Une visite en Cisjordanie avec Azmi Bishara{6}
Extrait d’une allocution donnée au Hunter College de New York le 25 mai 2002 pour soutenir la défense juridique d’Azmi Bishara, Israélien arabe membre de la Knesset et ami de longue date de Noam Chomsky.
Nous sommes réunis ici ce soir à cause de la levée de l’immunité parlementaire d’Azmi Bishara et des accusations dont il devra répondre devant un tribunal : il y a tout d’abord sa déclaration selon laquelle le peuple libanais avait le droit de résister à l'occupation étrangère et de chasser l’armée des occupants hors de ses frontières ; ensuite son appel à soutenir l’actuelle intifada comme réponse à l'alternative de la soumission totale ou de la guerre ; et enfin ses efforts pour permettre des réunions familiales à travers les frontières.
La position d’Azmi en cette affaire est fort claire : il nous demande de ne pas y voir une simple affaire de liberté d’expression, bien qu’il s’agisse aussi de cela ; il nous demande de clamer haut et fort que ce qu’il a dit était juste : il ne s’agit donc pas seulement de son droit à l’exprimer mais de la justesse de ses paroles. Sa conviction sur ce point est totale. Il a ajouté que le problème n’était pas le contenu de ses paroles mais le fait qu’il en était l’auteur. La condamnation d’Azmi est une atteinte au droit des Arabes israéliens d’adopter une position politique indépendante. Cette conclusion s’appuie sur la réaction aux attaques physiques dont il a été la cible en octobre 2000 (sous le gouvernement de Ehoud Barak, dont faisait alors partie « le parti de la paix ») lorsque trois cents personnes ont attaqué sa maison. Azmi a été blessé par balles et treize Arabes israéliens ont été tués par une police qui jouit de la plus totale impunité. Le camp de la paix, qui inclut des intellectuels connus, est considéré – ici, du moins, sinon là-bas – comme la conscience d’Israël ; il a refusé de lui apporter son soutien.
Depuis ces événements, le président de la Knesset est resté coi. Aucune réaction. Comme l'a écrit Azmi, ceci a créé un fossé moral parmi ses quelques supporters israéliens et les Arabes palestiniens d’un côté, et ceux qui s’autoproclament le « camp de la paix » de l’autre. Je pense qu’il a également raison sur ce point.
Azmi a toujours fait preuve du plus grand respect pour la démocratie israélienne, unique dans la région, et pour les réalisations socioculturelles qui ont fait partie de ce qu’il appelle « la construction de la nation des Hébreux ». Mais cette démocratie est faite pour les Juifs israéliens. Les citoyens arabes d’Israël y sont tout au plus tolérés. Il est inutile de faire ici l’historique d’un problème qui va en s’aggravant.
J’aimerais ajouter quelques mots sur le voyage que j’ai fait en Cisjordanie en 1988. J’en parle aujourd’hui parce qu’il a un rapport avec Azmi et avec le cas qui nous préoccupe. J’ai déjà relaté ce voyage, d’abord dans la presse israélienne en hébreu, puis aux États-Unis. J’en ai publié des extraits dans la réédition de mon livre, Fateful Triangle (Le Triangle fatidique), paru en 1999.
À l’époque, je n’avais pas dit qu’Azmi était mon compagnon. Je ne l’avais pas fait pour les raisons habituelles : on ne révèle pas l’identité des gens vulnérables dans les pays assujettis à une sévère répression. Mais je suppose que je peux le faire après toutes ces années et après ce qui vient de se passer.
J’ai rencontré Azmi pour la première fois à six heures du matin un jour d’avril 1988. C’était à une manifestation devant la prison Dahariya, celle qu’on appelait « l’abattoir », et qui était une étape avant la prison de Keziot, dans le Negev, l’horrible chambre de torture appelée aussi Ansar III. Ansar I était son sinistre homologue au Sud du Liban – ce qui était connu à l’époque, mais sa vraie nature n’a été révélée qu’après le retrait des forces israéliennes du pays. (Il y avait aussi Ansar II à Gaza.)
La ville toute proche était alors en état de siège. La manifestation était composée d’Israéliens et d’un certain nombre de visiteurs étrangers, membres d’un symposium académique auquel je participais. Après la manifestation, nous nous sommes entassés dans la voiture d’Azmi qui m’a conduit sur la rive gauche du Jourdain où nous avons passé le reste de la journée en commençant par Naplouse avant d’aller ensuite dans la vieille ville où nous avons parlé avec des activistes de la Casbah. Ceux qui la connaissent ne peuvent qu’en avoir des images douloureuses depuis ce qui s’y est passé récemment. On ne pouvait pas conduire une voiture dans ces ruelles, encore moins un tank.
Les rapports en provenance de Naplouse sont encore plus tristes que ce qu’on a dit de Djénine et de ses destructions de grande ampleur, avec tous les morts et les horreurs habituelles que vous avez vues dans les médias. Dans le cas de Naplouse, en plus de ce qu’a subi la population, il s’agit de la destruction de trésors historiques remontant à la période romaine.
En 1988, après Naplouse, on a traversé d’autres villages de Cisjordanie. Un grand nombre avaient subi des attaques. On a dû fuir certains d’entre eux à cause de l’arrivée des troupes israéliennes et parce que les habitants préféraient nous voir partir, de peur de représailles possibles au cas où l’armée trouverait des étrangers. Ils avaient déjà eu de graves ennuis de ce genre dans le passé.
