MA JOLIE
La cote de la truffe blanche, qui relève moins de sa rareté que du pur snobisme, a atteint de nouveaux sommets à Londres, dimanche, où un lot d'un kilo cent quatre-vingts grammes a été adjugé aux enchères pour la modique somme de 110 000 dollars. L'acheteur, dont Videntité n'a pas été divulguée, est domicilié à Hong Kong.
New York Tîntes, le 15 novembre 2005.
En tant que détective privé, je suis prêt à me faire trouer la peau pour mes clients, mais il vous en coû-tera cinq cents plaques de l'heure, plus mes frais, à savoir tout le Johnny Walker que je suis capable d'éeluser. Et pourtant, il y a des jours où je serais presque tenté de marner pour des clopinettes ; quand un petit lot comme April Fleshpot trimballe ses phéromones jusqu'à mon bureau pour réclamer mes services, par exemple.
« J'ai besoin de votre aide », roucoula-t-elle en croisant les jambes sur le canapé.
Avec des bas de soie noirs comme ça, difficile de rester concentré.
167
« Je suis tout ouïe, répondis-je, convaincu que l'ironie subtilement sexuelle de ma réplique n'était pas tombée dans l'oreille d'une sourde.
— J'ai besoin que vous alliez chez Sotheby's et que vous participiez aux enchères pour moi. Natu rellement, c'est moi qui régale. Mais il est important que je reste anonyme. »
Pour la première fois depuis qu'elle était entrée dans mon bureau je parvins à voir autre chose que sa chevelure blonde, ses lèvres pulpeuses et les deux zeppelins qui tiraient sur le tissu de son chemisier, à la limite de la déchirure. La môme avait la frousse.
« J'enchéris sur quoi ? lui demandai-je. Et pourquoi vous n'y allez-vous pas vous-même ?
— Une truffe, dit-elle en allumant une cigarette.
Vous pouvez monter jusqu'à dix millions de dollars.
Voire douze, si la bataille est serrée.
— Aaaah, fis-je en lui lançant le regard qui précède habituellement le coup de grelot aux urgences psychiatriques de l'hôpital Bellevue. Dites, vous devez en avoir rudement envie.
— Oh, pas de grossièretés, rétorqua-t-elle, manifestement furax. Je double vos honoraires habituels.
Seulement vous ne repartez pas de chez Sotheby's sans la truffe.
— Et supposez qu'au-delà de cinq millions de dollars, j'estime que ça fait un peu beaucoup pour un champignon, la titillai-je.
— Peut-être bien - et pourtant la truffe Bundini a été adjugée pour vingt millions ; le prix le plus élevé jamais atteint par un tubercule aux enchères.
Évidemment, elle appartenait à l'Aga Kahn et était 1 £LQ
d'un blanc immaculé. Ne me faites pas faux bond, parce que récemment je n'ai pas pu suivre sur un foie gras face à un magnat du pétrole texan : j'ai dû m arrêter à sept millions ; il a emporté le morceau pour huit. Je venais juste de vendre deux Chagall pour mobiliser des fonds.
— Je me souviens, j'ai vu ce foie gras dans le catalogue Christie's. M'a semblé que ça faisait une somme bien rondelette pour une portion copieuse comme un amuse-gueule. Enfin bon, si ça a pu rendre le pétrolier heureux.
— Ça lui a coûté la vie, lâcha-t-elle.
— Non!
— Si. Un comte de Roumanie qui aimait plus que tout le goût sublime du foie d'oie l'a suriné entre les omoplates pour lui croûter son pâté, dit-elle en allumant une nouvelle cigarette avec la précédente.
— Pas de bol, fis-je en la regardant fixement.
— N'empêche, il a été le dindon de la farce, dit-elle en riant. La petite gâterie ultra-riche en cholestérol était un faux. Le comte, dans un geste amoureux, avait déposé le foie gras aux pieds de la grande-duchesse d'Estonie. Mais quand celle-ci s'est aperçue que ce n'était en réalité que du pâté de foie, il s'est donné la mort.
— Et le foie gras véritable ? demandai-je.
— Jamais été retrouvé. Certains ont prétendu qu'il avait été boulotte à Cannes par un producteur hollywoodien. D'autres ont dit qu'un Égyptien du nom de Abou Hamid avait complètement perdu les pédales et se l'était injecté en intraveineuse. D'autres encore ont pensé qu'il était tombé entre les mains d'une ménagère de Flatbush ; persuadée que
169
c'était de la pâtée pour chats, elle l'aurait donné à son matou. »
April ouvrit son sac à main, et me fit un chèque pour mes honoraires.
