Chapitre IX : La religion revisitée.
J'ai débuté ce livre par l'hypothèse que la science et la philosophie scientifique ne proposent rien qui soutienne la croyance religieuse. Je n'ai pas discuté cette question mais je l'ai prise comme point de départ. J'ai adopté le point de vue répandu selon lequel l'existence de Dieu, d'un absolu ou d'un ordre éternel au-delà de ce monde est sans signification et ne repose sur rien de logique. J'ai accepté que de telles idées soient sans valeur pour la prévision scientifique, et que tout événement connu s'explique plus simplement sans elles. En même temps, j'ai dit que la religion n'a pas besoin de s'opposer à ce point de vue, car presque toutes les traditions spirituelles reconnaissent l'existence d'une étape dans le développement de l'homme où il lui faut abandonner la croyance, par opposition à la foi, et ses certitudes.
Jusqu'ici, je ne pense pas avoir prétendu quoi que ce soit d'invérifiable par l'expérimentation, ou avancé quoi que ce soit de sérieusement contraire au point de vue scientifique sur le monde. Néanmoins, nous sommes maintenant parvenus à une position à partir de laquelle les principales idées de la religion et de la métaphysique traditionnelles peuvent à nouveau s'avérer intelligibles et sensées, non pas en tant que croyances, mais comme symboles valables de l'expérience.
Science et religion parlent du même univers, mais utilisent des langages différents. En général, les énoncés de la science se rapportent au passé et au futur. Le scientifique décrit des événements. Il nous dit "comment" les choses se produisent au moyen d'un compte rendu détaillé de ce qui s'est produit. Il découvre que les événements ont lieu selon des fréquences et des ordres variables, et sur ces bases fait des paris ou des prévisions à la lumière desquelles nous pouvons aménager ou adapter de manière pratique le cours des événements. Pour faire ces paris, il n'a pas besoin de connaître Dieu ou la vie éternelle. Il a besoin de connaître le passé, ce qui s'est déjà produit.
D'un autre côté, les énoncés de la religion se rapportent au présent. Mais les religieux, comme les scientifiques, ont l'impression que la religion s'intéresse davantage au passé et au futur. C'est une méprise naturelle, parce que la religion semble affirmer comment ce monde commença et comment il va finir. Elle a longtemps été liée à la prophétie, qui est assurément de même nature que la prévision. Elle déclare que ce monde fut fait par Dieu, et qu'il le fit avec un dessein qui sera accompli dans un futur lointain, dans "la vie du monde à venir". Elle affirme en outre que l'homme a une âme immortelle, et prophétise qu'elle survivra à sa mort physique et vivra éternellement.
Le scientifique peut donc légitimement dire que de telles prédictions sont invérifiables et que bien peu de références à des événements passés authentifiés les étayent. Lorsqu'il essaye de découvrir les fondements de ces prédictions, il trouve davantage d'émotion que de raison. Les personnes religieuses espèrent ou croient qu'elles s'avéreront vraies.
Néanmoins, l'histoire de toute religion importante inclut des gens qui comprenaient les idées et les affirmations religieuses d'une manière très différente. Dans l'ensemble, cela s'est avéré plus vrai à l'Est qu'à l'Ouest, bien que l'histoire chrétienne recèle une longue liste d'hommes et de femmes qui auraient pu s'entendre avec des Hindous et des Bouddhistes orthodoxes.
De ce point de vue différent et, pensons-nous, plus profond, la religion n'est pas un système de prédictions. Ses doctrines ne se rapportent pas au futur et à l'éternité, mais au présent et à l'éternel. Elles ne sont pas un ensemble de croyances et d'espérances mais, au contraire, un ensemble de symboles vivants de l'expérience présente.
Traditionnellement, ces symboles sont de deux sortes. Les uns décrivent la manière religieuse de comprendre le présent sous la forme d'images et d'histoires concrètes. Les autres le décrivent dans un langage abstrait, négatif, souvent similaire à celui de la philosophie académique. Par commodité, nous pouvons appeler ces deux sortes de symboles le religieux et le métaphysique. Mais nous devons nous souvenir que "la métaphysique", prise dans ce sens-là, n'est pas de la philosophie spéculative. Ce n'est pas une tentative de devancer la science et de donner une description logique de l'univers et de ses origines ; mais plutôt une manière de représenter une connaissance du présent. Les symboles religieux sont particulièrement caractéristiques du Christianisme, de l'Islam et du Judaïsme, alors que les doctrines de type oriental sont davantage métaphysiques.
