... Et le gouvernement ne pouvait pas soutenir Bourgogne, continuait Tankersley à l'adresse de Tremaine. Je suis sûr que les ministres auraient adoré l'appuyer, du moins jusqu'à ce que Nord-Aven commence à plaider en faveur de la guerre. Mais l'opposition se tenait prête à dénoncer une manœuvre de politique partisane, alors soutenir Bourgogne et les autres non-alignés aurait... »

Ramirez détourna son attention de la conversation et regarda vers le bar. Il ne pouvait pas contredire Tankersley, mais ça ne voulait pas dire qu'il appréciait ses propos. Et puis sa digestion se ressentait d'entendre un homme qui aimait le commandant forcé d'expliquer pourquoi le gouvernement n'avait d'autre choix que de soutenir l'admission au sein du plus haut corps législatif du Royaume d'un déchet qui la détestait.

Son regard balaya les clients autour de lui, et un petit détail discordant retint son attention. Il n'aurait su expliquer exactement pourquoi, mais quelque chose attirait son regard vers un civil aux cheveux blonds qui se tenait debout, un coude sur le bar, un verre givré à la main. Les yeux du colonel s'étrécirent : l'ombre d'un souvenir fuyant tiraillait sa mémoire sans qu'il puisse le préciser ou l'analyser. Peut-

être n'était-ce rien du tout. Ou probablement cela n'avait-il à voir qu'avec l'attitude de cet homme. Sa pose dégageait une grâce presque théâtrale, et il regardait plus ou moins dans la direction de leur table au moment où, de son côté, lui-même parcourait des yeux la salle. Leurs regards se croisèrent juste un instant, celui de l'étranger inexpressif et indifférent; puis l'homme se retourna vers le barman pour commander un nouveau verre. Le colonel haussa les épaules et reporta son attention vers ses compagnons.

... pourquoi Bourgogne n'avait en fait aucune chance, concluait Tankersley.

C'est dommage. On ne l'appelle pas "la conscience des Lords" pour rien, mais, une fois que Nord-Aven s'était rendu utile aux yeux du gouvernement, trop de facteurs jouaient contre lui.

— Je comprends. » Tremaine prit une gorgée de sa bière (il la faisait durer puisqu'il n'en aurait plus d'autre) et haussa les épaules. v Je comprends, mais ça ne me plaît pas pour autant, monsieur. Et je suis d'accord avec le pacha : il prépare un sale coup. Vous croyez que tout son discours en faveur de la guerre n'était destiné qu'à forcer le gouvernement à appuyer son entrée aux Lords ?

— C'est une explication logique, mais... »

Tankersley s'interrompit et leva la tête. Ramirez se tourna dans la direction de son regard et une patte d'oie rieuse se creusa autour des yeux du colonel quand il reconnut la robuste rousse qui s'avançait vers leur table. Elle portait l'uniforme d'adjudant du corps des fusiliers, et les mèches grises de sa chevelure révélaient qu'elle était assez vieille pour avoir reçu l'un des traitements prolong de première génération.

« Eh bien ! Si ce n'est pas le canonnier Babcock », fit Ramirez, et la femme lui sourit. Les fusiliers manticoriens n'utilisaient plus le grade officiel de sergent d'artillerie : ils l'avaient abandonné lors de leur intégration à l'armée royale manticorienne trois cents ans T auparavant et n'en avaient pas restauré l'usage en retrouvant leur indépendance une centaine d'années plus tard. Toutefois, on désignait encore le fusilier non-cadre le plus gradé à bord de tout vaisseau stellaire par le surnom de « canonnier », et Iris Babcock était l'adjudant de bataillon affecté au HMS Intrépide du temps de Ramirez et Hibson.

« Bonsoir, mon colonel. Capitaine. Major. » Babcock eut un signe de tête respectueux pour les officiers supérieurs assis autour de la table, et son sourire s'élargit lorsque Scotty Tremaine la gratifia d'un salut impertinent. La Flotte se montrait moins pointilleuse en matière de protocole militaire en dehors des heures de service, et les fusiliers en avaient pris leur parti. De plus, seul un misanthrope convaincu aurait pu fusiller Tremaine du regard.

« Qu'est-ce qui nous doit cet honneur, canonnier ? » s'enquit Ramirez.

L'adjudant désigna McKeon de la tête.

« Je suis désormais l'adjudant du major Yestachenko dans le détachement de fusiliers du capitaine McKeon, mon colonel. Je revenais du Prince Adrien quand je vous ai tous aperçus ici. Je ne vous ai pas vu, ni le major Hibson, depuis vos promotions respectives, et j'ai pensé vous présenter mes respects en passant. »

Ramirez acquiesça. Le Dempsey était un établissement civil. Il n'était pas rare pour des officiers et des non-cadres, voire de simples soldats, de se rencontrer ici, et aucun protocole officieux ne dictait la conduite à suivre en pareil cas. Il s'apprêtait à répondre lorsque le chrono de Tankersley émit un bip sonore. L'officier baissa les yeux en grimaçant.

« Zut, fit-il doucement. Il faut que j'y aille, on dirait. Le devoir m'appelle, je le crains. » Il termina son verre et se leva en souriant aux autres. « J'ai passé un bon moment, et je vous reverrai tous plus tard. »

Il salua Babcock qui, en réponse, adopta un repos de parade, puis il se tourna vers la sortie. Ses amis le regardèrent partir, et Ramirez vit Babcock sourire à la silhouette qui s'éloignait. Ainsi, pensa le colonel, l'adjudant comptait au nombre des admirateurs du commandant Harrington.

Mais le sourire de Babcock disparut soudain. Il ne s'effaça pas lentement, il se transforma en une expression sinistre que Ramirez n'avait vue qu'une seule fois sur son visage, le jour où ils avaient pénétré dans le quartier de détention de la base de Merle et découvert ce que les Masadiens avaient infligé à leurs prisonniers de guerre manticoriens. Le changement se produisit comme par magie, le temps d'un battement de cœur, et la haine brutale qui luisait dans ses yeux abasourdit le colonel par sa soudaineté.

« Canonnier ? » Il prononça le mot d'une voix douce et interrogatrice avant de pouvoir s'en empêcher, et Babcock se reprit. Elle baissa les yeux vers lui quelques instants, puis les releva, et il tourna la tête pour regarder par-dessus son épaule.

Elle fixait l'homme accoudé au bar, celui qui lui avait semblé vaguement familier. Ramirez fronça les sourcils.

« Qu'y a-t-il, canonnier ? » Il s'exprimait d'une voix plus ferme et autoritaire. «

Vous connaissez cet homme ?

— Oui, mon colonel, répondit-elle d'une voix dure et sinistre.

— Alors qui est-ce ? » Ramirez sentit les autres les observer d'un air étonné. Ils étaient à la fois surpris de la réaction de Babcock et du ton qu'il employait comme cette irritante impression de connaître l'étranger le reprenait.

« Denver Summervale, monsieur », fit Babcock d'un ton monocorde. L'air siffla entre les dents de Ramirez tandis que tout se mettait soudain en place dans son esprit. Il sentit Hibson se raidir à côté de lui, et McKeon lui adressa un regard interrogateur de l'autre côté de la table.

« Que se passe-t-il, Thomas ? demanda le capitaine. Qui est ce type ?

— Vous ne pouvez pas savoir, monsieur », répondit Ramirez. Il desserra les poings avec effort et tourna délibérément le dos à Summervale. « Ce n'était pas un des vôtres. Il était de chez nous.

— Ce n'est plus le cas depuis longtemps, mon colonel, ajouta calmement Susan Hibson.

— Mais ça l'a été bien trop longtemps, major, grommela Babcock avant de se reprendre. Excusez-moi.

— Ne vous excusez pas, canonnier. Pas pour ça.

— L'un de vous pourrait-il, s'il vous plaît, nous expliquer de quoi il s'agit? »

demanda McKeon. Ramirez se fendit d'un sourire sans humour.

« L'honorable capitaine Denver Summervale servait autre-- fois en tant qu'officier du corps des fusiliers, monsieur. C'est aussi un cousin éloigné du duc de Cromarty. Il y a environ trente ans, il a été traduit en cour martiale et renvoyé du service de Sa Majesté pour avoir tué un collègue officier au cours d'un duel.

— Un duel ? » McKeon regarda de nouveau vers le bar et Babcock émit un grognement écœuré.

« Si on peut appeler ça un duel, capitaine, intervint-elle. Il a tué un lieutenant –

mon lieutenant. J'étais son chef de section. Monsieur Tremaine me le rappelle beaucoup, sauf qu'il était encore plus jeune. » Les yeux de McKeon revinrent sur l'adjudant, et elle soutint son regard sans ciller. « Ce n'était qu'un gamin. Un gentil gosse, mais un bleu. Toutefois sa famille avait des ennemis, et le "capitaine"

Summervale l'a provoqué en duel. C'était ridicule, un coup monté, mais je n'ai pas réussi à le faire comprendre à monsieur Thurston. »

Le visage lugubre de l'adjudant exprimait presque autant de haine pour ellemême que pour Summervale. C'était le visage d'une femme qui avait failli à l'officier subalterne qu'elle aurait dû protéger.

— Ce n'était pas votre faute, canonnier, fit Ramirez. J'ai entendu cette histoire, et tout le monde connaissait la réputation de Summervale. Le lieutenant Thurston aurait dû se rendre compte tout seul de ce qui se passait.

— Mais il ne l'a pas fait, mon colonel. Il croyait vraiment avoir accidentellement porté atteinte à l'honneur de Summervale, et ça l'a fait hésiter. Ce salaud s'est montré plus rapide d'une bonne seconde, et il a logé sa balle pile à l'endroit où on l'avait payé pour le faire.

— Ça n'a jamais été prouvé », fit calmement Ramirez, et Babcock émit un grognement à la limite de l'insubordination. Le colonel l'ignora. « Ça n'a pas été prouvé, poursuivit-il de la même voix posée, mais je pense que vous avez raison. Et le reste du corps des fusiliers a jugé de même quand il s'est agi de le casser.

— Trop tard pour monsieur Thurston, souffla Babcock avant de se secouer. Je regrette, mon colonel. Je n'aurais pas dû m'exprimer de la sorte. C'est juste que... ça m'a un peu prise de court après toutes ces années.

— Comme dit le major Hibson, ne vous excusez pas. Je connaissais l'histoire de Summervale, mais j'ignorais que vous commandiez la section de Thurston à l'époque. » Ramirez se retourna pour voir Summervale payer l'addition et s'en aller.

Les yeux du colonel s'étrécirent sous l'effet de la réflexion.

— Je n'ai guère entendu parler de lui ou de ses activités ces dernières années, pensa-t-il à voix haute. Et vous Susan ? Canonnier ?

— Non, mon colonel, répondit Babcock tandis que Hibson secouait la tête en silence.

— Bizarre. » Ramirez se frotta le sourcil, les yeux dans son verre, et résolut de signaler la présence de Summervale aux services de renseignements des fusiliers.

Ils préféraient garder la trace de leurs brebis galeuses, même une fois qu'elles ne servaient plus dans leurs rangs. « C'est sans doute une simple coïncidence, poursuivit-il d'un air pensif, mais je me demande ce qu'un duelliste professionnel –

qui doit bien se douter de la réaction de tout fusilier qui le reconnaîtra – peut bien faire sur Héphaïstos. »

CHAPITRE SEIZE

Honor Harrington se redressa en tâchant de ne pas se sentir ridicule tandis qu'elle parcourait l'antique salle voûtée dans un froissement de tissu.

En trois décennies au service de la Reine, Harrington n'avait jamais porté de jupe. En fait, elle n'en avait jamais mis tout court, et elle se réjouissait (chaque fois qu'elle y pensait) qu'elles fussent de nouveau passées de mode cinquante années manticoriennes plus tôt. C'était un accoutrement pire qu'inutile en gravité nulle – et presque aussi peu pratique dans le cadre de toutes ses autres activités –, qui pourtant se refusait obstinément à disparaître une fois pour toutes. La jupe faisait même un discret retour à cette époque dans le Royaume stellaire... du moins parmi les idiotes qui ressentaient le besoin d'être toujours à la pointe de la mode et avaient les moyens de remplacer toute leur garde-robe.

Elle avait d'abord refusé de seulement envisager le port de la jupe, mais les Graysoniens qu'elle rencontrait avaient déjà assez de mal à se familiariser avec l'idée qu'une femme devienne seigneur. La perspective de voir non seulement une femme, mais une femme en pantalon s'installer dans l'enceinte sacrée de la résidence seigneuriale menaçait quelques conservateurs supplémentaires d'infarctus. Même les « modernistes » avaient accueilli l'idée avec des sentiments assez mitigés pour que le Protecteur Benjamin, l'homme qui s'était avidement emparé des exploits d'Honor pour lancer l'immense réforme sociale de Grayson, la supplie de réfléchir.

C'est alors qu'elle avait fini par céder — bien que de mauvaise grâce. Tout cela semblait si stupide, et elle se faisait l'effet d'une actrice déguisée pour une reconstitution historique. Pire, elle avait vu l'élégance avec laquelle les femmes de Grayson portaient leurs longues jupes traditionnelles et se savait parfaitement incapable de les égaler. Toutefois, l'amiral Courvosier l'avait un jour sermonnée sur l'importance de la diplomatie, et le moment était sans doute venu de négocier sa reddition.

Elle avançait donc dans la salle dallée de pierre emplie de l'écho de ses pas, vers les immenses portes closes, Nimitz lové dans ses bras (les épaulettes renforcées de son uniforme manquaient sur sa nouvelle tenue), tandis qu'une jupe tombant jusqu'au sol tournait autour de ses jambes. Cette sensation avait quelque chose d'étrangement sensuel, pourtant elle se sentait totalement déplacée dans ce vêtement inhabituel et devait sans cesse se répéter de raccourcir ses grandes enjambées au profit d'une allure mieux séante. Elle avait sans doute l'air aussi ridicule qu'elle se l'imaginait, se dit-elle avec une moue ironique.

Elle se trompait sur ce point. Sa tenue était l'œuvre du meilleur couturier de Grayson, et sa maigre expérience des modes civiles ne lui permettait pas de voir à quel point il avait innové par rapport aux normes locales. La soie d'araignée blanche de sa jupe toute simple rehaussait le vert sombre et précieux de sa courte veste —

taillée dans du daim plutôt que dans le brocart traditionnel — et l'ensemble mettait admirablement en valeur sa taille, sa minceur musculeuse, ses cheveux sombres et son teint pâle. Il lui collait au corps, suivait ses mouvements et la couvrait comme le requérait la tradition, sans toutefois nier qu'il cachait un corps de femme, ni dissimuler la grâce athlétique de ses mouvements. Elle ne portait aucun bijou (cet aspect-là de la tradition, au moins, elle pouvait encore le refuser), mais l'Étoile de Grayson brillait sur sa poitrine. Cela aussi la mettait mal à l'aise, car le code vestimentaire manticorien interdisait le port de décorations militaires sur un costume civil; mais elle n'était pas une civile sur Grayson, quoi qu'elle portât. Un seigneur possédait une autorité personnelle sur ses sujets qui aurait étonné la plupart des aristocrates manticoriens, mais il — ou elle — commandait également les unités militaires basées dans son fief. En tant que tel, le seigneur arborait ses médailles lors de toutes les cérémonies officielles... et Honor Harrington, extraplanétaire ou non, était la seule personne vivante à porter la plus haute récompense de Grayson pour acte d'héroïsme.

Elle parcourut la salle dans un tourbillon de soie blanche, cheveux bruns pendant librement sur ses épaules et chat sylvestre gris crème dans les bras, détail qui aurait pu intriguer certains observateurs. Sur la plupart des planètes étrangères au Royaume, elle aurait aggravé son cas en amenant un « animal familier » pour une telle cérémonie ; toutefois, le peuple de ce monde connaissait Nimitz, et personne n'avait osé suggérer qu'on le laisse à part. Pas sur Grayson.

La salle semblait interminable. Les hommes de la garde seigneuriale, étrangers à l'armée régulière, s'agenouillaient sur son passage, et son estomac frémissait sous l'effet de la tension. Tout en marchant, elle se répétait en silence les formalités à venir, mais la certitude de connaître son rôle par cœur ne parvenait pas à la calmer.

Le Protecteur Benjamin l'avait investie avant qu'elle regagne Manticore pour y subir un traitement médical, mais il ne s'était agi que d'un avant-goût. Le fief Harrington n'existait alors que sur le papier. Maintenant, il abritait des gens, des villes, une industrie balbutiante. Il avait une réalité, et il était donc temps pour elle de faire officiellement face au conclave des seigneurs, ultime juge de sa capacité à tenir son rôle, d'accepter sa fonction de protectrice et de dirigeante d'un peuple – son peuple –

et d'assumer une autorité directe sur la vie et le bien-être de ce peuple, d'une façon inconnue de la noblesse manticorienne. Elle le savait et avait fait de son mieux pour s'y préparer, mais, tout au fond, elle restait Honor Harrington, fille d'un franc-tenancier de Sphinx, et cette part d'elle-même ne rêvait que de faire demi-tour et de prendre ses jambes à son cou.

Elle atteignit enfin l'énorme double porte bardée de fer menant à la chambre du conclave. Ces pesantes barrières dataient de sept cents années T; des meurtrières s'ouvraient dans les murs adjacents et le battant de gauche était criblé d'impacts de balles. Harrington n'avait qu'une connaissance incomplète de l'histoire de Grayson, mais elle en avait appris assez pour s'arrêter et incliner respectueusement la tête devant ces marques. Une plaque, plus bas, rappelait le nom des « cinquante-trois »

et de leurs gardes personnels, ces hommes qui avaient tenu jusqu'au bout la chambre du conclave lors de la tentative de coup d'État qui avait ouvert la guerre civile de Grayson. Pour finir, les Fidèles avaient amené des blindés afin de se frayer un passage dans cette même salle sur les corps de la garde seigneuriale, réduit le battant de droite en morceaux et envoyé une compagnie d'infanterie au complet dans un effort désespéré pour, capturer au moins quelques seigneurs et en faire leurs otages. Mais aucun des « cinquante-trois » n'avait été pris vivant.

Le dernier garde mit un genou en terre comme elle saluait la plaque. Elle se redressa, prit une inspiration plus profonde encore et saisit le heurtoir métallique.

Le choc sonore, fer contre fer, retentit dans la salle. Un moment de calme s'ensuivit, puis les énormes battants épais de plusieurs centimètres s'ouvrirent lentement, laissant la lumière se déverser dans la salle. Honor se trouvait face à un homme armé d'un sabre nu et distinguait derrière lui les rangées de seigneurs assis dans la chambre en forme de fer à cheval. Le costume du gardien de la porte était un anachronisme incrusté de galons d'or, plus splendide encore que sa propre tenue, pourtant on y reconnaissait l'uniforme de l'armée régulière, et l'homme portait au col la bible ouverte et le sabre du Protecteur plutôt que la clé du patriarche, symbole de la garde seigneuriale.

« Qui réclame audience auprès du Protecteur ? » demanda-t-il. Malgré sa nervosité, Honor fit résonner clairement les termes de l'antique formule.

Je ne demande audience d'aucun homme. Je ne viens pas en quêteur, mais pour obtenir mon admission au sein du conclave et y prendre ma place, comme c'est mon droit.

— En vertu de quelle autorité ? » s'enquit le gardien de la porte. Il fit passer son sabre en position de vigilance, et Nimitz imita le mouvement d'Honor qui levait fièrement la tête.

« En vertu de mon autorité propre, sous le regard de Dieu et de la loi, répondit-elle.

— Nommez-vous, commanda le gardien.

— Je suis Honor Stéphanie Harrington, fille d'Alfred Harrington, venue réclamer de droit ma place en tant que seigneur Harrington. » Le gardien recula d'un pas et baissa son sabre, reconnaissant formellement l'égalité des seigneurs rassemblés avec le Protecteur.

« Alors pénétrez en ce lieu, que le conclave des seigneurs puisse juger de votre capacité à assumer la fonction que vous briguez, ainsi que c'est son droit historique.

»

Honor s'avança dans le tourbillon de sa jupe.

« Jusque-là, pas de problème, se dit-elle en essayant de mettre un terme à sa récitation mentale frénétique des phrases qu'elle devait encore prononcer. Le fait qu'elle était une femme avait imposé quelques modifications des formules millénaires; quant à son statut technique d'infidèle, il en avait requis plus encore.

Toutefois, maintenant, elle était là, se répéta-t-elle, au milieu de la vaste pièce, tandis que les seigneurs de Grayson rassemblés l'observaient en silence.

La porte se referma derrière elle dans un claquement étouffé, et le gardien la dépassa. Il s'agenouilla devant le trône de Benjamin IX, Protecteur de Grayson, reposant l'extrémité du Sabre de l'État serti de joyaux sur le sol de pierre, et se pencha sur sa garde simple en forme de croix.

« Votre Grâce, je vous présente ainsi qu'à ce conclave Honor Stéphanie Harrington, fille d'Alfred Harrington, venue réclamer sa place parmi vos seigneurs. »

Benjamin Mayhew hocha gravement la tête et baissa les yeux vers Honor pendant un long moment silencieux, avant de porter son regard sur les rangées de sièges.

« Seigneurs (sa voix résonnait clairement dans la chambre à l'extraordinaire acoustique), cette femme prétend prendre place dans vos rangs. L'un de vous doute-t-il qu'elle en soit digne ? »

Les nerfs d'Honor étaient parcourus d'électricité statique, car la question de Mayhew n'était pas une simple formalité. Les réactionnaires de Grayson se montraient plus virulents qu'ailleurs, or les bouleversements qui agitaient leur société avaient tous commencé avec elle. Une majorité des habitants de la planète voyaient d'un bon oeil les changements qu'on leur imposait, bien que leur enthousiasme fût variable. La minorité qui s'y opposait les combattait avec une ferveur militante. Elle avait lu et entendu leurs arguments amers depuis son arrivée, et l'occasion de rejeter une simple femme comme indigne résonna dans le silence, attendant qu'on la saisisse.

Ce que personne ne fit, et Mayhew hocha de nouveau la tête.

« L'un de vous souhaite-t-il parler en sa faveur ? » demanda-t-il doucement, et un grand « oui » lui parvint en réponse comme un bruit de tonnerre. Si tous les membres du conclave ne s'y étaient pas joints, aucun ne s'y était opposé. Mayhew sourit à Honor.

