CHAPITRE V

 

Édith donne tous les gaz, arrachant le Sky–Fender de la piste circulaire. Le gros appareil tangue, alourdi par les caisses de vivres f entassées entre ses flancs. I

— Vous allez vous poser au sommet de la tour ? interroge le prêtre incrédule en bouclant la sangle de sécurité qui le maintient au fond du siège.

— Ne craignez rien, lâche la jeune femme, il y a assez de place pour l’hélico. |

— Ce n’est pas ça qui m’inquiète, vitupère le vieillard, mais ce que vous faites constitue une infraction au règlement de protection conçu par le ministère des Affaires culturelles. Normalement vous devez laisser les minorités sauvegardées se débrouiller par leurs propres moyens. En leur apportant de la nourriture vous en faites des assistés, vous développez en eux une mentalité de mendiant ! La règle est de ne jamais avoir de contact, ou le moins possible. Il ne faut en aucun cas s’immiscer dans leur vie. Leur pureté sociale doit être à tout prix préservée…

Édith fait la moue. L’hypocrisie du prêtre l’émerveille. Il est en train de lui reprocher d’apporter des vivres aux sentinelles, alors que lui-même capture les anonymes au lasso pour les marquer comme des veaux ! Brûler quelqu’un au fer rouge ne constitue-t-il pas une manière de « contact » ?

— Ces micro-sociétés sont extrêmement intéressantes, soliloque le prieur avec une voix sucrée de conférencier, elles peuvent beaucoup nous apprendre sur les aberrations sociales nées de l’inconscient collectif. Ces sectes sont révélatrices des maladies qui menacent nos collectivités modernes. Les études que nous menons ici nous aideront peut-être un jour à éviter une désagrégation générale du corps social. Les symptômes de nomadisme sont plus fréquents qu’on ne le croit. Rappelez-vous la grande épidémie migratoire qui vida la moitié des villes de la province du nord ! Ici c’est encore autre chose. Cette obsession névrotique de la dissolution des cadres, cette volonté de camouflage. C’est un monde nouveau… et inquiétant ! Qu’une secte comme les anonymes se mette à proliférer et c’est l’écroulement de toute l’humanité ! La destruction des valeurs les plus sacrées : la famille, la patrie… Il faut les laisser supporter les conséquences du système qu’ils ont mis en place. Et tant pis si ce système doit les détruire. Nous ne sommes là que pour observer. C’est pour cela que je désapprouve votre initiative de ravitaillement. Je ferai un rapport défavorable, soyez– en sûre.

Édith hausse les épaules. L’appareil prend de la hauteur et s’élève doucement le long de la façade aveugle du building.

— Si vous voulez les laisser crever autant le dire tout de suite, siffle-t-elle. Ils survivent très mal. Le taux de mortalité infantile est déjà très élevé. Si la famine vient s’ajouter aux hécatombes des cérémonies annuelles, vous fermerez la réserve avant deux ans !

Le prêtre grommelle en s’agitant sur son siège. Très maigre, il a l’air d’un pantin flottant dans un vêtement trop large.

— Vous ergotez ! lance-t-il d’une voix de fausset. Vous ergotez, ma fille !

Édith se désintéresse de lui. Le Sky-Fender vient de dépasser le niveau des toits. La gigantesque enseigne au néon – pour l’heure éteinte – domine l’immeuble comme un diadème couvert de fiente.

Les tubes « néons » ont des sinuosités de serpent de mer. Encadrés de métal, doublant la silhouette de grandes lettres de fer, ils s’étirent, s’enracinant sur toute la largeur de la terrasse. Éteints, ils ont la teinte glauque de la verrerie de laboratoire mal entretenue. Leurs serpentins, leurs boucles semblent jaillir de quelque alambic invisible. Reptiles cristallins aux entrailles filamenteuses, ils organisent leur grouillement pour tracer une phrase : « CHEWING MAGNETIC TAPE ».

Cette annonce, énorme, pèse de toute son ombre sur le toit plat de l’immeuble. Des poutrelles fichées dans le béton la rende I insensible au vent et aux rafales. Éteinte, poussiéreuse, souillée de fiente, elle ne dégage aucune majesté. Seule sa masse impressionne. Épave rectangulaire aux reflets huileux, elle évoque la mue de quelque serpent gigantesque.