Nous avons dit que la science et la religion parlent toutes deux du même monde, et d'un bout à l'autre de ce livre, nous nous sommes toujours intéressés à la vie quotidienne, à ce qui peut être vu, ressenti et expérimenté. Les religieux nous accuseront donc de réduire la religion au "naturalisme", d'identifier Dieu à la nature et de tourner en dérision, de travestir la religion en écartant "son contenu surnaturel essentiel".
Mais lorsque vous demandez aux théologiens ce qu'ils entendent par "surnaturel", ils recourent immédiatement au langage scientifique. Ils parlent, en termes d'histoire passée et de prédictions futures, d'un Dieu ayant "une réalité concrète distincte de l'univers". Ils insistent sur le fait que le monde surnaturel n'est pas du même "ordre" que l'univers étudié par la science, mais existe sur un autre plan, invisible à nos sens naturels. Voilà qui semble relever du psychique, de quelque chose du même ordre que les phénomènes de télépathie, clairvoyance et claire audition.
C'est toutefois du naturalisme pur et simple ; c'est même de la pseudo-science. Car science et naturalisme ne s'occupent pas nécessairement que de choses accessibles aux sens. Personne n'a vu d'électrons ou de quanta, ni été capable de construire une image sensible de l'espace courbe. Si les phénomènes psychiques existent, il n'y a aucune raison de supposer qu'on ne puisse pas les étudier scientifiquement, et qu'ils ne soient pas simplement un autre aspect de "la nature". En fait, la science s'intéresse à d'innombrables choses que les sens ne peuvent pas expérimenter, qui sont exclues de l'expérience immédiate, par exemple, tout le passé, le processus de la gravité, la nature du temps ou le poids des planètes et des étoiles. Ces choses indiscernables sont déduites de l'expérience immédiate par la logique. Elles sont des hypothèses qui semblent donner une explication raisonnable à des événements observés. Il en va exactement de même pour le Dieu théologique : c'est une hypothèse qui rassemble toute expérience.
Lorsqu'un théologien fait une telle hypothèse, il utilise les méthodes de la science et entre dans son domaine. Il doit donc s'attendre à être interrogé, examiné et critiqué par ses confrères naturalistes.
La différence entre le naturel et le surnaturel peut cependant être comprise d'une manière plus simple et bien plus utile. Si "la nature" est le domaine de la science, nous pouvons dire qu'elle est ce monde-ci, tel qu'il est nommé, mesuré et classifié. La nature est le monde que la pensée a analysé et réparti en groupes appelés "choses". Elle a, comme nous l'avons dit, donné aux choses une identité en les nommant. Elle distingue le mouvement de la tranquillité en comparant quelque chose qui bouge rapidement avec autre chose qui bouge lentement, même si les deux bougent.
Ainsi, le monde de la nature dans son ensemble est relatif et créé par la pensée et la comparaison. La tête est-elle "réellement" distincte du cou ? Pourquoi n'inclurions-nous pas la "chose" appelée "cou" dans la "chose" appelée "tête", précisément comme la tête inclut le nez ? Il fut convenu que tête et cou forment deux choses au lieu d'une. En ce sens, les anciens métaphysiciens ont parfaitement raison lorsqu'ils disent que l'univers entier est une production de l'esprit. Ils veulent parler de l'univers des "choses".
D'un autre côté, le monde surnaturel et absolu est cette réalité mystérieuse que nous avons ainsi nommée, classifiée et divisée. Ce n'est pas une production de l'esprit mais nous n'avons aucune manière de définir ou de décrire ce que c'est. À chaque instant nous en avons conscience, et c'est notre conscience. Nous ressentons et percevons ce monde, et il est nos sentiments et sensations. Tenter de le connaître et de le définir revient toutefois à essayer de faire en sorte qu'un couteau se coupe lui-même. Qu'est ceci ? C'est une rose. Mais "une rose" est un son. Qu'est-ce qu'un son ? Un son est un impact d'ondes de l'air contre le tympan. Une rose serait donc un impact d'ondes aériennes contre le tympan? Non, une rose est une rose... est une rose est une rose est une rose...
Définir se résume à établir des correspondances une à une entre des groupes de données sensorielles et des sons, mais parce que les sons sont des données sensorielles, l'entreprise tourne finalement en rond. Le monde réel qui fournit à la fois ces données et les organes qui les perçoivent demeure un insondable mystère.
