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COUTURE

Nous avions achevé notre unique repas de la journée. Les braises rougeoyaient. De temps à autre, des étincelles jaillissaient vers le ciel immense. Nous nous assîmes, à quelques-uns, autour des lueurs vacillantes. Comme de nombreuses tribus amérindiennes, les Aborigènes pensent que, lorsqu’on forme un cercle, il est très important d’observer les autres membres du groupe, en particulier la personne qui vous fait face et qui est votre reflet spirituel. Ce que vous admirez dans cette personne, ce sont les qualités que vous souhaiteriez développer en vous. Nous serions incapables de reconnaître ce que nous jugeons bon ou mauvais chez autrui si nous n’avions pas les mêmes forces et les mêmes faiblesses à un niveau quelconque de notre être. Seul nous différencie le degré d’autodiscipline et d’expression. Les Aborigènes croient qu’une personne ne peut vraiment changer que si elle le décide d’elle-même, mais quelle a la capacité de modifier sa personnalité si elle le veut : il n’y a pas de limite à ce qu’on peut acquérir ou abandonner. Le Vrai Peuple croit aussi que nous ne pouvons exercer de véritable influence que par notre comportement et nos actes, et c’est pourquoi les membres de la tribu s’efforcent chaque jour de devenir meilleurs.

J’étais assise en face de Maîtresse-de-Couture qui, tête inclinée, s’absorbait dans un travail de réparation. Dans la journée, Grand-Chasseur-de-Pierres était venu la trouver parce que la gourde d’eau qu’il portait accrochée à la ceinture s’était détachée. La lanière de suspension en cuir avait cédé, mais, par bonheur, la vessie de kangourou ne s’était pas déchirée et son précieux contenu avait été épargné.

Maîtresse-de-Couture coupait le fil naturel avec ses dents, qui étaient usées à mi-hauteur. Elle leva la tête et dit :

— C’est curieux, l’attitude des Mutants envers le vieillissement. Les travaux qu’on devient trop vieux pour faire. Utilité limitée.

— On n’est jamais trop vieux pour bien faire, dit quelqu’un.

Maîtresse-de-Couture reprit :

— Le travail semble devenu un danger pour les Mutants. Au début, vous avez fondé des entreprises pour que les gens puissent se procurer collectivement de meilleurs produits qu’à titre individuel, pour qu’ils expriment leur talent personnel et s’intègrent dans le système financier. Mais maintenant le but des affaires est devenu d’entretenir le système. Cela nous paraît bizarre, parce que, pour nous, le produit est une chose réelle et que les gens sont des réalités, mais que les affaires, ce n’est pas réel. Les affaires ne sont qu’une idée, une convention, et malgré cela, elles sont devenues un but en soi. De pareilles idées sont difficiles à comprendre.

Je leur parlai du système économique de la libre entreprise, de la propriété privée, des sociétés, des actions et des obligations, des indemnités de chômage, de la protection sociale, des syndicats. Je leur expliquai ce que je savais de l’administration russe, des différences entre les économies chinoise et japonaise. Comme j’avais fait des conférences au Danemark, au Brésil, en Europe et au Sri Lanka, je leur racontai ce que je savais de la vie de ces pays.

Nous en vînmes à l’industrie et à ses productions. C’est sûr, me dit-on, l’automobile est un moyen de transport pratique. Mais ça ne vaut pas la peine de devenir son esclave pour la payer, de risquer un accident suivi d’un procès qui vous créera un ennemi et de devoir partager l’eau si rare du désert avec quatre roues et un siège. Et, du reste, le Vrai Peuple n’est jamais pressé.

Je regardai Maîtresse-de-Couture assise en face de moi. Elle avait un très beau visage. Bien que ne sachant ni lire ni écrire, elle connaissait bien l’histoire du monde et même l’actualité. Elle était créative. J’avais remarqué qu’elle avait offert à Grand-Chasseur-de-Pierres de faire la réparation nécessaire avant qu’il le lui ait demandé. Elle avait un objectif et vivait simplement cet objectif. C’était vrai : je pouvais apprendre en observant la personne assise en face de moi dans le cercle.

Je me demandai ce qu’elle pensait de moi. Quand nous formions un cercle, j’avais, bien sûr, chaque fois quelqu’un en vis-à-vis, mais on ne se bousculait pas pour occuper la place. Je posais trop de questions ; c’était un travers gênant, je le savais, et il me fallait me rappeler que mes compagnons partageaient tout et que je serais tout naturellement admise dans le groupe, le moment venu. Je devais leur apparaître comme un enfant insupportable.

Une fois couchée, je réfléchis encore aux remarques de Maîtresse-de-Couture : les affaires ne sont pas une réalité, ce n’est qu’une convention, et cependant le but des affaires est d’entretenir le système, sans tenir compte des conséquences sur les gens ou le produit lui-même, ou encore de leur utilité. L’observation me paraissait bien subtile de la part de quelqu’un qui n’avait jamais lu un journal, regardé la télévision ou écouté la radio.

J’aurais voulu que le monde entier puisse entendre cette femme.

Au lieu d’appeler ce lieu le désert intérieur, nous devrions bien le considérer comme le centre d’étude de tout ce qui concerne l’être humain.