« Juste une chose, dis-je. Pourquoi est-ce que personne ne doit savoir que vous voulez la truffe ?
— Un réseau de gourmands originaires d'Istanbul a infiltré nos frontières. Leur but ? Râper la truffe sur leur fettucine. Ils ne reculeront devant rien pour la récupérer. Une femme seule possédant un mets d'un tel raffinement serait immédiatement en danger de mort. »
J'en eus soudain froid dans le dos. La seule affaire de produit comestible de luxe que j'avais eue à traiter avait été relativement simple : une histoire de champignon Portabello. Un politicien en herbe l'avait précédemment accusé d'avoir eu un comportement déplacé, mais ses accusations s'étaient révélées non fondées. Ma mission, cette fois, consistait à rapporter la truffe au Waldorf, suite 1600. April m'y attendrait dans sa plus simple parure, m'annonça-t-elle sur un ton aguicheur, celle couleur peau que Dieu avait conçue pour elle.
Une fois qu'elle eut disparu dans l'ascenseur en faisant rouler son pétrousquin top-niveau, je passai deux coups de bigo, chez Fauchon et chez Fortnum
& Mason. Les gérants me devaient bien ça ; je leur avais rendu un petit service, à l'époque, en réussis-sant à remettre la main sur six anchois d'une valeur inestimable qu'un dacoït leur avait dérobés.
Lorsqu'on m'eut affranchi sur le compte d'April Fleshpot, je sautai dans un taxi direction York Avenue. Chez Sotheby's, les enchères allaient bon train.
170
Une quiche fut adjugée pour trois millions, une paire d'œufs à la coque assortis atteignirent les quatre millions et un hachis parmentier ayant appartenu au duc de Windsor fut vendu pour un montant de six millions de dollars. Lorsqu'on annonça la mise à prix de la truffe, un brouhaha parcourut la salle. Les enchères démarrèrent à cinq millions de dollars. Une fois que les caves eurent abandonné la partie, je me retrouvai embarqué dans un duel contre un gros lard coiffé d un fez. À douze millions de dollars, le ventripotent se retira à son tour, visiblement dérouté. Une fois le kilo cent quatre-vingts de marchandise en ma possession, je le planquai dans une consigne automatique de la gare de Grand Central, puis filai rejoindre April au Waldorf.
« Vous avez la truffe ? demanda-t-elle en m ouvrant, juste vêtue d'un peignoir en satin nonchalamment jeté sur son cytoplasme rudement bien fichu.
— Ne vous faites pas de bile, lui dis-je en lui balançant mon sourire de caïd. Mais est-ce qu'on ne devrait pas d'abord causer pèze ? »
La dernière chose dont je me souviens avant l'extinction des feux, c'est une collision entre le dessus de mon crâne et une masse genre cargaison de briques.
Quand je repris mes esprits, j'avais un gros calibre braqué sur le toquant - vous savez, la petite pompe chargée de la circulation sanguine qu'on a sous la cage thoracique. Pour mon plus grand divertissement, le poussah au fez de chez Sotheby's en chatouillait le cran de sûreté. April était assise sur le canapé, ses jolies pommettes plongées dans un Cuba libre.
171
« Eh bien, cher monsieur, venons-en à nos affaires, fit le dodu en posant sur la table une pomme de terre cuite au four.
— Quelles affaires ? fis-je en lui décochant un petit sourire narquois.
— Allons allons, cher monsieur, dit-il d'une voix sifflante. Vous comprenez certainement que nous ne discutons pas là d un vulgaire ascomycète. Vous êtes en possession de la truffe de Mandalay. Il me la faut.
— Jamais entendu parler, dis-je. Oh... Attendez, n'est-ce pas justement l'arme qui a tué HaroM
Vanescu ? Vous savez, l'année dernière, dans son appartement de Park Avenue ?
— Ah ah, vous m'amusez, cher monsieur. Laissez-moi vous conter l'histoire de la truffe de Mandalay.
L'empereur de Mandalay fut marié à l'une des femmes les plus grasses et les plus laides du pays. Après que Groing de Por eut décimé tous les cochons de Mandalay, il demanda à sa femme de bien vouloir fouir le sol pour déterrer les truffes. Et à l'instant où elle renifla cette truffe-là, sa valeur inestimable ne fit pas un doute. La truffe fut immédiatement vendue au gouvernement français et exposée au Louvre. Elle y resta jusqu'à ce que les soldats allemands s'en emparent, pendant la Seconde Guerre mondiale. On dit que Goering était sur le point de la savourer, mais que la nouvelle du suicide de Hitler lui coupa un peu l'appétit. Après la guerre, la truffe se volatilisa pour réapparaître au marché noir international, où un consortium en fit l'acquisition et la porta à DeBeers, à Amsterdam, dans l'espoir de la couper pour la refourguer en plusieurs lots.
