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LE VOTE

Nous pénétrâmes dans l’abri par son côté ouvert. Il n’y avait ni vraie porte ni fenêtre. L’abri avait été simplement construit pour donner de l’ombre, peut-être comme refuge pour les moutons. Il ne paraissait pas devoir servir à des besoins humains : il ne comportait pas de sièges, de plancher, de ventilateur et n’avait pas l’électricité. C’était un hangar en plaques de tôle ondulée maintenues par du vieux bois pourri. À l’intérieur, la chaleur était encore accrue par un autre feu dans un cercle de pierres.

Après la lumière éblouissante que j’avais dû supporter depuis des heures, mes yeux s’accommodèrent vite à l’ombre et à l’atmosphère enfumée. Je découvris un groupe d’Aborigènes adultes debout ou assis sur le sable. Les hommes portaient des bandeaux ornés, colorés et des plumes attachées en haut des bras et aux chevilles. Ils étaient vêtus du même genre de tissu drapé que mon chauffeur. Tous, sauf lui, avaient des peintures sur le visage, les bras et les jambes : des points, des rayures, des dessins compliqués, tracés en blanc. Leurs bras s’ornaient de lézards, leurs jambes et leur dos de serpents, de kangourous et d’oiseaux.

Les femmes étaient moins décorées. Elles étaient à peu près de ma taille, 1,68 mètre. La plupart étaient âgées, mais leur peau couleur de chocolat au lait paraissait douce et pleine de vitalité. Leurs cheveux étaient frisés, le plus souvent coupés très court. Celles qui les avaient, semblait-il, plus longs portaient autour de la tête un bandeau étroit et entrecroisé qui les maintenait solidement. Une très vieille dame, qui se tenait près de l’entrée, avait le cou et les chevilles ornés de guirlandes de fleurs peintes. L’artiste n’avait rien oublié : ni les détails des feuilles ni les étamines au centre des corolles. Les femmes portaient un vêtement soit composé de deux morceaux de tissu, soit d’une seule pièce comme celui qu’on m’avait donné. Je ne vis pas un seul bébé ou enfant en bas âge et n’aperçus qu’un adolescent.

Mon regard fut attiré par un homme aux cheveux noirs striés de gris, le plus paré de l’assemblée. Sa courte barbe soignée accentuait l’énergie et la dignité de son visage et sa tête était surmontée d’une coiffure étonnante en plumes de perroquet de couleurs vives. Lui aussi avait des bracelets de plumes autour des bras et des chevilles. Divers objets étaient suspendus autour de sa taille et un magnifique pectoral circulaire composé de pierres et de graines ornait sa poitrine. Quelques femmes portaient en pendentif des versions plus petites de ce bijou.

Il me tendit les deux mains en souriant et, comme mon regard plongeait dans ses yeux noirs et veloutés, je me sentis totalement en paix et en sécurité. Jamais je n’ai vu de visage plus doux.

Pourtant, j’étais tiraillée entre des émotions contradictoires. Les visages peints, les hommes debout au fond étreignant des lances aiguisées comme des rasoirs me faisaient de plus en plus peur et, en même temps, la bienveillance qu’affichaient tous les visages et l’atmosphère générale créaient une impression d’amitié et de bien-être. Je ne savais que penser. Quelle idiote j’étais ! Cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais imaginé. Si seulement ma caméra n’avait pas disparu dans les flammes, dehors, quelles photos j’aurais pu coller dans mon album, quelles diapos j’aurais pu projeter plus tard devant un auditoire captivé d’amis et de parents ! Je repensai au feu. Qu’avait-il détruit ? Je frissonnai : mon permis de conduire international, mon argent australien, le billet de cent dollars que je transportais depuis des années dans un compartiment secret de mon portefeuille et qui datait de ma jeunesse et de mon premier emploi à la compagnie du téléphone, un bâton de rouge à lèvres introuvable en Australie, ma montre ornée de diamants et la bague que tante Nola m’avait offerte pour mes dix-huit ans… Tous ces trésors partis en fumée.

L’interprète me détourna de mon anxiété : il voulait me présenter à la tribu. Son nom à lui était Ooota, qu’il prononçait avec un « Ooooo » très long, suivi d’un « ta » sec. L’homme au regard fraternel était l’Ancien de la tribu. Ce n’était pas le plus vieil homme du groupe, mais il assumait le rôle de chef, selon nos critères.

