les remodeler.
- C'est une balafre cicatricielle.
- Je vous demande pardon ? fit Roy.
- Du tissu conjonctif qui s'est contracté - pincé ou froissé, répondit Mondello sans relever les yeux des clichés. Toutefois, compte tenu de sa largeur, elle est relativement lisse. (Il reposa la loupe dans le tiroir.) Je ne peux pas vous dire grand-chose de plus, sinon que ce n'est pas récent.
- Est-ce qu'on pourrait l'éliminer par chirurgie ? Par greffes de peau ?
- Pas entièrement, mais on pourrait la rendre nettement moins visible: juste une ligne, un filet de décoloration.
- Ce serait douloureux ?
Le chirurgien tapota une des photos.
- Oui, mais ça ne demanderait pas une longue série d'opérations, sur plusieurs années, comme pourrait l'exi-
ger une br˚lure.
Il avait un visage exceptionnel, aux proportions étudiées avec soin, comme si le sens esthétique ayant présidé
aux interventions n'avait pas seulement été régi par l'intuition de l'artiste mais aussi par la logique du mathéma-ticien. Le praticien s'était remodelé avec la mame fermeté
qu'appliquent au pays les grands politiciens, afin d'en changer les citoyens imparfaits en individus meilleurs.
Roy savait depuis beau temps les atres humains tellement emplis de défauts que la société ne pouvait rendre une justice parfaite sans imposer des plans d'une rigueur mathématique et un contrôle sévère depuis le sommet.
Toutefois, avant cet instant, il n'avait encore jamais réalisé que sa passion pour la beauté idéale et son désir de justice étaient deux aspects d'un mame rave d'utopie.
Parfois, il était stupéfait de sa propre complexité intellectuelle.
- Pourquoi un homme choisit-il de vivre avec une telle cicatrice, s'il est possible de la rendre presque invisible ?
demanda-t-il a Mondello. a part, bien entendu, s'il ne peut pas s'offrir l'opération.
- Oh, le prix n'est pas un problème. Si le patient n'a pas d'argent et si le gouvernement refuse de l'aider, il peut quand mame se faire opérer. La plupart des chirurgiens consacrent une partie de leur temps a des oeuvres de charité de ce genre.
- alors, pourquoi ?
Mondello haussa les épaules et repoussa les photos vers Roy.
- Il a peut-atre peur de la douleur.
- Je ne crois pas. Pas cet homme-la.
- alors, il a peur des médecins, des hôpitaux, des instruments tranchants, de l'anesthésie. Des tas de phobies empachent les gens de se faire opérer.
- Ce type n'a pas une personnalité phobique, contra Roy en remettant les clichés dans l'enveloppe.
- C'est peut-atre aussi la culpabilité. S'il a survécu a un accident oa d'autres gens ont été tués, il peut souffrir du syndrome du survivant. Surtout s'il a perdu des atres chers. Il a l'impression de ne pas valoir mieux qu'eux et se demande pourquoi il a été épargné alors qu'ils sont morts. Il se sent coupable de vivre. Supporter cette cicatrice est une manière d'expier.
Le visiteur fronça le sourcil et se leva.
- Possible.
- J'ai eu des patients de ce type. Ils ne voulaient pas se faire opérer parce que le syndrome du survivant leur soufflait qu'ils méritaient leurs cicatrices.
- «a ne me semble pas tellement convenir non plus.
Pas pour lui.
- Si ce n'est ni une phobie ni le syndrome du survivant, vous pouvez quand mame atre s˚r que c'est une forme de culpabilité, dit Mondello en contournant le bureau pour accompagner Roy a la porte. avec cette balafre, il se punit. Elle lui rappelle quelque chose qu'il aimerait oublier mais qu'il se sent obligé de se rappeler.
J'ai aussi déja rencontré ce genre de cas.
Tandis qu'il parlait, son interlocuteur le contemplait, fasciné par la delicate structure osseuse de son visage.
Roy se demanda dans quelles proportions les os d'origine et les implants plastiques contribuaient a cet effet, mais poser la question e˚t été impoli.
- Croyez-vous a la perfection, docteur ? demanda-t-il, a la porte.
La main sur la poignée, Mondello s'immobilisa, un peu étonné.
- La perfection ?
- Personnelle et générale. Un monde meilleur.
- Ma foi... je crois qu'il faut toujours la rechercher.
- Bien, sourit Roy. C'est ce que je pensais.
- Mais je ne crois pas qu'on puisse l'atteindre.
Le sourire du visiteur se figea.
- Moi, il m'est arrivé de l'observer. Peut-atre pas des choses totalement parfaites, mais partiellement.
Mondello secoua la tate, l'air indulgent.
- L'idée qu'on se fait de l'ordre parfait est celle qu'un autre se fait du chaos. La vision qu'on a de la beauté parfaite est celle qu'un autre a de la difformité.
Roy n'aimait pas ce genre de propos. Ils impliquaient que toute utopie était également un enfer. Soucieux de convaincre le médecin du contraire, il reprit:
- La beauté parfaite existe dans la nature.
- Il y a toujours un défaut. La nature a horreur de la symétrie, de la douceur, des lignes droites, de l'ordre - de toutes les choses que nous associons a la beauté.
- J'ai récemment rencontré une femme qui possédait des mains parfaites. Sans le moindre défaut, la moindre erreur, exquisement ciselées.
- Les chirurgiens esthétiques portent un regard plus critique que les autres gens sur les formes humaines. Je suis s˚r que moi, j'aurais relevé un tas de défauts.
La suffisance du praticien irritait Roy.
- J'aurais d˚ vous les apporter, ces mains. Une des deux, en tout cas. Si je l'avais apportée, si vous l'aviez vue, vous auriez été d'accord avec moi.
Il réalisa soudain qu'il avait été bien près de révéler des choses qui auraient réclamé l'exécution immédiate de son interlocuteur.
Craignant que son agitation ne le conduisat a commettre une autre erreur, plus grave, il ne s'attarda pas plas longtemps. après avoir remercié Mondello de sa coopération, il quitta la pièce blanche.
Dans le parking de la clinique, le soleil de février paraissait plus blanc que doré, violent. Une rangée de palmiers jetait de longues ombres vers l'est. L'après-midi fraachissait.
Comme Roy tournait la clef de contact, son bipeur sonna.
En consultant le petit écran, il y découvrit un numéro de téléphone qui commençait par l'indicatif du quartier général de Los angeles. Il le composa sur le cadran de son portable.
De grandes nouvelles l'attendaient. On avait failli coincer Spencer Grant a Las Vegas, mais il s'était enfui dans le désert Mojave. Un Learjet attendait Roy a l'aéroport pour l'emmener au Nevada.
Spencer, gané par la visibilité de plus en plus réduite, remontait la pente a peine perceptible de la péninsule de sable détrempé qui se rétrécissait progressivement, entre les deux rivières furieuses. Il cherchait une plaque de sol rocheux oa s'arrater et attendre la fin de l'orage. Le désert surmonté de nuages noirs et épais n'était pas plus lumineux que le fond de la mer. La pluie tombait tel le déluge, dépassant la capacité des essuie-glaces. Malgré
les codes du véhicule, le conducteur n'apercevait que par intermittence - et fort brièvement - le terrain qui l'attendait.
Les grandes lanières flamboyantes torturaient le ciel, feux d'artifice aveuglants qui jaillissaient désormais en chaines d'éclairs continues, dont les maillons faisaient vibrer les cieux comme si un ange maléfique, emprisonné
au coeur de l'orage, avait furieusement secoué ses fers.
Mame alors, la lumière inconstante n'illuminait nullement le paysage, alors qu'y clignotaient des essaims d'ombres stroboscopiques qui ajoutaient aux ténèbres et a la confusion.
Soudain, a quelque quatre cents mètres de l'Explorer, semblant sortir d'une autre dimension, une lumière bleue apparut au niveau du sol et partit a toute vitesse vers le sud.
Spencer plissa les yeux pour tenter de discerner la nature et la taille de la source lumineuse a travers la pluie et l'obscurité. Les détails en demeurèrent vagues.
Le voyageur bleu obliqua vers l'est, parcourut quelques centaines de mètres, puis bifurqua vers le nord, fonçant droit sur la Ford. Sphérique. Incandescent.
- Mais qu'est-ce que c'est que ça ?
Spencer roulait au pas afin d'observer l'étrange phénomène.
alors qu'il se trouvait encore a cent mètres de lui, ce dernier exécuta un nouveau virage pour s'en retourner vers l'endroit oa il était né, qu'il dépassa, avant de s'élever dans les airs, d'exploser et de disparaatre.
Il ne s'était pas totalement éteint que Spencer en aper-
çut un deuxième du coin de l'oeil. Il arrata le véhicule et se tourna vers le nord-ouest.
Le nouvel arrivant - bleu, palpitant - se déplaçait a une vitesse incroyable, selon une course sinueuse et erratique qui le rapprocha de l'Explorer avant de l'entraaner vers l'est. D'un coup, il se mit a tourbillonner tel un tourniquet de feu d'artifice, et s'évanouit a son tour.
Les deux apparitions avaient été silencieuses, glissant tels des fantômes a travers le désert que martelait la tempate.
Spencer en eut la chair de poule sur les bras et la nuque.
Bien qu'il se montr‚t généralement sceptique en matière de mysticisme, il sentait depuis quelques jours qu'il s'aventurait dans l'inconnu, dans l'étrange. Sa vie était devenue un conte de fées macabre, empli de sorcellerie, comme un de ces romans situés en un pays gouverné par des magiciens, hanté par des dragons, et parsemé d'ogres mangeurs d'enfants. Le mercredi soir, il avait franchi un seuil invisible qui séparait sa réalité de toujours d'un monde différent. au coeur de cette nouvelle réalité, il y avait Valérie, son destin. Une fois qu'il l'aurait trouvée, elle serait comme une lentille magique qui altérerait a jamais sa vision des choses. Tout ce qui était mystérieux deviendrait clair, ce qu'il connaissait et avait admis depuis longtemps redeviendrait mystérieux.
Il sentait cela dans ses os, a l'instar d'un arthritique qui sent l'approche de l'orage avant l'apparition du premier nuage a l'horizon. Il le sentait sans le comprendre, et la visite des deux sphères bleues semblait confirmer qu'il était bien sur la piste de Valérie, qu'il se dirigeait vers un lieu étrange oa il se métamorphoserait.
Il jeta un coup d'oeil a son compagnon a quatre pattes, dans l'espoir de le trouver en train de regarder fixement l'endroit oa avait disparu la seconde lumière. Il avait besoin de s'assurer qu'il n'avait pas tout imaginé, mame si la confirmation ne venait que d'un chien. Mais Rocky, prostré, frissonnait de terreur. Il gardait la tate basse, les yeux fermés.
a droite de l'Explorer, la foudre se reflétait sur des eaux enragées. Le fleuve était bien plus proche que Spencer ne l'avait cru. Durant la dernière minute, l'arroyo du nord avait énormément grossi.
Courbé sur son volant, le fugitif rejoignit le nouveau point médian de la bande de terre sans cesse rétrécie et repartit a la recherche d'une roche stable, se demandant si le mystérieux Mojave lui réservait d'autres surprises.
La troisième énigme bleue plongea du ciel a deux cents mètres de lui, légèrement sur sa gauche, aussi vite et aussi droit qu'un ascenseur express. Elle s'arrata souplement et se mit a léviter juste au-dessus du sol en tournant rapidement sur elle-mame.
Le coeur de l'ancien policier battait douloureusement contre ses côtes. Il leva un peu le pied, partagé entre l'émerveillement et l'angoisse.
L'objet se précipita droit sur lui: aussi gros que la voiture, toujours un peu flou, irréel, comme décidé a provoquer la collision. Spencer écrasa l'accélérateur. Le phénomène obliqua pour contrer la manoeuvre, tandis que l'éclat s'en intensifiait, emplissant l'Explorer de lumière bleue. Le conducteur affolé tourna a droite et pila, opposant l'arrière de la Ford a la chose qui le poursuivait, afin de présenter une cible plus petite. L'impact eut lieu sans la moindre force, dans un nuage d'étincelles saphir. Des dizaines d'arcs électriques jaillirent entre les différents éléments proéminents du véhicule.
Spencer, ébloui, se retrouva enfermé dans une sphère de lumière sifflante, crépitante. Et comprit enfin de quoi il s'agissait. De l'un des phénomènes météorologiques les plus rares qui soient. Une boule de foudre. Ce n'était pas une entité consciente, ni la puissance extraterrestre qu'il avait presque imaginée. Cela ne cherchait ni a le tuer ni a le séduire. C'était juste une nouvelle composante de l'orage, aussi impersonnelle que la foudre ordinaire, le tonnerre ou la pluie.
Perchée sur ses quatre pneus, l'Explorer n'avait rien a craindre. Dès que la boule de foudre explosa sur elle, son énergie commença a se dissiper. Crépitante, détonnante de moins en moins lumineuse, elle se para bientôt d'un bleu plus clair.
Une étrange jubilation avait fait battre le coeur de Spen-
cer, comme s'il avait réellement eu envie de rencontrer un phénomène paranormal, mame dangereux, plutôt que de retrouver un monde dépourvu de magie. quoique rares, les boules de feu étaient trop réelles pour satisfaire son attente. La déception ramena son pouls a un rythme presque normal.
Brutalement, l'avant de la voiture sursauta puis s'affaissa, tandis que la cabine s'inclinait vers l'avant. alors qu'un dernier arc électrique fulgurait entre le phare de gauche et l'angle supérieur droit du pare-brise, une vague d'eau boueuse aspergea ce dernier.
Dans sa panique, pendant qu'il tentait d'éviter la lumière bleue, Spencer avait braqué trop a droite et s'était arraté sur la berge de l'arroyo. La paroi de sable meuble s'érodait sous ses roues.
Son coeur se remit a cogner. Sa déception était oubliée.
Il passa la marche arrière et accéléra doucement. L'Explorer remonta le long de la pente en pleine désintégration.
Un nouveau morceau de rive céda. Le nez du véhicule plongea. L'eau envahit le capot, atteignit presque le pare-brise.
abandonnant toute prudence, Spencer accéléra a fond.
La Ford bondit littéralement en arrière. Hors de l'eau. Ses pneus dévoraient le sol humide et tendre. Elle recula encore et encore, et retrouva presque la position horizontale.
La paroi de l'arroyo était trop instable pour supporter pareille épreuve. Le mouvement des roues déstabilisa le sol visqueux. Malgré les efforts du moteur hurlant, les pneus patinèrent dans la vase et l'Explorer finit par glisser dans le fleuve, protestant avec autant de véhémence qu'un mastodonte avalé par un puits de goudron.
- Saloperie !
Spencer inspira a fond et retint son souffle, comme un écolier sautant dans un étang.
La voiture disparut sous l'eau, totalement submergée.
Rocky, terrassé par le vacarme et les bringuebalements évocateurs de catastrophe, poussa un gémissement déses-
péré. Il ne semblait pas seulement réagir aux événements présents mais aux terreurs accumulées dans toute son existence.
L'Explorer creva la surface, tanguant tel un bateau sur une mer agitée. Les vitres étaient closes, ce qui empachait l'eau glacée d'y pénétrer, mais le moteur avait calé.
Le véhicule fut emporté vers l'aval, oscillant et tourbillonnant, sa ligne de flottaison plus haute que Spencer ne l'e˚t espéré. La surface clapoteuse léchait la carosserie dix a quinze centimètres en dessous des vitres.
Le marinier malgré lui était agressé par des sons liquides, torture chinoise aquatique et symphonique: le staccato creux de la pluie sur le toit, les clapotis, les bouillonnements et les gargouillements du flot emballé
contre la voiture.
au-dessus de cette malée sonore, un autre bruit attira son attention, parce qu'il lui parvenait directement, sans avoir été filtré par l'acier ou le verre - et la crécelle d'un serpent a sonnettes n'e˚t pas été plus alarmante. quelque part, l'eau s'infiltrait dans la Ford.
La brèche n'était pas énorme - une fuite, pas une inondation. Chaque litre entré dans l'Explorer, toutefois, la ferait s'enfoncer un peu plus, jusqu'a ce qu'elle coule.
Ensuite, elle serait brimbalée au fond du fleuve, moins portée que poussée par le courant, sa tôle s'écraserait, ses vitres se briseraient.
Les deux portières avant étaient hermétiques. Pas de fuite.
Tandis que le véhicule tanguait au fil du courant, Spencer se retourna, handicapé par sa ceinture de sécurité. Les vitres arrière étaient intactes; le hayon ne ruisselait pas.
La banquette arrière étant repliée, il ne voyait pas le plancher, mais il doutait que l'eau pass‚t par les portières.
Lorsqu'il se retourna, il pataugeait dans deux centimètres de liquide.
Rocky gémit a nouveau.
- Ca va aller, dit son maatre.
Ne pas alarmer le chien. Ne pas lui mentir, mais ne pas l'alarmer.
Le chauffage. Le moteur était arraté, mais le chauffage fonctionnait encore. Le fleuve se faufilait dans les ventilateurs intérieurs. Spencer coupa le système, refermant les arrivées d'air. Le bruit de fuite disparut.
La voiture se soulevait et retombait au gré des eaux.
Ses lumières balafraient le ciel meurtri, luisaient sur les torrents de pluie meurtriers. Parfois, elle était ballottée de droite et de gauche, et les faisceaux oscillaient follement, semblant découper les parois de l'arroyo. Des paquets de terre s'effondraient dans la marée sale, donnant naissance a des bancs d'écume nacrée. Spencer éteignit les phares.
Le monde totalement gris qui en résulta lui parut moins chaotique.
Les essuie-glaces étaient alimentés par la batterie. Il ne les arrata pas, désireux de voir le mieux possible ce qui l'attendait.
Il e˚t été moins stressé - et pas moins avancé - s'il avait, comme Rocky, baissé la tate et fermé les yeux, résigné a laisser le destin suivre son cours. Une semaine auparavant, peut-atre l'e˚t-il fait. a présent, il ouvrait grands les yeux, anxieux, les mains soudées a l'inutile volant.