« Votre siège vous est librement accordé par vos pairs, Lady Harrington. Venez maintenant prendre place dans leurs rangs. »

Un murmure d'étoffes se répandit lorsque les seigneurs se levèrent, et Honor monta les larges marches de pierre jusqu'à la deuxième rangée de fauteuils pour se tenir devant le Protecteur. Deux petits coussins de velours avaient été placés devant le trône, et elle posa soigneusement Nimitz sur le premier avant de s'agenouiller sur le second. La manoeuvre n'était pas aussi simple qu'elle en avait l'air, vu l'encombrement de ses jupes, mais elle n'aurait jamais réussi à effectuer une révérence convenable. Une ou deux paires de pieds s'agitèrent au moment où elle s'agenouillait à la manière d'un homme, mais aucune voix ne s'éleva lorsque le gardien de la porte la dépassa et confia le Sabre de l'État à Mayhew.

Le Protecteur retourna l'arme et en tendit la garde vers Honor, qui y posa les mains. Elle fut étonnée, malgré sa nervosité, de voir ses doigts trembler. Elle leva les yeux vers Mayhew, dont le sourire encourageant mit un terme à son tremblement.

— Honor Stéphanie Harrington, dit-il sereinement, êtes-vous prête, en présence des seigneurs de Grayson assemblés, à jurer allégeance au Protecteur et au peuple de Grayson, sous le regard de Dieu et de sa sainte Église ?

— Oui, Votre Grâce. Cependant, je ne puis le faire qu'en émettant deux réserves. » Honor retira ses mains de la garde du sabre, mais sa claire voix de soprano n'exprimait aucun refus, et Mayhew acquiesça. Évidemment, il savait ce qu'elle allait dire : il y avait eu pas mal de discussions sur la meilleure façon d'aborder ce point.

« Prêter serment sous réserve est votre droit historique, répondit-il. Toutefois, ce conclave a également le droit de refuser ces réserves et de ne pas vous admettre s'il les juge offensantes. Reconnaissez-vous ce droit?

— Oui, Votre Grâce.

— Alors, émettez votre première réserve.

— Comme Votre Grâce le sait, je suis également sujet du Royaume stellaire de Manticore, et officier de sa Flotte royale. En tant que tel, j'ai des obligations que je ne peux pas dignement négliger. Je ne puis non plus renier la nation qui m'a vue naître ni mes serments à la reine, même pour accepter le haut office de seigneur, ni prêter allégeance à Grayson sans me réserver le droit d'effectuer mon devoir envers elle. »

Mayhew acquiesça une fois de plus puis regarda le conclave par-dessus sa tête.

« Milords, voilà qui me semble une déclaration juste et honorable, mais le jugement vous appartient sur cette question. L'un de vous récuse-t-il le droit de cette femme à posséder un fief sur Grayson sous cette réserve ? »

Le silence lui répondit, et le Protecteur se retourna vers Honor.

« Quelle est votre deuxième réserve ?

— Votre Grâce, je ne suis pas une fidèle de l'Église de l'Humanité sans chaînes. J'en respecte les doctrines et les enseignements (ce qui était vrai malgré un reste de sexisme, se disait Honor, soulagée maintenant qu'elle avait eu l'occasion de les lire), mais je ne partage pas sa foi.

— Je vois. » Mayhew semblait plus grave – non sans raison. L'Église, forte d'une expérience terrifiante, avait appris à ne pas se mêler de politique, mais Grayson demeurait une planète essentiellement théocratique. La loi de tolérance légalisant les autres religions ne datait que d'un siècle à peine, et il n'y avait jamais eu de seigneur étranger à l'Église.

Le Protecteur se tourna vers l'homme aux cheveux blancs qui se tenait à sa droite. Le révérend Julius Hanks, chef spirituel de l'Église de l'Humanité sans chaînes, devenait plus frêle avec l'âge, mais ses vêtements noirs tout simples et son antique col de prêtre contrastaient vivement avec la richesse tapageuse des autres costumes de la Chambre.

« Mon révérend, fit Mayhew, cette réserve concerne l'Église et relève donc de votre autorité. Qu'en dites-vous ? »

Hanks posa la main sur la tête d'Honor en un geste qui n'avait rien de condescendant. Sans appartenir à son Église, elle n'était pas insensible à la sincérité manifeste de sa foi personnelle tandis qu'il lui souriait.

« Lady Harrington, vous dites ne pas partager notre foi, mais nombreux sont les chemins qui mènent au Seigneur. » Des dents grincèrent comme s'il venait de proférer une hérésie, mais personne ne prit la parole. « Croyez-vous en Dieu, mon enfant ?

— Oui, mon révérend, répondit Honor avec douceur mais fermement.

— Et le servez-vous du mieux de vos capacités conformément à la compréhension qu'a votre cœur de sa volonté ?

— Oui.

— En tant que seigneur, acceptez-vous de protéger le droit de vos sujets à pratiquer leur religion telle que leur cœur la leur dicte ?

— Oui.

— Respecterez-vous et protégerez-vous la sainteté de notre foi comme s'il s'agissait de la vôtre ?

— Oui. »

Hanks hocha la tête et se tourna vers Mayhew. « Votre Grâce, cette femme ne partage pas notre foi, pourtant elle l'a avoué devant nous tous sans essayer de s'en cacher. De plus, c'est une femme bonne et pieuse, qui a démontré ses qualités en risquant sa vie et en subissant de graves blessures afin de protéger non seulement notre Église mais aussi notre monde, quand elle ne nous devait rien. Je vous dis, ainsi qu'au conclave (il se tourna vers les seigneurs, et sa voix résonna plus fort), que Dieu reconnaît les siens. L'Église accepte cette femme pour champion et défenseur, nonobstant la religion à travers laquelle elle choisit de servir Dieu dans sa vie. »

Un nouveau silence profond lui répondit. Hanks resta encore ainsi un moment, soutenant tous les regards, puis il reprit place à côté du trône. Mayhew baissa les yeux sur Honor.

« Vos réserves ont été notées et acceptées par les autorités séculières et spirituelles des seigneurs de Grayson, Honor Stéphanie Harrington. Jurez-vous maintenant, devant nous tous, qu'elles constituent vos seules réserves, de cœur, d'âme et d'esprit ?

— Je le jure, Votre Grâce.

— Je vous demande alors de jurer allégeance devant vos pairs », dit le Protecteur. Honor replaça donc ses mains sur la garde du sabre.

« Honor Stéphanie Harrington, fille d'Alfred Harrington, avec les réserves déjà évoquées, jurez-vous allégeance au Protecteur et au peuple de Grayson ?

— Oui.

— Servirez-vous fidèlement le Protecteur et le peuple de Grayson ?

— Oui.

— Jurez-vous devant Dieu et ce conclave d'honorer, préserver et protéger la Constitution de Grayson, de protéger et guider vos sujets, en les gardant comme vos propres enfants ? Jurez-vous de prendre soin d'eux en temps de paix, de les mener au combat en temps de guerre et de les gouverner toujours avec justice et compassion, ainsi que Dieu vous en donnera la sagesse ?

— Je le jure », répondit doucement Honor. Mayhew acquiesça.

« J'accepte votre serment, Honor Stéphanie Harrington, et, en tant que Protecteur de Grayson, je répondrai à l'allégeance par l'allégeance, à la protection par la protection, à la justice par la justice, et à la trahison par la vengeance, avec l'aide de Dieu. »

Le Protecteur glissa sa main droite sur celles d'Honor, les serrant fort pendant un instant. Puis il rendit le sabre au gardien, et le révérend Hanks lui tendit à deux mains une étincelante chaîne en or. Il la déploya respectueusement, et Honor inclina la tête pour lui permettre de passer l'ornement massif autour de son cou. La clé du patriarche, distinctive des seigneurs, brillait désormais sous l'Étoile de Grayson, et le Protecteur se redressa en prenant la main d'Honor dans la sienne.

« Levez-vous, Lady Harrington, seigneur Harrington ! » dit-il d'une voix forte.

Elle s'exécuta, se souvenant au dernier moment qu'elle devait prendre garde à ne pas marcher sur l'ourlet de sa jupe. Elle se retourna pour faire face au conclave sur un geste de Mayhew, et un tonnerre d'acclamations gronda entre les murs de la salle peuplée de seigneurs.

Elle contempla cette marée sonore, les joues brûlantes, la tête haute. Elle savait que certains de ces hourras masquaient encore des réticences, mais elle savait aussi que ces hommes qui l'acclamaient avaient surmonté mille ans de tradition et de préjugés solidement ancrés pour admettre une femme dans leurs rangs. Ils ne l'avaient peut-être fait que sous la pression des événements qui se précipitaient et sur l'insistance obstinée du Protecteur. Beaucoup devaient lui en vouloir, pas seulement en tant que femme, mais comme à l'extraplanétaire à la fois symbole et responsable de changements terrifiants. Pourtant ils l'avaient fait et, malgré ses craintes, elle pensait chaque mot de son serment solennel.

Nimitz se dressa sur son coussin et lui tapota la cuisse. Elle baissa les yeux et se pencha pour le reprendre dans ses bras, geste qu'une acclamation plus forte et plus spontanée salua. Le chat leva la tête, paradant à cette ovation, et rires et applaudissements éclatèrent, brisant la tension, lorsque Honor le brandit plus haut, un immense sourire aux lèvres.

Le gardien s'avança et lui effleura le coude. Elle se tourna vers lui et, paumes ouvertes, il lui tendit le Sabre de l'État tout en la saluant. Recevoir l'arme gracieusement n'était guère aisé, les bras encombrés d'un chat sylvestre, mais Nimitz la surprit par sa coopération. Il grimpa sur son épaule sans protection avec des pattes de velours, sans recourir aux griffes qu'il y plantait habituellement, et s'installa avec attention, une patte sur le sommet de la tête d'Honor, pendant qu'elle acceptait le sabre des mains du gardien.

Là encore, c'était sans précédent. Le fief Harrington était le plus récent de la planète et, après avoir prêté serment, son seigneur aurait dû se retirer de l'autre côté du fer à cheval, dans la partie la plus élevée, comme il seyait au responsable d'un domaine tout neuf. Mais elle portait l'Étoile de Grayson et, bien qu'elle l'eût ignoré en recevant la médaille, cela faisait d'elle le champion du Protecteur.

Tenant soigneusement le sabre et priant pour que Nimitz ne sorte pas les griffes, elle se dirigea vers le bureau de bois sculpté situé à côté du trône. Il portait son blason ainsi que les sabres croisés du champion du Protecteur, et elle soupira de soulagement lorsque Nimitz y bondit lestement. Il se redressa de toute sa taille et s'assit sur ses pattes arrière, enroulant majestueusement sa queue préhensile duveteuse autour de ses membres intermédiaires, tandis qu'elle déposait le Sabre de l'État dans le présentoir capitonné destiné à le recevoir.

Le vieil homme au visage anguleux assis dans le fauteuil seigneurial derrière le bureau se leva, salua et lui tendit un mince bâton à pommeau d'argent. « Puisque vous prenez votre juste place, milady, je soumets à votre jugement mes actes et le symbole de ma fonction », fit Howard Clinkscales.

Honor prit le bâton de régence et le tint dans ses deux mains en souriant plus chaleureusement que ne le requérait le protocole. Benjamin Mayhew avait été bien inspiré de nommer Clinkscales son régent. Ce vétéran était l'un des hommes les plus honnêtes de la planète et, plus important peut-être, l'un des plus conservateurs et des plus réservés quant aux changements que son Protecteur réclamait. Tout le monde le savait. Qu'il acceptât de régir son fief avait sans doute davantage contribué à consolider la position d'Honor qu'aucun autre élément.

« Votre service n'appelle aucun jugement. » Elle lui rendit le bâton, et leurs regards se croisèrent quand il s'en saisit. « Et ni moi ni personne ne saurait vous remercier comme vous le méritez », ajouta-t-elle. Le vieil homme ouvrit de grands yeux étonnés, car sa dernière phrase allait plus loin que les formalités d'usage.

« Merci, milady », murmura-t-il en la saluant plus bas encore avant d'accepter le bâton de régence. Honor se plaça devant le fauteuil seigneurial qu'il avait quitté, et il gagna un second siège à sa droite. Ils se retournèrent pour faire face ensemble au conclave, et Julius Hanks s'avança près du trône du Protecteur.

« Et maintenant, milords — et milady, — fit le révérend en adressant un sourire éclatant au nouveau seigneur, demandons ensemble la bénédiction de Dieu pour nos délibérations du jour. »

CHAPITRE DIX-SEPT

Paul Tankersley termina le dernier rapport de la journée et balança la puce de sauvegarde dans le panier de sortie avec un, grognement de soulagement. La vie semblait bien plus terne maintenant qu'Honor se trouvait à Yeltsin, mais l'amiral Cheviot était manifestement déterminé à ne pas laisser le tout nouvel adjoint aux constructions de la station spatiale Héphaïstos rêver à son amour lointain.

Paul sourit à cette idée et passa de nouveau en revue ses fichiers de travail pour vérifier que rien ne lui avait échappé. En tant que second de la base de Hancock, son travail consistait à gérer tous les détails si efficacement que son supérieur pouvait oublier que quelqu'un devait s'en occuper. Personnellement, il pensait que cette expérience se révélerait une préparation plus qu'adéquate pour ses nouvelles fonctions.

Il se trompait. Il n'était qu'un adjoint parmi dix-neuf, pourtant il supportait une charge de travail énorme par rapport à celle qui lui incombait en tant que second de Hancock. Il devait superviser lui-même la construction de trois cuirassés et un supercuirassé — rien que ça ! — sans compter les nombreux radoubs en cours dans

« son » secteur de la gigantesque station spatiale. Pour la première fois de sa carrière, l'échelle immense des programmes de construction et de maintenance de la Flotte royale ne lui apparaissait pas seulement comme une certitude intellectuelle.

Son terminal émit un signal sonore confirmant qu'il avait traité tous les dossiers requérant une attention immédiate, et il soupira de satisfaction en l'éteignant. Il consigna son programme de la soirée au cas où surgirait un problème que son assistant ne pourrait pas gérer seul, puis il se leva, s'étira et consulta son chrono. Il avait dépassé son quart de quarante minutes, moins que ce qu'il prévoyait en donnant rendez-vous à Thomas Ramirez chez Dempsey pour quelques bières et une partie de fléchettes : il lui restait une bonne heure à tuer avant l'arrivée du colonel. Il se frotta le sourcil puis haussa les épaules en souriant. Autant prendre de l'avance sur la consommation de bière, car même l'abstinence ne l'aiderait pas face à la précision diabolique de Ramirez.

On était un mercredi, ce qui mettait le Dempsey à l'heure de Gryphon pour la journée, et, comme c'était l'hiver dans l'hémisphère sud de la planète, un blizzard hurlant se déchaînait derrière les fenêtres fermées. Les thermostats extérieurs avaient été ajustés en conséquence et les fenêtres se bordaient de givre. Enfin, un feu holographique au réalisme impressionnant flambait et craquait dans la cheminée centrale du bar.

Le murmure des conversations calmes et amicales donnait l'impression que ces gens partageaient une oasis au cœur de la tempête — réelle ou non — et Paul se détendit tout doucement en commandant son deuxième verre. Il buvait de l'Old Tilman, une bière sphinxienne qu'Honor lui avait fait découvrir, savourant son goût riche et corsé. S'il se débrouillait bien, il finirait à peine cette chope lorsque le colonel arriverait.

Il prit une nouvelle gorgée puis tourna la tête, légèrement surpris, car un inconnu se glissait sur le tabouret d'à côté. La plupart des clients de chez Dempsey étaient installés de façon éparse aux tables et dans les angles retirés, laissant le splendide bar de bois peu occupé. Il y avait assez de tabourets libres pour permettre la solitude à défaut de l'isolement, et il se demanda confusément pourquoi le nouvel arrivant n'avait pas choisi l'un d'eux.

« Un double whisky T », fit le mince inconnu à l'adresse du barman. Paul fronça les sourcils : la plupart des Manticoriens préféraient les whiskys locaux, tant pour leur goût plus familier que pour leur prix. Le whisky terrien coûtait assez cher, même dans le Royaume stellaire, pour en faire un caprice de riche; or, si le blond à ses côtés était bien habillé, ni la coupe ni le tissu de son costume n'évoquaient la fortune qu'on associait au whisky T.

Le barman apporta la boisson commandée, et l'inconnu en but une gorgée avant de tourner son tabouret de façon à parcourir la salle du regard. Accoudé au bar, tenant son verre avec une grâce négligente, il détaillait les autres clients d'un air confiant qui confinait à l'arrogance.

Quelque chose en lui déplaisait à Paul. Rien de concret ni de précis, pourtant il sentait des poils invisibles se dresser sur sa nuque. Il aurait voulu se lever et partir, mais la manœuvre eût été trop claire, trop grossière, et il se concentra donc sur sa bière, se reprochant l'hypersensibilité qui le poussait à préférer s'en aller sans offenser personne.

Une minute passa, puis deux, avant que l'inconnu finisse brutalement son verre et le repose vide sur le bar. Ses mouvements étaient curieusement volontaires, comme calculés, et Paul s'attendait à ce qu'il parte, mais il n'en fut rien.

« Capitaine Tankersley, n'est-ce pas ? » Il parlait d'une voix froide dont l'accent aristocratique cadrait parfaitement avec son goût pour le whisky T. Le ton, bien que courtois, dissimulait quelque chose.

« Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur », répondit lentement Paul.

L'homme sourit.

« Ça ne m'étonne pas, monsieur. Après tout, depuis Hancock, vous êtes beaucoup apparu sur les holos et dans les journaux, alors que moi... » Il haussa les épaules comme pour souligner son manque d'importance, et le front de Paul se plissa. On lui avait plusieurs fois soutiré des interviews, surtout lorsque les journalistes avaient eu vent de sa relation avec Honor, mais il n'aurait pas cru que cela suffirait pour qu'on le reconnaisse dans les bars.

« D'ailleurs, poursuivit l'autre, je voulais vous dire à quel point j'avais apprécié votre travail à Hancock.

— Il ne faut pas croire tout ce qu'on lit dans les journaux, répondit Paul. Je n'ai rien fait d'autre qu'attendre à la base, en espérant que l'amiral Sarnow et le capitaine Harrington parviendraient à empêcher les Havriens de la faire sauter sous mes pieds.

— Ah oui, bien sûr. » L'homme hocha la tête et leva son verre en direction du barman pour renouveler sa commande. Puis il se tourna de nouveau vers Paul.

« Votre modestie vous honore, capitaine Tankersley. Évidemment, nous avons tous lu les exploits de Lady Harrington. »

La façon dont il prononça le terme « exploits » fit passer un nuage sur le visage de Paul. Le ton était chargé d'une dérision légère mais immanquable, et il sentit sa colère gronder. Il la maîtrisa sévèrement et but une longue gorgée de bière, soudain pressé de finir sa chope et de s'en aller. Il commençait à soupçonner l'inconnu de n'être qu'un journaliste de plus – et hostile à Honor –, ce qui ajoutait à son envie pressante de partir sans prendre trop visiblement la fuite.

« Pour tout dire, reprit l'homme, j'ai été surpris – impressionné, même – de l'importance des forces qu'elle a dû affronter. Il fallait des tripes pour résister et combattre face à une telle opposition au lieu de fuir pour sauver ses unités.

— Je ne suis pas mécontent qu'elle soit restée : dans le cas contraire, je ne serais probablement pas là », répliqua sèchement Paul, pour aussitôt s'en mordre les doigts. Il aurait pourtant dû savoir, depuis le temps, que la seule façon (en dehors de l'homicide) de se débarrasser d'un journaliste, surtout un journaliste hostile, c'était de se taire et de l'ignorer ! Toute autre attitude ne faisait que l'encourager – et les propos qu'on lui tenait comptaient beaucoup moins que le sens caché qu'il y trouvait de force.

« C'est sans doute vrai, répondit l'étranger. Bien sûr, pas mal de gens qui servaient sous ses ordres ne sont plus là, eux. Si elle avait donné l'ordre de dispersion plus tôt, peut-être un plus grand nombre auraient-ils survécu. Enfin, je suppose qu'aucun officier ne peut faire son devoir – ou gagner autant de médailles que Lady Harrington – sans sacrifier quelques vies en route. »

La colère de Paul se raviva et il se sentit rougir. Le ton de l'inconnu perdait sa nuance de courtoisie et gagnait en acidité, sûrement pas de façon accidentelle. Paul lui adressa un froncement de sourcils désapprobateur.

« Le capitaine Harrington n'a jamais "sacrifié" la moindre vie qu'elle était en mesure de sauver, répliqua-t-il froidement. Si vous voulez dire qu'elle a risqué la vie de ses subalternes pour la gloire, je trouve cette idée aussi ridicule qu'insultante.

— Vraiment ? » Une étrange satisfaction brilla dans les yeux de l'homme, et il haussa les épaules. « Je n'avais pas l'intention de me montrer insultant, capitaine Tankersley. D'ailleurs, je ne crois pas avoir jamais pensé que Lady Harrington avait sacrifié quiconque pour la gloire. » Il secoua la tête. « Non, non. Je n'ai jamais voulu dire ça. Pourtant, ça reste une décision... curieuse : risquer la destruction d'une force d'intervention tout entière pour défendre une simple base de radoub. On pourrait même la qualifier de discutable, indépendamment du résultat, et je ne peux pas m'empêcher de me demander si elle n'avait pas une autre raison – en dehors de son sens du devoir, bien sûr – pour opposer ses unités à un tel poids de métal. Elle s'en est sortie, certes, mais pourquoi a-t-elle pris cette initiative, faisant tuer tant de ses matelots, alors qu'elle savait déjà que l'amiral Danislav était arrivé pour prendre la relève ? »

Des signaux d'alarme résonnaient dans la tête de Paul, car l'inconnu avait encore changé de ton. La nuance de mépris n'était plus voilée : elle tranchait comme un scalpel, pleine de cruauté froide et gratuite. Paul ne savait pas qu'une voix pouvait évoquer tant de sous-entendus, charger d'un tel mépris des mots apparemment si neutres; quant à la nuance de méchanceté, l'homme l'affichait trop ouvertement pour faire partie des journalistes qui avaient suivi tous les mouvements d'Honor. Ce type avait un compte personnel à régler, et le bon sens voulait que Paul interrompe rapidement cette conversation, il le savait. Mais il avait entendu trop d'allusions voilées sur Honor de la part de trop de gens, et son regard se fit froid et dangereux sur l'inconnu.