Le plus tragique de tous ces villages était Beita, devenu célèbre pour ce qui venait de s’y dérouler quelques jours plus tôt. C’est un bourg traditionnel niché dans les collines, pas très loin de Ramallah. Bien des, gens, ignoraient son existence mais il avait dû être pittoresque avec ses maisons très anciennes.
Juste après la première intifada, Beita s’était déclaré village libéré, ce qui avait provoque un raid de l’armée d’occupation israélienne. Quand nous y somme arrivés, Beita était assiégé mais il y avait moyen de l’atteindre par des chemins détournés, grâce aux avocats de Al-Haq (Le Droit au service de l’homme) de Ramallah, en grimpant par les collines avec l’aide des villageois voisins. Nous y sommes restés quelque temps avant d’en sortir au plus vite pour le couvre-feu de 19 heures. Il était périlleux de s’y attarder.
Comme certains d’entre vous se souviennent, Beita avait été attaqué et partiellement détruit par les forces israéliennes. La raison (comme celle de l’état de siège) en était qu’un groupe de marcheurs israéliens venus d’une colonie de peuplement, Elon Moreh, avaient pénétré dans les champs autour de Beita, Ils étaient entraînés par un homme du nom de Romam Aldubi, un extrémiste criminel – en fait, le seul Juif à qui les autorités militaires aient interdit l’entrée des secteurs arabes. Ces marcheurs ont trouvé un berger et l’ont tué. Ils sont entrés dans le village où ils ont tué deux autres personnes. La mère d’une des victimes a lancé une pierre sur Aldubi qui a tiré et tué une jeune Israélienne, Tirza Porat, qui faisait partie du groupe. Cela a entraîné une réaction hystérique en Israël et certains ont exigé la destruction du village et l’expulsion de sa population. Tsahal savait exactement ce qui s’était passé et l’a fait savoir mais, pour une raison inconnue (peut-être pour empêcher des réactions encore plus graves de la part des colons), l’armée est entrée dans Beita et a tout saccagé.
L’histoire officielle dit qu’après avoir donné à la population le temps de fuir, les soldats avaient détruit quinze maisons. C’est un mensonge éhonté. D’après ce que nous avons pu voir, plus du double étaient en ruines et, à l’évidence, personne n’avait eu le temps de partir. Des habitants fouillaient les ruines pour retrouver leurs possessions, etc. Certains, comme la mère et la sœur enceinte de l’un des hommes assassinés, étaient en prison. Tout le monde savait qu'Aldubi était le tueur des deux Palestiniens et de la jeune Israélienne mais à son procès, les autorités ont décidé que ces événements tragiques lui avaient servi de leçon et il n’a jamais été puni. Seuls les habitants du village ont été châtiés.
Tout ceci est typique de nombreuses situations que l’on voit encore aujourd’hui. Il se trouve qu’à l’époque, en cet avril pluvieux, il faisait très froid si bien que les habitants sinistrés étaient soumis aux intempéries, vivant et essayant de faire la cuisine dehors, etc. C’était lamentablement triste et laid mais leur comportement m’a surpris ; aucune résignation de leur part ; ils étaient calmes et résolus. Nous leur avons demandé s’ils accepteraient l’assistance de certains Juifs israéliens pour reconstruire leurs maisons et ils ont répondu que si cette aide était honnête, ils l’accueilleraient avec joie ; mais si elle était donnée pour créer une image de ce qu’on appelle « la belle Israël »{7}, un terme qui est utilisé en hébreu en Israël pour désigner avec mépris une attitude honteuse bien connue, ils n’en voulaient pas. Je n’ai remarqué aucun appel à la vengeance ou à des représailles : rien qu’une détermination calme et une volonté de survivre.
J’ai vu la même chose à Ramallah quelques jours plus tard, le même état de siège, le même accès par des chemins détournés. Quand j’y suis arrivé avec un Israélien et un ami arabe, la ville était étrangement silencieuse. Nous l’avons traversée pour nous rendre à l’hôpital : pas de personnel, de médecins, d’infirmières ni d’aides soignants, mais une foule de patients. On nous a appris qu’il y avait eu un incident à l’extérieur, avec une présence militaire importante, et que le personnel médical avait reçu l’ordre de rester éloigné. Les lits étaient tous occupés et comme dans tous les hôpitaux, il y avait des patients avec des intraveineuses et tout cela. Ces enfants et ces adultes, qui avaient souffert d’atrocités pendant la répression de l'ntifada, nous ont décrit ce qui leur était arrivé. Il régnait, là encore, le même calme résolu sans aucune expression revancharde.
Tout ceci révèle un fait remarquable à propos d’une occupation vieille de trente-quatre ans, brutale et répressive depuis le début, qui a causé le pillage des terres et des ressources : aucune opération de représailles n’est venue des territoires occupés. Il y en a eu en provenance de l’extérieur, y compris des atrocités égales à une fraction de celles d’Israël. (Je dis Israël mais j’entends les États-Unis et Israël puisque l’État hébreu agit dans les limites assignées et autorisées par Washington. Il s’agit donc pour moi d’atrocités américano-israéliennes.)
C’est pour cela que les événements de l’année dernière ont été un tel choc, lorsque les États-Unis et Israël ont soudain perdu le monopole de la violence. Le 11 septembre, il s’est passé la même chose à l’échelle mondiale. Le 11 septembre, une abominable atrocité a eu lieu, mais de nombreux cas similaires avaient déjà fait parler d’eux ailleurs.