Il était surpris par l'intensité de son désir de vivre. Jusqu'a ce qu'il franchat le seuil de La Porte Rouge, il n'avait rien attendu de l'existence, a part conserver une certaine dignité humaine et de mourir sans honte.
De noirs buissons desséchés, des tronçons de cactus, des masses de broussailles du désert évoquant la chevelure blonde de noyées, et des branches brisées plus p‚les encore accompagnaient l'Explorer dans sa descente de la rivière, ne cessant de la percuter ou d'en racler les flancs.
Plongé dans une agitation intérieure égale au tumulte du monde extérieur, Spencer savait qu'il avait lui-mame traversé le temps a la manière d'une branche brisée emportée par le courant - mais a tout le moins, il était vivant.
Le lit de la rivière s'affaissa soudain de trois ou quatre mètres et la voiture se retrouva au milieu d'une cascade rugissante, en chute libre. Elle plongea a nouveau sous les eaux tumultueuses, dans des ténèbres diluviennes.
Spencer fut tout d'abord écrasé contre sa ceinture puis violemment renvoyé en arrière. Son cr‚ne rebondit sur l'appuie-tate. L'Explorer n'atteignit pas le fond de l'arroyo. Elle creva a nouveau la surface et fut emportée par le courant.
Rocky demeurait sur le siège du passager, recroquevillé, les griffes enfoncées dans le rembourrage, en proie a une terrible détresse.
Spencer lui caressa doucement le dos et lui gratta la nuque.
Le chien ne redressa pas la tate mais la tourna vers son maatre et leva les yeux pour le contempler.
La route inter-Etats 15 se trouvait a quatre cents mètres de la. Spencer fut stupéfié d'avoir été entraané aussi loin en si peu de temps. Le courant était encore plus rapide qu'il ne le paraissait.
La route enjambait l'arroyo - généralement crevasse asséchée - sur des piliers de béton massifs. a travers le pare-brise inondé et la pluie qui tombait en rangs serrés, ces colonnes semblaient absurdement nombreuses, comme si les ingénieurs du gouvernement avaient surtout conçu l'ouvrage pour faire gagner des millions de dollars a un neveu de sénateur, cimentier de son état.
Le passage central était assez large pour que cinq voitures s'y engagent de front, mais une bonne moitié du flot bouillonnait dans les voies plus étroites qui séparaient les piliers centraux et latéraux. Percuter le pont serait une catastrophe.
Entraanés par les rapides, ils plongeaient, remontaient.
L'eau aspergeait les vitres. Le courant prenait de la vitesse. Beaucoup de vitesse.
Rocky tremblait plus que jamais et haletait lamentablement.
- Du calme, vieux, du calme. Tu n'as pas intérat a pisser sur le siège, hein !
Sur la route, les phares des poids lourds et des voitures crevaient le jour obscurci par l'orage. Des feux de détresse jetaient des lueurs rouges dans la pluie aux endroits oa des automobilistes s'étaient arratés pour attendre la fin du déluge.
Le pont se profilait, de plus en plus gros. Le fleuve se brisait sur les piliers de béton, jetant des embruns dans l'air gorgé d'humidité.
L'Explorer avait atteint une vitesse inquiétante. Elle se ruait littéralement vers l'aval, agitée par un violent roulis.
Spencer commençait a avoir la nausée.
- Tu n'as pas intérat a pisser sur le siège, répéta-t-il, mais il ne s'adressait plus seulement au chien.
Passant la main sous son blouson et sa chemise trempée, il s'empara du médaillon en stéatite vert jade suspendu a son cou par une chaane en or. D'un côté se trouvait gravée une tate de dragon. De l'autre, un faisan tout aussi stylisé.
Spencer se rappelait avec précision l'élégant bureau dépourvu de fenatre, sous le China Dream. Le sourire de Louis Lee. Le noeud-papillon, les bretelles. La voix douce. Il m'arrive de donner un de ces objets aux gens qui paraissent en avoir besoin.
Sans passer la chaane par-dessus sa tate, il serra le médaillon au creux de sa main. Il le serra avec force, bien qu'il se sentat un peu ridicule.
Le pont n'était plus qu'a cinquante mètres. L'Explorer allait passer dangereusement près de la forat des piliers de droite.
Les faisans et les dragons. Prospérité et longue vie.
Il se rappela la statue de Kuan Yin, derrière la porte du restaurant. Sereine mais vigilante. Rempart contre les envieux.
après une vie comme la vôtre, vous croyez a cela ?
Ilfaut bien croire a quelque chose, Mr Grant.
a dix mètres du pont, des courants féroces s'emparè-rent de la Ford, la soulevant, la laissant retomber, la faisant a demi basculer sur le côté droit puis rouler d'autant sur la gauche, giflant bruyamment les portières.
Sortis de l'orage, avalés par l'ombre pesante de la route, ils dépassèrent le premier pilier de la rangée de droite. Puis le second. a une vitesse terrifiante. Le fleuve était tellement haut que la vo˚te de béton ne se trouvait qu'a trente centimètres au-dessus de la voiture. Le courant les entraana plus près des piliers, tandis qu'ils en laissaient derrière eux un troisième et un quatrième - de plus en plus près.
Les faisans et les dragons. Les faisans et les dragons.
Les rapides éloignèrent le véhicule du béton menaçant et le l‚chèrent dans une dépression soudaine, si bien que les eaux sales de la surface turbulente montèrent au bas des vitres. Le fleuve, malicieux, laissa croire a Spencer que ce creux allait lui fournir un passage s˚r, oa il serait poussé comme un bobsleigh sur une piste - puis réduisit a néant ce bref rayon d'espoir en soulevant a nouveau l'Explorer pour la catapulter sur le pilier suivant.
L'impact projeta Spencer sur la gauche, un mouvement dont la ceinture de sécurité ne pouvait le protéger. Sa tempe percuta la vitre. Malgré le vacarme, il entendit le verre Securit se creuser d'un million de minuscules fissures, tel le bruit d'un toast bien grillé broyé dans un poing serré.
Il jura et porta la main a sa tate. Pas de sang. Seulement une palpitation rapide, au rythme de ses battements de coeur.
La vitre était une mosaÔque de milliers de petits éclats dont la cohésion ne subsistait que gr‚ce a la pellicule plastique qui formait le jambon de ce véritable sandwich de verre.
Miraculeusement, du côté de Rocky, les vitres n'avaient pas été endommagées, mais la portière était enfoncée. De l'eau raisselait par son encadrement.
Le chien releva la tate, craignant soudain de ne pas regarder. Il contempla en gémissant le fleuve emballé, le plafond bas et le rectangle de lumière d'orage, grise et froide, au bout du pont.
- Oh, merde, dit Spencer, pisse sur le siège si ça te fait plaisir.
La voiture s'enfonça dans une nouvelle dépression.
Ils avaient franchi les deux tiers du tunnel.
Un filet d'eau aussi fin qu'une aiguille jaillit en sifflant par une minuscule brèche de la portière tordue et aspergea Rocky, qui poussa un jappement sonore.
quand l'Explorer fut projetée hors du creux, cette fois, elle ne heurta pas les piliers. Ce fut pire: le fleuve se souleva d'un seul coup comme pour franchir un énorme obstacle, au fond de l'arroyo, et propulsa le véhicule contre la vo˚te bétonnée du pont.
Les deux mains crispées sur le volant, décidé a ne pas percuter a nouveau la vitre, Spencer n'était pas préparé a ce mouvement soudain. quand le toit s'enfonça, il se laissa couler dans son siège mais ne fut pas assez rapide.
L'acier lui heurta le sommet du cr‚ne.
De douloureuses décharges lumineuses jaillirent derrière ses yeux, le long de son épine dorsale. Du sang ruissela sur son visage. Des larmes br˚lantes. Sa vision se brouilla.
quand le courant eut éloigné la Ford de la vo˚te, il tenta de se redresser. Cet effort lui donna le tournis, si bien qu'il se laissa a nouveau retomber, le souffle court.
Ses larmes ne tardèrent pas a s'assombrir, comme polluées. Sa vue, déja trouble, le déserta totalement. Bientôt, les larmes furent aussi noires que de l'encre - et lui aveugle.
La perspective de la cécité l'affola, et ce fut son affolement qui lui fit comprendre qu'il n'était pas aveugle, Dieu merci, mais en train de s'évanouir.
Il s'accrocha désespérément a la conscience. S'il se laissait aller, il risquait de ne jamais se réveiller. Un long moment, il balança au bord de la syncope, puis des centaines de points gris apparurent dans l'obscurité, grandirent, devinrent des matrices d'ombre et de lumière complexes, jusqu'a ce qu'il distingu‚t a nouveau l'intérieur de la camionnette.
Comme il se soulevait dans son siège, autant que le lui permettait le toit affaissé, il faillit a nouveau perdre connaissance. Il porta une main empressée a son cuir chevelu ouvert. Le sang coulait mais ne jaillissait pas: la lacération n'était pas mortelle.
L'Explorer, de nouveau en terrain découvert, subissait une fois de plus le martèlement de la pluie.
La batterie n'était pas encore déchargée. Les essuie-glaces continuaient de battre sur le pare-brise.
Le véhicule naviguait fièrement au centre d'un fleuve plus large que jamais. D'une quarantaine de mètres. L'eau affleurait les berges, a deux doigts de déborder. Dieu seul savait quelle profondeur elle pouvait atteindre. Elle était plus calme qu'auparavant mais le courant demeurait rapide.
Observant d'un air inquiet la route liquide qui les emportait, Rocky émit de pitoyables sons de détresse. Il n'agitait pas la tate, comblé par la vitesse comme dans les rues de Las Vegas. On e˚t dit qu'il n'accordait pas la mame confiance a la nature qu'a son maatre.
- Sacré vieux Rocky, dit Spencer, affectueux.
Il constata avec irritation que sa voix tremblait.
Malgré les inquiétudes du chien, aucun danger grave ne se profilait dans l'immédiat sur leur chemin. Rien du calibre du pont. Le fleuve paraissait rouler sans encombre sur deux ou trois kilomètres, jusqu'a disparaatre dans la pluie, la brume et la lumière métallique du soleil filtrée par les nuages d'orage.
La plaine désertique s'étendait sur les deux berges, désolée mais pas totalement stérile. De la mesquite s'y hérissait, et des touffes de broussailles, parmi des formations rocheuses naturelles déchiquetées, dotées de la géométrie curieuse des antiques constructions druidiques.
Une douleur nouvelle naquit sous le cr‚ne de Spencer.
Une noirceur irrésistible s'épanouit derrière ses yeux.
Peut-atre demeura-t-il inconscient une minute, ou une heure. Il ne rava pas, sombra simplement dans des ténèbres privées de temps.
Lorsqu'il revint a lui, un air frais lui giflait le front et une pluie froide lui aspergeait le visage. Les innombrables voix liquides du fleuve grommelaient, sifflaient et riaient plus fort qu'auparavant.
Il demeura un instant immobile, l'esprit embrumé, sans comprendre pourquoi les bruits étaient ainsi amplifiés.
Finalement, il réalisa que la vitre latérale s'était effondrée pendant sa syncope. Une dentelle d'éclats de verre toujours reliés par le film plastique gisait sur ses genoux.
Il avait de l'eau jusqu'aux chevilles. Ses pieds étaient a moitié engourdis par le froid. Les appuyant sur la pédale de frein, il remua les orteils dans ses chaussures trempées. La ligne de flottaison de l'Explorer avait remonté
jusqu'a deux centimètres en dessous des vitres. quoique rapide, le fleuve était désormais moins turbulent, peut-atre parce qu'il s'était élargi. Si l'arroyo se rétrécissait, ou si le terrain changeait, les eaux risquaient de redevenir tumultueuses, de s'introduire dans le véhicule et de le couler.
Spencer avait a peine les idées assez claires pour se rendre compte qu'il aurait d˚ s'inquiéter. Il ne parvenait a manifester qu'un vague intérat pour la situation.
Sans doute aurait-il été souhaitable de chercher un moyen de sceller la brèche dangereuse ouverte par la vitre brisée, mais le problème lui paraissait insoluble. En grande partie parce que, pour le résoudre, il aurait fallu bouger - et il ne voulait pas bouger.
Il ne voulait que dormir. Il était fatigué. …puisé.
Légèrement tourné vers la droite, il laissa aller le cr‚ne contre l'appuie-tate et découvrit le chien assis sur le siège du passager.
- Comment ça va, boule de fourrure ? demanda-t-il d'une voix grasse, comme s'il avait avalé des litres et des litres de bière.
Rocky lui jeta un coup d'oeil puis s'intéressa a nouveau au fleuve.
- N'aie pas peur, vieux. Si tu as peur, c'est lui qui gagne. Et il ne faut pas le laisser gagner, ce salopard. On ne peut pas le laisser faire. Il faut retrouver Valérie. avant lui. Il est la, dehors. …ternel... en chasse...
avec la jeune femme au premier rang de ses pensées et un profond malaise au coeur, emporté a travers la journée miroitante, les lèvres agitées de murmures enfiévrés, Spencer Grant cherchait une chose inconnue - qu'il était impossible de connaatre. Le chien, vigilant, demeurait assis en silence auprès de lui. La pluie ricochait sur le toit enfoncé de la voiture.
Peut-atre s'évanouit-il a nouveau, peut-atre ne fit-il que fermer les yeux, mais quand ses pieds glissèrent de la pédale de frein et retombèrent dans l'eau qui lui montait a présent a mi-mollet, Spencer releva la tate et découvrit que les essuie-glaces avaient cessé de fonctionner. Plus de batterie.
Le fleuve était aussi rapide qu'un train express. Il y avait a nouveau des remous. L'eau boueuse venait lécher la base de la vitre brisée.
a deux doigts de la brèche flottait un rat crevé qui avançait a la mame vitesse que l'Explorer. Grand. Luisant. Un de ses yeux vitreux fixé sur Spencer. Les babines retroussées sur des dents aiguÎs. Sa longue queue répugnante, aussi rigide que du fil de fer, était étrangement entortillée.
La vue de l'animal affola Spencer comme l'inondation affleurant le bord de la vitre n'avait pu y parvenir. avec la mame terreur qu'il connaissait durant ses cauchemars, une terreur qui coupait le souffle et faisait battre le coeur, il comprit qu'il mourrait si le rongeur pénétrait dans la voiture, car ce n'était pas un simple rat. C'était la Mort.
C'était un cri dans la nuit et le hululement d'un hibou une lame étincelante et le parfum du sang chaud, c'était les catacombes, c'était l'odeur du pl‚tre et, pis que tout, c'était la porte par laquelle on quittait l'innocence de l'enfance, un passage vers l'enfer, vers la pièce qui attendait au bout de nulle part. Tout cela était contenu dans la chair froide d'un unique rat crevé. Si elle le touchait, il hurlerait jusqu'a ce que ses poumons explosent, et son dernier souffle serait d'obscurité.
Si seulement il avait pu trouver un objet avec lequel repousser le cadavre sans avoir a le toucher directement !
Mais il était trop faible pour chercher quelque chose pour lui servir de gaffe. Ses mains reposaient sur ses genoux, paumes en l'air, et mame serrer les poings lui aurait demandé davantage de force qu'il n'en possédait.
Peut-atre avait-il été blessé plus gravement qu'il ne l'avait cru quand son cr‚ne avait heurté le toit. Il se demanda si la paralysie commençait a le saisir. Et, dans l'affirmative, si c'était important.
Un éclair balafra le ciel. Un reflet lumineux changea l'oeil noir du rat en un flamboyant orbe blanc qui semblait pivoter dans son logement pour contempler Spencer avec encore plus d'ardeur.
Il sentit que la fixation qu'il faisait sur le rat allait attirer l'animal a lui, que son regard horrifié agissait comme un aimant sur l'oeil noir fer. Il se détourna, les yeux fixés droit devant lui. Sur l'eau.
Bien qu'il transpir‚t a profusion, il était plus frigorifié
que jamais. Mame sa cicatrice était froide, a présent, et non plus br˚lante. En fait, c'était la partie la plus froide de son corps. Sa peau était de glace mais la cicatrice d'acier gelé.
Spencer cligna des yeux pour en chasser la pluie pénétrant en oblique par la vitre brisée et contempla le fleuve qui prenait de la vitesse, se ruait vers l'unique trait remarquable d'un paysage de plaine par ailleurs monotone.
Une épine rocheuse perdue dans la brume s'étendait en travers du Mojave, orientée nord-sud, parfois haute d'un mètre, parfois de huit ou dix. Bien qu'il s'agat d'une formation géologique naturelle, elle était étrangement érodée. Le vent y avait creusé comme des fenatres, si bien qu'elle évoquait le rempart en ruine de quelque immense fortification détruite lors d'une ère guerrière, mille ans avant le début de l'histoire connue. Le long de certaines parties parmi les plus hautes, on croyait reconnaatre un parapet branlant, aux créneaux irréguliers. Par endroits, la paroi était fendue de la base au sommet, comme si une armée ennemie s'était engouffrée dans ces brèches.
Spencer se concentra sur ce fantasme de ch‚teau antique dont il recouvrit mentalement l'escarpement rocheux, afin d'oublier le rat crevé qui flottait derrière la vitre brisée.
Son égarement l'empacha tout d'abord de s'inquiéter du fait que le fleuve l'emportait en direction de ces remparts. Mais peu a peu il se rendit compte que cette rencontre prochaine pouvait se révéler aussi dangereuse pour la voiture que la brutale partie de billard livrée sous le pont. Si le courant la faisait passer a travers une des failles, les étranges formations rocheuses ne constitue-raient qu'un décor intéressant. Mais si l'Explorer accrochait un de ces corps de garde naturels...
L'épine rocheuse traversait l'arroyo de part en part, mais le flot la brisait en trois points. La brèche la plus large, environ quinze mètres, se trouvait sur la droite, encadrée par la rive sud et une tour de pierre noire qui s'élevait de six mètres hors de l'eau. La plus étroite, a peine plus de deux mètres, occupait le centre, entre cette première tour et une autre, plus épaisse et un peu moins haute. Le troisième passage, qui pouvait mesurer de huit a dix mètres, s'ouvrait entre celle-la et la rive gauche, sur laquelle les remparts s'élevaient a nouveau pour s'étendre sans interruption vers le nord.