« Le capitaine Harrington, dit-il d'un ton glacial, a agi en accord avec son intelligence de la situation et de son devoir. Ses actions ont mené à la prise ou à la destruction de toute la force havrienne engagée contre elle. Au vu de ce résultat, je ne décèle rien de "curieux" ni de "discutable" dans sa conduite.

— Oui, bien sûr, pas vous », murmura l'autre. Paul se raidit, et l'homme eut un sourire hypocrite, comme pour s'excuser. « Certes, vous avez raison quant au résultat. Et puis elle a bien sauvé la base et son personnel. Vous y compris.

— Qu'est-ce que vous voulez dire exactement?» aboya Paul. Il sentit une vague de silence s'étendre autour d'eux aux autres clients du Dempsey. Cette confrontation avait surgi si vite, l'autre l'avait provoqué avec une aisance et un art tels qu'il en restait sidéré. Ce ne pouvait pas être un hasard. Il le savait, mais il s'en moquait désormais.

— Pourquoi, sinon que ses sentiments pour vous — des sentiments bien connus, si je puis me permettre, pour qui lit les journaux — l'ont influencée ? » La voix de l'homme exprimait un mépris glacial. « C'était sans doute terriblement romantique mais, quand même, on peut se demander si le fait d'être prêt à sacrifier plusieurs milliers de vies pour sauver quelqu'un qu'on aime constitue réellement une qualité désirable chez un militaire. Vous croyez que c'est le cas, capitaine ?

Paul Tankersley, livide, quitta son tabouret avec les mouvements lents et trop contrôlés d'un homme prêt à céder à la violence. L'autre était plus grand que lui et avait l'air en forme malgré son corps mince et sec, mais Paul ne doutait pas de sa capacité à le réduire en bouillie. Or c'était précisément l'envie qui le démangeait.

Toutefois, les signaux d'alarme se faisaient plus insistants et plus sonores dans son cerveau embrumé par la colère. Le problème lui était tombé dessus sans prévenir, et tout s'était passé trop vite pour lui permettre de raisonner clairement. Pas assez vite cependant pour l'empêcher de comprendre que l'homme agissait de propos délibéré.

S'il ignorait ce qui avait poussé son interlocuteur à le provoquer, il devinait le danger qu'il courait à le laisser réussir.

Il prit une profonde inspiration, rêvant d'effacer le sourire méprisant de ce beau visage et de l'enlaidir un peu par la même occasion. Il resta immobile pendant un instant puis se détourna délibérément pour partir. Mais l'inconnu n'en avait pas terminé. Il se leva à son tour, riant dans le dos de Paul, et sa voix forte porta clairement dans le bar silencieux.

— Dites-moi, capitaine Tankersley, vous êtes vraiment un si bon coup ? Bon au point qu'elle était prête à sacrifier toutes ses unités pour vous sauver ? Ou bien est-ce simplement qu'elle voulait désespérément se fourrer quelqu'un — n'importe qui —

entre les jambes ? »

Cette vulgarité soudaine fit déborder le vase. Paul perdit le contrôle de lui-même et se retourna brusquement, le regard meurtrier. Le sourire de l'autre disparut un instant, et deux poings durs comme l'acier le frappèrent avant qu'il ait pu bouger.

Paul Tankersley était ceinture noire de coup de vitesse. Il parvint de peu à retenir une frappe normalement mortelle, juste à temps. Le premier poing s'enfonça profondément dans le ventre de l'inconnu, qui se plia en deux avec un cri de douleur.

Le deuxième vint du dessous et lui envoya la tête en arrière dans un claquement de fouet.

L'homme recula aveuglément. Des tabourets volèrent dans toutes les directions à mesure qu'il les heurtait, les bras battant l'air, et, sans trop savoir comment, Tankersley parvint à se retenir de le suivre et de l'achever.

Il restait là, la respiration bruyante, choqué par sa propre réaction et tremblant du désir de frapper encore ce visage haineux tandis que l'homme s'effondrait le long du bar avec un cri déchirant. Il porta les mains à son visage. Il se balançait sur ses genoux pendant que le sang de ses lèvres en bouillie et de son nez écrasé coulait entre ses doigts. Le restaurant tout entier était figé, pétrifié par cette subite explosion de violence. Puis, lentement, l'homme agenouillé baissa les mains et lança un regard assassin à son agresseur.

Il cracha sur le sol une dent cassée dans un mélange de sang et de salive, puis ramena une main à son menton sanguinolent. Ses yeux n'avaient plus rien de supérieur ni de méprisant : la folie les faisait briller.

Vous m'avez frappé. » Il parlait d'une voix pâteuse, ralentie par la douleur qui irradiait sa bouche et suffoquée de haine. « Vous m'avez frappé ! »

Paul ne put s'empêcher d'avancer vers lui, le regard brûlant, mais l'autre ne cilla même pas. Il le regardait simplement, depuis le sol, et son visage formait un masque de sang et de haine, à la limite de la démence.

« Comment avez-vous osé porter la main sur moi ? » souffla-t-il. Paul eut un rictus méprisant et se détourna, mais la voix pâteuse, emplie de haine, n'avait pas fini.

« Personne ne porte la main sur moi, Tankersley ! Vous m'en rendrez compte : je demande réparation !

Paul s'arrêta net. Il régnait désormais un silence de mort, et il se rendit soudain compte de ce qu'il avait fait. Il aurait dû le voir plus tôt – il l'aurait vu s'il avait été un tout petit peu moins furieux. Il n'avait pas compris, mais maintenant il savait.

L'inconnu n'avait pas prévu que Paul l'attaquerait, pourtant il avait entrepris dès le début de le mettre en rage dans un seul but : obtenir le défi qu'il venait de lancer.

Et Paul Tankersley, qui n'avait jamais participé à un duel, savait qu'il n'avait pas le choix : il devait accepter.

« Très bien, grinça-t-il en fusillant du regard son ennemi anonyme. Si vous insistez, je vous accorderai réparation. »

Un autre homme sortit de la foule comme par enchantement et aida l'inconnu à se relever.

« Voici monsieur Livitnikov, grogna l'homme ensanglanté en s'appuyant sur l'autre. Je suis sûr qu'il se fera une joie d'être mon témoin. »

Livitnikov acquiesça d'un mouvement brusque et plongea la main gauche dans la poche de sa veste tout en soutenant son compagnon de la droite. Il tendit quelque chose à Paul.

« Ma carte, capitaine Tankersley. » L'outrage digne et glacial qu'exprimait sa voix dure semblait un peu trop répété, un peu trop familier. « J'attends un appel de vos amis sous vingt-quatre heures.

— Certainement », répondit Paul d'une voix tout aussi glaciale. L'apparition soudaine de Livitnikov lui confirmait qu'il était bien tombé dans un piège, et il gratifia l'homme d'un regard chargé de mépris en prenant sa carte. Il la fourra dans sa poche, se retourna et se dirigea vers la porte. Puis il s'immobilisa.

Thomas Ramirez se tenait à l'entrée, pétrifié, mais il ne regardait pas Paul.

Sous le choc de ce qu'il venait de comprendre, il gardait les yeux rivés sur l'homme que son ami avait agressé – un homme dont il n'avait pas pensé à lui parler. Horrifié, il regarda Livitnikov aider un Denver Summervale au visage en sang à s'éloigner dans la foule.

CHAPITRE DIX-HUIT

Au moins le fauteuil était confortable.

Ce détail importait plus qu'il n'en avait l'air, car Honor y avait passé au bas mot huit heures par jour au cours du dernier mois, et sa fatigue grandissait. La journée graysonienne de plus de vingt-six heures était un peu longue, même pour elle. Le jour de son Sphinx natal ne comptait qu'une heure de moins, mais elle avait passé ces trente dernières années au rythme des horloges de la Flotte, réglées sur le cycle de vingt-trois heures régnant sur le monde capitale du Royaume stellaire. Toutefois, elle ne pouvait pas honnêtement mettre sa fatigue actuelle sur le compte de la longueur du jour.

Elle se tourna vers la gauche, plissant les yeux face au resplendissant soleil matinal qui se répandait à travers les fenêtres, tandis que la porte se, refermait derrière son dernier visiteur. La demeure seigneuriale était beaucoup trop luxueuse à son goût, surtout pour un nouveau fief au budget serré, mais ses propres quartiers n'occupaient qu'une infime partie du manoir Harrington. Le reste était alloué aux bureaux, aux archives papier et électroniques, aux centres de communication et à tout l'attirail du gouvernement.

James MacGuiness, d'un autre côté, considérait manifestement cette magnificence comme le dû d'Honor et, contrairement à elle, semblait ravi de tout l'apparat qui était maintenant le lot du capitaine. Les serviteurs graysoniens l'acceptaient comme majordome officiel de leur maîtresse, et il avait fait preuve d'un talent inattendu pour la gestion d'un personnel qui paraissait bien trop nombreux à Honor. Il avait également veillé à ce que Nimitz dispose d'un juchoir correct dans le bureau, positionné de façon à recevoir le maximum de soleil. À cet instant, le chat sylvestre, confortablement vautré sur ce juchoir, les six pattes pendantes de ravissement, se prélassait dans la chaleur solaire.

Elle le regarda, franchement envieuse, puis fit basculer en arrière son immense fauteuil aux allures de trône. Elle posa un pied sur la chancelière que dissimulait son énorme bureau et se pinça l'arête du nez, puis ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Un rire discret à sa droite lui fit tourner la tête de l'autre côté.

Howard Clinkscales était assis à un bureau plus petit, doté d'un terminal plus volumineux encore que le sien. Son bureau formait un angle droit avec celui d'Honor, de sorte qu'ils faisaient tous deux face au centre de la vaste salle lambrissée –

disposition qui avait tout d'abord laissé le capitaine sceptique : elle n'avait pas l'habitude de partager son bureau avec son second, mais le système fonctionnait bien mieux qu'elle ne l'aurait craint, et la présence de Clinkscales s'était révélée précieuse. Il connaissait tous les détails concernant son fief et, comme tout second digne de ce nom, avait toujours sous la main les informations dont son supérieur avait besoin.

« Déjà fatiguée, milady ? demandait-il à présent, secouant la tête d'un air de fausse réprobation. Il est à peine dix heures !

— Au moins je ne bâille pas devant eux, répondit-elle avec un sourire.

— C'est vrai, milady. En tout cas, pas encore. »

Honor tira la langue, et Clinkscales éclata de rire. Elle n'aurait pas misé un centime manticorien sur leurs chances de devenir amis. Un respect mutuel, oui, elle s'y attendait et s'en serait même contentée. Pourtant, leur intense coopération des dernières semaines avait abouti à une relation bien plus personnelle et chaleureuse.

Si elle était surprise, il devait l'être plus encore. Il avait abandonné le poste de commandant de la Force de sécurité planétaire pour assurer la régence du fief Harrington, et il aurait facilement pu y voir une régression sociale. De plus, considérant son opposition à une bonne moitié des « initiatives » du Protecteur Benjamin, travailler avec – et pour – la femme qui avait provoqué tous ces changements n'aurait pas dû le réjouir. D'ailleurs, il ne semblait pas avoir modifié sa propre attitude envers les femmes en général d'un iota.

Tout cela ne paraissait pourtant avoir aucune influence dès qu'il s'agissait d'Honor. Il n'oubliait jamais son sexe et la traitait avec la courtoisie excessive requise par le code graysonien, mais il lui réservait aussi la déférence due à tout seigneur.

Elle avait d'abord cru y déceler une certaine ironie, mais elle s'était trompée. Pour autant qu'elle pût en juger, il reconnaissait sans la moindre réserve son droit à ce titre. Mieux, il avait l'air d'approuver ses résultats et avait même adopté une attitude plus détendue avec elle en privé. Il demeurait infailliblement courtois, certes, mais il se montrait désormais beaucoup plus à l'aise dans leurs conversations, évolution franchement étrange vu ses opinions très conservatrices.

Elle vérifia le chrono sur son bureau. Il leur restait quelques minutes avant la prochaine audition, et elle fit pivoter son fauteuil pour lui faire complètement face.

« Howard, ça vous dérange si je vous pose une question un peu personnelle ?

— Personnelle, milady ? » Clinkscales se tira le lobe de l'oreille. « Vous pouvez certainement la poser. Bien sûr, ajouta-t-il avec un sourire ironique, si c'est trop personnel, je me réserve le droit de ne pas répondre.

— Certes. » Honor réfléchit quelques instants à une formulation élégante puis la jugea inutile. Clinkscales se montrait toujours aussi franc et direct qu'elle, et il valait sans doute mieux ne pas tourner autour du pot.

« Je me demandais comment nous parvenions à faire du si bon travail ensemble », dit-elle. Le front du Graysonien se plissa, et elle haussa les épaules. «

Vous savez aussi bien que moi à quel point j'ai besoin de vos conseils. Je crois que j'apprends, mais tout ceci est entièrement nouveau pour moi. Sans votre aide, je me rendrais probablement coupable d'un beau gâchis, mais, en l'occurrence, je trouve que tout se passe plutôt bien. J'apprécie énormément votre aide, mais je sais également que vous ne vous en tenez pas à la lettre de votre serment en tant que régent et, parfois, ça me semble un peu bizarre. Je sais que vous n'approuvez pas vraiment ce qui arrive à Grayson et je suis... disons que le Protecteur Benjamin avait raison de me qualifier de symbole de ces changements. Vous auriez pu sacrément me compliquer la vie en vous contentant de faire le travail que vous aviez juré d'effectuer et en me laissant apprendre toute seule. Personne n'aurait pu vous le reprocher. Je ne peux pas m'empêcher de me demander pourquoi vous ne l'avez pas fait.

— Parce que vous êtes mon seigneur, milady.

— C'est la seule raison ?

— C'est une raison suffisante. » Clinkscales pinça les lèvres tout en jouant avec la petite clef en argent, symbole de l'autorité seigneuriale, qu'il portait autour du cou.

Il inclina légèrement la tête : « Honnêtement, toutefois, la façon dont vous assumez vos responsabilités n'est pas étrangère à mon attitude. Vous auriez pu vous contenter d'un rôle de figure de proue, milady. Au lieu de cela, vous alignez des journées de dix ou douze heures pour apprendre votre métier de seigneur. Je respecte ce choix.

— Même de la part d'une femme ? » demanda doucement Honor.

Il croisa son regard et leva la main d'un air prudent.

« Je tremble à l'idée de ce que vous pourriez faire si je répondais "surtout de la part d'une femme", milady. » Son ton était si comique qu'Honor gloussa. Il sourit brièvement puis reprit son sérieux. « D'un autre côté, milady, je vois ce que vous voulez dire. » Il fit basculer son fauteuil en soupirant, s'appuya sur les accoudoirs et croisa les mains sur son ventre. « Je n'ai jamais dissimulé mes convictions au Protecteur ni à vous, Lady Harrington, reprit-il lentement. Je pense que le Protecteur impose des changements trop rapides, et ils me mettent... mal à l'aise. Nos traditions nous ont bien rendu service au fil des siècles. Elles ne sont peut-être pas parfaites, mais elles nous ont au moins permis de survivre, ce qui ne constitue pas une mince réussite sur un monde comme le nôtre. Qui plus est, je crois que la plupart de mes concitoyens – y compris les femmes – trouvaient leur compte dans les anciens usages. C'était mon cas. Mais, évidemment, je suis un homme, ce qui doit sans doute influencer mon interprétation. »

Honor haussa un sourcil étonné à cet aveu, et il émit un petit rire amer.

« Je suis parfaitement conscient de la position privilégiée que j'occupais, milady, mais je ne pense pas que cela invalide forcément ma vision des choses. Je ne vois pas non plus pourquoi toutes les planètes de la Galaxie devraient imiter une organisation sociale qui leur convient plus ou moins. Et puis, en toute honnêteté, je ne crois pas les femmes de Grayson prêtes à faire face aux exigences du Protecteur.

Sans parler de leurs facultés innées – une question qui, je l'avoue à ma propre surprise, est plus facile à éluder depuis que je travaille avec vous que je ne l'aurais cru précédemment –, elles n'ont pas reçu la formation nécessaire. À mon avis, leurs efforts pour s'adapter aux changements en rendront bon nombre terriblement malheureuses. Je frémis à l'idée des conséquences sur notre vie familiale traditionnelle, et la transition n'est pas facile pour l'Église non plus. Enfin, tout au fond, je ne peux pas mettre entre parenthèses la philosophie qui a guidé toute ma vie pour en adopter une autre, juste parce qu'on me le demande. »

Honor acquiesça lentement. Quand elle avait rencontré Howard Clinkscales, il lui avait fait l'effet d'un dinosaure, et c'en était peut-être un. Mais rien dans son ton ni ses manières n'indiquait qu'il s'excusait ou qu'il se trouvait sur la défensive. Il n'aimait pas ce qui se passait autour de lui, pourtant il n'avait pas réagi comme le réactionnaire écervelé pour lequel elle le prenait.

« Mais, que j'approuve ou non tout ce que décide le Protecteur Benjamin, il reste mon Protecteur, poursuivit Clinkscales, et une majorité des seigneurs le soutiennent également. » Il haussa les épaules. « Mes doutes se révéleront peut-être sans fondement, si le nouveau système fonctionne. Ils lui permettront peut-être même de mieux marcher en nous faisant prendre conscience des sensibilités que nous froissons, en amortissant les chocs, pour ainsi dire. De toute façon, ma responsabilité consiste à agir du mieux que je peux. Si j'arrive à préserver des pans valables de nos traditions en chemin, je le ferai, mais je prends très au sérieux mon serment envers le Protecteur Benjamin, milady, et envers vous. »

Il se tut, mais Honor sentait qu'il lui restait quelque chose à dire et elle laissa le silence se prolonger jusque-là. Plusieurs secondes s'écoulèrent, puis il s'éclaircit la gorge.

« De plus, milady, je pourrais ajouter que vous n'êtes pas graysonienne de naissance. D'adoption, certes. Vous faites partie des nôtres désormais ; même ceux que ces changements contrarient le plus partagent cette opinion. Mais pas de naissance. Vous ne vous comportez pas comme une Graysonienne, et le Protecteur avait raison sur plus d'un plan en vous qualifiant de symbole. Vous êtes la preuve que les femmes peuvent être – et que, sur d'autres planètes, elles sont – aussi qualifiées que les hommes. Il fut un temps où je vous aurais volontiers détestée pour ce qui arrivait à Grayson, mais ce serait comme de reprocher à l'eau de me mouiller.

Vous êtes ce que vous êtes, milady. Un jour, peut-être beaucoup plus tôt qu'un vieux réactionnaire comme moi ne le croit possible, Grayson produira des femmes de votre trempe. En attendant, je n'ai jamais rencontré d'homme doté d'un sens du devoir plus aigu, ni qui soit plus qualifié ou travailleur. Un vieux macho comme moi ne peut quand même pas vous laisser prouver que vous valez mieux que lui ! Et puis (il haussa de nouveau les épaules et cette fois son sourire était parfaitement naturel, bien qu'un peu gauche) je vous aime bien, milady. »

Le regard d'Honor s'adoucit. Il avait l'air surpris de son propre aveu, et elle secoua la tête.

« J'aimerais simplement ne pas me sentir si déplacée les trois quarts du temps.

Je dois sans cesse me répéter que je ne me trouve plus dans le Royaume stellaire.

Les règles de politesse locales m'ahurissent. Je ne crois pas que je me ferai jamais à mon statut de seigneur, et déterminer comment ménager les susceptibilités dans le même temps me rend la tâche encore plus difficile. »

Elle était aussi surprise de s'entendre l'avouer que Clinkscales précédemment, mais il se contenta de sourire à nouveau.

« Je trouve que vous vous en tirez plutôt bien, milady. Vous avez l'habitude de commander, mais je ne vous .ai jamais vue agir sans réfléchir ou donner un ordre par caprice.

— Oh, ça. » Honor agita la main, légèrement embarrassée mais ravie de cette remarque. « Je me repose seulement sur mon expérience au sein de la Flotte.

J'aime à penser que je suis un bon commandant de vaisseau stellaire, et j'imagine que ça se voit. » Clinkscales acquiesça, et elle haussa les épaules. « Mais, ça, c'est facile. Le plus difficile, Howard, c'est d'apprendre à devenir graysonienne. Ça va plus loin que de mettre des robes (elle désigna celle qu'elle portait) ou de prendre les bonnes décisions. »

Clinkscales inclina la tête et la regarda d'un air pensif.

« Puis-je vous donner un conseil, milady ? » Honor hocha la tête, et il se tira de nouveau le lobe de l'oreille. « Alors je vous conseillerai de ne pas essayer. Restez vous-même. Personne ne peut critiquer votre travail, et il est inutile de vous échiner à devenir une "bonne Graysonienne" alors que nous nous employons tous à redéfinir ce terme. De toute façon, vos sujets vous aiment telle que vous êtes. »

Honor haussa les sourcils sous l'effet de la surprise, et il se mit à rire.

« Avant que vous ne preniez votre place au sein du conclave, certains s'inquiétaient de ce qui se passerait quand "cette étrangère" prendrait le pouvoir sur eux. Maintenant qu'ils commencent à vous connaître, ils se sentent plutôt fiers de vos... euh... excentricités. Ce fief attire depuis le début des gens qui avaient plus envie de changement que les autres, milady. Aujourd'hui, nombre d'entre eux semblent espérer que votre attitude déteindra sur eux.

— Vous êtes sérieux ?

— Oui. D'ailleurs... »

Le chrono d'Honor émit un signal sonore annonçant l'arrivée imminente de son visiteur suivant, et Clinkscales s'interrompit. Il baissa les yeux sur son écran puis secoua la tête d'un air fatigué.

« Voilà qui devrait vous intéresser, milady. Vous avez rendez-vous avec l'ingénieur dont je vous ai parlé. »

Honor hocha la tête et se redressa dans son fauteuil lorsqu'on frappa un coup discret à la porte – pile à l'heure.

« Entrez », lança-t-elle, et une sentinelle portant l'uniforme vert sur vert qu'elle avait choisi pour sa garde seigneuriale ouvrit la porte à l'ingénieur en question.

C'était un homme jeune, et il avait un aspect légèrement désordonné. Pas négligé, non, et personne n'aurait pu se prétendre plus propre, mais il paraissait mal à l'aise dans ses beaux habits. On l'aurait vu mieux dans son élément en salopette, les poches débordant de micro-composants et autres outils de son art, se disait Honor. Sa nervosité était presque palpable tandis qu'il hésitait sur le seuil.

