CHAPITRE PREMIER
Les pales de l’hélicoptère brassent la nuit avec un vrombissement d’arme de jet. Elles ronflent comme une étoile de ninja bien décidée à déchiqueter les nuages. Aux commandes de l’appareil Édith transpire, engoncée dans sa combinaison de pilotage. La grosse sphère du casque enveloppe son crâne d’une pesanteur moite. Des démangeaisons fourmillent dans ses cheveux coupés trop court. Les lunettes infrarouges lui masquent la moitié du visage, ne laissant à nuque sa bouche charnue aux lèvres gonflées.
L’hélicoptère file en translation horizontale, le nez bas, la queue surélevée. On dirait un bateau mal équilibré qui commence à faire naufrage.
C’est un Sky-Fender 3, une machine lourde, inesthétique. Une libellule obèse, boulonnée et proéminente. Le cockpit minuscule, à peine plus spacieux que l’habitacle d’une voiture de course, domine le corps ogival de l’appareil. D’ailleurs Édith, recroquevillée derrière son tableau de bord, a souvent l’impression d’être assise sur la tête d’un éléphant. Les gros réservoirs soudés aux flancs évoquent des ballasts de submersible. On dirait que le Sky-Fender gonfle les joues comme un enfant qui s’apprête à souffler une énorme bulle de savon.
La jeune femme tire sur le manche. Déséquilibré par les réservoirs qu’on lui a greffés, l’hélicoptère a tendance à virer sur bâbord. Le rotor peine pour corriger cette assiette défectueuse. Des odeurs d’huile et de caoutchouc chaud flottent dans le poste de pilotage. Édith transpire et la sueur irrite encore un peu plus la cicatrice qui trace entre ses cheveux un sillon rosâtre de sexe suturé.
Les immeubles sont là, noirs récifs cubiques dressés sur un échiquier de ciment. Il faut lancer le Sky-Fender dans ce dédale, louvoyer entre ces parois, se jouer de la nuit et des obstacles.
Les buildings sont autant d’épaves verticales. Aucune lumière n’illumine les fenêtres constellant leurs flancs.
« Un géant est venu, délire la jeune femme dans les brumes de l’épuisement nerveux ; avec une lime il a taillé à l’équerre un buisson de menhirs. Il a râpé le granit à angle droit, il a… »
Elle est fatiguée et elle a peur. Peur des épaves de béton qui n’abritent plus aucune vie. Peur de ces parallélépipèdes érigés comme une armée de piédestaux aux statues envolées.
Les projecteurs de l’hélicoptère caressent les façades, inspectant les ouvertures des fenêtres. On ne distingue aucune vitre, l’intérieur des appartements a l’air empli de chewing-gum solidifié. A certains endroits cette pâte a débordé par-dessus le rebord des fenêtres pour sécher en gouttes épaisses le long de la façade.
« – C’est marrant, ricanait Shaun lors des premières séances d’instruction ; j’ai toujours l’impression que tous ces gratte-ciel souffrent d’une hémorragie de ciment, que des veines, des artères, ont cédé quelque part à l’intérieur de leur carcasse et que leur sang gris a coagulé après avoir inondé les appartements du sol au plafond. En fait ces baraques sont des aquariums dans lesquels un plaisantin aurait vidé un plein sac de plâtre à prise rapide ! »
Édith corrige sa trajectoire. Le projecteur vient d’isoler une fenêtre curieusement évi– dée. Cette cavité jure sur la compacité de la façade. La carie semble profonde de deux ou trois mètres. C’est déjà une petite caverne ouverte à flanc d’abîme. Des oiseaux y nichent peut-être.
Édith pianote quelques coordonnées sur le pupitre de tir. Elle doit boucher la fissure, elle est là pour ça. De temps en temps le « plombage » emplissant les appartements s’effrite, victime d’un phénomène de rétractation chimique dû à l’humidité et au froid. La matière grise se change alors en poudre et file dans le vent. La cavité ainsi créée laisse parfois deviner l’angle d’un bureau ou l’accoudoir d’un fauteuil émergeant de la gangue de protection. Cela ne dure jamais très longtemps. Édith est ici pour y veiller, les étages doivent demeurer remplis, obstrués, noyés. Aucun espace ne doit s’ouvrir dans le ventre des bâtiments. Un trou c’est déjà l’amorce d’un tunnel, un embryon d’escalier… Or personne ne doit pouvoir entrer à l’intérieur des buildings.
