Les États-Unis et le monde

 

 

Extraits d’une séance de questions-réponses sponsorisée par les « Étudiants pour fa Justice en Palestine » à l’Université de Berkeley, Californie, le 19 mars 2002.

 

 

 

QUESTION : Comment expliquez-vous que les États-Unis aient récemment changé de politique en faveur de la Palestine avec la création envisagée d’un État palestinien ?

 

NOAM CHOMSKY : De la même façon que j’explique le changement de politique américaine qui consiste à démanteler le système militaire actuel pour le transférer dans les mains de la principauté d’Andorre : comme il ne s’est rien passé, il n’y a rien à expliquer. Il n’y a eu aucun « changement de politique ». Tout ceci est de la poudre aux yeux. Ce qui s’est passé, c’est que Dick Cheney s’est promené partout au Moyen-Orient pour essayer de trouver un soutien pour la guerre qui se prépare contre l’Irak, et il a eu du mal parce que personne n’en veut : presque tout le monde la trouve détestable. Il a eu un problème avec les tanks israéliens qui patrouillaient à Ramallah.

Souvenez-vous qu’en lisant « tanks et hélicoptères israéliens », vous devez traduire « hélicoptères, tanks et avions américains envoyés à Israël » avec la certitude qu’ils seront utilisés. Les avions ont des pilotes israéliens et il en va de même pour les chars qui sont subventionnés par les États-Unis et pour les hélicoptères qui y sont fabriqués. Ce sont en fait des forces américaines dont Israël est actuellement la base offshore et dont les actions sont autorisées et encouragées par Washington. Si les Israéliens dépassent d’un pouce ce qu’exigent les États-Unis, Washington n’a qu’à dire : « Assez ! » et ils s’arrêtent. On l’a vu il y a quelques jours quand la douce voix de l’Amérique a murmuré : « Sortez les tanks et les soldats des villes palestiniennes parce ça fiche en l’air la mission de Dick Cheney ! » et ils ont fait marche arrière. Instantanément. C’est comme ça que fonctionne la mafia : le parrain donne les ordres et les types d’en dessous se tiennent à carreau.

C’est déjà arrivé maintes et maintes fois. Et quand on parle d’atrocités israéliennes ou d’atrocités turques, on devrait dire « atrocités américaines » parce que c’est de là qu’elles proviennent. Comme en Colombie.

Par conséquent, le « changement de politique » en Palestine n’est que la suspension provisoire des pires atrocités, le temps d’une visite officielle. On a fait beaucoup de bruit autour du fait que Washington avait sponsorisé, pour la première fois en vingt-cinq ans, une résolution sur Israël au Conseil de sécurité de l’ONU, mais on n’a guère prêté attention à son contenu. Elle stipule que le monde envisage deux États dans cette région, Israël et un quelconque État palestinien – quelque part dans le désert d’Arabie Saoudite – et que c’est une vision d’avenir. Cela signifie que cette résolution est en deçà de ce que proposait l’Afrique du Sud au début des années soixante, aux pires moments de l’apartheid. (Elle n’avait pas qu’une simple « vision » d’États noirs : elle les a établis et subventionnés en espérant qu’ils se développeraient suffisamment pour que le monde les reconnaisse.) Et nous devrions être ravis et chanter « hosanna » pour ce que nos dirigeants nous offrent aujourd’hui ? Il est vrai que nous sommes des gens bien élevés.

En réalité, les États-Unis viennent de torpiller une solution diplomatique en s’opposant unilatéralement à tout accord, comme ils le font depuis vingt-cinq ans. Président après président, on assiste au même blocage du consensus international et Washington refuse en outre la mise en place des mesures les plus élémentaires qui réduiraient le niveau de violence.

 

Quels sont les objectifs des États-Unis en ce qui concerne la sélection et la préservation du nouveau gouvernement d’Afghanistan ? (Question de l’Association des étudiants afghans)

 

Comme toutes les questions concernant ce que vont faire les États-Unis, c’est à nous de décider. Le nouveau gouvernement de Kaboul, comme l’Association des étudiants afghans doit le savoir, a été choisi par Washington. C’est peut-être le bon choix – ou peut-être pas. Mais Hamid Karzaï, le candidat des Américains, a été imposé de facto, que cela plaise aux autres ou non.

