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Gloire polaire

KIEV, UKRAINE

Il avait été décidé que tous les commandants soviétiques seraient tenus au courant des opérations en Allemagne. Alexeyev et ses supérieurs savaient pourquoi : si quelqu’un était relevé de son commandement, le remplaçant devrait bien connaître la situation. Ils écoutèrent le rapport avec fascination. Aucun d’eux ne s’était attendu à ce que de nombreuses opérations Spetznaz réussissent, mais il y en avait eu quelques-unes, quand même, surtout dans les ports allemands. Et puis on en arriva aux ponts sur l’Elbe.

— Pourquoi n’avons-nous pas été avertis ? s’exclama le commandant en chef Sud-Ouest.

— Camarade général, répondit l’officier de l’armée de l’air, selon nos informations, cet appareil Stealth était un prototype, pas encore mis en service. Mais les Américains ont réussi à en construire quelques-uns. Ils s’en sont servis pour éliminer nos avions-radar de surveillance, ouvrant ainsi la voie à une pénétration massive, un raid contre nos bases aériennes et nos lignes de ravitaillement, sans parler d’un combat aérien adroitement préparé contre nos chasseurs tous-temps. Leur mission a été un succès, mais pas décisif.

— Ah ? Et le commandant des forces aériennes Ouest a été arrêté pour l’avoir bien repoussée, hein ? gronda Alexeyev. Combien d’appareils avons-nous perdu ?

— Je ne suis pas autorisé à le révéler, camarade général.

— Pouvez-vous nous parler des ponts, alors ?

— La plupart des ponts sur l’Elbe ont été endommagés, ainsi qu’une partie du matériel du génie stationnant à côté en vue d’un remplacement tactique.

— Le foutu crétin ! Il avait placé ses unités pontonnières juste à côté des objectifs principaux ?

Sud-Ouest leva les yeux au plafond, comme s’il s’attendait à un raid aérien, là à Kiev.

— C’est là que sont les routes, camarade général, dit tranquillement l’officier de renseignement, et Alexeyev le fit taire d’un geste.

— Mauvais début, Pacha...

Déjà, un général avait été arrêté, son remplaçant n’était pas encore nommé. Alexeyev opina, puis il consulta sa montre.

— Les chars vont passer la frontière dans trente minutes et cette fois, nous avons quelques surprises pour nos ennemis. La moitié seulement de leurs renforts est en place. Ils ne sont pas parvenus au degré de préparation psychologique de nos hommes. Notre premier coup leur fera mal. Si notre ami de Berlin a bien procédé à ses déploiements.

KEFLAVIK, ISLANDE

— Un temps idéal, annonça le lieutenant Mike Edwards en levant les yeux de la carte qui venait de tomber de l’appareil à fac-similés. Un front froid doit arriver du Canada dans vingt à vingt-quatre heures. Il apportera beaucoup de pluie, deux à trois centimètres peut-être, mais toute la journée d’aujourd’hui, nous aurons un ciel dégagé des nuages à haute altitude, mais moins de deux dixièmes  – et pas de précipitations. Vents de surface ouest-sud-ouest de quinze à vingt noeuds. Et beaucoup de soleil, conclut-il avec un grand sourire.

Le soleil s’était levé il y avait près de cinq semaines, et ne se coucherait réellement que dans cinq autres. Là en Islande, ils étaient si près du pôle Nord qu’en été le soleil se promenait paresseusement en rond, dans un ciel d’azur, en plongeant légèrement au-dessous de l’horizon au nord-ouest, sans jamais se coucher vraiment. Il fallait s’y habituer.

— Un temps pour la chasse, reconnut le lieutenant-colonel Bill Jeffers, commandant la 57e escadrille de chasseurs d’interception, les « Chevaliers noirs », dont la plupart des chasseurs Eagle F-15, à cent mètres, étaient prêts.

Les pilotes attendaient aux commandes depuis quatre-vingt-dix minutes. Deux heures plus tôt, on les avait avertis qu’un grand nombre d’avions soviétiques décollaient de leurs bases aériennes tactiques de la péninsule de Kola, destination inconnue.

Keflavik était toujours très animé, mais depuis une semaine, c’était de la folie. L’aéroport servait à la fois de base à la marine et à l’armée de l’air, tout en restant un aéroport international très fréquenté où de nombreux avions de ligne faisaient escale pour se ravitailler.

Au cours de la semaine passée, ce trafic s’était augmenté de tous les chasseurs tactiques en transit entre les États-Unis et le Canada vers l’Europe, des avions-cargos bourrés de matériel et des appareils commerciaux retournant en Amérique, pleins de touristes et des familles des militaires qui étaient maintenant en première ligne. À Keflavik même, trois mille femmes et enfants avaient été évacués. Les installations de la base étaient dégagées en vue de l’action.

— Avec votre permission, mon colonel, puisque ces prévisions sont assez solides, tout au moins pour les douze prochaines heures, j’aimerais aller vérifier deux ou trois choses à la tour.

— Le jet-stream ? demanda le colonel Jeffers en levant les yeux de ses cartes d’isobars et de directions des vents.

— Toujours là où il a passé la semaine, mon colonel. Aucun signe de changement.

— Bon, allez-y.

Edwards mit sa casquette et sortit. Il portait un léger blouson d’officier sur son treillis de la marine, enchanté que l’armée de l’air ne soit pas trop pointilleuse sur la tenue. Sa jeep contenait le reste de son « matériel de combat » : un revolver 38 et son ceinturon, et un blouson de combat allant avec la tenue de camouflage qui avait été distribuée à tout le monde trois jours plus tôt. Ils pensaient à tout, songea Edwards en démarrant pour couvrir en jeep les quatre cents mètres jusqu’à la tour de contrôle. Même au gilet pare-balles.

Il se répéta que Keflavik pourrait bien être attaqué. Tout le monde le savait, s’y préparait et tâchait de ne plus y penser. Cet avant-poste de l’OTAN, le plus isolé sur la côte occidentale de l’Islande, était le portail de l’Atlantique. Si les Russes cherchaient la guerre navale, Keflavik devait être neutralisé. De ses quatre pistes pouvaient décoller dix-huit intercepteurs Eagle, neuf chasseurs de sous-marins Orion P-3C et, les plus redoutables, trois AWACS E-3A, les yeux des chasseurs. Il y en avait deux en opération, en ce moment, un qui tournait à une trentaine de kilomètres au nord-est du cap Fontur, l’autre directement au-dessus de Ritstain, à deux cent quarante kilomètres au nord de Keflavik. C’était inhabituel. Avec seulement trois AWACS disponibles, il était déjà difficile d’en garder un en l’air en permanence. Mais le commandant de la défense de l’Islande prenait tout cela très au sérieux. Edwards restait indifférent. S’il y avait réellement des Backfires piquant sur eux, il n’y pouvait rien. Il était l’officier météo et il venait de faire son rapport sur le temps.