172
— Elle est dans une consigne automatique de Grand Central, dis-je. Zigouillez-moi et vous n'aurez plus qu'à manger votre patate avec de la crème fraîche et de la ciboulette.
— Dites votre prix », me lança-t-il.
Pendant tout ce temps, April était passée dans l'autre pièce, et j'entendis qu elle téléphonait à Tanger. Je crus l'entendre prononcer le mot « crêpes » - apparemment elle avait réussi à réunir la somme pour effectuer un premier versement en vue d'acquérir une crêpe exceptionnelle. Le seul problème était que pendant le transport de la marchandise jusqu'à Lisbonne, la garniture avait été échangée.
Un quart d'heure plus tard, après que j'eus donné mon prix, ma secrétaire apportait un colis d'un kilo cent quatre-vingts qu'elle déposait sur la table. Le mastodonte défit le paquet, les mains tremblantes, et coupa à l'aide de son canif une fine tranche afin de goûter. Soudain en larmes il se mit à poignarder la truffe comme un enragé.
« Mon Dieu, monsieur ! s'écria-t-il. C'est un faux ! Il s'agit certes d'une contrefaçon fort joliment ouvragée, dans laquelle on retrouve le goût caractéristique de noisette de notre truffe. Toutefois je crains fort que nous soyons en présence d'une boulette de pain azyme. »
La seconde d'après, il avait mis les bouts, me laissant seul avec la pépée qui n'en revenait pas. Oubliant son désarroi, April darda sur moi son regard bleu-vert de yayon laser.
« Je suis contente qu'il soit parti, dit-elle. À présent, il n'y a plus que toi et moi. Nous allons retrou-173
ver la truffe et nous nous la partagerons. Je ne serais pas étonnée qu'elle ait des vertus aphrodisiaques », ajouta-t-elle en laissant son peignoir s'entrouvrir.
J'étais à deux doigts de me livrer à cette absurde chorégraphie pour laquelle la nature programme notre sang. Mais mon instinct de conservation l'emporta.
« Navré, trésor, dis-je en reculant. J'ai pas l'intention de finir comme ton dernier mari, avec une étiquette à l'arpion, au frigo municipal.
— Quoi ?»
Son visage devint livide.
« Eh oui, ma cocotte. C'est toi qui as buté Harold Vanescu, le gastronome international. Pas besoin d'être un génie pour avoir pigé ça. »
Elle tenta de s'échapper. Je lui barrai le passage.
« D'accord, fit-elle, résignée. Je suppose que mon compte est bon. Oui, j'ai tué Vanescu. Nous nous étions rencontrés à Paris. J'avais commandé du caviar au restaurant, et je m'étais coupée sur la pointe d'un des toasts. Il a volé à mon secours. J'ai été impressionnée par le dédain qu'il affichait vis-à-vis des petits œufs rouges.
Tout d'abord, ça a été merveilleux. Il m'a couverte de cadeaux ; asperges blanches de chez Cartier, une bouteille d'un balsamique de luxe, car il savait que j'aimais m'en tamponner les oreilles lorsque nous sortions. C'est Vanescu et moi qui avons dérobé la truffe de Mandalay au British Muséum : accrochés à des cordes, suspendus la tête en bas, nous avons découpé la vitrine à l'aide d'un diamant. Moi, je voulais préparer une omelette à la truffe, mais Vanescu avait 174
d'autres projets. Il voulait la refourguer et utiliser l'argent pour acheter une villa à Capri avec le fric. Au début, rien n'était trop beau pour moi. Puis je me suis rendu compte que les portions de béluga sur nos crackers commençaient à s'amenuiser. J'ai voulu savoir s'il avait des soucis en Bourse, mais il a dit que non. Bien vite, j'ai remarqué qu'il avait remplacé le béluga par du sevruga, et lorsque je l'ai accusé de tartiner les blinis d'Osetra, il s'est réfugié dans un silence irritable. Les restrictions de budget ont été de plus en plus draconiennes, il est devenu pingre. Un soir, en rentrant à la maison à l'impro-viste, je l'ai surpris en train de préparer des hors-d'œuvre avec du caviar de dipneuste. Une violente querelle a éclaté. Je lui ai annoncé que je demandais le divorce. Nous nous sommes disputés pour savoir qui aurait la garde de la truffe. Dans un élan de rage je me suis emparée de la truffe qui se trouvait sur le rebord de la cheminée, et je l'ai frappé avec. En tombant, il s'est cogné la tête contre un bonbon à la menthe. Pour me débarrasser de l'arme du crime, je l'ai jetée par la fenêtre dans un pick-up qui passait à ce moment-là. Depuis, je n'ai cessé de la chercher. Vanescu hors d'état de nuire'j'étais vraiment persuadée que j'allais pouvoir m'en mettre plein la lampe. Maintenant, nous pouvons nous associer pour la retrouver, et ensuite nous la partager, toi et moi. »
Je revois son corps contre le mien et ce baiser qui a fait jaillir un jet de vapeur de mes oreilles. Je revois aussi la trombine qu'elle a tirée quand je l'ai livrée à la Police de New York. J'ai poussé un soupir en reluquant sa carrosserie de compétition. Les flics
175
Font menottée puis embarquée. Après ça, moi, j'ai filé au Carnegie Delicatessen Restaurant et j'ai commandé un pastrami sur tartine de seigle avec des cornichons et de la moutarde - Fétoffe dont les rêves sont faits, comme dit l'autre.