« – On n’entre pas dans un menhir, n’est– ce pas ? répétait souvent Shaun lors des briefings. Les immeubles doivent rester aussi pleins que des pierres levées. Inaccessibles ! Vous entendez ? Inaccessibles ! »
Oui, oui… Édith entend. La voix d’outre– tombe du capitaine résonne dans son crâne, aussi nettement que si elle lui était transmise par les écouteurs de caoutchouc.
Shaun et ses harangues tout droit sorties d’une vieille série B sur la guerre de Corée ! Il s’est crashé avec son Sky, lui aussi. Comme les autres. Les sentinelles lui ont balancé quelque chose du haut d’un toit. Un bidon vide ou un bloc de ciment descellé du parapet d’une terrasse. Le projectile est tombé comme une bombe, au beau milieu du rotor, faisant exploser le moteur et projetant les pales dans tous les sens. En argot de pilote on appelle ça « effeuiller la marguerite » !
Édith voit encore la gerbe de feu jaillissant de la machine, juste derrière le cockpit… Et tout de suite le gros hélico qui chute, le nez bas, tournant sur lui-même avec – au bout de la course –, le crash sur le parking. Lorsque la jeep a freiné au bas de l’immeuble le goudron bouillonnait tout autour du point d’impact. Il était là-dedans, le beau Shaun ! L’Irlandais-bite-en-or, comme il se surnommait lui-même. Des débris de pales tordues s’étaient fichés au hasard, sur le quadrillage du parking, tronçons de sabre bleuis par les flammes. Il brûlait, le beau capitaine, et son corps se caramélisait dans l’œuf de fer du Sky-Fender. Toutes les auxiliaires de police qu’il avait couchées sous lui essayaient de l’imaginer, réduit à l’état de momie noirâtre. Bandait-il encore dans la mort ce mannequin de basalte, dressant sa verge de charbon de bois en ultime défi à la camarde ?
Édith bat des paupières pour chasser le flot d’images. Les mauvais souvenirs sont de mauvais copilotes, dit-on à la brigade. C’est vrai, elle doit se ressaisir. Les cercles concentriques et lumineux du viseur achèvent de recomposer la cible sur l’écran. La jeune femme décapuchonne le bouton de tir.
« – Allez vas-y ! rigolait Shaun, s’amusant à faire rougir les stagiaires. Décalotte– le, ce sacré gland, c’est pas plus dur que d’astiquer un puceau… Et ça part aussi vite ! »
La vulgarité de ce type… Jamais Édith n’aurait pensé la regretter un jour.
Elle tire. Le canon qui jaillit en éperon du nez du Sky-Fender crache un long jet de matière grise sous pression. Du « ciment » de colmatage, un produit à prise rapide qui va combler la cavité et s’y solidifier en quelques minutes à peine.
« – Gicle ! criait Shaun, saturant les écouteurs de ses coéquipiers. Remplis-moi le ventre de cette foutue tour ! Plombe-la comme une dent malade ! »
Édith lève le doigt. Sur la façade le trou déborde, le ciment coule sur l’appui de la fenêtre… et durcit telles les larmes de cire d’une bougie. La jeune femme bascule l’hélicoptère sur tribord. Elle n’aime pas raser les immeubles. Une erreur d’appréciation, et les pales mordent le béton, se brisent… Et puis il y a les sentinelles, ces squatters des toits. On ne sait jamais ce qui peut leur passer par la tête. Ils devraient se réjouir de la réfection permanente des façades qui garantit leur isolement ; au lieu de cela ils se mettent parfois à bombarder les hélicos au moyen de parpaings ou de poutrelles de fer. Il faut se méfier d’eux… et les protéger ! C’est là le paradoxe qui gouverne toutes les actions de la brigade : protéger des tarés qui campent au sommet des gratte-ciel comme des assiégés en haut d’un donjon, et qui tuent indifféremment leurs ennemis et leurs alliés !