De ce point de vue, nous n'aurons aucune difficulté à éclairer la signification de certaines écritures anciennes. Le Dhammapada, un recueil de paroles du Bouddha, commence par : "Tout ce que nous sommes est le produit de ce que nous avons pensé. Tout cela est fondé sur nos pensées ; est façonné par nos pensées." C'est en effet le même énoncé qui ouvre l'Évangile selon saint Jean : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu... Toutes les choses furent faites par lui (le Verbe), et sans lui rien de ce qui fut fait n'aurait été fait." Par les pensées ou mots mentaux, nous distinguons ou "fabriquons" les choses. Sans les pensées, il n'y a pas de "choses" ; il y a juste une réalité indéfinie.
Si vous voulez être poétique, vous pouvez assimiler cette réalité indéfinie au Père, parce qu'il est l'origine ou le fondement des "choses". Vous pouvez appeler pensée le Fils "de même substance que le Père", le Fils "par qui toutes choses furent faites", le Fils qui doit être crucifié si nous sommes appelés à voir le Père, tout comme nous devons considérer la réalité sans mots pour la voir comme elle est. Par la suite, le Fils renaît d'entre les morts et retourne au ciel. De même, lorsque nous voyons la réalité comme elle est, nous sommes libres d'utiliser la pensée sans être trompés par elle. Elle "retourne au ciel" au sens où nous la reconnaissons comme partie de la réalité et non comme quelque chose qui lui serait extérieur.
Autrement, nous pouvons appliquer à cette réalité indéfinie le langage négatif, métaphysique. C'est l'infini, non le défini. C'est l'éternel, le présent sans fin, non le passé et le futur, non les conventions de pensée et de temps. C'est l'invariable, au sens où l'idée de changement est seulement un autre mot, une autre définition, que la réalité appelée changement surpasse. À l'évidence, si tout mouvement est relatif, il n'y a pas de mouvement absolu. Il serait sans signification de dire que tous les corps de l'univers se meuvent uniformément à seize mille kilomètres par minute, parce que "tous" exclut tout autre corps par rapport auquel on pourrait les dire en mouvement.
Le langage métaphysique est négatif parce qu'il essaye de dire que les mots et les idées n'expliquent pas la réalité. Il ne tente pas de nous persuader que la réalité est semblable à une masse illimitée de gelée transparente. Il ne parle pas de quelque abstraction impalpable, mais du monde véritable, dans lequel nous vivons. Cette expérience que nous appelons choses, couleurs, sons, odeurs, goûts, formes et poids n'est pas en soi chose, forme, nombre, ni rien, mais en cet instant, nous la contemplons. Nous contemplons donc le Dieu que des doctrines traditionnelles appellent la Réalité illimitée, informe, infinie, éternelle, non divisée, impassible et invariable, l'Absolu au-delà du relatif, la Signification au-delà des pensées et des mots[13]. Naturellement, la Signification est sans signification, parce qu'à la différence des mots, elle n'a pas de signification mais elle est signification. En soi, un arbre est sans signification, mais il est la signification du mot "arbre".
Il est facile de voir que ce genre de langage, qu'il soit sous sa forme religieuse ou métaphysique, peut mener à toutes sortes d'incompréhensions. Car lorsque l'esprit est divisé, et que "je" veut s'échapper de l'expérience présente, toute la notion de monde surnaturel lui offre cette échappatoire. Le "je" s'oppose au changement malheureux et s'accroche donc à l'Absolu "invariable", oubliant que cet Absolu est aussi le "non-fixé". Lorsque la vie offre une expérience amère, le "je" ne peut la supporter qu'avec la garantie qu'elle fait partie des projets d'un Dieu-Père aimant. Mais cette garantie même rend impossible de bien concevoir "l'amour de Dieu", qui, comme on le sait, exige l'abandon du "je".
La mauvaise compréhension des idées religieuses est illustrée avec éclat par ce que les hommes ont fait de la doctrine de l'immortalité, du ciel et de l'enfer. Pourtant, il devrait maintenant être clair que la vie éternelle signifie s'apercevoir que le présent est la seule réalité, et que le passé ou le futur ne peuvent en être distingué que dans un sens conventionnel. L'instant est la "porte du ciel", le "chemin droit et étroit qui mène à la vie", parce qu'il n'offre pas de place au "je" séparé. Dans cette expérience, il n'y a personne pour expérimenter l'expérience. "L'homme riche" ne peut pas passer par cette porte parce qu'il porte trop de bagages; il se cramponne au passé et à l'avenir.