DENTISTE MYSTÉRIEUX
À MANHATTAN
Vingt ans à la brigade criminelle de la Police de New York et, mon vieux, plus rien ne vous étonne.
Comme la fois où un agent de change a découpé en julienne sa petite loute qui refusait de lui passer la télécommande. Ou le cas du rabbin qui, suite à une déception amoureuse, a décidé d'en finir : il a saupoudré sa barbe d anthrax et a reniflé un bon coup.
Lorsqu'on nous a signalé qu'un cadavre avait été retrouvé sur Riverside Drive, à l'angle de la Quatre-vingt-troisième Rue, sans impact de balle sur le corps, ni la moindre blessure de poignard, ni même une trace de bagarre, je me suis bien gardé de penser qu'on nageait en plein film noir. J'ai préféré en conclure qu'il s'agissait de l'une des mille tortures naturelles qui, selon le chantre d'Avon, sont le legs de la chair. Par contre, ne me demandez pas laquelle.
Mais lorsqu'un autre macchabée est apparu à Soho deux jours plus tard, également dépourvu de toute trace de violence, puis un troisième à Central Park, alors là j'ai sorti la Dexedrine et annoncé à ma moitié que, pendant un certain temps, j'allais travailler tard le soir.
179
« C'est incroyable ! » s'est exclamé mon collègue Mike Sweeney en délimitant la scène du crime à l'aide des traditionnelles bandes jaunes.
Mike est un vrai nounours. Il pourrait vraiment passer pour un ours. Il a d'ailleurs été contacté par des zoos pour faire des remplacements lorsque Fours titulaire est en congé maladie.
« La presse à scandale affirme que c'est un tueur en série, a-t-il ajouté. Évidemment, les tueurs en série se plaignent d'être toujours les premiers incriminés dès que trois ou quatre victimes sont tuées de la même façon. Ils souhaiteraient que ce nombre soit porté à six.
— Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Mike.
Pour moi, c'est du jamais-vu. Or tu sais que c'est quand même moi qui ai pincé le Tueur astrologue. »
Le Tueur astrologue était un taré qui aimait s'approcher sur la pointe des pieds des gens qui jodlaient façon tyrolienne pour leur défoncer le crâne. Ça n'avait pas été du gâteau de le coincer parce que la population dans son ensemble s'était montrée assez peu coopérative.
J'ai dit à Mike de m'appeler s'il trouvait des indi-ces croustillants, et j'ai filé à la morgue afin d'inter-roger le coroner Sam Dogstatter sur un éventuel empoisonnement. Sam et moi, ça fait un bail qu'on se connaît, ça remonte à l'époque où il débutait en tant que jeune légiste. En ce temps-là, il réalisait des autopsies publiques aux mariages ou aux fêtes anniversaires d'adolescents pour se payer ses cigarettes.
« J'ai tout d'abord cru que ça pouvait être une minuscule fléchette, a déclaré Sam. J'ai essayé 180
d'enquêter auprès de tous les propriétaires de sarbacanes de New York, mais la tâche s'est avérée insurmontable.
On ne se rend pas bien compte, la moitié des New Yorkais possèdent ces grands tubes jivaros de deux mètres de long, et la plupart sont titulaires d'un permis. »
J'ai évoqué l'éventualité d'une ingestion d'amanite tue-mouche, qui peut tuer sans laisser la moindre trace, mais Sam a secoué la tête.
