II

Les armes américaines, les droits de l’homme et la santé de la société

 

Conférence sponsorisée par l’Albert Einstein College of Medicine Muslim Students’Association au Montefiore Médical Center, Bronx, New York, le 25 mai 2002, suivie d’un extrait des questions-réponses du public.

 

 

Permettez-moi d’examiner avec vous le rôle des États-Unis dans le monde d’aujourd’hui et ce qu’un tel rôle peut devenir. Mes raisons de choisir les États-Unis sont presque trop évidentes pour être énoncées mais tant pis. La première est que ce pays est devenu le plus puissant de la planète et qu’il s’est doté d’une force militaire écrasante ainsi que d’autres formes de pouvoir. Il joue un rôle déterminant dans tout ce qui se passe dans l’histoire du monde actuel.

La seconde, c’est que nous, sommes ici rassemblés. Il se trouve que nous jouissons tous d’une liberté inhabituelle et, pour la plupart d’entre nous, de certains privilèges. Ceci nous confère une énorme responsabilité – dans nos actes et dans l’influence que nous avons sur la politique. Et même si nous n’étions pas citoyens de la principale puissance, cette responsabilité pèserait néanmoins (ou devrait peser) sur nous.

Pardonnez-moi de dire cela : c’est un truisme si patent qu’il ne devrait même pas être proféré, et je le fais uniquement parce que si quelqu’un veut suivre une voie aussi clairement évidente, en accord avec des truismes politiques et moraux élémentaires, il déclenche souvent de fort étranges réactions. (Ce n’est pas mon propos mais ça vaut la peine d’y penser,)

On peut mesurer le rôle global des États-Unis de plusieurs façons : l’aide qu’ils accordent aux autres pays, par exemple, et l’aide militaire en particulier. Ce n’est pas un sujet particulièrement attrayant parce que nous savons bien que l’aide américaine au reste du monde est, de fort loin, la plus chichement avare des principaux pays industrialisés. Et si l’on soustrait la part qui va vers un pays riche et un autre pays, semi-riche celui-là – j’ai nommé Israël et l’Égypte – il ne reste quasiment plus rien. Si on compte le tout, le total est grotesquement marginal et il ne cesse de se rétrécir.

Ceci étant, il en reste tout de même assez pour constituer une aide militaire conséquente qui mérite d’être examinée parce qu’elle donné une bonne idée de l’influence américaine. Cette relation entre l’aide et la politique étrangère a été étudiée par certains universitaires comme Lars Schoultz, spécialiste réputé des droits de l’homme en Amérique latine et professeur à l’Université de Caroline du Nord. Il a démontré dans un article l’étroite corrélation existant entre l’aide accordée par Washington et les violations des droits de l’homme en Amérique latine. « Pour une part importante, écrit-il, l’aide des États-Unis va surtout aux gouvernements qui torturent leurs citoyens et aux plus notoires violateurs des droits fondamentaux de la personne. » C’était il y a vingt ans.

À la même époque, mon co-auteur Edward Herman, professeur d’économie à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, s’est livré à un tour d’horizon des relations qui existent entre la torture et l’aide américaine. Il a découvert entre les deux une corrélation aussi surprenante que déplaisante. Si vous examinez les rapports d’Amnesty International, vous y verrez les mêmes connexions. Ces liens statistiques ne vous disent rien sur les relations de causalité et il est même peu probable que les dirigeants américains aient un intérêt quelconque pour la torture. Edward Herman a donc entrepris une autre étude, plus vaste, sur les relations entre l’aide américaine et les autres facteurs, et il a trouvé une corrélation très claire entre l’aide américaine et l’amélioration du « climat d’investissement ». Ainsi donc, lorsqu’un pays améliore pour les investisseurs les conditions d’exploitation de ses ressources, l’aide américaine à ce pays augmente de volume. C’est une corrélation naturelle et logique, celle que l’on est en droit d’attendre de la politique américaine d’assistance.

Mais comment faire pour améliorer ce climat dans un pays du tiers-monde ? L’un des meilleurs moyens, c’est d’assassiner les leaders syndicaux, de torturer les prêtres, de massacrer les paysans, de saboter les programmes sociaux et ainsi de suite – ce qui nous amène à la seconde corrélation, mise en lumière par Lars Schoultz, entre l’aide américaine et les violations des droits de l’homme.

Ce n’est pas non plus que les États-Unis accordent un intérêt particulier aux violations des droits de l’homme, mais ces violations semblent bien être le corollaire naturel de ce qui les intéresse et de leur manière d’arriver à un tel but.

Je disais que c’était il y a vingt ans. À l’époque de la publication de ces études, l’administration Reagan est arrivée au pouvoir, vous vous en souvenez, en annonçant haut et fort que la priorité de la politique étrangère américaine allait être la « guerre contre le terrorisme ». Washington a donc concentré ses efforts contre ce que le Secrétaire d’Etat George Shultz appelait alors « le fléau maléfique du terrorisme », une peste répandue par « des ennemis dépravés de la civilisation » et « un retour de la barbarie dans l’ère moderne ». Shultz, qui faisait figure de modéré dans ce gouvernement, a ajouté que des moyens utopiques et légaux, comme les médiations ou les négociations, n’étaient que des signes de faiblesse et que seules la force et la violence auraient raison du terrorisme. Washington a déclaré que le combat serait concentré sur les deux régions les plus sévèrement frappées par ce fléau criminel – l’Amérique centrale et le Moyen-Orient.

Voyons à présent les résultats. Que s’est-il passé en Amérique centrale et au Moyen-Orient ? Rappelez-vous que nous examinons les rapports entre l’aide américaine et les autres aspects de la politique. (J’ajoute incidemment que l’étude de Lars Schoultz démontrait les rapports directs entre les violations des droits de l’homme et l’aide militaire. Cette aide était sans rapport avec les besoins, il l’a vérifié, et son étude va jusqu’en 1980 ; elle inclut donc l’administration de Jimmy Carter pendant laquelle l’aide a continué malgré sa rhétorique des droits de l’homme.)

Je reviens à ma question : que s’est-il passé en Amérique centrale et au Moyen-Orient pendant la « guerre contre le terrorisme » ?

L’Amérique centrale a été transformée en cimetière. Des milliers de gens ont été massacrés – deux cent mille environ – et il y a eu un million de réfugiés, des orphelins, la torture de masse et toutes les formes de la barbarie.

Dans le cas du Nicaragua, les États-Unis ont même dû attaquer ce petit pays parce qu’ils n’y disposaient pas, comme dans les États voisins, de troupes basées sur place, capables de semer la terreur. L’attaque américaine contre le Nicaragua a virtuellement détruit ce pays et fait des dizaines de milliers de victimes. Il est aujourd’hui le deuxième pays le plus pauvre de l’hémisphère et il ne s’en remettra peut-être jamais. Comme les États-Unis attaquaient un pays (et non simplement un peuple comme au Salvador, au Guatemala et au Honduras), le Nicaragua a pu recourir aux moyens dont un pays respectueux des lois peut disposer s’il est victime du terrorisme international : il s’est pourvu devant les instances internationales. Le Nicaragua est allé devant la Cour mondiale de Justice qui a condamné les États-Unis, pour actes de terrorisme international, « utilisation illégale de la force » et violation des traités, à cesser les exactions et à payer d’énormes réparations. Le gouvernement des États-Unis a immédiatement riposté par l’escalade de la guerre (avec l’appui des démocrates et des républicains) en donnant l’ordre officiel, pour la première fois, de viser des cibles « soft » –  c’est-à-dire « civiles » : des cliniques, des coopératives agricoles, etc. Cette terreur a duré jusqu’à ce que la population finisse par voter pour le candidat soutenu par Washington en 1990.