À mon avis, les États-Unis et la Russie devraient aller plus loin : aider l’Afghanistan et lui verser des compensations. Comme ces deux pays ont détruit et dévasté l’Afghanistan pendant vingt ans, cela mérite bien plus qu’une aide : des dommages de guerre. Il faut aussi juger ceux qui sont responsables de ces crimes. À la limite, on peut espérer que Washington et Moscou feront quelque chose pour réparer les dégâts qu’ils ont laissés derrière eux. Malheureusement, ils le feront pour leurs propres raisons cyniques. Si nous ne faisons pas pression sur nos gouvernants, il ne se passera rien. Certains milieux américains pensent même qu’on ne devrait rien faire du tout. Un éditorial de la principale revue du libéralisme américain, New Republic, dit que les États-Unis devraient simplement écraser l’Afghanistan et surmonter cette obsession de « bâtisseurs de nations » qui est la nôtre. (5 novembre 2001.)

Une fois le problème afghan réglé, nous laisserons donc ce pays en ruines avant d’aller voir ailleurs. C’est le choix des intellectuels « libéraux ». D’autres ne descendent pas si bas et pensent qu’on devrait faire quelque chose. Mais quoi ? Avec tant de questions, tout dépend des pressions internes. Rien de tout cela n’est gravé dans le marbre : ce sera en fonction des actions des citoyens.

 

Ne pensez-vous pas que vous avez tendance à tout simplifier, comme si les États-Unis agissaient partout comme « l’Empire du Mal » ? (Question d’un « professeur invité » hongrois.)

 

Est-ce que je simplifie les choses en disant que les États-Unis se conduisent partout comme « l’Empire du Mai » ? Oui, en effet, c’est une simplification. C’est pourquoi j’avance aussi l’idée que les États-Unis se conduisent comme n’importe quelle autre puissance. Il se trouve qu’ils sont plus forts – et donc, comme on peut s’y attendre, plus violents. Mais il est vrai que tout le monde agit ainsi : quand les Britanniques régnaient sur le monde, ils faisaient la même chose.

Prenons les Kurdes. Que faisait l’Angleterre avec les Kurdes ? Voici une petite leçon d’histoire qu’on n’enseigne pas dans les écoles du Royaume-Uni mais que nous connaissons aujourd’hui grâce à des documents secrets qui ont été rendus publics.

Avant de sortir affaiblie de la Première Guerre mondiale, l’Angleterre avait dominé le monde. Si l’on consulte les documents, les Britanniques se sont demandé après la guerre comment ils allaient pouvoir continuer de régner sur l’Asie sans avoir les forces militaires suffisantes pour l’occuper. Ils ont suggéré de se tourner vers le ciel.

Les forces aériennes étaient une nouveauté à la fin de la Grande Guerre. Ils ont eu l’idée de s’en servir pour attaquer les civils : il y avait là un moyen bon marché d’écraser les barbares. Winston Churchill, ministre des Colonies, a pensé que c’était insuffisant. Un document émanant du Bureau de la Royal Air Force du Caire lui a demandé là permission d’utiliser, je cite, « les gaz empoisonnés contre les Arabes récalcitrants ». (Ces récalcitrants étaient en fait des Kurdes, des Afghans et non des Arabes, mais vous savez que selon les normes racistes, tout individu qu’on veut tuer est un Arabe.) La question était la suivante : doit-on employer les gaz ? La scène se passe juste après 1918 quand les gaz de combat ont été l’atrocité ultime : on ne pouvait rien imaginer de plus terrible.

Ce document a circulé à travers l’Empire britannique. Le Bureau indien était contre : il disait que si les gaz étaient utilisés contre les Kurdes et les Afghans, cela créerait des problèmes en Inde – où il y en avait déjà bien assez. Il y aurait lieu de craindre des révoltes de gens en colère – des choses comme ça. C’est un Churchill furieux qui a rétorqué : « Je ne comprends pas ces hésitations à propos de l’emploi des gaz. (…) Je suis favorable à leur utilisation contre les tribus non civilisées. Il n’est pas nécessaire d’utiliser les plus mortels ; des gaz qui causent une gêne suffisante pour semer la terreur, sans avoir d’effets à long terme sur la plupart des sujets atteints, seraient suffisants… Nous ne pouvons en aucun cas nous priver d’une arme nous permettant de mettre un terme rapide aux désordres de la frontière. Elle sauvera des vies britanniques. Nous utiliserons tous les moyens que nous permet la science. »

Voilà donc la manière britannique de se débarrasser des Kurdes et des Afghans. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé par la suite pour la raison suivante : il y a dix ans, le gouvernement britannique a institué sa « politique d’ouverture gouvernementale » – une décision démocratique destinée à rendre plus transparent le fonctionnement du gouvernement aux yeux des sujets de Sa Majesté, Sa première décision a été d’extraire des archives publiques (Public Records Office) tous les documents – sans doute pour les détruire – qui avaient un rapport avec l’utilisation des gaz et de l’aviation contre les Arabes récalcitrants… Nous ne saurons donc jamais exactement comment s’est terminé ce petit exercice churchillien. Sans doute faut-il nous en féliciter.