On pourrait citer des pages entières de littérature spirituelle de toute époque et toute provenance pour montrer que la vie éternelle a bien été comprise dans ce sens. L'extrait de Eckhart qui suit suffira : "L'instant même où Dieu fit le premier homme et l'instant même où le dernier homme disparaîtra, et l'instant même où je parle sont tous réunis en Dieu, en qui il n'y a qu'un seul Instant. Regardez ! La personne qui vit dans la lumière de Dieu n'est consciente ni du temps passé ni du temps à venir mais seulement d'une unique éternité... Aussi ne retire-t-il rien de nouveau des événements futurs, ni du hasard, car il vit en l'instant même, infailliblement "de verdure nouvellement vêtu"."
Si vous mourez et naissez à chaque instant, les prétendues prévisions scientifiques sur ce qui arrive après la mort sont sans grande conséquence. Toute la splendeur de la chose est que nous ne savons pas. Les idées d'une survie ou d'une annihilation sont pareillement fondées sur le passé, sur le souvenir de l'éveil et du sommeil ; et les notions d'éternelle continuité et d'éternel néant sont, sous leurs différents aspects, sans signification.
Il ne faut qu'une faible imagination pour concevoir que le temps éternel est un monstrueux cauchemar, et qu'entre ciel et enfer tels qu'ils sont ordinairement perçus, il y a donc peu à choisir. Le désir de continuer pour toujours ne peut paraître attirant que lorsqu'on pense au temps indéfini plutôt qu'au temps infini. C'est une chose d'avoir autant de temps que l'on veut, mais c'en est une toute autre que d'avoir un temps sans fin.
Car il n'y a aucune joie dans la continuité, dans le perpétuel. Nous désirons cela seulement parce que le présent est vide. Une personne qui essaye de manger de l'argent est toujours affamée. Lorsque quelqu'un dit : "Il est temps de s'arrêter maintenant !", il s'affole parce qu'il n'a encore rien eu à manger, et veut toujours davantage de temps pour continuer à manger de l'argent, espérant toujours que la satisfaction est au coin de la rue. Nous ne voulons pas réellement la continuité, mais plutôt une expérience présente de bonheur total. La pensée de vouloir qu'une telle expérience se poursuive en permanence découle de la conscience de soi pendant l'expérience, qui nous rend incomplètement conscient d'elle. Aussi longtemps que le sentiment d'un "je" vivant cette expérience existe, l'instant n'est pas tout. La vie éternelle est comprise lorsque la dernière trace de différence entre "je" et "maintenant" a disparu, lorsqu'il n'y a que ce "maintenant" et rien d'autre.
Par contraste, l'enfer ou "la damnation éternelle" n'est pas l'éternité du temps se poursuivant pour toujours, mais celle du cercle non brisé, la permanence et la frustration de tourner en rond à la poursuite de quelque chose qui ne pourra jamais être atteint. L'enfer est aveuglement, impasse éternelle du narcissisme, de la conscience de soi, de la possession de soi. C'est essayer de voir ses propres yeux, d'entendre ses propres oreilles et d'embrasser ses propres lèvres.
Cependant, voir que la vie est complète en chaque instant, entière, non divisée, et toujours nouvelle, c'est comprendre le sens de la doctrine selon laquelle Dieu, le ceci indéfinissable, est tout en tout dans la vie éternelle, et constitue le Motif final ou la Fin pour laquelle tout existe. Parce que l'avenir ne peut jamais être atteint, comme la carotte, il est toujours devant l'âne, l'accomplissement du dessein divin n'attend pas l'avenir. Il se trouve dans le présent, non par acte d'abandon à un fait immuable, mais parce qu'il n'y a personne à qui s'abandonner.
Là est la signification du principe religieux universel et sans cesse répété selon lequel l'homme doit s'abandonner lui-même pour connaître Dieu. C'est une platitude, et pourtant rien n'est plus difficile ni aussi peu compris. Comment un soi, égoïste, peut-il s'abandonner lui-même ? Non par son propre pouvoir, dit le théologien, mais par le don de la grâce divine, le pouvoir qui rend l'homme capable d'accomplir ce qui dépasse ses forces propres. Mais cette grâce est-elle donnée à tous, ou seulement à quelques élus qui, lorsqu'ils la reçoivent, n'ont d'autre choix que de s'y abandonner ? Certains disent qu'elle vient à tous, mais qu'il y a ceux qui acceptent son aide et ceux qui la refusent. D'autres disent qu'elle touche des élus, mais insistent pour l'essentiel sur le pouvoir que les individus ont de l'accepter ou de la refuser.
