Les préjugés médiatiques et la Palestine

 

 

Extrait d’une discussion de groupe après l’intervention de Noam Chomsky à Palo Alto, Californie, le 22 mars 2002.

 

 

QUESTION : Ne craignez-vous pas que CNN et MSNBC deviennent les haut-parleurs de l’armée américaine ?

 

NOAM CHOMSKY : Moins que par le passé ; et ils ne le « deviendront » pas : ils l’ont toujours été – mais ce sera moins visible qu’avant. Prenez MSNBC : depuis le 11 septembre, les médias – du moins les médias commerciaux privés, je ne parle pas de chaînes publiques comme NPR ou de PBS – se sont légèrement ouverts.

 

J’espère que vous avez raison mais je reste un peu sur mes gardes.

 

Et il le faut : on assiste à une concentration des médias mais il y a d’autres pressions plus importantes à mon sens.

 

Pourquoi ? Par quels mécanismes le gouvernement influence-t-il les médias ?

 

Il ne les influence pas. Le gouvernement n’a presque pas d’influence sur eux.

 

Alors, par quels mécanismes cela se fait-il ?

 

C’est comme si vous demandiez comment fait le gouvernement pour convaincre General Motors d’augmenter ses bénéfices. Ça n’a pas de sens. Les médias sont d’énormes sociétés qui ont les mêmes intérêts que le monde du grand business qui domine le gouvernement. Le gouvernement ne peut pas dire aux médias ce qu’ils doivent faire et de ce point de vue, les États-Unis sont exceptionnellement libres. En Angleterre, le gouvernement peut faire une descente à la BBC et les empêcher de fonctionner. Ici, c’est impossible. On a une sorte de liberté que n’ont pas les Anglais. Si les médias américains font quelque chose, c’est qu’ils le veulent bien !

 

Mais alors, qu’est-ce qui empêche que des événements comme le Timor oriental soient couverts ? Et pourquoi n’y a-t-il pas davantage de journalistes dissidents ? Est-ce parce que le public ne les entendrait pas, ou que ça ne leur rapporterait pas d’argent ?

 

Pourquoi les multinationales auraient-elles intérêt à se vanter d’avoir participé à un génocide ?

 

Pas elles… C’est le gouvernement américain.

 

Elles font partie du système du gouvernement, avec les mêmes intérêts dans l’exploitation des ressources de l’Indonésie et la participation aux pouvoirs qui dominent la région. Ce sont les mêmes intérêts que ceux de Washington. Pourquoi les dénonceraient-elles ? Pourquoi iraient-elles se vanter d’être partiellement responsables du massacre de centaines de milliers de gens ? – Pour les mêmes raisons qu’elles ne disent rien sur la Turquie depuis quelques années. Ce n’est pas dans leur intérêt.

Prenons un exemple simple : l'intifada actuelle dans les territoires occupés a commencé le 29 septembre 2000. Le 1er octobre, des hélicoptères israéliens de fabrication américaine se sont attaqués à des cibles civiles, des immeubles d’habitation, etc., et ils ont fait en deux jours des douzaines de tués et de blessés. Il n’y avait pas de tirs palestiniens ; rien que des enfants qui jetaient des pierres. Le 3 octobre, Bill Clinton a signé le plus gros contrat de livraison d’hélicoptères de combat à l’État d’Israël qui n’en fabrique pas. Les médias ont refusé d’en parler et aucune information n’a été publiée à ce jour. C’était une décision des rédactions.

Il se trouve que je connais quelques membres de celle du Boston Globe. J’habite cette ville depuis plus de quarante-cinq ans. Je suis allé leur parler, avec un groupe de gens, et ils ont clairement répondu qu’ils n’en parleraient pas. La même décision a été prise par tous les autres journaux américains. Quelqu’un a fait une recherche sur ordinateur et a trouvé une seule référence à ce contrat dans un courrier des lecteurs à Raleigh, en Caroline du Nord.

Est-ce que le gouvernement leur a donné des directives ? La réponse est « non ». D’ailleurs, en ce cas, l’indignation les aurait peut-être incités à publier l’information. Mais ils ont compris que ce n’était pas dans leur intérêt de dire qu’aussitôt qu’une base militaire américaine – et c’est ce qu’Israël a choisi d’être, en grande partie – utilise nos hélicoptères de combat pour assassiner des civils, on leur en envoie d’autres ! Ce n’est pas dans l’intérêt des salles de rédaction de le claironner et ils ne le font pas. Cet exemple précis et limité peut être généralisé.

 

Pourquoi avez-vous dit que les États-Unis s’efforçaient de bloquer la paix au Moyen-Orient alors que Clinton semblait vouloir faire progresser le processus ?

 

Il voulait le faire « progresser » au niveau de ce que faisait l’Afrique du Sud il y a quarante ans.

 

Quelle en est la raison ?

 

C’est qu’Israël est une place forte, une base militaire américaine. C’est un des États, comme la Turquie, qui contrôle militairement le Moyen-Orient dans l’intérêt des États-Unis. Les Palestiniens n’ont rien à offrir. Ils n’ont ni pouvoir, ni richesse, et donc pas de droits.