Edwards gara sa voiture à côté de la tour et décida d’emporter son 38. Le parking n’était pas fermé et quelqu’un pourrait bien vouloir « emprunter » son arme. La base grouillait de marines et de policiers de l’Air Force et tous ces hommes avaient très mauvaise mine avec leurs fusils-mitrailleurs M-16 et les grenades accrochées à leur ceinturon. Il espérait qu’ils ne s’amusaient pas avec ces trucs-là. Le lendemain soir devait encore arriver toute une unité amphibie de marines, pour renforcer la sécurité de la base.

Il monta quatre à quatre par l’escalier extérieur et trouva la salle de la tour de contrôle bondée, avec huit personnes au lieu des cinq normales.

— Salut, Jerry, dit-il au chef, le lieutenant de vaisseau Jerry Simon.

Les contrôleurs civils islandais qui travaillaient là habituellement brillaient par leur absence. Après tout, pensa Edwards, il n’y a plus de trafic civil.

— Salut, Mike.

Il était 3 h 15, heure locale, et le soleil déjà haut étincelait au nord-est, à travers les lattes des stores baissés.

— Faisons une vérification d’altitude, dit Edwards en se dirigeant vers ses instruments météorologiques.

— Je déteste ce foutu patelin ! répondit aussitôt un membre de l’équipe.

— Une vérification d’altitude positive.

— Je déteste positivement ce foutu patelin.

— Une estimation d’altitude négative, alors.

— Je n’aime pas du tout ce bordel de patelin.

— Une brève vérification d’altitude.

— Merde !

Tout le monde éclata de rire. On en avait bien besoin.

— Ça fait plaisir de voir que nous conservons tous notre équilibre, dit Edwards.

Dès son arrivée, il y avait deux mois, le jeune officier était devenu populaire. Né à Eastpoint, dans le Maine, diplômé de l’Air Force Academy, il ne pouvait voler à cause de ses lunettes. Sa courte taille – un mètre soixante-sept et cinquante-cinq kilos – n’était pas faite pour inspirer le respect, mais son large sourire, son inépuisable stock de plaisanteries et son habileté reconnue à déchiffrer la météo en Atlantique Nord faisaient de lui un agréable compagnon pour tout le monde. À Keflavik, chacun s’accordait pour penser qu’il ferait un sacré commentateur de météo à la télé, un de ces jours.

— MAC vol cinq-deux-zéro, d’accord, faites-le sortir, nous avons besoin de la place, dit un contrôleur fatigué.

À quelques centaines de mètres, un avion-cargo C-5A Galaxy commença à accélérer sur la piste dix-huit. Edwards prit des jumelles pour l’observer. Il avait toujours du mal à croire qu’une chose aussi monstrueuse fût capable de s’envoler.

— Rien de nouveau ? lui demanda Simon.

— Non, rien depuis le rapport norvégien. Beaucoup d’activité à Kola. J’ai choisi un sacré moment pour venir travailler ici, répliqua Mike.

Tout avait commencé six semaines plus tôt. Les groupes de l’aéronavale et de l’aviation à longue portée soviétiques basés autour de Severomorsk étaient presque continuellement en exercice ; ils se livraient à des simulacres d’attaques qui pouvaient être dirigées contre pratiquement n’importe qui ou n’importe quoi. Et puis, depuis quinze jours, cette activité s’était considérablement ralentie. C’était le plus inquiétant : d’abord ils entraînaient leurs équipages à la perfection et ensuite ils s’arrêtaient pour vérifier que tous les appareils et tous les instruments étaient parfaitement opérationnels... À quoi étaient-ils passés maintenant ? Une attaque contre Bodo, en Norvège ? Ou contre l’Islande ? Un autre exercice ? Impossible de le savoir.

— Monsieur Simon, dit le chef contrôleur, je viens de relever un flash de Sentinelle Un : Alerte rouge. Beaucoup de bandits signalés, approchant du nord et du nord-est... Sentinelle Deux vérifie... Oui, ils les ont aussi. Bon Dieu ! On dirait quarante à cinquante bandits, lieutenant !

Edwards nota qu’on appelait les arrivants des Bandits, au lieu de Zombis, comme d’habitude.

— Rien d’amical en vue ?

— Nous avons un MAC C-141 à vingt minutes, huit autres derrière à intervalles de cinq minutes, venant tous de Douvres.

— Dites-leur de faire demi-tour et obtenez un accusé de réception ! Keflavik est fermé à tout arrivant jusqu’à nouvel avis, ordonna Simon avant de se tourner vers son officier des télécommunications. Dites à Air-Ops d’annoncer par radio à SACLANT que nous sommes attaqués et faites passer la consigne. Je...

Des klaxons se mirent à résonner tout autour d’eux. Au sol, les rampants ôtèrent les « épingles de sûreté » à fanion rouge des intercepteurs en attente. Edwards regarda un pilote vider un gobelet de plastique et serrer son harnais. À côté de chaque appareil, les chariots de départ crachèrent une fumée noire en fournissant de l’énergie pour faire tourner les moteurs.

— Tour, ici Chasseur Tête. Nous filons. Dégagez ces pistes, mon vieux.

Simon prit le micro.

— Bien reçu, Chasseur Tête, les pistes sont à vous. Plan dispersion Alpha. Allez-y ! Terminé !

Les verrières se rabattirent, les cales furent tirées. Le hurlement aigu des réacteurs se changea en grondement de tonnerre alors que les appareils quittaient lourdement leur point fixe.

— Quel est votre poste de combat, Mike ? demanda Simon.

— Le bâtiment de la météo. Allez, salut et bonne chance, les gars.

À bord de Sentinelle Deux, les opérateurs radar virent un large demi-cercle de blips converger sur eux, accompagnés d’informations sur leur cap, leur altitude et leur vitesse. Chaque blip était un bombardier TU-16 Badger de l’Aéronavale soviétique. Ils étaient vingt-quatre, en route vers Keflavik à une vitesse de six cents noeuds. Ils s’étaient approchés à basse altitude pour rester au-dessous de l’horizon-radar des E-34 et, détectés, ils grimpaient maintenant plus rapidement, à plus de trois cents kilomètres. Une telle approche permettait aux opérateurs radar de les étiqueter immédiatement « hostiles ». Quatre Eagles étaient en patrouille aérienne de combat, dont deux avec des AWACS opérationnels, mais on était trop près du point de relève et ils n’avaient plus assez de carburant pour courir après les Badgers. Ils avaient l’ordre de se diriger vers les bombardiers russes, à six cents noeuds, et ils ne détectaient pas encore les Badgers sur leurs radars de guidage de missiles.

Sentinelle Un, au large du cap Fontur, vit pire encore. Ses blips étaient des Backfires TU-22M supersoniques, qui arrivaient assez lentement pour qu’on comprît qu’ils étaient lourdement chargés de munitions externes. Les Eagles présents dans ce secteur se portèrent aussi en interception. À cent soixante kilomètres derrière eux, les deux F-15 gardés en défense au-dessus de Reykjavik venaient de faire le plein auprès d’un ravitailleur sur orbite et fonçaient nord-ouest à mille noeuds pendant que le reste de l’escadrille commençait à quitter le sol. L’image radar des deux AWACS était transmise au centre des opérations de Keflavik pour que le personnel au sol puisse suivre l’action. Maintenant que les chasseurs décollaient, les équipages de tous les autres appareils travaillaient frénétiquement pour les préparer à prendre l’air.

