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LIBÉRÉE

Nous avions installé notre campement à une altitude plus élevée que la veille. L’air était frais. On me dit que l’océan n’était pas loin, même si on ne le voyait pas.

Il était très tôt. Le soleil n’était pas encore levé mais mes compagnons s’affairaient déjà. Chose exceptionnelle, ils préparaient un feu matinal. Je levai les yeux et vis le faucon perché dans un arbre au-dessus de moi.

Nous effectuâmes notre rituel quotidien puis Cygne-Noir-Royal, prenant ma main, m’attira vers le feu. Ooota me dit que l’Ancien voulait prononcer une bénédiction spéciale. Tout le monde se groupa autour de moi, en formant une ronde de bras étendus. Tous les yeux étaient clos, tous les visages tournés vers le ciel. Cygne-Noir-Royal s’adressa aux cieux et Ooota traduisit :

— Unité divine, salut. Nous sommes ici devant toi en compagnie d’une Mutante. Nous avons marché avec elle et nous savons qu’elle recèle une étincelle de ta perfection. Nous l’avons touchée, nous l’avons changée, mais transformer un Mutant est une tâche très difficile.

» Tu verras que son étrange peau claire devient de plus en plus naturelle et brune et que ses cheveux blancs s’éloignent de sa tête où de beaux cheveux noirs ont pris racine. Mais nous n’avons pu influencer l’étrange couleur de ses yeux.

» Nous avons beaucoup appris à la Mutante et elle nous a beaucoup appris. Il semble que les Mutants aient dans leur vie une chose appelée sauce. Ils connaissent la vérité, mais celle-ci est enfouie sous les liants et les épices des convenances, du matérialisme, de l’insécurité et de la peur. Ils ont aussi dans leur vie une chose appelée glaçage et qui paraît correspondre à la façon dont ils gaspillent presque tous les instants de leur vie en projets superficiels, artificiels, temporaires, agréables au goût et jolis et passent très peu de vrais moments à développer leur être éternel.

» Nous avons choisi cette Mutante et nous la libérons comme un oiseau au bord du nid, pour qu’elle s’envole loin et haut, et pour qu’elle pousse ses cris perçants, comme le martin-chasseur géant, et qu’elle raconte à ceux qui l’écouteront que nous allons mourir.

»Nous ne jugeons pas les Mutants. Nous prions pour eux et nous les absolvons comme nous prions pour nous et nous absolvons nous-mêmes. Nous prions pour qu’ils examinent leurs actions, leurs valeurs et comprennent que la vie est Une, avant qu’il soit trop tard. Nous prions pour qu’ils cessent de détruire la terre et de se détruire les uns les autres. Nous prions pour qu’il y ait assez de Mutants prêts à devenir réels et à changer les choses.

» Nous prions pour que le monde des Mutants entende et accepte notre messagère.

» Fin du message.

Femme-des-Esprits m’entraîna un peu plus loin puis, au moment où le soleil se levait, elle me désigna du doigt la ville étalée au loin devant nous. L’heure était venue pour moi de regagner la civilisation. Son visage brun plissé se tendait au-delà du bord de la falaise et ses vifs yeux noirs observaient attentivement. Dans son sourd langage natal, elle me parla en désignant la ville et je compris que le matin de ma libération était venu. La tribu me remettait en liberté, je quittais mes instructeurs. Avais-je bien appris ma leçon ? Seul le temps le dirait. Me souviendrais-je de tout ? C’était drôle, je m’inquiétais davantage de leur message que de retrouver la société des Aussies.

Nous rejoignîmes le groupe et chaque membre me dit adieu. Nous nous étreignîmes : c’est, semble-t-il, le geste universel des adieux, entre amis véritables. Ooota dit :

— Nous n’avions rien à te donner que tu n’aies déjà, mais nous sentions bien que, même si nous ne pouvions rien te donner, tu recevrais. C’est cela, notre don.

Cygne-Noir-Royal me prit les mains. Je crois qu’il avait les larmes aux yeux. Il dit, et Ooota traduisit :

— N’abandonne jamais tes deux cœurs, mon amie, je t’en prie. Tu es venue à nous avec deux cœurs ouverts. Maintenant, ils sont comblés de compréhension et d’émotion, pour notre monde et le tien. Tu m’as fait le don d’un second cœur, à moi aussi. J’ai maintenant un savoir et une compréhension qui sont au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer pour moi-même. Notre amitié m’est précieuse. Va en paix et que nos pensées te protègent.

Ses yeux s’illuminèrent comme de l’intérieur tandis qu’il ajoutait rêveusement :

— Nous nous rencontrerons encore, sans nos encombrants corps humains.