« Entrez, monsieur Gerrick. » Elle s'exprima de sa voix la plus rassurante et se leva derrière son bureau, lui tendant la main en signe de bienvenue. Le protocole voulait qu'elle restât assise de bout en bout, mais elle ne pouvait pas s'y résoudre, pas devant un jeune ingénieur si peu assuré.

Gerrick rougit violemment et traversa bien vite la pièce, manifestement confus, et Honor se dit alors qu'il s'était probablement renseigné sur la façon dont les choses devaient se dérouler. Eh bien, il était trop tard, et elle lui sourit, la main toujours tendue comme il s'arrêtait devant son bureau.

Il hésita un instant puis avança une main irrésolue, comme ignorant s'il devait baiser celle d'Honor ou la serrer. Elle résolut son dilemme en saisissant fermement sa main, et une part de son incertitude parut s'évaporer. Il lui rendit son sourire timidement, et sa poigne gagna un semblant d'assurance.

« Asseyez-vous, monsieur Gerrick. » Elle désigna le fauteuil devant son bureau et il s'exécuta promptement, les doigts serrés autour du porte-documents sur ses genoux, dernière trace de sa nervosité première. « Lord Clinkscales m'a dit que vous étiez l'un de mes meilleurs ingénieurs et que vous aviez un projet spécial dont vous désiriez me parler ? »

Gerrick s'empourpra de nouveau, comme s'il détectait une forme d'ironie voilée dans cette appréciation, vu son évidente jeunesse, mais elle attendit simplement, les mains croisées sur le bureau. Son expression attentive dut rassurer l'ingénieur, car il prit une profonde inspiration et hocha la tête.

« Oui, milady, en effet. » D'un débit rapide, sa voix était plus grave que l'indéniable maigreur du jeune homme ne le laissait présager.

« Alors expliquez-le-moi », proposa Honor en se calant dans son fauteuil. Il s'éclaircit la gorge.

« Eh bien, milady, j'ai étudié ces derniers temps les applications des nouveaux matériaux que l'Alliance a mis à notre disposition. » Il termina sa phrase sur une note ascendante comme s'il posait une question, et elle acquiesça pour signifier qu'elle le suivait. « Certains sont vraiment remarquables, poursuivit Gerrick avec une confiance accrue. Pour tout dire, j'ai été particulièrement impressionné par les possibilités qu'offre le cristoplast. »

Il s'interrompit et Honor se frotta le bout du nez. Le cristoplast n'était pas si récent, bien qu'il pût paraître tout neuf à un ingénieur graysonien. Le plastoblinde couramment utilisé dans la construction spatiale était bien plus performant. D'ailleurs, il avait relégué le cristoplast, moins cher, à l'usage exclusif de l'industrie civile qui pouvait se permettre d'économiser sur la conception. Il lui fallut un petit moment pour se rappeler toutes les différences qui séparaient les deux matériaux.

« D'accord, monsieur Gerrick, dit-elle. Je vous suis. Dois-je comprendre que votre projet concerne l'emploi de cristoplast ?

— Oui, milady. » Gerrick se pencha en avant, et sa nervosité s'évanouit tout à fait maintenant que l'enthousiasme l'emportait. « Nous n'avons jamais disposé de matériau résistant à de telles tensions – pas sur Grayson. Ça nous ouvre un tas de possibilités en ingénierie environnementale. Nous pourrions construire des villes entières sous dôme protecteur ! »

Honor hocha la tête, comprenant soudain. Les concentrations de métaux lourds dans l'atmosphère de la planète rendaient la moindre poussière dangereuse. Les systèmes de pressurisation et de filtration internes faisaient partie de la routine des codes de construction de Grayson, au même titre que les toits sur d'autres planètes, et les structures publiques –telles que le palais du Protecteur ou sa propre demeure seigneuriale – étaient systématiquement bâties sous des dômes au climat contrôlé.

Elle se frotta une nouvelle fois le nez puis jeta un coup d'œil à Clinkscales. Le régent observait Gerrick avec un léger sourire teinté à la fois d'approbation et d'expectative, comme s'il attendait la mauvaise nouvelle faisant pendant à la bonne.

Elle se tourna vers l'ingénieur.

«Je suppose que vous avez raison, monsieur Gerrick. Et, étant donné les circonstances, j'imagine que le fief Harrington serait l'endroit idéal pour commencer.

Nous pourrions doter nos villes de dômes dès la conception en fait, n'est-ce pas ?

— Oui, milady. Mais nous pourrions aller plus loin. Nous pourrions bâtir des fermes sous cristoplast !

— Des fermes ? » répéta Honor, un peu surprise. Gerrick acquiesça vigoureusement.

« Oui, milady. Des fermes. J'ai ici les projections financières (il se mit à fouiller dans son porte-documents, le visage illuminé de ferveur) et, une fois considérées les dépenses opérationnelles à long terme, les coûts de production se révèlent beaucoup plus faibles que ceux des installations orbitales. Nous économiserions aussi sur le transport et...

— Un instant, Adam », intervint Clinkscales avec une douceur surprenante.

Gerrick regarda aussitôt le régent, qui secoua légèrement la tête en se tournant vers Honor. « J'ai vu les chiffres d'Adam – de monsieur Gerrick –, milady, et il a bout à fait raison. Ses dômes permettraient une économie sensible sur les coûts de production des fermes orbitales. Malheureusement, nos agriculteurs sont plutôt...

traditionalistes, dirons-nous. » Une étincelle brilla dans son regard à son propre choix de termes et Honor dissimula un sourire. « À ce jour, Adam n'est pas parvenu à retenir l'attention de quiconque disposant des fonds nécessaires à son projet.

— Ah. » Honor s'enfonça un peu plus, comprenant mieux, sous le regard inquiet de Gerrick. « Une idée de l'ordre de grandeur des sommes en question ?

— J'ai conçu et chiffré le coût d'un projet de démonstration sur six mille hectares, milady. » Gerrick déglutit comme s'il s'attendait à ce qu'elle conteste la superficie choisie, et reprit aussitôt : « Si on faisait plus petit, ça ne suffirait pas à prouver la validité du concept aux corporations agricoles et...

— Je comprends, coupa doucement Honor. Donnez-moi simplement un chiffre.

— Dix millions d'austins, milady », répondit l'ingénieur d'une toute petite voix.

Honor hocha la tête. Au taux de change actuel, Gerrick envisageait donc une addition de sept millions et demi en dollars manticoriens. Plus exorbitant qu'elle n'aurait cru, mais...

« Je me rends compte que c'est beaucoup, milady, fit Gerrick, mais c'est en partie lié au coût de la décontamination du sol, et puis il faudra aussi mettre au point pas mal de matériel pour le projet pilote. Pas seulement les purificateurs atmosphériques : il faut s'occuper de la distillation de l'eau, des systèmes d'irrigation, des moniteurs du taux de contamination... Ça gonfle les coûts mais, une fois que nous aurons tout conçu et que nous commencerons la production en série, l'amortissement sur les projets suivants sera... »

Sur un petit geste d'Honor qui se tournait vers Clinkscales, il s'interrompit, les mains crispées sur son porte-documents. Howard, pouvons-nous nous le permettre ?

— Non, milady. » La voix du régent exprimait un regret sincère, et il adressa un sourire compatissant à l'ingénieur abattu. e Je le déplore. Je crois que d'autres fiefs adopteraient cette idée si nous en démontrions la faisabilité, et Dieu sait qu'une industrie d'exportation ne nous ferait pas de mal. Si nous fournissions les fonds initiaux pour produire du cristoplast et les machines nécessaires – pas seulement pour les fermes, mais pour les dômes urbains qu'Adam évoquait –, nous serions en position dominante dans ce secteur, du moins au début. Cela créerait des emplois et générerait des revenus en conséquence, sans parler de l'avance dont nous bénéficierions pour construire nos propres dômes. Hélas, nous sommes trop engagés sur d'autres projets. Nous ne pourrons pas investir dans celui d'Adam avant au moins un an, probablement même deux. »

Gerrick se tassa un peu plus. Il fit un effort courageux pour dissimuler sa déception, et Honor secoua la tête.

— Si nous attendons aussi longtemps, un autre fief risque de se lancer avant nous, opposition traditionnelle ou pas, souligna-t-elle. Et, si ça se produit, nous nous retrouverons dans une situation où il nous faudra acheter cette technologie de quelqu'un d'autre.

— Je vous l'accorde, milady. C'est pourquoi je regrette que nous ne puissions pas nous le permettre pour l'instant, mais je ne vois aucun moyen de réunir les fonds.

— Et la cassette seigneuriale ? » s'enquit Honor. Gerrick s'illumina à cette expression d'intérêt, mais Clinkscales fit un nouveau signe de dénégation.

— Nous sommes déjà très engagés de ce côté, milady, et même si vous n'en retirez pas de revenu personnel, elle n'augmenterait nos ressources que de deux ou trois millions par an.

— Pourrions-nous demander un prêt ?

— Nous approchons déjà le seuil d'endettement maximal, milady. Nous pourrions tenter un investissement commercial privé mais, tant que nous ne rembourserons pas certaines de nos dépenses initiales, notre capacité d'emprunt public demeurera limitée. J'aimerais beaucoup qu'on teste le projet d'Adam, mais je ne peux pas recommander de nouvel emprunt dans le secteur public. Nous devons garder des réserves en cas de crise.

— Je vois. » Du bout du doigt, Honor dessinait des cercles invisibles sur son sous-main. Elle sentait le regard de Gerrick peser sur elle tandis que son front se plissait sous l'effet de la réflexion. Clinkscales avait raison quant à sa situation fiscale. Grayson était une planète pauvre, et l'établissement d'un nouveau fief occasionnait des dépenses phénoménales. Si elle avait eu vent plus tôt de l'idée de Gerrick, elle aurait renoncé avec joie à la construction du manoir Harrington – malgré Clinkscales qui soutenait qu'il s'agissait d'une nécessité absolue, ne serait-ce que pour doter le fief d'un centre administratif. En fait, pour la première fois depuis sa fondation deux années locales plus tôt, son domaine n'était plus dans le rouge, mais ça ne durerait pas.

Elle releva les yeux puis secoua la tête.

— Alors oubliez la cassette, dit-elle. Et, pendant que j'y pense, Howard, notez que je souhaite voir tous mes revenus réinvestis. Je n'ai pas besoin de cet argent, le fief si.

— Bien, milady. » Clinkscales semblait à la fois surpris et ravi, et Honor inclina la tête en regardant Gerrick.

— Quant à vous, monsieur Gerrick, que diriez-vous d'une association avec une extraplanétaire ?

— Une extraplanétaire, milady ? » Gerrick paraissait perplexe. « Quelle extraplanétaire ?

— Moi, répondit Honor, qui se mit à rire devant son air ahuri. Il se trouve, monsieur Gerrick, que je suis une femme assez riche dans le Royaume de Manticore. Si vous voulez monter votre projet de démonstration, je le financerai.

— Vous feriez ça ? » Gerrick la fixait d'un œil incrédule, et elle acquiesça.

— Certainement. Howard (elle se tourna de nouveau vers Clinkscales), monsieur Gerrick est sur le point de vous remettre sa démission du personnel du fief.

En même temps que vous l'accepterez — à regret, bien sûr — vous dresserez un permis pour la création d'une entreprise privée du nom de... euh... Dômes aériens de Grayson, SARL. Monsieur Gerrick sera embauché en tant qu'ingénieur en chef et responsable du développement, avec un salaire correspondant à sa fonction et un intéressement de trente pour cent. Je serai présidente du conseil d'administration et vous notre P.-D.G., avec un intéressement de vingt pour cent. Mon agent sur Manticore sera notre responsable financier, et je vais lui faire signer immédiatement un chèque de quelques millions d'austins pour couvrir les coûts de démarrage.

— Vous... vous êtes sérieuse, milady ? souffla Gerrick.

— En effet, oui. » Elle se leva et lui tendit la main une fois de plus. « Bienvenue dans le secteur privé, monsieur Gerrick. Maintenant, lancez-vous et faites en sorte que ça marche. »

L'Étoile de Yeltsin était couchée depuis longtemps, mais Honor et Clinkscales l'avaient à peine remarqué, absorbés par leur emploi du temps exigeant. Nimitz occupait maintenant le coin du sous-main d'Honor et s'amusait à démonter une agrafeuse vieillotte lorsqu'elle repoussa enfin son fauteuil dans un soupir.

— Je sais bien que nous n'avons pas encore fini, Howard, mais j'ai vraiment besoin d'une pause. Accepteriez-vous de vous joindre à Nimitz et moi pour dîner, ainsi que vos épouses ?

— Il est si... ? » Clinkscales consulta son chrono et se secoua. «En effet, il est si tard que ça, milady. Et, oui, nous serions honorés de nous joindre à vous. À

supposer (il lui lança un regard soupçonneux) que votre intendant promette de ne plus nous servir de courge frite. » Il frémit à ce souvenir, car la courge manticorienne différait légèrement du légume du même nom sur Grayson, et il y avait fait une violente réaction allergique la première fois que MacGuiness en avait préparé.

«Pas de courge, promit Honor, le sourire aux lèvres. Je ne connais pas le menu, mais MacGuiness et moi avons fait une croix sur la courge pour le reste de notre séjour. D'ailleurs, il prend des cours de cuisine locale et... »

Un bourdonnement de sa console l'interrompit et lui tira une grimace.

— Je vous ai peut-être invité trop vite, marmonna-t-elle en enfonçant le bouton de réception.

— Oui ?

— Excusez-moi de vous déranger, madame, dit une voix manticorienne.

— J'allais justement vous appeler, Mac. Qu'y a-t-il ?

— Nous venons de recevoir un message du contrôle aérien, madame. Une pinasse arrive, HPA dans douze minutes. »

Honor haussa les sourcils. L'arrivée d'une pinasse, surtout si tard dans la soirée, était pour le moins inhabituelle. Et pourquoi était-ce MacGuiness qui l'en informait plutôt que son chef graysonien de la sécurité ?

« Une pinasse ? Pas un aérodyne ?

— Non, madame. Une pinasse... du HMS Agni. Je crois que le capitaine Henke en personne se trouve à bord », ajouta-t-il.

Honor se raidit. L'Agni, ici ? L'origine manticorienne du visiteur expliquait peut-

être pourquoi ce n'était pas le colonel Hill mais Mac qui appelait, mais pourquoi Michelle n'avait-elle pas écrit pour la prévenir qu'elle venait à Yeltsin ? D'ailleurs, pourquoi descendre à bord d'une pinasse plutôt que l'appeler depuis son orbite ? Si l'Agni se trouvait si près de Grayson que ses petits bâtiments pouvaient l'atteindre, elle aurait pu envoyer un message plusieurs heures plus tôt.

« Le capitaine Henke a-t-elle dit quelque chose concernant la raison de sa présence ?

— Non, madame. Tout ce que j'ai, c'est une requête officielle pour accès immédiat à votre personne. Votre force de sécurité me l'a transmise pour autorisation.

— Donnez le feu vert immédiatement, fit Honor. Je serai dans mon bureau.

— Bien, madame. » MacGuiness coupa la communication et Honor se radossa avec une moue pensive.

Quelqu'un frappa une fois, discrètement, à la porte du bureau et l'ouvrit sans attendre la permission. C'était Michelle Henke, suivie de James MacGuiness au lieu du traditionnel garde graysonien.

« Michelle ! » s'écria Honor, ravie, avant de faire le tour de son bureau, les deux mains tendues. Elle s'attendait à ce que Henke sourie à la vue absurde d'Honor Harrington en robe graysonienne, mais elle n'en fit rien. Elle se contentait de la fixer comme si elle venait de recevoir la fléchette d'un pulseur, et Honor s'immobilisa, laissa retomber ses mains et se raidit, soudain prise d'une crainte indéfinie.

« Honor. » Henke prononça son nom sur un ton douloureux, une parodie de sa voix normale, et Honor ouvrit son lien empathique avec Nimitz. La terrible détresse qu'abritait le visage tourmenté de Henke lui coupa le souffle. Ses émotions étaient trop intenses et trop douloureuses pour qu'Honor les identifie, mais elles firent à Nimitz l'effet d'un coup de massue. Les vestiges de l'agrafeuse tombèrent sur le sol lorsqu'il se leva, les oreilles aplaties sur le crâne, et se mit à siffler d'un air défiant.

Honor tendit de nouveau la main pour exprimer sa compassion, ahurie par la douleur féroce que ressentait son amie.

« Qu'y a-t-il, Michelle ? » Elle s'efforçait de conserver une voix égale et douce.

« Pourquoi ne m'as-tu pas appelée ?

— Parce que... (Henke prit une profonde inspiration) parce que je devais te le dire en personne. » Chaque mot semblait lui coûter physiquement, et elle ignora la main d'Honor pour la saisir aux épaules.

« Me dire quoi ? » Honor n'avait pas encore peur. Elle !t'avait pas eu le temps et s'inquiétait trop pour son amie.

« Honor, c'est... » Henke prit une nouvelle inspiration puis l'attira contre elle pour la serrer violemment dans ses bras. « On a provoqué Paul en duel, murmura-telle sur l'épaule d'Honor. Il... Oh, mon Dieu, Honor ! Il est mort ! »

CHAPITRE DIX-NEUF

Il y avait sans doute un meilleur moyen de s'y prendre, mais Georgia Sakristos ne l'avait pas trouvé et, au moins, elle était relativement satisfaite du contact qu'elle avait finalement choisi. Il fallait qu'elle joigne quelqu'un qui relaierait l'information aux personnes voulues sans laisser ceux qui connaissaient son rôle dans l'opération deviner que la fuite provenait d'elle. Si elle n'en avait pas eu la certitude, elle n'aurait rien tenté du tout.

Hélas, ça ne voulait pas dire que personne de l'autre côté ne l'associerait jamais à la fuite. Ce serait presque aussi grave que si son employeur découvrait qu'elle avait parlé, et une prise de contact personnelle augmentait considérablement les risques; pourtant le temps était compté, et elle devait convaincre son interlocuteur de la fiabilité de ses informations. L'absence de toute preuve formelle lui compliquerait assez la tâche sans qu'elle perde de temps avec des intermédiaires.

Elle prenait un risque, mais son terminal de com était protégé par assez de garde-fous pour empêcher quiconque, dans les faits, de remonter jusqu'à la source.

Les filtres devraient rendre sa voix méconnaissable, et elle comptait appeler la ligne civile privée de son contact, dont le numéro figurait sur liste rouge. Sa capacité à trouver ce numéro devrait encourager son interlocuteur à la prendre au sérieux. De plus, les conversations civiles étaient protégées par des circuits de sécurité interdisant les écoutes, qui ne pouvaient être coupés que sur ordre d'un tribunal.

Tout cela devrait minimiser le risque qu'elle courait, mais Georgia Sakristos, née Élaine Komandorski, n'avait pas échappé à la prison en s'appuyant sur des hypothèses.

D'un autre côté, se disait-elle, une expression sinistre sur son joli visage (le top en matière de biosculpt), certaines choses valaient bien qu'on risque la prison pour leur échapper, et elle avait laissé son propre nom, son visage et sa voix en dehors de la transaction. Elle avait utilisé des caches anonymes... et délibérément choisi un professionnel qui insisterait pour connaître l'identité de son véritable client.

Elle détailla mentalement son plan une fois de plus. Le nouveau comte de Nord-Aven avait une confiance enfantine dans les systèmes de sécurité de son bureau — d'ailleurs réellement efficaces. Sakristos le savait bien : elle les avait installés elle-même pour le compte de son père. La seule façon de les pénétrer depuis l'extérieur consistait à recourir à la force, ce qui détruirait tous ces beaux fichiers et le pouvoir qu'ils représentaient. Non, elle voulait seulement en effacer un en particulier — le sien — sans endommager les autres. Une tâche difficile, mais Pavel Young ignorait un détail sur son propre système de sécurité. Lorsqu'elle l'avait mis en place, les ordinateurs avaient identifié Pavel comme exécuteur testamentaire de son père, autorisé à pénétrer le système à la mort du vieux comte. Il le savait. Ce qu'il ignorait, c'était que Georgia Sakristos avait été désignée comme sa doublure et prendrait le commandement du système s'il était indisponible, gravement malade...

ou mort.

Il avait suffi d'une nuit et des bleus qu'elle en avait gardés pour la convaincre que même la prison vaudrait mieux qu'une vie avec Pavel Young pour « amant », et elle demeurait son responsable de la sécurité. Chez tout autre, une telle confusion aurait dépassé l'entendement; dans le cas du nouveau comte, Sakristos comprenait exactement le fonctionnement de son esprit, et elle étouffa une envie de cracher.

Personne n'avait d'existence réelle aux yeux de Young. C'était surtout vrai des femmes, mais cela s'appliquait également au reste de son entourage. Il vivait dans un monde de carton-pâte, de choses « à forme humaine présentes uniquement pour son usage personnel. Il ne les voyait pas comme des gens qui pourraient lui en vouloir — ou qui en auraient le droit, d'ailleurs — et il était trop occupé à leur faire du mal pour envisager une seule seconde ce qu'eux pourraient lui faire s'ils en avaient l'occasion.

C'était un point faible qu'il ne parvenait pas à identifier, et encore moins à soigner, malgré le résultat de sa vendetta contre Honor Harrington, et cette même arrogance sublime l'empêchait de reconnaître les risques qu'il courait en forçant son propre chef de la sécurité à se plier à des jeux sexuels malsains. Georgia Sakristos accéda une fois de plus aux fichiers de sécurité depuis son terminal et se fendit d'un affreux sourire lorsque le code de vérification se mit à clignoter. Cet imbécile ne les avait même pas consultés pour voir à qui échoirait le commandement à sa mort.

Évidemment, il était encore jeune pour un Manticorien. Il pensait sans doute avoir largement le temps de mettre ses affaires en ordre.

D'une main on ne peut plus ferme, elle entra un code de communication dans son terminal.

Alistair McKeon gardait les yeux plongés dans son verre sans le voir. Le glaçon avait fondu depuis longtemps, et son whisky flottait désormais sur un fond d'eau claire. Ça n'avait aucune importance. Plus rien ne semblait vraiment en avoir en ce moment.

Andreas Venizélos et Thomas Ramirez étaient assis avec lui, tout aussi muets, le regard fixe et intense, mais dans le vague. Le petit compartiment privé du club des officiers sur Héphaïstos étendait son silence autour d'eux.