Ils avaient répété cette manoeuvre huit fois, depuis un mois. Certains équipages dormaient dans leur avion. Les autres avaient leurs quartiers à moins de quatre cents mètres et accouraient. Les rampants faisaient le plein et préparaient les appareils revenant de mission. Les gardes des marines et de l’Air Force qui n’étaient pas déjà à leur poste s’y ruaient. C’était encore heureux que l’attaque soit donnée à une heure pareille. Le trafic aérien civil était au plus bas. Par ailleurs, les hommes de Keflavik étaient en double service depuis une semaine et ils étaient fatigués. Des choses qui auraient pu être faites en cinq minutes en prenaient maintenant sept ou huit.

Edwards était retourné à son bureau de la météo, revêtu de sa tenue de combat, de son gilet pare-balles et de son casque de style « fritz ». Il avait du mal à appeler son bureau un poste de combat. Comme si quelqu’un pourrait avoir besoin d’une carte météo pour attaquer un bombardier ennemi ! Il descendit aux Opérations-Air.

— J’ai un contact sur Bandit Huit, un... deux oiseaux lancés. L’appareil dit que c’est des AS-4, annonça le contrôleur d’une Sentinelle.

L’officier appela Keflavik à la radio.

MV JULIUS FUCIK

À vingt milles au sud-ouest de Keflavik, le Doctor Lykes était également en pleine activité. Chaque fois qu’un bombardier soviétique lâchait ses missiles air-sol, le commandement de l’escadrille transmettait un mot de code que le Fucik captait. Son heure sonnait.

— Venez à gauche, ordonna Kherov. Amenez-le vent debout.

Tout un régiment d’infanterie aéroportée – beaucoup d’hommes souffrant du mal de mer après ces deux semaines passées à bord de l’énorme porte-péniches – était au travail pour vérifier et charger ses armes. L’équipage du Fucik dépouillait le camouflage des quatre « péniches » situées le plus à l’arrière, révélant des aéroglisseurs d’assaut de type Lebed. Les six hommes d’équipage de chaque bâtiment retiraient les capots des évents qui conduisaient aux moteurs amoureusement soignés pendant un mois. Satisfaits, ils firent signe aux commandants des engins, qui mirent en marche les moteurs des deux premiers.

Le second du navire se tenait au poste de contrôle du monte-charge, à l’arrière. Sur un signal, une compagnie de quatre-vingt-cinq fantassins et une équipe de mortier en renfort embarquèrent dans chaque aéroglisseur. Les moteurs s’emballèrent, les embarcations se soulevèrent sur leur coussin d’air et le treuil les tira vers l’arrière. Quatre minutes plus tard, elles reposaient dans le monte-péniches qui formait tout l’arrière du Seabee.

— Faites descendre, ordonna le second.

Les hommes du treuil abaissèrent l’ascenseur jusqu’à la surface. La mer était clapoteuse et des vagues de plus d’un mètre claquèrent contre l’arrière fourchu du Fucik. Dès que le monte-charge fut au même niveau que la mer, les commandants des Lebeds accélérèrent et se mirent à l’eau. Aussitôt, l’ascenseur remonta jusqu’au pont supérieur pendant que la première paire d’aéroglisseurs tournait autour du bateau-porteur. En cinq minutes, les quatre engins partaient en formation carrée vers la péninsule de Keflavik.

Le Fucik continua de virer et reprit son cap au nord, pour que le prochain voyage de Lebeds soit plus court. Le pont découvert était bordé de soldats armés de missiles sol-air et de fusils-mitrailleurs. Andreyev resta sur la passerelle, sachant que sa place était là, mais regrettant de ne pas conduire ses hommes à l’assaut.

KEFLAVIK, ISLANDE

— Kef-Ops, les bandits font tout de suite demi-tour après avoir lancé leur ASM. Jusqu’à présent, c’est deux oiseaux par appareil. Nous avons déjà cinquante, non, mettez cinquante-six missiles en route vers nous et d’autres sont lancés. Personne derrière eux, cependant. Je répète, personne derrière la force de bombardement. Au moins, nous n’avons pas de paras qui nous tombent dessus. Planquez-vous, les gars, nous avons soixante missiles en route.

Ce fut ce qu’entendit Edwards en entrant.

— Ce ne sera pas des nucléaires, au moins, dit un capitaine.

— Ils nous balancent cent missiles, ils n’ont sûrement pas besoin de nues ! répliqua un autre.

Edwards regarda l’image radar par-dessus l’épaule d’un des officiers. C’était comme un jeu vidéo. De gros blips lents qui représentaient les avions ; d’autres plus petits et plus rapides qui étaient les missiles à Mach-2.

— On t’a eu ! glapit l’opérateur radar.

L’Eagle de tête était arrivé à portée de missile des Badgers et en avait fait exploser un avec un Sparrow, dix secondes après que l’autre eut lâché ses missiles. Un deuxième Sparrow rata complètement son objectif, mais un troisième parut s’y verrouiller. Le canonnier du premier chasseur visait un autre Russe. Les Soviétiques avaient bien manoeuvré, estima Edwards. Ils attaquaient de tous les points autour du littoral nord, et leurs bombardiers étaient assez espacés pour qu’aucun chasseur ne puisse en attaquer plus d’un ou deux à la fois. C’était comme si...

— Est-ce que quelqu’un a vérifié la géométrie de cet assaut ? demanda-t-il.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? grogna le capitaine en se retournant. Comment se fait-il que vous ne soyez pas à votre poste ?

Edwards négligea la seconde question.

— Et s’ils essayaient d’attirer nos chasseurs au loin ?

Le capitaine écarta cette idée.

— Un appât coûteux. Vous pensez qu’ils auraient pu lancer leurs ASM de plus loin : ils n’ont peut-être pas un rayon d’action aussi long que nous le pensions. Le fait est que les premiers missiles sont sortis depuis dix minutes, les derniers cinq à sept minutes plus tard. Et nous n’y pouvons strictement rien.

— Ouais...

Edwards hocha la tête. Le bâtiment Air-Ops-Météo était une construction en bois de deux étages qui vibrait chaque fois que le vent atteignait cinquante noeuds. Le lieutenant prit une plaque de chewing-gum et se mit à mâcher. Dans dix minutes cent missiles, chacun chargé d’environ une tonne d’explosif puissant ou d’une ogive nucléaire –, se mettraient à pleuvoir. Le pire serait subi par les hommes qui se trouvaient à l’extérieur : les recrues et les équipages des avions qui s’efforçaient de préparer leurs appareils au décollage. Sa mission était simplement de ne gêner personne et il en avait un peu honte. Il était encore plus honteux de ce goût de peur qui se mélangeait dans sa bouche avec celui de la menthe.