Cependant, le problème reste entier. On remplace une question (maintenir ou soumettre le soi) par une autre (accepter ou refuser la grâce divine), mais les deux sont identiques. La religion chrétienne offre sa propre réponse cachée à ce problème avec l'idée que l'homme peut seulement s'abandonner "en Christ". Car "Christ" témoigne de la réalité qu'il n'y a pas de soi séparé pour s'abandonner. Abandonner "je" est un faux problème. "Christ" est la compréhension qu'il n'y a pas de "je" séparé. "Je ne fais rien de moi-même... Je suis un avec le Père... Avant qu'Abraham soit, je suis."
Le seul problème est de voir qu'en cet instant vous n'avez pas de "je" à abandonner. Vous êtes complètement libre de faire cela n'importe quand, et absolument rien ne vous en empêche. C'est notre liberté. Nous ne sommes cependant pas libre de nous auto-améliorer, de nous auto-abandonner, de nous ouvrir de nous-même à la grâce, car une telle division de l'esprit est le démenti et l'ajournement de notre liberté. C'est comme essayer de manger votre bouche à la place du pain.
Est-il nécessaire de souligner l'immense différence entre concevoir que "je fais un avec le Père" et l'état d'esprit de la personne qui, comme nous le disons, "pense qu'il est Dieu" ? Si, pensant encore qu'il existe un "je" séparé, vous l'identifiez avec Dieu, vous devenez l'égocentrique insupportable qui se croit capable d'atteindre l'impossible, de dominer l'expérience et qui s'enferme dans tous les cercles vicieux qui mènent aux conclusions satisfaisantes.
Je suis le maître de mon destin ;
Je suis le capitaine de mon âme !
Lorsque le serpent avale sa queue, sa tête gonfle. C'est une chose totalement différente de voir que vous êtes votre "destin", et qu'il n'y a personne d'autre pour le maîtriser ou pour être dompté, pour dominer ou pour se soumettre.
Faut-il encore insister sur le fait que cette perte du "je" en Dieu n'est pas un miasme mystique dans lequel les "valeurs de la personnalité" sont effacées ? Le "je" ne faisait pas, ne fait pas et ne fera jamais partie de la personnalité humaine. Il n'a rien d'unique, de "différent" ou d'intéressant. Au contraire, plus les êtres humains le poursuivent, plus ils deviennent uniformes, inintéressants et impersonnels. Plus vite les choses tournent en rond, plus tôt elles deviennent des taches indistinctes. Il est évident que les seuls gens intéressants sont ceux qui participent, et participer complètement, c'est avoir oublié "je".
Nous voyons donc que les principes fondamentaux de la philosophie, de la religion et de la métaphysique peuvent être compris de deux manières entièrement différentes. Ils peuvent être vus comme des symboles de l'esprit non divisé, des expressions de la vérité selon laquelle en chaque instant la vie et l'expérience forment un ensemble complet. "Dieu" n'est pas une définition de cet état mais une exclamation qui l'a pour sujet. Néanmoins, ces principes sont habituellement détournés en tentatives de se tenir en dehors de soi-même et de l'univers, afin de saisir et gouverner la vie et l'expérience. Quoique complexe et tortueux, ce processus se mord la queue.
Parce que les hommes ont tourné en rond pendant longtemps, les pouvoirs de la technologie ont servi à accélérer le processus, provoquant une tension insupportable pour un faible profit. La civilisation est prête à se disloquer sous l'effet d'une véritable force centrifuge. Dans une situation aussi périlleuse, le type de religion conscient auquel nous avons été habitués si longtemps n'est pas un remède, mais une partie du mal. Il ne faut pas regretter que la pensée scientifique ait affaibli sa puissance, car le "Dieu" auquel il aurait pu nous amener n'était pas la Réalité inconnue que le mot désigne, mais seulement une projection de nous-mêmes, un "je" cosmique, désincarné, voulant dominer l'univers.