Après l’armistice de 1918, des efforts ont été faits de toutes parts pour tenter de réduire la guerre et toutes sortes de traités de désarmement ont été signés. Les Anglais ont réussi à bloquer toutes les interdictions visant l’usage de la puissance aérienne contre les civils. De grands hommes d’État, comme le célèbre et très honoré Lloyd George, sont entrés dans le livre des records internationaux pour avoir félicité leur gouvernement (en 1932) d’avoir su, une fois de plus, abolir toutes les barrières limitant l’usage de l’aviation de combat. « Nous nous réservons le droit de bombarder les nègres », a-t-il dit.

Voila pour la Grande-Bretagne, l’autre grande démocratie.

Si l’on examine la liste des autres pays, on trouve exactement la même chose. Ce serait donc une erreur de décrire les États-Unis comme « l’Empire du Mal » mais depuis 1945, il se trouve qu’ils sont devenus le pays le plus puissant.

Dans le passé, les choses n’ont pas toujours été roses dans les régions situées à leur portée. Après tout, si nous sommes en train de deviser, ici, en Californie, c’est qu’il y avait des gens, beaucoup de gens, qui vivaient ici bien avant nous et qui n’y sont plus pour une raison ou une autre – et vous savez fort bien lesquelles. Et si vous trouvez la frontière mexicaine là où elle est, c’est que les États-Unis ont conquis la moitié du Mexique. Et si vous savez aussi qu’en « christianisant » et en « civilisant » les îles Philippines, nous avons tué quelques centaines de milliers de Philippins au siècle dernier. (Je pourrais aussi bien continuer avec l’histoire des Caraïbes !)

Ainsi, avant que les États-Unis ne deviennent la nation la plus puissante de la Terre, ils étaient comme toutes les autres puissances et je pourrais en dire autant des Belges, des Français et des Allemands. Les Français avaient décidé « d’exterminer la population indigène » de l’Algérie, comme disait leur ministre de la Guerre ; cela faisait partie de leur mission de christianisation. Et ainsi de suite. Ce serait donc une erreur de dire que les États-Unis sont « l’Empire du Mal » et c’est pourquoi je ne le fais jamais.

 

Comment voyez-vous l’intervention des États-Unis dans l'ex-Yougoslavie ? S’agissait-il d’une autre forme d’impérialisme américain ou d’une intervention humanitaire justifiée ?

 

C’est une longue histoire… La politique américaine a changé plusieurs fois. Au début, il y a une dizaine d’années, les États-Unis étaient les plus ardents partisans de la Yougoslavie unifiée. Quand la Slovénie et la Croatie se sont retirées de la confédération en 1991, l’Allemagne les a immédiatement reconnues, réaffirmant ainsi ses intérêts dans la région sans se soucier des droits de la minorité serbe et suscitant un désastre. Les États-Unis étaient contre.

Quand les grandes puissances ont poussé leurs pions, Washington a décidé de choisir la Bosnie sur l’échiquier, bloquant par la même occasion un plan de paix qui avait une chance d’aboutir – le projet préparé par l’ancien secrétaire d’État Cyrus Vance et le Britannique David Owen. Il était loin d’être parfait mais si on l’examine aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il ne différait guère de ce qui a prévalu après des années de massacres.