Les Eagles étaient maintenant tous en vol et fonçaient vers le nord. Les derniers des Backfires, qui venaient de lancer leurs missiles, repartaient cap nord-est à pleine puissance et les Eagles forçaient à douze cents noeuds pour les rattraper. Trois d’entre eux lancèrent des missiles et réussirent à tuer une paire de Backfires et à en endommager un troisième. Les chasseurs Zoulou qui avaient décollé en catastrophe ne pouvaient pas les rattraper, constata le commandant de Sentinelle Un en se maudissant de ne pas les avoir envoyés après les Badgers, plus vieux, moins chers, qu’ils auraient pu abattre plus facilement. Il leur ordonna de ralentir et demanda à ses contrôleurs de les guider vers les missiles supersoniques.

Penguin 8, le premier des appareils anti-sous-marins P-3C Orion, roulait maintenant sur la piste deux-deux. Il était encore en patrouille cinq heures avant et son équipage avait du mal à émerger du sommeil.

— Ils basculent, à présent, annonça l’opérateur radar.

Le premier missile russe était presque au-dessus et entamait sa plongée finale. Les Eagles en avaient abattu deux, mais les cours et les altitudes étaient contre eux et la plupart des Sparrows avaient fait long feu, incapables d’attraper les missiles Mach-2. Les F-15 orbitaient au-dessus de l’Islande centrale, loin de leur base.

Edwards frémit lorsque le premier tomba... ou ne tomba pas. Les missiles air-sol étaient équipés d’un détonateur à radar de proximité. Il explosa à vingt mètres du sol et ses effets furent terribles. Il s’était désintégré juste au-dessus de l’autoroute, à deux cents mètres d’Air-Ops. Ses fragments frappèrent violemment plusieurs bâtiments, dont le plus touché fut le poste d’incendie de la base. Edwards tomba alors que des éclats traversaient les murs de bois. La porte fut arrachée de ses gonds par l’onde de choc et l’air se remplit de poussière. Quelques instants plus tard, à la station Esso, à cent mètres, un camion-citerne explosa, expédiant dans les airs une boule de feu qui retomba en pluie de carburant enflammé sur des centaines de mètres alentour. Le courant électrique fut immédiatement coupé. Les radars, les radios, les lumières, tout cessa en même temps de fonctionner et les éclairages de secours à piles ne s’allumèrent pas immédiatement, comme ils l’auraient dû. Pendant un instant de terreur, Edwards se demanda si ce premier missile n’était pas nucléaire. Le souffle l’avait frappé en pleine poitrine et il avait la nausée. Il regarda autour de lui et vit un homme sans connaissance, assommé par la chute d’un plafonnier. Il se demanda s’il devait boucler sa jugulaire de casque ou non, et cette question lui parut d’une importance capitale, mais il n’arrivait pas à se rappeler pourquoi.

Un autre missile atterrit un peu plus loin et pendant une minute ou deux les sons se confondirent en une suite de gigantesques coups de tonnerre. Edwards toussait dans la poussière, il avait l’impression que sa poitrine allait éclater et, instinctivement, il courut à la porte pour trouver de l’air frais.

Il fut accueilli par un mur de chaleur. La station Esso s’était transformée en un brasier rugissant, une masse de flammes qui avaient déjà embrasé le labo photo et le magasin de la base, à côté. De la fumée montait du quartier d’habitation à l’est. Une demi-douzaine d’avions encore sur leur point fixe ne le quitteraient jamais, leurs ailes cassées net par un missile qui avait explosé juste au-dessus du carrefour des pistes. Une Sentinelle E-3A prit feu devant ses yeux. Il se retourna et vit que la tour de contrôle avait souffert aussi et perdu tous ses carreaux. Edwards y courut sans penser à prendre la jeep.

Deux minutes plus tard, il entra en haletant dans la tour et trouva tous les hommes morts, déchiquetés par des éclats de verre, le carrelage couvert de sang. Les récepteurs radio continuaient de se faire entendre dans les haut-parleurs des bureaux, mais il n’arriva pas à trouver un émetteur intact.

PENGUIN 8

— Ah merde, qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama le pilote de l’Orion.

Il vira brutalement sur bâbord et augmenta la puissance. Ils étaient en train d’orbiter à quinze kilomètres de Keflavik et regardaient la fumée et les flammes monter de leur base lorsque quatre objets massifs passèrent au-dessous d’eux.

— C’est un..., souffla le copilote. Mais où...

Les quatre Lebeds filaient à plus de quarante noeuds en rebondissant fortement sur des creux de plus d’un mètre. Longs de vingt-cinq mètres et larges de dix, ils avaient une paire d’hélices sur le dessus, juste devant une haute queue d’avion portant l’emblème de la marine soviétique, la faucille et le marteau rouges au-dessus d’une rayure bleue. Ils étaient trop près de la côte pour que l’Orion emploie une de ses armes.

Le pilote les regarda approcher, sans en croire ses yeux, et tous les doutes qu’il pouvait encore avoir se dissipèrent quand un canon de 30 mm leur tira dessus. Il les manqua, de loin, mais le pilote se hâta de virer cap à l’ouest.

— Cootac, prévenez Keflavik que de la compagnie arrive. Quatre aéroglisseurs armés, type inconnu, mais russes... et ils transportent sûrement de la troupe.

— Orion, rapporta le coordinateur tactique trente secondes plus tard, Keflavik a quitté l’air. Le Centre Ops ASW a disparu, la tour de contrôle aussi. J’essaie de contacter les Sentinelles. Nous pourrons obtenir peut-être un chasseur ou deux.

— D’accord, mais continuez d’essayer Keflavik. Restez sur notre radar. Sur celui des Harpoons aussi. Nous allons voir si nous pouvons découvrir d’où viennent ces copains-là.

KEFLAVIK, ISLANDE

Edwards examinait les dégâts à la jumelle quand il entendit le message... et il ne pouvait y répondre ! Alors qu’est-ce que je fais ? Il regarda autour de lui et vit au moins un objet utile, une radio Hammer Ace. Il saisit l’énorme havresac et dévala l’escalier. Il devait trouver les officiers des marines et les avertir.

Les aéroglisseurs remontèrent à pleine vitesse l’anse de Djupivogur et accostèrent une minute plus tard à moins de quinze cents mètres de la base aérienne. Les soldats furent très heureux d’être moins secoués quand leurs embarcations se déployèrent, avec trois cents mètres d’écart entre elles, pour foncer à la surface du terrain rocailleux vers la base de l’OTAN.

— Allons bon, qu’est-ce..., marmonna un caporal des marines.

Comme un dinosaure surgissant dans un pique-nique, un objet massif apparaissait à l’horizon, naviguant apparemment sur terre à une très vive allure.

— Vous, venez par ici ! glapit Edwards et une jeep transportant trois hommes s’arrêta. Conduisez-moi à votre commandant, en vitesse !

— Le commandant est mort, mon lieutenant, répondit un sergent. Le PC a été touché, complètement foutu !

— Où est le remplaçant ?

— À l’école élémentaire.

— Allons-y, faut que je les avertisse, nous avons des méchants qui arrivent de la mer... merde ! Vous avez une radio ?