 

N’est-il pas préférable d’avoir la paix ?

 

Tout dépend de quelle sorte de paix il s’agit. Il est possible que Washington accepte ce que l’Afrique du Sud a accepté il y a quarante ans en créant des États noirs – les régions autonomes bantoues (Bantoustans). Il est donc concevable que les États-Unis se hissent, un jour ou l’autre, au niveau de l’Afrique du Sud aux pires moments de l’apartheid pour tolérer une sorte de Bantoustan palestinien dans les territoires occupés. Je n’en serais pas tellement surpris, et je pense même que, de leur point de vue, ce serait assez habile.

 

Est-ce que cela a un sens ?

 

Pas vraiment. Ça ressemble un peu à l’idée de l’État bantou du Transkei. Mais accepteront-ils un État vraiment indépendant ? Probablement pas, à cause des interférences qu’il pourrait créer, Israël est une base américaine offshore que les États-Unis laisseraient tomber avec tout le reste si cela devait cesser un jour. Mais tant que l’État hébreu est utile à l’extension de la puissance américaine, il peut faire ce qu’il veut.

 

Ce qui veut dire que ce que faisait Clinton était truqué ?

 

Non. Mais avez-vous jamais vu une carte de son projet ? La presse américaine n’en a montré aucune et il y a une bonne raison à cela. Elle vous ferait immédiatement comprendre ce qui se passe. Le plan Clinton était de couper la Cisjordanie en quatre cantons bien distincts les uns des autres. L’un d’entre eux, Jérusalem Est, est le centre de la vie palestinienne mais il est séparé des trois autres, qui sont séparés de la bande de Gaza, elle-même découpée en quatre cantons. Ça n’arrivait même pas au niveau des Bantoustans sud-africains – d’où l’absence de carte.

 

Comment Israël sert-il les intérêts américains ?

 

C’est une longue histoire mais je reviens à 1958 : les services de renseignements américains ont dit à l’époque que soutenir Israël  comme base d’appui américaine était le « corollaire logique » de l’opposition de Washington au nationalisme arabe, parce qu’Israël (comme la Turquie et l'Iran du Shah) pourrait contrôler et réprimer les forces indépendantes dans les pays arabes. Mais les États-Unis n’en ont rien fait à ce moment-là. En 1967, Israël nous a rendu un fier service en écrasant le nationalisme arabe de Nasser, qui était alors au cœur du mouvement séculier menaçant directement le pouvoir de « l’élite » d’Arabie Saoudite. C’est à cette époque que l’alliance avec Washington s’est raffermie et qu’Israël est devenu le chouchou des intellectuels « libéraux » américains qui, jusque-là, n’en avaient cure.

 

Les choses n’ont-elles pas changé depuis ?

 

Si, elles ont empiré en 1970, pendant l’épisode de « Septembre noir ». Rappelez-vous qu’on a cru un moment que la Syrie allait intervenir pour protéger les Palestiniens qui se faisaient massacrer en Jordanie. Le gouvernement américain n’y était pas favorable mais il se trouvait empêtré dans un Cambodge en décomposition sans pouvoir envoyer de troupes. Il a demandé à Israël de mobiliser son aviation – c’est-à-dire la force d'appoint de l'U S. Air Force – pour empêcher la Syrie de bouger. La Syrie a reculé, les Palestiniens ont été massacrés, et l’aide américaine à Israël a quadruplé pour se poursuivre jusqu’en 1979, quand le Shah d’Iran, l’un des principaux piliers de la puissance américaine, s’est fait renverser. Le rôle d’lsraël est alors devenu primordial et il l’est toujours.

Le plus grand journal égyptien a récemment publié un long article intitulé « L’Axe du Mal » : les États-Unis, Israël et la Turquie – un axe dirigé contre les États arabes, une alliance qui organise des manœuvres militaires conjointes depuis des années. Israël en est la base la plus forte et la plus sûre, si intégrée aujourd’hui à l’économie américaine qu’elle en est inséparable.

Israël représente une valeur sûre alors que les Palestiniens ne comptent pas plus pour Washington que le peuple rwandais.

 

Ne pensez-vous pas qu’Israël est en train de gâcher les relations de Washington avec certains États arabes qui seraient assez proches des États-Unis ?

 

C’est exactement pour cette raison que Washington a très poliment ordonné à Ariel Sharon de retirer ses tanks et ses soldats des villes palestiniennes parce qu’ils gênaient la mission de Dick Cheney. Le maître parle, le serviteur obéit : dans la minute, ils ont reculé. Mais n’oubliez pas qu’à un certain niveau, les chefs d’États arabes sont pro-israéliens parce qu’ils ont compris que l’État hébreu faisait partie d’un système qui les protège… de leurs propres peuples.

 

Et ils aimeraient avoir une excuse pour mieux soutenir la politique américaine, si seulement Israël les laissait faire.

 

Ils voudraient bien qu’Israël baisse le ton et cesse de tuer autant de gens. En fin de compte, dans cette région, tout tourne autour de la question du pétrole.