Venir ici était une mauvaise idée, pensa McKeon, l'esprit vide. Elle venait de lui, mais c'était une erreur. Ses quartiers à bord du Prince Adrien l'oppressaient comme une tombe, et il se doutait que les autres devaient ressentir la même chose. Surtout Ramirez. Ce n'était pas leur faute, toutefois ils partageaient un même sentiment de culpabilité. Ils n'avaient pas été assez malins ou assez rapides pour empêcher le duel. Il ne leur appartenait peut-être pas de le faire, mais ils n'avaient pas réussi et, par leur échec, ils avaient failli non seulement à Paul Tankersley, mais aussi à Honor Harrington. McKeon craignait de la revoir; quant à Ramirez, qui avait fait office de témoin et, contrairement à McKeon et Venizelos, se trouvait sur le terrain avec Paul lorsque Summervale l'avait tué, il lui faudrait raconter le déroulement des événements à Honor, ils le savaient tous.

McKeon avait caressé l'espoir qu'ils pourraient se réconforter mutuellement. Au lieu de cela, ils n'avaient fait que renforcer leur détresse collective, et il savait devoir y mettre un terme. Mais il s'en sentait incapable. Si terrible que fût ce chagrin partagé, il valait mieux que de rester seul face à ses démons.

Le carillon d'admission résonna et une étincelle de colère jaillit en lui. Il avait donné des ordres pour qu'on ne les dérange pas, et l'intendant qui était passé outre allait le regretter,

Il enfonça le bouton d'admission et fit pivoter son fauteuil à l'ouverture du sas. Il sentit la colère monter en lui et se muer en une rage furieuse, mais il n'essaya pas d'y résister. Il serait toujours temps plus tard de regretter la violente remontrance qu'elle allait provoquer; pour l'instant, sa douleur avait besoin d'un exutoire, même injuste.

« Bon sang, mais que... ? »

Sa question furieuse mourut brutalement au moment où le sas acheva de s'ouvrir. Deux personnes attendaient à l'extérieur : un grand capitaine de vaisseau aux cheveux noirs et à l'air fragile (une femme qu'il n'avait jamais vue) et un amiral en fauteuil antigrav qu'il reconnut aussitôt d'après les journaux.

« Amiral Sarnow ? »

McKeon bondit sur ses pieds, suivi un instant plus tard par, ses compagnons.

Un sentiment de confusion l'envahit. Mark Sarnow était soigné au centre médical Bassingford, l'immense hôpital de la Flotte sur Manticore, où il se remettait de ses blessures. Il ne serait pas en état de le quitter avant plusieurs semaines, tout le monde le savait.

« Asseyez-vous, messieurs, je vous en prie. »

McKeon se laissa tomber dans son fauteuil. Le ténor autrefois mélodieux de Sarnow paraissait frêle et rauque, et son teint mat avait pris une pâleur maladive, mais ses yeux verts n'exprimaient aucune faiblesse. Une couverture légère était tirée sur ses moignons et, tandis que le capitaine manœuvrait le fauteuil pour entrer dans le compartiment, McKeon aperçut le panneau médical complexe accroché au dossier. Sarnow ne se promenait pas dans un fauteuil médicalisé de survie, mais ça n'en était pas loin.

— Je m'excuse de vous déranger, poursuivit Sarnow pendant que le capitaine garait le fauteuil à côté de la table avant de croiser les mains derrière son dos, mais le capitaine Corell ici présente (il désigna la femme aux cheveux noirs par-dessus son épaule) a quelque chose à vous dire. Elle le fait sous mon autorité, et je me dois donc d'être là afin d'assumer la responsabilité de ses propos. »

McKeon étouffa les questions qui frémissaient dans sa gorge. Qu'y avait-il d'assez important pour tirer Sarnow de l'hôpital ? D'ailleurs, comment avait-il su où les trouver ? Et...

Il prit une profonde inspiration. Sarnow était amiral, alors, s'il voulait trouver quelqu'un, il le trouvait. Ce qui comptait vraiment, c'était la raison pour laquelle il les avait cherchés, et McKeon jeta un regard à Ramirez et Venizelos. La surprise les avait tous extirpés des brumes de leur chagrin, mais les autres semblaient aussi perplexes que lui. Sarnow sourit devant leur expression. Ce n'était qu'un petit sourire, et il paraissait déplacé sur son visage sévère et marqué, mais il comportait une nuance d'amusement sincère. Il fit un signe au capitaine Corell.

«

Capitaine de vaisseau McKeon, colonel Ramirez, capitaine de frégate Venizelos. » La femme fluette les salua tour à tour de la tête, le regard sombre. « Je suis le chef d'état-major de l'amiral Sarnow. En tant que tel, je suis devenue très proche de Lady Harrington à Hancock, et j'ai été atterrée ti l'annonce de la mort du capitaine Tankersley. Je l'ai été plus encore en apprenant l'identité de son adversaire, mais je ne voyais pas ce que je pouvais y faire, alors j'ai essayé d'oublier.

» Toutefois, cet après-midi, j'ai reçu un appel. Il n'y avait pas d'image et le son était filtré pour préserver l'anonymat de mon correspondant, mais je suis à peu près sûre qu'il s'agissait d'une voix de femme. L'appel est arrivé sur ma ligne privée, en liste rouge. Il ne s'agissait pas d'un canal officiel, 'nais de mon circuit civil. Seuls mes amis très proches connaissent ce numéro, qui fait l'objet de précautions supplémentaires de la part de la Flotte et des communications civiles A cause de mes habilitations en matière de sécurité. Pourtant In personne qui m'a appelée avait le bras assez long pour se le procurer. »

Elle s'interrompit, et McKeon hocha la tête pour signifier qu'il comprenait, bien que son expression ahurie n'ait pas changé.

— Ma correspondante, reprit Corell, m'a informée qu'elle ne répondrait à aucune question et qu'elle ne se répéterait pas, ce qui lui a assuré ma pleine attention – comme c'était sans doute son but. Je n'avais pas le temps de lancer un enregistrement et je ne peux pas tout répéter mot pour mot, mais ses propos ne prêtaient guère à confusion.

» D'après ma correspondante, Denver Summervale a bien été engagé pour tuer le capitaine Tankersley. » L'air siffla entre les dents des trois hommes autour de la table. Aucun n'était surpris, mais cette confirmation leur faisait néanmoins l'effet d'un coup de poing. « De plus, continua Corell d'un ton égal, il a également été payé pour éliminer dame Honor. »

Le fauteuil d'Alistair McKeon bascula tandis qu'il se dressait, un rictus meurtrier aux lèvres, mais Corell ne cilla pas. Elle acquiesça simplement, et il s'imposa de ramasser le fauteuil puis se força à se rasseoir.

— Comme vous le savez tous, le capitaine Tankersley a blessé Summervale, reprit Corell. Malheureusement, il s'agissait d'une blessure superficielle, et il a pris prétexte de son besoin d'assistance médicale pour quitter le terrain, puis a disparu sur le chemin de l'hôpital. Pour votre information, à titre officieux, les services de renseignements du corps des fusiliers enquêtent sur la possibilité qu'il ait été payé pour ce travail. Toutefois, ni eux ni la police d'Arrivée n'ont encore découvert de preuve allant dans ce sens. À la lumière de ces événements, je pensais, tout comme les autorités, qu'il comptait se faire très discret et éviter une enquête officielle le temps que la colère populaire s'apaise; il pouvait même avoir quitté le système.

Pourtant, d'après ma correspondante, il garde seulement profil bas en attendant le retour de dame Honor. Lui et celui qui l'a engagé pensent qu'elle le défiera dès qu'elle le verra, suite à quoi il est censé la tuer à son tour.

— Mais pourquoi ? » McKeon regarda l'amiral puis Corell d'un air implorant. «

Vous voulez dire que Summervale a tué Paul uniquement pour amener Honor à l'affronter ? Sa mort n'était qu'un appât pour l'attirer là où il pourrait se débarrasser d'elle ?

— Je ne crois pas. Ou, du moins, je ne crois pas que ce soit la seule raison, répondit tout bas Corell au bout d'un moment. Le fait que c'est elle qui provoquera Summervale constitue une défense classique pour les duellistes professionnels, évidemment. Il ne l'aura pas cherchée : c'est elle qui le défiera, ne lui laissant d'autre choix que de se défendre. À mon avis, ils misent aussi sur sa soif de vengeance qui pourrait la rendre imprudente, et Dieu sait qu'elle manque cruellement d'expérience dans ce domaine. Tout cela est vrai et suffirait sans doute de leur point de vue, mais ils veulent lui taire mal, capitaine McKeon. Ils veulent avoir la certitude qu'ils lui ont infligé la blessure la plus cruelle possible avant de la tuer.

— Ils ont réussi », murmura Thomas Ramirez. Sa voix exprimait autant de douleur que son visage et ses mains réunies formaient un poing serré sur la table devant lui.

Je le sais (Mark Sarnow s'exprimait d'une voix tranchante), et je ne laisserai pas ceux qui lui ont fait ça s'en tirer Impunément si je peux l'empêcher. » Il regarda Corell. « Dites-leur le reste, Ernestine.

— Bien, monsieur. » Corell planta ses yeux dans ceux de McKeon. « D'après ma correspondante, Summervale est déjà remis de sa blessure. Il s'agissait d'une lésion superficielle qui a bien réagi au réparaccel. Il reste cloîtré en attendant le retour de dame Honor, jusqu'à ce que l'occasion se présente pour une rencontre

"accidentelle". »

Elle plongea la main dans la poche de sa veste et en retira une feuille de papier pliée. Elle la posa sur la table et la coinça sous ses doigts, puis balaya du regard les trois hommes assis devant elle.

« En ce moment, d'après ma correspondante, il se cache dans un chalet de chasse sur Gryphon. J'ai vérifié. Il y a bien un chalet à l'endroit qu'elle a indiqué, et il a été loué par quelqu'un qui s'est entouré de son propre personnel pour le séjour.

Les coordonnées figurent sur cette feuille, ainsi que le nombre d'"invités" et de

"membres du personnel" qui lui servent de gardes du corps. La plupart, j'imagine, sont des professionnels affiliés à l'Organisation. »

Elle s'éloigna de la table et Sarnow reprit la parole.

« Messieurs, je ne peux pas vous dicter votre conduite. Pour le moment, je doute que les autorités puissent faire quoi que ce soit – légalement – de cette information. Quant à moi, je ne peux rien faire du tout (il désigna les moignons de ses jambes sous la couverture) à part la placer entre vos mains. J'ai ma petite idée sur qui se trouve derrière tout ceci, mais je peux me tromper. Dame Honor s'est fait assez d'ennemis ces dernières années, et ils sont nombreux à disposer de ressources suffisantes pour monter cette opération, ensemble ou séparément.

Essayer de deviner l'identité de cet anonyme – ou celle de la correspondante d'Ernestine, voire la raison de son appel – serait donc pire qu'inutile en l'état actuel.

Mais, vu le mal qu'il s'est donné, il ne suffira pas de tenir Summervale loin de dame Honor – à supposer que ce soit faisable – pour l'arrêter. Même si Summervale était éliminé, il prendrait son mal en patience et se rabattrait sur une autre solution. C'est pourquoi je vous rappelle vos cours de tactique sur l'île de Saganami et au CPT : pour organiser une défense efficace, vous devez d'abord identifier l'ennemi, ses intentions probables et ses ressources. »

Il soutint le regard d'Alistair McKeon pendant une longue et dure seconde, puis se tourna vers Ramirez et Venizelos. Ils le fixaient en silence, et il hocha la tête.

« Je ne crois pas pouvoir vous en dire plus, messieurs. » Il leva les yeux vers Corell. « Vous feriez mieux de me ramener à Bassingford avant que le docteur Métier ne se mette à ma recherche, Ernestine.

— À vos ordres, monsieur. » Corell revint derrière le fauteuil et le tourna vers le sas. La porte s'ouvrit en sifflant à leur approche, mais Sarnow leva la main. Corell s'immobilisa aussitôt, et l'amiral regarda par-dessus son épaule.

« Dame Honor est aussi mon amie, messieurs, fit-il doucement. Bonne chance... et bonne chasse. »

CHAPITRE VINGT

Michelle Henke quitta l'ascenseur et se redressa avant d'emprunter la coursive.

Le sas situé à son extrémité était flanqué de deux hommes : un caporal du corps des fusiliers manticoriens et un garde graysonien portant la livrée verte du fief Harrington.

On n'autorisait normalement pas la présence de ressortissants étrangers armés à bord des vaisseaux de guerre manticoriens, mais la caricature d'être humain, le robot blême qui vivait derrière ce sas était autant membre de la noblesse graysonienne que capitaine de la FRM. Henke doutait qu'Honor eût exigé ou même autorisé la présence de son homme d'armes dans des circonstances normales ; d'ailleurs, elle ignorait probablement que son contingent seigneurial se trouvait à bord.

Elle arriva devant les gardes, qui saluèrent avec une parfaite synchronisation.

« Repos », dit-elle, et sa bouche esquissa un sourire malgré son humeur maussade car le fusilier adoptait un repos de parade et le garde, qui ne voulait pas être de reste, l'équivalent graysonien. Toutefois, son sourire fragile disparut plus vite encore qu'il n'était venu, et elle se tourna vers le fusilier.

« Je voudrais voir Lady Harrington. Veuillez l'avertir de ma présence. »

Le caporal allait appuyer sur le carillon, mais il retira la main lorsque le garde tourna la tête et lui lança un regard serein. Henke fit semblant de ne pas remarquer l'échange mais soupira intérieurement. Nul doute que, si elle avait demandé à voir le capitaine Harrington, le Graysonien aurait laissé faire le fusilier, mais l'emploi du titre lui donnait à penser qu'elle n'était pas là pour discuter de questions concernant la FRM. L'attitude protectrice des chevaliers servants d'Honor l'avait d'abord étonnée, jusqu'à ce qu'elle découvre qu'ils étaient non seulement au courant de la mort de Paul, mais aussi du verdict de la cour martiale concernant Pavel Young. Aucun ne mentionnait jamais ces incidents, mais leur silence même soulignait à quel point ils doutaient de la capacité de Manticore à la protéger... et Henke était bien d'accord avec eux.

Elle se secoua, maudissant son esprit qui l'assaillait de souvenirs de son cousin, tandis que le garde appuyait sur le carillon.

« Oui ? » C'était la voix de MacGuiness, pas celle d'Honor, le garde s'éclaircit la gorge.

« Le capitaine Henke souhaite voir le seigneur Harrington, monsieur MacGuiness.

— Merci, Jamie. »

Une note douce résonna et le sas s'ouvrit. Le garde s'effaça ci Henke s'avança.

Un MacGuiness à l'air épuisé l'accueillit juste à l'entrée. Il avait les yeux injectés de sang, gonflés et a ligués. La porte de la chambre de l'autre côté du compartiment principal était fermée. Aucun signe de Nimitz.

« Comment va-t-elle, Mac ? » Honor ne pouvait sûrement pas l'entendre depuis la chambre, mais Henke s'exprimait néanmoins à voix basse, presque dans un murmure.

« Aucun changement, madame. » MacGuiness croisa son regard. Il avait baissé la garde et son visage révélait la profondeur de son inquiétude et de son chagrin. « Aucun. Elle reste allongée là-bas. »

L'intendant se tordait les mains en un geste inhabituel d'impuissance et, malgré le gouffre hiérarchique qui les séparait, Henke passa un bras vigoureux autour des épaules de l'homme. Il ferma les yeux un instant, puis elle le sentit prendre une profonde inspiration et elle le lâcha.

« Et Nimitz ? demanda-t-elle sur le même ton.

— Même chose. » MacGuiness se secoua et recula, désignant un siège comme s'il venait de se rappeler ses bonnes manières. « Il refuse de manger, ajouta-t-il pendant que Henke s'asseyait. Même du céleri. » Sa bouche esquissa un sourire triste. « Il reste allongé sur la poitrine du capitaine et il ronronne, madame... Je ne suis même pas sûr qu'elle l'entende. »

Henke s'adossa et passa les deux mains sur son visage dans un vain effort pour se débarrasser de ses propres craintes. Elle n'avait jamais vu Honor dans cet état, n'avait jamais imaginé qu'elle pourrait réagir ainsi. Elle n'avait pas versé la moindre larme quand Henke lui avait annoncé la nouvelle. Elle avait vacillé, blême, avec un regard d'animal blessé qui ne comprend pas sa propre douleur. Même la plainte déchirante de Nimitz n'avait pas paru la toucher.

Puis elle s'était tournée vers Clinkscales, toujours sans une larme, aussi expressive qu'une statue. Elle n'avait plus rien d'humain : c'était un bloc de glace, et elle avait donné ses ordres d'une voix qui ne tremblait pas. Elle n'avait pas semblé entendre le régent lorsqu'il avait essayé de lui parler, de lui exprimer sa sympathie.

Elle avait poursuivi de cette terrible voix d'outre-tombe, et Clinkscales avait lancé un regard implorant à Henke puis incliné la tête, résigné. Un quart d'heure plus tard, Honor se dirigeait vers l'Agni à bord de la pinasse de Henke.

Elle n'avait pas dit un mot à son amie, n'avait pas tourné la tête quand celle-ci lui parlait. Elle aurait aussi bien pu se trou ver sur une autre planète que dans la pinasse, séparée d'elle seulement par l'allée centrale. Elle était restée assise, l'œil sec, serrant Nimitz sur sa poitrine, le regard fixé devant elle.

C'était deux jours plus tôt. L'Agni n'avait pas pu quitter son orbite immédiatement car ses réacteurs devaient atteindre leur masse critique, et Lord Clinkscales ainsi que le Protecteur Benjamin avaient insisté pour le retenir six heures de plus afin d'y transférer un « entourage » pour Honor. Le Protecteur ne s'était pas répandu sur la question, mais le ton de sa voix portait un message que Henke n'aurait pas osé ignorer : Honor Harrington ne retournerait dans le Royaume stellaire que d'une façon qui affirmerait clairement le soutien de Grayson à l'un des siens.

Honor n'avait rien remarqué. Elle s'était retirée dans sa chambre, pâle fantôme aux yeux emplis de douleur, et Henke s'inquiétait terriblement pour elle. Si même Nimitz ne pouvait pas l'atteindre, peut-être ne restait-il pas grand-chose à sauver.

Michelle Henke était probablement la seule personne dans l'univers consciente de la solitude désespérée dont avait souffert Honor, du courage qu'il lui avait fallu pour laisser Paul entrer dans son cœur et de l'amour qu'elle lui avait voué depuis.

Maintenant Paul était mort, et...

Elle interrompit le cours de ses pensées moroses et releva brusquement la tête à l'ouverture du sas de la chambre.

Honor portait son uniforme de capitaine de vaisseau et non la robe graysonienne qu'elle avait en montant à bord, et Nimitz trônait sur son épaule. Elle était parfaitement habillée et coiffée, mais le chat sylvestre ne pouvait dissimuler sa maigreur malgré sa volumineuse fourrure, et Honor ne valait pas mieux : les traits tirés, cendreux, les lèvres pâles dans un visage creusé. Elle n'était pas maquillée, et les os de son visage gracieux pointaient sous la peau comme des rocs érodés.

Honor ? » Henke se leva lentement, comme si elle craignait d'effrayer une bête sauvage blessée, et sa voix douce disait toute sa peine.

«Michelle ? » Aucune expression n'animait le visage d'Honor et ses yeux étaient pires que morts : des pierres brunes, froides et figées, comme de l'acier trempé dans la douleur, mais qui, au moins, reconnaissaient de nouveau son entourage. Pourtant ils exprimaient quelque chose de plus –quelque chose d'effrayant. Le regard d'Honor se porta sur MacGuiness. « Mac. »

Henke sentit ses yeux la brûler. Cette voix monocorde et dépourvue d'émotion aurait pu appartenir à un ordinateur. Aucune vie, aucun sentiment ne l'animait, si ce n'est une douleur plus profonde que l'espace.

Honor n'ajouta rien. Elle se dirigea simplement vers le sas principal. Elle le passa d'un pas lent et mesuré, et les deux sentinelles se mirent au garde-à-vous.

Elle ne les vit même pas en passant.

MacGuiness regarda Henke d'un air implorant. Elle acquiesça et se précipita à la suite d'Honor. Elle ne dit pas un mot : elle avait trop peur. Elle se contenta de marcher à côté de son amie. Nimitz se tenait voûté et muet sur l'épaule d'Honor, la queue pendant dans le dos de sa compagne comme une bannière sans vie ni espoir.

Honor tapa une destination sur le panneau de contrôle de l'ascenseur et Henke ouvrit de grands yeux puis fronça les sourcils en reconnaissant le code. Elle allait parler mais n'en fit rien : elle croisa les mains derrière son dos et attendit.

Le trajet sembla durer une éternité, mais la porte de l'ascenseur s'ouvrit enfin et Honor entra dans l'armurerie du croiseur léger. L'adjudant-chef du corps des fusiliers qui servait en tant qu'armurier sur l'Agni leva les yeux d'un écran qui affichait un manuel de service et se mit au garde-à-vous derrière le long et haut comptoir.

« Le stand de tir est-il libre, adjudant ? s'enquit Honor de la même voix impersonnelle.

— Euh... oui, milady. Il est libre. » L'armurier n'avait pas l'air ravi de le confirmer, mais elle ne parut pas s'en rendre compte.

« Alors donnez-moi un automatique, dit-elle. Dix millimètres. »

L'adjudant regarda son commandant par-dessus l'épaule d'Honor. Il avait passé sa vie au milieu des armes, et l'idée d'en confier une à une femme qui parlait ainsi l'effrayait. Elle effrayait également Henke, mais le capitaine se mordit la lèvre cl acquiesça.

L'adjudant-chef déglutit, puis passa la main sous le comptoir et en sortit un bloc mémo.

« Remplissez la demande officielle pendant que je vais le chercher, s'il vous plaît, milady.

Honor se mit à enfoncer les touches. L'adjudant-chef l'observa un instant puis se retourna vers la salle de stockage des armes, pour s'arrêter lorsque Honor reprit la parole.

« J'ai besoin de chargeurs dix coups. J'en veux dix. Et quatre boîtes de munitions.

— Je... » L'adjudant s'interrompit et acquiesça. « Bien, milady. Dix chargeurs pleins et deux cents cartouches dans leurs boîtes. »

Il disparut dans la salle de stockage, et Henke vint se placer à côté d'Honor.