— On a essayé d’appeler, mon lieutenant, mais ça ne répond pas.

Le sergent tourna vers le sud, sur l’autoroute. Au moins trois missiles y étaient tombés, à en juger par la fumée. Tout autour, la petite ville qu’avait été la base de Keflavik était ravagée par les incendies. Beaucoup d’hommes en uniforme tournaient en rond, occupés à des tâches qu’Edwards ne pouvait que deviner. N’y avait-il personne au commandement ?

L’école élémentaire avait été touchée aussi. Le seul tiers de bâtiment qui restait encore debout flambait.

— Sergent... Elle marche, cette radio ?

— Oui, mon lieutenant, mais elle n’est pas branchée sur les gardes du périmètre.

— Eh bien, réglez-la !

— Bien, mon lieutenant.

Le sergent se plaça sur une autre fréquence.

Les Lebeds s’étaient arrêtés, deux par deux, à quatre cents mètres du périmètre. Leur porte avant s’ouvrit et il en sortit deux véhicules d’assaut BMD de l’infanterie, suivis par des servants de mortier qui commencèrent aussitôt à installer leurs pièces. Les canons de 73 mm et les lance-missiles des mini-chars attaquèrent les positions défensives des marines pendant que la compagnie renforcée de chaque véhicule avançait en profitant de son couvert et de l’avantage de son soutien de feu. La troupe d’assaut avait été triée sur le volet, dans des unités ayant combattu en Afghanistan. Chaque homme avait déjà subi son baptême du feu. Immédiatement, les Lebeds firent demi-tour comme des crabes et retournèrent à la mer pour prendre à leur bord d’autres fantassins.

Déjà, des éléments des bataillons d’élite aéroportés engageaient une compagnie de marines. Ses officiers étaient morts et il n’y avait personne pour coordonner la défense.

— Sergent, nous devons nous tirer de ce bordel !

— Vous voulez dire foutre le camp ?

— Je veux dire foutre le camp et rapporter ce qui se passe ici. Il faut faire un rapport, pour qu’ils n’envoient plus d’avions atterrir ici. Quel est le chemin le plus rapide pour Reykjavik ?

— Bon Dieu, mon lieutenant, y a des marines là qui...

— Vous voulez vous retrouver prisonnier des Russes ? Nous avons été battus ! Nous devons le rapporter et vous allez faire ce que je vous dis de faire, nom de Dieu ! C’est un ordre, sergent, compris ?

— Oui, mon lieutenant.

— Qu’est-ce que nous avons, comme armes ?

De lui-même, un simple soldat courut vers les ruines de l’école. Un marine gisait à plat ventre dans une mare de sang. Le soldat revint avec son M-16, son paquetage de campagne et sa cartouchière ; il remit le tout à Edwards.

— Maintenant, nous sommes tous armés, mon lieutenant.

— Tirons-nous d’ici, en vitesse. Le sergent démarra.

— Comment est-ce qu’on va faire le rapport ?

— Laissez-moi m’inquiéter de ça, O.K. ?

— C’est vous le patron.

Le sergent fit demi-tour et la jeep remonta par l’autoroute vers l’antenne détruite du satellite.

MV JULIUS FUCIK

— Avion en vue, bâbord avant, cria une vigie.

Kherov leva ses jumelles et jura tout bas. Ça ne pouvait être que des missiles qui étaient suspendus sous les ailes de l’appareil multi-moteurs.

PENGUIN 8

— Tiens, tiens, regarde un peu ce que nous avons là, dit le pilote de l’Orion. Notre vieux copain le Doctor Lykes. Combat ? Contrôle. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans le coin ?

— Rien. Aucun autre navire de surface dans un rayon de cent milles.

Ils venaient juste de terminer un circuit complet de l’horizon, avec leur radar de recherche.

— Et c’est bougrement sûr que ces aéroglisseurs ne sont pas sortis du ventre d’un sous-marin.

Le pilote rectifia son cap pour passer à deux milles du cargo, avec le soleil derrière son quadrimoteur de patrouille. Son copilote examinait le navire à la jumelle. Les caméras télé du bord maniées par les canonniers leur donnèrent des images en gros plan. Ils virent deux hélicoptères qui se préparaient. Quelqu’un, à bord du Fucik, s’affola et tira un missile manuel SA-7. Il ne se verrouilla pas sur l’Orion et partit tout droit vers l’horizon.

MV JULIUS FUCIK

— Idiot ! gronda Kherov en voyant la fumée du moteur-fusée qui ne s’approchait même pas de l’avion. Il va nous tirer dessus, maintenant ! En avant toute ! Ouvrez l’oeil à la barre !

PENGUIN 8

— D’accord, dit le pilote en s’éloignant du navire marchand. Cootac ; nous avons un objectif pour vos Harpoons. Aucune chance avec Keflavik ?

— Négatif, mais Sentinelle Un relaie l’info à l’Écosse. Ils disent qu’un tas de missiles sont tombés sur Keflavik et on dirait que la base est fermée, que nous la gardions ou non.

Le pilote jura copieusement.

— Bien. Nous allons rayer de la mer ce foutu pirate.

— D’accord, Vol, répondit le coordinateur tactique. Deux minutes avant que nous puissions lancer le... merde ! J’ai un voyant rouge sur le Harpoon bâbord. Ce con-là ne s’arme pas.

— Eh bien, tripotez-le un peu ! gronda le pilote.

Mais ça ne marchait pas. Dans la précipitation du décollage, les câbles de contrôle du missile n’avaient pas été complètement branchés par une équipe de rampants fatigués.

— Ça va, j’en ai un qui fonctionne. Prêt !

— Feu !

Le missile quitta son aile et tomba de dix mètres avant que son moteur se mette en marche. Le pont supérieur du Fucik était plein de paras, dont beaucoup pointaient des SAM à main et espéraient intercepter l’ASM.

— Cootac, voyez si vous pouvez joindre un F-15. Ils nous couperaient ce bébé en petits morceaux avec leurs 20 mm.

— C’est ce que je fais. Nous avons deux Eagles qui arrivent, mais ils n’ont plus lerche de carburant. Une ou deux passes, c’est tout ce qu’ils peuvent faire.

À l’avant, le pilote suivait des jumelles le missile blanc qui frôlait les crêtes des vagues.

— Vas-y, bébé, vas-y...

MV JULIUS FUCIK

— Une fusée arrive, basse sur l’horizon, bâbord.

Au moins, nous avons de bonnes vigies, pensa Kherov. Il estima la distance de l’horizon et la vitesse du missile à mille kilomètres à l’heure...

— Barre à droite toute ! hurla-t-il.

L’homme de barre tourna la roue sur la droite au maximum et la maintint en place.

— Vous ne pouvez pas fuir un missile, Kherov, dit calmement le général.

— Je sais, je sais. Regardez, mon ami.

Le navire à coque noire vira complètement sur la droite. En même temps, il donna de la bande dans la direction opposée, comme une voiture s’écarte d’un virage sur une route plate, ce qui haussa artificiellement le niveau de l’eau sur son bord vulnérable.