« CHEWING MAGNETIC TAPE »… Pour Édith ce nom ne signifie pas grand-chose. Un vague souvenir d’enfance peut-être ? Un signe entr’aperçu sur le coffret d’un vieux disque-laser… Ce manque de référence confère au panneau publicitaire un mystère  et une profondeur étrange. C’est comme un hiéroglyphe décalqué sur le tombeau d’un pharaon. On ne peut s’empêcher d’admirer un dessin dont le sens secret avive les teintes ! et affermit les contours. Les autres buildings sont pareillement couronnés de messages incompréhensibles, fragments de phrases bégayées par un médium en transe, concrétions ectoplasmiques à la signification perdue.

 « MIKTON-FARADY », « HELLO–FLASH », « TRANSTAXEN »… Bribes d’une table de la loi gravée par un dieu oublié, et dont les stèles s’émiettent à travers le cosmos, laissant choir au hasard des planètes des tronçons incompréhensibles et formidables. « Mikton-Farady »… « Transtaxen »… « Chewing Magnetic Tape »… Le vent a accroché au sommet des tours ces pièces de puzzle aux emboîtements incertains, condamnant les hommes à rêver interminablement sur le sens de ces arabesques de verre au ventre empli de gaz.

Édith manœuvre pour poser l’hélicoptère au bord de la terrasse. Le petit peuple des toits n’aime guère voir s’approcher l’appareil dont les pales redoutables pourraient pulvériser l’enseigne.

— Combien sont-ils ? interroge le prêtre le nez collé au hublot.

— Cent, cent cinquante, lâche la jeune femme ; difficile à dire. Le dernier étage n’a pas été comblé afin de leur permettre de s’abriter. Sur la terrasse elle-même on ne voit que les sentinelles préposées à la surveillance et à l’entretien de l’enseigne.

— Avez-vous établi un quelconque dialogue avec eux ? demande le vieillard, les yeux plissés par la suspicion.

— Non. Ils ne nous adressent jamais la parole. Ils prennent les vivres et s’en vont. Ils ont peur de l’hélicoptère. Ils craignent toujours qu’une fausse manœuvre lui fasse percuter l’enseigne. S’ils n’avaient pas besoin de nous pour survivre ils nous tireraient dessus !

Le Sky-Fender vient de toucher le béton. Édith coupe les gaz. Le vent fait trembler l’appareil dont les membrures grincent. Le prêtre a une seconde la sensation d’être prisonnier d’un téléphérique en panne à mi-course. Ce n’est pas vraiment agréable. Il serre les dents.

*

**

Debout au bord du toit, Nath oscille à plus de deux cent cinquante mètres du sol, en un véritable défi au vertige. Il est mince et maigre comme toutes les sentinelles, son corps à la musculature nerveuse n’ignore plus rien depuis longtemps de la souplesse des chimpanzés. Derrière lui c’est la jungle du toit. Un entrelacs de tuyaux et canalisations dont les troncs creux s’entrecroisent en un labyrinthe oxydé. Surmontant ce grouillement se dressent quelques cheminées, des bouches de ventilation béantes et muselées de grilles encrassées.

Nath a seize ans, c’est un jeune guetteur, il ne possède encore que vingt-sept noms. En réalité il s’appelle Nath Freuden Yellow-Anchor–Sextant bleu du cap anglais, mais au fil du temps, à chaque baptême de nouvel an, il a pu ajouter à son identification de base un certain nombre de surnoms et qualificatifs résumant les événements ayant marqué sa vie au cours des douze mois précédents. Ainsi l’hiver dernier il a glissé sur une canalisation verglacée et s’est retrouvé pendu au-dessus du vide pendant d’interminables minutes. Au printemps, par contre, il est grimpé en haut de l’enseigne pour chasser plusieurs rapaces qui avaient fait leur nid au creux du « A » de « Magnetic ». Il a dû batailler contre une armée de becs et de serres, et il est redescendu couvert d’estafilades. Ces deux épisodes lui ont permis de, greffer à ses différents noms ceux de « Ice slip » et « Birds killer du grand A ». Tous les soirs Nath égrène l’interminable prière de tous ses patronymes et sobriquets, se délectant de leurs sonorités tel un poète faisant rouler les mots sur sa langue pour les goûter avant de s’en servir.

Recroquevillé au fond de son sac de couchage il chuchote : Nath Freuden Yellow Anchor sextant bleu du cap anglais – Dernier singe du grand tuyau – Dark Prince of Tenebrae fellatio – Corde joviale de la face ouest – Ice slip-birds killer du grand A… La mélopée filtre entre ses lèvres, halètement sucré qui lui poisse le menton comme un cunnilingus vous fait plonger – bouche– ventouse – dans la touffeur d’une broussaille pubienne emmiellée.