- Ca va passer.
Spencer tenta de tendre la main vers le chien. N'y parvint pas.
alors qu'il lui restait cent mètres a parcourir, l'Explorer semblait dériver rapidement vers la brèche du sud, la plus large.
Il ne pouvait s'empacher de jeter des coups d'oeil périodiques sur la gauche. a travers la vitre absente. au rat. qui flottait. Plus près qu'avant. Sa queue rigide était tachetée de rose et de noir.
Un souvenir s'insinua dans l'esprit du blessé: des rats dans un espace confiné, des yeux rouges dans l'ombre, haineux, les rats des catacombes, tout au fond des catacombes, et plus loin, la pièce qui attend au bout de nulle part.
avec un frisson de dégo˚t, il se retourna vers l'avant.
Le pare-brise était inondé de pluie, mais il n'y voyait que trop bien. arrivée a cinquante mètres du point oa le fleuve se divisait, la voiture ne se dirigeait plus vers le grand passage. Elle obliquait sur la gauche, en direction de la brèche centrale, la plus dangereuse des trois.
L'arroyo se rétrécissait. Le fleuve prenait de la vitesse.
- Du calme, vieux, du calme.
Spencer espérait atre emporté totalement sur la gauche dépasser la faille trop étroite et s'engouffrer dans celle du nord. a six mètres du but, la dérive latérale de l'Explorer s'amenuisa. Jamais elle n'atteindrait le passage désiré.
Elle allait se précipiter dans celui du centre.
Cinq mètres. Trois.
Franchir l'obstacle allait demander beaucoup de chance. Pour le moment, ils filaient vers le poste de garde rocheux qui s'élevait a droite de l'ouverture.
Peut-atre ne feraient-ils qu'effleurer le piton, voire le dépasser d'un doigt.
Ils en étaient si près que Spencer n'en voyait plus la base devant l'Explorer.
- Seigneur !
Le pare-chocs heurta la pierre comme pour la fendre.
L'impact fut d'une telle violence que Rocky se retrouva a nouveau projeté sur le plancher. Le garde-boue avant droit se déchira et fut arraché. Le capot plia comme s'il avait été fait d'aluminium. Le pare-brise implosa, mais plutôt que de pleuvoir sur Spencer, les éclats cascadèrent sur le tableau de bord en amas glutineux tranchants.
Un instant, après la collision, la Ford demeura immobile, légèrement de guingois. Puis les eaux enragées accrochèrent son aile arrière droite et commencèrent a la faire pivoter.
Spencer écarquilla les yeux, regardant avec incrédulité
le véhicule présenter son flanc au courant. Jamais il ne pourrait passer ainsi entre les deux masses rocheuses, a travers la brèche centrale. L'ouverture était trop étroite.
La voiture allait s'y coincer. Ensuite, le fleuve déchaané la martèlerait jusqu'a en inonder l'intérieur ou jetterait par la vitre un tronc d'arbre abattu, qui viserait la tate du conducteur.
L'avant de l'Explorer vibrait et grinçait contre la roche, tout en s'enfonçant dans le passage, tandis que l'arrière continuait a pivoter. Le fleuve, qui poussait durement contre le côté droit, montait a mi-hauteur des vitres. Un peu plus tard, quand le véhicule se retrouva totalement perpendiculaire au courant, face a la brèche trop mince, une petite vague s'éleva au-dessus de la vitre du conducteur. Tandis que l'arrière heurtait la deuxième tour de pierre, de l'eau se déversa a l'intérieur, emportant le rat crevé qui était demeuré dans l'orbite de la Ford.
Le rongeur, comme huilé, glissa sur les paumes de Spencer et tomba sur le siège, entre ses jambes. La queue roide demeura posée sur la main droite du blessé.
Les catacombes. Les yeux flamboyants ouverts dans l'ombre. La pièce, la pièce, la pièce au bout de nulle part.
Il tenta de hurler mais n'entendit qu'un sanglot brisé, étranglé, tel celui d'un enfant en proie a une terreur insoutenable.
Peut-atre a moitié paralysé par le coup reçu a la tate, et sans aucun doute figé par la peur, il obtint cependant de ses mains un sursaut spasmodique qui jeta le rat a bas du siège. Le cadavre tomba dans la mare d'eau boueuse qui couvrait le plancher, et qui atteignait a présent le haut des mollets de Spencer.
Ne pense pas a ça.
Il se sentait aussi étourdi que s'il avait passé des heures sur un carrousel. Une obscurité de baraque foraine s'insi-nuait a la limite de son champ de vision, semblable a des gouttes de sang.
Il ne sanglotait plus. Il répétait les mames trois mots, d'une voix rauque et douloureuse:
- Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé...
En proie a un délire de plus en plus net, il savait qu'il ne s'excusait pas auprès du chien ni de Valérie Keene, qu'a présent il ne pourrait sauver, mais auprès de sa mère, pour ne pas l'avoir sauvée, elle non plus. Elle était morte voila plus de vingt-deux ans. Il n'en avait alors que huit et était bien trop petit pour la sauver, bien trop pour ressentir a présent une telle culpabilité. Pourtant, ce " Je suis désolé " échappait a ses lèvres.
Le fleuve industrieux poussait l'Explorer vers le fond de la brèche, quoique le véhicule lui oppos‚t maintenant une résistance maximale. Les pare-chocs avant et arrière raclaient bruyamment les parois rocheuses. La Ford torturée couinait, grognait, craquait. Elle mesurait environ deux centimètres de moins, dans le sens de la longueur, que la faille humide qu'elle s'efforçait de franchir. Le fleuve la tirait, la poussait, la ballottait, lui faisait alternativement heurter ou frôler les parois, la comprimait aux deux extrémités pour la propulser sur dix centimètres ou un seul, l'entraanait toujours plus loin.
Dans le mame temps, la puissance colossale du courant contrarié la souleva de trente centimètres. Les eaux noires qui forçaient contre la portière du passager ne montaient plus a la moitié des vitres mais tourbillonnaient a leur base.
Rocky, terrifié, demeurait sur le plancher inondé.
quand Spencer eut quelque peu calmé son étourdissement par un effort de volonté, il se rendit compte que l'épine rocheuse n'était pas aussi large qu'il l'avait cru tout d'abord. De l'entrée a la sortie, ce couloir de pierre ne mesurait pas plus de quatre mètres.
Tel un marteau-pilon, le flot fit franchir a l'Explorer les trois quarts de cette distance, puis avec un hurlement de métal froissé et un terrible bruit d'encastrement, le véhicule se coinça. S'il avait parcouru un mètre de plus, il aurait été de nouveau libre, entraané par le courant. Seulement un mètre...
a présent que la voiture était immobile, qu'elle ne pro-testait plus contre l'étreinte de la roche, la pluie retrouvait sa prédominance sonore. Elle résonnait plus fort qu'auparavant, bien qu'elle ne tomb‚t pas plus dru. Peut-atre semblait-elle simplement plus bruyante parce que Spencer en avait soupé.
Rocky, sortant de l'eau, s'était a nouveau hissé sur le siège, dégoulinant et pitoyable.
-Je suis vraiment désolé, dit son maatre.
Combattant le désespoir et les ténèbres persistantes qui réduisaient son champ de vision, incapable de soutenir le regard confiant du chien, il se tourna vers la vitre brisée vers le fleuve, qu'il avait si récemment craint et détesté
mais qu'il avait a présent h‚te de retrouver.
Le fleuve n'était pas la.
Spencer crut halluciner.
au loin, voilée par des furies d'orage, une chaane de montagnes désertiques définissait l'horizon, ses plus hauts sommets perdus dans les nuages. Nul cours d'eau ne s'étendait entre l'Explorer et les pics. Pas plus, d'ailleurs, que quoi que ce f˚t d'autre. La vue était semblable a un tableau dont l'artiste e˚t laissé le fond totalement nu.
Brusquement, presque comme dans un rave, Spencer réalisa qu'il n'avait pas vu ce qu'il y avait a voir. Sa perception avait été faussée par son attente autant que par ses sens troublés. La toile n'était pas nue, finalement. Il n'avait qu'a modifier son point de vue, a baisser quelque peu les yeux, pour découvrir le précipice de trois cents mètres dans lequel plongeait le fleuve.
La longue épine de roche érodée qu'il avait crue dressée en travers d'un désert par ailleurs plat était en fait l'irrégulière balustrade d'une redoutable falaise. Du côté de Spencer, la plaine sablonneuse s'était affaissée au fil des
‚ges jusqu'a un niveau légèrement plus bas que celui du rempart. De l'autre, pas de plaine, mais une façade de pierre vertigineuse, au bas de laquelle se précipitait le flot emballé.
L'ancien policier s'était trompé également en estimant imaginaire le tintamarre accentué de la pluie. En fait, ce rugissement provenait du trio de cascades, larges de plus de trente mètres a elles trois, qui se brisaient cent étages plus bas, dans la vallée.
Il ne voyait pas les cataractes écumantes, car l'Explorer était suspendue directement au-dessus, et il n'avait pas la force de se hisser contre la portière, de se pencher par la vitre pour regarder. avec l'inondation qui pressait fortement contre son côté droit et glissait également sous ses roues, la voiture se retrouvait en fait a moitié coincée dans la plus étroite des trois chutes. Seul l'étau de roche qui la maintenait l'empachait d'atre emportée par-dessus bord.
Spencer se demanda comment diable il allait réussir a sortir vivant du véhicule et du fleuve. Puis il repoussa les pensées de cet ordre. L'angoisse qu'elles lui inspiraient sapaient le peu d'énergie qu'il possédait encore. Il devait d'abord se reposer. Réfléchir après.
Vautré sur son siège, bien qu'il ne distingu‚t pas les cataractes, il apercevait la grande vallée en contrebas et le cours sinueux, de nouveau horizontal, qu'y adoptait le fleuve. La longue chute et le panorama incliné lui causè-rent un nouveau vertige, si bien qu'il se détourna pour éviter de perdre a nouveau connaissance.
Trop tard. Il lui semblait se trouver a bord d'un carrousel fantôme. Le tableau tourbillonnant de la roche et de la pluie se changea en une spirale d'obscurité dans laquelle il s'abama, de plus en plus profondément, de plus en plus loin.
... et la, dans la nuit, derrière la grange, je suis encore sous le choc du plongeon de l'ange, qui n'était qu'un hibou. Inexplicablement, quand la vision de ma mère ailée, en robe céleste, ne se révèle qu'un fantasme, je suis submergé par une nouvelle image d'elle: sanglante, prostrée, nue, morte, dans un fossé, a cent kilomètres de la maison, comme on l'a retrouvée il y a six ans. Je ne l'ai jamais vue dans cet état, pas mame en photo dans le journal, je n'ai entendu cette description que de la bouche de quelques garçons, a l'école - cruels petits salopards. Pourtant, une fois le hibou évanoui dans le ciel nocturne, tous mes efforts ne peuvent retenir la vision de l'ange ni chasser l'atroce image du corps mutilé -
alors que toutes deux produits de mon imagination, elles devraient atre sujettes a mon contrôle.
Le torse et les pieds nus, je m'avance derrière la grange, qui n'a pas servi aux travaux des champs depuis plus de quinze ans. C'est un endroit que je connais bien, qui a fait partie de ma vie aussi loin que remontent mes souvenirs - mais, cette nuit, la b‚tisse me semble différente de celle que j'ai toujours connue, métamorphosée d'une manière que je ne saurais définir et qui me met mal a l'aise.
C'est une nuit étrange, bien plus étrange que je ne m'en rends encore compte. Et moi, je suis un garçon étrange, empli de questions que je n'ai jamais osé me poser, cherchant des réponses dans l'obscurité de juillet, alors que je pourrais les découvrir en moi-mame si je m'en donnais la peine. Je suis un garçon étrange, qui sent sa vie se tordre, mais qui parvient a se convaincre que cette ligne courbe est parfaitement droite. Je suis un garçon étrange qui a des secrets pour lui-mame - et qui les garde aussifidèlement que l'univers ceux de sa signification.
Dans la nuit bizarrement calme, derrière la grange, je me dirige prudemment vers le van Chevrolet que je n'ai encore jamais vu. Il n'y a personne derrière le volant, ni sur l'autre siège avant. quand je pose la main sur le capot, je sens la chaleur du moteur. Le métal est en train de refroidir, émettant de petits claquements, des tintements. Je dépasse l'arc-en-ciel peint sur le flanc du véhicule et m'approche de la portière arrière ouverte.
Bien que l'intérieur soit sombre, le pare-brise y laisse filtrer assez de clair de lune pour révéler qu'ici non plus, il n'y a personne. Je m'aperçois également que le van n'est équipé que de deux sièges et, apparemment, d'aucune commodité, alors que son extérieur m'avait fait attendre un véhicule de tourisme.
Je sens toujours qu'il recouvre quelque chose d'inquiétant - en plus du fait qu'il n'a rien a faire ici Dans l'espoir de comprendre pourquoi il en est ainsi, je me penche par la portière ouverte, les yeux plissés, regrettant de ne pas avoir apporté une lampe de poche, et je suis frappé
par une puanteur d'urine. quelqu'un a pissé a l'arrière du van. Bizarre. Bon Dieu ! Bien s˚r, le responsable est peut-atre un chien, ce qui n'a finalement rien de très bizarre, mais ça reste répugnant.
Retenant mon souffle, le nez froncé, je m'éloigne de la porte coulissante et vais observer de plus près la plaque minéralogique. Elle est du Colorado, de chez nous.
Je me redresse.
J'écoute. Silence.
La grange m'attend.
Tels de nombreux édifices de ce type, en pays enneigé, l'hiver, elle ne possédait pratiquement aucune fenatre lors de sa construction. Mame depuis sa reconversion radicale, il ne s'en inscrit que deux au rez-de-chaussée, dans la façade, et quatre a l'étage, au-dessus de moi - ces dernières larges et hautes, pour recevoir la lumière depuis l'aube jusqu'au crépuscule.
Les fenatres sont sombres. La grange silencieuse.
Une seule porte, de taille normale, ouvre derrière le batiment.
après avoir fait le tour du van et n'avoir trouvé personne, je demeure indécis durant de précieuses secondes.
a six mètres de distance, malgré une lune qui semble autant dissimuler par ses ombres qu'elle ne révèle par sa lueur laiteuse, je constate que la porte est ouverte.
a un niveau profond, je sais peut-atre ce que je suis censé faire, ce que je dois faire. Toutefois, la partie de moi-mame qui garde si bien les secrets affirme que je dois regagner mon lit, oublier le cri qui m'a éveillé alors que je ravais de ma mère, et dormir jusqu'au matin. Demain, bien entendu, il me faudra continuer de vivre dans le rave que je me suis bati prisonnier de cette existence trom-peuse, avec la vérité et la réalité fourrées dans une poche oubliée, aux confins de mon esprit. Peut-atre la charge de cette poche est-elle devenue trop importante pour y demeurer contenue, peut-atre certaines coutures ont-elles commencé a l‚cher. a un niveau profond, peut-atre ai-je décidé de mettre un terme a mon rave éveillé.
Ou bien, peut-atre mon choix est-il écrit et dépend-il moins de mes souffrances inconscientes ou de ma volonté
que des rails sur lesquels je glisse depuis ma naissance.
Peut-atre le choix n'est-il qu'illusion. Peut-atre les routes qui nous sont offertes dans la vie sont-elles limitées a celles qui s'inscrivent sur une carte au moment de notre conception. Je prie Dieu que le destin ne soit pas un car-can d'acier, qu'il puisse atre tordu, remodelé, qu'il s'incline devant la puissance de la pitié, de l'honnateté, de la bonté et de la vertu - car sinon, je ne tolérerai pas celui que je vais devenir, les choses que je vais faire, ni lafin qui sera mienne.
En cette chaude nuit de juillet, couvert de sueur mais frigorifié, mes quatorze ans baignés par la pleine lune, je ne réfléchis nullement a tout cela: je ne me préoccupe ni de secrets ni de destin. En cette nuit, je suis poussé par l'émotion et non par l'intelligence, par une pure intuition et non par la raison, par le besoin et non par la curiosité.
Je n'ai que quatorze ans, après tout. Seulement quatorze ans.
La grange m'attend.
Je m'approche de la porte entrouverte.
Je colle l'oreille a la fente qui sépare le battant du chambranle.
Silence.
Je pousse la porte. Les gonds sont bien huilés, mes pieds sont nus, et je franchis le seuil dans un silence aussi parfait que celui avec lequel m'accueillent les ténèbres...
Spencer quitta l'intérieur obscur de la grange de son rave, ouvrit les yeux dans l'intérieur obscur de l'Explorer échouée, et constata que la nuit était tombée sur le désert.
Il était demeuré inconscient au moins cinq ou six heures.
La tate inclinée, le menton sur la poitrine, il contempla ses mains ouvertes, d'un blanc de craie, implorantes.
Le rat était la. Spencer ne le voyait pas, mais il était la.
Dans le noir. Flottant.
Ne pense pas a ça.
La pluie avait cessé. Son martèlement ne retentissait plus sur le toit.
L'ancien policier avait soif. La bouche parcheminée.
La langue rugueuse. Les lèvres craquelées.
La voiture oscillait doucement. Le fleuve tentait de la pousser au bas de la falaise. Ce maudit fleuve infatigable.
Non. Ce ne pouvait atre l'explication. Le rugissement des cascades s'était tu. La nuit était silencieuse. Pas de tonnerre. Pas de foudre. Plus le moindre bruit d'eau.
Spencer avait mal partout, mais surtout a la tate et a la nuque.
Il eut peine a trouver la force de relever les yeux.
Rocky avait disparu.
La portière du passager était ouverte.
L'Explorer oscilla a nouveau. Vibra. Grinça.
La jeune femme apparut au bas de l'ouverture. D'abord la tate, puis les épaules, comme si elle avait surgi en lévitant de l'inondation. Sauf qu'a en juger par le calme relatif, l'inondation était terminée.