Des officiers entreprenants lancèrent des fusées de signalisation, dans l’espoir de détourner le missile, mais son cerveau micro-puce ne s’intéressait qu’à l’énorme bateau occupant le centre de sa tête chercheuse à radar. Elle nota que le navire changeait légèrement de cap et modifia le sien en conséquence. À un demi-mille de l’objectif le Harpoon jaillit de ses trois mètres d’altitude en obéissant à la manoeuvre finale programmée. Immédiatement, les soldats à bord du Fucik tirèrent douze SAM dont trois se verrouillèrent sur le panache d’échappement du Harpoon mais sans pouvoir tourner assez vite pour frapper le missile ; il poursuivit sa course en passant à côté. Le Harpoon bascula et plongea.

PENGUIN 8

— C’est bon..., souffla le pilote.

Plus question de s’arrêter. Le missile frappa la coque du Fucik à près de deux mètres au-dessus de la ligne de flottaison, un peu en arrière de la passerelle. L’ogive explosa immédiatement, mais le corps du missile continua sur sa lancée en éparpillant deux cents livres de carburant de réacteurs qui s’enflammèrent aussitôt dans la cale la plus profonde. En un instant, le bateau disparut derrière un mur de fumée. Trois paras, renversés par l’impact, tirèrent accidentellement leurs SAM droit vers le ciel.

— Cootac, votre oiseau est tombé pile. Nous avons perçu une détonation d’ogive. On dirait que...

Le pilote cligna les yeux derrière ses jumelles pour évaluer les dégâts.

MV JULIUS FUCIK

— Zéro la barre !

Kherov s’était attendu à tomber, mais le missile était petit et le Julius Fucik était quand même une masse de trente-cinq mille tonnes. Il courut vers la balustrade de la passerelle pour se faire une idée des avaries. Alors que le navire se redressait, le trou déchiqueté de son bordé s’éleva à trois mètres au-dessus du clapot. De la fumée en sortait. Il y avait le feu à bord, mais le capitaine jugea que son bateau ne risquait pas d’embarquer d’eau. Il n’y avait qu’un seul danger. Kherov donna rapidement des ordres à ses équipes de contrôle des avaries et le général envoya un de ses officiers à la rescousse. Cent paras avaient été entraînés à bord, depuis dix jours, à lutter contre le feu. Ils allaient maintenant mettre en pratique ce qu’ils avaient appris.

PENGUIN 8

Le Fucik émergea de la fumée, à vingt noeuds, avec un trou de cinq mètres au flanc. De la fumée en montait, mais le pilote comprit tout de suite que les dégâts n’étaient pas mortels. Il voyait des centaines d’hommes sur le pont supérieur qui couraient vers les échelles pour aller combattre l’incendie dans la cale.

— Où sont les chasseurs ? demanda le pilote.

Le coordinateur tactique ne répondit pas. Il brancha ses circuits radio.

— Penguin Huit, ici Cobra Un. J’ai deux oiseaux. Nous n’avons plus de missiles mais nous avons tous les deux un chargement complet de vingt-mike-mike. Je peux vous accorder deux passages et ensuite c’est bingo pour l’Écosse, nous serons forcés.

— Bien reçu, Cobra Tête. L’objectif a des hélicos qui commencent à tournicoter. Faites gaffe aux SAM manuels. Je les ai vus tirer au moins vingt de ces saloperies.

— O.K., Penguin. Rien de nouveau de Keflavik ?

— Nous allons devoir nous trouver une nouvelle planque, pour un moment.

— Vu, bien reçu. Bon, dégagez, nous arrivons par le soleil, sur le pont.

L’Orion continua de décrire des cercles à trois milles. Son pilote ne vit pas les chasseurs avant qu’ils commencent à tirer. Les deux Eagles étaient à quelques mètres à peine l’un de l’autre, à six mètres au-dessus de la mer, et leurs nez étincelaient des éclairs de leurs canons rotatifs de 20 mm.

MV JULIUS FUCIK

Personne, à bord, ne les vit arriver. Tout à coup la mer, le long du Fucik, bouillonna d’écume sous l’impact des projectiles et le pont principal disparut sous la poussière. Une boule de feu orangée annonça l’explosion d’un des hélicoptères et du carburant en flammes éclaboussa la passerelle, manquant de peu le général et le capitaine.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama Kherov, le souffle coupé.

— Des chasseurs américains. Ils sont arrivés très bas. Ils ne doivent avoir que leur canon, sinon ils nous auraient déjà bombardés. Ce n’est pas encore fini, mon cher commandant.

Les chasseurs se séparèrent pour passer à droite et à gauche du bateau qui continuait d’avancer à vingt noeuds en décrivant un vaste cercle. Aucun SAM ne suivit les Eagles et tous deux virèrent, se reformèrent et revinrent sur l’avant du Fucik. L’objectif suivant fut la superstructure. Quelques instants plus tard, la passerelle fut criblée par plusieurs centaines de balles. Tous les carreaux volèrent en éclats, mais le cargo n’avait absolument pas souffert dans son étanchéité.

Kherov contempla le carnage. Son homme de barre avait été coupé en deux par six ou sept balles explosives et tous les hommes présents sur la passerelle étaient morts. Il lui fallut une seconde pour surmonter le choc et ressentir lui-même une vive douleur au ventre.

— Vous êtes blessé, commandant ?

Seul le général avait eu le réflexe de se baisser derrière quelque chose de solide. Il regarda les huit cadavres mutilés dans le poste de pilotage et se demanda, une fois de plus, pourquoi il avait tant de chance.

— Je dois conduire mon navire au port. Allez à l’arrière. Dites au second de poursuivre les opérations de débarquement. Vous, camarade général, surveillez les feux en haut. Je dois amener mon bateau au port.

— Je vais vous envoyer de l’aide.

Le général sortit en courant et Kherov reprit la barre.

KEFLAVIK, ISLANDE

— Arrêtez ! Arrêtez-vous là ! glapit Edwards.

— Qu’est-ce qu’il y a encore, mon lieutenant ? bougonna le sergent en arrêtant la jeep dans le parking du BOQ.

— Prenons ma voiture. Cette jeep est trop voyante.

Le lieutenant en sauta, tira de sa poche ses clefs de voiture et les marines se regardèrent entre eux un moment avant de le suivre en courant.

Sa voiture était une Volvo de dix ans qu’il avait achetée à un officier muté, quelques mois plus tôt. Elle en avait vu de dures, sur les routes non pavées d’Islande, et cela se voyait.

— Eh bien, montez, quoi !

— Mon lieutenant, qu’est-ce que nous foutons, au juste ?

— Écoutez, sergent, nous devons nous tirer d’ici. Et si les Russes ont des hélicoptères ? À quoi ça ressemble, une jeep vue du ciel, dans votre idée ?

— Ah ! Oui, d’accord. Mais qu’est-ce que nous faisons, mon lieutenant ?