Nath Freuden Yellow Anchor…

La prière des sentinelles c’est cette litanie récapitulative de l’égrènement d’une vie. Une sorte de journal intime épuré, de carnet de bord verbal réduit à quelques images sonores. Un cartouche hiéroglyphique qu’il faut déchiffrer avec beaucoup de mémoire et d’intuition. Chez les sentinelles une simple liste nominative est déjà un reportage sur la vie de la tribu.

En examinant chaque nom, en décryptant les multiples pseudonymes on peut se faire une idée assez juste des événements dont le sommet de la tour a été le théâtre au cours des dernières années. Le passé du groupe s’écrit ainsi, en dehors de tout biographe officiel. Les noms labyrinthiques des sentinelles sont comme les chapitres successifs d’un grand livre. Certains vieux, relégués sous la terrasse, au dernier étage du donjon, ont plus de trois cent vingt-sept noms. Leur âge avancé ne leur permet plus de se les rappeler tous. Ils occupent leurs jours à tenter de vaincre la sénilité qui leur mange la mémoire en récitant sans cesse les multiples sobriquets empilés au cours de leur vie. Nath espère ne pas en arriver là. Il préfère mourir d’une chute ou en repoussant l’assaut annuel des anonymes. La durée moyenne de vie chez les sentinelles est de quatre-vingts noms. Cent, tout au plus.

Nath est fier de son identification générale. Il en a vérifié l’originalité auprès des vieux, s’assurant qu’aucun des surnoms choisis n’a été utilisé par le passé. Ce point est aussi important que l’aspect extérieur. Pas d’uniforme chez les sentinelles. Chacun doit pouvoir être identifié même de loin ou dans l’obscurité à sa seule silhouette. Lui a choisi d’accrocher entre ses épaules un bambou flexible portant un fanion sur lequel il a peint un idéogramme fantaisiste qui ressemble à un dragon accroupi. Il a cousu sur le cuir de sa tunique des clochettes cristallines et bouclé à son poignet une ancienne sonnette de vélo dont il actionne le poussoir de temps à autre pour signaler sa présence. Son crâne est coiffé d’un casque de cuir d’aviateur rayé de stries fluorescentes. Le visage est nu, imberbe. Il n’est pas question de tatouages ou de barbe, car ces ignobles attributs sont l’apanage des anonymes.

Encore une fois, Nath a dû soigneusement contrôler l’originalité de son costume et solliciter la mémoire des anciens pour s’assurer qu’aucun élément décoratif n’avait été employé jadis. Réutiliser un même objet serait en effet un réel déshonneur et le jeune homme ne sait pas comment il réagirait si on lui apprenait que la sonnette de poignet (dont il est très fier) a déjà été portée par un combattant il y a dix ou quinze ans… La nouvelle lui causerait sûrement un extrême préjudice moral. L’accusation de plagiat vestimentaire est l’une de celles qui vous met au ban de la société et vous condamne à l’isolement pour une durée indéterminée.

Nath bondit de son perchoir, se reçoit, jambes fléchies, sur une canalisation d’angle. L’hélicoptère vient de se poser au bord du toit. Ses pales tranchantes tournent au ralenti. Le jeune homme n’aime pas ces visites, il lui déplaît de dépendre des rampants, ces êtres qui vivent au ras du sol.

Boris Travel Croix rouge du pape effacé, le chef de toit, quand la nuit se fait longue, parle parfois du temps « d’en bas ». A cheval sur le parapet, les yeux fixés sur une ligne d’horizon invisible il dit :

« – Je me souviens des rues et des voitures qui crachaient une haleine puante à ras le bitume. Des caisses roulantes qui déversaient tout au long des boulevards les pets empoisonnés qui jaillissaient de leur cul de fer par un tuyau noirci. Les bébés que leurs mères promenaient dans des poussettes respiraient à pleins poumons cet air vicié. Les cellules de leur cerveau mouraient. Plus tard on découvrait invariablement qu’ils présentaient des signes évidents de débilité. A certaines heures de la journée les files de voitures empoisonnaient l’atmosphère des rues jusqu’à la hauteur du troisième étage. Beaucoup de vieux qui n’avaient pas les moyens de se payer un climatiseur filtrant moururent asphyxiés. C’est à cette époque que j’ai décidé de vivre en altitude. Je me suis dit que d’ici que les gaz me rattrapent, au cinquantième étage d’une tour, les gens d’en bas seraient tous morts, enfermés dans leurs voitures comme dans des cercueils. Les grandes compagnies publicitaires recrutaient des volontaires pour la maintenance des enseignes lumineuses. Les tournées d’inspections héliportées coûtaient trop cher, il venait d’être décidé qu’on installerait à demeure de petites équipes d’entretien qui vivraient au sommet des toits tels des gardiens de phare.

