CHAPITRE II
« Ad majorem Satanae gloriam… » Pour la plus grande gloire de Satan. La phrase revient comme un leitmotiv dans le monologue du prêtre. C’est un vieillard décharné, corseté dans un costume de clergyman verdi aux coudes. Son visage buriné est surmonté d’une touffe de cheveux blancs raidis au moyen d’un quelconque amidon capillaire. Il porte des lunettes violettes, aux petits verres ronds, et les gants blancs de l’ordre Intraves– tibulaire de Santa-Catala. Kurt l’a fait monter à l’arrière du véhicule de patrouille. Il ne tient pas à subir un sermon durant toute l’inspection.
— Les sentinelles et les rampants travaillent à la gloire du diable, reprend l’homme d’Eglise d’une voix étonnamment sonore pour une si frêle carcasse. Le rite de l’illumination prélude toujours à l’avènement du chaos. C’est une messe de mort qu’ils célèbrent ainsi chaque année, vous 1&savez bien.
Kurt boucle la mentonnière de son casque. Le curé est là pour superviser le marquage des rampants. Il est prieur, psychologue, délégué culturel, et d’autres choses encore. A chaque recensement il débarque, un livre de prières sous le bras, mâchant les anathèmes comme du chewing-gum. C’est un sale petit bonhomme qu’il vaut mieux ne pas se mettre à dos. Assis du bout des fesses sur la banquette, il a déjà disposé autour de lui son nécessaire de marquage, les fers, les numéros métalliques en relief, le brasero goudronneux. Kurt claque la portière. Le patrouilleur est un gros camion blindé aux pneus increvables.
— Cette masse anonyme qui refuse tout nom est un ferment d’anarchie, continue le vieillard. En s’entêtant à demeurer innommés, ils se font complices de l’Innommable, qui est justement l’un des surnoms du prince des enfers, je vous le rappelle. Le refus du patronyme c’est le rejet du baptême, l’un des principes fondamentaux de la religion. Ce sont des hors-la-foi ! En abandonnant la référence fondamentale du nom, ils abolissent les cadres de la société, les distinctions, les classifications. On ne peut plus les rattacher à une famille. Les liens de parenté ne sont plus patents, c’est la porte ouverte aux pires licences ! A l’inceste ! Comme des animaux ils se mêlent, partent, reviennent, ils errent et leur identité s’affaiblit d’autant. Un garçon qui quitte sa mère à neuf ans peut revenir dix ans plus tard, ne pas l’identifier et copuler avec elle dans l’ignorance totale du crime qu’il commet. Comment se reconnaîtraient-ils puisqu’ils n’ont pas de nom ? Le même danger existe pour les frères et les sœurs séparés. Chacun suit son chemin, très tôt, puisque la notion de famille n’existe plus. Frères et sœurs sont donc à la merci d’un hasard qui les mettra en présence et les poussera à partager la même couche, le même immonde plaisir ! Votre réserve est un foyer de damnation. De ces unions interdites naissent des enfants consanguins, tarés, mentalement diminués. Vous voulez faire de Shaka-Kandarec un territoire monstrueux peuplé de débiles ? Non, n’est-ce pas. La solution préconisée par l’évêché est la seule valable, même si elle paraît un peu barbare dans son application…
Le prêtre se tait pour reprendre respiration. Kurt soupire. A chaque marquage il lui faut subir le même discours. Il démarre.
La voiture blindée passe la chicane du fort et s’engage sur le désert du parking. Le ciel est bas, la lumière grise. Les nuages semblent vautrés sur l’asphalte telles des montgolfières qui se reposent ou des parachutes qui meurent en une dernière grappe de boursouflures.
Le curé a repris ses vociférations mais Kurt ne l’écoute plus. Il sait que le marquage ne sert à rien, c’est une corvée désagréable qui ne fait que décupler l’agressivité des rampants. D’ailleurs, rampants, errants… On ne sait plus de quel terme les désigner puisqu’ils refusent toute appellation, tout patronyme. On ne peut même pas les surnommer « Anonymes » puisque ce mot met les autorités religieuses en fureur. Ils bougent sans cesse, ignorant toute organisation tribale. Les groupes vont et viennent sur l’immense étendue du parking. Des troupes éphémères se constituent le temps d’un bivouac, se défont à l’aube. Les hommes, les femmes, les enfants, errent en solitaires ou se rassemblent massivement mais pour de très brèves périodes.
Curieuse organisation, curieuse… désorganisation. La plupart d’entre eux sont nés des rescapés de grandes catastrophes : guerres– éclair et localisées, explosions de centrales atomiques, départements anéantis par un tir accidentel de missiles… Ceci peut-il expliquer cela ?
