Le Service des Intentions comportait quatre officiers occupant un petit bureau du premier étage. Il fut difficile d’y faire entrer Toland « au chausse-pied », surtout à cause de tout le matériel classé secret qui devait être dissimulé le temps que les déménageurs installent son bureau. Quand ils partirent enfin, Bob s’aperçut qu’il avait tout juste assez de place pour s’asseoir dans son fauteuil tournant. La porte avait une serrure à combinaison à cinq culbuteurs dissimulés dans un capot d’acier. Situé au coin nord-ouest du QG du CINCLANT, le bureau avait des fenêtres à barreaux dont les rideaux de couleur terne restaient fermés. Les murs avaient été peints en beige, mais la sous-couche de plâtre les avait blanchis, donnant à la pièce une pâleur d’hôpital.
Le chef était un colonel des marines nommé Chuck Lowe, qui avait observé l’emménagement avec un ressentiment silencieux que Bob ne comprit que lorsque l’homme se leva.
— Maintenant, je risque de ne plus pouvoir aller aux chiottes, grommela Lowe en allongeant son plâtre au coin de sa table et tous deux se serrèrent la main.
— Qu’est-ce qui est arrivé à votre jambe, colonel ?
— L’École de guerre en montagne, en Californie, le lendemain de Noël, en faisant du ski pour me détendre, Bon Dieu, expliqua Lowe avec un sourire ironique. Je devrais être débarrassé de ce truc-là dans trois ou quatre semaines. Et après, faudra que je me réhabitue à courir. Bienvenue à bord, Toland. Si vous nous serviez un coup de café ?
Il y avait une cafetière sur le classeur le plus éloigné. Les trois autres officiers, dit Lowe, étaient à un briefing.
— J’ai vu le résumé que vous avez donné au CINCLANT. Intéressant. À votre avis, qu’est-ce qu’ils manigancent, les Russes ?
— On dirait qu’ils accélèrent leur préparation tous azimuts, colonel...
— Ici, vous pouvez m’appeler Chuck.
— Merci. Moi c’est Bob.
— Vous faites de l’observation de signaux à la NSA, c’est ça ? Vous êtes un des spécialistes des satellites ?
— Oui. Les nôtres et les leurs, surtout les nôtres. Je vois des photos de temps en temps mais je fais en général du travail d’écoute. C’est comme ça que je suis tombé sur cette affaire des quatre colonels, et aussi sur pas mal de manoeuvres opérationnelles, plus que d’habitude pour cette époque de l’année.
— Et vous êtes chargé de guetter tout ce qui paraît insolite, même si ça paraît idiot, hein ? C’est une assez vaste mission, il me semble. Nous avons reçu quelque chose d’intéressant, dans le genre, de la DIA. Jetez donc un coup d’oeil à ça.
Lowe tira d’une enveloppe deux photos 20 x 25 et les donna à Toland. Elles paraissaient représenter la même parcelle de terre, mais vue d’angles un peu différents et à des saisons différentes. Dans le coin supérieur gauche il y avait deux isbas. Toland releva la tête.
— Une ferme collective ?
— Oui. Numéro 1196, à environ deux cents kilomètres au nord-ouest de Moscou. Dites-moi quelle est la différence entre les deux photos.
Toland rabaissa les yeux. Sur l’une, il y avait une rangée de potagers clôturés, d’à peu près un demi-hectare chacun. Sur l’autre, quatre des parcelles avaient une nouvelle clôture et une autre avait été presque doublée de superficie.
— Un colonel avec qui j’ai travaillé dans le temps me les a envoyées. Il a pensé que ça m’amuserait. J’ai été élevé dans une ferme de l’Iowa, une culture de maïs, vous comprenez.
— Ainsi, les Russes augmentent les parcelles privées pour que les paysans les cultivent à leur compte, hein ?
— On le dirait.
— Ça n’a pas été annoncé, n’est-ce pas ? Je n’ai rien lu à ce sujet.
