CHAPITRE X
Le groupe électrogène ronfle et crachote depuis que Boris Travel l’a nourri de plaquettes de carburant solidifié. Gros cube grisâtre, il vibre entre les parois de sa cage comme un fauve dont on aurait cloué les pattes au plancher. Ses trépidations se communiquent au béton des parois et du sol, éveillant un fourmillement désagréable sous les pieds des sentinelles.
Des odeurs chaudes et chimiques emplissent l’air. Toute la population de la tour s’est rassemblée sur le toit, les yeux levés vers l’enseigne encore noire, encore endormie. Nath est là, au coude à coude avec les autres. La tribu est figée, hiératique, les phalanges blanchies sur la hampe des lances métalliques dressées en buisson acéré.
Tel l’équipage d’un navire se préparant pour un abordage, le clan s’est bardé de toutes les armes qu’il a pu fabriquer à l’aide d’ustensiles de récupération. Chaque morceau de fer a été aiguisé, affûté pour devenir poignard ou fer de lance. Les tuyaux de plomb se sont changés en sarbacanes ou en matraques. Le moindre clou a été recyclé en fléchette. Cet arsenal aux allures de quincaillerie alourdi chaque combattant. Les frondeuses forment un groupe à l’écart. Elles portent sur la hanche une besace emplie de boulons et d’écrous. Nath caresse son disque, mais il a pris soin de se munir d’un arc capable d’expédier fort loin des flèches légères à la pointe terriblement acérée.
Le groupe électrogène cogne sourdement sous les pieds de la tribu, cœur enfoui au rythme capricieux. Boris Travel a déverrouillé la boîte de connexion soudée à l’un des piliers soutenant l’enseigne. A l’intérieur de ce petit coffre-fort se trouve la manette… L’interrupteur qui commande au flux électrique. Il attend, la main levée à mi-course. Il hésite… Il sait qu’en abaissant le levier il va déchaîner l’apocalypse, le raz de marée des fous venus d’en bas. Le clan halète, la poitrine écrasée par l’étau de la fatalité. L’excitation se mêle à la peur en un cocktail qui met à chacun le feu aux joues. L’inéluctable va s’accomplir… Pour le meilleur et pour le pire.
La main de Boris s’abat sur la manette, une grosse étincelle jaillit dans un craquement bleuté. Des relais bourdonnent, des tubes palpitent et soudain…
Soudain c’est l’embrasement. Un serpent de feu pourpre incendie le ciel. Le tube s’illumine, corps jusque-là exsangue que remplit brutalement un sang incandescent. La lumière bouillonne dans cet alambic aux arabesques tortueuses, le brouillard du gaz invisible s’embrase… Les lettres irradient comme autant de fers portés au rouge. « CHEWING MAGNETIC TAPE » La formule magique vient d’être prononcée, la bête de légende sort de son sommeil poussiéreux. L’enseigne zigzague, se tord, amorce des boucles tel un serpent de mer aux sinusoïdes de lave.
Nath recule d’un pas sous le choc. Toute la terrasse est rouge, inondée d’un halo d’abattoir. Cette lumière d’alerte ruisselle sur les visages ébahis, teint les vêtements, les cheveux et les peaux.
L’enseigne bourdonne comme si les tubes étaient habités par un essaim de guêpes. Safra est la première à réagir. Elle fait tournoyer sa fronde en poussant un ululement strident aussitôt repris par les guerrières de sa phalange. Nath titube, enivré de cris et de lumière. Le donjon vient de ceindre sa couronne de carnage. Son crâne rouge doit se voir à des kilomètres à la ronde. La tribu frappe le sol avec la hampe des lances. Tous savent que l’attaque est imminente. Safra bondit sur le parapet, à la lisière du vide, et crache dans l’abîme. Le signal est donné, les gosses et les adolescents l’imitent aussitôt. Certains se débraguettent et pissent dans l’obscurité, espérant que cette pluie d’urine ira souiller les anonymes.