Perplexe, elle regarda les longs doigts enfoncer les touches du bloc avec une précision lente et douloureuse. L'armée du Royaume n'utilisait plus d'armes à propulsion chimique depuis plus de trois siècles, car aucune arme à feu ne pouvait égaler l'hypervélocité meurtrière des fléchettes d'un pulseur ou d'une carabine à impulsion. Un homme frappé à la main par une fléchette pouvait – avec beaucoup, beaucoup de chance – survivre en n'y laissant que son bras. Cette technologie reléguait au rang d'antiquités les armes automatiques, pourtant tous les vaisseaux de guerre manticoriens en conservaient quelques-unes, précisément parce qu'on pouvait survivre aux blessures qu'elles infligeaient. Elles étaient toujours disponibles, toujours dans le calibre traditionnel de dix millimètres, mais ne servaient jamais en opérations. Elles n'avaient qu'une seule utilité : tant que les duels demeuraient légaux, on les gardait pour ceux qui souhaitaient s'entraîner.

Mais elles pouvaient servir à autre chose.

Honor acheva de remplir le formulaire officiel et posa son pouce sur le scanner d'identification, puis fit glisser le bloc de l'autre côté du comptoir. Elle resta là, les bras le long du corps, à attendre le retour de l'armurier.

« Voilà, milady. » Manifestement réticent, il déposa sur le comptoir un casque antibruit et le lourd pistolet protégé par un étui. Il y ajouta un deuxième casque, dont la partie réglable pouvait être ajustée pour correspondre à peu près à une tête de chat sylvestre — bien qu'Honor ne lui eût rien demandé —puis, plus réticent encore, une sacoche de munitions.

« Merci. » Honor saisit le pistolet et en plaça l'écusson magnétique sur sa ceinture; puis elle prit d'une main les casques et de l'autre les munitions, mais la main de Henke s'abattit sur la sacoche, la clouant au comptoir. Honor leva les yeux vers elle.

« Honor, je... » commença Henke avant de s'interrompre. Comment pouvait-elle poser cette question cruciale à son amie ? Et pourtant, si elle ne l'interrogeait pas, comment pourrait-elle vivre avec les conséquences si...

« Ne t'inquiète pas, Michelle. » La voix d'Honor était sans vie, sans couleur, mais sa bouche esquissa une parodie froide de sourire. « Nimitz ne me laisserait pas faire. Et, de toute façon (une ombre de sentiment passa sur son visage, une 'noue laide et avide, une impression bizarrement plus effrayante que son attitude et ses propos jusque-là), j'ai plus Important à faire. »

Henke soutint son regard pendant quelques instants, puis soupira et leva la main. Honor fit glisser la sacoche sur le comptoir et passa la bandoulière sur son épaule gauche de façon que les munitions reposent contre sa cuisse. Elle adressa un signe de tête à Henke puis se tourna vers l'armurier.

« Programmez le stand, adjudant. Gravité manticorienne standard. Distance quarante mètres. Cibles humaines. »

Elle se détourna sans rien ajouter et passa le sas du stand de tir.

CHAPITRE VINGT ET UN

« Prince Adrien, ici le central d'Héphaïstos. Attendez l'autorisation finale de départ. »

Le capitaine Alistair McKeon fit signe à son timonier de se tenir prêt et enfonça le bouton de com sur l'accoudoir de son fauteuil de commandement.

Prince Adrien, bien reçu, Héphaïstos. Attendons autorisation finale de départ.

— Compris, Prince Adrien. « Il y eut un instant de silence, le temps pour le contrôleur de vérifier son tableau. Puis : Autorisation accordée, Prince Adrien.

— Prince Adrien, bien reçu, autorisation accordée. Séparation, répondit McKeon avant de se tourner vers le timonier.

— Faisceaux d'amarrage désengagés, monsieur.

— Vérifiez la zone, Beth.

— Vérification de la zone, à vos ordres, commandant. » L'officier tactique opéra un rapide balayage à l'aide de ses capteurs tandis que McKeon patientait. Il avait pu observer les conséquences de l'oubli de cette opération le jour où un pilote de navette s'était égaré dans la zone de départ d'un croiseur de combat. « La zone est libre, monsieur. Cinq petits bâtiments de la station à deux-un-huit zéro-neuf-cinq, distance deux virgule cinq kilomètres. L'Apollon se trouve à zéro trois-neuf sur le même plan. Distance sept virgule cinq kilomètres.

— Confirmé sur l'écran de manœuvre, commandant, intervint le timonier.

— Très bien. Réacteurs avant.

— Démarrage des réacteurs avant, à vos ordres, commandant. »

Le croiseur lourd quitta son beceau en tremblant, et McKeon regarda la baie d'amarrage caverneuse s'éloigner sur son visuel.

« Maintenez le cap », dit-il. Le timonier accusa réception de l'ordre, et McKeon passa sur les capteurs visuels tribord pour voir l'Apollon quitter son propre berceau à reculons. Leurs trajectoires divergeaient radicalement, les éloignant afin de respecter le périmètre de sécurité de leurs bandes d'impulsion. McKeon appuya sur un bouton d'intercom.

— Colonel Ramirez, répondit une voix grave.

— Départ dans les temps, Thomas. Notre HPA semble bonne.

— Merci, monsieur. Nous apprécions votre aide.

— C'est le moins que je puisse faire, colonel », répondit McKeon. Puis il se carra dans son fauteuil et coupa la communication.

Le colonel Thomas Ramirez et le major Susan Hibson avaient été atterrés par les derniers tests sur l'état de leurs troupes. Personne ne pouvait mettre en doute la bonne volonté du détachement de fusiliers du HMS Victoire, certes, mais le bataillon tout entier manquait cruellement d'entraînement. Le transfert de personnels expérimentés et leur remplacement n'avait fait qu'aggraver la situation, et le colonel Ramirez, soutenu par son compétent second, avait conclu qu'il fallait faire quelque chose, que le Victoire soit opérationnel ou non. Après tout, les fusiliers royaux n'étaient pas censés rester inactifs au point de perdre leur efficacité, tout ça parce que les femmelettes de la Flotte avaient cassé un de leurs vaisseaux !

Un bref mémo remontant la chaîne de commandement avait obtenu le soutien du général dame Érica Vonderhoff, officier commandant des fusiliers détachés à la Flotte — pas moins. Évidemment, elle ne pouvait pas donner d'ordres à la Spatiale : le mieux qu'elle pût faire consistait à autoriser Ramirez à demander un soutien pour déplacement de troupes en fonction des disponibilités, avec sa bénédiction.

La Flotte s'était montrée compréhensive, mais le commandement en charge du soutien et de l'entraînement avait opposé ses regrets à la requête du colonel : il faudrait au moins une semaine pour libérer les unités nécessaires au largage d'un bataillon complet. On le programmerait avec joie dès que possible mais, en attendant, pourquoi ne pas effectuer des insertions en orbite haute depuis Héphaïstos ? Après tout, la station spatiale tournait autour de Manticore soi-même, et la planète capitale offrait de nombreuses zones d'entraînement. Que dirait le colonel, par exemple, du camp Justin, dans le Haut Sligo ? En ce moment, on y pataugeait dans la neige jusqu'aux hanches, ce qui devrait offrir de quoi endurcir les fusiliers du Victoire. Ou bien, si le colonel préférait le désert, pourquoi pas le camp Maastricht, dans le duché du Vent d'Ouest?

Mais le colonel tenait à Gryphon. Des troupes si manifestement hors de forme que les siennes avaient besoin d'un terrain vraiment exigeant, or peu d'expériences dans la vie se révélaient aussi difficiles que Gryphon en hiver. Non seulement l'extrême inclinaison axiale de la planète provoquait des... phénomènes météorologiques intéressants, mais sa surface demeurait à moitié vierge.

Hélas, ils ne pouvaient pas se rendre à Gryphon depuis Héphaïstos. Les composantes du système binaire de Manticore venaient de passer le périastre, mais les étoiles GO et G2 demeuraient séparées de onze heures-lumière. Les pinasses du Victoire auraient mis deux jours manticoriens et demi à couvrir cette distance, soit le double de la capacité de leurs systèmes vitaux à pleine charge.

Le colonel Ramirez paraissait donc condamné à se rabattre sur le camp Justin, en fin de compte, mais le destin se montre parfois capricieux. Il fit part de son problème au capitaine McKeon autour d'un verre, un soir, et le capitaine y vit une occasion de contribuer à l'amélioration des relations interservices. Le capitaine de frégate Venizelos, commandant du HMS Apollon, et lui-même devaient participer à un exercice de défense autour de Manticore B et, en se serrant un petit peu, leurs bâtiments pouvaient emporter vers Gryphon le détachement de fusiliers du Victoire au complet ainsi que ses pinasses, au prix d'un simple saut à travers l'hyperespace.

Le colonel Ramirez avait accepté cette offre avec les remerciements du Corps, et les HMS Prince Adrien et Apollon quittaient donc Héphaïstos pour Gryphon pile à l'heure, chargés de six cents fusiliers supplémentaires.

— Mais pourquoi voulez-vous nous accompagner, Scotty ? » demanda Susan Hibson.

Le lieutenant de vaisseau Scotty Tremaine, officier tactique adjoint du Prince Adrien qui remplissait également la fonction d'officier de contrôle du hangar d'appontement, la regarda déballer une plaquette de chewing-gum. Tremaine considérait le chewing-gum comme l'un des vices les plus détestables de l'humanité, mais il faisait exception dans le cas du major. Il la connaissait depuis un bon moment et l'avait vue réaliser quelques belles actions pendant l'attaque de Merle. Et puis ce n'était pas sa faute si elle passait tant de temps dans une armure de combat. Ça déformait sans doute un peu tout le monde, et on n'avait guère d'autres options pour se détendre, engoncé à l'intérieur d'un équipement qui valait un char d'assaut de l'époque pré-spatiale. Après tout, on ne pouvait faire exploser, cribler de balles ou déchirer en morceaux qu'un nombre limité de cibles.

Elle glissa le chewing-gum dans sa bouche et se mit à mâcher en rythme. Il haussa les épaules sous le poids de son regard.

« Le colonel a besoin d'un pilote, madame.

— Il en a déjà un, fit remarquer Hibson. Un type raisonnablement compétent qu'il a emmené avec lui depuis le Victoire.

— Oui, madame. Mais ses systèmes de navigation m'inquiètent. » Il croisa le regard de Hibson en toute innocence.

Le maître principal Harkness et moi avons effectué une série de diagnostics sans parvenir à isoler de problème, mais je suis à peu près sûr qu'il y en a un.

— Ah bon ? » Hibson s'adossa et, pensive, fit une bulle avec son chewing-gum.

Le lieutenant Tremaine n'avait pas été mis au courant de l'opération, mais ça ne l'avait manifestement pas empêché de comprendre ce qui se tramait. « C'est assez grave pour clouer le bâtiment au sol ?

— Oh, je n'irais pas jusque-là, madame. Seulement, le maître principal et moi nous sentirions mieux si nous étions présents pour surveiller les systèmes. Et, bien sûr, si par hasard un incident se produisait, lui et moi serions déjà sur place pour effectuer les réparations... et identifier le problème pour nos archives. »

Hibson haussa un sourcil. « Avez-vous fait part de vos doutes au capitaine McKeon ?

— Oui, madame. Le pacha dit que les pinasses sont sous votre responsabilité et celle du colonel Ramirez mais que, si vous désirez demander le soutien technique de la Flotte au cas où, il est prêt à nous détacher pour quelques jours.

— Je vois. » Hibson fit quelques nouvelles bulles puis haussa les épaules. «

Alors j'en parlerai avec le colonel. S'il dit que vous pouvez venir, ça ne me pose pas de problème. »

« Attention ! Attention ! Largage dans trente minutes. Neuvième bataillon à vos postes de saut. Neuvième bataillon à vos postes de saut. »

Hommes et femmes levèrent les yeux à l'annonce que déversaient les haut-parleurs du Prince Adrien dans les quartiers des fusiliers. Les deux compagnies de fusiliers du Victoire qui devaient effectuer le saut en configuration d'assaut lourd étaient déjà harnachées. Leurs collègues moins chanceux posèrent qui sa tasse de café, qui ses cartes, qui son livre électronique pour enfiler des combinaisons souples, tout en invoquant les traditionnelles malédictions contre les concepteurs de leur équipement. Les combinaisons souples de la Flotte étaient surtout destinées à une évolution dans le vide et conçues pour permettre à qui les portait de s'absorber dans des travaux minutieux de réparation et autres activités délicates pendant des périodes parfois très longues. En revanche, les combinaisons souples en usage chez les fusiliers, bien qu'indéniablement plus confortables que les armures de combat, étaient plus lourdes, plus volumineuses et beaucoup moins pratiques que celles de la Flotte car elles incorporaient une protection corporelle limitée mais hautement efficace et s'adaptaient aux environnements planétaires hostiles aussi bien qu'au vide. Tant que l'efficacité du soldat ne s'en trouvait pas réduite, le confort passait derrière la solidité dans la philosophie de construction des fusiliers. Heureusement, même les plus fieffés râleurs du Corps devaient admettre que les pires épisodes d'un hiver gryphonien – ou même sphinxien – ne représentaient qu'une gêne mineure pour un fusilier on combinaison souple. Ce qui, vu les prévisions météorologiques pour la mission en cours, valait sans doute mieux.

Les ordres résonnaient tandis que les fusiliers du Victoire se rassemblaient dans les hangars d'appontement du Prince Adrien. Certains de ceux du croiseur lourd étaient venus assister au départ, pleins de compassion ou réjouis à la vue des malheurs des autres. Les fusiliers du Victoire répondaient par le dédain et un enthousiasme simulé, se réconfortant à l'idée que leurs hôtes se retrouveraient bien assez tôt dans une situation similaire. Le vent finit toujours par tourner, c'était l'une des vérités impérissables du Corps. Et puis la rumeur disait que cette opération particulière servait une cause plus digne que de coutume.

Scotty Tremaine s'installa au siège de copilote du Victoire Un, la pinasse de commandement du colonel Ramirez. Le major Hibson voyagerait dans le Victoire Deux, prête à prendre le relais si quelque chose arrivait aux systèmes de com du colonel. Le capitaine Tyler, partant du hangar d'appontement de l'Apollon dans le Victoire Trois, serait de la même façon prêt à suppléer le major. Le barreur maître Hudson regarda le lieutenant de sous ses paupières tombantes puis se pencha pour allumer les systèmes internes. Il venait de détacher les ombilicaux lorsqu'un maître principal au visage ravagé de boxeur passa la tête dans l'étroit cockpit.

« Tout a l'air bien jusqu'ici, monsieur Tremaine, déclara Horace Harkness avant de lui lancer un clin d'oeil. Il y a toujours un petit dysfonctionnement dans les systèmes de navigation, pourtant. Je l'ai consigné.

— Très bien. Je garderai un oeil là-dessus depuis ce poste, répondit Tremaine sans la moindre émotion.

— Bien, monsieur. »

Harkness s'éclipsa et l'oreillette de Tremaine lui transmit la voix du colonel Ramirez.

— Comment ça se présente, Hudson ?

— Je scelle les sas... maintenant, mon colonel, répondit Hudson tandis qu'un signal rouge passait au vert sur sa console. Boyau d'arrimage rétracté. Prêt au départ.

— Bien. Informez-en l'officier contrôleur de service et procédez dès qu'il vous y autorise.

— À vos ordres, mon colonel. » Hudson passa de l'intercom au lien inter-bâtiments.

Sept pinasses quittèrent le croiseur lourd et le croiseur léger qui l'accompagnait.

Les réacteurs marchaient à pleine puissance, mais les bandes d'impulsion restèrent inactives tandis qu'elles se dirigeaient vers la bille bleu et blanc sous elles. Il s'agissait d'une simulation en conditions réelles : les bâtiments avançaient en silence pour éviter de se trahir par des discussions sur le lien com, mais ils avaient également neutralisé tous les systèmes détectables, y compris leur gravité interne, et se précipitaient à vitesse maximale vers l'immense système dépressionnaire stationné au-dessus de l'hémisphère sud de Gryphon.

Le museau des pinasses, l'avant de leurs ailes et de leurs stabilisateurs se mirent à chauffer en entrant dans l'atmosphère. Les passagers avaient été prévenus des conditions de vol probables et s'accrochaient à leur équipement d'un air sinistre pendant que les pinasses commençaient à trembler. Si rude que soit alors la chevauchée, elle allait encore empirer.

Des vents hurlants et une neige battante les attendaient. Les bâtiments fonctionnaient en mode minimal, sans antigrav pour aider les pilotes qui s'enfonçaient dans la gueule de la tempête hivernale. Les pinasses étaient conçues pour résister a de telles conditions, mais personne n'avait encore trouvé le moyen de blinder les estomacs humains. Quelques passagers souriaient à leurs voisins avec l'indifférence joyeuse de ceux qui ne craignent pas la nausée; d'autres s'efforçaient désespérément de garder leur déjeuner, et une poignée de malchanceux ne purent le retenir.

Les turbines grondaient plus fort que la tempête dans leur effort pour passer sous la masse des nuages et se rapprocher de leurs zones d'atterrissage respectives. Le capitaine Alistair McKeon sourit en examinant ses rapports de détection : six pinasses suivaient une trajectoire parfaite; la septième avait déjà disparu de sa zone de détection et pénétré dans une des pires tempêtes de la planète.

Le maître principal Harkness passa la tête dans le cockpit en souriant de toutes ses dents.

« Oui ? » Tremaine ne quitta même pas ses instruments des yeux. Hudson effectuait un travail remarquable, mais ces conditions météo requéraient que personne ne se déconcentre.

« Je me suis dit que vous aimeriez savoir, monsieur, que les systèmes de navigation devaient être complètement en rade : ils prétendent que nous avons dévié de trente degrés.

— C'est scandaleux, chef. Proprement scandaleux. J'imagine que vous pouvez éteindre les enregistreurs. Inutile de consigner une trajectoire erronée, après tout. Le maître Hudson et moi ferons simplement de notre mieux. »

Thomas Ramirez caressait son équipement d'une main distraite, le vérifiant par réflexe tout en observant son visuel. Le Victoire Un déviait chaque seconde un peu plus de sa trajectoire – sans doute à cause de la tempête. Le colonel ébaucha un sourire puis leva les yeux comme quelqu'un apparaissait à ses côtés.

« Pourquoi n'êtes-vous pas attaché, soldat ? » fit-il. Puis il s'arrêta et fronça les sourcils d'un air menaçant, avant de secouer la tête en soupirant.

« Adjudant Babcock, voulez-vous me dire ce que vous foutez ici ? » Il s'exprimait sur un ton plus résigné que ses paroles ne pouvaient le laisser croire, et Iris Babcock se mit au garde-à-vous.

« Mon colonel ! L'adjudant signale respectueusement qu'elle semble s'être trompée, mon colonel ! Elle croyait qu'il s'agissait d'une des pinasses du Prince Adrien. »

Ramirez secoua de nouveau la tête. « À d'autres, canonnier. Le Prince Adrien n'est pas encore équipé du modèle Mark 30. — Mon colonel, je...

— Attendez une seconde. * Le colonel tourna un regard noir vers François Ivashko, son propre adjudant. « Je suppose que vous n'avez pas enregistré la présence de l'adjudant Babcock en tant qu'observateur supplémentaire ?

— Euh... non, mon colonel, répondit Ivashko. Mais...

— Eh bien, dans ce cas, enregistrez-la tout de suite. Vous me décevez, canonnier Ivashko. Vous savez combien les formalités sont capitales. Maintenant, il va falloir que je règle ça rétroactivement avec le major Yestachenko et le capitaine McKeon !

— Oui, mon colonel. Désolé, mon colonel. Je crois bien que je me suis planté, fit Ivashko en arborant soudain un immense sourire.

— Que ça ne se reproduise pas, grommela Ramirez avant d'agiter un doigt sous le nez de Babcock. Quant à vous, adjudant, retournez à votre place. Et restez à portée de vue, que je puisse m'assurer de votre conduite sur la planète. Compris ?

— À vos ordres, mon colonel ! »

« Détachement Victoire, ici Victoire Deux, annonça Susan Hibson dans son com, la voix claire et calme. « Victoire Deux a perdu la trace de Victoire Un et assume le commandement jusqu'à rétablissement du contact. Deux, terminé. »

Elle se cala dans son siège et sourit à sa console avec une ombre de regret. La vie est injuste, se dit-elle, mais quelqu'un doit garder la boutique... et le colonel est plus gradé que moi.

Le terme de « chute de neige » était trop faible pour décrire ce qui se déchaînait sur le chalet de chasse isolé. Un vent qui soufflait à soixante kilomètres à l'heure poussait des flocons de neige qui formaient comme un mur solide et hurlait si violemment autour du chalet que nul n'aurait pu déterminer où finissait le sol et où commençait l'ouragan. On aurait pu s'attendre à ce que toutes les personnes sensées se trouvent en sécurité à l'intérieur. Et on aurait eu tort.

Cinq hommes et femmes se tenaient contre les murs ou sur un escalier extérieur, maudissant leur employeur – et se maudissant eux-mêmes pour avoir accepté ce travail – tout en surveillant bon gré mal gré l'obscurité. Ils disposaient d'un excellent équipement de grand froid, mais le vent soufflait par rafales jusqu'à cent kilomètres à l'heure. Même au maximum, les systèmes de chauffage perdaient du terrain contre tant de mordant. Ce qui tendait seulement à prouver que celui qui les avait postés là n'était qu'un imbécile. La sécurité extérieure importait dans la plupart des conditions météorologiques, mais seul un fou risquerait un pied dehors par un temps pareil !

Aucun d'eux ne vit l'immense forme ailée descendre sous le vent, le hurlement de sa turbine perdu dans celui de la tempête. Le maître Hudson mit la pinasse en vol stationnaire à trois mètres du sol, le temps de déployer les bras d'atterrissage, tandis que l'engin ruait dans les rafales. Puis il tomba comme une pierre ; des amortisseurs massifs absorbèrent le choc au moment de l'impact sur l'étendue de roche plate que le radar ventral avait détectée pour Hudson. La pinasse oscilla un moment, comme ivre, puis il sortit les faisceaux tracteurs ventraux pour mettre fin à ce mouvement et ancrer l'appareil. Il éteignit ensuite ses systèmes de vol, et Scotty Tremaine lui tapa sur l'épaule.

Voilà qui était très bien, maître Hudson. Mieux que bien : parfait !

— Merci, monsieur. » Hudson sourit et Harkness passa la tête dans le cockpit.