— Nous allons en voiture au moins aussi loin que Hafnarfördur, nous la laissons là et nous partons à pied dans la cambrousse. Dès que nous arriverons dans un endroit sûr, nous nous servirons de la radio. C’est une radio satellite que j’ai là. Nous devons faire savoir à Washington ce qui se passe ici. Par conséquent, nous devons voir ce que les Russes nous envoient. Les nôtres vont au moins essayer de reprendre ce bout de rocher. Notre mission, sergent, c’est de rester en vie, de faire notre rapport et peut-être de faciliter cette reprise.

Edwards n’avait pas réfléchi à ce plan avant de le formuler. Allait-on essayer de reprendre l’Islande ? Pourrait-on le tenter ? Est-ce que ça avait un sens ? Il finit par se dire que ça n’avait pas besoin d’avoir un sens. Une chose à la fois, se conseilla-t-il. Il n’allait certainement pas se laisser faire prisonnier par les Russes, ça non. Et peut-être, s’ils pouvaient envoyer des renseignements par radio, on se vengerait de ce qui était arrivé à Keflavik.

Edwards démarra et partit vers l’est par la route 41. Où abandonner la voiture ? Il y avait un centre commercial à Hafnarfjördur... et l’unique succursale d’Islande du Kentucky Fried Chicken. Quel meilleur endroit pour larguer une bagnole ? Le jeune lieutenant sourit malgré lui. Ils étaient vivants et ils avaient l’arme la plus dangereuse connue de l’humanité : une radio. Sa mission était de rester en vie et de transmettre son rapport. Quelqu’un lui dirait ce qu’ils devaient faire. Une chose à la fois, se répéta-t-il. Et prions Dieu, que quelqu’un sache ce qui se passe.

PENGUIN 8

— On dirait que l’incendie est maîtrisé, constata aigrement le copilote.

— Ouais, comment est-ce que tu crois qu’ils ont fait ça ? Merde, ce bateau aurait dû sauter comme... mais non.

Un deuxième contingent embarquait dans les quatre aéroglisseurs. Le pilote n’avait pas eu l’idée de demander aux deux chasseurs Eagle  – en route maintenant pour l’Angleterre – de couler ces trucs-là au lieu de tirer sur le gros bateau noir. Tu fais un foutu officier, grogna-t-il à part lui. Penguin 8 transportait quatre-vingts bouées sonores, quatre torpilles ASW MK-46 et d’autres armes de haute technologie, dont aucune n’était de la moindre utilité contre une simple cible comme cet énorme cargo. À moins qu’il ait envie de jouer au kamikaze... Il secoua la tête.

— Si nous voulons mettre le cap sur l’Écosse, il nous reste trente minutes de carburant, annonça le mécanicien en vol.

— D’accord, on va jeter un dernier coup d’oeil à Keflavik. Je vais monter à six mille. Ça devrait nous mettre hors de portée des SAM.

Deux minutes plus tard, ils survolaient la côte. Un Lebed approchait de la station SOSUS et SIGINT en face de Hafnir. Ils distinguaient tout juste du mouvement au sol et une bouffée de fumée sortant du bâtiment. Le pilote ne savait pas grand-chose des activités de SIGINT mais le SOSUS, le système sonar de surveillance océanique, était le principal moyen de détection des objectifs pour les équipages des Orions P-3C. Cette station couvrait les brèches du Groenland à l’Islande et de l’Islande aux îles Féroé. Le cordon de police qui tenait les sous-marins russes à l’écart des routes maritimes commerciales était sur le point d’être définitivement chassé des ondes...

Ils arrivèrent au-dessus de Keflavik une minute après. Sept ou huit avions n’avaient pas décollé. Tous flambaient. Le pilote examina les pistes à la jumelle et fut horrifié de n’y voir aucun cratère.

— Cootac, vous êtes en contact avec une Sentinelle ?

— Allez-y, Vol, vous avez Sentinelle Deux.

— Sentinelle Deux, ici Penguin-Huit, vous recevez ? à vous.

— Bien reçu, Penguin-Huit, ici le contrôleur-chef. Nous vous voyons au-dessus de Keflavik. De quoi ça a l’air ?

— Je compte huit appareils au sol, tous cassés et en feu. Les missiles n’ont pas, je répète, n’ont pas endommagé les pistes.

— Vous êtes sûr de ça, Huit ?

— Affirmatif. Beaucoup de dégâts d’explosions, mais je ne vois aucun trou au sol. Les réserves de carburant ont l’air intactes. Nous laissons à nos amis des masses de kérosène et un terrain d’aviation. La base... Attendez voir. La tour est encore debout. Beaucoup de fumée et de feu par là, du côté d’Air Ops... La base a l’air d’avoir bien souffert, mais les pistes sont tout à fait utilisables. À vous.

— Et le bateau que vous avez attaqué ?

— Un coup au but. J’ai vu le missile à l’oeil nu quand il a pénétré et puis deux de vos 15 lui ont mitraillé le cul, mais ça ne suffit pas. Il arrivera probablement au port. À mon avis, il va essayer de gagner Reykjavik, peut-être Hafnarfjördur, pour décharger. Il doit transporter énormément de matériel. C’est un cargo de quarante mille tonnes. Il arrivera au port dans deux ou trois heures, à moins que nous puissions siffler quelqu’un ou quelque chose pour qu’il nous en débarrasse.

— Ne comptez pas dessus. Quel est votre état en carburant ?

— Nous devons piquer vers Stornoway tout de suite. Mes potes des caméras ont pris des photos du secteur et de ce rafiot. C’est à peu près tout ce que nous pouvons faire.

— OK, Penguin-Huit. Allez-vous chercher un coin pour atterrir. Nous partons aussi dans quelques minutes. ‘Chance. Terminé.

HAFNARFJÖRDUR, ISLANDE

Edwards gara la voiture au centre commercial. Ils avaient rencontré quelques personnes, sur la route, qui regardaient presque toutes vers Keflavik, à l’est. Réveillés par le bruit, les habitants se demandaient ce qui arrivait. Tout comme nous, pensa Edwards. Heureusement, il n’y avait encore personne au centre. Il ferma la voiture et empocha les clefs sans y faire attention.

— Où on va, mon lieutenant ? demanda le sergent Smith.

— Mettons plusieurs choses au point, sergent. Vous êtes le biffin. Si vous avez des idées, je veux les connaître, d’accord ?

— Ma foi, mon lieutenant, je dirais comme ça que nous devrions marcher plein est pendant un bout de temps, pour nous éloigner des routes, voyez, et puis trouver un coin pour jouer avec cette radio. Et faire ça vite.

Edwards se tourna de tous côtés. Il n’y avait encore personne dans les rues, mais ils devaient gagner l’arrière-pays sans se faire remarquer. Il approuva et le sergent donna l’ordre à un de ses hommes de prendre les devants. Ils ôtèrent leurs casques et mirent leur fusil à la bretelle, pour avoir l’air le plus inoffensif possible, certains que cent paires d’yeux les épiaient derrière des rideaux. Quelle façon de commencer une guerre ! pensa Edwards.

MV JULIUS FUCIK

— Les incendies sont éteints, bon Dieu, annonça le général Andreyev. Il y a beaucoup de dégâts à notre équipement, surtout des dégâts des eaux, mais les feux sont éteints !