Ses yeux s'étant accoutumés a l'obscurité et un froid clair de lune s'infiltrant entre les nuages déchiquetés, Spencer la reconnut.
- Salut, lança-t-il, d'une voix aussi sèche que du bois mort mais tout a fait intelligible.
- Salut a toi aussi, dit-elle.
- Entre.
- Merci, je crois que c'est ce que je vais faire.
- C'est chouette, dit-il.
- «a te plaat d'atre ici ?
- C'est mieux que l'autre rave.
Elle se hissa dans la voiture, qui oscilla de plus belle, ses deux extrémités raclant la pierre.
Ce mouvement ennuya Spencer - non parce qu'il craignait que le véhicule se libér‚t pour tomber dans le précipice mais parce que cela réveillait son vertige. Il avait peur de quitter ce rave et de retrouver son cauchemar de juillet, au Colorado.
assise a la place de Rocky, la jeune femme demeura immobile un instant, attendant que la Ford se stabilise.
- Tu t'es mis dans une sacrée situation.
- Une boule de foudre, expliqua-t-il.
- Pardon ?
- Une boule de foudre.
- Bien s˚r.
- «a a balancé la bagnole dans l'arroyo.
- Pourquoi pas ? approuva la visiteuse.
Il avait peine a réfléchir, a s'exprimer clairement.
Réfléchir faisait mal. Donnait le vertige.
- J'ai cru que c'étaient des extraterrestres, déclara-t-il.
- Des extraterrestres ?
- Petits mecs. Grands yeux. Spielberg.
- Pourquoi as-tu cru une chose pareille ?
- Parce que tu es merveilleuse, répondit-il, quoique ces paroles ne rendissent pas sa pensée.
Malgré la faible luminosité, il constata qu'elle lui jetait un regard intrigué. S'efforçant de trouver des mots plus justes, et étourdi par cet effort, il reprit:
- Il doit t'arriver tout le temps des tas de choses merveilleuses...
- Oh, oui, je suis au centre d'un vrai festival.
- Tu dois savoir quelque chose de fantastique. C'est pour ça qu'ils te pourchassent. Parce que tu sais une chose fantastique.
- Tu es défoncé a quelque chose ?
- Je ne cracherais pas sur une ou deux aspirines.
Mais... ils ne te pourchassent pas parce que tu es mau-
vaise.
- ah,non?
- Non, parce que tu ne l'es pas. Mauvaise, je veux dire.
Elle se pencha vers lui et lui posa une main sur le front.
Ce simple contact le fit grimacer de douleur.
- Comment sais-tu que je ne suis pas mauvaise ?
- Tu as été sympa avec moi.
- Je pouvais jouer la comédie.
Elle sortit de la poche de sa veste une lampe-stylo, maintint ouverte la paupière gauche de Spencer et dirigea le faisceau sur son oeil. La lumière lui fit mal. Tout lui faisait mal. Y compris l'air frais sur son visage. Et la douleur amplifiait son vertige.
- Tu as été sympa avec Theda.
- C'était peut-atre aussi de la comédie, insista la jeune femme, qui observait a présent l'oeil droit de son compagnon.
- On ne peut pas tromper Theda.
- Pourquoi ?
- Parce qu'elle est pleine de sagesse.
- «a, c'est vrai.
- Et en plus, elle fait des cookies gigantesques.
ayant achevé de lui examiner les yeux, elle lui inclina la tate pour inspecter la déchirure de son cuir chevelu.
- Pas jolijoli. C'est coagulé, mais ça a besoin d'atre nettoyé et recousu.
- aie!
- Combien de temps as-tu saigné ?
- Les raves ne font pas mal.
- Tu crois que tu as perdu beaucoup de sang ?
- «a, ça fait mal.
- C'est parce que tu n'es pas en train de raver.
Il lécha ses lèvres fendues. Mame sa langue était sèche.
- Soif.
- Je vais te donner a boire dans une minute, assura la visiteuse en lui posant deux doigts sous le menton pour lui relever la tate.
Toutes ces manipulations étourdissaient dangereusement Spencer.
- Je ne rave pas ? Tu es s˚re ? parvint-il pourtant a demander.
- Certaine. (Elle lui toucha la paume de la main droite.) Est-ce que tu peux me serrer la main ?
- Oui.
- Vas-y.
- D'accord.
- Je veux dire: maintenant.
- ah...
Il referma les doigts autour de ceux de la jeune femme.
- Pas mal, apprécia-t-elle.
- C'est gentil.
- Bonne poigne. Sans doute pas de problème de colonne vertébrale. Je m'attendais au pire.
Elle avait la main chaude, forte.
- C'est gentil, répéta-t-il.
Comme il fermait les yeux, son obscurité intérieure se jeta sur lui: Il rouvrit immédiatement les paupières, de peur de retomber dans son rave.
- Tu peux me l‚cher la main, maintenant, dit sa com-
pagne.
- Je ne rave pas, hein ?
- Tu ne raves pas.
Elle alluma a nouveau la lampe-stylo, en dirigea le faisceau entre le siège de Spencer et le levier de vitesses.
- C'est vraiment bizarre, dit-il.
La jeune femme déplaçait lentement le petit rayon lumineux.
- Si je ne rave pas, je dois halluciner, continua-t-il.
Elle appuya sur le bouton qui dégageait de son logement la boucle de la ceinture de sécurité.
- Ce n'est pas grave, assura Spencer.
- qu'est-ce qui n'est pas grave ? demanda-t-elle en éteignant la lampe et en la remettant dans sa poche.
- que tu aies pissé sur le siège.
Elle éclata de rire.
- J'aime bien t'entendre rire.
Toujours hilare, elle le débarrassa avec précaution de la ceinture de sécurité.
- Tu n'avais encore jamais ri, observa-t-il.
- Pas ces derniers temps, admit-elle.
- Jamais. Et tu n'avais jamais aboyé non plus. (Elle éclata de rire a nouveau.) Je vais t'acheter un nouvel os en caoutchouc.
- C'est bien gentil de ta part.
- C'est vachement intéressant, continua-t-il.
- Et comment !
- C'est tellement réel.
- Moi, ça me parait irréel.
quoique Spencer demeur‚t quasiment passif durant l'opération, s'extirper de la ceinture le laissa tellement étourdi qu'il voyait trois femmes et trois exemplaires de chacune des ombres emplissant la voiture, telles des images en surimpression sur une photographie.
Craignant de s'évanouir avant d'avoir pu s'exprimer, il laissa échapper une suite de mots empressés, d'une voix rauque.
- T'es un vrai pote, vieux. Sans blague. T'es le meilleur ami qu'on puisse raver.
- On verra bien ce que ça donne.
- Tu es le seul ami que je possède.
- Eh bien, mon ami, nous en arrivons a l'étape la plus difficile. Comment diable vais-je te tirer de cette épave alors que tu peux pas t'aider du tout ?
- Je peux m'aider.
- Tu crois ?
- J'ai été dans les Rangers. Et dans la police.
- Oui, je sais.
- Je fais du tae kwon do.
- «a, ça nous serait très utile si on était attaqué par une bande de ninjas, mais est-ce que tu peux m'aider a te tirer de la ?
- Un peu.
- J'imagine qu'il va falloir essayer.
- D'accord.
- Tu peux lever les jambes ? Les tendre vers moi ?
- Je ne veux pas déranger le rat.
- Il y a un rat?
- Il est déja mort, mais... tu sais ce que c'est.
- Bien s˚r.
- Je suis très fatigué.
- alors, attendons un peu. Repose-toi une minute.
- Très, très fatigué.
- Ne t'énerve pas.
- au revoir, dit-il, avant de s'abandonner au noir vortex tourbillonnant qui l'emportait.
Sans savoir pourquoi, tandis qu'il perdait connaissance, il songea a Dorothy, a Toto et au pays d'Oz.
La porte arrière de la grange ouvre sur un petit couloir. J'entre. Pas de lumière. Pas de fenatres. L'affichage vert du système d'alarme - D…SaCTIV… -, sur le mur de droite, me fournit juste assez de clarté pour que je constate ma solitude. Je ne referme pas tout a fait la porte derrière moi mais la laisse entrouverte, telle que je l'ai trouvée.
Le sol sous mes pieds paraat noir, mais c'est un plancher ciré, en pin. Sur la gauche se trouvent une salle d'eau et la pièce oa sont entreposéees les fournitures. Les portes en sont a peine discernables dans le faible éclat vert qui ressemble a l'irréelle illumination d'un rave, évoquant moins la véritable lumière que l'éclat feutré
d'un tube au néon tout juste éteint. Sur la droite s'éten-dent les archives. En face, au bout du couloir, s'inscrit l'entrée de la longue galerie du rez-de-chaussée, d'oa un escalier monte jusqu'a l'atelier de mon père. Cette pièce supérieure occupe tout le premier étage et abrite les grandes fenatres orientées au nord sous lesquelles est garé le van.
J'écoute l'obscurité du couloir.
Elle ne parle ni ne respire.
L'interrupteur se trouve a ma droite mais je n'y touche pas.
Dans la pénombre vert-noir, j'ouvre en grand la porte de la salle d'eau. J'y pénètre. J'attends un son, un courant d'air, un coup. Rien.
Le débarras a fournitures est tout aussi désert.
Je passe du côté droit du corridor et pousse doucement la porte de la salle des archives. J'en franchis le seuil.
Les tubes a fluorescence du plafond sont éteints, mais j'aperçois une autre lumière, la oa il ne devrait pas y en avoir. Jaune, aigre. …trange, ténue. …mise par une source mystérieuse, au fond de la vaste pièce rectangulaire.
Une longue table de travail occupe le centre de la pièce. Deux chaises. Des armoires a classeurs alignées le long d'un mur.
Mon coeur bat tellement fort que j'en ai les bras qui vibrent. Je serre les poings, m'efforçant de conserver mon emprise sur moi-mame.
Je décide de m'en retourner a la maison, au lit, au sommeil.
Et brusquement, je me retrouve au fond de la pièce, bien que je ne me rappelle pas avoir fait un seul pas dans cette direction. Il me semble avoir franchi ces six mètres en somnambule. appelé par quelque chose ou quelqu'un.
Comme en réponse a quelque puissante suggestion hypnotique. a une convocation muette.
Je me tiens devant un placard en pin noueux, qui s'étend du sol au plafond et d'un angle a l'autre de la pièce. Il possède trois paires de portes, hautes et étroites.
Celles du centre sont ouvertes.
Derrière, il ne devrait y avoir que des étagères, chargées de classeurs emplis de déclarations d'impôts, de correspondance et de dossiers périmés, retirés des armoires métalliques qui tapissent l'autre mur.
Cette nuit, les étagères, leur contenu, et toute la paroi du fond du placard ont été repoussés d'environ un mètre cinquante, dans une pièce cachée, adjacente a celle des archives, que je n'ai encore jamais vue - et d'oa provient la lumière jaune.
Devant moi bée l'essence mame des fantasmes enfantins: un passage secret menant a un univers de danger et d'aventure, a des étoiles lointaines, a d'autres, encore plus lointaines, au centre de la Terre, en un pays oa l'on croise trolls, pirates, singes intelligents ou robots, dans un futur éloigné ou a l'ère des dinosaures. C'est la l'accès au mystère, un tunnel par lequel entamer une quate héroÔque, le premier relais de poste d'une route étrange conduisant dans des dimensions inconnues.
Je me délecte brièvement a l'idée des voyages exotiques et des fantastiques découvertes qui pourraient m'attendre. Mon instinct, toutefois, me souffle vite que ce qui réside derrière ce passage secret est plus surprenant, plus dangereux qu'une autre planète ou les cachots des Morlocks. J'ai envie d'aller retrouver la maison, ma chambre, la protection de mes draps, d'aller les retrouver tout de suite, en courant a toutes jambes. L'attrait pervers de la terreur et des déserts inconnus me délaisse. J'ai soudain h‚te de quitter ce rave éveillé pour les contrées moins effrayantes demeurant a explorer du côté sombre du sommeil.
Bien que je ne me rappelle pas avoir avancé, c'est a l'intérieur du grand placard que je me retrouve, et non en train de courir vers la maison a travers la nuit, le clair de lune et les ombres des hiboux. Je cligne des yeux et je me rends compte que j'ai encore progressé. Je suis désormais dans la pièce secrète.
C'est une sorte de vestibule, de deux mètres sur deux.
Sol et murs de ciment. Une ampoule nue dans une douille, au plafond.
Un examen rapide me révèle que la paroi du fond du placard a laquelle demeurent attachées les étagères chargées est munie de petites roues astucieusement dissimulées. Elle se déplace sur des rails de panneau coulissant.
a droite se trouve une porte. Une porte en grande partie ordinaire. Lourde, a en juger par son apparence. En bois massif avec des ferrures en laiton. Elle est peinte en blanc, mais par endroits, le temps a jauni la peinture.
Toutefois, bien qu'elle soit blanche et jaun‚tre, cette nuit ce n'est pas seulement une porte blanche ou une porte jaune. Une série d'empreintes de mains sanglantes y dessine une courbe qui part de la poignée de laiton et s'étend sur toute la moitié supérieure. Ces motifs éclatants rendent sans valeur la couleur du fond. Huit, dix ou douze empreintes de mains de femme. Les paumes, les doigts écartés. Chacune mord sur celle qui la précède.
Certaines sont floues, d'autres aussi nettes que sur une fiche dactyloscopique de la police. Toutes luisent, humides. Fraaches. Ces images écarlates évoquent les ailes étendues d'un oiseau terrorisé qui prend son essor pour s'enfuir dans les cieux. En les contemplant, je demeure fasciné, le souffle coupé, le coeur battant a tout rompre, parce qu'elles me font ressentir avec acuité la peur, le désespoir et la résistance frénétique de la femme qui a refusé d'atre entraanée au-dela du gris vestibule de ce monde secret.
Je ne peux pas aller plus loin. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je ne suis qu'un enfant, les pieds nus, sans arme, effrayé. Je ne suis pas prat a affronter la vérité.
Je ne me rappelle pas avoir levé la main droite, mais elle repose a présent sur la poignée de laiton. J'ouvre la porte rouge.
DEUXIEME PaRTIE
Vers la source
Un jour, soudain, sur la route que j'ai choisie, sans cesser de marcher, je reprends mes esprits, et m'étonne de voir oa je suis arrivé,
le pays oa je vais, celui oa je suis né.
Ce n'est pas la la voie que j'ai cru emprunter.
Ce n'est pas la l'endroit que j'ai toujours cherché.
Ce n'est pas la le rave que j'avais acheté, juste un accès de fièvre de la destinée.
J'infléchirai le cours de ma route sous peu, a la croix des chemins, encore une ou deux lieues.
Le brasier qui m'habite illumine mes pas.
De ma destination, seul mon désir est roi.
Un jour, soudain, sur la route que j'ai choisie, sans cesser de marcher, je reprends mes esprits.
Sans cesser de marcher, je reprends mes esprits, un jour, soudain, sur la route que j'ai choisie.
Le Livre des chagrins comptés.
Le vendredi après-midi, après avoir discuté de la cicatrice de Spencer Grant avec le Dr Mondello, Roy Miro quitta l'aéroport international de Los angeles a bord d'un Learjet de l'agence, un verre de chardonnay bien frais dans une main, un bol de pistaches sur les genoux. Il était le seul passager et comptait débarquer a Las Vegas une heure plus tard.
quelques minutes avant l'atterrissage, son vol fut détourné sur Flagstaff, arizona. Une inondation éclair, due a l'orage le plus violent qu'e˚t connu le Nevada depuis dix ans, avait envahi les quartiers les moins élevés de Las Vegas. En outre, la foudre avait endommagé des systèmes électroniques importants a l'aéroport international McCarran, entraanant une suspension du service.
quand le jet se posa a Flagstaff, Roy apprit officiellement que McCarran recommencerait a fonctionner moins de deux heures plus tard. afin de ne pas gaspiller de précieuses minutes a revenir de l'aérogare quand le pilote apprendrait que les choses avaient repris leur cours normal, il demeura a bord.
Il tua tout d'abord le temps en se reliant a Maman, en Virginie, et en utilisant la colossale banque d'informations de l'ordinateur pour donner une leçon au capitaine Harris Descoteaux, l'officier de police de Los angeles qui l'avait irrité en début de journée. Descoteaux manquait de respect envers l'autorité. Bientôt, en plus de l'ac-cent des CaraÔbes, une note d'humilité nouvelle marquerait sa voix.
Un peu plus tard, Roy regarda un documentaire sur l'un des trois téléviseurs dont était munie la cabine du Learjet. Le programme était consacré au Dr Jack Kevorkian - surnommé " Le Docteur Mort " par la presse -, qui s'était donné pour mission d'assister les malades en phase terminale lorsqu'ils exprimaient le désir de se suicider, bien qu'il f˚t pour cela poursuivi par la loi.
Roy fut captivé et, a plusieurs reprises, ému jusqu'aux larmes. Dès la moitié de l'émission, chaque fois que Jack Kevorkian apparaissait en gros plan, il se penchait en avant pour poser une main a plat sur l'écran. La paume sur l'image bénie de ce visage, il ressentait littéralement la pureté de cet homme, une aura de sainteté, un frisson de puissance spirituelle.
Dans un monde vraiment humain, une société fondée sur la vraie justice, on aurait laissé Kevorkian accomplir son oeuvre en paix. Roy était désolé d'apprendre quelles souffrances les forces réactionnaires avaient fait subir au praticien.
Il trouvait toutefois le réconfort dans la certitude qu'un jour prochain, les hommes tels que Kevorkian ne seraient plus traités comme des parias. Ils seraient applaudis par une nation reconnaissante; on leur fournirait un bureau, du matériel et un salaire en rapport avec leur contribution a un monde meilleur.
La Terre était si chargée de souffrance et d'injustice que celui qui demandait une aide pour se suicider condamné par la médecine ou non, devait la recevoir. Roy était fermement convaincu que mame les malades chroniques dont la vie n'était pas en danger immédiat
- notamment une bonne partie des personnes ‚gées -
devaient se voir accorder le repos éternel s'ils en éprou-vaient le désir.