Toland ne lisait pas la publication secrète du gouvernement,
National Intelligence Digest, mais les potins de cafétéria de la NSA couvraient généralement les événements inoffensifs comme celui-là. Les agents des SR parlaient boutique entre eux, comme tout le monde.
Lowe secoua légèrement la tête.
— Non, et c’est un peu bizarre. C’est une chose qu’ils auraient dû annoncer. Les journaux auraient interprété ça comme un autre signe sûr de la « tendance à la libéralisation » que nous avons constatée.
— Uniquement cette ferme, peut-être ?
— La même chose a été vue en cinq autres endroits. Mais nous n’avons pas l’habitude d’utiliser nos satellites de reconnaissance pour des trucs comme ça.
Toland hocha la tête. Les satellites de reconnaissance étaient employés pour évaluer les récoltes de céréales soviétiques mais plus tard dans l’année.
— La saison est un peu avancée pour faire ça, vous ne croyez pas ? À quoi ça servira de leur donner ces terres au gros de l’hiver ?
— J’ai reçu ces photos il y a huit jours. Je pense qu’elles sont plus anciennes que ça. C’est l’époque où la majorité de leurs fermes commencent à planter. Le froid dure très longtemps, là-bas, mais les hautes latitudes le compensent avec des journées d’été plus longues. Supposons que ce soit une manoeuvre générale de leur part...
— Une manoeuvre astucieuse, manifestement. Ça pourrait résoudre une grande partie de leurs problèmes de fournitures alimentaires...
— Peut-être. Vous pourriez aussi noter que ce genre de culture exige plus de main-d’oeuvre que de machinerie.
Toland cligna les yeux. On avait un peu tendance, dans l’US Navy, à penser que puisqu’ils gagnaient leur vie en chargeant sous le feu de mitrailleuses, les marines étaient bêtes.
— La plupart des kolkhozniki sont des gens relativement âgés. Leur âge moyen est la cinquantaine. Donc, la majorité de ces parcelles privées sont cultivées par des vieux alors que le travail mécanisé, la conduite des poids lourds et des machines sont confiés aux jeunes travailleurs. Vous voulez me dire que de cette façon ils peuvent augmenter leur production alimentaire sans les jeunes hommes... d’âge militaire.
— C’est une façon de voir. Politiquement, c’est de la dynamite. Ces parcelles privées sont le secteur le plus productif de leur système agricole. Moins de 2 % de leurs terres arables et pourtant ça produit environ la moitié de leurs fruits et pomme de terre, plus d’un tiers de leurs oeufs, de leurs légumes et de leur viande. C’est la seule partie qui marche dans leur foutu système agricole ! Les huiles de là-bas savent depuis des années qu’avec ça ils pourraient résoudre tous leurs problèmes de pénurie alimentaire, et malgré tout, pour des raisons politiques, ils n’en ont jamais tenu compte. Jusqu’à présent. Mais on dirait qu’ils s’y sont décidés, sans l’annoncer officiellement. Et comme par hasard, ils accélèrent en même temps leur préparation militaire. Je ne crois pas aux coïncidences, je n’y ai jamais cru.
La tunique d’uniforme de Lowe était accrochée dans un coin. Toland goûta son café, en observant les quatre rangées de décorations. Il y avait trois points répétés sur son ruban du Viêt Nam. Et une Navy Cross. Vêtu du chandail vert olive apprécié des marines, Lowe, avec son accent du Midwest, paraissait détendu, presque blasé. Mais ses yeux marron révélaient tout autre chose. Le colonel pensait déjà comme Toland et il n’en était pas heureux du tout.
— Chuck, s’ils préparent réellement une action, une action sur une grande échelle, ils ne peuvent pas s’amuser simplement avec quelques colonels. Ils vont aussi avoir à travailler à la base.
— Ouais, c’est ça que nous aurons à guetter. J’ai envoyé une demande à la DIA hier. Désormais, quand L’Étoile rouge sortira, notre attaché à Moscou nous enverra un fac-similé par satellite. Il y aura sûrement des informations intéressantes. Je crois que vous avez découvert un sacré sac de noeuds, Bob, et il va falloir les démêler.