Dans la lueur de l’enseigne ils ont l’air de bouchers ou de dépeceurs échappés d’un abattoir. Les porteurs de piques font chorus, emmêlant leurs armes, chacun crie pour oublier sa peur.
Boris a le plus grand mal à dominer le tumulte. Il voudrait que les combattants regagnent leur poste respectif. Il gesticule derrière la vieille mitrailleuse luisante de graisse.
— Les hallebardiers tout au long du parapet ! vocifère-t-il. Les archers aux fenêtres de l’étage, les frondeuses sur les canalisations !
Sa voix se perd dans le vacarme, et c’est finalement Safra qui donne l’ordre de dispersion. Elle est belle. Ses cuisses nues et musclées luisent de sueur.
— Criez le « Nom » : commande-t-elle, criez le « Nom » pour lequel vous allez mourir !
Le clan subjugué se met à scander le texte de l’enseigne en le tronquant pour plus d’efficacité :
— Ma-gne-tic Ta-pe ! Ma-gne-tic Ta-pe !
Nath scrute l’obscurité, au loin il aperçoit le flamboiement timide de « Transtaxen ». Le néon malade clignote, éclair anémié en voie d’effacement. Tout autour c’est la nuit compacte, cernant les tours de ses douves d’encre. C’est de là que va monter le danger.
— CRIEZ LE NOM ! répète Safra, le corps vibrant, le lacet de cuir sifflant au bout de son poignet. CRIEZ LE NOM !
Nath se sent gagné par la contagion, ses lèvres balbutient les syllabes de l’enseigne. Bientôt il hurle à son tour, la bouche déformée, les mâchoires et la gorge douloureuse. Il mâche sa haine comme une viande trop dure, comme la chair crue qu’il faut arracher sur l’os d’une bête qu’on vient d’abattre.
— Magnetic Tape ! Magnetic Tape !
A cette seconde il n’existe plus, il n’est qu’un prolongement de la tour, une créature que l’illumination de l’enseigne vient de tirer d’un long coma. Oui, c’est cela ! Les néons lui offrent une transfusion de lumière. Le flux électrique court dans ses veines, les enflamme. Il est l’enfant d’un panneau publicitaire, le fils d’une pancarte brandie en plein ciel telle une table de la loi.
En bas, sur le désert du parking, les anonymes gémissent en se masquant les yeux. L’illumination fuse du haut de la tour comme le geyser de feu d’un volcan. La lumière qui tombe en halo aux abords du bâtiment leur donne l’impression qu’un souffle brûlant, une pluie de lave ou de cendre,
les enveloppe de son brouillard mortel. Mêmes les torches du pentacle ont pâli sous cette subite agression. La mauvaise magie des sentinelles fait son œuvre, empoisonnant le parking et ses habitants. La jeune fille titube et s’emmêle les pieds dans les sangles de la selle rudimentaire qu’elle est en train d’installer sur le dos du nocto. L’insecte géant a été entravé par la tête et la queue. Des cordes l’attachent à de gros anneaux fichés dans le sol. Par moments il secoue ses ailes, soulevant un véritable souffle d’hélicoptère, et la jeune fille doit battre en retraite. Quinze insectes ont été ainsi disposés sur le périmètre de l’immeuble. Ils s’impatientent mais ne montrent aucun signe d’agressivité.
Un groupe d’anciens a montré aux jeunes comment contrôler les articulations de la bête, et notamment la façon dont il convient d’agir sur les organes faisant office de gouvernail de profondeur. Deux trous percés dans la carapace suffisent à parasiter la volonté de l’animal et à provoquer sur commande les réflexes de montée ou de descente. Il n’y a qu’à plonger les mains dans l’une du l’autre des cavités et à refermer les doigts sur les tendons reliés aux muscles des ailes. Les contractions ainsi obtenues sont aussi efficaces qu’un palonnier entre les mains d’un pilote expérimenté.