« Il fallait des hommes capables d’affronter l’isolement, la tension des collectivités coupées du monde. J’ai été engagé, et d’autres avec moi. Il me plaisait de dominer le tumulte, de me pencher pour contempler le chaos. A cet instant je devenais un guetteur, une sentinelle. Je n’étais plus un simple ouvrier chargé de nettoyer la merde des pigeons et de remédier aux courts-circuits, mais une silhouette casquée en haut d’un donjon fortifié. Je me penchais sur le gouffre dès rues noires, et je reniflais la pestilence montant de ces fleuves aux reflets métalliques. Le bruit et la puanteur, oui, les deux signes de la civilisation ! En haut des tours c’était le vent, la pluie, les rafales, les choses qui lavent, qui purifient. La propreté des espaces en mouvement. J’ai tout de suite compris que je ne redescendrai jamais. Jamais ! Je dormais sous le plafond du monde, la tête frôlant les nuages. Lorsque je me dressais sur la pointe des pieds, mes cheveux brossaient le ventre des cumulonimbus, ces baleines de vapeur en maraude.

« Le soir nous allumions les enseignes, comme un bivouac électrique. Leur alphabet illuminait la nuit. De chaque toit montaient les ovations des ouvriers d’entretien. Ils criaient le nom de leur marque : « Hello– flash ! » « Mikton-Farady ! » « Transtaxen ! » Et la lumière coulait, palpitait. Je me baignais dans sa couleur, dans son auréole. Elle me vivifiait, je bronzais dans les ténèbres au soleil publicitaire des couronnes de néons. Nous brûlions, rouge, bleu, jaune, sur la tête de la ville. Nous étions les phares de la cité. Le feu sacré sur l’autel des dieux, la flamme du souvenir. Je dormais le jour, dans l’indifférence grise du nuage de pollution, mais la nuit ! Oh ! la nuit… nous célébrions la fête de l’électricité !

« Plus tard, à cause des suicides de plus en plus fréquents, « ils » nous ont envoyé des femmes. Des putains payées au semestre, d’abord. Puis des volontaires. Des filles qui en avaient assez du monde d’en bas. On nous autorisait à descendre tous les dix mois. Mais soixante jours au sol c’était trop. La vie au ras des trottoirs se détériorait chaque fois un peu plus.

« J’ai refusé de descendre. D’autres m’ont imité. Peu à peu on nous a oubliés. Il se passait des choses graves… Des catastrophes, des épidémies, des émeutes. Nous n’en percevions que les échos. Pour nous la rue c’était le bout du cosmos. Un enfer sans fond, un labyrinthe d’éternelle nuit. L’asphalte nous apparaissait comme un terrain piégé, une surface qu’on ne pouvait frôler sans mourir. Dans l’ascenseur qui menait au rez-de– chaussée, j’avais placardé cet avertissement : « Danger. Parkings minés ! » C’était une boutade, bien sûr, mais elle nous préservait de la nostalgie.

« Nous nous sommes installés dans une situation d’éternels assiégés. La tour devint notre île déserte. Au terme d’un vote unanime nous sabotâmes l’ascenseur qui nous reliait au sol. J’entends encore la cabine s’écraser au fond de son puits de cinquante étages ! Ce vacarme c’était le son de notre délivrance ! Nous avions des réserves alimentaires de l’armée. Des tablettes nutritives en bonne quantité, la pluie pourvoyait à notre soif. Notre seule préoccupation était la survie de l’enseigne, la perpétuation du nom « Chewing Magnetic Tape ». Là était notre mission… Et le temps a passé… »

Oui, ainsi parle Boris Travel-Croix rouge du pape effacé quand la mélancolie lui mord l’esprit. Et Nath l’écoute, imagine… Il voit les rues comme des ravins où se bousculent des mongoliens hagards, empoisonnés par les émanations de voitures agonisantes. Alors il se sent saisi par la peur de l’abîme et il serre entre ses cuisses le tuyau qu’il chevauche.