Kurt l’ignore et préfère ne pas trop se casser la tête avec ce genre de problème. Il conduit souplement, évitant les crevasses du parking. Les tours énormes, colmatées, étirent des ombres rectilignes et infinies.
Pour les sentinelles, ceux qui vivent au sommet des buildings, tout fonctionne de façon opposée, bien sûr. Sinon les deux groupes ne se détesteraient pas, et cette foutue cérémonie de l’illumination n’engendrerait pas un massacre annuel.
Comme il l’a expliqué à Édith, Kurt redoute la célébration de cette année. Il a peur cette fois de se trouver directement impliqué dans le carnage rituel qui va jeter les anonymes contre les sentinelles.
La mission de la brigade étant pacifique, la caserne ne possède pas d’arsenal. Tout au plus a-t-on bouclé au fond d’une cave quelques caisses de grenades lacrymogènes et des cartouches de gaz incapacitant. Mais cela peut-il contenir une foule ivre de sang et de fureur religieuse ?
Il grimace. La voiture blindée cahote. Dans la tourelle le sergent Verd prépare ses lassos. C’est de la bonne corde huilée, qui coulisse bien, assez légère pour filer vite, assez pesante pour permettre une bonne visée. Le bruit du moteur, répercuté dans le canyon des tours, a fait fuir les errants. Les cachettes ne manquent pas : crevasses du sol, anciens postes à essence, carcasses de voitures que la rouille a fini par souder à l’asphalte tels des monuments indéracinables.
Kurt crache une obscénité. Il va falloir sortir les masques, tirer des cartouches de gaz urticant, tout cela pour contenter la soif de baptême d’un prêtre plus ou moins dérangé. Il en est fatigué par avance.
— Ils se sont cachés ! vocifère le vieillard dressant sa tête hirsute et blanche au-dessus du parapet de blindage. Il faut les déloger ! Leur imposer le sacrement, les nommer de force !
Kurt hausse les épaules. D’une main molle il s’empare du fusil fixé entre les sièges et pêche une capsule lacrymogène dans le coffre. Le volant tourne librement, au gré des cahots, mais les obstacles n’abondent guère sur le parking.
— Là-bas ! hurle le prieur, derrière les ruines de la station-service. J’ai vu une ombre.
*
**
La jeune fille est recroquevillée dans l’espace qui sépare deux pompes rouillées dont les tuyaux pendent comme des trompes d’éléphants morts. Une enseigne grince sur un portique, vantant sous un essaim de taches d’oxydation les mérites d’un nouveau carburant miraculeux.
La fille se tasse un peu plus. Elle est mince et arbore la panoplie d’anonymat réglementaire du peuple nomade. De larges bandes noires parallèles ont été tatouées sur son visage, gommant sa physionomie derrière une sorte de masque de cambrioleur.
Ces traits épais ont été peints avec application sur toutes les parties susceptibles de fournir un élément d’identification : les yeux, le nez, la bouche.
Les cheveux longs et noirs eux aussi, encadrent le visage ainsi hachuré, dissimulant le front sous une frange qui couvre les sourcils. Le corps, lui, est nu sous un imperméable de caoutchouc sombre, les pieds chaussés de bottes de même matière. La jeune anonyme respire vite, de façon saccadée.
Elle a vu la voiture des policiers en maraude, elle a entendu les vociférations du prêtre fou. Elle a peur. Elle connaît mal cette zone du parking. Il y a bien une faille, plus loin. Une crevasse aussi large qu’une tranchée dans laquelle elle pourrait se jeter et fuir à quatre pattes, mais la course en terrain découvert lui serait fatale.
Elle hésite, son cœur bat.
Pour comble de malchance elle est affaiblie par la fièvre, et ses mains supportent mal le contact des objets. La veille, en effet, elle a procédé à la cérémonie rituelle du gommage des empreintes digitales, et pour ce faire posé le bout de chacun de ses doigts sur la lame d’un couteau rougi au feu. C’est un acte symbolique de renoncement à l’identité qu’il faut renouveler dès que les sillons reforment leurs volutes concentriques à l’extrémité des dernières phalanges.
Elle souffle sur les cloques de ses brûlures. La peur inonde son corps de sueur sous l’imperméable épais et mou.
Elle doit bouger sinon les flics la bombarderont de capsules incapacitantes, et elle se fera capturer sans avoir rien pu tenter. L’un d’eux est déjà debout dans la tourelle, un lourd fusil au creux de l’épaule, il en tourne le canon dans sa direction.
