« Pourquoi nous détestent-ils, alors que nous sommes si bons ? »

 

Extrait de « Peering into the Abyss of the Future « Coup d’œil sur les abîmes de l’avenir » – la conférence donnée au bénéfice du Peninsula Peace & Justice Center, Ridckey's Hyatt House, Palo Alto, Californie, le 22 mars 2002.

 

 

Après le 11 septembre 2001, une partie de la presse, y compris le Wall Street Journal, a fait ce qu’elle devait : une enquête sur l’opinion au Moyen-Orient afin de trouver la réponse à l’interrogation plaintive de George W. Bush : « Pourquoi nous détestent-ils alors que nous sommes si bons ? »

Avant de poser la question, le Wall Street Journal y avait déjà partiellement répondu en menant un sondage régional parmi les gens qui l’intéressent – ceux qu’il appelle les « Musulmans fortunés » : des financiers, des banquiers, des avocats d’affaires, des managers de multinationales américaines qui sont en plein dans le système américain et qui méprisent Oussama Ben Laden, naturellement, puisqu’ils sont ses principales cibles : il leur en veut et ils le haïssent.

Que pensent ces gens des États-Unis ? Il se trouve qu’ils sont radicalement opposés à la politique de Washington, celle-là même à laquelle ils participent – et surtout la politique économique internationale. Ce qu’ils refusent le plus, c’est que les États-Unis se soient toujours opposés à la démocratie et au développement indépendant au Moyen-Orient, tout en soutenant des régimes brutaux et corrompus. Ils sont nettement opposés au soutien unilatéral que Washington apporte à la brutale occupation militaire israélienne de la Palestine, qui entre dans sa trente-cinquième année. Ils sont également contre les sanctions américaines en Irak dont ils connaissent aussi bien que vous les effets dévastateurs sur la population et son rôle dans le renforcement de Saddam Hussein.

Ils gardent également en mémoire une autre chose que nous préférons oublier : les États-Unis et la Grande-Bretagne ont apporté leur appui à Saddam Hussein alors qu’il commettait ses pires atrocités, et ils ont continué à l’aider à se doter d’armes de destruction massive, sans rien faire pour l’empêcher de gazer « ses  Kurdes ». Nous préférons mettre ces détails au placard. C’est pour ces raisons qu’ils disent détester les positions américaines tout en étant en plein dans le système.

Cette réponse à la question de George W. Bush n’est pas celle que vous lisez dans la presse, ni dans la plupart des revues intellectuelles qui expliquent de manière alambiquée que ces gens ont des « cultures inférieures », qu’ils sont les laissés-pour-compte de la mondialisation ou qu’ils détestent nos libertés et notre splendeur.

Tous les spécialistes des affaires du Moyen-Orient savent très bien qu’il n’y a là rien de neuf : de telles réponses existent aussi loin que l’on veut bien remonter dans le passé. L’un des avantages de vivre aux États-Unis, c’est qu’au fil du temps, ce pays est devenu très libre. Ce n’est pas un don des dieux mais le résultat de combats menés par le peuple, et cette liberté est originale par certains aspects : nous avons accès à davantage d’informations sur les dessous de la politique gouvernementale que dans n’importe quel autre pays et nous avons le droit de lire des tonnes de documents qui, une fois rendus publics, dévoilent comment cette politique a été conçue et conduite.

En l’occurrence, pour en savoir plus, il suffit d’étudier de près les archives de l’année 1958, année critique pour le Moyen-Orient. Cette année-là, un seul pays, l’Irak, a su s’affranchir du condominium anglo-américain régnant sur les ressources énergétiques mondiales. Un régime nationaliste conservateur l’avait déjà tenté en Iran mais un coup d’État militaire fomenté par Londres et Washington l’avait déposé.

L’émancipation réussie de l’Irak a suscité toutes sortes d’activités militaires un peu partout, au point qu’on a envisagé d’utiliser la force atomique. C’était une énorme affaire. Si l'on veut savoir ce qu’en pensaient les États-Unis, il faut mettre le nez dans les archives de l’époque ; on entend le président Eisenhower dire à ses conseillers, lors d’une discussion interne (je cite) : « Il y a une campagne de haine contre nous » dans le monde arabe, « elle ne vient pas des gouvernements mais du peuple. » Une discussion s’ensuit et le Conseil de la sécurité nationale, la plus haute instance de décision, donne son avis ; la raison en est que les peuples de la région ont l’impression que les États-Unis, à cause de leur volonté de contrôler le pétrole de la région, soutiennent des dictatures corrompues et bloquent toute forme de démocratisation et de développement.

Le CSN ajoute qu’il est difficile de contredire une telle vision parce qu’elle est exacte. (Non seulement elle l’est… mais elle devrait l’être !) Il explique que le soutien de Washington aux gouvernements de statu quo – c’est-à-dire ceux que je viens de décrire – est aussi normal que le contrôle américain des sources d’énergie de la région.

On retrouve là, mot pour mot, les raisons « découvertes » par le Wall Street Journal du 14 septembre 2002, comme si tout le monde les avait oubliées depuis 1958. S’il y a quelques différences aujourd’hui, comme les sanctions contre l’Irak, la ligne politique générale est inchangée. On assiste à la progression d’un profond ressentiment parmi les peuples qui ne voient aucune justification au fait que leurs richesses coulent vers l’Occident et dans les poches de leurs riches amis musulmans plutôt qu’en leur direction. Dans les commentaires américains, on peut lire qu’il s’agit là d’une sorte de mentalité culturellement rétrograde. La simple idée de ce scandale n’a pas encore pénétré dans la cervelle des Occidentaux, et l’on assiste à une recrudescence de la haine chez les Musulmans qui ne sont pas assez riches pour être complices du système américain.

Ainsi donc, il n’est guère difficile d’entendre certaines voix, hors du cocon, qui vous disent pourquoi de telles campagnes de haine font rage contre nous – aujourd’hui ou en 1958 – dans une vaste portion du monde où les gens n’apprécient guère de se laisser réduire en poussière sous une botte étrangère. C’est cela qui engendre la haine. On peut toujours se raconter des histoires mais c’est une question de choix. On n’y est pas obligé.