« Danger, parkings minés ! », il n’oubliera jamais cette mise en garde. Ce symbole.

Pour l’heure il tourne le dos à l’hélicoptère et plonge dans le fouillis des canalisations. La terrasse est vaste et accidentée. Dix mille mètres carrés d’une invraisemblable juxtaposition de gaines de ventilation qui ne servent plus à rien qu’à abriter les chats…

Lors de l’abandon des immeubles par la population, les petits félins ont continué à pulluler à l’intérieur des appartements. Puis, quand les flics ont bouché les étages les uns après les autres, ils se sont réfugiés dans les gaines d’aération juste assez larges pour eux. Depuis ils grouillent du haut en bas de l’immeuble, partageant leur territoire avec les rats. Chaque race vivant aux dépens de l’autre. De temps en temps ils émergent des tuyaux, se risquant sur le toit pour tenter de chaparder un peu de nourriture. Véritables tigres en réduction, ils sont extrêmement agressifs. Leurs dents et leurs griffes infectées sont aussi redoutables que des flèches empoisonnées.

Nath préfère chasser le félin sauvage que de toucher aux victuailles apportées par les policiers. Il se sent indépendant, libre. Un gros disque métallique à bord tranchant est accroché à son ceinturon. Ce frisbee mortel a été évidé en son centre et contient un filin de nylon lové en spires serrées, dont l’une des extrémités est nouée à la ceinture du garçon. Aussi meurtrier qu’un boomerang, le disque peut décapiter un homme ou un chat sans la moindre difficulté. Une charge électrique, libérale à volonté, le magnétise, lui assurant une adhérence de quinze minutes. Cet aimant est d’une grande utilité ; lancé d’une main sûre, il sert de point d’ancrage au câble. Il est alors possible de s’en servir comme d’une liane. Nath, grâce à ce système, a échappé plusieurs fois à la mort.

Il avance dans la végétation rouillée des prises d’air, le disque à la main, prêt à décapiter le premier chat qui commettra l’imprudence de se découvrir.

Les sentinelles chassent aussi les oiseaux. La brigade des frondeurs est presque uniquement composée de filles. Safra les dirige.

C’est une belle brune musclée, aux bras et aux cuisses d’acrobate. Elle porte un maillot de cuir qui lui laisse les seins nus et une cagoule de fourrure blanche d’où émerge son visage marqué de scarifications parallèles et mystérieuses. Sa main gauche est gantée de mailles de fer, comme celle des écorcheurs ou des tailleurs de viande. Frondeuse redoutable, elle est capable de foudroyer un oiseau niché au creux de l’une des lettres de l’enseigne sans même que son projectile frôle le tube « néon ». Elle se sert de gros boulons rouillés récupérés sur les canalisations. Elle a sous ses ordres toute une cohorte d’adolescentes qui manient presque aussi habilement le lance-pierres. On l’accuse d’être lesbienne et de récompenser ses troupes en leur broutant ardemment la vulve. Nath n’aime pas se frotter à elle. Il émane de la jeune femme une froide cruauté.

Safra Ranît – Pierre bleue d’Orléans– Oiseau de fourrure du trentième étage – Killing shot super zoom…

Il faut voir son bras faire tourbillonner la fronde de cuir avec des déchirements soyeux. Les anciens ont confiance en elle. Elle seule est capable d’abattre les rapaces qui couvent dans les trous des grandes lettres. Ses tirs foudroyants dispensent les hommes d’une laborieuse escalade.

Nath espère tout de même qu’un jour elle commettra une erreur d’appréciation et qu’on entendra le projectile ricocher sur le verre avec un tintement de clochette. Ce jour-là le règne de Safra Ranît sera terminé. Peut-être même la punira-t-on ? Nath pense à Wladeck Torn qui devint fou et jeta un beau matin des fragments de béton sur l’enseigne dans l’intention bien évidente de la briser. Il chevauchait une prise d’air en gesticulant comme un dément. Par bonheur aucun de ses coups n’atteignit le panneau, tout juste fendit-il le crâne des quelques gamins curieux qui l’entouraient. Le chef de toit le condamnant à mort et on le jeta dans le puits d’ascenseur, là où l’on précipite tous les délinquants ou les asociaux.

Lorsqu’il était enfant, Nath rêvait souvent au puits de l’ascenseur. Il l’imaginait à demi comblé de squelettes blanchis. Il voyait les os de tous les condamnés s’empilant les uns au-dessus des autres en un capharnaüm macabre. Chaque année apportant sa contribution, le fond du puits se rapprochait peu à peu du toit, et cette évidence mathématique le terrifiait.

