ACTUELLES II. Chroniques 1948-1953.

CRÉATION ET LIBERTÉ

 

L’ESPAGNE ET LA CULTURE [23]

(30 novembre 1952)

 

 

 

 

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Nous avons à célébrer aujourd'hui une nouvelle et réconfortante victoire de la démocratie. Mais c'est une victoire qu'elle a remportée sur elle-même et sur ses propres principes L'Espagne de Franco est introduite à la sauvette dans le temple bien chauffé de la culture et de l'éducation pendant que l'Espagne de Cervantès et d'Unamuno est une fois de plus jetée à la rue. Quand on sait qu'à Madrid le ministre actuel de l'Information, collaborateur désormais direct de l'U.N.E.S.C.O., est celui-là même qui fit la propagande des nazis pendant le règne de Hitler, quand on sait que le gouvernement qui vient de décorer le poète chrétien Paul Claudel est celui-là même qui décora de l'ordre des Flèches Rouges Himmler, organisateur des crématoires, on est fondé à dire, en effet, que ce n'est pas Calderon ni Lope de Vega que les démocraties viennent d'accueillir dans leur société d'éducateurs mais Joseph Goebbels. Sept ans après la fin de la guerre, ce superbe reniement devrait valoir nos félicitations au gouvernement de M. Pinay. Ce n'est pas à lui, en effet, qu'on pourra reprocher de s'embarrasser de scrupules quand il s'agit de haute politique. Tout le monde croyait jusqu'ici que le sort de l'histoire dépendait un peu de la lutte des éducateurs contre les bourreaux. Mais on n'avait pas pensé qu'il suffisait, en somme, de nommer officiellement les bourreaux éducateurs. Le gouvernement de M. Pinay y a pensé.

Bien sûr, l'opération est un peu gênante et il a fallu la faire à toute allure. Mais quoi, l'école est une chose, le marché en est une autre ! Dans cette histoire, à vrai dire, c'est un peu le marché d'esclaves. On échange les victimes de la Phalange contre les sujets des colonies. Quant à la culture, ce sera pour plus tard. Du reste ce n'est pas l'affaire des gouvernements. Les artistes font la culture, les gouvernements la contrôlent ensuite et à l'occasion suppriment les artistes pour mieux la contrôler. Un jour vient enfin où une poignée de militaires et d'industriels peut dire « nous » en parlant de Molière et de Voltaire ou imprimer en les défigurant les œuvres du poète qu'ils ont préalablement fusillé. Ce jour-là, qui est celui où nous sommes, devrait nous inspirer au moins une pensée de compassion pour le pauvre Hitler. Au lieu de se tuer par excès de romantisme, il lui eût suffi d'imiter son ami Franco et de patienter. Il serait aujourd'hui délégué de l'U.N.E.S.C.O. à l'éducation du Haut-Niger, et Mussolini lui-même contribuerait à élever le niveau culturel de ces petits Ethiopiens dont il massacra un peu les pères, il n'y a pas si longtemps. Alors, dans une Europe enfin réconciliée, on assisterait au triomphe définitif de la culture, à l'occasion d'un immense banquet de généraux et de maréchaux servis par une escouade de ministres démocrates, mais résolument réalistes.

Le mot dégoût serait ici un mot bien faible. Mais il me paraît désormais inutile de dire une fois de plus notre indignation. Puisque nos gouvernants sont assez intelligents et réalistes pour se passer d'honneur et de culture, ne cédons rien au sentiment et tachons au contraire d'être réalistes. Puisque c'est la considération objective de la situation historique qui porte Franco à l'U.N.E.S.C.O., huit ans après que la puissance des dictatures s'est écroulée dans les ruines de Berlin, soyons donc objectifs et raisonnons froidement sur les arguments qu'on nous présente pour justifier le maintien de Franco.