« Il n'y avait qu'un seul magasin bio où on pouvait trouver des champignons vraiment vénéneux, mais la vente a été suspendue il y a plusieurs années quand on a appris qu'ils n'étaient pas issus de l'agriculture biologique.
»
J'ai remercié Sam et passé un coup de fil à Lou Watson. Lou était tout excité, car il avait trouvé sur la scène du crime d'excellentes empreintes digitales, qu'il transmettait illico à un autre commissariat en échange d'un coffret rare du ténor Enrico Caruso. Watson a annoncé que le labo avait trouvé un cheveu. Et aussi un bout de cuir chevelu dégarni. Le cheveu appartenait malheureusement à un gamin de huit ans. La surface chauve en revanche faisait porter les soupçons sur neuf hommes qui avaient été au premier rang d'une séance de strip-tease. Sauf qu'ils avaient tous des alibis en béton armé.
De retour au QG, j'ai taillé le bout de gras avec Ben Rogers, mon mentor, l'homme qui avait résolu la célèbre affaire du meurtre du restaurant yuppie : une fois abattues, les victimes avaient été aspergées d'un filet de citron vert puis recouvertes d'un tapis de menthe fraîche.
Ben avait attendu que l'assassin se trouve à court de menthe fraîche et soit obligé
181
de recourir à des noix hachées menues, lesquelles étaient traçables grâce à leurs numéros de série.
« Parle-moi des victimes, j'ai dit. À ta connaissance, elles avaient des ennemis ?
— Bien sûr qu'elles avaient des ennemis, a répondu Ben. Mais ils étaient tous au club Mar-A-Lago de Palm Beach. C'est là que se tenait le Grand Congrès des Ennemis, et pratiquement tous les ennemis de la Côte Est y ont assisté. »
Je venais juste de quitter Ben pour aller me chercher un sandwich lorsque j'ai appris qu'un autre macchab' encore chaud venait d'être trouvé danë une benne à ordures de la Soixante-douzième Rue Est. Le corps apparemment indemne était celui de Ricky Weems, un jeune acteur spécialisé dans les rôles de rebelles sensibles. Il était la vedette d'une série médicale à l'eau de rose intitulée Alerte en salle d'op\ Si ce n'est que cette fois-ci, une femme sans domicile fixe avait été témoin de la scène.
Wanda Bushkin, après avoir longtemps dormi dans un carton du Lower East Side, avait récemment emménagé dans les beaux quartiers : elle résidait à présent dans un spacieux carton de Park Avenue. Elle avait initialement craint de ne pas être choisie par la copropriété. Mais dès qu elle avait pu prouver que ses revenus nets quotidiens étaient supérieurs à quatre dollars et trente cents, elle avait obtenu un des meilleurs emplacements.
La nuit en question, Bushkin n'arrivait pas à trouver le sommeil. Elle avait aperçu un homme au volant d'un Hummer rouge, qui s'était débarrassé du corps avant de disparaître sur les chapeaux de roue. Elle n'avait tout d'abord pas voulu être mêlée
182
à tout ça. Elle avait en effet vécu une expérience similaire qui lui avait laissé un mauvais souvenir : un criminel qu'elle avait identifié et qui avait ensuite rompu ses fiançailles avec elle. Cette fois-ci, elle a décrit le suspect de manière à ce que notre dessinateur, Howard Inchcape, puisse réaliser un portrait-robot. Mais Inchcape a piqué une crise et refusé de prendre son crayon de papier tant que le suspect ne viendrait pas en personne poser pour lui.
J'essayais de ramener Inchcape à la raison, lorsque j'ai soudain repensé au parapsychologue B. J.
Sygmnd. Sygmnd était un modeste Autrichien qui avait perdu pratiquement toutes les voyelles de son nom lors d'un accident de bateau. En 1993, j'avais eu recours aux services de Sygmnd pour retrouver un monte-en-1'air, qu'il avait assez miraculeusement identifié parmi presque une centaine d'as de la cambriole. Je l'ai observé qui flairait les objets ayant appartenu à la victime, jusqu'à entrer dans une sorte de transe. Ses yeux se sont écar-quillés et il s'est mis à parler de la même voix que Toshiro Mifune, l'acteur fétiche de Kurosawa. Le type que je recherchais, a-t-il déclaré, utilisait de la novocaïne et se servait d'une roulette pour les molaires et les prémolaires. Sygmnd pourrait peut-être même identifier la profession exercée par notre homme, mais pour cela il avait besoin de sa planche oui-ja de divination.