Ceux qui ne percevaient pas la sagesse de l'élimination volontaire ne devaient pas non plus atre abandonnés. Il fallait leur fournir gratuitement des conseils jusqu'a ce qu'ils comprennent l'inestimable beauté du cadeau qu'on leur offrait.
La main sur l'écran, Kevorkian en gros plan. Sentir la puissance.
Un jour viendrait oa les handicapés ne seraient plus en butte a la douleur et a l'humiliation. Plus de fauteuils roulants ni d'armatures orthopédiques. Plus d'appareils audi-tifs, de prothèses, de séances épuisantes avec des kinési-thérapeutes. Seulement la paix du sommeil éternel.
Le visage du Dr Jack Kevorkian fut de nouveau cadré
par la caméra. Souriant. ah ! ce visage !
Roy posa les deux mains sur l'écran de verre chaud, ouvrit son coeur et permit a ce sourire fabuleux de se diffuser en lui. Libérant son ‚me, il autorisa la puissance spirituelle du médecin a l'illuminer.
Gr‚ce a la science des manipulations génétiques, on finirait par ne plus mettre au monde que des enfants en parfaite santé. Un jour, tous seraient mame aussi beaux que forts et sains. Ils seraient parfaits. En attendant, Roy jugeait nécessaire de mettre au point un programme d'aide au suicide pour les bébés nés avec un usage limité
de leurs cinq sens ou de leurs quatre membres. En cette matière, il était d'ailleurs en avance sur Kevorkian.
quand son dur labeur a l'agence serait achevé, quand l e pays posséderait le gouvernement compatissant qu'il méritait et serait au seuil de l'utopie, Roy apprécierait de passer le reste de sa vie a travailler dans le cadre d'un tel programme. aucune t‚che ne pouvait atre plus gratifiante que celle de tenir un enfant handicapé entre ses bras pendant qu'on lui injecterait un produit mortel, de le réconforter tandis qu'il passerait du domaine de la chair imparfaite a un plan spirituel supérieur.
Son coeur se gonflait d'amour pour ces atres moins heureux que lui. Les estropiés et les aveugles. Les mutilés, les malades, les vieux, les déprimés et les idiots.
après deux heures passées au sol, a Flagstaff, quand l'aéroport McCarran rouvrit et que le Learjet repartit pour Las Vegas, le documentaire était terminé. Roy demeura dans un état d'extase qui, il en était s˚r, se prolongerait durant plusieurs jours au moins.
a présent, la puissance était en lui. Il ne connaitrait plus d'échecs, plus de déconvenues.
Durant le vol, il reçut un appel de l'agent qui cherchait Ethel et George Porth, les grands-parents qui avaient élevé Spencer Grant après la mort de sa mère. D'après les archives immobilières du comté, ils avaient bien possédé
la maison de San Francisco dont l'adresse figurait dans le dossier militaire de Grant, mais ils l'avaient vendue dix ans auparavant. Les acheteurs l'avaient vendue a leur tour sept ans plus tard, si bien que les actuels propriétaires, installés depuis tout juste trois ans, n'avaient jamais entendu parler des Porth et ignoraient oa les trouver.
L'agent continuait les recherches.
Roy ne doutait pas un instant qu'ils finiraient par trouver le vieux couple. Le vent tournait a leur avantage. Sentir la puissance.
quand le Learjet atterrit a Las Vegas, la nuit était tombée. Le ciel était couvert, mais la pluie avait cessé.
a la porte de débarquement, Roy fut accueilli par un chauffeur qui ressemblait a un salami en costume. Il déclara simplement qu'il s'appelait Prock et que la voiture était devant l'aérogare. Ensuite, l'air sombre, il s'éloigna sans attendre de voir s'il était suivi ni manifester le moindre intérat pour la discussion, aussi impoli que le plus arrogant maatre d'hôtel de New York.
Roy décida de s'en amuser plutôt que de s'en offusquer.
Une Chevrolet banale était garée illégalement dans la zone de chargement. quoique le chauffeur parut plus gros que sa voiture, il finit cependant par y disparaitre.
L'air était un peu frais, ce que l'arrivant jugeait revigo-rant.
Prock avait branché le chauffage au maximum, le véhicule était surchauffé, mais Roy choisit de le trouver douillet.
Il était d'excellente humeur.
La Chevrolet rejoignit le centre-ville au mépris de la limitation de vitesse.
Prock demeurait dans les rues secondaires, évitait hôtels et casinos, mais l'éclat des avenues bordées de néon se reflétait tout de mame sur les nuages bas. Le ciel rouge-orangé-vertjaune, pour un joueur venant de perdre l'argent des courses de la semaine suivante, aurait pu évoquer une vision de l'enfer. Roy l'estima réjouissant.
après avoir déposé son passager au quartier général de l'agence, Prock s'empressa d'aller porter les bagages a l'hôtel.
Bobby Dubois, l'officier de service du soir, attendait son visiteur au quatrième étage du gratte-ciel. C'était un grand Texan dégingandé, aux yeux brun vase et aux cheveux couleur de poussière, a qui ses vatements allaient comme des rebuts de soldeur a un épouvantail. quoique doté d'une ossature épaisse, de traits grossiers, d'une peau mouchetée, d'oreilles décollées et de dents aussi irrégulières que les pierres tombales d'un cimetière de campagne, alors qu'il ne possédait pas une seule caractéristique que le plus indulgent des critiques e˚t pu qualifier de parfaite, Dubois était doté d'un charme du Sud et d'une convivialité qui faisaient presque oublier la tragédie biologique dont il témoignait.
Roy était parfois surpris de réussir a passer de longs moments en sa compagnie sans céder a l'envie de commettre un assassinat miséricordieux.
- Ce type, c'est un sacré numéro, déclara Dubois en précédant son compagnon dans le couloir qui menait de son bureau au centre de surveillance satellite. La manière dont il s'est sorti de ce barrage pour débouler dans le parc d'attractions ! Et son chien qui n'arratait pas de hocher la tate, en haut, en bas, en haut, en bas, comme les jouets qu'on met sur la plage arrière des bagnoles. Il est paralysé, ce clébard, ou quoi ?
- Je ne sais pas, dit Roy.
- Mon grand-père a eu un chien paralytique, autrefois.
Il s'appelait Scooter, mais tout le monde le surnommait Boum-Boum parce qu'il balançait les pets les plus bruyants que j'aie jamais entendus. Je parle du chien bien s˚r, pas de mon grand-père.
- Bien s˚r, commenta Roy, alors qu'ils atteignaient la porte du bout du couloir.
- Boum-Boum a été paralysé pendant toute sa dernière année, continua Dubois, hésitant, la main sur la poignée.
Il était vieux comme Hérode, a l'époque, alors, ce n'était pas une surprise. Il fallait le voir trembler, ce pauvre toutou. Paralysé, quelque chose de bien. Mais permettez-moi de vous dire que quand le vieux Boum-Boum levait la patte arrière et envoyait la purée, tout paralysé qu'il était
- on se planquait ou on avait envie de changer de pays.
- a priori, il aurait mieux valu le faire piquer, remarqua Roy, tandis que le Texan ouvrait la porte.
Dubois le suivit dans le centre de surveillance satellite.
- Non, Boum-Boum était un brave vieux chien. Si les rôles avaient été inversés, il n'aurait jamais pris une seringue pour piquer mon grand-père.
Roy était bel et bien de bonne humeur. Il aurait pu écouter Bobby Dubois pendant des heures.
Le centre de surveillance satellite mesurait douze mètres sur vingt. Seuls deux des douze postes de travail informatique installés au centre de la pièce étaient occupés, chacun par une femme coiffée d'écouteurs qui murmurait dans un micro en étudiant les données affichées sur son écran. Une troisième technicienne s'activait devant une table lumineuse, examinant a la loupe plusieurs négatifs photographiques de belle taille.
L'un des deux murs les plus longs était en grande partie occupé par un écran immense sur lequel se projetait une carte du monde. Des nuages y apparaissaient en surimpression, ainsi que des lettres vertes indiquant les conditions météorologiques un peu partout sur la planète.
De dizaines des voyants rouges, bleus, jaunes, verts et blancs clignotaient sans cesse, signalant la position des satellites, parmi lesquels nombre de systèmes de communication électroniques qui géraient des relais de téléphone, de télévision et de radio. D'autres s'occupaient notamment de cartographie, de prospection de pétrole, de météorologie, d'astronomie, d'espionnage et de sécurité
nationale.
Les propriétaires de ces satellites allaient de sociétés publiques a des agences gouvernementales en passant par l'armée. Certains engins appartenaient a d'autres nations que les …tats-Unis ou a des entreprises étrangères. quels qu'en fussent les possesseurs ou les origines, tout ceux qui figuraient sur l'affichage mural pouvaient atre pénétrés et utilisés par l'agence sans que leurs opérateurs légitimes aient conscience de l'invasion.
- Cet enfoiré s'est directement enfoncé dans le désert en sortant de Spaceport Vegas, et nos gars n'étaient pas équipés pour une poursuite a la Lawrence d'arabie, expliqua Dubois, arrivé près d'un panneau de contrôle en U devant l'écran géant.
- Vous lui avez collé un hélicoptère aux basques ?
- Le temps s'est g‚té trop vite. Il y avait de quoi noyer un crapaud. Il pleuvait comme si tous les anges du ciel avaient pissé un coup en mame temps.
Dubois appuya sur un bouton et la carte du monde disparut. a sa place se matérialisa une authentique vue par satellite de l'Oregon, de l'Idaho, de la Californie et du Nevada. D'aussi haut, les frontières de ces quatre …tats auraient été difficiles a définir, aussi étaient-elles marquées par des lignes orangées.
Le sud et l'ouest de l'Oregon, le sud de l'Idaho, le nord de la Californie et la totalité du Nevada étaient dissimulés sous une épaisse couche de nuages.
- Ce que vous voyez, c'est ce que filme le satellite, en direct. Il n'y a qu'un décalage de trois minutes pour la transmission et la reconversion du code digital en images commenta Dubois.
a l'est du Nevada et de l'Idaho, de délicates pulsations lumineuses se propageaient au milieu des nuages. Roy comprit qu'il s'agissait de la foudre, vue d'au-dessus de l'orage. L'image était d'une étrange beauté.
- a présent, l'activité orageuse se limite a l'est du front nuageux. a part une averse de pluie fine, isolée ici ou la, tout est calme jusqu'au fin fond de l'Oregon. Mais on ne peut pas rechercher notre salopard, mame a l'infrarouge. Ce serait comme essayer de voir le fond d'un bol rempli de soupe de poisson.
- Combien de temps, avant que le ciel ne se dégage ?
demanda Roy.
- Il y a un putain de vent, a haute altitude, qui pousse le front dans une direction est-sud-est, alors on devrait avoir une bonne vue de tout le Mojave et des environs avant l'aube.
On pouvait filmer par satellite un individu assis au soleil en train de lire son journal, avec une résolution assez bonne pour que les gros titres du quotidien fussent lisibles. Toutefois, mame par temps clair, dans un désert n'abritant aucun animal de taille humaine, localiser et identifier un objet mobile tel que la Ford Explorer ne serait pas facile, en raison de l'immensité du territoire considéré. C'était néanmoins faisable.
- Il peut très bien quitter le désert pour une route quelconque et appuyer sur le champignon, suggéra Roy. Dans la matinée, il sera loin.
- Il n'y a pas tellement de routes goudronnées dans ce coin de l'…tat. On a des équipes de surveillance dans toutes les directions, sur tous les axes sérieux et mame quelques autres. La route inter-…tats 15, les routes fédérales 95 et 93. Plus les routes d'…tat 146, 156, 158, 160, 168 et 169. Le mot d'ordre est de chercher une Ford Explorer verte, cabossée a l'avant et a l'arrière. Un homme avec un chien dans n'importe quel véhicule. Un homme avec une grande balafre au visage. Bon Dieu !
Toute cette partie de l'…tat est verrouillée plus étroitement qu'un trou du cul de moustique.
- a moins qu'il n'ait déja quitté le désert et rejoint une voie rapide avant que vous n'ayez mis vos hommes en place.
- On n'a pas traané. De toute manière, dans le désert et au milieu d'un orage aussi violent, il ne pouvait pas aller bien vite. En fait, 4 x 4 ou pas, il a de la chance s'il ne s'est pas embourbé. On le coincera demain.
- J'espère que vous avez raison, dit Roy.
- J'en mettrais mes couilles a couper.
- Et on dit que les habitants de Las Vegas ne jouent pas gros !
- qu'est-ce qui lie ce type a la bonne femme, au fait ?
- J'aimerais bien le savoir, soupira Roy en regardant la foudre éclore gracieusement sous les nuages, a l'extrémité du front orageux. Si on parlait de l'enregistrement de la conversation entre Grant et la vieille ?
- Vous voulez l'écouter ?
- Oui.
- «a commence quand il prononce pour la première fois le nom d'Hannah Rainey.
- Jetons-y une oreille, conclut Roy en se détournant de l'écran.
Tandis qu'ils retraversaient le hall et prenaient l'ascenseur jusqu'au dernier sous-sol du b‚timent, Dubois dis-serta sur les meilleurs endroits oa manger un bon chili con carne a Las Vegas, comme s'il avait eu de bonnes raisons de croire que Roy s'intéressait a la chose.
- Et puis il y a ce bistrot de Paradise Road, oa le chili est tellement épicé qu'on a perdu des clients par combustion spontanée. Chhhhh... Ils se sont enflammés comme des torches.
L'ascenseur atteignit sa destination.
- «a, c'est un chili qui vous fait sortir la sueur par les ongles, qui vous fait jaillir le nombril comme un diable de sa boate.
Les portes coulissèrent.
Le visiteur pénétra dans une pièce bétonnée dépourvue de fenatres.
Le long du mur du fond s'étalaient des dizaines de platines enregistreuses.
au milieu de la pièce, la femme la plus extraordinairement belle que Roy e˚t jamais vue quittait un poste de travail informatique. Blonde, les yeux verts, tellement merveilleuse qu'elle lui coupait le souffle, lui faisait battre le coeur et propulsait sa tension dans la zone rouge tellement merveilleuse qu'aucun mot ne pouvait la décrire, aucune musique n'aurait été assez douce pour la célébrer - tellement belle, tellement incomparable qu'il ne pouvait plus ni respirer ni parler, tellement radieuse qu'elle lui masquait le bunker sordide et le laissait baigné
d'une lumière ardente.
L'inondation avait disparu par-dessus la falaise comme l'eau d'un bain dans des canalisations. L'arroyo n'était plus qu'une énorme tranchée.
Jusqu'a une profondeur considérable, le sol était essentiellement composé de sable très poreux, si bien que l'eau n'y avait pas stagné: elle s'était rapidement infiltrée jusqu'a une nappe phréatique. La surface avait séché et s'était solidifiée presque aussi vite que la ravine s'était précédemment changée en un fleuve tumultueux et écumant.
Pourtant, avant de prendre le risque d'engager sa Range Rover dans la saignée, et quoique le véhicule f˚t aussi stable qu'un char d'assaut la jeune femme avait parcouru a pied la distance qui sÎparait de l'Explorer le bord de la déclivité, afin de vérifier l'état du sol. Convaincue que le lit du fleuve fantôme n'était ni meuble ni boueux et qu'il lui fournirait un appui suffisant, elle avait fait descendre la Rover pour rejoindre en marche arrière la Ford coincée entre les deux piliers rocheux.
Elle avait beau avoir secouru le chien et l'avoir fait monter a l'arrière de sa voiture, puis avoir débarrassé
Grant de sa ceinture de sécurité, elle demeurait stupéfaite par la position précaire dans laquelle s'était mise l'Explorer. Se pencher au-dessus de l'homme inconscient et regarder par le trou béant oa s'était trouvée la vitre la tentait, mais mame si elle avait vu dans le noir, elle savait qu'elle n'aurait pas apprécié le spectacle.
L'inondation avait soulevé le véhicule a plus de trois mètres au-dessus du fond de l'arroyo avant de le coincer dans cette pince de roche, au bord de la falaise. a présent que le fleuve avait disparu, la Ford demeurait suspendue les quatre roues en l'air, comme prise dans une paire de brucelles maniée par un géant.
Lorsque la jeune femme l'avait découverte, elle était demeurée abasourdie, bouche bée, les yeux écarquillés, telle une enfant. Pas moins surprise que si elle avait vu une soucoupe volante et son équipage d'extraterrestres, elle avait alors eu la certitude que Grant avait été emporté
hors de l'Explorer et noyé. Ou bien qu'il était mort a l'intérieur.
Pour atteindre le véhicule échoué, elle avait d˚ arrater le sien juste en dessous, les roues arrière dangereusement proches du bord de la falaise. Ensuite, elle était montée sur le toit. Sa tate atteignait tout juste le bas de la portière de la Ford. Elle avait tendu la main vers la poignée et, malgré sa position peu commode, était parvenue a ouvrir.
Une trombe d'eau avait jailli, mais c'était le chien qui l'avait fait sursauter. Gémissant, pitoyable, prostré sur le siège du passager, il la contemplait avec un mélange de crainte et d'espoir.
La jeune femme ne voulait pas le faire sauter sur la Rover. Il risquait de glisser sur le capot trop lisse et de se casser une patte ou de se rompre le cou en tombant.
quoique l'animal n'e˚t pas donné l'impression d'atre en état de se livrer a des acrobaties, elle lui avait recommandé de rester la oa il était. Bondissant a terre, elle avait avancé la Range Rover de cinq mètres et fait demi-tour afin d'éclairer le sol de ses phares, devant l'Explore~r. Elle était ensuite ressortie pour encourager le chien a se laisser tomber sur le lit sablonneux asséché.
Il avait fallu beaucoup l'encourager. Posté au bord du siège, il donnait l'impression d'avoir le courage de sauter.
Mais a chaque fois, il détournait la tate au dernier moment et reculait, comme s'il s'était trouvé au bord d'un ravin et non d'une dénivellation de trois ou quatre mètres.
Finalement, la jeune femme s'était rappelée comment Theda Davidowitz s'adressait a …tincelle, et elle avait tenté la mame approche avec ce chien-la.