Son expression changea quand il vit Kherov. Le capitaine était mortellement pâle. Un médecin militaire l’avait pansé, mais il avait sûrement une hémorragie interne. Il faisait de pénibles efforts pour se tenir droit, à la table des cartes. Un officier subalterne était à la barre.

— À droite zéro-zéro-trois...

— À droite zéro-zéro-trois, camarade capitaine, répéta l’officier.

— Vous devez vous allonger, commandant, murmura Andreyev.

— Je dois d’abord amener mon bateau au port !

Le Fucik filait presque plein nord, avec la mer et un vent d’ouest par le travers ; de l’eau clapotait à la blessure d’entrée du missile. Kherov avait perdu son optimisme du début. L’impact avait causé des fissures dans le bas de la coque et de l’eau pénétrait dans les cales, mais, jusqu’à présent, les pompes maîtrisaient la situation. Il y avait vingt mille tonnes de cargaison à livrer.

— Commandant, vous devez vous faire soigner, insista le général.

— Quand nous aurons doublé la pointe. Quand nous aurons le bordé bâbord endommagé sous le vent, alors je me ferai soigner. Dites à vos hommes de rester sur le qui-vive. Une nouvelle attaque réussie nous achèverait. Et dites-leur qu’ils se sont très bien conduits. Je serais heureux de naviguer encore avec eux.

USS PHARRIS

— Contact sonar, sous-marin possible cap trois-cinq-trois, annonça l’homme du sonar.

Ainsi, ça commence, pensa Morris. Le Pharris était en branle-bas général, loin des côtes américaines. Le sonar était remorqué dans son sillage. Ils étaient à vingt milles au nord du convoi et à cent dix à l’est de la côte, en train de traverser la corniche continentale pour arriver dans les eaux vraiment profondes de la fosse Lindenkohl. Une cachette idéale pour un sous-marin.

— Montrez-moi ce que vous avez, ordonna l’officier ASM.

Morris se tut et se contenta d’observer ses hommes au travail. Son sonar indiqua la cascade sur l’écran, un déploiement de petits blocs numériques de diverses teintes de vert sur fond noir. Six blocs alignés se distinguaient de l’arrière-plan désordonné. Puis un septième. Leur alignement vertical indiquait que le bruit avait son origine en un point constant du navire, juste à l’ouest du nord. Jusqu’à présent, ils n’avaient que la direction de la source du bruit. Ils n’avaient aucun moyen de connaître la distance ni de déterminer s’il s’agissait réellement d’un sous-marin ou d’un bateau de pêche avec un moteur anormalement bruyant ou même d’une simple turbulence de l’eau. La source du signal ne se répéta pas pendant une minute, puis elle revint. Et disparut de nouveau.

Morris et son officier ASM examinèrent le bathythermographe. Toutes les deux heures, ils mouillaient un instrument qui donnait la température de l’eau à mesure qu’il plongeait jusqu’à ce qu’il soit détaché pour tomber librement sur le fond. Le tracé était une ligne irrégulière. La température de l’eau baissait selon la profondeur, mais pas d’une manière uniforme.

— Ça pourrait être n’importe quoi, hasarda l’ASM.

— C’est sûr, reconnut le commandant.

Il retourna vers le sonarscope. C’était toujours là. La trace était restée à peu près constante, depuis maintenant neuf minutes.

Mais à quelle distance ? L’eau était un bon conducteur d’énergie sonore, bien meilleur que l’air, mais elle avait ses propres règles. À trente mètres sous le Pharris, il y avait la « couche », marquée par un assez brusque changement de la température de l’eau. Comme une vitre inclinée, elle laissait passer une partie du son, mais en réfléchissait un maximum. Une partie de cette énergie, canalisée entre les couches, conservait son intensité sur une énorme distance : la source du signal actuel pouvait donc aussi bien être à cinq milles qu’à cinquante. Ils virent le tracé s’incliner légèrement vers la gauche, ce qui signifiait qu’ils s’en écartaient par l’est... ou que la source venait sur eux par l’ouest, comme un sous-marin procédant à sa manoeuvre de chasse en se glissant sur leur arrière. Morris alla vers la table des cartes.

— Si c’est un objectif, il doit être assez loin, je pense, murmura le quartier-maître.

C’est curieux, pensa Morris, la tendance qu’ont les gens à chuchoter durant un exercice anti-sous-marin, en temps de guerre. Comme si le sous-marin risquait d’entendre leurs voix.

— Commandant, dit l’officier ASM au bout d’un moment, sans changement perceptible de cap, le contact doit être à quinze bons milles. Donc ce doit être une source assez bruyante, probablement trop éloignée pour être une menace immédiate. Si c’est un sous-marin nucléaire, nous pourrons obtenir une contre-position après un petit sprint.

Morris se tourna vers ses instruments. La frégate filait quatre noeuds. Il décrocha un téléphone « grondeur ».

— Passerelle ? Combat.

— Passerelle, oui. Second.

— Joe, forçons à vingt noeuds pendant cinq minutes. Pour voir si nous pouvons obtenir une contre-position sur l’objectif que nous surveillons.

— Bien, commandant.

Une minute plus tard, Morris sentit le changement de mouvement du navire alors que ses machines le poussaient dans les creux de deux mètres. Il attendit, en réfléchissant, en regrettant de ne pas avoir un des sonars 2X plus sensibles qui équipaient les frégates rapides de classe Perry. Les cinq minutes lui parurent longues, naturellement, mais la lutte ASM était un jeu de patience exigeant.

La puissance fut réduite, le navire ralentit, le schéma sur l’écran sonar passa de l’afflux de bruit à la représentation du bruit ambiant. Le commandant, son officier ASM et l’opérateur sonar regardèrent fixement l’écran pendant dix minutes. Le tracé sonore anormal ne reparut pas. Lors d’un exercice en temps de paix, ils auraient simplement estimé que ce n’était qu’une simple anomalie, un bruit d’eau qui avait cessé aussi intempestivement qu’il avait commencé, un petit tourbillon fugace à la surface. Mais en ce moment, tout ce qu’ils détectaient était soupçonné d’avoir une étoile rouge et un périscope.

Mon premier dilemme, pensa Morris. S’il allait aux renseignements en envoyant un de ses propres hélicoptères ou un des patrouilleurs Orion, il risquait de les détourner de leur cap pour rien du tout. S’il ne faisait rien, il risquait de laisser filer un véritable contact. Morris se demandait parfois si l’on ne devait pas fournir aux commandants des pièces de monnaie marquées oui sur une face et NON sur l’autre, qu’on appellerait peut-être un « système de décision digital », conformément à l’amour de la Marine pour les grands mots à consonance électronique.

— Vous avez une raison de penser que c’est authentique ? demanda-t-il à l’officier ASM.

— Non, commandant, plus maintenant, répondit l’homme qui commençait à se demander s’il avait bien fait d’attirer l’attention du commandant.

— C’est bon. Ça ne sera pas le dernier.