La vraie grandeur de la science n'est pas tant de nommer et de classifier, d'enregistrer et de prévoir, que d'observer et de désirer connaître les faits, où que cela paraisse mener. Quel que soit son degré de confusion entre les faits et les conventions, et entre la réalité et les divisions arbitraires, elle montre dans son ouverture d'esprit et sa sincérité certaines ressemblances avec la religion comprise dans son autre sens, plus profond. Plus grand est le scientifique, plus il est impressionné par son ignorance de la réalité et plus il conçoit que ses lois et étiquettes, descriptions et définitions sont le produit de sa propre pensée. Elles l'aident à s'accommoder du monde dans la poursuite de ses propres buts plutôt qu'à le comprendre et l'expliquer.
Plus il analyse l'univers dans l'infinitésimal, plus il trouve de choses à classifier et plus il perçoit la relativité de toute classification. Ce qu'il ne connaît pas semble augmenter en proportion de ce qu'il connaît. Il s'approche sans cesse du point où ce qui est inconnu n'est plus un simple espace blanc dans une toile de mots mais une fenêtre dans l'esprit, une fenêtre dont le nom n'est pas ignorance, mais étonnement.
L'esprit timide obstrue cette fenêtre par un gros mensonge, et demeure silencieux et inconséquent à propos de ce qu'il ne connaît pas, afin de bavarder davantage sur ce qu'il croit connaître. Il remplit les domaines inexplorés par la simple reproduction de ce qui a déjà été exploré. L'esprit ouvert sait pourtant que les territoires les plus minutieusement explorés ne sont pas du tout connus, mais seulement des milliers de fois marqués et mesurés. Le mystère fascinant de ce que nous marquons et mesurons doit en fin de compte "nous taquiner jusqu'à nous faire dérailler", jusqu'à ce que l'esprit oublie de tourner en rond et de poursuivre ses propres processus, et devienne conscient qu'être en cet instant est pur miracle.
De manière peu différente, c'est l'essentiel de la distinction entre les sagesses orientale et occidentale. Les Upanishad indoues disent : "Celui qui pense que Dieu ne peut être compris comprend Dieu ; mais celui qui pense que Dieu peut être compris ne le connaît pas. Dieu est inconnu pour ceux qui le connaissent et est connu de ceux qui ne le connaissent pas du tout."
Goethe le dit en mots plus simples pour l'esprit moderne : "Le plus que l'homme puisse atteindre est l'étonnement, et si le premier phénomène venu l'étonné, qu'il soit satisfait; pas davantage ne pourra lui être donné, et rien de plus il n'aura à chercher ; là est la limite."
Il y a encore les mots de saint Jean de la Croix, l'un des principaux prophètes de la tradition chrétienne : "L'une des plus grandes faveurs octroyées à l'âme de passage en cette vie est sa capacité à voir si distinctement et ressentir si profondément qu'elle ne peut pas du tout saisir Dieu. Ces âmes sont ici quelque chose comme les saints dans les cieux, où ceux-là même qui connaissent Dieu le mieux perçoivent le plus clairement qu'il est infiniment insaisissable ; car ceux qui ont la vision la moins claire ne perçoivent pas aussi clairement à quel point Dieu transcende leur vision."
Un tel étonnement n'est pas manque mais accomplissement. Presque chacun l'a connu, mais seulement dans les rares instants où la foudroyante beauté de l'étrangeté détourne l'esprit de la poursuite de soi-même et le rend fugitivement incapable d'accoler des mots aux sentiments. Nous sommes donc bienheureux de vivre en une époque où la connaissance humaine est allée si loin que les mots commencent à manquer, non pas uniquement pour les choses étranges et merveilleuses mais aussi pour les choses les plus ordinaires. La poussière sur les étagères a pris autant de mystère que les étoiles les plus éloignées; nous connaissons suffisamment les deux pour savoir que nous n'y connaissons rien du tout. Le physicien Eddington est très proche des mystiques, non dans les envols de son imagination, mais lorsqu'il dit tout simplement : "Quelque chose d'inconnu fait nous ne savons pas quoi."
Dans une telle confession, la pensée a accompli sa révolution complète et nous sommes à nouveau des enfants. À ceux qui se consacrent si fiévreusement à l'explication de toute chose, à assujettir solidement l'eau de l'existence à des papiers et des ficelles, cet aveu ne dit rien et ne signifie rien d'autre que la défaite. Aux autres, que la pensée ait accompli une révolution est une révélation de ce que l'homme a fait, non seulement en philosophie, en religion et en science spéculative, mais aussi dans les domaines de la psychologie et de la morale, dans les sentiments et la vie de tous les jours. Son esprit a traversé un tourbillon pour s'éloigner de lui-même et pour se rattraper.