- Viens, mignon, viens voir maman, viens. Petit trognon de toutou aux jolis yeux, tu es mignon comme tout.
L'animal avait dressé l'oreille et l'avait considérée avec un intérat aigu.
- allez, viens, viens ici, mignon trognon.
Il avait commencé a frissonner d'excitation.
- Viens voir maman. Viens la, jolis yeux.
Il s'était ramassé sur lui-mame, les muscles tendus, prat a se lancer.
- Viens donner un baiser a maman, petit mignon, petit bébé en sucre.
Elle s'était sentie stupide, mais il avait bel et bien sauté. Il avait franchi d'un bond la portière ouverte de l'Explorer, décrit un arc gracieux dans l'air nocturne et atterri sur ses quatre pattes.
Il s'était trouvé si stupéfait de sa propre agilité et de sa bravoure qu'en se retournant pour regarder la Ford, il était tombé assis, comme choqué, avant de se laisser aller sur le flanc, haletant.
La jeune femme avait d˚ le porter a la Rover et le déposer avec les bagages, juste derrière la banquette avant. Il n'avait cessé de rouler vers elle de grands yeux affectueux et lui avait mame léché la main.
- T'es un numéro, toi, avait-elle dit, et il avait soupiré.
Elle avait exécuté un second demi-tour, reculé jusqu'a l'Explorer, grimpé dedans, et avait trouvé Spencer Grant effondré sur le volant, a peine conscient.
a présent, il avait de nouveau perdu connaissance. Il murmurait dans son rave des paroles inaudibles a l'adresse d'un interlocuteur invisible, et sa compagne se demanda comment elle allait le sortir de la voiture s'il ne revenait pas bientôt a la vie.
Elle tenta de lui parler, de le secouer doucement, mais ne put lui arracher la moindre réaction. Puisqu'il était déja trempé, frissonnant, il ne servait a rien de recueillir un peu d'eau sur le plancher pour lui en asperger le visage.
Ses blessures exigeaient des soins rapides, mais ce n'était pas la raison principale pour laquelle elle tenait a le faire monter dans la Rover et a quitter les lieux aussi vite que possible. Des individus dangereux le recherchaient. Compte tenu de leurs ressources, mame handicapés par le climat et le terrain, si elle ne l'emmenait pas bientôt dans un endroit s˚r, ils allaient le trouver.
Grant ne résolut pas ce dilemme par une simple reprise de conscience, mais en jaillissant littéralement hors de son sommeil factice. avec un cri inarticulé, il se redressa d'un coup sur son siège, trempé de sueur et tremblant pourtant avec une telle force que ses dents claquaient.
Ils se trouvaient face a face, a quelques centimètres de distance, si bien que mame dans l'obscurité de la nuit elle vit la terreur qui br˚lait dans les yeux de son compagnon. En outre, ce qui était pire, elle y découvrit une tristesse qui fit passer le froid dont il souffrait au plus profond de son propre coeur.
- Personne ne sait, dit-il, empressé, quoique l'épuisement et la soif eussent réduit sa voix a un murmure rauque.
- Tout va bien, assura-t-elle.
- Personne. Personne ne sait.
- Du calme. Tu vas t'en sortir.
- Personne ne sait, insista-t-il, apparemment pris entre la peur et le chagrin, entre la terreur et les larmes.
Le terrible désespoir qui vibrait dans sa voix torturée et dans chacun de ses traits réduisit la jeune femme au silence. Il semblait inutile de continuer a débiter des banalités dans l'espoir de rassurer un homme qui venait apparemment de recevoir une vision des ‚mes damnées de l'Hadès.
Bien qu'il la regard‚t dans les yeux, Spencer semblait contempler quelque chose ou quelqu'un qui se trouvait bien plus loin. Il s'exprimait rapidement, plus pour lui-mame que pour elle.
- C'est une chaane, une chaane defer, elle me traverse, me traverse le cerveau, le coeur, les tripes, une chaane, pas moyen de me libérer; pas moyen de m'échapper.
Il lui faisait peur. Elle n'aurait pas cru pouvoir atre encore effrayée, du moins pas aussi facilement, certainement pas par des mots. Pourtant, il la terrorisait.
- allez, Spencer, on y va, décida-t-elle. D'accord ?
aide-moi a te sortir d'ici.
quand l'homme aux yeux brillants, un peu dodu, sortit de l'ascenseur en compagnie de Bobby Dubois pour pénétrer dans le bunker, il se figea et la contempla comme un affamé e˚t pu contempler une pache Melba.
Eve Jammer était habituée a produire un effet puissant sur les hommes. Danseuse topless sur les scènes de Las Vegas, elle n'avait été qu'une beauté parmi d'autres - et pourtant, les yeux des spectateurs l'avaient suivie a l'exclusion de presque toutes ses compagnes, comme si quelque détail, dans son visage ou son corps, n'avait pas été simplement plus attirant que chez les autres, mais tellement harmonieux qu'il opérait tel le chant des sirènes.
Elle attirait les regards masculins aussi inévitablement qu'un bon hypnotiseur s'empare de l'esprit de son patient en balançant un médaillon doré au bout d'une chaane ou par de simples mouvements sinueux de la main.
Mame le pauvre petit Thurmon Stookey - le dentiste qui avait eu le malheur de partager l'ascenseur des deux gorilles a qui Eve avait volé un million en liquide -
n'avait pas été insensible a ses charmes - et ce, alors que la terreur aurait d˚ l'empacher d'avoir la moindre pensée liée au sexe. Malgré les deux truands effondrés, morts, et le Korth .38 pointé sur son cr‚ne, Stookey avait laissé son regard dériver du revolver au décolleté provocant de la jeune femme. a en juger par la lueur brillant dans ses yeux de myope a l'instant oa elle avait pressé la détente, Eve imaginait que sa dernière pensée n'avait pas été Dieu me garde, mais quelle belle paire.
aucun homme n'avait jamais bouleversé Eve de la manière dont elle bouleversait les hommes, mame a un degré bien moindre. La plupart d'entre eux ne lui disaient rien. Elle ne s'intéressait qu'a ceux auxquels elle pouvait extorquer de l'argent ou de qui elle pouvait apprendre a gagner et a conserver du pouvoir. Son but ultime n'était pas d'atre aimée mais extramement riche et crainte.
D'atre un objet de terreur, totalement maatre du jeu d'avoir le pouvoir de vie ou de mort sur les autres. Voila qui était infiniment plus érotique qu'un corps d'homme ou que la technique amoureuse.
Pourtant, lorsqu'elle se trouva en présence de Roy Miro, elle ressentit quelque chose d'inhabituel. Un léger battement de coeur. Une vague désorientation, qui n'était pas le moins du monde déplaisante.
Ce qu'elle éprouvait ne pouvait atre qualifié de désir.
Ses désirs étaient tous intégralement cartographiés, étiquetés et leur satisfaction périodique assurée avec une précision mathématique, selon un horaire aussi immuable que celui d'un chauffeur de train fasciste. Elle n'avait ni le temps ni la patience de se montrer spontanée, que ce f˚t en affaires ou dans sa vie privée. L'intrusion d'une passion imprévue lui e˚t paru aussi dégo˚tante que d'atre forcée a manger des vers.
Indéniablement, elle ressentit quelque chose a l'instant oa elle posa les yeux sur Roy Miro. De minute en minute, tandis qu'ils discutaient de l'enregistrement Grant-Davidowitz puis l'écoutaient, cet étrange intérat pour lui augmenta. Une excitation inhabituelle se répandit en elle, tandis qu'elle se demandait oa elle se laissait entraaner.
Mame si sa vie en avait dépendu, elle n'aurait pu dire ce qui lui inspirait cette fascination pour cet homme. Il était d'un abord relativement agréable, avec des yeux bleus très gais, un visage d'enfant de choeur et un sourire doux - mais il n'était pas séduisant au sens classique du terme: sept ou huit kilos de trop, le teint p‚le, et certainement pas riche. Son costume était moins recherché que celui de n'importe quel prosélyte faisant du porte a porte pour distribuer des publications religieuses.
Miro lui demanda a plusieurs reprises de repasser des extraits de la conversation Grant-Davidowitz, comme s'ils avaient renfermé un indice important, mais la jeune femme savait que, trop préoccupé d'elle, il avait tout simplement manqué d'attention.
Pour Eve et Roy, Bobby Dubois cessa pratiquement d'exister. Malgré sa taille et son aspect balourd, malgré
ses bavardages incessants et colorés, le Texan ne présentait pour eux pas plus d'intérat que les murs de ciment gris du bunker.
quand il eut écouté a profusion la totalité de l'enregistrement, Miro se donna beaucoup de mal pour expliquer qu'il ne pouvait rien faire pour le moment au sujet de Grant, sinon attendre: attendre que l'homme refasse surface; attendre que le ciel se découvre afin que puisse commencer une recherche par satellite; attendre que les équipes de surveillance déja sur le terrain trouvent quelque chose; attendre que les agents enquatant sur d'autres aspects de l'affaire, dans d'autres villes, lui adressent leur rapport.
Ensuite, il demanda a Eve si elle était libre pour daner.
Elle accepta l'invitation sans se faire prier, ce qui ne lui ressemblait pas. De plus en plus, elle sentait que cet homme l'attirait parce qu'il détenait une puissance secrète, une force en grande partie cachée, qu'on ne déce-lait que dans son sourire assuré et dans ses yeux bleus sans cesse amusés, comme s'il s'était attendu a avoir toujours le dernier mot.
Bien que Miro dispos‚t d'une voiture appartenant a l'agence pour toute la durée de son séjour a Las Vegas, ce fut la jeune femme qui les conduisit dans sa Honda jusqu'a l'un de ses restaurants familiers, sur Flamingo Road.
Les reflets d'un océan de néon roulaient telle une marée lumineuse le long des nuages bas, et la nuit semblait emplie de magie.
Eve pensait apprendre a mieux connaatre son compagnon durant le daner arrosé d'un ou deux verres de vin, et comprendre au dessert pourquoi il la fascinait. Toutefois, les talents d'orateur de Miro étaient semblables a son allure: assez agréables mais nullement captivants.
Rien de ce qu'il disait, rien de ce qu'il faisait, aucun geste, aucun trait ne permit a Eve de comprendre l'étrange attirance qu'elle éprouvait a son égard.
Lorsqu'ils quittèrent l'établissement et traversèrent le parking pour rejoindre sa voiture, elle se sentait frustrée désorientée, ne sachant si elle devait ou non l'inviter chez elle. Elle n'avait pas envie de coucher avec lui.
Ce n'était pas ce genre d'attirance-la. Bien entendu, certains hommes révèlent leur véritable personnalité
pendant l'amour: par ce qu'ils apprécient, la manière dont ils le font, ce qu'ils disent, et comment ils se conduisent après. Toutefois, elle n'avait pas envie de le ramener chez elle, de le mettre au lit, de se retrouver en sueur, bref, de se taper tout le répugnant programme habituel, et de ne toujours pas comprendre au bout du compte pourquoi il l'intriguait a ce point.
Elle se trouvait en proie a un véritable dilemme.
Ce fut alors, tandis qu'ils approchaient de sa voiture avec le vent froid qui soufflait dans une rangée de palmiers toute proche et l'air chargé de l'odeur des steaks au feu de bois du restaurant, que Roy Miro accomplit le geste le plus inattendu et le plus choquant qu'Eve e˚t jamais observé en trente-trois ans d'expériences choquantes.
quelque temps après atre descendu de l'Explorer et monté dans la Range Rover - deux minutes, une heure ou bien quarante jours et quarante nuits, Spencer s'éveilla. Il découvrit une nuée de broussailles poussées par le vent, a la mame vitesse que la voiture. Des ombres de mesquite et de cactus a corps large jaillissaient dans la lueur des phares.
Tournant la tate a gauche, sans la décoller du dossier de son siège, il découvrit Valérie au volant.
- Salut.
- Salut, toi.
- Comment es-tu arrivée ici ?
- Trop compliqué pour toi en ce moment.
- Je suis un type compliqué.
- Je n'en doute pas.
- Oa onva ?
- Loin.
- Bien.
- Comment tu te sens ?
- Vaseux.
- Ne pisse pas sur le siège. recommanda-t-elle. visiblement amusée.
- Je vais essayer, dit-il.
- Bien.
- Oa est mon chien ?
- qui crois-tu qui te lèche l'oreille ?
- Oh!
- Il est la, juste derrière toi.
- Salut, vieux.
- Comment s'appelle-t-il ? demanda la jeune femme.
-Rocky.
-C'est une blague ?
-Pourquoi ?
-Ce nom. «a ne lui va pas du tout.
-Je l'ai appelé comme ça pour qu'il ait confiance en lui.
- «a ne marche pas, conclut-elle.
D'étranges formations rocheuses se dressaient, tels des temples élevés a des dieux ancestraux, oubliés avant mame que les atres humains aient conçu l'idée du temps et compté le passage des jours. Elles l'impressionnaient.
Valérie les évitait avec brio, braquant a droite et a gauche tandis qu'ils descendaient une haute colline en direction d'une vaste plaine noire.
- Je n'ai jamais su son vrai nom, reprit Spencer.
- Son vrai nom ?
- Son nom de chiot. avant la fourrière.
- Ce n'était pas Rocky ?
- Probablement pas.
- Et avant Spencer ?
- Il ne s'est jamais appelé Spencer.
- alors, tu as les idées assez claires pour te montrer évasif.
- Pas vraiment. L'habitude. Tu t'appelles comment ?
- Valérie Keene.
- Menteuse.
Il perdit connaissance un instant. Lorsqu'il revint a lui, ils étaient encore au milieu du désert: pierre, sable, broussailles et épineux, dans l'obscurité que trouaient les phares.
- Valérie, dit-il.
- Ouais ?
- Comment t'appelles-tu vraiment ?
- Bess.
- Bess comment ?
- Bess Baer.
- Tu peux épeler ?
- B-a-E-R.
- Vraiment ?
- Vraiment. Pour l'instant.
- qu'est-ce que ça veut dire ?
- Ce que ça veut dire.
- que c'est ton nom maintenant. après Valérie.
- Et alors ?
- qu'est-ce que c'était, avant Valérie ?
- Hannah Rainey.
- ah, oui ! se rappela-t-il, réalisant qu'il ne disposait pas de la totalité de ses rouages mentaux. Et avant ça ?
- Gina Delucio.
- C'était le vrai ?
- «a sonnait vrai.
- C'est le nom avec lequel tu es née ?
- Tu veux dire: mon nom de chiot ?
- Oui. C'est ton nom de chiot ?
- Personne ne m'appelait plus par mon nom de chiot bien avant que je me retrouve a la fourrière.
- Tu es très drôle.
- Tu aimes les femmes drôles ?
- Bien obligé.
- " alors, la drôle de femme, le chien peureux et l'homme mystérieux partirent dans le désert a la recherche de leurs véritables noms ", déclama-t-elle, comme si elle avait lu a haute voix.
- a la recherche d'un endroit pour gerber.
- Oh, non ?
- Ehsi.
Elle pila et il ouvrit sa portière a la volée.
Plus tard, lorsqu'il se réveilla, ils étaient toujours dans le désert obscur.
- J'ai un go˚t absolument répugnant dans la bouche, dit-il.
- J'en suis persuadée.
Comment t'appelles-tu ?
- Bess.
- Et puis quoi ?
- Non, Baer. Bess Baer. Et toi, comment t'appelles-tu?
- Mon fidèle compagnon indien m'appelle Kemosabe.
- Comment te sens-tu ?
- Comme un tas de merde.
- C'est ça que ça veut dire, Kemosabe.
- Est-ce qu'on ne va jamais s'arrater ?
- Pas tant que le ciel est couvert.
- qu'est-ce que les nuages viennent foutre la-dedans ?
- a cause des satellites.
- Tu es la femme la plus étrange que j'aie jamais rencontrée.
- Tu n'as encore rien vu.
- Comment diable as-tu pu me trouver ?
- Peut-atre que je suis voyante.
- Tu l'es?
- Non.
Il soupira et ferma les yeux. Il avait presque l'impression de se trouver a bord d'un manège.
- C'est moi qui étais censé te trouver, toi.
- Surprise !
- Je voulais t'aider.
- Merci.
Il rel‚cha sa prise sur le monde de l'éveil. Un temps, tout demeura silencieux, serein. Puis il sortit de l'obscurité et ouvrit la porte rouge. Il y avait des rats dans les catacombes.
Roy fit une chose complètement folle. alors mame qu'il l'accomplissait, il fut stupéfait par le risque qu'il prenait.
Il avait décidé que devant Eve Jammer, il lui fallait atre lui-mame. Le véritable Roy. Le Roy compatissant, prévenant, profondément impliqué dans la marche du monde que ne révélait jamais plus qu'a moitié le fonctionnaire bureaucrate terne qu'il était pour la plupart des gens.
Roy était prat a prendre des risques avec cette femme étonnante, car il sentait en elle une ‚me aussi merveilleuse que son visage et son corps. Celle qu'elle était a l'intérieur, si proche de la perfection émotionnelle et intellectuelle, le comprendrait comme nul ne l'avait encore compris.
Durant le daner, ils n'avaient pas découvert les clefs qui ouvriraient les portes de leurs ‚mes et leur permettraient de se fondre l'un dans l'autre, comme ils le devaient. Tandis qu'ils quittaient le restaurant, Roy craignit de voir l'occasion passer, le destin bifurquer, aussi fit-il appel a la puissance du Dr Kevorkian, récemment absorbée a travers la télévision, dans le Learjet. Il trouva le courage de révéler son coeur a Eve Jammer et de forcer la destinée a s'accomplir.
Derrière l'établissement, était garé un van Dodge bleu a trois places, sur la droite de la Honda d'Eve. Un couple, la quarantaine, en sortait, prat a aller daner. L'homme était dans un fauteuil roulant. Il se laissait glisser a terre depuis la portière latérale du véhicule, gr‚ce a un monte-charge électronique qu'il faisait fonctionner sans assistance. Le parking était par ailleurs désert.
- Venez avec moi une minute, dit Roy a Eve. Venez dire bonjour.