Le Sky-Fender reprend de l’altitude. Pas trop cependant. Il faut se garder de survoler les toits et les terrasses : les sentinelles entretiennent jalousement quelques vieilles mitrailleuses Browning M50, et il est inutile de leur donner l’idée de s’en servir.
Édith se coule entre les épaves verticales de la ville morte. Elle a toute l’étendue de la réserve sous les yeux. Des buildings de vingt, trente étages, noires stalagmites aux façades brillantes comme le verre. « Le plombage et le cirage sont les deux mamelles de la brigade ! » Elle connaît le refrain. Derrière elle vole un second Sky qui vaporise à la surface du béton un film vitrificateur interdisant toute tentative d’escalade. La pellicule cristalline, luisante, donne aux immeubles une allure irréelle de sucres d’orge enduits de salive. Un parking au bitume écaillé, une forêt de tours aveugles, taxidermisées. Voilà tout le territoire de Shaka-Kandarec, parc ethnologique d’Etat, véritable vivier de débiles ayant échappé à diverses catastrophes dont les rapports officiels ne mentionnent plus l’existence.
« – Nous devons maintenir le statu quo, radote souvent le colonel Hazy en sirotant son ouzo arrosé de citron. Nous sommes là pour veiller sur les indigènes, pour leur éviter de s’exterminer trop rapidement ou trop efficacement. Ce sont des arriérés mentaux mais la science les considère comme une espèce en voie de disparition. A nous de les préserver, donc… de les faire durer. Du moins jusqu’à ce que nos bons savants se dénichent une nouvelle marotte ! »
Édith survole le parking sud, celui qu’on surnomme « l’Hippocampe » parce que les plaques d’asphalte squameuses qui le composent évoquent vaguement le profil de cet animal marin. La tache blanche du projecteur ventral dessine sur le sol une lune véloce qui file au ras des crevasses, faisant fuir les rampants qui s’installaient pour la nuit.
Maintenant elle doit rentrer, l’aiguille du pétrole donne des coups de tête dans la zone rouge de l’indicateur. Sa combinaison de vol trempée de sueur colle au siège. Les gants de cuir ramollis gainent ses doigts comme de la peau de grenouille morte.
Le Sky traîne, rétif, n’obéissant au coup de manche qu’avec plusieurs secondes dé retard. La piste d’atterrissage, balisée dé rouge, est cernée de hauts murs de béton.
La caserne a été bâtie sur le modèle des camps retranchés. Des casemates, des bunkers percés çà et là par la paupière rectiligne et méfiante d’une meurtrière.
Édith passe en vol stationnaire, contacte la tour. Derrière elle la nuit vient d’avaler les donjons sans lumière qui s’enracinent sur le désert des parkings. Ce maquillage d’obscurité les rend invisibles, dangereux comme des récifs que dissimule une eau trouble.
Elle réduit les gaz. L’hélicoptère descend en ballottant, ascenseur mal lesté qui gigote au bout de ses câbles. La nuit de la cité morte pèse sur la caserne, trop lourde, étouffante, comme srce carré de béton violemment illuminé était une insulte à l’obscurité ambiante.
Le Sky-Fender touche le sol et ses membrures grincent. Maintenant on n’entend plus que le « wouf-wouf » des pales brassant l’air au ralenti.
Édith débranche ses écouteurs, enlève son casque. Elle est blême, avec des pommettes proéminentes, un peu asiatiques. La crew-cut lui fait une tête de prisonnière de camp disciplinaire. Seuls des cheveux longs pourraient dissimuler la vilaine cicatrice dont la moue suturée surplombe sa tempe droite, mais le règlement…
La jeune femme se déplie, s’extirpe de l’habitacle et fait coulisser le panneau sur ses rails.