« Un jour ça débordera, clamaient à plaisir les vieux. Quand on sentira l’odeur de la décomposition, c’est que le fond ne sera plus très loin. En fait les condamnés sautent de moins haut à chaque fois. Bientôt ils se fouleront à peine la cheville en touchant le fond ! »

Il s’agissait de boutades, mais Nath était trop jeune pour le comprendre. Il appréhendait l’aube d’apocalypse qui verrait les squelettes déborder de la cage d’ascenseur comme des éplucheurs remontant par le trou d’un évier bouché ! Alors il s’avançait au bord du vide et lançait son regard dans le tunnel d’obscurité verticale, essayant – tel un marin sondant la mer – d’estimer la distance qui le séparait encore de l’horreur.

Mais les morts sont encore loin aujourd’hui, et sauter dans le puits c’est toujours sauter de trop haut pour s’en tirer vivant.

Nath s’immobilise. Un chat feule quelque part. On entend ses griffes crisser sur le métal. Il entrevoit une ombre, jette le disque qui siffle. Une tête couronnée d’oreilles pointues se détache d’un corps et roule sur le béton, les babines retroussées sur des dents jaunes. Nath saisit le corps velu décapité. Huit kilos de bonne viande ! La peau pour les fourrures, les os pour les menus outils qui font cruellement défaut. Il sourit, content de lui.

— Alors ? Le chasseur de rats relève ses collets ? ricane une voix féminine au-dessus de lui.

Il lève la tête. C’est Nita Coolder-Hératique troisième du Duvet Pourpre, l’une des frondeuses de Safra. Elle porte de gros boulons rouillés cousus aux oreilles. Des rivets lui percent la peau des joues, encadrant sa bouche d’un cercle de pastilles de fer. Le maquillage des frondeuses a toujours quelque chose d’auto-mutilatoire. Elles aiment les cicatrices, les balafres. Nita se tient en équilibre sur un tuyau tordu. Elle ne porte qu’un maillot de cuir et des chaussons de danse (comme Safra) ! Elle fait tournoyer sa fronde au ralenti, une main sur la hanche dans une pose volontairement provocante. Nath sent bien qu’elle cherche l’affrontement. Il n’aime pas ça, les duels sont interdits quand approche la nuit de l’illumination, mais Safra s’en moque, il lui plaît d’entretenir une rivalité armée entre ses filles et les autres sections d’entretien.

— Ton huitième nom, grince Nita, il est piqué.

Nath frémit mais reste immobile.

— T’entends pas ? grogne la fille. Je te dis que « Birds Killer du Grand A », tu l’as piqué à un type mort y a dix ans. Tu manques d’originalité, mon vieux !

L’insulte a fusé. Nath s’y attendait mais il encaisse mal. Les rixes à propos de la nouveauté des pseudonymes sont chose courante. On se bat fréquemment pour des accusations de plagiat, fondées ou non– Cette fois il n’y échappera pas.

— Ce soir, dit-il sèchement, sur les tuyaux rouges. Le chef de toit ne nous verra pas.

La fille glousse sottement et s’éloigne en bondissant. Elle a eu ce qu’elle voulait. L’incident n’a duré que dix secondes mais il est lourd de conséquences. Nath jure entre ses dents. Le voilà avec un duel sur les bras ! Si Boris Travel l’apprend, il réagira très mal, à n’en pas douter. Il ramasse le chat, le fourre dans sa musette et nettoie le bord du disque avec un vieux chiffon déjà maculé de sang noirci. Il est sûr que « Birds Killer du Grand A » est parfaitement original. Il avait d’abord pensé à « Mort d’aigle à la fenêtre du A », mais l’utilisation d’un anglais approximatif lui a paru donner des résultats plus frappants… Bah ! Ce n’est qu’une insulte fabriquée de toutes pièces. Safra ne sera contente que lorsqu’elle aura été nommée chef de toit, alors commencera le début de sa tyrannie et tous se repentiront de l’avoir élue à la place de Boris Travel… Oui, mais personne ne s’en doute pour l’instant. Personne sauf Nath.

Le garçon sort de la jungle des canalisations. L’hélicoptère est en train de prendre son vol. Ses pales soulèvent un tourbillon qui fouette les sentinelles. Nath se raidit dans la bourrasque. Debout sur le parapet, Safra le regarde, une lueur ironique au fond des yeux.