- Hein ?
Il s'avança droit vers le Dodge.
- Bonjour, lança-t-il en glissant la main sous son manteau.
L'homme et la femme levèrent tous deux les yeux et lui rendirent son salut, une trace de perplexité dans la voix, comme s'ils avaient tenté de se rappeler d'oa ils le connaissaient.
- Je ressens votre douleur, reprit Roy en tirant son pistolet.
Il logea une balle dans la tate du mari.
Une deuxième toucha la femme a la gorge mais ne la tua pas sur le coup. Elle tomba a terre, animée de contorsions grotesques.
Roy dépassa le mort dans le fauteuil roulant.
- Désolé, dit-il a sa deuxième victime, avant de faire feu a nouveau.
Le silencieux neuf du Beretta fonctionnait a merveille.
avec le vent de février qui gémissait a travers les palmes, aucune des détonations n'avait pu s'entendre a plus de trois mètres.
Roy se retourna vers Eve Jammer.
qui paraissait comme frappée par la foudre.
Il se demanda s'il n'avait pas été trop impulsif pour un premier rendez-vous.
- C'est tellement triste, la qualité de vie que certains malheureux sont forcés de supporter, expliqua-t-il.
Eve cessa de contempler les cadavres et soutint le regard de Roy. Elle ne hurla pas, ni ne parla. Il était possible qu'elle se trouv‚t en état de choc, mais il ne le croyait pas. Elle semblait chercher a comprendre.
Peut-atre tout allait-il bien se passer, finalement.
- Je ne peux pas les laisser comme ça. (Il rangea son arme et mit ses gants.) Ils ont le droit d'atre traités avec dignité.
La télécommande du monte-charge était attachée a l'accoudoir du fauteuil roulant. Roy appuya sur un bouton pour faire redécoller le mort du parking.
Il grimpa dans le véhicule par la portière coulissante ouverte, deux fois plus large que la normale, afin de tirer le fauteuil a l'intérieur, une fois son ascension achevée.
L'homme et la femme devaient atre mariés. Il en tint compte pour préparer son tableau. La situation était tellement délicate qu'il n'avait pas le temps d'atre original. Il lui faudrait répéter ce qu'il avait fait avec les Bettonfield le mercredi soir, a Beverly Hills.
De grands lampadaires brillaient sur le pourtour du parking. La portière ouverte lui apportait juste assez de lumière bleu‚tre pour qu'il p˚t accomplir son oeuvre.
Il arracha le mari a son fauteuil et l'allongea sur le plancher, dépourvu de tapis de sol - ce dont Roy était désolé, mais il ne disposait ni de mousse ni de couvertures pour rendre plus confortable le dernier repos du couple.
Il repoussa le fauteuil dans un angle, hors de son chemin.
Eve le regardait toujours. Il ressortit, souleva la morte et la porta dans le van, oa il la disposa près de son époux.
Il referma la main droite de l'une sur la gauche de l'autre.
L'homme gardait un oeil ouvert, sa compagne les deux et Roy s'appratait a les refermer de ses doigts gantés quand une meilleure idée lui vint. Relevant la paupière close du mari, il la maintint un instant pour voir si elle allait demeurer en place. Ce fut le cas. Il tourna donc la tate de l'homme vers la gauche et celle de la femme vers la droite, afin qu'ils se regardent dans les yeux, au coeur de l'éternité qu'ils partageaient désormais, en une contrée bien meilleure que Las Vegas, Nevada. Bien meilleure que n'importe quel endroit de ce monde imparfait et déprimant.
Il demeura quelque temps accroupi auprès des cadavres, a admirer son oeuvre. La tendresse qu'exprimait leur position lui était extramement plaisante. De toute évidence, ils s'étaient aimés. a présent, ils étaient réunis a jamais, comme ne pouvaient que souhaiter l'atre tous les amoureux.
Eve Jammer se tenait devant la portière ouverte et observait le couple défunt. Mame le vent du désert semblait conscient de son exceptionnelle beauté et s'en réjouir, car il sculptait sa chevelure dorée en longues mèches ciselées. Il ne paraissait pas la battre mais l'adorer.
- C'est tellement triste, soupira Roy. quelle qualité de vie pouvaient-il avoir ? Lui, emprisonné dans ce fauteuil roulant, et elle, liée par les chaanes de l'amour. Leur existence était limitée par l'infirmité, leur avenir sanglé a ce fauteuil. Ils sont bien mieux, a present.
Sans dire un mot, Eve se détourna et partit vers la Honda.
Roy sortit du van et, après un dernier regard au couple aimant, referma la portière coulissante.
La jeune femme l'attendait au volant de sa voiture, moteur en marche. Si elle avait eu peur de lui, elle e˚t tenté
de le planter la ou couru se réfugier dans le restaurant.
Il s'installa dans la Honda et boucla sa ceinture de sécurité.
Ils demeurèrent un instant sur place, muets.
De toute évidence, elle sentait qu'il n'était pas un meurtrier, que ce qu'il avait accompli était un acte moral et qu'il opérait sur un plan plus élevé que l'individu moyen. Son silence ne révélait que les efforts qu'elle faisait pour transcrire cette intuition en concepts intellectuels et, par la mame, le comprendre plus pleinement.
Elle leur fit quitter le parking.
Roy ôta ses gants de cuir et les remit dans la poche intérieure de son manteau, la oa il les avait pris.
Eve suivit un temps un chemin erratique a travers toute une série de quartiers résidentiels, ne roulant que pour rouler, n'allant encore nulle part.
Pour lui, les lumières qui brillaient dans les maisons agglutinées ne paraissaient plus ni chaudes ni mystérieuses, comme elles le lui avaient semblé en d'autres nuits, d'autres quartiers, d'autres villes, lorsqu'il avait parcouru des rues similaires, seul. a présent, elles n'étaient plus que tristes: petites lueurs terriblement tristes, jetant une clarté feutrée sur les petites vies tristes de gens qui ne connaatraient jamais le dévouement passionné a un idéal comme celui qui enrichissait sa vie, de petites gens tristes qui ne s'élèveraient jamais, comme lui, au-dessus du trou-peau, qui ne partageraient jamais de relation transcendante avec quelqu'un d'aussi exceptionnel qu'Eve Jammer.
Enfin, quand le moment lui parut arrivé, il prit la parole.
- Je désire un monde meilleur. Mais mieux que meilleur, Eve. Bien mieux que cela.
Elle ne répondit pas.
- La perfection en toute chose, reprit-il doucement mais avec une grande conviction. Des lois et une justice parfaites. La beauté parfaite. Je rave d'une société parfaite oa chacun serait en parfaite santé, oa régnerait une égalité parfaite, dans laquelle l'économie ronronnerait comme une machine parfaitement réglée, oa chacun vivrait en harmonie avec les autres et avec la nature. Oa tous les raves seraient parfaitement rationnels et altruistes. Oa tous les raves deviendraient réalité.
Il fut tellement ému de ce soliloque que, sur la fin, sa voix s'épaissit et qu'il dut refouler ses larmes.
La jeune femme ne disait toujours rien.
Les rues nocturnes. Les fenatres éclairées. Petites maisons, petites vies, il y avait tellement de confusion, de tristesse, de désir et d'aliénation, dans ces maisons.
- Je fais ce que je peux pour construire un monde idéal, reprit-il. J'élimine certains éléments imparfaits du nôtre et je le pousse centimètre par centimètre vers la perfection, de toutes mes forces. Oh, je ne me crois pas capable de le changer. Pas tout seul, pas moi, ni mame mille ou cent mille autres comme moi. Mais chaque fois que je le peux, j'allume de petites flammes, une a une, je repousse un peu plus l'obscurité en chassant une ombre.
Ils se trouvaient dans le quartier est, presque aux limites de la ville, remontant vers des rues moins peuplées que les précédentes. a un carrefour, la jeune femme fit soudain demi-tour pour replonger dans la mer de lumières qu'ils venaient de quitter.
- On peut me traiter de raveur, admit Roy, mais je ne suis pas le seul. Je crois que vous ates une raveuse aussi Eve, a votre manière. Si vous admettez que vous l'ates...
peut-atre que si tous les raveurs l'admettaient et joignaient leurs efforts, le monde pourrait un jour atre uni.
Le silence d'Eve était a présent profond.
Il osa la regarder et la trouva encore plus époustouflante qu'il ne se la rappelait. Son coeur battait lentement mais avec force, alourdi du doux fardeau qu'était la beauté de sa compagne.
Lorsqu'elle parla enfin, ce fut d'une voix mal assurée.
- Vous ne leur avez rien pris.
Ce n'était pas la peur qui faisait trembler son souffle lorsqu'il franchissait sa gorge élégante, puis ses lèvres pulpeuses, mais plutôt une extraordinaire exaltation - que ce frémissement transmit a Roy.
- Non, rien, reconnut-il.
- Pas mame l'argent qu'elle avait dans son sac ou lui dans son portefeuille ?
- Bien s˚r que non. Je ne prends pas: je donne.
- Je n'avais jamais vu ..
Elle semblait incapable de seulement trouver les mots pour décrire ce qu'il avait fait.
- Oui, je sais, dit-il, ravi de constater qu'il l'avait totalement abasourdie.
- ... jamais vu un tel...
- Oui.
- ... jamais un tel...
- Je sais, ma chère, je sais.
- . . . un tel pouvoir, acheva-t-elle.
Ce n'était pas le mot qu'il l'avait crue en train de chercher. Mais elle l'avait prononcé avec une telle passion, lui avait conféré une telle puissance érotique qu'il ne pouvait regretter qu'elle n'e˚t pas encore compris le sens exact de son geste.
- Ils vont bouffer au restau, reprit-elle, excitée. (Elle commençait a conduire trop vite, imprudemment.) Ils y vont par un soir ordinaire, rien a signaler, et blam ! Vous les descendez ! Juste comme ça, bon Dieu. Vous les descendez, et ce n'est mame pas pour leur prendre quelque chose, ou parce qu'ils ont été désagréables avec vous, juste pour moi. Pour me montrer qui vous ates vraiment.
- Eh bien, oui, c'était pour vous, répondit-il. Mais pas seulement, Eve ? Vous ne comprenez pas ? J'ai supprimé
deux vies imparfaites, rapprochant ainsi l'univers de la perfection. Et au mame moment, j'ai soulagé ces pauvres gens du fardeau cruel de la vie, de ce monde imparfait, oa rien n'aurait pu combler leurs espoirs. J'ai fait un présent au monde, un autre a ces malheureux, et il n'y a pas eu de perdant.
- Vous ates comme le vent, dit-elle, hors d'haleine.
Comme un fantastique vent de tempate, un ouragan, une tornade, sauf qu'il n'y a pas de météorologiste pour annoncer votre arrivée. Vous avez le pouvoir de l'orage, vous ates une force de la nature, qui surgit de nulle part, sans raison. Blam !...
- attendez un instant, Eve, attendez, intervint son passager, craignant un malentendu. …coutez-moi.
La jeune femme était tellement excitée qu'elle ne pouvait plus conduire. Elle rangea la Honda le long du trottoir et écrasa le frein avec une telle soudaineté que Roy aurait été projeté en avant si sa ceinture n'avait pas été
bouclée.
Passant au point mort avec presque assez de force pour arracher le levier de vitesse, elle se tourna vers lui.
- Vous ates comme un tremblement de terre, exactement comme un tremblement de terre. Les gens sont en train de se promener, insouciants, le soleil brille, les oiseaux chantent - et d'un coup, la terre s'ouvre sous leurs pieds pour les avaler.
Elle eut un rire ravi. Un rire d'adolescente, musical, cristallin, si contagieux qu'il eut peine a ne pas rire avec elle.
Il lui prit les mains. Des mains élégantes, aux doigts longs, aussi exquises que celles de Guinevere. aucun homme ne méritait d'en connaatre le contact.
Malheureusement, le radius et le cubitus, au-dessus des carpes parfaits du poignet, n'étaient pas de la mame facture que les os des extrémités. Il eut soin de ne pas les regarder. Et de ne pas les toucher.
- …coutez, Eve: il faut que vous compreniez. Il est extramement important que vous me compreniez.
Elle devint aussitôt solennelle, réalisant qu'ils avaient atteint un tournant de leur relation - et elle était encore plus belle sérieuse que lorsqu'elle riait.
- Vous avez raison, poursuivit-il. C'est un grand pouvoir. Le plus grand de tous, et c'est pour ça qu'il faut bien en saisir le sens.
quoique la seule luminosité provant du tableau de bord, les yeux verts de la jeune femme flamboyaient comme s'ils avaient reflété un soleil d'été. Ils étaient parfaits aussi dépourvus de défaut, aussi fascinants que ceux de la femme qu'il traquait depuis un an, dont il transportait la photo dans son portefeuille.
Du côté gauche, le front d'Eve était parfait également.
Une légère irrégularité g‚chait son arcade sourcillière droite, juste au-dessus de l'orbite - regrettablement trop proéminente, a peine plus que sa jumelle, formée de tout juste un demi-gramme d'os supplémentaire mais rompant néanmoins l'équilibre et dépourvue de la perfection qu'on observait a son côté.
Ca n'avait pas d'importance. C'était une chose avec laquelle il pouvait vivre. Il n'aurait qu'a se focaliser sur les yeux angéliques, au bas du front, et sur chacune des mains incomparables, sous le radius et le cubitus noueux.
quoique pétrie de défauts, Eve était la première femme qu'il e˚t jamais vue a posséder plus d'un trait parfait. La toute toute première. Et ses trésors ne se limitaient pas aux yeux et aux mains.
- Contrairement aux autres pouvoirs, Eve celui-ci n'a pas sa source dans la colère, expliqua-t-il, dÎcidé a faire comprendre sa mission et sa personnalité profonde a cette perle rare. Ni dans la haine. Ce n'est pas le pouvoir de la rage, de l'envie, de l'amertume ou de la cupidité. Ce n'est pas le pouvoir que certains trouvent dans le courage et dans l'honneur - ou dans leur foi en Dieu. Il transcende tous les autres, Eve. Savez-vous ce que c'est ?
La jeune femme était captivée, incapable de parler. Elle se contenta de secouer la tate: non.
- Mon pouvoir est celui de la compassion, dit-il.
- La compassion... murmura-t-elle.
- La compassion. Si on essaie de comprendre les autres, de ressentir leur douleur, de réellement partager l'angoisse de leur existence, de les aimer malgré leurs défauts, on est submergé par une telle pitié, une pitié si intense qu'elle en devient intolérable. Il faut la soulager.
On fait alors appel au pouvoir inépuisable, inquantifiable, de la compassion. On agit pour soulager la souffrance, pour entraaner l'univers un rien plus près de la perfection.
- La compassion, murmura-t-elle a nouveau, comme si elle avait entendu ce mot pour la première fois, ou si son compagnon lui en avait donné une définition qu'elle n'avait encore jamais saisie.
Roy ne put détacher les yeux de sa bouche tandis qu'elle le répétait encore deux fois. Elle avait des lèvres divines. Il ne comprenait pas comment il avait pu juger parfaites celles de Melissa WIcklun, car la bouche d'Eve les rendait tout juste dignes d'un crapaud lépreux. Voila des lèvres auprès desquelles la prune la plus m˚re e˚t paru aussi sèche qu'un pruneau, acide la plus sucrée des fraises.
Jouant les Henry Higgins pour son Eliza Doolittle', il poursuivit sa première leçon de raffinement moral.
- Lorsqu'on est motivé par la seule compassion, lorsque aucun gain personnel n'entre en jeu, n'importe quel acte devient moral, totalement moral, et on ne doit d'explications a personne, jamais. Si on agit par compassion, on est libéré du doute, et c'est la un pouvoir sans égal.
- N'importe quel acte, répéta la jeune femme, tellement bouleversée par ce concept qu'elle trouvait a peine assez de souffle pour parler.
- N'importe lequel, assura-t-il.
Elle se lécha les lèvres.
Seigneur ! Cette langue était si délicate, si parfaitement façonnée, elle luisait de manière si curieuse, glissait sur les lèvres avec une telle sensualité que Roy ne put retenir un léger soupir d'extase.
Des lèvres parfaites. Une langue parfaite. Si seulement le menton n'avait pas été aussi tragiquement charnu !
D'autres auraient pu le considérer comme un menton de reine, mais lui était affligé d'une plus grande sensibilité
aux imperfections que les autres hommes. Il n'avait que trop conscience de l'infime quantité excédentaire de graisse qui donnait a ce trait de la jeune femme un côté
bouffi a peine perceptible. Il lui faudrait se concentrer sur les lèvres, la langue, ne pas permettre a son regard de dériver plus bas.
- Combien vous en ates-vous fait ? demanda-t-elle.
- Fait ? Oh, vous voulez dire: comme au restaurant ?
- Oui. Combien ?
- Eh bien, je ne les compte pas. «a me semblerait... je ne sais pas... Ca me semblerait orgueilleux. Je ne cherche pas la gloire. Non. Ma seule satisfaction est de faire ce que je sais atre juste. C'est une satisfaction extramement personnelle.
- Combien ? persista Eve. Une estimation.
- Je ne sais pas. Depuis toutes ces années... peut-atre deux cents. quelques centaines, oui, a peu près.
Elle ferma les yeux, frissonnante.
- quand vous les descendez... juste avant que vous les descendiez, quand ils vous regardent dans les yeux, est-ce qu'ils ont peur ?
- Oui, mais ça m'ennuie. J'aimerais qu'ils comprennent que je ressens leur angoisse, que J'agis par compassion, et que leur mort sera rapide et indolore.
- Ils vous regardent dans les yeux, ils voient le pouvoir que vous avez sur eux, celui d'une véritable tempate et ils ont peur, déclara-t-elle, les paupières closes, dodelinant un peu de la tate.
Il lui l‚cha la main et pointa l'index vers l'os plat qui se trouvait juste au-dessus de la racine de son nez parfait.
Un nez qui faisait paraatre tous les autres, mame les plus beaux, aussi affreux qu'un bec de vautour.
- Vous avez La Glabelle La Plus Exquise que J'aie. Jamais Vue, déclara-t-il, tout en avançant lentement le doigt vers le visage d'Eve.