Dehors, dans la lumière des projecteurs, Kurt la regarde descendre sur la piste. Il est maigre, d’une musculature nerveuse. Il se rase consciencieusement le crâne pour paraître chauve, selon le dernier snobisme des troupes d’élite. Ses yeux sont d’un bleu insupportable. Électrique. « Des yeux laser, pense souvent Édith, des yeux de robot… »
Mais Kurt n’est pas un robot. Pas physiquement du moins. Son battle-dress pend, alourdi par le poids des objets qui en bourrent les poches. Choses inutiles ou prohibées qu’il conserve sur lui comme autant de fétiches à la promiscuité magique. Des douilles de cuivre couvertes d’inscriptions cabalistiques tracées au poinçon. Des doigts coupés et momifiés, des dents, des goupilles de grenades bénites par l’archevêque de Santa-Catala. Toute une quincaillerie d’épouvante qui ferait dresser les cheveux sur la tête d’un psychologue de l’Inspection générale des services.
— Alors ? dit-il en saluant, l’index touchant le sourcil droit, le pouce levé. (Un vieux tic des escadrons noirs qu’il entretient jalousement pour ne laisser ignorer à personne qu’il a fait partie de la division « Sabre » qui réprima la grande émeute de Saint Euphrate en 95.)
— Une cible bouchée sur la tour 5, soupire Édith, le casque calé au creux du coude. Les caries sont de plus en plus fréquentes. Peut– être à cause du vent et de la saison des pluies.
Kurt ricane.
— Tirer sur des immeubles avec des canons à ciment, grogne-t-il, tu parles d’une déchéance. Quand je pense qu’en 88 je ratissais les maquis de Fanghs à la Meiibler 5,5. Ça c’était du boulot ! Debout dans l’hélico, au bord du vide, la mitrailleuse pointée par. la porte latérale, et la bande qui cliquette en égrenant ses douilles : Tzzinc ! Tzzinc ! Le chapelet de la camarde, grains de plomb, grains de mort… Tu connais le dicton ? Oui– Debout, les semelles sur le rail de fermeture, les mains sur les poignées de tir. Et ces I secousses dans les bras, dans les épaules, le ventre… On tressautait sous le recul comme ! si on nous avait collé un vibromasseur dans I le caleçon. Il paraît que certains en arrivaient même à décharger dans leur froc ! Parole ! Branlé par une mitrailleuse, faut le faire, hein ? Et le son des balles… Un miaulement de chatte en chaleur, des draps qu’on déchire devant un micro branché à plein volume. On avait l’impression d’éventrer les nuages, de scier le vent ! L’air devenait épais, ; tu comprends ? D’un seul coup c’était { comme un gâteau moelleux qu’on taillade au rasoir… Le doigt sur la détente on sentait
qu’on déchirait le vide, qu’on perforait l’impalpable. Miaw, miaw… En bout de course ça éparpillait les maquisards comme de la viande hachée. Mais ça c’était pas le plus important. Ce qui comptait c’était la musique, les miaulements. A l’époque on disait : « La mort est un chat qui ronronne ! » Oui, des miaulements, ou alors une voile gonflée qui se déchire sous le vent d’une tempête.
Édith marche vers les douches, indifférente au délire de Kurt. Elle n’a jamais pu déterminer s’il est vraiment fou ou s’il joue à se composer un personnage de mercenaire « allumé ».
Elle entre dans le bâtiment où stagnent à doses égales des relents d’eau croupie et de désinfectant.
Kurt la suit. Elle l’ignore et dégrafe sa combinaison de vol. Depuis le temps qu’ils travaillent ensemble, la promiscuité leur a fait perdre toute pudeur. Pas question de faire de chichis. A l’entraînement les instructeurs obligeaient hommes et femmes à uriner et à déféquer en public pour régler une fois pour toute les problèmes d’inhibition. Au début Édith a cru mourir de honte, et puis l’habitude lui est venue, comme aux autres.
Sous le battle-dress elle porte un slip et un soutien-gorge réglementaires, kaki et numérotés. Rien de très affriolant. Elle s’en débarrasse. Elle a le pubis rasé à cause des parasites. Le petit peuple des parkings ne brille pas par sa propreté et la vermine n’épargne personne, pas même les représentants de l’ordre.