Une femme frappa deux baguettes l’une contre l’autre et fut bientôt imitée par une autre, et encore une autre. Les porteurs de lances heurtèrent le sol de l’extrémité des hampes. D’autres tapèrent dans leurs mains. Le groupe commença à chanter et, du geste, on m’invita à m’asseoir sur le sable. Le corroborée, la fête, commençait. Les chants succédèrent aux chants. Jusque-là, je n’avais pas remarqué que certains membres de la tribu portaient des bracelets de cheville composés de grosses gousses mais, maintenant, les graines sèches enfermées dans les gousses produisaient un bruit de grelots rythmé. Une femme dansa, puis un groupe. Parfois les hommes dansaient seuls, parfois les femmes se joignaient à eux. Ils me semblaient partager leur histoire avec moi.

À la fin, le tempo de la musique ralentit et les mouvements s’apaisèrent, puis cessèrent. Seule persista une pulsation régulière qui semblait synchrone avec les battements de mon cœur. Tous étaient calmes et silencieux. Ils regardaient leur chef qui se leva, s’approcha et se plaça debout devant moi en souriant. Un indescriptible sentiment de communion s’établit entre nous. J’avais l’impression que nous étions de vieux amis. Évidemment, il n’en était rien. Pourtant, sa présence me mettait à l’aise et je me sentis acceptée.

L’Ancien décrocha un long tube en cuir d’ornithorynque attaché à sa taille par des lanières et le secoua vers le ciel, puis il déboucha l’extrémité et renversa le contenu par terre. Des pierres, des os, des dents, des plumes et des disques de cuir s’éparpillèrent autour de moi. Plusieurs membres de la tribu aidèrent à marquer les endroits où les objets étaient tombés. Ils se servaient adroitement de leurs orteils comme de doigts, pour faire des marques dans le sol de terre de l’abri. Puis, ils replacèrent les objets dans le tube. L’Ancien dit quelques mots et me tendit le tube. Je pensai à Las Vegas, secouai le tube et renversai le contenu, qui se dispersa. Deux hommes se mirent à quatre pattes et utilisèrent leurs pieds pour mesurer où mon lancer avait placé les objets par rapport au lancer de l’Ancien. Quelques personnes échangèrent des commentaires mais Ooota ne proposa pas de me les traduire.

Cet après-midi-là, je fus soumise à plusieurs épreuves. Pour l’une d’elles, très impressionnante, on utilisa un fruit en forme de poire, avec une peau épaisse comme une peau de banane. On me donna ce fruit vert clair et l’on me dit de le tenir et de le bénir. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Comme je n’en avais aucune idée, je prononçai mentalement : « S’il vous plaît, mon Dieu, bénissez cette nourriture », avant de rendre le fruit à l’Ancien. Il prit un couteau, coupa le haut et commença à éplucher le fruit, mais au lieu de retomber avec mollesse comme une peau de banane, la languette de peau s’enroula. Tous les visages se tournèrent alors vers moi et je me sentis mal à l’aise sous le regard de tous ces yeux noirs. Comme s’ils s’étaient donné le mot, ils firent : « Ah ! » à l’unisson. Et ils recommencèrent chaque fois que l’Ancien détachait une languette de peau. J’ignore si ces « Ah ! » signifiaient quelque chose de bon ou de mauvais pour moi, mais je crus comprendre que, d’ordinaire, la peau ne s’enroulait pas et que, quel que soit le résultat, j’étais en train de subir une épreuve importante.

Une jeune femme s’approcha de moi, un plat rempli de petites pierres dans les mains. C’était en fait sûrement un morceau de carton et non un plat, mais le tas était si haut que je ne pouvais voir le récipient. Ooota me regarda avec sérieux et me dit :

— Choisis une pierre. Choisis-la avec discernement. Elle a le pouvoir de te sauver la vie.

J’eus immédiatement la chair de poule, bien que mes bras fussent chauds et humides de sueur. Mes entrailles se contractèrent. Les muscles noués de mon estomac me disaient : « Qu’est-ce que ça signifie encore ? Le pouvoir de me sauver la vie ! »

J’examinai les pierres, qui me semblèrent toutes pareilles, d’un gris rougeâtre et de la taille d’une petite pièce de monnaie. J’aurais bien voulu voir une différence quelconque, mais non, pas de chance. Aussi, je trichai et, après avoir fait semblant de les examiner avec le plus grand sérieux, j’en choisis une au sommet du tas et la brandis triomphalement. Les visages qui m’entouraient s’illuminèrent et, intérieurement, je jubilai : « J’ai choisi la bonne ! »

Mais qu’en faire ensuite ? Je ne pouvais pas la jeter sans heurter leurs sentiments. Cette pierre, après tout, si elle ne signifiait rien pour moi, paraissait compter pour eux. Comme je n’avais pas de poche, je la glissai à l’intérieur de mon vêtement, dans le sillon entre mes seins, le seul endroit qui me vint à l’esprit. J’oubliai vite l’objet niché dans cet abri naturel.