Washington a pesé sur le gouvernement bosniaque pour qu’il refuse ce plan. Comme il fallait s’y attendre, cette pression a déclenché toutes sortes d’atrocités jusqu’à ce que Washington intervienne et impose, comme vous le savez, les accords de Dayton en 1995. Je ne vois pas comment on peut appeler cela une « intervention humanitaire » : on peut penser que telle ou telle position était bonne ou mauvaise mais les éléments humanitaires étaient absents. Et ceci était encore moins vrai au Kosovo. C’est une longue histoire et il existe une littérature conséquente sur le bombardement du Kosovo dans laquelle on trouve des détails intéressants : on y voit un grand enthousiasme pour « une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité », une ère « d’interventions humanitaires » et quelques autres manifestations d’autosatisfaction. Tous les documents de l’OTAN, du Département d’État, des Européens, de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, de la Mission de Vérification au Kosovo et des gouvernements concernés ont été ignorés, comme vous pourrez le vérifier. À ma connaissance, les seuls ouvrages qui les ont explorés en profondeur sont les miens : New Military Humanism (1999) et A New Generation Draws the Line (2001). Une telle étude nous montre qu’il s’agissait d’une bien triste situation –  presque aussi triste que celle de la Turquie. Le membre le plus belliqueux de la coalition occidentale, toujours prêt à foncer, était l’Angleterre.

En janvier 1999, deux mois avant les bombardements, le gouvernement britannique attribue la plupart des atrocités aux partisans de l’Armée de libération du Kosovo (ALK) qui sont accusés de franchir la frontière pour commettre des atrocités contre les Serbes, dans le but de provoquer en retour des représailles disproportionnées qui forceront les Occidentaux à riposter. Tout ceci est contemporain du massacre de Racak qui a, paraît-il, fait virer l’opinion publique occidentale.

Les Anglais continuaient d’attribuer le gros des atrocités à l’ALK qu’ils appelaient (à l’instar des États-Unis) une « force terroriste ». Il suffit de vérifier les documents du Département d’État pour voir que rien n’a changé dans les mois qui ont suivi, avant la sortie des inspecteurs. Après le début des raids aériens, les atrocités ont explosé : les procès actuellement en cours à La Haye concernent surtout des exactions commises après les bombardements et la menace d’invasion : massacres, expulsions et tout le reste. Pas avant. Quand on parle du retour des réfugiés comme d’un grand succès, on oublie qu’ils avaient été chassés après les bombardements. On ne peut donc pas dire que ce retour résulte d’un grand effort humanitaire. Voilà les faits : on peut en penser ce qu’on veut, en bien ou en mal, mais il n’y avait aucun élément humanitaire. Absolument rien. Il s’agissait d’autre chose.

 

Ces derniers mois, certains grands médias comme CNN ou le San Francisco Chronide ont commencé à mentionner l'oppression israélienne et le génocide en Irak en parlant de sanctions. Pensez-vous que c’est une conséquence du 11 septembre ?

 

Comme je ne regarde pas CNN, il m’est difficile de vous répondre. J’avoue qu’en novembre 2001, en Inde, ma femme et moi n’avons eu que ça à nous mettre sous les yeux pour être informés – un vrai supplice chaque soir ! Je n’ai pas remarqué ce que vous dites et je n’en sais rien. Ça ressemble à des balivernes patriotiques, mais je n’ai rien noté dans la presse écrite : rien sur les effets de quelconques sanctions sur la politique israélienne –  sauf au cas où elle gênerait celle des États-Unis.

Il y a eu des objections lors de la récente mission de Dick Cheney. Mais l’escalade des atrocités suit généralement l’aide américaine, militaire ou diplomatique, que nous continuons à apporter et qui empêche toute solution diplomatique, comme c’était déjà le cas du temps de Clinton. J’ai mentionné les résolutions de l’ONU. Il y a plus grave : les Conventions de Genève, comme vous le savez, ont été établies à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour criminaliser formellement les atrocités nazies. Les signataires de ces Conventions (dont les États-Unis) ont l’obligation solennelle de les faire respecter. C’est leur responsabilité. Si Washington ne le fait pas, c’est un crime.

La quatrième Convention s’applique aux territoires sous occupation militaire. S’appliquent-elles à l’occupation militaire israélienne ? La communauté internationale est divisée : le monde entier dit oui, Israël dit non, et les États-Unis s’abstiennent depuis Clinton alors qu’avant, ils suivaient le reste du monde. Ils s’abstiennent pour éviter d’aller contre un des principes fondamentaux du droit international, surtout en raison des circonstances de son application aux crimes nazis. L’abstention des États-Unis annule ainsi la quatrième Convention, ce qui signifie qu’on n’en parle plus. Elle sort de l’Histoire – tout en étant encore là »

Le 20 octobre 2000, juste après la seconde intifada, le Conseil de sécurité a voté, une fois de plus, pour que les Conventions de Genève soient appliquées aux territoires occupés par Israël – à quatorze voix et une abstention : celle des États-Unis. Les Conventions de Genève rendent illégales toutes les actions israélo-américaines : les déploiements de troupes, l’établissement des colonies, etc. – tout ce qui constitue la politique concrète.