La jeune fille enfourche l’insecte, chevauchant l’articulation qui lui tient lieu de cou. La tête ovoïde jaillit d’entre ses cuisses comme le réservoir d’une grosse moto. D’ailleurs la carapace de l’animal évoque le métal peint. Elle ne paraît pas « vivante » et on ne peut pas prétendre que le contact en soit répugnant. Le nocto fait davantage penser à un robot qu’à un fouillis d’organes tassés sous un capot de chitine.
Un ancien inspecte les « appareils », sangle les pilotes au plus serré. Un autre distribue des projectiles. Il y a de tout, des frondes, des lance-pierres, des cocktails Molotov, des bombes artisanales confectionnées avec des produits récupérés dans les vieilles stations-service du parking. La jeune fille reçoit une besace encombrée de ferraille destructrice. On lui remet une demi-douzaine de grenades de glaise séchée, hérissées de clous et bourrées d’une poudre composée à base de salpêtre, de soufre et de charbon de bois.
Elle est en sueur et très fatiguée. Le dressage du nocto l’a amoindrie nerveusement. La bête ne dispose plus à présent que d’une dizaine d’heures d’existence. Au fur et à mesure que le soleil déclinera, elle deviendra de plus en plus faible, son vol se fera chaotique, elle perdra le sens de l’équilibre et sera à la merci de la moindre fausse manœuvre. Certains noctos meurent même en plein vol, d’un subit arrêt du cœur. Ils tombent alors comme des pierres et s’écrasent avec leurs cavaliers dans un grand éclaboussement de carapace fracassée.
Dès le début de l’après-midi il faut être vigilant et guetter les signes de défaillance de l’animal. A condition toutefois d’être encore en vie au début de l’après-midi !
L’un des anciens va d’un pilote à l’autre et lés embrasse longuement sur la bouche en leur serrant le visage entre ses mains décharnées. C’est la coutume, et la jeune fille la subit en luttant contre l’envie de s’essuyer la bouche qui monte frénétiquement en elle.
Les insectes s’énervent et battent des ailes, soulevant des nuages de poussière.
Le jour pointe à l’horizon, tache rosâtre qui décolore la nuit. Dix heures… l’horloge grignote déjà la brève existence des éphémères géants.
L’ancien essaye vainement d’entamer un discours ou une harangue mais le bourdonnement des noctos couvre ses paroles et ébouriffe sa barbe teinte.
L’heure est venue.
La jeune fille tire sur les amarres, les nœuds se défont. Le nocto libéré prend subitement de la hauteur. Il monte verticalement puis s’immobilise en vol stationnaire à quinze mètres du sol. Le vrombissement et le déplacement d’air sont énormes. La cavalière, assourdie, vérifie rapidement les sangles qui la maintiennent en place. Elle tangue au-dessus du parking, suspendue dans le vide, comme ballottée par une mer invisible. Son estomac se convulsé sous l’effet de la peur et du vertige.
L’escadrille des libellules géantes se déploie en éventail. Les animaux s’élèvent très lentement, et les anonymes voient défiler l’interminable façade avec ses fenêtres bouchées. La tour « empaillée » n’offre aucune issue. Il faut gravir cette montagne bâtie à l’équerre pour trouver enfin le champ de bataille du cinquantième étage. La muraille de béton défile.
La jeune fille tremble en fouillant dans la musette. Elle en tire une grenade d’argile pourvue d’une mèche courte. Les gros clous de charpentier qui la hérissent font d’elle un oursin peu maniable et destructeur. La grande incertitude c’est la conduite du nocto… Elle ne peut savoir à l’avance comment se comportera la bête lorsque les projectiles pleuvront sur elle. Certains insectes fuient à tire-d’ailes, d’autres réagissent vigoureusement et se portent à l’attaque, essayant d’agripper leurs agresseurs avec leurs longues pattes. Quelques-uns, enfin, sont tellement surpris qu’ils se laissent tomber sans chercher à freiner leur chute. Dans ce dernier cas de figure le choc est toujours mortel pour le pilote et pour sa monture.
La jeune fille se saisit du briquet qu’elle porte autour du cou. Elle lève la tête, le sommet est tout proche. Elle a la sensation de grimper très vite à la rencontre des nuages. Et soudain c’est la terrasse, qu’elle perçoit comme un carré de lances et d’épieux.
Une clameur de haine salue son apparition, et tout de suite des projectiles sifflent à ses oreilles, ricochent sur la carapace du nocto. La peur la paralyse, un boulon la frappe à la cuisse sans lui faire trop de mal. Elle est engourdie, prisonnière d’un rêve. Que fait-elle là, une bombe à la main, chevauchant un monstre dérisoire, chargeant pour on ne sait quelle cause ?
Un morceau de métal lui entaille la joue. Cette fois la douleur la réveille. Le nocto vrombit de colère. Il amorce une glissade et pique vers la terrasse.
La forêt d’épieux s’agite, haie de pointes aiguisées qui accroche les premiers rayons du soleil.
La cavalière actionne le briquet, enflamme la mèche charbonneuse et jette la grenade au passage.
Déjà l’insecte a viré sur l’aile. A l’étage inférieur les archers postés derrière les fenêtres grillagées tentent de le mettre en joue.
La grenade a rebondi sur le parapet pour exploser dans le vide, mais sa mitraille a douloureusement fouetté le premier rang des hallebardiers.
Nath entend les clous et les éclats miauler autour de lui. Des femmes, des vieux, s’écroulent, ou basculent par-dessus le garde-fou, le visage et le torse labourés par les débris de la bombe artisanale.
Le garçon est désemparé, la bataille lui paraît comme un choc d’une extrême confusion. L’espace réduit de la terrasse ne permet pas de grands mouvements de troupe, tout le monde piétine et se bouscule en voulant manœuvrer. La ronde des noctos a quelque chose d’effrayant. Leur bourdonnement interdit tout recours à la parole. Nath a envie de lâcher ses armes pour se boucher les oreilles.
Les insectes tournent autour de la terrasse à la manière de l’un de ces manèges dont les chevaux de bois montent et descendent d’un mouvement régulier.
Les frondeuses bondissent d’une canalisation à l’autre, faisant tournoyer leurs armes de cuir. Safra leur a commandé de viser les ailes et de ne pas s’occuper de la carapace ou de la tête blindée comme un casque. Une aile déchirée, affaiblie, peut déséquilibrer un nocto et le contraindre à se poser. Mais les bêtes ont tendance à se défendre et leurs pattes interminables sont tout à fait capables d’agripper plusieurs piquiers en un seul passage.
Nath se sent inutile, lourd et malhabile. Il voit Boris Travel, blême accroupi derrière sa vieille mitrailleuse. Il voit Safra qui bondit comme une guenon dans la forêt de tuyaux. Les piquiers hurlent en agitant leurs lances, mais ils sont si serrés qu’ils se gênent mutuellement et parfois se blessent.
Avec le lever du jour la lumière de l’enseigne a pâli. Nath a la bouche sèche, et les images qui frappent sa rétine lui paraissent irréelles. Il décide de grimper sur une prise d’air et d’utiliser son arc, mais la forêt de hallebardes en mouvement l’empêche de viser correctement.
Un nocto blessé à l’œil a piqué sur la terrasse. Ses pattes agrippent un adolescent. Aussitôt les piquiers se portent en avant, visant le défaut des articulations sur la carapace de chitine. Les lances dérapent et se tordent sur 1'écalure verdâtre. De plus le souffle des ailes oppose aux assaillants un véritable mur élastique qu’il est difficile d’affronter sans suffoquer. Le cavalier sanglé sur le dos de l’insecte brandit une bouteille d’essence. Une pique le transperce alors même qu’il lance le flacon. Une flaque de feu explose sur le parapet, enveloppant plusieurs défenseurs. Le nocto, effrayé par les flammes, se retire. La longue pique, qui transperce son cavalier, rend son vol difficile. Il descend en tournoyant tandis qu’on enveloppe les brûlés dans des couvertures trempées d’eau de pluie.
Safra, elle, a réussi à toucher deux anonymes en pleine tête à l’aide de billes d’acier. Les animaux, privés de guide, ont aussitôt dérivé vers le nord sans plus s’occuper de la bataille.
Des flacons d’essence s’écrasent sur la façade, dessinant sur le béton de longues rigoles de flammes. Nath a perdu la notion du temps. Il lâche quelques flèches qui se fichent dans le vitrail bleuté d’une aile.
Les anonymes n’osent pas encore réellement s’approcher. Ils testent les défenses de l’adversaire. Nath sautille sur place comme un boxeur. Les coups mal ajustés se perdent. Les piquiers, durement éprouvés, commencent à s’éloigner du parapet. Ils se défendent mais n’attaquent plus.
Les billes, les boulons, vrombissent et s’entrecroisent, ricochant au hasard, se retournant parfois contre ceux qui les ont lancés.
Brusquement la première escadrille bat en retraite, pour se réapprovisionner en munitions.
Les minutes s’écoulent, s’étirent. On n’entend plus que le vent qui se déchire aux arêtes des façades. Nath posé son arc. Il l’a serré si fort durant le premier choc que ses paumes en sont presque entaillées. Des vieilles font circuler des gourdes d’eau de pluie. On boit avidement, on asperge ses cloques. Boris Travel, jumelles au poing, signale qu’il se passe quelque chose d’anormal au sommet de la tour « Transtaxen ». Des gens courent en tous sens tandis que l’enseigne gagne en luminosité.
— Ils ont dû essayer de réparer leur groupe électrogène, lance Safra en s’aspergeant la poitrine. En nous voyant si bien briller, ils ont eu honte d’afficher un éclairage de veillée mortuaire !
Les frondeuses s’esclaffent. C’est vrai que le panneau « Transtaxen » luit de façon curieuse. Certaines lettres virent à l’incandescence alors que leurs voisines clignotent faiblement. Malgré la distance on devine des crachotements et des étincelles bourdonnant autour des boîtes de connexions. L’enseigne palpite, alternant des éclairs rouges et bleus.
Nath plisse les yeux. Là-bas la panique est à son comble. Des femmes chargées d’enfants se piétinent pour se réfugier derrière les tuyaux. Des prises d’air. Des hommes sautillent en brandissant des extincteurs vétustés tout encroûtés de rouille. Le vent rabat une odeur d’ozone annonciatrice de courts-circuits.
Et brusquement le tube explose, mitraille de tessons qui balaie la terrasse. Un éclair bleu embrase le panneau, court le long des fils et se communique aux structures de métal, électrifiant les canalisations et les prises d’air. Des milliers de volts, jetés en vrac, s’éparpillent en flaque mortelle. Des silhouettes se convulsent, ébauchant des pantomimes tétaniques. Ceux qui ont couru vers le parapet sont balayés par la rafale d’éclats qui leur laboure le dos et les reins.
Des dizaines de corps basculent dans le vide, les omoplates hérissées de tessons. Ces longues aiguilles de verre brillantes leur font comme des ailes rigides, inutilisables, et qui ne ralentissent nullement leur chute. Anges épinglés, ils tournoient, bras et jambes à la dérive. La plupart sont déjà morts à mi-course.
L’explosion de l’enseigne a creusé un cratère au milieu de la terrasse. De ce trou monte une fumée émaillée d’étincelles. Bientôt les prises d’air se mettent à vomir de semblables panaches, indiquant que l’incendie est en train de gagner les étages inférieurs.