Vous souffrez par votre propre faute, personne d'autre ne vous y astreint,
Personne d'autre ne soutient que vous vivez et mourez
Et tournez à toute vitesse sur la roue, et étreignez et embrassez
Ses rayons d'agonie,
Ses atours de larmes, son vaisseau de néant.
L'esprit qui découvre cela redevient complet : la séparation entre je et moi, l'homme et le monde, l'idéal et la réalité, prend fin. La paranoïa, l'esprit à côté de lui-même, devient métanoïa, l'esprit avec lui-même et donc libéré de lui-même. Dispensées de s'étreindre elles-mêmes, les mains peuvent manier; dispensés de veiller sur eux-mêmes, les yeux peuvent voir ; dispensée d'essayer de se comprendre, la pensée peut penser. Avec de tels sentiments, visions et pensées, la vie ne demande aucun avenir pour se parfaire ni d'explication pour se justifier. En cet instant, elle est accomplie.
[1] Henry Miller a inclus le présent ouvrage, ainsi que du même auteur The Spirit of Zen, Zen, Behold the Spirit et The Supreme Identity, parmi les "livres de sa vie". Cf. Les Livres de ma vie, Paris, Gallimard, 1957. (N.d.T.)
[2] Nous verrons plus tard dans ce livre que ces idées métaphysiques sur l'immuable et l'éternel peuvent revêtir un autre sens. Elles n'impliquent pas nécessairement une vue statistique des réalités, et quoique habituellement utilisées comme tentatives pour "fixer les flux", il n'en a pas toujours été ainsi.
[3] Le livre de L. L. Whyte, The Next Development in Man (New York, Henry Holt, 1943) est tout à fait lisible et profondément intéressant, alors que The Unitary Principle in Physics and Biology (New York, Henry Holt, 1949) est strictement réservé aux lecteurs scientifiques. Social Basis of Consciousness (Londres, 1927) et The Structure of Insanity (Londres, 1932) de Burrow sont malheureusement épuisés, mais l'essentiel du matériau est contenu dans son Neurosis of Man (Londres, Routledge, 1948). D'autres scientifiques travaillent probablement dans la même perspective, mais je ne les connais pas.
[4] Jeu de mots sur "manège", qui se dit merry-go-round. (N.d.T.)
[5] Je prends mes références en cette matière auprès du remarquable livre de Norbert Wiener, Cybernetics (New York et Paris, 1948). Le docteur Wiener est l'un des principaux mathématiciens responsables du développement d'ordinateurs électriques plus élaborés. Ayant de même une connaissance pointue de la neurologie, il est bien placé pour estimer dans quelle mesure ces inventions peuvent reproduire le travail de l'organisme humain. Son livre contient la pertinente observation suivante : "Il est intéressant de noter que nous pourrions faire face à l'une de ces limites de la nature, par laquelle des organes hautement spécialisés atteignent un niveau d'efficacité déclinant, et pour finir mènent à l'extinction de l'espèce. Le cerveau humain est peut-être aussi avancé sur sa route de cette spécialisation destructrice que les grandes cornes nasales du dernier des tyrannosaures" (p. 180).
[6] Si vous ne réussissez pas en une minute, continuez de lire ! Autrement, vous commencerez à être contrarié soit contre vous-même, soit contre moi, et la tension qui en découlera interférera avec le processus.
[7] Le mot "conscience" (awareness) est utilisé avec le sens que lui donne Krishnamurti, dont les écrits discutent ce thème avec une sensibilité extraordinaire.
[8] Jeu de société en musique où, à un signal convenu, les joueurs disposés en cercle s'accroupissent. Le dernier, le rosy, est envoyé au centre du cercle et le jeu continue. (N.d.T.)
[9] Il s'agit bien sûr de la brûlure de la souffrance.
[10] A. N. Whitehead : Science and the Modern World, Cambridge, 1933, p. 249.
[11] Une forteresse solide.
[12] Goethe, West-östlicher Divan.
[13] (13) C'est aussi ce que la doctrine Veda nomme le Soi, le atman transcendant toutes les "choses" expérimentées.