Une brève recherche sur ordinateur m'a permis de vérifier que toutes les victimes étaient des patients du même dentiste. Là, j'ai compris que je tenais le bon bout. Alors je me suis anesthésié avec quatre doigts de Johnnie Walker, et à l'aide de mon 183
couteau suisse j'ai arraché l'amalgame en argent de ma deuxième molaire inférieure gauche. Le lendemain matin, j étais installé bouche ouverte chez le dentiste Paul W.
Pinchuck.
« Il ne va pas y en avoir pour cent sept ans, a-t-il dit.
Encore que, si vous netes pas trop pressé, il faudrait aussi que je m'occupe de la dent d'à côté. Je suis étonné qu'elle ne vous fasse pas mal. De toute façon, vous ne manquez pas grand-chose aujourd'hui. Vous avez vu ce temps ?
Incroyable. En avril, les précipitations ont atteint un niveau record, C'est le réchauffement de la planète.
Beaucoup trop de gens utilisent la climatisation. Moi je n'en ai pas besoin. Là où on habite, on dort la fenêtre ouverte, même au plus chaud de l'année. C'est grâce à ça que j'ai un bon métabolisme. Pareil pour ma femme. Nos corps s'adaptent bien aux variations météo. Il faut dire que nous faisons très attention à ce que nous mangeons.
Pas de viande trop grasse, pas trop de laitages - et puis je fais du sport. Je préfère courir à la maison, sur mon tapis, Miriam aime le Stairmaster. On apprécie la nage. On a une maison à Sagaponack. Miriam et moi commençons habituellement à passer nos week-ends dans les Hamptons dès début avril. On adore Sagaponack. Si vous voulez vous faire des amis sur place, pas de problème, mais vous pouvez aussi rester tranquillement dans votre coin. Moi je suis plutôt casanier. Nous aimons lire, principalement, et elle pratique l'origami. Avant, on avait une maison à Tappan. Il y a plusieurs itinéraires pour s'y rendre mais habituellement je prenais la 95. Une demi-heure de route. Mais on préfère la plage. On vient juste de refaire le toit. Quand on m'a dit à com-184
bien s'élevait le devis, je n'y ai pas cru. Bon sang, ces entrepreneurs, j'aime autant vous dire qu'ils ne vous loupent pas. Enfin bon, vous me direz, c'est comme tout -
si on veut de la qualité, il faut mettre le prix. Je dis toujours à mes enfants que les bonnes affaires, ça n'existe pas, dans la vie. Pas de repas gratuits. On a trois garçons.
On fête la bar-mitsva de Seth au mois de juin. »
J'ai commencé à suffoquer. J'ai essayé d'avaler une goulée d'air tandis que la roulette de Pinchuck attaquait l'émail. J'ai senti les premiers symptômes de la dyspnée de Cheynes-Stokes. Je perdais de ma vitalité. J'ai compris que j'étais en danger quand ma vie a commencé à défiler devant mes yeux. Surtout quand j'ai vu que le rôle de mon père était joué par le travesti Dame Edna.
Quatre jours plus tard je me suis réveillé au service des soins intensifs à l'hôpital Columbia-Pres-byterian.
« Dieu soit loué, tu es fort comme un roc, a fait Mike Sweeney en se penchant au-dessus de mon lit.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? lui ai-je demandé.
— Tu as eu beaucoup de chance, a dit Mike. Juste au moment où tu perdais conscience, une certaine Mme Fay Noseworthy a débarqué dans le cabinet de Pinchuck pour une urgence dentaire. Un cas typique de UFDEE -
Utilisation de Fil Dentaire en état d'Ébriété.
Apparemment ses couronnes temporaires se sont déchaussées et elle les a avalées. Quand tu es tombé par terre elle a commencé à hurler. Pinchuck a paniqué, il a essayé de se faire la belle. Heureusement un escadron du Groupement d'Intervention de la Police est arrivé juste à temps.
185
— Pinchuck, s'échapper ? Mais il m'a semblé être un dentiste tout ce qu'il y a de plus normal. Il s'est occupé de ma dent en bavardant.
— Pour le moment, repose-toi, a dit Mike en me servant son sourire de Joconde - qui, selon Sotheby's, serait un faux. Je t'expliquerai tout ça quand tu seras sur pied. »
Au cas où vous vous demanderiez où nous mène cette petite histoire d'homicide, continuez à éplucher les dernières pages des journaux de la région d'Albany. Une loi dite « de Pinchuck » va en effet y être incessamment votée, qui interdira à tout dentiste de mettre en danger la vie de son patient en se livrant à des bavardages intempestifs, et plus généralement l'empêchera de prononcer autre chose que « ouvrez bien grand » et « Allez-y, rincez » sans ordonnance préalable du tribunal.