A la hâte, les survivants se ruent vers les réservoirs d’eau de pluie qu’ils éventrent à coups de hache, espérant que le ruissellement viendra noyer les flammes. :
Deux hélicoptères de la police convergent vers la tour sinistrée. L’un d’eux traîne en remorque une nacelle de sauvetage qu’il s’évertue à maintenir au niveau de la terrasse. Mais personne ne fait mine de vouloir y embarquer.
Safra ricane, c’est mal connaître les sentinelles que de penser qu’ils quitteront le navire à la première catastrophe ! Le second appareil pulvérise une poudre extinctrice sur les flammes qui jaillissent des fenêtres. La fumée, trop épaisse, contrarie la manœuvre. Finalement un homme hirsute et souillé de suie bondit sur le parapet pour trancher le câble de la nacelle d’un seul coup de hache. La tour fume comme un brandon. Les tuyaux virent au rouge, les canalisations se déforment sous la caresse des flammes.
— Attention ! hurle quelqu’un. Les insectes ! Ils reviennent !
Mais le brouillard de suie qui se répand constitue un voile protecteur pour les assaillants. Nath a du mal à garder les yeux ouverts, il tousse et larmoie. Les archers embusqués derrière les fenêtres lâchent des salves bruissantes qui meurent en courbes exténuées.
Un nocto émerge enfin de l’écran de fumée. Il est criblé de dards mais vole toujours, l’une de ses quatre ailes pend lamentablement, chiffon translucide que le vent continue à effilocher.
Une bombe explose à la hauteur du parapet, fauchant deux frondeuses qui s’écroulent, les cuisses déchirées par les gros clous de charpentiers fichés dans la glaise. Nath encaisse un choc à l’épaule et tombe à la renverse. Le nocto déséquilibré a échoué au bord de la terrasse, le ventre râpant le parapet. Aussitôt les piquiers se jettent sur lui, visant les cibles fragiles que représentent les ailes, les yeux… et le cavalier prisonnier de ses sangles. L’insecte géant se convulsé mais les lances le fouillent, l’éventrent, l’évident comme un crustacé qu’on récure. Quelques secondes ont suffi à le changer en pelote d’épingles. La sacoche du pilote s’embrase, dévorant l’homme et se communiquant très rapidement aux longues ailes bleutées qui se racornissent sous la chaleur et fondent comme du mica. Une odeur épouvantable submerge le toit tandis que le nocto s’embrase et prend l’aspect d’une épure goudronneuse.
A cent mètres de là, aux commandes du Sky-Fender dont on vient de couper la nacelle de sauvetage, Kurt jure abominablement. D’un revers de palonnier il arrache l’hélico du voisinage de la façade, et cherche à localiser l’appareil d’Édith.
La jeune femme continue à cracher sa neige carbonique au mépris de la fumée qui fausse son appréciation des distances.
— Édith ! hurle Kurt dans le micro. Dégage, bon sang ! Tu vas accrocher la façade, tu es trop près !
Mais la jeune femme ne répond pas. L’ancien mercenaire maltraite le manche ; déjà les noctos l’entourent. Les anonymes bombardent le Sky de billes d’acier qui sonnent sur le fuselage avec autant de force que des coups de marteau. Le déplacement d’air produit par la rotation des pales perturbe à peine le vol des noctos. Kurt abomine ces longues bestioles dont l’abdomen segmenté palpite comme un viscère à nu.
Le Sky-Fender rame pesamment dans la brume. Il paraît bien lourd et pataud à côté des noctos qui glissent au gré des courants ascensionnels. Kurt transpire dans sa combinaison de vol. La tour « Transtaxen » est en train de prendre feu, d’ici deux heures l’immeuble ne sera plus qu’une gigantesque torchère. La mousse des colmatages, réputée ignifuge, ne semble guère opposer d’obstacle aux flammes. Des flammèches et des brandons retombent en pluie sur le parking.