Toland finit son café. Les Soviétiques avaient retiré du service toute une classe de sous-marins à engins balistiques. Ils poursuivaient des négociations sur les armes à Vienne. Ils achetaient des céréales aux États-Unis et au Canada à des conditions étonnamment favorables, permettant même à des cargos américains de transporter 20 % de la livraison. Comment est-ce que cela collait avec le reste ? Logiquement, ça ne collait pas du tout, sauf dans un cas particulier, qui n’était pas possible.
Ou l’était-il ?
Le bruit effroyable d’un canon de char de 125 mm avait de quoi vous faire tomber les cheveux, pensait Alexeyev, mais après cinq heures de commandement de cet exercice, ce n’était plus qu’un sourd grondement qui filtrait à travers ses protège-oreilles. La terre qui ce matin était couverte d’herbe et parsemée de jeunes pousses n’était plus à présent qu’un désert de boue uniforme, creusé par les traces des chenilles des T-80, les principaux chars d’assaut, et des véhicules blindés BMP de l’infanterie. Trois fois, le régiment avait répété l’exercice, simulant une attaque de front par des chars et de l’infanterie contre un ennemi de force égale. Quatre-vingt-dix canons mobiles avaient fourni une couverture d’artillerie, ainsi qu’une batterie de lance-roquettes. Trois fois !
Alexeyev se retourna, en ôtant son casque et ses protège-oreilles, pour regarder le commandant du régiment.
— Un régiment de gardes, hein, camarade colonel ? Les soldats d’élite de l’Armée rouge ? Ces nourrissons au sein ne seraient pas foutus de garder un bordel de Turquie, et encore moins de s’y comporter dignement ! Qu’est-ce que vous avez fait depuis quatre ans, vous, à la tête de ce cirque ambulant, camarade colonel ? Vos observateurs de l’artillerie ne sont pas correctement placés. Vos chars et vos transports d’infanterie ne peuvent toujours pas coordonner leurs mouvements et vos canonniers ne sont pas foutus de trouver des objectifs hauts de trois mètres ! Si ç’avait été une force de l’OTAN qui tenait cette crête, vous et votre commandement vous seriez morts !
Alexeyev observait la figure du colonel. Elle était passée du rouge de la peur au blanc de la colère. Bonne chose.
— On consomme un carburant précieux, on tire des munitions précieuses et on me fait perdre mon temps précieux ! Je dois vous quitter, maintenant, camarade colonel. Mais je reviendrai. Et à mon retour, vous referez cet exercice. Ou vos hommes l’exécuteront correctement, camarade colonel, ou vous passerez le reste de votre misérable vie à compter des arbres !
Alexeyev partit à grands pas, sans même rendre son salut au colonel. Son adjoint lui tint la portière ouverte et monta après lui.
— Ils n’étaient pas mal, hein ? dit Alexeyev.
— Pas assez bien mais il y a du progrès. Ils n’ont plus que six semaines, avant de marcher sur l’ouest.
Ce n’était pas la chose à dire. Alexeyev avait passé quinze jours à houspiller cette division pour la préparer à combattre et, la veille, il avait appris qu’elle était destinée à l’Allemagne au lieu de partir, suivant son plan, vers l’Iraq et l’Iran. Déjà quatre divisions – toutes des unités de chars de ses gardes d’élite – lui avaient été enlevées et chaque changement dans l’ordre de bataille du commandant en chef Sud-Ouest le forçait à recomposer son plan pour le Golfe. Un cercle vicieux. Il était contraint de sélectionner des unités moins préparées, de consacrer plus de temps à l’entraînement des unités et moins au plan qui devait être terminé dans quinze jours.
— Ces hommes vont être très occupés pendant six semaines, reprit l’adjoint. Et leur commandant ?
Alexeyev haussa les épaules.
— Il est à ce poste depuis trop longtemps. Quarante-cinq ans, c’est trop vieux pour ce genre de commandement. Mais c’est un bon élément. Trop bon pour l’envoyer compter des arbres.
