient de celle-ci). N'est donc valoris que ce qui est l'occasion d'une rencontre sociale, que celle-ci se traduise par un change marchand ou non : ne sont comptabiliss dans la richesse sociale ni ce qui chappe la logique de l'change (l'ducation personnelle, la sant ... ) ni ce qui chappe la socialisation (le travail domestique) 312 . D'ailleurs, seul l'change marchand est vritablement valoris dans notre comptabilit :** les services non marchands - par exemple, toutes les fonctions collectives exerces par l'Etat, telles la sant, l'ducation... - ne sont pris en compte que sous la forme du cot qu'ils ont reprsent, et non de la valeur ajoute qu'ils sont censs avoir dgage : on estime que l'exercice d'une fonction collective ne permet donc pas un enrichissement, un surcrot de richesse. Nous savons donc aujourd'hui valoriser les biens immatriels et les services, la diffrence de Malthus, mais nous ne sommes jamais revenus sur l'ide qu'un bien ou un service ne sont une source d'augmentation de la richesse sociale que s'ils peuvent tre vendus ou faire l'objet d'un change.
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** En agrgeant des valeurs ajoutes, c'est--dire en considrant la richesse sociale comme l'addition des enrichissements particuliers gnrs par chacune des units de production particulire, les comptables nationaux omettent de prendre en compte les dsutilits, c'est--dire ce qui est produit comme nuisance l'occasion de l'acte de production, ou encore le fait que lorsqu'elle produit chaque unit productive ne considre que sa propre utilit et dsutilit -
son propre intrt -, sans prendre en considration ce qu'elle peut occasionner comme dsutilit pour les autres.
Les agents conomiques privs ne tiennent compte dans leur raisonnement que des utilits et des dsutilits prives .