— Des canons à ciment ! se lamente Kurt. Bon sang ! Quand j’appuie sur le bouton et que je vois jaillir cette diarrhée grise, je me dis que je suis tombé bien bas… C’est de la maçonnerie, tu comprends ? Moi j’étais dans la chasse… La division…
La jeune femme enjambe le bac de l’un des boxes et ouvre l’arrivée d’eau. Le bruit du jet sur le carrelage couvre les paroles du grand type émacié aux yeux trop bleus.
Édith se savonne. Au bout d’un moment Kurt pose la main sur le robinet. Le jet se tarit.
— On baise vite fait ? dit-il d’une voix changée.
Édith ne répond pas. Il la plaque contre la faïence, et la prend debout, gluante de savon. La jeune femme ferme les yeux. Cela fait partie du programme d’hygiène mentale. Un psychologue gourmé leur a conseillé de multiplier les rapports sexuels pour faire tomber la tension nerveuse accumulée au cours des patrouilles. « Libérez-vous des tabous, a doctement énoncé le spécialiste. Dans un univers fermé comme le vôtre, il est impossible de tolérer une relation privilégiée. La notion de couple ne peut pas exister. Chacun doit coucher avec chacune. Et si vous vous lassez, essayez la bisexualité ! »
Les reins de la jeune femme cognent contre le carrelage. Elle n’éprouve rien, elle est trop fatiguée, mais il ne lui déplaît pas de voir le grand Kurt ahaner et rouler des yeux.
Rien n’est plus ridicule que l’excitation d’un partenaire quand on ne la partage pas. D’ailleurs ici on masque sa pudeur sous les injures et les invites obscènes. Pas de tendresse, surtout pas ! Rien qui pourrait donner de l’importance à cet acte sécrétoire, à cette banale affaire de glandes. Les femmes ont vite appris à surpasser les hommes dans la vulgarité. « Pioche ! Pioche ! » crient-elles en leur martelant les reins, ou encore : « Gicle ! Décharge-la donc ta poire à lavement ! »
Les variantes sont aussi nombreuses qu’atterrantes. Mais il s’agit d’un rite. Un rite de désacralisation et personne ne se permettrait de le trangresser. Ne pas s’injurier au moment de l’orgasme trahirait la naissance d’un sentiment tendre, coupable, anormal. Dangereux.
— Putain ! Ah ! Putain ! rugit soudain Kurt qui s’active de plus belle.
Édith se creuse la tête pour ne pas être en reste. Ce soir elle n’a plus d’imagination. Elle profère une série d’invites assez banales, puis se dégage et récupère le savon.
Kurt s’écarte pour échapper au jet. Il se rajuste.
— Tu sais que c’est bientôt la nuit du carnage, dit-il la bouche en coin, leur nuit…
Édith hausse les épaules, passe sous le cône d’air puisé pour se sécher.
— Combien de jours encore ? demande-t– elle faussement détachée.
— Le colonel dit cinq, lâche Kurt. Pour moi, il se goure ; les larves sortiront avant.
— De toute façon on n’y peut rien, objecte la jeune femme, c’est leur coutume, leur cérémonie, on n’a pas le droit d’intervenir sur le déroulement du rite, même s’il tourne au massacre. « Les particularités culturelles doivent s’exprimer librement. » Je ne fais que citer le responsable du plan.
— C’est des conneries, crache Kurt. Les rampants nous accusent de favoriser les sentinelles, cette fois ils pourraient bien se retourner aussi contre nous… Je le sens, c’est dans l’air. Cette année ça va dégénérer, tu verras. Ce sera la boucherie pour tout le monde, même pour nous. Si Hazy n’était pas complètement idiot, il ordonnerait de passer les larves au lance-flammes.
Édith se rhabille.
— Si quelqu’un faisait ça, il se retrouverait aussitôt en camp disciplinaire, dit-elle doucement. « Atteinte au patrimoine culturel des minorités sauvegardées », ça va chercher loin.
Kurt caresse son crâne rasé, s’attardant sur les bosses, comme s’il se livrait à une tentative d’auto-phrénologie.
— Ça va saigner, répète-t-il les yeux vides, cette année plus que jamais, et personne ne pourra rester à l’écart… Les rampants sont déchaînés. Tu verras, on y passera tous !