Après ce rejet américain du jugement de la Cour mondiale, le Nicaragua s’est pourvu devant le Conseil de sécurité des Nations unies. La résolution ordonnant à tous les États d’obéir au droit international aurait condamné les États-Unis…, s’ils ne lui avaient pas opposé leur veto.

Ainsi donc, le champion de la « guerre contre le terrorisme » est le seul pays à s’être fait condamner par la Cour mondiale pour actes de terrorisme international, le seul à avoir été obligé d’utiliser son veto contre une résolution de l’ONU le rappelant à l’ordre. Il vous faudra chercher longtemps dans la presse pour trouver trace de ce que je suis en train de vous raconter sur la première phase de cette « guerre contre le terrorisme » – et ce n’est certainement pas un hasard.

Voyons les autres pays d’Amérique centrale comme le Salvador et le Guatemala : leur situation a été pire encore que celle du Nicaragua. Au Nicaragua, la population avait au moins une armée pour la défendre. Ailleurs, la force terroriste qui attaquait les habitants, c’était leur armée.

Le Salvador est devenu le principal bénéficiaire de l’aide militaire américaine pendant cette période (toujours en excluant Israël et i’Égypte qui sont dans une catégorie à part). On y a commis les pires atrocités, mais la « la guerre contre-terroriste » a été un succès. Si vous voulez savoir de quelle sorte de succès il s’agit,  examinez les documents produits par la célèbre School of the Americas, un de ses slogans proclamait : « L’armée des États-Unis nous a aidés à vaincre la théologie de la libération. » C’était loin d’être faux ; l’une des cibles principales de la « guerre contre le terrorisme » était l’Église catholique qui avait commis le grave péché de choisir « l’option préférentielle du parti des pauvres » et qui devait donc être punie.

Le Salvador est l’exemple sinistre de cette répression : les années quatre-vingts commencent par l’assassinat d’un archevêque et se terminent par le meurtre de six intellectuels jésuites. La théologie de la libération avait été détruite par les armes américaines.

L’un des aspects les plus curieux de notre culture, c’est que personne n’est au courant de tout ceci Imaginez qu’un archevêque et six intellectuels tchèques de premier plan aient été assassinés par une armée équipée et entraînée par les Soviétiques, on en aurait su quelque chose ; on connaîtrait leurs noms, on aurait lu leurs livres… Mais livrez-vous à une petite expérience : demandez autour de vous, à des gens éduqués, de vous donner les noms de ces jésuites d’Amérique latine assassinés par les troupes d’élite armées et entraînées par nous – ou celui de l’archevêque – ou ceux des 70 000 autres victimes – des paysans, comme d’habitude. Vous connaissez déjà la réponse et cela nous enseigne quelque chose d’intéressant sur nous-mêmes.

Voilà pour le succès de la « guerre contre le terrorisme » en Amérique centrale. Passons maintenant au Moyen-Orient.

 

Tout d’abord, il est exact qu’il y avait à l’époque de nombreuses activités de terrorisme d’État dans la région – la pire étant de loin l’invasion du Liban en 1982 par Israël, qui a fait au total vingt-mille victimes.

Cet acte de terrorisme international a pu avoir lieu parce que les États-Unis ont donné leur feu vert, fourni les armes et l’appui diplomatique, et opposé leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui tentaient d’interrompre les combats et de faire reculer les assaillants. L’offensive s’est terminée par une victoire retentissante : le chef d’état-major de l’armée israélienne, le général Rafael Eitan, a annoncé que l’opération avait été un succès. Elle a soustrait l’OLP comme facteur agissant dans les négociations sur les territoires occupés. C’était là, en fait, le véritable but de cette guerre qui n’avait rien à voir avec le Liban. On l’appelait d’ailleurs en Israël « la guerre pour les territoires occupés ». L’OLP devenait de plus en plus inquiétante avec ses exigences de solution négociée au conflit. Israël, qui n’en voulait pas » a réussi à détruire l’OLP et à la chasser de la région.

Vous avez là une illustration classique du terrorisme international. Si vous prenez la définition officielle américaine du terrorisme – la menace ou l’usage de la violence pour atteindre des objectifs politiques, religieux ou autres en intimidant ou en effrayant les populations civiles –, l’invasion du Liban par Israël en est un exemple parfait. C’est du terrorisme international grâce au rôle décisif des États-Unis. (Vous remarquerez en passant que je donne aux États-Unis le bénéfice du doute. Vous pourriez rétorquer que c’est pire que du terrorisme international parce qu’il s’agit, en fait, d’une agression caractérisée. C’est en effet la terminologie correcte. Si c’est de l’agression délibérée, il faut alors un tribunal comme celui de Nuremberg pour juger les dirigeants américains et israéliens ; mais si on leur laisse le bénéfice du doute, on appelle cela du terrorisme international.) Cet exemple notoire est le pire de la décennie.

À ce propos, les États-Unis cachent depuis vingt ans les raisons de cette guerre mais on doit rendre à César ce qui lui appartient : le New York Times a finalement avoué la vérité le 24 janvier 2002, sous la forme d’une phrase de James Bennett, ensevelie dans un rapport concernant un tout autre sujet. Pour la première fois aux États-Unis (je crois), il décrit ce que tout le monde savait en Israël depuis vingt ans et ce que vous auriez pu lire dans la littérature dissidente basée sur des sources israéliennes : cette guerre n’avait été faite que pour des raisons politiques. C’était une guerre pour la Cisjordanie. L’idée en était l’élimination de toute menace de négociations pouvant venir des Palestiniens.

Ceci est un fait, une vérité bien connue de tous à l’exception du public américain. Et voilà qu’une phrase du New York Times lui révèle la vérité, et vous pouvez maintenant la citer. C’est comme si elle était devenue officielle. Les preuves de cette vérité étaient accablantes depuis le début de l’invasion. On a donc fait un pas en avant ! (Si l’on attend assez longtemps, on a parfois de bonnes surprises.) C’était la pire action terroriste au Moyen-Orient.

Il y en a eu d’autres, et le summum a lieu en 1985. Cette année-là, le sondage annuel des rédactions de journaux, organisé par l’Associated Press, a élu le terrorisme au Moyen-Orient comme sujet numéro un de l’année. Les chercheurs ont fait de même – et bien fait : 1985 a connu une intense activité terroriste, pas autant qu’en 1982 mais presque.

Quel est le pire attentat terroriste de 1985 ? Il y a trois candidats pour le premier prix. Aucun autre n’est à la hauteur. Le premier, c’est l’explosion d’une voiture piégée devant une mosquée de Beyrouth. La bombe était réglée pour exploser à la sortie des fidèles afin d’en tuer un maximum. Elle en a tué quatre-vingts et blessé deux cent cinquante autres. L’engin était assez puissant pour tuer des bébés au berceau dans le bas de la rue. Si la plupart des victimes étaient des femmes et des filles, la bombe visait un scheik musulman qui en a réchappé. On a accusé la CIA et les services secrets britanniques et personne n’a vraiment protesté.

Le second candidat pourrait être le bombardement israélien sur Tunis quelques mois plus tard. La ville de Tunis a été attaquée par des « bombes intelligentes » : des gens ont été découpés en morceaux et il y a eu environ soixante-quinze morts, des Tunisiens et des Palestiniens, tous civils. L’attentat a été décrit en détail par un grand reporter dans la presse israélienne de langue anglaise mais pas grand-chose n’est parvenu jusqu’aux États-Unis. Là encore, il s’agissait de terrorisme international. Les États-Unis étaient profondément impliqués : la Sixième flotte croisait dans la région mais elle n’a pas cru bon d’avertir les autorités de Tunisie –  un de nos alliés – de l’arrivée des avions israéliens alors que leur présence était connue.

George Shultz a immédiatement réagi au bombardement en congratulant le ministre des Affaires étrangères israélien et en offrant sa sympathie. Mais il a dû retirer ses louanges quand le Conseil de sécurité de l’ONU a passé une résolution unanime condamnant Israël pour cet acte d’agression. Reculant pour cette fois, les États-Unis se sont contentés de s'abstenir.

Mais cette fois encore, accordons le bénéfice du doute aux États-Unis et à Israël en appelant cela un acte de terrorisme international et non, comme le reste du monde, une agression armée. Voilà pour le second candidat.

Personne n’a fait semblant de faire passer cela pour de l’autodéfense, pas davantage que lors de l’invasion du Liban.

Le seul autre candidat auquel je puisse penser, c’est l’opération « Poing de fer » lancée en mars 1985 par Shimon Peres dans le Sud du Liban. L’armée israélienne s’est attaquée à ce que le haut commandement appelait des « villages terroristes » et cela a donné lieu à des massacres et à des atrocités. Beaucoup de gens ont été tués par Tsahal et par les mercenaires des milices du Sud ; des prisonniers ont été emmenés en Israël pour être interrogés, c’est-à-dire incarcérés et torturés.

Personne ne mentionne l’ampleur du massacre en vertu du principe journalistique et universitaire que l’on ne fait pas de recherches sur ses propres atrocités. (Nous connaissons jusqu’au dernier les noms des victimes des atrocités attribuables à d’autres, mais quand nous en sommes les auteurs : silence dans les rangs.)

Prenons par exemple la guerre américaine au Viêt-nam : elle a clairement fait des millions de victimes mais on n’en sait rien à un million près. Qui perdrait son temps à compter ? Qui irait compter les centaines de milliers de gens qui sont morts des suites des bombardements chimiques américains au Viêt-nam du Sud ? À l’étranger, il y a bien eu quelques tentatives mais aux États-Unis, ce n’est pas vraiment à l’ordre du jour. On ne s’intéresse pas à ce genre de choses. C’est ainsi.

On ne connaît pas vraiment non plus le nombre des victimes de l’attaque terroriste israélo-américaine au Sud du Liban. (Elle a été lancée par un parti de gauche intitulé le « parti de la paix », qui était alors au pouvoir en Israël)

Aucun autre attentat terroriste dans la région n’est comparable à ces trois exemples de la « guerre contre le terrorisme » dans cette région du monde.

Bien entendu, cette même guerre a fait rage ailleurs, comme en Afrique australe où un million et demi de gens ont été tués par les déprédations commises par l’Afrique du Sud chez ses voisins – et je ne compte pas ce qui s’est passé à l’intérieur de ses frontières ! Au Mozambique et en Angola, il y a eu un million et demi de morts et soixante milliards de dollars de dégâts rien que du temps de la présidence de Reagan, de 1980 à 1988. C’était pendant les années de « l’engagement constructif », quand l’Afrique du Sud de l’apartheid était considérée comme un allié de choix et l'African National Congress de Nelson Mandela comme « le groupe terroriste le plus notoire » du monde. Mais en 1988, l’Afrique du Sud était notre alliée malgré les actes qu’elle avait commis au cours des huit années précédentes. On pourrait continuer ainsi tout autour du monde.

Certaines conclusions s’imposent : la première est que la corrélation entre l’aide américaine et les extraordinaires violations des droits de l’homme est si étroite que ça ne vaut même pas la peine de l’étudier. On pourrait trouver des divergences dans les années soixante ou soixante-dix mais en 1980, c’est du cent pour cent. Je ne parle même pas de la santé sociale : lorsqu’on traite les gens de la manière que nous avons évoquée, on ne parle plus des conséquences sur leur santé.

La seconde conclusion, c’est la continuité : non seulement tout ceci poursuit ce qui se passait auparavant, mais si vous regardez quels sont ceux qui dirigent actuellement la « guerre contre le terrorisme », vous vous apercevez que toute la partie militaire est aujourd’hui commandée par Donald Rumsfeld qui était alors l’envoyé spécial de Ronald Reagan au Moyen-Orient, et qui a sa part de responsabilité dans ce que j’ai décrit. Quant à l’élément diplomatique, il est dirigé par John Negroponte, nommé ambassadeur à l'ONU pour y mener la « guerre contre le terrorisme ». En ce temps-là, il était ambassadeur des États-Unis au Honduras, la base opérationnelle des missions terroristes de toute la région, celle qui préparait et supervisait la guerre contre le Nicaragua.

Les deux leaders de l’actuelle « guerre contre le terrorisme » sont donc des vétérans des précédentes : mêmes têtes, mêmes institutions, même politique. Et si vous vous demandez ce que sera la seconde phase de la « guerre contre le terrorisme » d’aujourd’hui, vous pouvez vous attendre aux mêmes résultats.

Tout ceci est présenté dans les revues spécialisées. Le numéro de décembre 2002 de Current History (Histoire contemporaine) – une revue sérieuse – est consacré à la terreur et aux problèmes du terrorisme. Les auteurs, qui sont des analystes et des universitaires connus, identifient les années quatre-vingts comme la décennie du terrorisme d’État et ils ont raison. C’était tout à fait cela. Ils décrivent les États-Unis comme un pays qui a efficacement combattu le terrorisme d’État de cette période par des « méthodes proactives ». Ainsi, toutes les actions que je viens de décrire seraient des mesures de « défense proactive » contre le terrorisme. Ces chercheurs suggèrent également que la guerre contre le Nicaragua (pour laquelle les États-Unis avaient été condamnés par la Cour mondiale) est un bon modèle pour de futures actions antiterroristes. Ils montrent spécifiquement que la guerre qui utilisait les « contras » contre le Nicaragua était un excellent modèle pour l’appui américain de l’Alliance du Nord en Afghanistan.

Dans cette revue, l’année 1985 au Moyen-Orient est également mentionnée comme un summum de l’activité terroriste. Quelques exemples sont donnés, qui n’ont rien à voir avec ceux que j’ai cités plus haut, naturellement, parce qu’ils ne peuvent pas l’être. Ils concernent deux incidents qui avaient fait deux victimes : deux Américains. Le premier concerne l’attaque d’un avion au cours de laquelle un officier américain avait trouvé la mort. Le second, beaucoup plus connu, concerne l'Achille Lauro, le navire pris d’assaut sur lequel Léon Klinghoffer, un citoyen américain invalide, avait été assassiné. Ce sont deux actes terroristes. Il y a eu une victime dans chaque cas. L’assassinat célèbre de Léon Klinghoffer est comparable, par exemple, à un incident qui est arrivé à Djénine il y a quelques semaines lorsqu’un homme en fauteuil roulant, qui essayait d’éviter l’arrivée d’un char israélien, a été broyé par ses chenilles. Ou un autre, avant-hier, quand une jeune femme qui tentait d’aller à l’hôpital pour sa dialyse s’est vue bloquée et empêchée de passer ; elle aussi était dans un fauteuil roulant et elle est morte. Il existe bien d’autres incidents comparables à ceux-ci et l’on pourrait les faire défiler, rien que pour prouver certaines continuités. Mais naturellement, personne ne les classe parmi la « actes terroristes ».

L’attaque de l'Achille Lauro (par un commando palestinien) était sans nul doute du terrorisme. Et il ne peut être justifié par le fait qu’il se voulait un acte de représailles pour le terrible bombardement de Tunis la semaine précédente. On ne peut pas justifier les représailles terroristes. Mais bien sûr, cette remarque est une généralisation dont je vous laisse tirer les conclusions. (Nous acceptons certains principes moraux élémentaires mais si nous nous séparons de la totalité de la discussion d’un tel sujet, les conséquences sont ce qu’elles sont).

Mais ce n’est pas la fin des interprétations ; dans le même numéro de la revue, on découvre qu’un professeur d’UCLA (l’Université de Californie à Los Angeles), grand spécialiste du terrorisme, retrace les racines de Ben Laden beaucoup plus loin, et pas seulement dans l’Islam. Il remonte jusqu’à la guerre du Viêt-nam en disant que « la terreur Viêt-cong contre le Goliath américain (…) a allumé bien des espoirs en montrant que la patrie du géant était vulnérable ». Ainsi donc, les États-Unis étaient déjà vulnérables au Viêt-nam du Sud lorsque les Sud-Vietnamiens y pratiquaient le terrorisme contre nous…

Un autre exercice utile serait d’explorer les archives nazies, par exemple, afin d’y trouver des analogies. Vous pourriez vous y essayer. Ceci n’appelle pas d’autre commentaire, hormis une réflexion sur la culture intellectuelle et morale dans laquelle nous vivons. Je pense que cela devrait nous interpeller.

 

Je continue avec les actes de terrorisme que j’ai décrits en Amérique centrale, au Moyen-Orient et en Afrique du Sud, mais qui ne sont pas comptés comme tels. Ils n’entrent pas dans la catégorie « terrorisme » des études universitaires – ou du moins, ils n’y figurent pas parmi les actes terroristes : ils ne sont que des manifestations du « contre-terrorisme ». Le principe en est que si quelqu’un commet des attentats contre nous, c’est du terrorisme, mais si les États-Unis ou leurs alliés en commettent de bien pires contre quelqu’un d’autre, il ne s’agit plus que d’une « juste guerre ».

Pour autant que je sache, ce principe est universel. Explorez l’énorme littérature qui traite de ce sujet et voyez si vous trouvez une seule exception. Pendant toute l’histoire de l’impérialisme européen, c’est la ligne qui a servi de modèle : par la « juste guerre », on apporte la civilisation à des barbares ou quelque chose de ce genre. Si l'on porte le fer de la pire des manières dans leurs pays – souvenez-vous qu’avant le 11 septembre, l’Occident était plutôt à l’abri –, ce n’est pas du terrorisme ; c’est une mission civilisatrice ou quelque chose comme ça.

Ceci est vrai des pires assassins de l’Histoire qui ont utilisé les mêmes techniques. Si on lit la littérature de propagande nazie de l’Europe occupée, on s’aperçoit que les nazis affirmaient défendre les populations et les gouvernements légitimes contre des partisans « terroristes » soudoyés par l’étranger. Et comme dans toute propagande efficace, même la plus vulgaire, il y a toujours un brin de vérité, il est exact que les Résistants utilisaient le terrorisme et qu’ils étaient dirigés de Londres, et que le gouvernement de Vichy était aussi légitime que la plupart des régimes installés par les États-Unis et les autres puissances impériales autour du monde. Il y a donc une justification marginale à cette grotesque propagande nazie qui ressemble à la nôtre.

On peut en dire autant des Japonais en Mandchourie et en Chine du Nord : ils disaient apporter à ces peuples le paradis sur Terre et défendaient le gouvernement nationaliste de Mandchourie contre les bandits chinois et ainsi de suite. Tout à fait comme nous.

Mais il me semble que le principe est universel : on le fait – c’est de la contre-terreur ; les autres le font – c’est du terrorisme. L’ordre de grandeur n’a aucune importance. Rien n’a d’importance.

Si nous passons à présent aux années quatre-vingt-dix et à aujourd’hui, examinons l’aide militaire, toujours en laissant Israël et l’Égypte dans leur coin. Le Salvador en était le premier bénéficiaire lors de la campagne terroriste massive engagée contre son peuple. Mais après la victoire américaine contre la théologie de la libération, la première place est revenue à la Turquie et elle l’a gardée jusqu’en 1999. Ensuite, c’est la Colombie qui a pris la tête de ce classement.

Si je peux ajouter une note personnelle, je viens de revenir de ces deux pays, des endroits où ont eu lieu les pires atrocités terroristes de cette décennie : j’étais dans le Sud de la Colombie la semaine passée, et en Turquie du Sud-Est quelques semaines plus tôt.

Pourquoi la Turquie ? Elle a toujours reçu une aide militaire importante de la part des États-Unis à cause de sa position stratégique : elle est proche de l’Union soviétique et du Moyen-Orient. Elle a reçu un flot constant et conséquent de fournitures militaires pendant toute la Guerre froide. En 1984, les choses ont changé : sous l'administration Clinton l’aide militaire a quadruplé par rapport à ce qu’elle avait été jusque-là. En 1997, elle a même égalé tout ce qui avait été fourni jusqu’à 1984, c’est-à-dire 80 % de l’équipement militaire des forces turques. Ce n’étaient pas seulement des pistolets ; il s’agissait d’avions, de tanks, de conseillers militaires et du reste. Qu’est-ce qui avait donc changé ?

Pendant ces années-là,                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      le gouvernement turc a appliqué un terrorisme d’État, en particulier contre le peuple kurde qui représente un quart de la population de la Turquie. Une véritable guerre était alors menée contre eux. C’est la région que j’ai visitée. Je reprends l’expression « terrorisme d’État » de plusieurs sources. L’une d’entre elles est le sociologue turc bien connu Ismail Besikci, l’auteur de State Terror in tbe Middle East (1991), un ouvrage qui incluait la terreur turque dans les régions kurdes. Il a été immédiatement incarcéré. D’après ce que je sais, il l’est toujours. Il avait déjà purgé quinze ans de prison pour avoir rapporté les faits d’une répression turque sur les Kurdes qui dure depuis des décennies.

La fondation américaine pour la Liberté d’Expression lui a offert un prix de dix mille dollars mais il l’a refusé à cause du soutien décisif des États-Unis à la terreur d’État dans son pays. Son second emprisonnement a provoqué de vives réactions parmi les écrivains, les chercheurs et les parlementaires en Grande-Bretagne mais pas aux États-Unis – pour la raison évidente que si c’est nous qui faisons la guerre, ce n’est pas du terrorisme. Ce que décrivait Besikci ne pouvait donc pas être du terrorisme et il n’avait aucune raison de protester.

Besikci n’est pas le seul à parler de terrorisme d’État : en 1994, le ministre turc des droits de l'homme a décrit la terreur que son gouvernement faisait subir à deux millions de ses concitoyens comme du terrorisme d’État : des dizaines de milliers de morts, deux millions de gens chassés de leurs foyers et d’innombrables atrocités d’une barbarie sans nom.

Aujourd’hui, la situation a empiré. Lors de ma visite, le chef respecté de la commission kurde aux droits de l’homme, Osman Baydemir (qui est fort respecté, soit dit en passant, à l’ambassade américaine), estimait qu’il y avait à présent plus de trois millions de réfugiés et cinquante mille morts. J’ai vu beaucoup de ces réfugiés vivant dans des grottes aux alentours de Diyarbakir et dans d’autres lieux. Peu de temps après ma visite, Osman Baydemir a été inculpé par les tribunaux d’État pour avoir commis un crime : lors des fêtes du nouvel an dans la région, il avait décrit cet événement en utilisant l’orthographe kurde au lieu de l’orthographe turque (qui ne diffèrent que par une lettre : V au lieu de W){3}. Nous ne savons pas ce qu’il est advenu de lui.

Si quelques enfants sont habillés de couleurs qui, assemblées, peuvent ressembler au drapeau kurde, cela est considéré comme un crime grave. Lors de mon séjour, un journaliste a été arrêté pour avoir passé une chanson kurde à la radio et sa station a été fermée. Un éditeur, qui avait publié certains de mes essais, était poursuivi pour trois phrases, tirées d’un rapport humanitaire mentionnant la répression des Kurdes en Turquie. La réaction internationale a suffi pour le faire libérer mais il est aujourd’hui sous le coup de six autres inculpations similaires. Et ça continue.

J’ai observé un acte remarquable de courage lors de ma visite à Diyarbakir : devant un large public, des caméras de télévision et de nombreux policiers, trois étudiants se sont levés pour m’offrir un dictionnaire kurde-anglais. On ne peut décrire la bravoure d’un tel acte : il faut connaître la situation pour savoir ce que ça signifie. Personne ne savait comment ce dictionnaire avait atterri en Turquie. Je ne sais pas ce qu’il est advenu des étudiants. Il est impossible de le savoir. Les étudiants et tous ceux qui protestent contre la dureté des lois reçoivent beaucoup de soutien. Istanbul n’est pas comme les États-Unis : de nombreux écrivains, des journalistes et des universitaires se battent constamment contre une répression draconienne et sont sérieusement menacés. Ils vont en prison et, comme vous savez, les geôles turques sont loin d’être gaies. Ils sont infatigables.

Lors de ma visite, ils ont présenté au procureur général de l’État un livre d’écrits censurés, en y joignant des textes écrits dans les prisons et en exigeant d’être poursuivis. Encore une fois, à cause de l’attention internationale, il ne s’est rien passé. Voilà ce que font les gens lorsqu’ils sont réellement victimes de la répression. Contrairement aux États-Unis où des privilégiés font semblant d’être réprimés, voilà ce que font des intellectuels partout où ils prennent les droits de l’homme et les droits civiques au sérieux. Ils ont désespérément besoin de l’aide de tous et de la nôtre en particulier.

D’ailleurs, il existe aux États-Unis une réaction à la terreur d’État en Turquie : le Département d’État a publié son rapport annuel pour 2002 – juste après le succès de la campagne terroriste, si vous préférez – et il a distingué la Turquie pour ses « expériences positives » dans la lutte contre le terrorisme La Turquie figurait aux côtés de l’Espagne et de l’Algérie. Je n’ai pas besoin de mentionner l’Algérie mais dans le cas de l’Espagne, je suppose qu’ils pensaient aux officiels espagnols qui ne sont pas encore en prison pour leurs atrocités contre-terroristes.

L’ambassadeur américain en Turquie vient d’écrire dans une revue universitaire que les États-Unis ne pouvaient avoir de meilleur allié et ami dans la lutte antiterroriste, ainsi que je viens de le montrer. Le gouvernement turc est plein de gratitude et le Premier ministre s’est empressé d’offrir des fantassins turcs aux États-Unis pour leur guerre antiterroriste d’Afghanistan en expliquant que c’était en remerciement de l’aide américaine à la lutte antiterroriste, que je viens de mentionner. L’armée turque protège à présent Kaboul avec des subsides américains, ce qui veut dire que les troupes qui ont commis certaines des pires atrocités de la dernière décennie participent aujourd’hui à la « guerre contre le terrorisme », financées dans les deux cas par les États-Unis.

Ceci ne suscite pas de commentaires : vérifiez et vous verrez –  ce qui nous en dira long sur nous-mêmes. Ce n’est pas que cela soit oublié… Je ne sais pas trop ce qu’en aurait pensé George Orwell mais on peut le deviner.

En 1999, la Colombie a remplacé la Turquie comme premier bénéficiaire de l’aide militaire américaine. Si la Turquie avait réussi à écraser sa population, les atrocités en Colombie n’avaient pas encore eu cet effet mais elles étaient significatives.

Dans les années quatre-vingt-dix, sur le plan des droits de l’homme, la Colombie méritait sans doute la plus mauvaise note de l’hémisphère. Selon le principe familier de corrélation, elle recevait par conséquent davantage d’aide militaire que tous ses voisins réunis. On y retrouve la relation « normale » et les exactions sont monstrueuses. L’une, en particulier, a fait l’objet d’une enquête de l’État : elle concernait un massacre à la tronçonneuse. Les soldats de l’armée colombienne sont allés dans une région et ils ont découpé des gens de cette manière avant de jeter leurs morceaux dans des charniers, et ainsi de suite. Il y a quand même eu une punition pour de tels méfaits : l’officier qui dirigeait cette action a été relevé de son commandement, On ne peut donc pas parler d’immunité !

La Colombie détient à présent le record des assassinats de syndicalistes et de journalistes. J’y suis allé en mission il y a quelques années pour une campagne d'Amnesty International cherchant à protéger les défenseurs des droits de l’homme dans plusieurs pays. La Colombie avait été choisie pour sa place de championne des assassinats de ces militants. Aujourd’hui, les assassinats politiques en sont à dix ou vingt par jour. Aux deux millions de personnes déplacées viennent s’ajouter des dizaines de milliers d’autres chaque mois, qui sont expédiées dans des bidonvilles misérables, sans soins médicaux, sans instruction, sans rien. Ces atrocités ont été vérifiées et ne font aucun doute. Près de 80 % d’entre elles sont attribuables à l’armée et aux paramilitaires qui les accompagnent.

Sur dix ans, on s’aperçoit que le pourcentage des victimes attribuées à l’armée est en régression pour céder la place à celles de ces paramilitaires et ceci s’explique pour des raisons de relations publiques : l’armée colombienne a compris, comme bien d’autres, que le meilleur moyen de pratiquer la terreur, c’était de la privatiser, de la refiler à des paramilitaires ainsi que l’ont fait les Indonésiens au Timor oriental, les Serbes en Bosnie, etc. C’est devenu une technique généralisée. L’armée peut ainsi clamer son innocence. Mais si l’on se réfère aux analyses établies par des organisations comme Human Rights Watch, on voit que les atrocités sont assignées aux paramilitaires de « la sixième division », celle qui vient s’ajouter aux cinq divisions officielles. On assure ainsi ce qu’on appelle une « contestabilité plausible » !

La Colombie reçoit aussi des louanges. Elle avait déjà été félicitée par Bill Clinton pour ses prouesses sur le plan des droits de l’homme et comme démocratie aux réformes économiques de pointe. Ce dernier compliment est le bon : la Colombie détient sans doute le record du monde de la privatisation – c’est-à-dire la remise de ses ressources entre les mains des investisseurs étrangers. Un vrai pactole ! Je vous disais qu’on privatisait même le terrorisme !

Étant donné que les États-Unis privatisent également leur propre contribution au terrorisme international, il y a aujourd’hui une foule de conseillers américains sur place – probablement deux fois plus nombreux que les officiers U.S. – dans des compagnies privées comme DynCorp et Military Professional Resources Inc. Leur objectif est similaire : la fameuse « contestabilité ». Cette privatisation signifie que les conseillers et les armes sont libres de toute supervision de la part du Congrès de Washington et de sa législation qui impose certaines conditions humanitaires avant toute attribution d’aide.

L’ancienne échappatoire consistait à délivrer une clause de désistement, comme le faisait Clinton : « Ignorons les parlementaires ! » Mais le Congrès a rajouté de nouvelles conditions. En mai 2002, Colin Powell a décidé que la Colombie respectait les normes humanitaires de Washington – ce qui est malheureusement le cas ! (Si vous voulez en savoir plus, Amnesty International & Human Rights Watch ont fait un rapport là-dessus. Si vous arrivez à le trouver, vous en apprendrez de belles.)

Les résultats, je les ai observés pendant quelques jours au Sud de la Colombie, dans la province de Cauca, qui a le pire palmarès de violations des droits de l’homme pour 2001. C’est vraiment terrible. C’est une province où vivent surtout des populations indigènes, des campesinos et des Afro-Colombiens. Ils ont pu s’organiser en ce qu’ils appellent un « bloc social » qui s’occupe de la santé, de l’éducation et d’autres réformes. Ils ont même réussi, à la surprise générale, à élire leur propre gouverneur, un autochtone fier et impressionnant. C’est une des rares fois dans l’histoire de l’hémisphère qu’un indigène a pu se faire élire à un poste aussi élevé. J’ai rencontré cet imposant personnage. Les conséquences de ces réalisations ne se sont pas fait attendre : les paramilitaires sont descendus et sont en train de se déployer dans toute la région. Les atrocités augmentent dramatiquement et très peu de gens pensent que le gouverneur ira au bout de son mandat.

J’ai passé plusieurs heures à écouter les témoignages de paysans pauvres qui racontaient la terreur. Mais la pire qu’ils ont subie, c’est celle qui vient directement des méthodes terroristes américaines, c’est-à-dire la fumigation. Cette méthode détruit complètement leurs vies, leurs cultures, leurs bestiaux. Les enfants en meurent : vous pouvez voir les croûtes sur leurs corps. Ce sont de pauvres fermiers qui cultivent le café. C’est une culture difficile et les prix sont bas. Mais ils avaient réussi à se creuser une niche sur les marchés internationaux en produisant un café « biologique » de haute qualité, vendu en Allemagne et ailleurs. Tout cela est fini. Une fois que les caféiers sont détruits et que la terre a été empoisonnée par la fumigation, tout est fini. Les vies sont détruites, les cultures ruinées ; la biodiversité disparaît et, avec elle, la tradition de l’agriculture paysanne, très riche dans cette partie du monde, qui explique les hauts rendements basés sur un savoir traditionnel. Tout est anéanti.

Officiellement, la fumigation est étiquetée « guerre à la drogue » – ce qui est très difficile à prendre au sérieux sauf comme couverture à des programmes de contre-insurrection. C’est là une nouvelle phase dans une longue histoire de suppression des paysans de la terre au profit d’une élite fortunée et d’investisseurs impatients d’exploiter les ressources.{4}

La conséquence de ce désastre est que si la région redevient jamais agricole, ce sera une monoculture à l’exportation avec des graines de laboratoire achetées à la firme Monsanto. Il n’y a pas d’autre alternative. Quand on a chassé les paysans d’une région à coups d’armes chimiques et de ravages de récoltes, on peut aussi l’ouvrir aux mines à ciel ouvert – il semble y avoir du charbon dans le coin – ainsi qu’aux barrages hydroélectriques au profit des multinationales. C’est tout cela qui ressemble à un « succès ».

Quant aux communautés de populations, aux cultures, il vaut mieux ne plus y penser. Ce ne sont que « de simples choses – dont la vie est sans valeur ». (J’ai cité le philosophe Hegel, parlant des Africains.) Mais c’est également notre attitude et nous pouvons donc continuer en toute quiétude et en toute impunité et nous congratuler des réussites.

Ces gens sont comme les Kurdes de Turquie ou les Palestiniens. Comme le dit si bien le rédacteur de la New Republic à propos de son sujet favori, « Les Palestiniens deviendront une autre de ces nations laminées, comme les Kurdes ou les Afghans », et le problème palestinien, « qui commence à être ennuyeux », sera finalement résolu.

Cette opinion a été reprise en mai 2002 par le leader de la majorité de la Chambre des représentants à Washington, Dick Armey, qui donnait son avis sur le problème israélo-palestinien : « Les Palestiniens devraient partir. » C’est vrai, après tout, il y a plein d’endroits dans le monde. Pourquoi n’y vont-ils pas, puisqu’ils sont de simples choses sans importance… ?

Je pourrais décrire des horreurs pendant des heures mais j'aimerais me tourner vers une autre sorte de terreur : la guerre économique destinée à laminer la vie des gens. Deux pays sont aujourd’hui sous embargo américain dans l’hémisphère occidental : Cuba et Haïti. (Il se trouve que c’est sur leurs côtes qu’arrivaient jadis les esclaves d’Afrique.)

Dans le cas de Cuba, l’embargo dure depuis quarante ans et fait partie d’une guerre économique plus large. Washington vient de redéfinir Cuba comme l’un des États terroristes de « l’Empire du Mal ». C’est peut-être parce que Cuba est depuis quarante ans la cible du terrorisme international américain, plus encore que tous les autres États, à l’exception possible du Liban. Le conflit remonte à 1959. Jusqu’en 1989, le prétexte était la nécessité de défendre les États-Unis contre un tentacule de la pieuvre soviétique, toujours prête à nous étouffer. En 1989, on oublie l’ancien prétexte pour en trouver un nouveau et durcir encore l’embargo – tout ceci pour l’amour de la démocratie qui nous caractérise, la démocratie telle qu’elle s’affiche en Colombie.

(Incidemment, il y a quelques années, la Colombie a autorisé un parti indépendant qui a même reçu la permission de se présenter aux élections. Mais il a rencontré quelques difficultés car en quelques années, trois mille de ses cadres ont été assassinés par des « commandos de la mort » liés à l’armée soutenue par les États-Unis, ainsi que des maires, des candidats aux élections présidentielles, etc. Mais comparée à Cuba, la Colombie est toujours une grande démocratie. C.Q.F.D.)

L’embargo américain contre Cuba est d’une sévérité invraisemblable – unique, en réalité – parce qu’il va jusqu’à interdire la nourriture et les médicaments en violation de toutes les lois humanitaires. Il est condamné par le monde entier. La position américaine d’autodéfense contre une attaque en provenance de cet avant-poste de l’empire russe s’est transformée subrepticement en posture de défenseur de la démocratie. Il vous sera facile de vérifier combien de commentateurs ont fait état de ce brusque changement.

Un tel revirement n’a rien d’étonnant si l’on se rend bien compte que la peur du communisme n’était qu’un bluff absolu. Nous le savons depuis longtemps grâce aux documents internes qui ont été « declassified » – c’est-à-dire rendus publics. Cela date de l’administration de John F. Kennedy et c’est sans doute pour cette raison qu’on n’en parle jamais. L’historien Arthur Schlesinger avait soumis à ce sujet au Président des rapports très révélateurs. (J’ai écrit un livre sur ce sujet, Profit over People.)

La « ligne » officielle américaine est que le seul effet de l’embargo est d’aider Fidel Castro sans affecter les Cubains. (C’est ce qu’a répété le Président Carter il y a quelques semaines.) Les seuls à souffrir de l’embargo seraient les fermiers américains et l’agro-business impatients d’exporter vers Cuba.

D’autres ont examiné la situation ; c’est le cas de l'American Association of World Health qui a publié en 1997 une étude documentée de trois cents pages d’après laquelle l’embargo a fait énormément de tort à la santé et au bien-être des Cubains, causant ainsi un accroissement significatif des souffrances et des décès. C’est grâce à l’étonnant système de santé de l’île qu’une catastrophe humanitaire a pu être évitée, tout en ayant des conséquences prévisibles sur ce même système en dévoyant ses ressources, L’embargo anticubain a aussi bien « réussi » que la victoire américaine sur la théologie de la libération ailleurs.

L’autre embargo est encore plus grotesque car il vise Haïti. Depuis un siècle, cette île est la cible d’interventions militaires répétées de la part de son encombrant voisin. Haïti est aujourd’hui le pays le plus pauvre de l’hémisphère et il est possible qu’il ne puisse pas survivre plus d’une ou deux générations. Cette nouvelle « corrélation » tend à se généraliser et mérite qu’on y réfléchisse.

Le président Woodrow Wïlson avait envahi la République d’Haïti en 1915. Si vous avez étudié la théorie des relations internationales, on appelle cela une « démonstration de l’idéalisme wilsonien ». Les marines avaient débarqué et détruit le système parlementaire, réinstallé l’esclavage, tué un nombre indéterminé de gens (les Haïtiens parlent de 15 000 victimes) et transformé le pays en plantations pour les investisseurs américains en instituant une Garde nationale brutale et meurtrière, qui règne depuis lors sur le pays avec l’appui de Washington.

Je ne vais pas refaire toute l’histoire de l’île mais disons que les choses ont continué ainsi jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, lorsque George Bush senior, puis Bill Clinton ont soutenu la junte militaire jusque dans ses actions terroristes les plus criminelles. C’est une autre chose que j'ai pu observer personnellement sur place pendant quelques jours. En ce moment, ici même, près de Manhattan, l’un de leurs pires criminels, Emmanuel Constant, se terre dans Queens, caché par les États-Unis. Il a déjà été condamné en Haïti pour ses crimes terroristes alors qu’il dirigeait la force paramilitaire qui a assassiné quatre ou cinq mille personnes au début de 1990, quand Bush et Clinton soutenaient la junte. Haïti a tenté de l’extrader mais les États-Unis n’ont pas daigné répondre. La presse n’a fait là-dessus aucun commentaire. Pourquoi devrions-nous extrader un tueur qui n’a à son actif que quelques milliers de victimes, surtout que s’il rentre au bercail, il risque de lâcher le morceau sur les connexions directes qui existaient de son temps avec les Américains. Donc, motus et bouche cousue.

Il existe en revanche des commentaires médicaux sur la question : Paul Farmer a récemment étudié le sujet. En 1995, après le renversement de la junte, l'Inter-American Development Bank (IADB) et d’autres agences ont installé des projets destinés à reconstruire ce qui restait d’un système de santé en ruine et à inverser le déclin de l’espérance de vie – le seul cas négatif de l’hémisphère. Mais tout cela a été stoppé par l’embargo qui a bloqué cinq cent millions de dollars d’aide en provenance de l'IADB et d’autres sources, amplifiant ainsi des conditions effroyables. Actuellement, la seule aide extérieure vient de Cuba, comme c’est le cas pour d’autres pays pauvres, mais il s’agit surtout de personnels médicaux qui ne peuvent malheureusement pas compenser les pertes.

Je signale en passant qu’Haïti est en train de payer les intérêt d’emprunts qui sont bloqués et qui, par conséquent ne lui parviennent pas – rien que pour ajouter à la catastrophe. Voilà le second embargo que nous imposons par amour de la démocratie. C’est du moins ce que Colin Powell et consorts nous ont expliqué.

Je dois dire également qu’il existe aujourd’hui un nouveau genre littéraire florissant aux États-Unis, avec ses best-sellers – et une pluie d’articles spécialisés sur un sujet fort intéressant : « Pourquoi ne répondons-nous pas comme il le faudrait aux crimes des autres ? » Cette nouvelle mode mériterait une note en fin de chapitre dans une étude sur nos rapports avec les droits de l’homme – une étude dont le titre serait plutôt : « Pourquoi sommes-nous toujours en train de participer de manière décisive à tant d’horribles violations des droits de l’homme ? »

Question impensable ! Si l’on a le droit de s’étonner de notre insuffisance à riposter aux crimes des autres, il vaut mieux ne pas s’interroger sur les questions que je viens de soulever – nos atrocités massives – parce que ce serait avouer que de tels crimes existent, et cela ne peut se concevoir. Comment pourrait-il en être ainsi ? Si vous tentez de poser la question, vous êtes immédiatement sifflé hors-jeu et disqualifié.

Parallèlement, on entend beaucoup de graves commentaires, ces jours-ci, sur ce que nous devrions faire pour combattre la peste du terrorisme. C’est très sérieux, nous dit-on, et les menaces viennent de partout. Il existe pourtant une manière fort simple de diminuer considérablement le terrorisme mondial ; que les États-Unis arrêtent de le soutenir et d’y participer.

Je ne dis pas qu’on résoudrait ainsi tous les problèmes, mais cela ferait déjà un gros morceau en moins. Mais vous chercherez vainement une quelconque discussion sérieuse de ce truisme. Et tant que de telles questions ne seront pas mises à l’ordre du jour et au cœur de nos préoccupations, ce genre de discussion ne sera pas pris au sérieux, et les malheureux du monde sombreront plus bas encore dans leur misère.

 

 

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Ce qui suit est un extrait des questions-réponses qui ont suivi la conférence de Noam Chomsky.

 

 

QUESTION : Je pense – et j’espère que vous serez de mon avis – que ce qui était radicalement différent entre ce que les nazis ont fait et ce que nous avons fait au Viêt-nam, c’est l’intention. Les nazis avaient décidé d’exterminer les Juifs d’Europe ; notre intention au Viêt-nam n’était pas le génocide.

 

NOAM CHOMSKY : Je n’appellerais jamais ce qui s’est passé au Viêt-nam un « génocide ». Je suis d’accord avec vous, ce n’est pas le terme approprié. C’était complètement différent et je ne connais personne qui ait suggéré le contraire. C’est différent pour toutes sortes de raisons. Les nazis sont réellement uniques de ce point de vue. L’histoire de l’humanité a connu des atrocités sans nom mais l’extermination de masse industrialisée, telle que l’ont inaugurée les nazis, se situe à part, hors du champ. Il n’existe rien de comparable. La manière dont ils ont traité les juifs, les Tziganes et quelques autres groupes, est unique.

Mais il se commet des quantités d’atrocités dans le monde, et certaines d’entre elles sont de notre fait – sans compter… celles qui ne sont pas prises en compte. Laissez-moi vous donner un exemple de ce qui n’est pas compté. Vous vous rappelez, je pense, Le Livre Noir du Communisme, qui a été un best-seller l’an dernier et qui a reçu toutes sortes de commentaires élogieux dans le New York Times et partout ailleurs. C’était la traduction d’un livre français qui estimait le nombre total des victimes du communisme à cent millions. Sans vouloir pinailler sur les chiffres, disons qu’il est exact. La plus grosse part de ce calcul concernait une famine en Chine, de 1958 à i960, qui avait tué environ vingt-cinq millions de gens. Pourquoi cette famine a-t-elle été considérée (à raison) comme un crime politique et idéologique ? Ce phénomène a été étudié en détail par l’économiste Amartya Sen, qui a reçu le Prix Nobel pour ce travail. Il a traité la catastrophe comme un crime idéologique –  et il a bien fait – en précisant qu’il n’existait pas d’intention de tuer tous ces gens mais que les institutions idéologiques étaient telles que le pire est arrivé. La Chine était un État totalitaire dans lequel aucune information sur la réalité n’arrivait jamais au sommet Aucune action n’a donc pu être entreprise parce que c’est ainsi que les choses se passent dans les États totalitaires. Ce gigantesque massacre n’a pas été « voulu ». Mais en peut dire avec raison qu’il constitue l’une des pires horreurs du XXe siècle et le crime le plus effroyable du communisme.

Je n’ai répondu qu’en partie à votre question sur les intentions parce que ce n’est que la moitié de l’histoire.

En étudiant les famines et les conditions qui les précipitent, Amartya Sen a comparé la Chine à l'Inde. Naturellement, à l’époque où l’Inde était sous mandat britannique, elle a souvent connu de terribles famines faisant des dizaines de millions de morts, mais personne n’a porté cela au compte de l’impérialisme britannique. Comme d’habitude, si c'est nous qui le faisons, ce n’est pas un crime.

Mais Sen montre qu’à partir de l’indépendance, l’Inde a souffert de graves pénuries de nourriture{5} sans toutefois connaître de grande famine. De 1947 jusqu’à l’époque où Sen fait les recherches qui lui vaudront le Prix Nobel, vers 1980, il n’y a aucune famine majeure en Inde. Il compare cette situation à celle de la Chine qui avait subi la terrible famine dont nous parlions, et il montre les différences entre les institutions des deux pays. En Inde, pays démocratique, si une information concernant la faim dans une région était publiée, les autorités centrales pouvaient y remédier de manière à enrayer une disette plus grave. Ceci n’est qu’une partie de son étude et elle est bien connue de tous.

Mais Sen va plus loin. Voici donc le reste, tiré des mêmes articles et des mêmes livres, mais qui n’est pas du tout connu : il nous propose de comparer la mortalité en Chine et en Inde de 1947 jusqu’à l’époque de ses travaux. Si les deux pays avaient à peu près le même taux vers 1947, il se met à décliner très nettement en Chine, alors qu’il reste très élevé en Inde. Sen considère cela aussi comme un crime idéologique. Il dit que la différence vient de l’institution, en Chine, de systèmes de cliniques rurales et de médecine préventive pour les pauvres qui ont contribué à l’amélioration de la santé publique – et donc à la diminution de la mortalité. L’Inde n’a pas fait cela : c’est un pays démocratique capitaliste dans lequel on ne fait rien pour les plus pauvres. Et Sen fait remarquer que si l’on compare les courbes (je le cite), « l’Inde semble se débrouiller pour remplir ses placards, tous les huit ans, avec davantage de squelettes que la Chine ne l’a fait pendant ses quatre années honteuses (1958-1961) Cela donne un total de cent millions d’Indiens de 1947 à 1980 mais nous n’appelons pas cela un crime du capitalisme démocratique.

Nous pourrions appliquer de tels calculs au reste du monde… mais je préfère ne pas y penser.

Amartya Sen a raison : ces morts n’étaient pas « voulus » – pas davantage que les victimes de la famine chinoise. Mais si ce sont des crimes idéologiques et institutionnels, la démocratie capitaliste et ses défenseurs en sont autant responsables que les supporters du soi-disant communisme étaient responsables de leur grande famine. Nous n’en avons pas l’entière responsabilité mais certainement une bonne part.

Ainsi donc, si l’on fait le décompte des crimes, la liste est monstrueuse, mais nous ne comptons que ceux de l’ennemi tout en les déplorant douloureusement. Quant aux nôtres, même s’ils sont parfois bien pires, il n’entrent pas dans notre champ visuel. Ils ne sont pas étudiés. Personne n’y pense ; personne n’en parle ; on ne nous permet pas d’y penser.

Si nous acceptons cet état de choses, c’est que nous le voulons bien.