Elle s’arrache à sa cachette d’un bond terrifié. Ses bottes crissent sur l’asphalte. Elle lève haut les genoux, se propulsant de toute la force de ses cuisses en direction de la faille, une fois dans la crevasse, elle rampera pour se faufiler dans l’une de ces cavernes goudronneuses qui parsèment le sous-sol du parking. Mais elle se prend la cheville dans le tuyau de la pompe à essence et s’affale lourdement. La vieille trompe corrodée semble s’acharner à la retenir. Va-t-elle se redresser dans un barrissement de colère et jeter le corps de sa prisonnière par-dessus les ruines de la station-service ?
La jeune fille se débat.
La voiture blindée roule vers elle. Dans la tourelle, l’homme a troqué son fusil contre un lasso qu’il fait siffler au-dessus de sa tête.
La fuyarde se redresse, esquisse un mouvement de fuite mais la corde s’abat sur elle, se resserre, lui plaquant les bras contre le corps. Elle suffoque et tombe, s’écorchant vilainement les genoux sur l’asphalte. Elle sait ce qui va lui arriver et elle en ressent la souillure par anticipation.
Les policiers l’entourent, ainsi que l’horrible petit prêtre. On lui pose sur la bouche un bâillon adhésif imbibé de chloroforme. Elle ne peut s’empêcher de respirer et sombre doucement dans l’inconscience.
Kurt regarde sa montre pour s’assurer que le produit a bien eu le temps d’exercer son effet. A côté de lui le prieur s’impatiente. Il a tiré de la voiture le brasero portatif, le fer à marquer et les numéros métalliques qu’il assemble au bout de la tige de fer bleuie, tordue. Kurt examine la tenue de la jeune anonyme. Le visage masqué par les bandes parallèles des tatouages qui sont comme trois gros traits au crayon-feutre sur une photo d’identité, les doigts cloqués dont on efface régulièrement les empreintes au cours de cérémonies affreusement douloureuses.
— Ne perdez pas de temps, grommelle le prêtre, je dois faire au moins six baptêmes avant la nuit.
Il a mis le fer à rougir. A l’aide d’un appareil polaroïd il photographie la proie inconsciente qui gît à ses pieds.
— Vite ! Vite ! halète-t-il.
Kurt déboutonne l’imperméable de la fille.
Elle est nue sous le vêtement comme tous ses congénères. Il la fait rouler sur le flanc, présentant la cuisse droite au regard du vieillard.
— Oui, oui, là… C’est bien, souffle celui-ci.
Et il s’empare du fer au bout duquel
brasille le numéro matricule porté à incandescence.
— Fille perdue, récite-t-il d’un ton sépulcral, je te baptise de ce nom ineffaçable. J’imprime dans ta chair cette identité qui te fera naître à la vie sociale et te rendra la conscience des vraies valeurs. Fille perdue, je te nomme, je te sors du néant, je te donne l’existence… Que ce nom soit ta marque tout au long de ta vie et te différencie à jamais du troupeau innommable !
Le fer s’abat en chuintant sur la cuisse blême. Une odeur de chair carbonisée s’élève aussitôt. Malgré le tampon de chloroforme la fille se cabre et pousse un gémissement sourd.
Kurt grimace. L’odeur lui donne envie de dégueuler.
— Là ! chuchote le prêtre en remisant son instrument de torture, là… C’est bien.
Et il recopie au dos de la photo humide les chiffres boursouflés qui balafrent la jambe de l’anonyme.
— 475, dit-il avec une satisfaction gloutonne. Désormais elle ne sera plus une anonyme. Il faut en finir avec cette population fantôme dont personne n’a pu exactement déterminer l’importance. 475, elle sera répertoriée à l’état civil sous ce chiffre.
— Et lorsque vous serez arrivé au numéro 666, raille Kurt, vous baptiserez l’anté-christ ?
Le prieur fronce les sourcils.
— Il n’y aura pas de 666, lâche-t-il sèchement, pas plus que de treizième étage à New York. Allez, reprenons la chasse.
— Okay, okay…
Kurt récupère la corde, arrache le tampon anesthésiant. Sur la cuisse torturée le chiffre de baptême se boursoufle vilainement.
Un travail inutile, bien sûr, mais comment le faire comprendre au prêtre qui vient de ranger dévotement la photo entre les pages de son livre de prière ?
La fille gigote en geignant. La douleur doit être atroce. Kurt reprend sa place derrière le volant. Le safari se poursuivra probablement jusqu’au coucher du soleil. Ce n’est pas une perspective très emballante. Il met le contact. La voiture blindée reprend sa course, abandonnant la femme évanouie, blanche et nue sur la corolle de caoutchouc de l’imperméable.