Tous les fantassins s'apprêtent à sortir, monsieur, dit-il à Tremaine. Je crois qu'on ferait bien de garder l'oeil sur eux.

— Ils sortent par ce temps ? » Tremaine enfonça un bouton qui lui permit de reculer son siège loin des panneaux de contrôle. « Chef, c'est le boulot de la Flotte de prendre soin des sans-défenses. Nous ne pouvons absolument pas laisser un ramassis de fusiliers essayer de retrouver leur chemin sans nous par une nuit pareille !

— C'est aussi ce que je me disais, approuva Harkness en lui tendant un fusil paralysant. J'espère que vous avez mis vos sous-vêtements d'hiver, monsieur. »

Le seul avertissement qu'eurent les gardes extérieurs frigorifiés fut la vue de quelque chose qui se matérialisait à travers la neige. Ils n'eurent pas l'occasion de l'identifier. Le plan opérationnel officiel du colonel Ramirez prévoyait que sa section jouerait le rôle d'une force de réaction défensive locale contre le reste de ses fusiliers et, pour pimenter l'exercice du côté des assaillants, il avait armé toute sa section de fusils paralysants au lieu des carabines et pistolets à marquage laser dont disposaient leurs collègues.

Toute la force de sécurité extérieure se retrouva inconsciente avant d'avoir compris qu'on l'attaquait.

— Qu'est-ce qu'on en fait, mon colonel ? demanda l'adjudant Ivashko sur son lien corn tout en tâtant du pied un corps inerte.

— J'aimerais bien les laisser geler, mais ce ne serait pas très courtois. »

Ramirez regarda autour de lui dans les rafales de neige, s'orientant d'après la carte que le Prince Adrien avait tracée en orbite avant le début de la tempête. « Il y a un abri de jardin là-bas, canonnier. Mettez-les dedans.

— À vos ordres, mon colonel. » Ivashko consulta le petit visuel tactique interne à son casque et choisit deux icônes proches. « Coulter, Malthus et vous êtes de corvée de baby-sitting. Mettez-moi ces belles au bois dormant à l'abri. »

Le maître principal Harkness n'aimait pas les fusiliers. Il n'avait jamais remis cette aversion instinctive en question, mais il se sentait prêt à faire des exceptions cette nuit-là. Il suivait de près le lieutenant Tremaine, le surveillant d'un oeil tandis que de l'autre il observait les hommes du colonel Ramirez en action.

Une fois les gardes extérieurs neutralisés, les fusiliers se déployèrent autour du chalet, localisèrent et mirent hors service la ligne de communication terrestre d'urgence et coupèrent les liens du bâtiment avec les satellites grâce à leurs brouilleurs. Le tout prit moins de quatre minutes. Pendant que la plupart s'occupaient de ces tâches techniques, la section se forma autour du colonel Ramirez qui attribuait à chacun l'issue qu'il devait gagner.

Le lieutenant Tremaine s'attacha d'office au colonel, et Harkness ne remarqua pas que l'adjudant Babcock s'était jointe à eux avant de la voir sur les talons de Ramirez. Il secoua la tête. Le pacha devait être mouillé jusqu'au cou dans cette affaire, donc il ne pouvait pas faire grand-chose au canonnier... officiellement. Mais Harkness se doutait qu'il allait lui passer un long et douloureux savon en privé.

Le colonel marcha en tête jusqu'à l'entrée principale du chalet et essaya doucement d'ouvrir la porte. Elle était ver rouillée, mais cela ne l'arrêta pas. Il passa le fusil paralysant dans sa main droite, tenant l'arme lourde comme s'il s'agissait d'un pistolet de poche, et tira une petite boîte aplatie de son harnais d'équipement. Il l'appuya contre la porte, enfonça un bouton, et la serrure céda.

Ramirez ouvrit la porte du bout du pied, et quelqu'un fit une remarque indignée comme le vent froid s'y engouffrait. Le robuste officier ne cilla pas. Il appuya sur la gâchette et passa la porte avant que le râleur ait touché le sol.

« Et d'un, murmura-t-il sur son lien com tandis que Babcock le suivait.

— Et de deux, renchérit quelqu'un sur le même circuit.

— Trois », fit une deuxième voix, imitée quelques instants plus tard par une troisième : « Quatre », annonça-t-elle tranquillement.

Tremaine entra dans le hall lambrissé à la suite de Babcock; Harkness fermait la marche. Les autres étaient aussi à l'intérieur maintenant; ils progressaient vite et discrètement, neutralisant les occupants du chalet au fur et à mesure. Tout se passait bien, se disait Harkness, quand soudain il entendit quelqu'un derrière lui.

« Bon sang, mais que... ? »

Il pivota. Un type costaud, musculeux, le regardait d'un air ahuri; par réflexe, il leva la main vers le pulseur qu'il portait dans un étui d'épaule, et le maître principal jura dans sa barbe. Ce salaud se tenait trop près pour lui permettre d'utiliser son fusil paralysant, alors il releva la crosse vers la mâchoire de l'homme en un geste vif et l'envoya s'écraser par terre.

« Oh, merde ! » murmura une voix quand l'impact secoua toute l'entrée.

Harkness s'empourpra, mais il n'eut pas le temps de réfléchir à son embarras car d'autres portes s'ouvraient sur les « invités » occupant les chambres attenantes à l'entrée.

Il en élimina un d'un tir rapide et se retourna juste au moment où le lieutenant Tremaine sonnait un troisième homme. Un seul tir de pulseur partit, et Ramirez régla le compte de trois adversaires – deux hommes et la femme qui avait tiré – grâce à une rafale grand angle, moins concentrée mais tout aussi efficace à cette distance.

L'adjudant Babcock, de son côté, se trouvait juste devant une porte lorsque celle-ci s'ouvrit brusquement; le couple à l'intérieur ne dormait manifestement pas à leur arrivée. Ils étaient peu vêtus mais bien éveillés, et la femme saisit le fusil de Babcock avant que celle-ci ait eu le temps de réagir.

Harkness jura et tenta de les mettre en joue, mais l'adjudant se trouvait trop près d'eux. Il ne pouvait pas viser à coup sûr –et, au bout de quelques instants, il n'en avait plus besoin. Babcock laissa la femme resserrer sa prise sur le fusil, puis ses deux pieds quittèrent le sol en même temps. Elle pivota comme une gymnaste en s'appuyant sur l'arme fermement maintenue, et l'autre femme recula violemment sous l'impact de deux bottes de combat pointure quarante (partie intégrante de la combinaison souple des fusiliers Mark 7) qui la frappèrent au ventre, lui arrachant un grognement de douleur. Le choc la projeta contre son amant, qui ouvrit la bouche pour hurler – au moment même où Babcock retombait sur le sol et abattait son coude gauche comme un marteau sur son crâne. Il s'écroula sans un bruit et le fusilier recula, le fusil toujours en main, pour tirer calmement sur la femme avant qu'elle ait pu reprendre son souffle.

Tout fut terminé en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, et Harkness écarquilla les yeux devant l'efficacité rapide et silencieuse de Babcock. L'adjudant jeta un coup d'oeil à la chambre dont ses victimes étaient sorties et, pour plus de sécurité, tira aussi sur l'homme. Puis elle regarda le maître principal par-dessus son épaule.

« La prochaine fois, amenez carrément le tambour et les trompettes ! railla-telle sur le lien com.

— La ferme, canonnier ! » aboya Ramirez. Le colonel, immobile, poussa au maximum les capteurs sonores externes de sa combinaison et se détendit. « Plus de peur que de mal, je crois. » Il compta rapidement le nombre de corps étendus dans l'entrée. « Douze, je répète, douze K.-O. en tout », annonça-t-il sur l'intercom en se tournant pour regarder Harkness à son tour. Le maître principal s'attendait à une sévère réprimande, mais le colonel se contenta d'agiter un doigt menaçant avant de se détourner.

« Peut-être les fusiliers n'étaient-ils pas si mauvais que ça, se dit Harkness.

Cinq minutes plus tard, ils avaient éliminé tous les gardes théoriquement présents – si, bien sûr, leurs informations étaient correctes. Toutefois, Thomas Ramirez n'aimait guère s'en remettre à des suppositions. Il disposa ses hommes de façon à couvrir les voies d'accès à l'escalier central puis emmena Babcock, Ivashko et Tremaine à l'étage. Harkness n'était pas invité, mais il ne comptait pas rester en arrière et ferma la marche aux côtés de Babcock.

La porte en haut des escaliers était fermée. Le colonel essaya de nouveau sa boîte magique, mais celui qui occupait cette pièce ne faisait pas confiance aux verrous électriques. Il s'était servi d'une bonne vieille clé dans une serrure mécanique en complément, et le colonel haussa les épaules.

Il tendit son fusil à Ivashko. Ce client-là, ils ne pouvaient pas se permettre de l'endormir pour quelques heures, et il allait donc devoir agir en force. Ce qui ne le gênait pas vraiment.

Il recula jusqu'au bord du palier, se balança sur la pointe des pieds puis s'élança contre la porte. Il n'avait le recul que pour trois enjambées, mais on n'avait pas encore construit de porte de chalet capable d'arrêter Thomas Ramirez, et il traversa la pluie d'éclats de bois comme un roc.

L'homme qui dormait de l'autre côté avait des réflexes de chat. Il se redressa dans son lit et glissa une main sous l'oreiller avant même d'avoir complètement ouvert les yeux. Toutefois, il se révéla bien trop lent. Ramirez atteignit le lit au moment où ses doigts se refermaient sur la crosse du pulseur, et une main comme un battoir saisit le col de son coûteux pyjama.

Denver Summervale vola hors du lit comme un missile, et sa main armée heurta un montant du lit au passage. Il hurla de douleur quand le pulseur lui fut arraché, et Ramirez le lâcha lorsqu'il fut en hauteur.

Summervale traversa la chambre en vol plané et parvint difficilement à se protéger la tête d'un bras avant de frapper le mur opposé comme un boulet de canon. Il rebondit et, alors qu'on l'avait pris au dépourvu dans son sommeil, il réussit à atterrir sur ses pieds. Il adopta automatiquement une position défensive, secouant la tête pour s'éclaircir les idées, et Ramirez le laissa faire. Le colonel se contenta de l'observer, lui laissant le temps de se reprendre en attendant qu'il charge.

Ce qui ne tarda pas. Summervale n'aimait pas les affrontements physiques.

C'était un spécialiste, un chirurgien qui vous débarrassait de vos problèmes à l'aide d'une arme, mais il avait tué plus d'un homme à mains nues. Malheureusement pour lui, il n'était ni aussi rapide ni aussi fort que Thomas Ramirez, et il portait un pyjama plutôt qu'une combinaison souple.

Ramirez para un coup mortel de la main gauche et enfonça le poing droit comme un boulet de démolition dans le ventre de Summervale. Celui-ci, plus petit, se plia en deux avec un grognement plaintif, et le colonel le gifla violemment de la main gauche. L'assassin fut projeté en arrière mais ne heurta pas le mur. Ramirez le rattrapa, le fit tournoyer comme une marionnette et le plaqua sur le ventre contre le bord de son propre lit. Il lui ramena le poignet dans le dos et passa un bras d'acier en travers de sa gorge.

Summervale se débattit pour hurler de douleur quand Ramirez, le visage totalement dépourvu d'expression, lui planta un genou sous combinaison souple dans le dos.

« Allons, allons, monsieur Summervale, fit doucement le colonel. Pas de ça avec moi. »

Le tueur gémit – signe involontaire de sa détresse, aggravée par l'humiliation –

et Ramirez jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule à Ivashko, qui posa un petit enregistreur sur le lit.

« Reconnaissez-vous ma voix, monsieur Summervale ? » demanda Ramirez.

Summervale serra les dents et refusa de répondre – puis hurla de nouveau quand des doigts puissants lui tordirent le poignet. « J'ai posé une question, monsieur Summervale, fit le colonel sur un ton de reproche. Ce n'est pas gentil d'ignorer mes questions. »

Summervale poussa un nouveau cri, se tordant de douleur, et rejeta la tête en arrière aussi loin qu'il le put.

« Oui ! Oui ! » La souffrance et la haine déformaient sa voix d'aristocrate.

« Bien. Vous devinez la raison de ma présence ?

— Allez vous faire... foutre ! haleta Summervale pardessus le bras qui lui serrait la gorge.

— Quel vocabulaire ! remarqua Ramirez presque aimablement. Alors que je ne suis là que pour vous poser une petite question. » Sa voix perdit son masque d'humour pour se faire I roide et dure. « Qui vous a payé pour tuer le capitaine Tankersley, Summervale ?

— Je vous... emmerde... fils de pute ! souffla Summervale.

— Ce n'est pas très gentil. Il va falloir que j'insiste.

— Et pourquoi... je devrais... vous le dire ? » Summervale parvint à émettre un rire étranglé. « Vous... me tuerez... après... alors merde !

— Monsieur Summervale, monsieur Summervale ! soupira Ramirez. Le pacha m'arracherait les yeux si je vous tuais moi-même, alors contentez-vous de répondre à la question.

— Comptez là-dessus !

— Je crois que vous devriez réfléchir », fit tout bas Ramirez. Scotty Tremaine se détourna, blême, au son de sa voix. J'ai dit que je ne vous tuerais pas, monsieur Summervale, murmura le colonel, comme avec amour. Je n'ai jamais dit que je ne vous ferais pas mal. »

CHAPITRE VINGT-DEUX

— Faisceaux tracteurs engagés.

— Coupure des réacteurs principaux, répondit Michelle Henke. Tenez prêts les réacteurs d'attitude. Chef Robinet, à vous le contrôle d'approche.

— Coupure des réacteurs principaux, à vos ordres », répéta le timonier de l'Agni en enfonçant des touches sur sa console pour stopper les moteurs à réaction auxiliaires du croiseur léger. « Arrêt des réacteurs principaux confirmé. Réacteurs d'attitude parés. J'ai le contrôle d'approche, commandant, ajouta-t-elle.

— Parfait. » Henke se carra dans son fauteuil et regarda la masse laide mais familière de la station spatiale Héphaïstos remplir le visuel avant. L'Agni se trouvait à l'intérieur du périmètre de sécurité de ses bandes gravitiques; il n'utilisait plus que ses réacteurs conventionnels depuis vingt minutes, mais les faisceaux tracteurs d'Héphaïstos le tenaient désormais et attiraient sa proue en forme de tête de marteau vers la baie d'arrimage qui l'attendait. Le vaisseau de Henke n'avait rien d'autre à faire que de corriger sa position d'arrimage finale, opération qui requérait un degré de précision que les faisceaux tracteurs de la station ne pouvaient pas atteindre.

Elle regarda silencieusement par-dessus l'épaule du premier maître Robinet.

Cette dernière aurait sans doute pu s'amarrer les yeux fermés, mais, quoi qu'il arrive, Henke portait la responsabilité ultime. Cette idée la taraudait, comme toujours en pareil moment, car elle n'avait jamais vraiment aimé les manœuvres de mouillage.

Elle était tout à fait compétente mais n'aurait jamais l'assurance totale et innocemment arrogante d'Honor. Elle savait parfaitement que c'était précisément ce manque de confiance en elle qui l'empêchait de manœuvrer avec le flair et le panache d'Honor – ce qui, en retour, minait sa confiance.

Elle eut un grognement familier d'autodénigrement mais, de fait, elle préférait largement une simple orbite de garage qui forçait les petits bâtiments et les radoubeurs à venir jusqu'à elle. Néanmoins, elle se réjouissait qu'Héphaïstos dispose d'une baie libre, car le bassin de radoub du Victoire se trouvait à cinq minutes à peine du mouillage de l'Agni par le boyau de transport du personnel. Henke avait déjà appelé Évelyne Chandler pour la prévenir du retour d'Honor, et Chandler avait répondu par un autre avertissement : les journalistes attendaient en force.

Henke sentit une moue déformer sa bouche, puis la força délibérément à se détendre et carra les épaules. Il était hors de question – absolument hors de question – que ces vautours se jettent sur Honor. C'est pourquoi le central d'Héphaïstos avait reçu un plan de vol concernant un cotre censé amener la comtesse Harrington et ses accompagnateurs au hall principal. Falsifier un plan de vol constituait une infraction assez grave, et elle aurait peut-être à en souffrir les conséquences lorsque aucun cotre ne se matérialiserait pour confirmer les listes d'arrivées dans le hall, mais Henke pensait avoir décelé une note complice dans la voix du contrôleur aguerri qui avait reçu son faux plan de vol. Son allusion nonchalante aux journalistes qui ne manqueraient pas d'attendre Lady Harrington n'avait fait que renforcer le soupçon – et son sentiment d'avoir bien agi, même si elle devait écoper d'un rappel à l'ordre.

Un doux carillon résonna, et le maître principal Robinet hocha la tête pour ellemême.

« Position de mouillage, commandant.

— Engagez les faisceaux d'arrimage.

— Engageons les faisceaux d'arrimage, à vos ordres, madame.

— Jack, fit Henke en se tournant vers son officier de com, demandez un verrouillage ombilical et voyez s'ils peuvent nous balancer les boyaux d'accès rapidement.

— À vos ordres, pacha.

— Merci. » Henke s'extirpa de son fauteuil de commandement et jeta un coup d'oeil à son second. « Monsieur Thurmond, à vous le quart.

— Bien, madame. À moi le quart.

— Parfait. » Elle se frotta la tempe un court instant puis soupira. « Si on a besoin de moi, je suis avec Lady Harrington. »

La cabine d'Honor ne comportait pas de baie d'observation, mais elle avait branché son terminal de com sur les capteurs optiques avant de l'Agni. Elle restait assise en silence, les mains sur les genoux, et regardait l'écran plat tandis que le navire se posait sur son ber.

Elle se sentait... vide. Plus vide que le vent ou l'espace, vidée par le travail silencieux de l'entropie. Elle entendait MacGuiness se déplacer autour d'elle, sentait Nimitz qui s'étirait sur le dos de son fauteuil, rayonnant d'amour et d'inquiétude, mais il n'y avait que calme et silence au fond d'elle. La souffrance attendait, mais elle l'avait enfermée dans une armure de glace. Elle la voyait en imagination : des lames de rasoir brillant dans leur prison cristalline, qui ne pouvaient pas la toucher. Qui ne pourraient pas la toucher, même, car sa peine la détruirait trop vite si elle la libérait.

Elle l'avait donc gelée, sans crainte, avec détermination, l'emprisonnant jusqu'à ce qu'elle choisisse de briser la glace pour lâcher son chagrin sur elle-même. Et, pour cela, il lui faudrait attendre d'avoir trouvé Denver Summervale.

Son esprit continua doucement sur cette voie, envisageant différents moyens d'y parvenir. Elle savait que Michelle craignait pour elle, mais c'était idiot. Plus rien ne pouvait la faire souffrir désormais. Elle n'était qu'un glacier, une machine de glace et de pierre qui se dirigeait implacablement vers la fin qu'elle s'était fixée. Comme le glacier, rien ne parviendrait à l'arrêter... et il ne resterait rien d'elle à la fin du voyage.

Elle dissimulait cette pensée au plus profond d'elle-même, si loin qu'elle la devinait à peine, de peur que Nimitz ne la lise en elle. Mais une logique claire et nette la lui dictait. C'était inévitable, et ce n'était que justice.

Elle n'aurait pas dû se laisser aller à aimer Paul, se dit-elle distraitement. Elle aurait dû se méfier. D'un côté, elle aurait voulu qu'on lui accorde plus de temps avant que le piège se referme, mais la fin était jouée d'avance. C'est l'amour que Paul lui vouait qui l'avait perdu. Elle le savait depuis l'instant où elle avait forcé Michelle à lui révéler quelle ultime insulte Summervale avait proférée. Michelle refusait de le lui dire, pourtant elle devait bien se douter qu'Honor le découvrirait un jour ou l'autre.

Elle avait donc fini par avouer sans parvenir à soutenir son regard – elle en était incapable –, et, depuis, Honor savait. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi un parfait inconnu avait cherché querelle à Paul, mais c'était elle la faille dans sa cuirasse. Summervale s'était servi d'elle pour l'atteindre, le provoquer... et le tuer.

De la même façon qu'elle tuerait Summervale. Sa santé robuste servirait à quelque chose, pour finir, car elle la sacrifierait tout entière à le retrouver s'il le fallait.

Une douleur plus froide et cruelle monta en elle, et elle l'accueillit à bras ouverts. Elle l'intégra à son armure, élevant plus haut les murs glacés, les épaississant pour maintenir son chagrin à distance encore un peu. Juste assez longtemps pour accomplir la dernière tâche qui lui importerait jamais plus.

Honor avait meilleure mine, se dit Henke en entrant dans la cabine de son amie, et c'était vrai... dans une certaine mesure. Son visage n'arborait plus son air brisé, pourtant il gardait l'apparence d'un masque. Le cœur lui manquait chaque fois qu'elle pensait à l'idée fixe que ce masque cachait, et il lui suffisait de regarder Nimitz pour en deviner la substance. Le chat sylvestre ne se tenait plus voûté et avait repris du poids, mais toute malice l'avait abandonné. Ses oreilles demeuraient à demi aplaties, et il semblait émaner de lui une étrange aura de danger, comme un écho de la soif de vengeance qui animait Honor. Une aura froide, comme Honor se montrait froide, et différente de tout ce que Henke avait pu voir du chat sylvestre par le passé.

Pire encore peut-être, la façon dont il surveillait sa compagne : il se tenait immobile sur son épaule dès qu'elle sortait et, à l'intérieur de ses quartiers, refusait de la quitter du regard – un regard vert d'herbe sombre et dur.

« Bonjour, Michelle. Je vois que nous sommes arrivés.

— Oui », fit maladroitement Henke du ton de qui ne sait pas trop comment répondre. La voix d'Honor ne révélait aucune tension particulière, non, c'était plutôt l'inverse, mais son manque de vitalité, son timbre plat et mort en faisaient la voix d'une inconnue. Henke s'éclaircit la gorge et parvint à sourire. « J'ai monté un bateau aux journalistes, Honor. Si nous parvenons à te transférer à bord assez vite, tu pourras gagner le Victoire avant qu'ils se rendent compte que tu n'arrives pas par le hall principal.