ATTENTION, CHUTE DE NABAB
Alors que j épluchais fiévreusement le programme des sorties en salle du Tintes, en quête d'une éventuelle gâterie cinématographique qui m'aiderait à supporter l'été caniculaire et les relevés barométriques typiques d'un mois d'août dans le comté de Yoknapatawpha, le sort voulut que je tombe sur une petite curiosité intitulée The KM Stays in the Picture, Ce documentaire relatait avec une pointe de nostalgie l'ascension fulgurante d'un jeune prince charmant qui, parti d'un rôle mineur de matador, prenait le taureau par les cornes et devenait un grand patron des studios hollywoodiens, avant de succomber aux banderilles de l'ambition aveugle, aux déboires conjugaux et à l'intempestive saisie, à son domicile, par les autorités, de quantités prodigieuses de friandises en poudre à sniffer. Bouleversé par cette tragédie euripidienne, j'échappai cette nuit-là au sommeil pour rédiger un scénario sur le thème de la folie des grandeurs à Hollywood - un manuscrit qui promet d'être un évé-#
nement artistique et commercial à la hauteur de Howard le canard. En voici quelques scènes.
189
Gros plan sur un stand de restauration à emporter, dans le West Side de Manhattan. Un pèlerin à la mine de chien battu, la cinquantaine, dont le visage prématurément vieilli dit avec éloquence les souffrances infligées par les caprices du destin, sert des hot-dogs et des boissons exotiques. Il s'appelle Mike Umlaut et se parle à voix basse tout en préparant une pina colada sous Vœil impitoyable de son patron, M. Ectopic.
UMLAUT : Que les saints me protègent ! Dire que moi, Mike Umlaut, naguère P-DG d une usine à rêves qui engrangeait des bénéfices au rythme frénétique d une maehine à sous, en suis à présent réduit à servir des boissons tropicales pour becqueter.
ECTOPIC : On se dépêche, Umlaut. Y a un client qui réclame son beignet de saucisse.
UMLAUT : Tout de suite, chef. Je tranche juste la papaye de manière à ce qu'elle conserve toutes ses vitamines. {Puis, à lui-même, tout en allant chercher un beignet de saucisse pour un môme de huit ans qui s'impatiente :) Quelle ironie, moi qui ai commencé dans la restauration, de savoir que je vais y finir mes jours.
{Mouvement tremblé de la caméra, flash-back, nous voilà à l époque du premier boulot de Umlaut, lorsqu'il s'occupait du buffet sur le tournage de La Vie rêvée des castors, une épopée tournée à deux pas des studios Paramount. Travelling avant sur le buffet, devant lequel nous retrouvons Harris Eppis, le producteur, indécis devant l'étalage de victuailles.)
EPPIS {à Moribund, son assistant qui cède à tous ses caprices) : Que faire ? J'ai deux ans de retard sur 190
un tournage qui devait durer huit semaines, et mon acteur principal, Roy Reflux, se fait arrêter chez Gap pour usage frauduleux d'une cabine dessayage. Pa3 étonnant que j'aie un ulcère gros comme un pancake. Garçon (dit-il en s1
adressant au traiteur), un café noir et un petit pain aux raisins et à la cannelle.
MORIBUND : Il va falloir se passer de lui, H.E. Du moins jusqu a ce qu'il soit, une fois de plus, libéré sur parole. Ça va nous coûter bonbon, mais vous saviez en signant le contrat que Reflux n'était pas un type facile.
UMLAUT : Excusez-moi, monsieur, d'intervenir alors qu'on ne m'a pas sonné, mais je n'ai pu m'empêcher d'entendre votre complainte. Pourquoi ne pas réécrire le scénario en supprimant son rôle ?
EPPIS : Quoi ? Qui a dit ça ? Ma cochlée me joue-t-elle des tours ? Est-ce bien le larbin du buffet ?
UMLAUT : Réfléchissez, monsieur. Son personnage, quoique amusant, n'est pas essentiel. Il suffit de serrer un peu la vis au scénariste, et il pourra astucieusement remanier le scénario pour vous affranchir à jamais de ce pot de colle de Reflux, que vous payez au demeurant bien trop grassement, si l'on en croit l'avis éclairé de Variety.
EPPIS : Je parierais qu'il a raison. Ce microbe vient de m'ouvrir les yeux. C'est qu'il est fute-fute, le fripon, et manifestement sa science ne se cantonne pas aux schnecken.