La jeune fille émerge lentement de l’inconscience. Sa première impression est qu’une bête enragée lui mord la cuisse, enfonçant très loin ses crocs dans la chair pour arracher tout le muscle d’un seul mouvement des mâchoires. Mais il n’y a pas de bête, rien qu’une plaie plutôt laide qui marbre sa chair de sillons suintants.
Elle est marquée !
L’évidence de la souillure la dresse d’un bond.
Elle prend bien garde de ne pas lire les chiffres maudits qui la nomment, la différencient de ses compagnons d’anonymat. Elle fouille dans les grandes poches de son imperméable, en tire un emplâtre enveloppé d’une feuille de nylon et l’applique sur sa jambe. Ce n’est pas qu’elle redoute la souffrance, mais cette douleur lancinante qui cogne au rythme de ses pulsations cardiaques est comme l’écho d’une voix lointaine qui crierait un nom. Son nom ! Et cette voix de malheur, elle ne veut surtout pas l’entendre, La pâte analgésique engourdit sa peau, lui fait une cuisse de bois. C’est déjà mieux. Elle referme le trench-coat de caoutchouc noir et boitille sur quelques mètres. Maintenant qu’elle est souillée, elle doit à tout prix trouver un bivouac et subir la purification. C’est la première fois que cela lui arrive,
jusqu’à présent elle avait toujours réussi à échapper au marquage.
Il faut qu’elle se presse, car si elle se présente au conseil de campement avec une blessure à demi cicatrisée on l’accusera d’avoir tardé et d’être une mauvaise croyante. Tant qu’elle n’aura pas repéré les flammes d’un feu de camp, elle devra entretenir la plaie, la raviver au besoin en la frottant avec une poignée de gravillons ou un lambeau d’asphalte rugueux.
Elle s’accroupit pour descendre dans la ravine d’une crevasse. De l’eau stagne au fond du boyau mais elle n’y prête pas attention. La faille est comme une tranchée très étroite, on ne peut y progresser que le torse effacé, une épaule en proue. La jeune fille avance d’un pas rapide dans la boue collante qui parfois retient ses bottes un peu trop grandes.
Les narines en éveil, elle essaye de détecter l’odeur de fumée qui trahira la proximité d’un bivouac. Elle imagine déjà les ombres autour du maigre feu. Les visages rayés des trois bandes d’anonymat tatoués à l’encre indélébile, les hommes un peu plus masqués que les femmes toutefois grâce à la barbe abondante qui croule sur leur poitrine.
Lorsqu’on entre dans le cercle de lumière d’un campement, il faut se garder de dévisager ceux qui sont agenouillés dans le halo de chaleur du bivouac. La règle entre anonymes est de ne jamais fixer un interlocuteur dans les yeux. Il faut savoir réduire son champ de vision à l’extrême, se concentrer sur un point imaginaire, ou tout bêtement baisser la tête vers le sol. De même, dans les échanges verbaux il convient d’éviter les tics de langage, les expressions personnelles. Bref, tout ce qui pourrait individualiser celui qui parle, lui donner un « style », donc le rendre reconnaissable.
Pas de bègue, pas d’accent, pas de défaut de prononciation qui provoquerait immédiatement la naissance d’un surnom : « le Balbutieur », « le Nordéchois », le « Zézayeur »…
Affubler d’un sobriquet c’est nommer, la jeune fille l’a appris de bonne heure, à l’âge où les enfants ont justement tendance à étiqueter ceux qui les entourent de surnoms fantaisistes. Vivre parmi les anonymes c’est côtoyer des fantômes, des silhouettes, des regards fuyants, des profils qui se dérobent. C’est ne jamais noter aucune particularité physique, ni sur les visages ni sur les mains qui tendent un gobelet ou une écuelle.
Les voix elles-mêmes sont monocordes, détimbrées. Un dialogue entre anonymes ressemble à une répétition théâtrale où de mauvais acteurs débiteraient du bout des lèvres un texte composé de monosyllabes.
La jeune femme halète. Elle vient de déboucher par un trou du béton dans le parking souterrain du premier sous-sol. Des animaux rampants s’enfuient à son approche.
Une tache de lumière danse au milieu de l’immense salle. Un bivouac. Elle s’en remettra à la décision du conseil, seule une cérémonie terrifiante peut venir à bout de la souillure qui flétrit sa cuisse. Depuis longtemps elle se prépare à ce genre d’épreuve, mais la proximité matérielle de la chose fait courir au long de ses intestins de curieux borborygmes.
Elle marche vers le feu. Les silhouettes accroupies tressaillent mais aucune ne tourne la tête pour la dévisager. Elles restent immobiles, profils rayés d’un triple maquillage d’indifférenciation.