En prononçant le dernier mot, il toucha la glabelle, la portion plate de l'os frontal, entre l'arcade sourcillière gauche dépourvue de défaut et la droite regrettablement osseuse.
quoiqu'elle e˚t les yeux clos, sa compagne ne sursauta pas a ce contact. Elle était devenue si proche de lui, en si peu de temps, qu'elle semblait consciente de chacune de ses intentions, de son moindre mouvement, sans avoir besoin de le voir - ou de recourir a l'un de ses autres sens.
Il retira son doigt.
- Vous croyez a la destinée ?
- Oui.
- Nous sommes la destinée.
- allons chez moi, dit-elle en ouvrant les paupières.
En chemin, elle viola une dizaine d'articles du code de la route. Son passager n'approuvait pas mais contint ses critiques.
Eve habitait une petite maison, au milieu d'une résidence récemment construite. Presque identique aux autres b‚timents de la rue.
Roy avait attendu du glamour. Déçu, il se rappela qu'Eve, quoique magnifique, n'était qu'une bureaucrate, et de surcroat scandaleusement sous-payée.
- Comment une femme telle que vous en est-elle arrivée a travailler pour l'agence ? demanda-t-il, tandis qu'ils attendaient dans l'allée que la porte automatique du garage achev‚t de se relever.
- Je voulais ce travail, et mon père avait suffisamment d'influence pour me l'obtenir, expliqua-t-elle, en se garant.
- qui est votre père ?
- Une ordure. Je le déteste. Ne parlons pas de tout ça, Roy, s'il vous plaat. Ne détruisons pas l'ambiance.
Détruire l'ambiance était la dernière chose dont il avait envie.
Descendue de voiture, devant la porte qui séparait le garage de la maison, Eve chercha ses clefs dans son sac -
soudain nerveuse, maladroite. Elle se retourna vers lui, se pencha plus près.
- Je n'arrate pas d'y penser ! La manière dont vous les avez descendus. La manière dont vous vous ates approché
d'eux et dont vous les avez descendus. Comme ça. Il y avait un tel pouvoir la-dedans !
Elle irradiait littéralement le désir. Son compagnon sentait la chaleur qui s'échappait d'elle, chassant du garage le froid de février.
- Vous avez tellement de choses a m'apprendre, dit-elle encore.
Ils venaient d'atteindre un tournant dans leurs relations.
Roy avait encore un détail a lui révéler. Il avait retardé au maximum l'instant d'aborder le sujet, de peur que la jeune femme ne comprat pas aussi aisément cette particu-
larité qu'elle avait absorbé, accepté sa théorie sur la puissance de la compassion. a présent, toutefois, il ne pouvait plus attendre.
- J'ai envie de vous voir sans vos vatements, annonça-t-il, comme elle s'intéressait de nouveau a son sac et en extrayait enfin un trousseau de clefs.
- Oui, chéri, oui, haleta-t-elle.
Les clefs cliquetèrent bruyamment lorsqu'elle chercha celle dont elle avait besoin.
- Je veux vous voir entièrement nue, insista-t-il.
- Entièrement, oui. Je vous donnerai tout.
- Il faut que je sache dans quelle mesure le reste de votre corps est aussi parfait que les portions parfaites que j'en vois déja.
- Vous ates gentil, dit-elle, insérant a la h‚te la bonne clef dans la serrure a pane dormant.
- De la plante des pieds a la chute de reins, du dos de l'oreille aux pores du cuir chevelu. Je veux voir chaque millimètre carré de votre corps, que rien ne me soit caché, rien du tout.
La jeune femme ouvrit la porte a la volée, se précipita a l'intérieur et alluma la lumière de la cuisine.
- Vous ates extraordinaire, tellement fort. Vous verrez tout: chaque creux, mon chéri, chaque pli, chaque millimètre carré.
Comme elle jetait son sac et ses clefs sur la table, commençait a ôter son manteau, il la suivit a l'intérieur.
- Mais ça ne veut pas dire que je veux vous déshabiller, ou. . . ou quoi que ce soit d'autre, reprit-il.
Voila qui la coupa dans son élan. Elle cligna des yeux, surprise.
- Je veux vous voir, répéta-t-il. Et vous toucher - mais pas beaucoup. Juste un bref contact, quand quelque chose me semble parfait, pour savoir si la peau est aussi lisse et soyeuse qu'elle le paraat, pour en éprouver l'élasticité, vérifier que la tension du muscle est aussi équilibrée qu'elle en a l'air. Vous, vous n'avez pas besoin de me toucher du tout. (Il se h‚ta d'enchaaner, craignant de la perdre.) Je veux vous faire l'amour, le faire avec les portions parfaites de votre corps, vous faire l'amour passionnément, des yeux, de quelques effleurements rapides, mais pas autrement. Je ne veux pas tout g‚cher en faisant... ce que font les autres gens. Je ne veux pas rabaisser nos rapports. Je n'ai pas besoin de ce genre de choses.
Elle le fixa si longtemps qu'il faillit tourner les talons pour s'enfuir.
Soudain, elle poussa un hurlement aigu, et Roy recula d'un pas, presque craintif. Offensée, humiliée, elle pouvait se jeter sur lui pour le griffer au visage et lui arracher les yeux.
a sa grande stupéfaction, cependant, il se rendit compte qu'elle riait - mais pas de manière cruelle, pas de lui. Elle rit de joie, de joie pure, les bras croisés sur la poitrine, telle une écolière, et ses sublimes yeux verts luisaient de satisfaction.
- Bon Dieu ! s'exclama-t-elle d'une voix tremblante.
Vous ates encore plus extraordinaire que vous ne le paraissez, encore plus que je ne le croyais, plus que je n'aurais osé l'espérer. Vous ates parfait, Roy, parfait. Parfait !
Il eut un sourire incertain, se demandant encore un peu si elle allait le griffer.
Eve le prit par la main, lui fit traverser la cuisine, puis la salle a manger, allumant les lumières a mesure, sans s'interrompre.
- Si vous aviez voulu ça, j'aurais été d'accord... mais ce n'est pas ce que j'aime non plus. Tous ces attouchements, ces pincements, toute cette transpiration, ça me répugne. avoir la sueur de quelqu'un d'autre sur moi, me retrouver tout humide et toute collante de la sueur de quelqu'un d'autre, c'est un truc que je ne supporte pas.
«a me rend malade.
- Les fluides ! s'exclama Roy, dégo˚té. Comment, peut-on trouver quoi que ce soit d'érotique dans les fluides corporels d'une autre personne ? Dans un échange de fluides ?
- Les fluides, mon Dieu ! répéta-t-elle, avec une exci-
tation croissante, en l'entraanant dans un couloir. Vous ne trouvez pas ça absolument insoutenable ? Insupportable ?
Tous ces fluides qui entrent en jeu, toutes ces choses humides. Ils veulent tous me lécher et me sucer les seins.
C'est répugnant, toute cette salive, et puis quand ils m'en-foncent la langue dans la bouche.
- De la bave ! coupa son compagnon en grimaçant.
qu'est-ce qu'il y a de si érotique a échanger de la bave, hein ?
Ils avaient atteint le seuil de la chambre a coucher. Roy arrata Eve a l'entrée du paradis qu'ils s'apprataient a créer de concert.
- Si jamais je vous embrasse, promit-il, ce sera un baiser sec, aussi sec que du papier, aussi sec que du sable.
La jeune femme frissonnait d'excitation.
- Pas de langue, jura-t-il. Mame les lèvres ne devront pas atre humides.
- Et jamais sur la bouche. . .
- ... parce qu'alors, mame avec un baiser sec...
- ... nous échangerions...
- ... nos souffles...
- ... et il y a de l'humidité dans le souffle. ..
- ... des vapeurs contenues dans les poumons, acheva-t-il.
avec un gonflement du coeur presque insoutenable a force d'atre délicieux, Roy comprit que cette femme splendide lui ressemblait bien plus qu'il n'e˚t osé le raver lorsqu'il l'avait vue pour la première fois en sortant de l'ascenseur. Ils étaient deux voix en harmonie, deux coeurs battant a l'unisson, deux ‚mes soulevées par la mame chanson, vibrant sur la mame fréquence.
- aucun homme n'est jamais entré dans cette chambre, dit-elle en lui faisant franchir le seuil. Vous seul. Vous seul.
Les murs, des deux côtés de la couche, ainsi que la partie du plafond qui la surmontait, étaient couverts de miroirs. Tout autour, ils étaient tapissés d'un satin bleu très foncé, juste de la mame nuance que la moquette. Une unique chaise reposait dans un angle, couverte de soie argentée. Les deux fenatres étaient obstruées par des stores nickelés. Le lit, brillant, moderne, s'ornait d'un panneau-pied en arc de cercle, d'un dosseret faisant étagère, de hauts placards sur les côtés et d'une rampe d'ampoules. Il était recouvert de plusieurs couches de laque bleu marine, très brillante, au sein de laquelle luisaient de petits points argentés évoquant des étoiles. au-dessus du dosseret s'étendait un autre miroir. En guise de dessus de lit, la jeune femme avait installé un jeté en renard argenté
- " De la fausse fourrure ", assura-t-elle lorsque son visiteur exprima son souci des droits de l'animal -, l'objet le plus lustré et le plus chaleureux que Roy e˚t jamais vu.
Le glamour dont il avait ravé était bel et bien présent.
L'éclairage informatisé répondait a des impulsions vocales. Il proposait six ambiances différentes, gr‚ce a l'astucieuse combinaison de lampes halogènes stratégi-quement disposées (munies d'une grande variété de lentilles colorées), des tubes au néon de trois couleurs différentes (utilisables individuellement, par deux ou par trois) qui encadraient les miroirs, et d'imaginatifs dérivés des fibres optiques. Chaque ambiance pouvait en outre atre subtilement réglée par un rhéostat a impulsions vocales qui répondait aux ordres " plus " et " moins ".
Eve appuya sur un bouton fixé dans le dosseret. Les portes a tambour des grands placards qui flanquaient le lit coulissèrent avec un doux ronronnement, révélant des étagères chargées: flacons de lotions et d'huiles parfumées; dix ou douze phallus en caoutchouc de tailles et de couleurs diverses; une collection d'accessoires sexuels fonctionnant sur piles, dont la conception et la complexité
ne laissaient pas d'atre époustouflantes.
Elle brancha une platine CD munie d'un plateau pouvant accueillir cent disques, et la régla sur la fonction
" lecture aléatoire ".
- Il y a de tout, de Rod Stewart a Metallica, Elton John, Garth Brooks, les Beatles, les Bee Gees, Bruce Spingsteen, Bob Seger, Screamin'Jay Hawkins, James Brown et les Famous Flames, et les Variations Goldberg de Bach. Je trouve plus excitant qu'il y ait un tas de musiques différentes et qu'on ne sache jamais ce qui va passer ensuite.
après avoir ôté son manteau, mais pas sa veste, Roy Miro alla chercher la chaise molletonnée et la plaça sur le côté du lit, près du panneau-pied, de manière a s'assurer une excellente vue tout en évitant autant que possible de se refléter dans les miroirs et de g‚cher ainsi les multiples images de perfection qu'offrirait la jeune femme.
Il s'assit et sourit.
Eve demeura debout près du lit, entièrement habillée, tandis qu'Elton John parlait de mains apaisantes.
- C'est comme un rave. Etre ici, a faire exactement ce que j'aime, mais avec quelqu'un qui est capable de m'ap-precier.
- Je vous apprécie, je vous l'assure.
- qui peut m'adorer.
- Je vous adore.
- ... qui peut me rendre les armes.
- Je suis a vous.
- . .. sans souiller la beauté de l'ensemble.
- Pas de fluides. Pas d'attouchements.
- Brusquement, je me retrouve aussi timide qu'une pucelle, conclut-elle.
- Mame si vous restiez habillée, je pourrais vous contempler pendant des heures.
Elle arracha son chemisier avec une telle violence que les boutons sautèrent et que le tissu se déchira. Une minute plus tard, elle était entièrement nue, et la plus grande partie de ce qu'elle avait dissimulé se révéla parfaite.
- Vous voyez pourquoi je n'aime pas faire l'amour a la manière habituelle ? dit-elle, jouissant du soupir d'incré-dulité ravie qu'il poussa. qu'ai-je besoin de quelqu'un d'autre alors que je m'ai ?
Elle se détourna alors de lui et se conduisit comme elle l'e˚t fait s'il n'avait pas été la. Visiblement, la certitude de le tenir en son pouvoir sans jamais avoir besoin de le toucher lui procurait une intense satisfaction.
Elle se posta devant un miroir, s'examinant sous tous les angles, se caressant avec tendresse, avec émerveillement. Le plaisir que lui inspirait sa propre image était si excitant pour Roy qu'il en avait le souffle coupé.
Lorsqu'elle s'allongea enfin, tandis que Bruce Spring-steen parlait de whisky et de voitures, elle repoussa le jeté
de lit en renard argenté. Un instant, son compagnon en fut déçu, car il e˚t voulu la voir évoluer sur ces fourrures lustrées, vraies ou fausses. Mais, quant elle retira a la fois le drap de dessus et celui de dessous, elle révéla un matelas en caoutchouc noir qui l'intrigua instantanément.
Elle choisit sur une étagère de placard un flacon d'huile ambrée aussi pure qu'un joyau, ôta le bouchon, et versa le liquide en une petite flaque au centre du lit. Une fragrance subtile, agréable, aussi fraache et légère qu'une brise printanière, dériva vers Roy. Ce n'était pas un parfum de fleurs mais d'épices - cannelle, gingembre et d'autres, plus rares.
alors que James Brown parlait de désir ardent, Eve se laissa aller sur le grand lit, au beau milieu de la flaque d'huile. Elle s'en enduisit les mains et entreprit de faire pénétrer l'essence ambrée dans sa peau sans défaut.
quinze minutes durant, ses doigts se déplacèrent habilement sur les courbes et les méplats de son corps, s'attar-dant sur chaque délicate rondeur élastique, chaque creux ombré, mystérieux. La plupart du temps, ce qu'elle touchait était parfait. Lorsque d'aventure, cependant, elle effleurait un endroit ne correspondant pas aux attentes de Roy et qu'il jugeait regrettable, il se concentrait sur ses mains, elles-mames dépourvues de tout défaut - en tout cas en deça des radius et des cubitus trop osseux.
Voir Eve sur le caoutchouc noir luisant, voir son corps voluptueux, tout d'or et de rose, enduit d'un fluide agréablement pur et non d'origine humaine, élevait Roy Miro en une dimension spirituelle qu'il n'avait encore jamais atteinte, pas mame gr‚ce a des techniques orientales secrètes de méditation, pas mame lorsqu'un médium avait un jour rappelé l'esprit de sa mère, lors d'une séance de spiritisme a Pacific Heights, pas mame avec le peyotl, les cristaux vibratoires ou le lavement que lui avait administré une technicienne de vingt ans a l'air innocent, habillée en girl-scout. a en juger par le rythme lent qu'elle adoptait, Eve avait l'intention de le laisser des heures a la contemplation de son corps magnifique.
En conséquence, Roy fit une chose qu'il n'avait encore jamais faite. Il sortit son bipeur de sa poche et, ce modèle ne comportant aucune possibilité de couper l'alarme, il en ouvrit le compartiment postérieur pour retirer les piles.
Cette nuit-la, le pays devrait continuer d'exister sans lui, et l'humanité souffrante se passer de son champion.
La douleur l'arracha a un rave en noir et blanc, empli d'architecture surréaliste et de biologie mutante, d'autant plus troublant par son absence de couleur. Tout le corps de Spencer était une masse de souffrance chronique sourde, qui palpitait inexorablement, mais ce fut un point aigu, au sommet du cr‚ne, qui brisa les chaanes de son sommeil artificiel.
Il faisait encore nuit. Ou de nouveau. Il ne savait pas.
Il était allongé sur un matelas pneumatique, sous une couverture. Un oreiller, sous lequel il sentait autre chose, lui relevait les épaules et la tate.
Le léger sifflement et la lueur bizarre caractéristiques d'une lampe Coleman dénonçaient la source lumineuse qui brillait derrière lui.
La lumière blafarde révélait sur la gauche et la droite des formations rocheuses polies par les intempéries. Juste devant Spencer s'étendait une tranche de ce qu'il supposait atre le Mojave, avec un glaçage de nuit que ne pouvait fondre l'éclat de la lampe. au-dessus de sa tate, une b‚che teinte aux couleurs de camouflage adaptées au désert était tendue entre deux rochers.
Une nouvelle douleur aiguÎ lui déchira le cuir chevelu.
- Tiens-toi tranquille, dit la jeune femme.
Il réalisa que l'oreiller était posé sur les jambes croisées de cette dernière, qu'il avait la tate sur ses genoux.
- qu'est-ce que tu fais ?
Il fut effrayé par la faiblesse de sa propre voix.
- Je recouds la plaie, répondit-elle.
- Tu ne peux pas faire ça.
- «a n'arrate pas de se rouvrir et de saigner.
- Je ne suis pas un bout de tissu.
- qu'est-ce que tu veux dire ?
- que tu n'es pas médecin.
- ah non ?
- Tu l'es ?
- Non. Tiens-toi tranquille.
- «a fait mal.
- Evidemment.
- «a va s'infecter s'inquiéta-t-il.
- J'ai d'abord rasÎ la zone, et puis je l'ai désinfectée.
- Tu m'as rasé la tate ?
- Juste une petite partie, autour de la coupure.
- Est-ce que tu sais seulement ce que tu es en train de faire ?
- Tu t'inquiètes de mes talents en matière de coiffure ou de chirurgie ?
- Les deux.
- J'ai quelques connaissances de base.
- aie, nom de Dieu !
- Si tu es si douillet que ça, je vais te vaporiser un peu d'anesthésique local.
- Tu en as ? Pourquoi ne t'en sers-tu pas ?
- Tu étais déja inconscient.
Il ferma les yeux, traversa un endroit en noir et blanc, fait d'ossements, passa sous une vo˚te de cr‚nes, puis rouvrit les paupières et déclara: