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Marches forcées

ISLANDE

Au-delà du pâturage, ils se retrouvèrent dans des terres incultes. Le terrain resta plat sur un kilomètre puis il leur fallut grimper sérieusement le Glymsbrekkur, une ascension de plus de deux cents mètres. Les jambes oublient vite, pensa Edwards. La pluie ne s’était pas calmée et la pénombre crépusculaire les obligeait à la lenteur. Beaucoup de grosses pierres sur lesquelles ils essayaient de marcher se révélaient instables, le sol était traître, le moindre faux pas risquait d’être fatal. Ils avaient mal aux chevilles, à force de se les tordre sur cette caillasse.

Au bout de six jours dans l’arrière-pays, Edwards et les marines commençaient à comprendre ce qu’était la fatigue. À chaque pas, leurs genoux fléchissaient, ce qui exigeait un effort supplémentaire pour le pas suivant. Les sangles de leur paquetage leur sciaient les épaules. Leurs bras s’épuisaient à porter les armes et à constamment réajuster leur chargement. Leur dos se voûtait. C’était dur de relever la tête, pour regarder de tous côtés, de guetter perpétuellement l’embuscade possible.

Derrière eux, la lueur de la ferme en feu avait disparu au-delà d’une crête. Pas encore d’hélicoptères, pas de véhicules venant enquêter sur l’incendie. Parfait, mais combien de temps cela durerait-il ? À quel moment remarquerait-on l’absence de la patrouille ? Ils se le demandaient tous.

Tous sauf Vigdis. Edwards marchait à quelques mètres devant elle, il l’écoutait respirer, il attendait des sanglots, il avait envie de lui parler, mais ne savait que lui dire. Avait-il bien agi ? Était-ce un assassinat ? Ou était-ce un acte de justice ? Tant de questions ! Il les écarta. Ils devaient survivre. C’était cela, l’important.

— Repos, dit-il. Dix minutes.

Le sergent Smith vérifia où étaient les autres et s’assit à côté de son officier.

— On a bien marché, mon lieutenant. On a dû faire sept, huit kilomètres en deux heures. Je crois que nous pourrions y aller un peu plus mollo.

Edwards sourit faiblement.

— Pourquoi ne pas nous arrêter tout simplement et bâtir une maison ici ?

— Pigé, chef, répliqua Smith en riant.

Le lieutenant étudia sa carte et leva les yeux pour s’assurer qu’elle concordait avec ce qu’il voyait.

— Qu’est-ce que vous diriez si nous contournions ce marécage par la gauche ? D’après la carte, il y a là une cascade, la Skulafoss, et une gorge profonde. Nous aurons peut-être la chance de trouver une grotte. De toute façon, y’a pas d’hélicos qui vont descendre là-dedans et nous aurons des ombres pour nous cacher. Cinq heures ?

— À peu près ça, reconnut Smith. Des routes à traverser ?

— Rien n’est indiqué que des sentiers.

— Ça me plaît, déclara Smith et il se tourna vers la fille qui les observait sans un mot, adossée à un rocher. Comment vous sentez-vous, madame ?

— Fatiguée.

Le son de sa voix en disait plus long, pensa Edwards. Elle n’exprimait pas d’émotion, pas la moindre. Il se demanda si c’était bon ou mauvais. Quelle attitude prendre vis-à-vis d’elle ? Ses parents assassinés sous ses yeux, son propre corps violé, quelles sortes de pensées lui passaient par la tête ? Il décida que le mieux était de lui changer les idées.

— Est-ce que vous connaissez bien cette région ? demanda-t-il.

— Mon père vient à la pêche par ici. Je l’accompagne souvent.

Sa voix se brisa et elle sanglota sans bruit. Edwards eut envie de l’enlacer, mais il eut peur de tout aggraver.

— Où en sommes-nous côté vivres, sergent ?

— Je pense que nous avons pour quatre jours de trucs en conserve. J’ai bien fait le tour de la maison, mon lieutenant, chuchota Smith. J’ai deux cannes à pêche et des leurres. Si nous prenons notre temps, nous devrions arriver à nous nourrir. Il y a des tas de bons ruisseaux poissonneux par ici, peut-être à l’endroit où nous allons. Du saumon et de la truite. J’ai jamais eu les moyens de faire ça, mais il paraît que la pêche, c’est vraiment quelque chose. Vous dites que votre papa est pêcheur, hein ?

— Langoustier... Vous n’aviez pas les moyens... ?

— Mon lieutenant, ils vous prennent jusqu’à des deux cents dollars par jour pour pêcher par ici. Difficile de se payer ça avec une solde de sergent, vous savez. Mais s’ils font payer si cher, hein, faut qu’il y ait vraiment des tas de poissons dans l’eau, s’pas ?

— Ça me paraît raisonnable. Allez, temps de repartir. Quand nous arriverons à cette montagne, nous nous allongerons un moment et tout le monde se reposera.

— Je suis drôlement pour, chef. Mais ça risque de nous mettre en retard à...

— Et merde ! Ça nous mettra en retard. La règle du jeu a un peu changé. Il est possible que les Russes nous cherchent, maintenant. Alors, nous allons y aller doucement. Si nos copains de l’autre côté de cette liaison radio n’aiment pas ça, qu’ils aillent se faire cuire un oeuf. Nous arriverons en retard, mais nous arriverons.

— Bravo, chef ! Garcia, prends la pointe. Rodgers, couvre la porte de derrière. Encore cinq heures, marines, et nous dormirons.

USS PHARRIS

Les embruns giflaient Morris et il adorait ça. Le convoi de navires lourdement chargés fonçait dans les dents d’un sacré vent de force sept, quarante noeuds au moins. La mer était d’un vilain vert fouetté d’écume, des embruns arrachés aux crêtes blanches filaient à l’horizontale. La frégate escaladait des rouleaux à pic et plongeait dans des creux de sept mètres, et cela durait depuis six heures. Les mouvements du bateau étaient brutaux. Chaque fois que l’avant basculait, c’était comme un coup de frein violent. Les hommes se cramponnaient à ce qu’ils trouvaient et se tenaient les jambes écartées pour garder l’équilibre. Ceux qui, comme Morris, étaient à l’extérieur portaient une brassière de sauvetage et une vareuse à capuchon. Il pensait que normalement beaucoup de ses jeunes hommes d’équipage souffriraient – et même des marins professionnels préféraient échapper à ce temps-là –, mais pour le moment, ils dormaient presque tous. Le Pharris avait repris le poste de veille et cela permettait aux hommes de rattraper le sommeil perdu.

Ce genre de conditions météorologiques rendait le combat presque impossible. Les sous-marins étaient moins dangereux. Dans l’ensemble, ils détectaient les objectifs au sonar et le bruit de la mer turbulente couvrait celui des navires. Un commandant de sous-marin vraiment actif pouvait essayer de remonter à immersion périscopique pour se servir de son radar de recherche, mais courait alors le risque d’être pris par le travers et de perdre momentanément le contrôle de son bateau, ce qui ne pouvait sourire à aucun officier de sous-marin nucléaire.

Ils n’avaient pas non plus à trop s’inquiéter d’attaques aériennes. La houle et les déferlantes ne pouvaient que dérouter la tête chercheuse d’un missile russe.

Pour leur part, leur sonar installé tout à l’avant était inutilisable, car il ne faisait que monter et descendre en arcs de cercle de sept mètres et, par moments, sortait complètement de l’eau. Leur sonar remorqué déployé traînait dans des eaux calmes à plusieurs dizaines de mètres de la surface et pouvait donc assez bien fonctionner, théoriquement. Mais, dans la pratique, il faudrait qu’un sous-marin navigue à grande vitesse pour se faire entendre dans le bruit violent de la surface et ce n’était pas une mince affaire d’engager un objectif dans de telles conditions. Son hélicoptère était coincé à bord. Il pouvait à la rigueur prendre l’air, mais l’appontage serait absolument impossible.

Pour tout le monde, le gros temps signifiait un répit des combats, chaque camp libre de se reposer pour la reprise suivante. C’était plus facile pour les Russes. Leurs avions de patrouille à long rayon d’action devaient être au sol pour une maintenance nécessaire et leurs sous-marins croisaient en profondeur à cent vingt mètres, ce qui leur permettait d’effectuer tranquillement leur surveillance sonar.

— Café, commandant ?

Le chef Clarke venait de sortir avec une tasse à la main, recouverte d’une soucoupe pour la préserver de l’eau de mer.

— Merci.

Morris prit la tasse et la vida à moitié.

— Comment se comporte l’équipage ?

— Trop fatigué pour dégueuler, commandant, répliqua Clarke en riant. Ils dorment tous comme des bébés. Ça va durer combien de temps, ce merdier ?

— Encore douze heures et ça devrait se calmer, en principe. Il y a une zone de haute pression juste derrière.

Le rapport de la météo à longue distance venait d’arriver de Norfolk. La tempête remontait vers le nord. Une majorité de temps clair ensuite, pendant deux semaines. Magnifique.

Le chef se pencha par-dessus bord pour voir comment les apparaux de la plage avant supportaient les mouvements. Tous les troisième ou quatrième creux, le Pharris piquait durement du nez et l’eau verte recouvrait parfois l’avant. Elle venait claquer contre les garnitures et c’était le travail du chef de les maintenir en état. Comme la plupart des 1052 affectés à l’Atlantique tumultueux, le Pharris était équipé en conséquence, avec un bordé relevé sur l’avant.

— On dirait que la frégate se défend bien, commandant.

— Merde, oui je m’en contenterais pour toute la mission, répondit Morris après avoir lampé son café. Mais quand ce coup de chien sera terminé, il nous faudra rassembler tous les marchands.

Clarke hocha la tête. Avec ce temps-là, ce n’était pas très commode de rester en formation.

— Jusqu’à présent tout va bien, commandant. Rien de gros ne s’est encore démoli.

— Et la queue ?

— Pas de pet, commandant. J’ai un homme qui garde un oeil dessus. Ça devrait bien tenir le coup, à moins que nous ayons à accélérer.

Les deux hommes savaient qu’ils n’accéléreraient pas. Ils étaient à dix noeuds et la frégate ne pouvait guère aller plus vite dans une houle pareille, quoi qu’il arrive.

— Je vais voir à l’arrière, commandant.

— Très bien. Bonne route.

Morris leva les yeux pour s’assurer que ses veilleurs étaient bien en alerte. Probabilités ou non, il y avait du danger, par là. De toutes sortes.

STORNOWAY, ÉCOSSE

— Andoya. Ils ne se dirigeaient pas sur Bodo, après tout, dit Toland qui examinait les photos de la Norvège prises par satellite.

— Combien d’hommes à terre, pensez-vous ?

— Au moins une brigade. Peut-être une petite division. Beaucoup de véhicules à chenilles, là-bas, beaucoup de SAM aussi. Ils installent déjà des bases de chasseurs. Ça va être ensuite les bombardiers, s’ils n’y sont pas déjà. Ces photos ont été prises il y a trois heures.

La force navale russe repartait déjà vers le fjord de Kola. Ils pouvaient maintenant faire venir leurs renforts par avion. Toland se demanda ce qu’était devenu le régiment norvégien qui était basé là.

— Leurs bombardiers légers Blinder peuvent nous atteindre, de là. Les salopards peuvent foncer à Mach je ne sais combien et sont bougrement difficiles à intercepter.

Les Soviétiques avaient déclenché une offensive systématique contre les stations radar de la RAF disposées le long des côtes écossaises. Certaines attaques étaient faites par des missiles air-sol, d’autres par des missiles de croisière tirés de sous-marins. Il y en avait même eu une par des chasseurs-bombardiers, avec un massif soutien de brouillage, mais celle-là avait coûté cher. Les Tornados de la RAF avaient abattu la moitié des assaillants, surtout sur leur retour. Les bimoteurs bombardiers Blinder pouvaient lâcher leur important chargement de bombes après être arrivés à grande vitesse et à basse altitude. C’est probablement pour ça que les Russes voulait Andoya, pensa Toland. Le site est idéal pour eux. Facile à soutenir par leurs propres bases du nord, et juste un peu trop loin pour que les chasseurs-bombardiers d’Écosse contre-attaquent sans un important soutien de ravitailleurs.

— Nous pouvons y aller, dit l’Américain, mais il faudrait pour ça charger la moitié de nos oiseaux d’attaque avec des « buddy ».

Le group-captain secoua la tête.

— Aucune chance. On ne les retirera jamais de la réserve.

Toland regarda tout autour de la table.

— Alors nous devons commencer à patrouiller lourdement au-dessus des Féroé, et ça nous empêche d’aller trop embêter l’Islande. C’est quand même formidable, un plan qui se dessine. Comment allons-nous arracher l’initiative aux Russes ? Nous jouons leur jeu. Nous réagissons à leurs actions sans faire ce que nous voulons faire. C’est comme ça qu’on perd, mes amis. Les Russes ont leurs Backfires au sol parce que ce front traverse l’Atlantique central. Ils reprendront l’air demain après une bonne journée de repos et attaqueront nos convois. Si nous ne frappons pas Andoya, et comme nous ne pouvons pas faire grand-chose pour l’Islande, qu’est-ce que vous proposez ? De rester assis sur notre cul en nous inquiétant de la défense de l’Écosse ?

— Si nous permettons aux Russes d’établir leur supériorité...

— Si les Russes tuent les convois, group-captain, nous perdrons cette putain de guerre ! fit observer Toland.

— C’est vrai. Vous avez parfaitement raison, Bob. Le problème, c’est comment frapper les Backfires ? Ils ont l’air de voler directement sur l’Islande. Très bien, nous avons une zone de transit connue, mais elle est protégée par des MIG, mon petit vieux. Nous finirions par envoyer des chasseurs se bagarrer contre des chasseurs.

— Donc, nous essayons quelque chose d’indirect. Nous visons les ravitailleurs qu’ils utilisent.

Les pilotes de chasse présents, deux officiers d’escadrille des opérations, avaient écouté en silence les agents du renseignement.

— Comment diable allons-nous trouver leurs ravitailleurs ? demanda alors l’un d’eux.

— Vous croyez qu’ils peuvent refaire le plein de trente bombardiers ou plus sans aucun bavardage radio ? répliqua Toland. J’ai été à l’écoute des opérations des ravitailleurs russes, par satellite, et je sais pertinemment qu’il y a du bavardage. Disons que nous pouvons envoyer un petit curieux là-bas et qu’il découvre où ils ravitaillent. Pourquoi ne pas mettre alors des Toms en travers de leur vol de retour ?

— Pour les abattre après qu’ils ont ravitaillé la force d’assaut ?

— Ça ne fera rien du tout contre l’attaque d’aujourd’hui, disons, mais ça fera mal aux salopards demain. Si nous réussissons seulement une fois, alors les Russes devront changer leur mode d’opération, peut-être envoyer des chasseurs avec eux. Faute de mieux, c’est nous qui les ferons réagir, pour changer.

— Et peut-être détourner la menace qui pèse sur nous, déclara le group-captain. Très bien. Etudions ça.

ISLANDE

La carte ne disait pas du tout à quel point ce serait dur. La Skula avait creusé toute une suite de gorges, au cours des siècles. La rivière était en crue et les chutes d’eau provoquaient un nuage d’embruns où un arc-en-ciel se déployait au soleil matinal. Edwards avait toujours aimé les arcs-en-ciel, mais celui-ci signifiait que les rochers par lesquels ils devaient descendre étaient mouillés et glissants. Il jugeait qu’il y avait environ soixante mètres, jusqu’aux blocs de granit du fond. Ça paraissait encore plus loin.

— Vous avez déjà fait du rocher, mon lieutenant ? demanda Smith.

— Non, jamais rien de pareil. Vous ?

— Ouais, mais à l’entraînement c’est surtout l’escalade. Ça, ça devrait être plus facile. N’ayez pas trop peur de glisser. Ces bottines collent assez bien. Assurez-vous simplement que vous posez le pied sur quelque chose de solide, d’accord ? Et vous y allez bien lentement. Laissez Garcia prendre la tête. J’aime déjà ce coin-là, chef. Voyez ce bassin, au pied de la cataracte. Il y a du poisson là-dedans. Et jamais personne ne nous repérera dans ce trou.

— D’accord. Veillez sur la dame.

— C’est sûr. Garcia, en avant. Rodgers, couvre l’arrière.

Smith mit son fusil en bandoulière dans son dos et s’approcha de Vigdis. Il lui tendit la main.

— Vous pensez pouvoir descendre, madame ?

— Je suis déjà venue ici.

Elle faillit sourire, avant de se rappeler avec qui elle venait, et combien de fois il l’y avait amenée. Elle ne prit pas la main tendue.

— C’est bon, Miss Vigdis. Faites bien attention.

La descente aurait été relativement facile sans les lourds paquetages. Chaque homme portait vingt-cinq kilos. Ce poids et leur fatigue compromettaient leur équilibre et quelqu’un qui les aurait observés d’une certaine distance aurait pu prendre les marines pour de vieilles dames traversant une rue verglacée. C’était une pente de cinquante degrés, par endroits presque à pic, avec quelques étroits sentiers tracés probablement par des cerfs ou des daims. Pour la première fois, l’épuisement jouait en leur faveur. Plus frais et dispos, ils auraient sans doute tenté de se dépêcher, mais dans ces circonstances, chacun étant presque au bout de son rouleau, ils craignaient plus leur propre faiblesse que les rochers. Il leur fallut plus d’une heure, mais ils arrivèrent en bas sans rien de plus grave que des écorchures aux mains et des bleus.

Garcia traversa le cours d’eau, sur l’autre rive où la paroi de la gorge était plus abrupte, et ils campèrent sur une corniche rocheuse à trois mètres au-dessus de l’eau. Edwards regarda l’heure. Cela faisait deux jours qu’ils étaient presque continuellement en marche. Cinquante-six heures. Chacun se trouva une place dans les ombres profondes.

Tout d’abord, ils se restaurèrent. Edwards dévora le contenu d’une boîte sans prendre la peine de regarder ce que c’était. Smith laissa les deux soldats dormir les premiers, et offrit son sac de couchage à Vigdis. Elle s’endormit, miséricordieusement, presque aussi vite que les marines. Le sergent fit une rapide reconnaissance et Edwards le suivit des yeux, s’émerveillant de tant d’énergie.

— C’est un bon coin, chef, déclara finalement le sergent en s’écroulant à côté de son officier. Cigarette ?

— Je ne fume pas. Je croyais que vous n’en aviez plus.

— C’est vrai. Mais le papa de la dame était fumeur et j’ai trouvé quelques paquets.

Smith alluma une cigarette sans filtre. Il tira une longue bouffée.

— Aaaaah ! C’est merveilleux !

— Je pense que nous pouvons passer une journée ici, pour nous reposer.

— Ça me paraît épatant... Vous avez assez bien tenu le coup, mon lieutenant.

— Je faisais de l’athlétisme à l’Air Force Academy. Le dix mille mètres, le marathon, des trucs comme ça.

Smith jeta à Edwards un regard torve.

— Vous voulez dire que j’ai essayé de crever un coureur à pied ?

— Vous avez réellement réussi à crever un marathonien, répliqua Edwards avec bonne humeur.

Il se frotta les épaules, se demandant si la douleur des sangles disparaîtrait un jour. Il avait l’impression que ses jambes avaient été martelées par une batte de base-ball. Il s’adossa et ordonna à tous les muscles de son corps de se détendre. Le sol rocheux ne s’y prêtait guère, mais il n’avait plus la force de se lever pour chercher un meilleur coin. Il se rappela quelque chose.

— Est-ce que l’un de nous ne devrait pas monter la garde ?

— J’y ai pensé, dit Smith déjà allongé, le casque sur les yeux. Je crois que pour cette fois, nous pouvons laisser tomber. Le seul moyen de nous voir, ce serait avec un hélico qui nous passerait juste au-dessus. Y a pas de route à moins de quinze kilomètres. Alors merde. Qu’est-ce que vous en pensez, chef ?

Edwards n’entendit pas la question.

KIEV, UKRAINE

— Ivan Mikhailovitch, est-ce que vos bagages sont prêts ? demanda Alexeyev.

— Oui, camarade général.

— Le commandant en chef Ouest est porté disparu, alors qu’il était en route vers son QG avancé. On pense qu’il a été tué au cours d’une attaque aérienne. Nous prenons la relève.

— Comme ça, tout simplement ?

— Pas du tout ! s’exclama Alexeyev avec colère. Il leur a fallu trente-six heures pour réagir ! Son adjoint ne savait pas quoi faire ! Une offensive prévue n’a pas été lancée et les Allemands ont contre-attaqué alors que nos hommes attendaient des ordres !

Alexeyev secoua la tête pour s’éclaircir les idées et reprit, plus calmement :

— Enfin, maintenant nous aurons vraiment des soldats pour commander la campagne.

— Notre mission ? demanda le capitaine.

— Pendant que le général prend en charge le poste de commandement, nous allons, vous et moi, faire le tour des divisions avancées pour examiner la situation sur le front. Désolé, Ivan Mikhailovitch, j’ai peur que ce ne soit pas le poste sans danger que j’ai promis à votre père.

— Je parle un bon anglais, en plus de l’arabe, déclara le jeune homme.

Alexeyev s’en était assuré, avant de signer les ordres de mutation.

— Quand partons-nous ?

— Dans deux heures, par avion.

— En plein jour ? s’étonna le capitaine.

— Il paraît que le voyage aérien de jour est plus sûr. L’OTAN prétend dominer le ciel de nuit. Nos gens disent le contraire, mais ils nous font voler de jour. Tirez vos propres conclusions, camarade capitaine.

BASE AÉRIENNE DE DOVER, DELAWARE, USA

Un avion de transport C-5A attendait devant son hangar. Dans le bâtiment une équipe de quarante hommes pour moitié des officiers de marine en uniforme, pour moitié des civils en combinaison de General Dynamics , travaillaient sur les missiles Tomahawk. Un groupe retirait les lourdes ogives anti-bâtiments et les remplaçait par autre chose. Le travail du second groupe était plus délicat : ils changeaient les systèmes de guidage des missiles, retiraient le dispositif habituel de traque des navires, et installaient des systèmes de détection de terrain. Ils savaient que ceux-ci n’étaient nécessaires que pour les missiles à ogive nucléaire destinées aux objectifs à terre. Les boîtes de guidage étaient neuves, sorties tout droit de l’usine. Elles devaient être vérifiées et calibrées. Un travail très délicat. La routine habituelle du temps de paix avait disparu pour faire place à un sentiment d’urgence que tous ressentaient sans en connaître la raison. La mission était un secret absolu.

Des instruments électroniques ultrasensibles introduisaient des données préprogrammées dans les boîtes de guidage et d’autres appareils de mesure examinaient les ordres lancés par les ordinateurs du bord. Il y avait juste assez d’hommes pour vérifier trois missiles à la fois et chacune de ces vérifications durait plus d’une heure. De temps en temps, l’un d’eux se retournait vers l’énorme transport Galaxy qui attendait toujours ; son équipage faisait les cent pas jusqu’au bureau de la météo. Quand tous les missiles eurent été déclarés bons, avec une marque au crayon gras apposée à côté du F de leur code, sur l’ogive, les armes en forme de cigare furent déposées avec soin dans leur berceau de lancement. Près d’un tiers des boîtes de guidage avaient été éliminées et remplacées. Plusieurs ne fonctionnaient pas du tout ; dans l’ensemble il ne s’agissait que de petites défectuosités mineures, mais quand même assez graves pour nécessiter le remplacement plutôt que le réglage. Les techniciens et les ingénieurs de la General Dynamics s’en étonnaient. Quel genre d’objectif exigeait une telle précision ? Le travail dura vingt-sept heures, six de plus que prévu. La moitié environ des hommes monta à bord de l’appareil qui décolla vingt minutes plus tard à destination de l’Europe. Ils dormirent dans les sièges face à l’arrière, bien trop fatigués pour songer aux dangers qui les attendaient à leur destination, quelle qu’elle fût.

SKULAFOSS, ISLANDE

Edwards se redressa avant même de savoir pourquoi. Smith et ses marines, encore plus vite réveillés, étaient déjà debout, l’arme au poing, et couraient se mettre à couvert. Leurs yeux scrutaient le sommet de la paroi rocheuse de leur petit canyon, tandis que Vigdis continuait de hurler. Edwards laissa son fusil et s’approcha d’elle.

La réaction automatique des marines avait été de penser qu’elle avait vu un danger. Instinctivement, Edwards savait que ce n’était pas cela. Elle regardait fixement un rocher nu, à quelques mètres, et ses mains se crispaient sur le sac de couchage. Quand il arriva auprès d’elle, elle cessa de crier. Cette fois, Edwards ne prit pas le temps de la réflexion. Il la saisit par les épaules et attira sa tête contre la sienne.

— Vous êtes en sécurité, Vigdis. Vous ne risquez rien.

— Ma famille, bafouilla-t-elle d’une voix entrecoupée. Ils ont tué ma famille. Et puis...

— Oui, mais vous êtes en vie.

— Les soldats, ils...

Elle avait dégrafé ses vêtements pour dormir plus à l’aise. Il s’appliqua à ne pas la toucher en l’enveloppant dans le sac de couchage.

— Ils ne vous feront plus de mal. Rappelez-vous tout ce qui s’est passé. Ils ne vous feront plus de mal.

Elle le regarda en face. Il ne sut que penser de son expression. La douleur, le chagrin étaient évidents, mais il y avait là autre chose, et il ne la connaissait pas assez bien pour deviner ce qu’elle pensait.

— Celui qui a tué ma famille. Vous l’avez... vous l’avez tué.

Edwards hocha la tête.

— Ils sont tous morts. Ils ne peuvent pas vous faire de mal.

— Oui, murmura Vigdis en baissant les yeux.

— Ça va ? demanda Smith.

— Oui. La dame a fait un... un mauvais rêve.

— Ils reviennent, dit-elle. Ils vont revenir.

— Madame, ils ne vont jamais revenir vous faire du mal, affirma Smith en la prenant par le bras à travers le sac de couchage. Nous vous protégerons. Personne ne vous fera de mal tant que nous serons là. D’accord ?

Elle hocha la tête, d’un mouvement saccadé.

— Alors, Miss Vigdis, si vous dormiez un peu, maintenant ? Personne ne vous fera de mal tant que nous serons là. Si vous avez besoin de nous, vous n’avez qu’à nous appeler.

Smith s’éloigna. Edwards commença à se relever, mais Vigdis le retint.

— S’il vous plaît, ne partez pas. Je... J’ai peur d’être seule.

— D’accord, je reste près de vous. Rallongez-vous et tâchez de dormir.

Cinq minutes plus tard, elle avait les yeux fermés et une respiration régulière. Edwards essayait de ne pas la regarder. Si elle se réveillait tout à coup et le surprenait les yeux sur elle, que risquerait-elle de penser ? Et elle aurait peut-être raison, s’avoua Edwards. Deux semaines plus tôt, s’il l’avait rencontrée au Club des officiers à Keflavik... Il était jeune, célibataire, et de toute évidence elle n’avait pas de mari. Sa principale pensée, après le second verre, aurait été de l’attirer dans sa chambre. Un peu de musique douce. Comme elle aurait été belle, alors, se dépouillant timidement de ses vêtements élégants, dans la douce clarté filtrant par les stores... Mais il l’avait connue toute nue, le corps ensanglanté et meurtri. Comme c’était bizarre, à présent. Edwards était certain que si un autre homme lui mettait les mains dessus, il le tuerait sans hésitation, mais il ne pouvait se résoudre à songer à ce que ce serait de prendre lui-même cette fille... Et s’il n’avait pas décidé de descendre à la ferme ? se demanda-t-il. Elle serait morte, comme ses parents. On les aurait sans doute découverts au bout de quelques jours... comme on avait retrouvé Sandy. Et ça, Edwards l’avait toujours su, c’était pourquoi il avait tué le lieutenant russe et savouré sa lente descente en enfer. Dommage que personne n’ait jugé bon de faire ça à...

Smith lui faisait signe. Edwards se releva et le rejoignit.

— J’ai mis Garcia de garde. Je crois que nous ferions bien de redevenir des marines, après tout.

— Nous sommes tous trop fatigués pour repartir maintenant.

— Oui, mon lieutenant. La dame, ça va ?

— C’est dur pour elle. Quand elle se réveillera... J’ai peur qu’elle nous craque sur les bras.

— Peut-être... Mais elle est jeune. Elle peut se remettre d’aplomb, si nous lui donnons une chance.

Edwards consulta sa montre. Il avait quand même eu six heures de sommeil, avant cet incident. Ses jambes étaient ankylosées, mais, dans l’ensemble, il se sentait mieux qu’il ne l’aurait cru. Ce n’était qu’une illusion, il le savait. Il avait besoin de dormir encore quatre heures, au moins, avant d’être prêt à repartir.

— Nous ne bougerons pas avant onze heures. Je veux que tout le monde dorme encore un peu et fasse un bon repas avant de partir d’ici.

— C’est raisonnable. Quand est-ce que vous allez leur donner des nouvelles par la radio ?

— Il y a longtemps que j’aurais dû le faire. Mais je n’ai vraiment pas envie de grimper sur ces foutus rochers.

— Mon lieutenant, je ne suis qu’un con de sous-off mais qu’est-ce que vous attendez pour descendre en aval d’un petit kilomètre ? Vous devriez pouvoir vous pointer sur votre satellite, comme ça ? Non ?

Edwards se tourna vers le nord. En marchant jusque-là, il abaisserait l’angle vers le satellite aussi bien qu’en montant... Mais pourquoi est-ce que je n’y ai pas pensé moi ? Le lieutenant secoua la tête avec irritation et remarqua le sourire ironique du sergent alors qu’il soulevait le sac de la radio et descendait sur la berge du torrent.

— Vous êtes très en retard, Beagle, lui dit immédiatement Chenil. Répétez votre situation.

— Nous avons eu un affrontement avec une patrouille russe, Chenil.

Edwards s’expliqua pendant deux minutes entières.

— Ça va pas, Beagle ? Vous êtes complètement cinglé ? Vos ordres sont d’éviter, je répète, d’éviter, tout contact avec l’ennemi. Qu’est-ce qui vous dit qu’il n’y a pas quelqu’un qui sait que vous êtes là ? À vous !

— Ils sont tous morts. Nous avons poussé leur véhicule du haut d’un précipice et nous y avons foutu le feu, que ç’ait l’air d’un accident, comme on fait à la télé. C’est tout fini. Ça ne sert plus à rien de s’en faire maintenant, Chenil. Nous sommes à dix klicks de l’endroit où ça s’est passé. Je laisse mes hommes se reposer jusqu’à la fin de la journée. Nous continuerons à marcher vers le nord ce soir. Et ça risque d’être plus long que vous le pensez. Le terrain est terrible, mais nous faisons de notre mieux. Rien d’autre à signaler. Nous ne voyons pas grand-chose, de là où nous sommes.

— Très bien. Vos ordres sont inchangés et, s’il vous plaît, ne jouez plus au preux chevalier. Accusez réception.

— Bien reçu, d’accord. Terminé.

Edwards sourit tout seul en remballant sa radio. Quand il retourna auprès des autres, il vit que Vigdis s’agitait dans son sommeil.

Il s’allongea à côté d’elle, en respectant une distance de deux ou trois mètres.

ÉCOSSE

— Foutu cow-boy... John Wayne venu sauver les fermiers des Peaux-Rouges !

— Nous n’y étions pas, intervint l’homme au bandeau noir, en y portant légèrement la main. C’est une erreur de juger un homme à deux mille kilomètres de distance. Il était là, il a vu ce qui se passait. À part ça, qu’est-ce que cela nous dit sur les soldats russes ?

— Les Sovs n’ont pas précisément une réputation exemplaire, dans leur façon de traiter les civils, répliqua le premier homme.

— Les troupes soviétiques aéroportées sont renommées pour leur stricte discipline, riposta le second, un ancien commandant du SAS, réformé pour blessure et devenu officier du Spécial Opérations Executive ou SOE. Une telle conduite n’est pas le fait d’une troupe bien disciplinée. Ce sera peut-être important, plus tard. Pour le moment, comme je vous l’ai déjà dit, ce gamin se révèle excellent.