Le premier argument touche au principe de non-intervention. On peut le résumer ainsi : les affaires intérieures d'un pays ne regardent que ce pays. Autrement dit, un bon démocrate reste toujours chez lui. Ce principe est inattaquable. Il a des inconvénients sans doute. L'arrivée au pouvoir de Hitler ne concernait que l'Allemagne, et les premiers concentrationnaires, juifs ou communistes, étaient Allemands en effet. Mais, huit ans après, Buchenwald, capitale de la douleur, était une ville européenne. Il n'empêche, le principe est le principe, le voisin est maître chez lui. Admettons-le donc et reconnaissons que notre voisin de palier peut parfaitement battre sa femme et faire boire du calvados à ses enfants. Il y a bien dans notre société un petit correctif. Si le voisin exagère, on lui enlèvera ses enfants et on les confiera à une œuvre d'utilité publique. Franco, lui, peut exagérer. Mais supposons encore que le voisin puisse se payer sans limites sur la bête domestique. Vous n'y pouvez rien, c'est entendu. La correction qu'il mérite, vous l'avez au bout des doigts, mais vous mettez vos mains dans vos poches parce que ce ne sont pas vos affaires. Seulement, si ce voisin est en même temps commerçant, vous n'êtes pas forcé de vous servir chez lui. Rien ne vous oblige non plus à le ravitailler, à lui prêter de l'argent, ni à dîner avec lui. Vous pouvez, en somme, sans intervenir dans ses affaires, lui tourner le dos. Et si même assez de gens dans le quartier le traitent ainsi, il aura l'occasion de réfléchir, de voir où sont ses intérêts, et une chance au moins de changer la conception qu'il a de l'amour familial. Sans compter que cette quarantaine peut donner un argument à sa femme. Ce serait là, n'en doutons pas, la véritable non-intervention. Mais à partir du moment où vous dînez avec lui, où vous lui prêtez de l'argent, vous lui donnez les moyens, et la bonne conscience, nécessaires pour continuer, et vous pratiquez cette fois une véritable intervention, mais contre les victimes. Et quand, enfin, vous collez subrepticement l'étiquette « vitamines » sur la bouteille de calvados dont il réconforte ses enfants, quand surtout vous décidez aux yeux du monde de lui confier l'éducation des vôtres, alors vous voilà plus criminel que lui pour finir, et deux fois criminel puisque vous encouragez le crime et que vous l'appelez vertu.

Ici intervient un second argument qui consiste à dire qu'on aide Franco, malgré ses inconvénients, parce qu'il s'oppose au communisme. Il s'y oppose d'abord chez lui. Il s'y oppose ensuite en fournissant les bases nécessaires à la stratégie de la prochaine guerre. Là encore ne nous demandons pas si ce raisonnement est glorieux, demandons-nous s'il est intelligent.

Remarquons d'abord qu'il contredit absolument le raisonnement précédent. On ne peut être pour la non-intervention et vouloir empêcher un parti, quel qu'il soit, de triompher dans un pays qui n'est pas le vôtre. Mais cette contradiction n'effraie personne. C'est que personne n'a jamais cru réellement, sauf peut-être Ponce Pilate, à la non-intervention en politique étrangère. Soyons donc sérieux, supposons qu'on puisse imaginer une seule seconde de s'allier avec Franco pour conserver nos libertés et demandons-nous en quoi il pourra aider les stratèges atlantiques dans leur lutte contre les stratèges orientaux. C'est d'abord une expérience constante dans l'Europe contemporaine que le maintien d'un régime totalitaire signifie à plus ou moins brève échéance le renforcement du communisme. C'est dans les pays où la liberté est une pratique nationale en même temps qu'une doctrine que le communisme ne prospère pas. Rien ne lui est plus facile au contraire, l'exemple des pays d'Europe orientale le prouve, que de mettre ses pas dans ceux du fascisme. C'est certainement en Espagne que le communisme a le moins de chances parce qu'il a devant lui une véritable gauche populaire et libertaire, et le caractère espagnol tout entier. Aux dernières élections libres en Espagne, en 1936, les communistes n'obtinrent que 15 sièges sur 443 aux Cortès. Et il est bien vrai qu'il ne faudra pas moins que la conjuration de la sottise internationale pour faire un marxiste conséquent d'un Espagnol. Mais à supposer encore, ce qui est absurde, que le régime de Franco soit le seul rempart devant le communisme, et puisque nous en sommes au réalisme, que penser d'une politique qui, voulant affaiblir le communisme sur un point, le renforcerait sur dix autres ? Car rien ne pourra jamais empêcher que pour des millions d'hommes en Europe, l'affaire d'Espagne, comme l'antisémitisme, comme les camps de concentration ou la technique des procès d'aveux, constitue un test qui permet de juger la sincérité d'une politique démocratique. Et le maintien systématique de Franco empêchera toujours ces hommes de croire à la sincérité des gouvernements démocratiques lorsqu'ils prétendent représenter la liberté et la justice. Ces hommes ne pourront jamais consentir à défendre la liberté aux côtés des assassins de toute liberté. Une politique qui met tant d'hommes libres dans cette impasse peut-elle s'appeler une politique réaliste ? Elle est seulement une politique criminelle puisque, consolidant le crime, elle ne tend qu'à désespérer tous ceux, Espagnols et autres, qui refusent le crime, d'où qu'il vienne.

Quant à la valeur purement stratégique de l'Espagne, je n'ai pas qualité pour en parler, étant un éternel débutant dans l'art militaire. Mais je ne donnerai pas cher de la plate-forme ibérique le jour où les parlements français et italien compteront quelques centaines de députés communistes nouveaux. Pour avoir voulu arrêter le communisme en Espagne par des moyens indignes, on donnera une chance sérieuse à là communisation de l'Europe, et si elle s'accomplit, l'Espagne sera communisée par-dessus le marché et de cette plateforme stratégique partiront alors des arguments qui convaincront enfin les penseurs de Washington. « Nous ferons donc la guerre », diront ces derniers. Sans doute, et peut-être même vaincront-ils. Mais je pense à Goya et à ses cadavres mutilés. Savez-vous ce qu'il dit ? « Grande hazana, con muertos », « grande prouesse, contre des morts ».

Ce sont là pourtant les misérables arguments qui justifient aujourd'hui le scandale qui nous a réunis. Je n'ai pas voulu faire mine de croire, en effet, qu'il pouvait s'agir de considérations culturelles. Il ne s'agit que d'un marchandage derrière le paravent de la culture. Mais même en tant que marchandage, il ne peut se justifier. Peut-être enrichira-t-il pour finir quelques marchands de primeurs, mais il ne sert aucun pays et aucune cause, il dessert seulement les quelques raisons que les hommes d'Europe peuvent encore avoir de lutter. Voilà pourquoi il ne saurait y avoir pour un intellectuel deux attitudes lorsque Franco est reçu à l'U.N.E.S.C.O. Et ce n'est pas suffisant de dire que nous refuserons toute collaboration avec une organisation qui accepte de couvrir une semblable opération. Chacun à notre place, désormais, nous la combattrons de face, et fermement, afin de faire éclater au plus vite qu'elle n'est pas ce qu'elle prétend être et qu'au lieu d'une réunion d'intellectuels dévoués à la culture, elle est une association de gouvernements au service de n'importe quelle politique.

Oui, dès l'instant où Franco est entré à l'U.N.E.S.C.O., l'U.N.E.S.C.O. est sortie de la culture universelle, et c'est cela que nous devons dire. On nous objecte que l'U.N.E.S.C.O. est utile. Il y aurait beaucoup à dire sur les rapports des bureaux et de la culture, mais soyons sûrs au moins que rien ne peut être utile de ce qui perpétue le mensonge où nous vivons. Si l'U.N.E.S.G.O. n'a pas été capable de préserver son indépendance il vaut mieux qu'elle disparaisse. Après tout, les sociétés de culture passent et la culture reste. Soyons sûrs au moins qu'elle ne disparaîtra pas parce qu'un organisme de haute politique sera dénoncé pour ce qu'il est. La vraie culture vit de vérité et meurt de mensonge. Elle vit toujours d'ailleurs, loin des palais et des ascenseurs de l'U.N.E.S.C.O., loin des prisons de Madrid, sur les routes de l'exil. Elle a toujours sa société, la seule que je reconnaisse, celle des créateurs et des hommes libres qui, contre la cruauté des totalitaires et la lâcheté des démocraties bourgeoises, contre les procès de Prague et les exécutions de Barcelone reconnaît toutes les patries, mais n'en sert qu'une, la liberté. Et c'est dans cette société que nous recevrons, nous, l'Espagne de la liberté. Non pas en la faisant entrer par la porte de la buvette et en escamotant le débat, mais ouvertement, avec solennité, avec le respect et la tendresse que nous lui devons, l'admiration que nous portons à ses œuvres et à son âme, la gratitude enfin que nous nourrissons pour le grand pays qui nous a donné et nous donne encore nos plus hautes leçons.