Après cela, mes compagnons éparpillèrent le feu, rangèrent leurs ustensiles, rassemblèrent leurs possessions et s’éloignèrent vers le désert. Leurs torses bruns, presque nus, brillaient au soleil tandis qu’ils se mettaient en ordre de marche. La séance était donc finie : pas de déjeuner, pas de récompense ! Ooota fut le dernier à partir. Il fit quelques mètres, se retourna et me dit :

— Viens, on s’en va.

— Où allons-nous ?

— Faire une marche.

— Où, une marche ?

— À travers l’Australie.

— Magnifique ! Et ça prendra combien de temps ?

— Environ trois lunes.

— Vous voulez dire trois mois ?

— Oui, environ trois mois.

Je soupirai, puis je dis à Ooota qui restait à distance :

— Écoutez, tout ça est bien joli, mais je ne peux pas venir, la date ne me convient pas du tout. J’ai des responsabilités, moi, des obligations, un loyer à payer, des échéances. Je n’ai rien prévu. J’ai besoin de temps pour prendre mes dispositions avant de partir en randonnée ou en camping. Vous ne comprenez peut-être pas, mais je ne suis pas australienne, je suis américaine. On ne peut pas aller à l’étranger et disparaître comme ça. Vos services d’immigration vont s’affoler, mon gouvernement va envoyer des hélicoptères à ma recherche. Je pourrai me joindre à vous une autre fois, peut-être, mais pas aujourd’hui. Je ne peux vraiment pas. Non, le moment est mal choisi.

Ooota sourit :

— Tout va bien. Celui qui a besoin de savoir saura. Mon peuple a entendu ton appel au secours. Si un seul membre de cette tribu avait voté contre, nous n’aurions pas entrepris cette marche. Tu as été mise à l’épreuve et tu as été acceptée. C’est un honneur extrême que je ne puis expliquer. Tu dois faire l’expérience. C’est la chose la plus importante que tu feras dans ta vie ici-bas. C’est pour cela que tu es venue au monde. L’Unité divine est à l’œuvre. C’est ton message, je ne puis t’en dire davantage. Viens, suis-moi.

Il tourna les talons et s’éloigna.

Je restai sur place, médusée, les yeux fixés sur le désert. Il était immense, désolé, mais très beau et palpitant à l’infini. La Jeep était là, avec sa clé de contact sur le tableau de bord. Mais par où étions-nous venus ? Pendant des heures, nous avions roulé hors de toute piste, fait des tours et des détours. Je n’avais ni chaussures, ni eau, ni nourriture. En cette période de l’année, la température oscille entre 38 °C et 54 °C.

J’étais très heureuse d’avoir été acceptée à l’unanimité, mais, et mon vote à moi ? Il me semblait que la décision m’échappait.

Je ne voulais pas les accompagner. Ils me demandaient de remettre ma vie entre leurs mains. Or, ces gens-là, je venais de les rencontrer, je ne pouvais même pas leur parler. Et si je perdais mon emploi ? Toute cette histoire ne tenait pas debout. Non, pas question, je n’irais pas avec eux !

« Je parierais qu’ils ont concocté un scénario en deux parties, pensai-je. D’abord on joue à des petits jeux, ici, dans une baraque, puis on va dans le désert faire joujou un peu plus longtemps. Ils n’iront pas bien loin, ils n’ont rien à manger. La pire chose qui pourrait m’arriver serait d’avoir à passer la nuit dehors. Mais non, s’ils m’ont regardée, ils ont bien vu que je n’ai rien d’une campeuse, que je suis une fille des villes, du genre bain mousse et chauffage central. » Je continuai à réfléchir : « Oh, et puis, après tout, je le peux s’il le faut ! Je leur dirai simplement de me ramener avant l’heure à laquelle je dois quitter l’hôtel demain. Je n’ai pas envie de payer un jour supplémentaire pour faire plaisir à ces ploucs. »

Je regardai le groupe qui s’éloignait, les silhouettes de plus en plus petites à l’horizon. Je n’avais plus le temps de mettre en œuvre ma méthode Libra qui pèse les avantages et les inconvénients. Plus je restais là à réfléchir, plus ils disparaissaient dans le lointain. Les mots exacts que je prononçai alors en moi-même se sont gravés dans ma mémoire à tout jamais : « Eh bien, soit, mon Dieu, je m’incline. Je sais que vous avez un sens de l’humour bien particulier, mais là, je n’y comprends rien ! »

Et c’est ainsi que, partagée entre la peur, l’émerveillement et l’incrédulité, je commençai à suivre cette tribu d’Aborigènes qui se nomme elle-même le Vrai Peuple. Je n’étais ni ligotée ni bâillonnée, mais je me sentais comme captive. Il me semblait être la victime d’une marche forcée dans l’inconnu.