— Merci. » Les lèvres d'Honor dessinèrent un sourire qui ne trouva aucun écho dans ses yeux sombres au cœur de glace, qui ne se réchauffaient jamais et semblaient ne jamais ciller, même sur le stand de tir de l'Agni. Henke n'avait aucune idée du nombre de chargeurs qu'Honor avait vidés, mais elle savait qu'elle y avait passé au moins quatre heures chaque jour, et son absence totale d'expression tandis qu'elle tirait balle après balle dans le cœur et la tête de cibles holo humaines avait terrifié Henke. Elle se mouvait comme une machine, avec une précision terrible et calculée qui niait tout sentiment humain, comme si son âme avait gelé à l'intérieur de son corps.

Honor Harrington était une tueuse. Ça avait toujours été vrai, Michelle le savait mieux que personne, mais la compassion et la gentillesse qui constituaient une part bien plus importante de sa personnalité dominaient normalement ce trait meurtrier. Il était canalisé par son sens du devoir et des responsabilités, et, d'une certaine manière, c'était à la fois le complément et la conséquence de sa compassion. Honor était entière. Par bien des côtés, cela renforçait sa capacité à faire preuve de violence, mais sa bonté en faisait un instrument qu'elle pouvait utiliser quand elle en avait besoin plutôt qu'un maître auquel elle se soumettrait. Cette violence avait manqué exploser une fois ou deux. Si les rumeurs qui couraient sur le raid de Merle étaient exactes, il s'en était fallu de peu cette fois-là, mais Honor avait réussi à se maîtriser d'une façon ou d'une autre.

Aujourd'hui, elle n'essayait même pas, et Henke ressentait comme jamais sa terrifiante aptitude à la destruction. Elle avait craint pour sa santé mentale; maintenant, elle savait la vérité presque pire encore. Honor n'était pas folle : elle se moquait de tout. Elle avait non seulement perdu son équilibre, mais aussi tout désir de le retrouver. Elle n'était pas folle furieuse, non, mais plus dangereuse encore, car le tueur en elle avait pris les commandes, avec sa logique inhumaine plus cruelle qu'un hiver sphinxien. Elle avait tiré un trait sur sa compassion naturelle et ne se préoccupait plus des conséquences.

Honor, muette, regardait sa meilleure amie depuis sa prison de glace. Elle ressentait l'inquiétude de Henke à travers son lien avec Nimitz, et une infime part de son cœur aurait voulu la rassurer. Mais il ne s'agissait que d'un réflexe, trop insignifiant pour représenter davantage, et, de toute façon, elle avait oublié comment réconforter quiconque. Elle s'en souviendrait peut-être un jour, mais peu importait.

Tout ce qui comptait désormais, c'était Denver Summervale.

« J'imagine que je ferais mieux d'y aller », dit-elle au bout d'un moment. Elle tendit une main dont Henke se saisit. Nimitz permit à Honor de sentir les larmes qui brûlaient les yeux de son amie, et un fragment perdu de la femme que Paul Tankersley avait aimée regretta de ne pas sentir ses propres yeux la brûler. Pourtant c'était impossible, alors elle serra la main de Michelle, lui tapota gentiment l'épaule et la quitta sans un regard en arrière.

La haie d'honneur se mit au garde-à-vous et salua lorsque Honor attrapa la barre d'appui pour passer de l'apesanteur du hoyau d'accès à la gravité interne du Victoire. Le sifflet du bosco retentit, et la main d'Honor se leva en une réponse automatique. Évelyne Chandler s'avança et tendit la main en signe de bienvenue.

Honor la saisit. La petite femme rousse observait le visage de son officier supérieur, et ses yeux compatissants s'assombrirent sous l'effet de la surprise, d'une certaine crainte même.

« Commandant », dit-elle calmement. Elle se contentait d'une simple salutation, sentant qu'Honor ne souhaitait pas entendre ses condoléances.

« Evelyne. » Honor salua de la tête son second puis les soldats de la haie d'honneur, et fit signe à l'un de ses gardes d'avancer. « Capitaine Chandler, voici le major Andrew LaFollet, qui commande mon équipe de sécurité graysonienne. »

L'ombre d'un sourire froid se posa de nouveau sur ses lèvres. « Le Protecteur Benjamin l'a envoyé pour m'empêcher de faire des bêtises. » LaFollet pinça les lèvres, mais il serra la main de Chandler sans faire de commentaire. « Présentez-le dès que possible au colonel Ramirez. Je crois qu'ils se découvriront pas mal de points communs.

— Bien sûr, madame, murmura Chandler.

— Merci. » Honor se tourna vers MacGuiness. « Veillez à faire transférer mes effets personnels, s'il vous plaît, Mac. Je rejoins directement mes quartiers.

— Bien, madame. » Chandler n'avait jamais vu l'intendant si fatigué – ni si inquiet – et son cœur se serra pour cet homme épuisé au regard triste.

Honor s'éloigna du sabord d'entrée en direction de l'ascenseur, et LaFollet s'éclaircit la gorge dans son dos.

« Soldat Candless », dit-il calmement. James Candless salua brièvement et emboîta le pas à Honor. Chandler se tourna vers le major, qui haussa les épaules.

«Je suis désolé, capitaine, mais j'ai mes ordres.

— Je vois. » Chandler l'observa encore un moment, puis son visage s'adoucit.

« Je vois bien, fit-elle plus sereinement, sur un ton différent; nous nous inquiétons tous pour elle. Nous trouverons un arrangement, major.

— Je l'espère, capitaine, murmura LaFollet en regardant l'ascenseur emmener son seigneur. Dieu m'est témoin que je l'espère. »

Le sas de la cabine se referma, isolant Honor de Candless et de sa sentinelle réglementaire. Elle se sentait un peu coupable de ne pas avoir présenté les deux hommes ni expliqué au fusilier la présence de Candless, mais il restait trop peu d'elle-même pour ce genre de prévenances.

Debout, elle balaya la cabine du regard, et une souffrance sans larmes la saisit malgré sa cuirasse lorsque ses yeux se posèrent sur le cube holo sur son bureau.

Paul lui souriait depuis l'objet, riant dans le vent qui agitait son catogan, son casque de vol au creux du bras; le nez d'un Javelot, en forme d'aiguille, brillait derrière lui.

Elle gagna le bureau. Sa main tremblait en soulevant le cube, et elle le fixa en regrettant les larmes qu'elle ne parvenait pas à verser. Ses lèvres frémirent et ses doigts se serrèrent, mais son âme gelée persista dans son refus de pleurer. Elle ne pouvait que fermer les yeux et serrer le cube contre son sein, le berçant comme le cœur solide de sa souffrance et de son chagrin.

Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée ainsi, Nimitz blotti dans son cou, geignant doucement et caressant sa joue d'une patte délicate. Elle sut simplement qu'elle ne pouvait rien faire d'autre – et qu'elle n'avait pas le courage d'ouvrir le sas de sa chambre. Trop de détresse l'attendait là, trop de souvenirs perfides de son bonheur. Elle ne pouvait pas les affronter. Pas maintenant. Ils la briseraient et elle n'osait pas prendre ce risque avant d'avoir fait ce qu'elle avait à faire. Elle resta donc là comme une statue en uniforme noir et or, figée à l'angle de son bureau, jusqu'à ce que le carillon d'admission retentisse derrière elle.

Elle inspira brusquement, les narines évasées, puis reposa doucement le cube sur son bureau. Elle passa un doigt comme une caresse sur le visage souriant de Paul et appuya sur le bouton de l'intercom.

« Oui ? » Le frémissement de sa voix la surprit, et elle le brisa dans un poing de glace.

« Le colonel Ramirez, madame, annonça la sentinelle.

— Je ne... » Elle s'interrompit. Elle n'avait pas envie de voir Ramirez. Il avait servi de témoin à Paul et elle le connaissait trop bien. Elle savait qu'il se croyait responsable et qu'il s'attendait à la voir partager cet avis. Ce n'était pas le cas, mais la culpabilité de Ramirez rouvrirait ses propres blessures et menacerait sa cuirasse.

Toutefois, si elle refusait de le recevoir, il pourrait l'interpréter comme un reproche. Il méritait qu'elle le traite mieux que ça et, puisqu'il lui restait si peu à offrir, sa propre conscience lui interdisait de refuser son réconfort à cet homme.

Elle prit une nouvelle inspiration et se redressa dans un soupir.

« Merci, soldat. » Elle enfonça le bouton qui commandait l'ouverture du sas et se retourna pour lui faire face.

Thomas Ramirez avait l'air plus abattu encore qu'elle ne le craignait, et elle se ressaisit comme il s'arrêtait sur le seuil tandis que le sas se fermait derrière lui. «

Dame Honor, je... » commença-t-il. Elle l'interrompit d'un geste.

« Non, Thomas », fit-elle aussi gentiment que le permettait le carcan de glace autour de son cœur. Elle savait que sa voix devait lui paraître mécanique, indifférente et contrite. Elle posa une main sur son bras, essayant de briser sa propre réserve afin de l'atteindre et consciente de son échec. « Vous étiez l'ami de Paul. Je le sais, et je sais que ce n'était pas votre faute. Paul ne vous en voudrait pas pour ce qui s'est passé... et je ne vous en veux pas non plus. »

Ramirez se mordit la lèvre. Une larme brilla au coin de son oeil – une autre de ces larmes qu'elle ne réussissait pas à verser – et il baissa la tête pour quelques instants. Puis il prit une profonde et violente inspiration, et releva les yeux. Leurs regards se croisèrent, et elle lut dans le sien qu'il comprenait qu'elle ne pouvait vraiment pas faire mieux et qu'il l'acceptait

« Merci, madame », dit-il tout bas.

Elle lui tapota le bras et contourna son bureau. Elle se laissa tomber dans son fauteuil et lui fit signe de prendre le siège qui lui faisait face, tandis qu'elle faisait passer Nimitz sur ses genoux. Le chat sylvestre s'y lova, collant son museau contre ses jambes tout en rayonnant d'amour pour elle. Ce sentiment lui faisait mal, comme si un marteau frappait contre le bouclier qui anesthésiait son cœur, mais elle le caressa lentement avec douceur.

« Je me rends compte que vous revenez à peine, madame, reprit Ramirez au bout d'un moment, et je m'excuse de m'imposer, mais il y a une chose que vous devez savoir avant de... prendre d'autres mesures. »

Honor sourit sans joie à son choix de termes. Thomas Ramirez se trouvait avec elle à Merle. Si quelqu'un dans la Galaxie avait une idée des « mesures » qu'elle comptait prendre, c'était bien lui.

« La semaine dernière, poursuivit-il, le major Hibson et moi avons organisé un exercice d'entraînement sur Gryphon. Cette remarque éveilla l'intérêt d'Honor, qui haussa un sourcil en se demandant comment ils avaient gagné Gryphon avec le Victoire au radoub.

« Les capitaines McKeon et Venizelos ont eu la bonté de nous aider en transportant le bataillon sur Manticore B », précisa Ramirez. Honor sentit son intérêt grandir, et quelque chose dans le son de sa voix résonna contre son cocon de place.

« L'exercice a été une réussite dans l'ensemble, madame, mais nous avons connu une défaillance du système (le navigation à bord de ma pinasse de commandement.

Nous avons atterri à plusieurs centaines de kilomètres de notre zone le contact théorique, je le crains – un furieux blizzard dans la région de l'exercice a probablement contribué à notre erreur le navigation –, et il m'a fallu plusieurs heures pour rejoindre le reste du bataillon.

— Je vois. » Honor fit basculer le dossier de son fauteuil en arrière avec un léger froncement de sourcils alors que Ramirez s'interrompait. « Puis-je vous demander pourquoi vous me racontez cela ? dit-elle enfin.

— Eh bien, madame, par le plus grand des hasards, notre site d'atterrissage se trouvait tout près d'un chalet de chasse. Naturellement, ma section et moi avons gagné le chalet dans l'espoir de découvrir notre position exacte, de façon à pouvoir rejoindre l'exercice. Il s'agissait d'une simple coïncidence, bien sûr, mais, eh bien, il semble que Denver Summervale prenait précisément des vacances dans ce chalet, madame. »

Le fauteuil d'Honor se redressa brutalement, et Ramirez déglutit en apercevant la soudaine lueur de sauvagerie dans ses yeux.

« S'y trouve-t-il toujours, Thomas ? » souffla-t-elle, posant un regard affamé et à moitié fou sur son visage. Il déglutit à nouveau.

— Je l'ignore, madame, répondit-il prudemment, mais, au cours de notre conversation il m'a... offert une information. » Il plongea la main dans la poche de sa veste et posa une puce sur le bureau d'Honor, tout en refusant de détourner son regard de ses yeux effrayants.

— Il a dit... » Ramirez s'arrêta et s'éclaircit la gorge. Madame, il a dit qu'on avait loué ses services. On l'a payé pour tuer le capitaine Tankersley... et vous-même.

— Payé ? » Honor le regardait fixement, et un frémissement silencieux parcourut son corps. Sa froide armure vacilla et se craquela légèrement sous l'effet de la vague de chaleur qui montait soudain en elle. Elle n'avait jamais entendu parler de Denver Summervale avant qu'il ne tue Paul. Elle supposait jusque-là qu'une raison personnelle l'avait poussé à agir, mais ceci...

— Oui, madame. Payé pour vous assassiner tous les deux, souligna Ramirez.

Mais on lui a demandé de tuer le capitaine Tankersley le premier. »

Le premier. Quelqu'un voulait que Paul meure le premier, et la façon dont Ramirez l'avait annoncé résonna sans fin en elle, assaillant la glace. Il ne s'agissait pas de l'acte cruel d'un univers impersonnel et indifférent qui la punissait pour avoir aimé, mais d'un geste délibéré. Quelqu'un voulait la voir morte et voulait auparavant la faire souffrir autant qu'il était possible. Quelqu'un avait payé pour qu'on assassine légalement Paul, en considérant cela comme une arme contre elle.

Nimitz se dressa sur ses genoux en feulant, le poil hérissé, la queue dressée et les griffes découvertes, et Honor sentit son armure tomber en ruine tandis que la terrible chaleur de sa fureur détruisait son détachement. Et, alors même que sa rage s'amplifiait, elle sut. Elle sut qui devait être responsable, le seul être assez malade et sadique pour faire tuer Paul par haine envers elle. Pourtant, malgré sa certitude, elle fixa Ramirez en attendant de lui une confirmation.

Madame, fit doucement le colonel, il a été engagé par le comte de Nord-Aven. »

CHAPITRE VINGT-TROIS

Thomas Ramirez bascula le dossier de son siège et observa l'homme en uniforme vert assis de l'autre côté du bureau, dans sa cabine de travail à bord. Le major Andrew LaFollet soutenait son regard, et ses yeux gris le jaugeaient également. Une tension invisible régnait entre eux; il ne s'agissait ni de colère ni de méfiance, mais de la prudence dont auraient fait preuve deux chiens de garde à leur première rencontre.

« Alors, major, dit enfin Ramirez, dois-je comprendre que vos hommes et vous êtes assignés à Lady Harrington de façon permanente ? D'après ce que m'avait dit le capitaine Chandler, je pensais qu'il s'agissait d'une affectation temporaire, sur ordre du Protecteur Benjamin.

— Je regrette cette méprise, mon colonel. » LaFollet était grand pour un Graysonien, solide et musculeux, mais il mesurait une tête de moins que Ramirez et semblait presque chétif par comparaison. Il avait aussi dix ans de moins que le colonel, bien qu'ils parussent le même âge grâce au traitement antivieillissement qu'avait subi le Manticorien. Pourtant, son visage et son attitude ne trahissaient aucune incertitude. Il passa la main dans ses cheveux acajou et fronça les sourcils, réfléchissant à la meilleure façon de se faire comprendre de cet étranger.

« En ce moment, mon colonel, commença-t-il avec son lent et doux accent graysonien, levant les yeux pour observer un point situé au-dessus de la tête de Ramirez, Lady Harrington n'a pas les idées très claires. » Lorsqu'il les abaissa, leur expression signala au colonel que quiconque interpréterait cette déclaration comme une critique le regretterait. « Je la soupçonne de nous considérer en effet comme une mesure temporaire.

— Mais elle se trompe, lança Ramirez au bout d'un moment.

— Oui, mon colonel. En vertu de nos lois, un seigneur doit en toutes occasions être accompagné de sa garde personnelle, sur Grayson ou ailleurs.

— Même dans le Royaume stellaire ?

— Sur Grayson ou ailleurs, mon colonel », répéta LaFollet. Ramirez ouvrit de grands yeux.

« Major, je me doute que vous n'avez pas écrit la loi, mais Lady Harrington est aussi officier dans la Flotte de Sa Majesté.

— Je le comprends bien, mon colonel.

— Mais vous ne comprenez peut-être pas que le règlement interdit la présence de civils ou de ressortissants étrangers armés sur un vaisseau de Sa Majesté. Bref, major LaFollet, votre présence ici est illégale.

— Je suis désolé de l'apprendre, mon colonel, répondit poliment LaFollet, et Ramirez soupira.

— Vous n'allez pas me faciliter la tâche, n'est-ce pas, major ? demanda-t-il sur un ton désabusé.

— Je n'ai pas l'intention de vous causer de problèmes, ni à la Flotte ou au Royaume, mon colonel. J'entends toutefois clairement accomplir mon devoir, comme j'en ai prêté le serment, et protéger mon seigneur.

— Les fusiliers royaux protègent les commandants des vaisseaux de Sa Majesté, intervint Ramirez d'une voix plus dure et sèche.

— Sauf votre respect, mon colonel, là n'est pas la question. Et puis je sais que ni vous ni les fusiliers royaux n'êtes responsables de ce qui s'est produit, ajouta le major, le regard serein, mais Lady Harrington a assez souffert. »

Ramirez serra les dents quelques instants, puis il inspira profondément et s'imposa de s'adosser. Le ton de LaFollet n'aurait pas pu être plus respectueux, et le colonel s'accordait en partie avec cette calme accusation. Il réfléchit un moment puis décida d'essayer une autre approche.

« Major, Lady Harrington pourrait ne pas rentrer à Gray-son avant des années, maintenant que le Parlement a voté la déclaration de guerre et que nous reprenons les opérations actives. Êtes-vous et vos... combien, dix hommes ? douze ?

— Nous sommes douze au total, mon colonel.

— Alors douze. Êtes-vous tous les douze prêts à passer tout ce temps loin de Grayson, alors que le corps des fusiliers se déclare prêt à assurer la sécurité de Lady Harrington ?

— Elle ne restera pas à bord tout ce temps, mon colonel. À chaque fois qu'elle sort, elle laisse sa sentinelle derrière elle. Et, pour répondre à votre question, nous ne sommes pas loin de Grayson tant que nous restons auprès de notre seigneur. »

Ramirez ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel, et LaFollet se permit un léger sourire. « Cela dit, mon colonel, je comprends votre point de vue, et la réponse est oui. Nous sommes prêts à passer tout le temps qu'il faudra loin de Grayson.

— Vous parlez pour tous vos hommes ?

— Pouvez-vous parler pour tous les vôtres, mon colonel ? LaFollet soutint son regard jusqu'à ce qu'il acquiesce sans enthousiasme. « Moi aussi. Et tous les membres de la garde Harrington sont des volontaires, comme c'est le cas pour vos fusiliers, d'après ce que j'ai cru comprendre.

— Puis-je vous demander pourquoi vous vous êtes porté volontaire ? » Sur un autre ton, cette question aurait pu être insultante. En l'occurrence, elle n'exprimait qu'une sincère curiosité, et LaFollet haussa les épaules.

« Bien sûr, mon colonel. J'étais affecté à la sécurité du palais avant la tentative de coup d'État de Macchabée, et mon frère aîné également, en tant que membre de la garde personnelle du Protecteur Benjamin. Il s'est fait tuer, et Lady Harrington a non seulement assumé sa responsabilité en sauvant le Protecteur, mais a tué son assassin de ses propres mains – avant de prendre en charge la protection de ma planète tout entière. » Il soutint le regard de Ramirez sans ciller. « Grayson lui doit sa liberté. Ma famille lui est redevable à jamais pour avoir accompli la tâche de mon frère et vengé sa mort. Je me suis porté volontaire pour la garde seigneuriale le jour où on en a annoncé la formation. »

Ramirez s'enfonça un peu plus dans son siège, le regard inquisiteur. « Je vois.

Pardonnez-moi de poser cette question, major, mais je sais d'après ce que j'ai lu dans les journaux que tous les Graysoniens ne se réjouissent pas de voir une femme seigneur. Dans ces conditions, êtes-vous certain que vos hommes partagent vos sentiments ?

— Ils se sont tous portés volontaires pour cette affectation particulière, mon colonel. » Pour la première fois, une nuance glaciale s'insinua dans la voix de LaFollet. « Quant à leurs motivations personnelles, le père du soldat Candless a péri à bord du Covington durant la bataille de Merle et le frère aîné du caporal Mattingly à bord du Saül au cours de la même bataille. Le soldat Yard a perdu un cousin et un oncle dans la première bataille de Yeltsin; un autre de ses cousins n'a survécu à Merle que parce que Lady Harrington a insisté pour qu'on ramasse toutes les capsules de survie graysoniennes, malgré le risque d'un retour du Saladin avant la fin de cette opération. Son transpondeur étant endommagé, nos capteurs ne pouvaient pas le localiser; ceux de l'Intrépide en étaient capables et ont réussi. Il n'est pas un homme dans mon détachement – ou dans la garde tout entière d'ailleurs

– qui ne se soit engagé parce qu'il a une dette personnelle envers Lady Harrington, mais ce n'est pas tout. Elle est... spéciale, mon colonel. Je ne sais pas vraiment comment l'exprimer, mais...

— Pas besoin », murmura Ramirez, et LaFollet l'observa. Une lueur dans les yeux du colonel lui permit de se détendre et il baissa de nouveau les yeux, regardant fixement sa main aller et venir sur le bras du fauteuil.

« Un Graysonien n'est pas censé... dire ce genre de choses, mon colonel, ajouta-t-il calmement, mais nous avons rejoint sa garde parce que nous l'aimons. » Il cessa de frotter l'accoudoir et soutint le regard de Ramirez. « Mieux que ça, c'est notre seigneur, notre suzeraine personnelle. Nous lui devons la même obéissance que vous à votre reine, mon colonel, et nous comptons accomplir notre devoir. Je crois que le Protecteur a demandé à votre ambassadeur de transmettre cette information à votre Premier ministre. »

Ramirez se frotta lentement le sourcil. Il reconnaissait une personne intransigeante quand il en croisait une, et le statut légal du capitaine en tant que membre d'une noblesse étrangère soulevait des questions qu'il se réjouissait de ne pas avoir à résoudre. De plus, LaFollet avait raison – peut-être plus qu'il ne le croyait