Kurt s’est bloqué en vol stationnaire, attendant que le vent déporte l’écran de fumée. De temps à autre il voit passer un corps tourbillonnant aux chairs écrasées par la résistance de l’air.
L’hélicoptère encaisse soudain un formidable choc. L’une de ses pales vient en effet de couper en deux un nocto imprudent. L’animal, sectionné dans le sens de la longueur, s’éparpille tandis qu’une bouillie organique inidentifiable macule le pare-brise du cockpit. Le Sky-Fender part à la dérive.
Kurt connaît une seconde d’intense panique. L’hélicoptère déséquilibré tourne sur lui-même, descendant en toupie. Les essuie-glaces patinent dans la purée viscérale qui obscurcit les vitres. Kurt, liquéfié, s’accroche au manche, sans savoir si – d’un instant à l’autre –, il ne va pas heurter l’une ou l’autre des façades.
La chute dure interminablement. L’homme sent qu’un voile noir lui tombe sur les yeux. Les rotations de plus en plus rapides lui mettent le cœur au bord des lèvres. Il n’est plus que le pilote somnambule d’une carcasse folle. Lorsque les skis de l’hélicoptère heurtent enfin le sol, il a presque perdu connaissance. L’appareil s’immobilise dans un épouvantable bruit de ferraille froissée. Kurt cherche à déboucler son harnais mais il saigne du nez. Le sang cogne à ses tempes. Il pense à Édith et sombre dans l’inconscience en balbutiant un juron.
Les anonymes ont vu se crasher l’hélicoptère, mais toute leur énergie est concentrée sur le ravitaillement des pilotes et la constitution de l’escadrille de remplacement. Pour le moment tout va bien, ils n’ont perdu que deux noctos. La tour « Transtaxen » est en flammes et la panique semble gagner les sentinelles du « Chewing Magnetic Tape ».
Un ancien, debout sur une vieille 2 CV à laquelle on a attelé une vingtaine de femmes et d’enfants, parcourt le parking en hurlant les dernières nouvelles de la bataille. Il ignore que l’embrasement de « Transtaxen » n’est dû qu’à un accident, et il a tout naturellement porté cet exploit au crédit des anonymes. Le clan se réjouit de cette annonce. Les pilotes eux-mêmes ont choisi d’y croire. D’ailleurs la confusion des attaques ne leur a pas permis de réaliser ce qui se passait réellement.
Pour l’heure la jeune fille se repose à l’écart, adossée à la pompe rouillée d’une antique station-service. Elle se sent ivre, la tête vide. Elle ne parvient pas à comprendre comment elle a pu passer à travers la mitraille des frondes, des lance-pierres, comment elle a pu éviter le fouillis acéré des piques. Elle ne se souvient que de la peur éprouvée et des contractions de ses intestins. Le reste, les gestes de mort, elle les a effectués dans un état proche de l’hypnose. Elle n’a entrevu que des formes, des éclairs d’acier. Elle n’a songé qu’à survivre. Elle a tué pour ne pas être tuée, pour écarter ces lames qui menaçaient son visage ou son ventre. L’enseigne, le « Nom », l’hypernommé… elle n’y a pas songé une seconde. A l’atterrissage quelqu’un a débouclé son harnais et l’a tirée sur l’asphalte. Elle saigne d’une multitude de coupures et ses cheveux ont brûlé sur le côté droit de son crâne. A part cela elle ne ressent rien, qu’un insupportable détachement.
De nombreux noctos sont revenus à leur base, chevauchés par des cadavres, mais ce n’est qu’un détail, les cadavres ne manquent pas.
Une femme enceinte s’agenouille à côté de la jeune fille et lui nettoie le visage à l’aide d’un linge mouillé.
— C’était comment là-haut ? souffle-t-elle, avide.
La jeune fille hausse les épaules.
— Je ne sais pas, dit-elle, je n’ai pas fait attention.