Le « changement » que certains croient avoir perçu me paraît être une illusion. Rien ne pourra changer tant que cette politique continuera de sévir.

 

Que pensez-vous de la manière dont les médias ont représenté les Musulmans après le 11 septembre ?

 

Je m’attendais à pire. On a observé un réel effort, probablement sincère, pour distinguer les auteurs des attentats des Musulmans en général. Il faut le reconnaître. Les médias n’ont pas stigmatisé les Musulmans comme ils auraient pu le faire. Il existe un racisme anti-arabe et anti-musulman aux États-Unis ; c’est la dernière forme de racisme « légitime » – parce qu’on n’a pas besoin de le nier. Mais je ne pense pas en avoir constaté une poussée après le 11 septembre, peut-être à cause des efforts déployés pour le juguler.

 

Récemment, le président Bush a désigné l’Iran comme l’un des pays de « l’Axe du Mal ». Il a aussi menacé d’y intervenir militairement. Vous y croyez ?

 

Les scribes des discours de Bush ont concocté cet « Axe du Mal » parce que le « mal » fait peur aux gens et que « l’axe » rappelle les nazis. Mais l’Iran et l’Irak se font la guerre depuis vingt ans ; on ne peut donc pas parler d’un « axe ». La Corée du Nord est encore plus éloignée : on l’a mise sur la liste parce qu’elle est une cible facile, non musulmane, que l’on pourrait bombarder parce que tout le monde s’en moque. Et personne ne pourra dire qu’on n’en veut qu’aux Musulmans.

Mais l’Iran ? Si l’on étudie l’histoire des cinquante dernières années, ce pays a parfois été « le bien » et parfois « le mal ». En 1953, l’Iran était le mal absolu parce que son gouvernement nationaliste conservateur voulait prendre le contrôle de ses propres ressources, gérées jusque-là par les Britanniques. Il a fallu le renverser par un coup d’État organisé par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Le Shah a été remis sur son trône.

Pendant vingt-six ans, l’Iran a été dans le camp du « bien ». Le Shah a accumulé toutes les violations des droits de l’homme de la planète. Si vous lisez les archives d'Amnesty International, il était vraiment le pire mais il servait les intérêts américains. Il avait capturé des îles appartenant à l’Arabie Saoudite et contribué à contrôler la région en soutenant les États-Unis en tout. Si vous lisez la presse, vous n’y trouverez aucun commentaire sur les crimes du Shah. Quelques mois avant sa chute, le président Carter, qui l’admirait fort, a dit combien il appréciait « son administration progressiste »…

En 1979, l’Iran repasse dans le camp du Mal en renversant le système impérial. Il l'a toujours été depuis parce qu’il n’a pas obéi aux ordres. C’est un cas intéressant : les plus gros lobbies pétroliers des États-Unis voudraient bien le réintégrer dans le système mondial mais Washington n’en veut pas : on préfère avoir l’Iran comme ennemi. C’est à cela qu’a mené cette affaire d’Axe du Mal : elle a affaibli les réformistes du pays et regonflé les éléments cléricaux les plus réactionnaires. Mais tout cela est considéré comme normal et il faut se demander pourquoi.

Je suis d’avis qu’il s’agit de la raison habituelle (du moins, je le suppose, faute de documents) – ce que la mafia appelle « asseoir sa crédibilité » : tous ceux qui sortent du rang doivent être punis pour que les autres comprennent ce qu’il ne faut pas faire. C’était la principale raison de bombarder les Serbes au Kosovo : « Asseoir la crédibilité de l’OTAN… » Il faut donc obéir aux ordres, sinon…

J’ai l’impression que c’est ce qui se passe actuellement : les États-Unis n’attaqueront pas l’Iran. Ce serait trop dangereux et trop coûteux. Mais si les mollahs restent au pouvoir, cela empêchera l’Iran de réintégrer le système international.