Alexeyev rit grassement. C’était une vieille plaisanterie du temps des tsars. On disait que les proscrits exilés alors en Sibérie n’avaient rien d’autre à faire que de compter les arbres. Maintenant, les exilés des goulags avaient fort à faire.
— Les deux dernières fois, ils se sont assez bien comportés. Ce régiment sera prêt, je crois, ainsi que toute la division.
— Passerelle, sonar : nous avons un contact au zéro-neuf-quatre ! annonça une voix dans le haut-parleur.
Le commandant Morris tourna dans son fauteuil surélevé pivotant pour surveiller la réaction de son officier de quart qui braqua ses jumelles en direction du contact. Il n’y avait rien.
— Relèvement clair : rien en surface !
Morris se leva.
— Ordonnez Condition 2 — AS.
— Bien, commandant. Postes de combat.
L’homme de quart donna un coup de sifflet de trois notes dans le micro.
— Alerte, alerte, au poste de combat général pour lutte anti-sous-marine.
La sonnerie d’alerte suivit et un paisible quart matinal se termina.
Morris descendit à l’arrière, au central d’information de combat, ou CIC. Son second pouvait prendre les commandes, permettant au capitaine de surveiller les armes et les senseurs du bâtiment. Partout, des hommes couraient vers leurs postes. Des portes étanches et des sabords étaient mis en place et verrouillés pour assurer une étanchéité absolue. Les groupes de contrôle des avaries endossaient leur équipement de secours d’urgence. Quatre minutes suffirent. Ça s’améliore, nota Morris tandis que les appels « A poste et parés » lui étaient relayés par le haut-parleur du CIC. Depuis le départ de Norfolk quatre jours plus tôt, le Pharris faisait en moyenne trois postes de combat par jour, selon les ordres du commandant des forces navales de surface Atlantique. Personne ne l’avait confirmé, mais Morris pensait que les renseignements de son copain avaient fait l’effet d’un coup de pied dans une fourmilière. Sur des instructions gardées très secrètes, l’entraînement avait été doublé et cette accélération de la cadence allait bouleverser les horaires de maintenance, quelque chose qui ne se prenait pas à la légère.
— Tous postes occupés et parés, annonça enfin le haut-parleur. Condition Zébra dans tout le bâtiment.
— Très bien, répondit l’officier d’action tactique.
— Votre rapport, monsieur, ordonna Morris.
— Commandant, les radars de navigation et de recherche aérienne sont en alerte et le sonar est au mode passif. Le contact a l’air d’un sous-marin à immersion schnorchel. Il est apparu clairement tout à coup. Nous avons mis en route un traqueur objectif-mouvement-analyse. Son relèvement change d’avant vers l’arrière et même assez vite. Un peu tôt pour être sûrs mais apparemment il serait en route inverse, probablement à moins de dix nautiques.
— Le rapport de contact a été déjà transmis à Norfolk ?
— On attendait votre ordre, commandant.
— Très bien. Voyons un peu si nous sommes bien capables de procéder à un exercice de tenue de contact, monsieur.
Dans le quart d’heure suivant, l’hélicoptère du Pharris lâcha des bouées sonores sur le sous-marin et la frégate le fouetta avec son puissant sonar actif. Ils ne s’arrêteraient pas, tant que le Soviétique n’aurait pas reconnu sa défaite en revenant à l’immersion schnorchel... ou en prenant la fuite.
Ils étaient à mille nautiques au large, cap nord-est à vingt-cinq noeuds. L’équipage était nettement mécontent. Une escale de trois semaines à Norfolk avait été écourtée au bout de huit jours, pilule amère après une longue première campagne. Voyages et vacances avaient été interrompus et de petits travaux de maintenance qui auraient dû être effectués par des techniciens à terre devaient l’être à présent par l’équipage qui travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. McCaf-ferty avait lu ses ordres cachetés aux hommes deux heures après la plongée : procéder à deux semaines d’exercices de poursuite et de torpillage et ensuite naviguer vers la mer de Barents pour recueillir de nouveaux renseignements. C’était important, leur avait-il dit. Celle-là, ils l’avaient déjà entendue.