Contre l’Irak, on peut s’attendre à une attaque. Elle n’est pas facile à mettre sur pied mais vous pouvez être certain que les raisons d’une telle invasion n’ont rien à voir avec les déclarations officielles. Les classes éduquées rendent un fier service en gardant cela secret mais elles sont au courant. George W. Bush, Tony Blair, Bill Clinton et les autres nous disent : « Il nous faut Saddam Hussein ; c’est un monstre qui a gazé son propre peuple ! » C’est vrai mais il manque une phrase ; «… avec l’aide de papa George Bush » qui trouvait cela très bien. Il a continué à aider le monstre, et les Anglais aussi. Longtemps après le gazage des Kurdes et le reste, Washington et Londres lui ont même fourni tout ce qu’il lui fallait pour ses programmes de développement d’armes de destruction massive – en toute connaissance de cause. Saddam était alors plus dangereux qu’aujourd’hui et l’Irak plus puissant mais personne n’y trouvait à redire. En fait, au début de 1990, quelques mois avant l’invasion du Koweit, George Bush senior a envoyé une délégation sénatoriale de haut niveau dirigée par Bob Dole (plus tard candidat républicain à la présidence) pour transmettre à son ami Saddam Hussein les compliments et les remerciements du Président, en lui suggérant de ne pas trop s’inquiéter des critiques occasionnelles de la presse américaine.

Nous avons une presse libre aux Etats-Unis et de temps en temps, un correspondant (un sur cinq mille) se permet des remarques sur les crimes de Saddam Hussein – à qui on a dit de ne pas s’en soucier. On lui a même promis qu’un commentateur trop critique de la Voix de l’Amérique serait remplacé pour lui éviter le désagrément d’entendre dénoncer tous les crimes qu’il commet. Tout ceci se passait deux ou trois mois avant la métamorphose de Saddam en « monstre de Bagdad » prêt à conquérir le monde. Nous savons que ni ses crimes ni ses armes de destruction massive ne sont la vraie raison de la conquête qui se prépare. Mais alors ? Quelles sont-elles ?

Elles sont assez claires. L’Irak possède les plus vastes réserves d’hydrocarbures après l’Arabie Saoudite. Il était clair que d’une façon ou d’une autre, les États-Unis remettraient la main sur ces immenses ressources, plus vastes que celles de la Caspienne voisine. Il est clair que les États-Unis en interdiront l’accès à leurs adversaires mais pour l’instant, la France et la Russie sont à la corde et Washington a l’intention de les dépasser. La question est de savoir comment. C’est une opération délicate avec toutes sortes de problèmes techniques qui sont actuellement{9} en discussion. Mais ce sont des problèmes mineurs. La vraie question, c’est le nouveau régime qu’il faudra imposer car il devra être complètement antidémocratique.

La raison en est que si le nouveau régime comporte des éléments démocratiques, la population fera entendre sa voix, même faiblement – puisque c’est la définition de la démocratie. Mais la majorité de la population est chiite. Si elle obtient voix au chapitre, elle voudra restaurer les relations avec l’Iran, c’est-à-dire la dernière chose que souhaite Washington. De plus, les nombreux Kurdes du Nord de l’Irak sont en quête d’une certaine autonomie et la Turquie s’affole rien que d’y penser.

Il faut donc un changement de régime qui restaurera le régime de Saddam Hussein, mais sans lui, un régime militaire sunnite capable de contrôler la population. Tout ceci a été clairement explicité : on se rappelle qu’en mars 1991, à la fin de la Guerre du Golfe, les États-Unis contrôlaient toute la région. Il y a eu une rébellion chiite dans le Sud, incluant quelques généraux irakiens. Ils n’ont pas demandé l’aide des États-Unis : tout ce qu’ils voulaient, c’était l’accès au matériel militaire irakien capturé. George Bush a eu une autre idée : il a autorisé son ami Saddam Hussein à utiliser son aviation pour écraser la résistance chiite. Le général Schwartzkopf a dit plus tard qu’en donnant cette autorisation, il avait été trompé par les Irakiens : il ne pensait pas qu’ils allaient vraiment s’en servir. Il s’est fait avoir et cela montre bien à quel point ce Saddam est vicieux ! Il arrive toujours à vous doubler ! Il a donc utilisé l’aviation pour écraser les Chiites dans le Sud et les Kurdes dans le Nord.

Au même moment, Thomas Friedman, correspondant diplomatique du New York Times, a donné franchement son point de vue.{10} Il a dit que le meilleur des mondes pour les États-Unis serait une « junte militaire à la poigne de fer » qui dirigerait l’Irak à la manière d’un Saddam Hussein devenu embarrassant. Si ce n’est pas possible, il faudra se rabattre sur d’autres solutions et c’est pour cela que la CIA et le Département d’État organisent des réunions avec certains généraux irakiens qui se sont rendus depuis 1990. Ce ne sera pas simple mais c’est peut-être ce qui est prévu.