UMLAUT : À propos, je vous dis ça comme ça, mais à votre place, avec un ulcère, je ne prendrais ni café noir ni viennoiserie. Trop de caféine dans l'un et bien trop de cannelle dans l'autre. Laissez-moi vous
191
préparer deux œufs à la coque, ça passera beaucoup mieux.
EPPIS : Le savoir de cet homme aux multiples talents est-il donc sans limites ? Mon garçon, un type comme toi mérite un poste à responsabilités. Je te nomme à la tête de Bubonic Studios.
(Fondu enchaîné sur une projection en avant-première au Grauman's Chinese Theater. La formule « Un an plus tard » apparaît sur fond d'attroupement de pipoles tirés à quatre épingles qui se pressent dans le hall Un parterre de grands pontes de l'industrie et de superstars se livrent à un concours dïnsincères amabilités avec des agents, des réalisateurs et de ravissants jeunes gens qui rêvent de faire du cinéma. La caméra descend le long du chandelier, à la Hitchcock ; gros plan sur les mains tremblantes de Mike Umlaut, en pleine discussion à voix basse avec son nouvel agent Jasper Nutmeat.) NUTMEAT : Du calme, bonhomme. Je ne t'ai jamais vu si tendu.
UMLAUT : Il y a de quoi, non ? Mon premier film en tant que producteur. Si Et vint le jour de l'endocrinologue se rétame, je suis mort. Cinquante millions pompés dans les caisses du studio pour un placement direct au fond de la cuvette.
NUTMEAT : Il faut que tu suives ton intuition, mon grand. Tu as senti que l'Amérique était prête pour un film sur les glandes.
UMLAUT : J'ai misé tout mon avenir dessus. Mais qu'est-ce que je vais devenir, Nutmeat ? Je suis un rêveur, moi.
(Une voix de velours vient mettre un terme à la rêverie d'Umlaut.)
192
PAULA : Et moi j'aimerais qu'on m'offre une chance de faire en sorte que vos rêves deviennent réalité.
(Umlaut tourne vivement la tête. Gros plan sur une créature blonde de vingt et quelques années, manifestement descendue de VOlympe en passant par chez Hugh Hefner.)
UMLAUT : Hein ? Qui es-tu, ô toi amalgame proto-plasmique aléatoire ?
PAULA : Paula Pessary. Je ne suis pour l'instant qu'une starlette, mais avec un petit coup de pouce j'arriverai à conquérir le cœur de millions de téléspectateurs.
UMLAUT : Et moi je vais tout faire pour te le donner, ce petit coup de pouce.
PAULA (lui effleurant la joue) : Je vous promets, je suis experte dans l'art de manifester ma gratitude.
(Le nœud papillon d'Umlaut se met à tourner sur lui-même comme une hélice.)
UMLAUT : J'ai l'intention de t'épouser et de faire de toi l'étoile la plus étincelante au firmament, y compris Canis Major, la constellation du Grand Chien.
PAULA : Mike Umlaut, convoler en justes noces ? Tout le monde sait qu'en bon futur Irving Thalberg, vous vous montrez en boîte de nuit chaque soir avec une poulette différente.
UMLAUT : Jusqu'à ce soir. Mais aujourd'hui, la terre a tremblé pour moi.
NUTMEAT (qui passe en coup de vent) : Les premières critiques sont tombées. Le film va faire un tabac. Tu n'auras plus jamais à rappeler qui que ce soit !
193
(Extérieur, plan d'ensemble des Bubonic Studios.
Intérieur, gros plan sur le nouveau grand chef : Mike Umlaut. Il est installé dans son bureau aux murs constellés de Warhol et de Stella, plus un ou deux Fra Angelico qui témoignent de l éclectisme de ses goûts. Il est entouré d'un cortège de sbires et de grouillots.
Nutmeat, désormais vice-président, est là, aux côtés de Arvide Mite et Tobias Gelding, deux hommes d'affaires incontournables qui multiplient les transactions avec les Studios. Une deuxième scène défile simultanément à l'écran : Umlaut hurle des ordres à Mlle Onus, sa secrétaire manifestement submergée.) UMLAUT : Appelez-moi Wolfram Ficus, dites-lui que je lui envoie un exemplaire de De si jolies cocottes.
Dites-lui de lire le rôle de Yount le pharmacien. Qu'on prépare mon jet privé : il y a une projection d'Embaumeur malgré lui, en avant-première à Seattle.
Que l'avion-taxi atterrisse sur Rodeo Drive et passe me prendre devant Spago après le déjeuner.
GELDING : M.U., les chiffres du week-end viennent d'arriver. Gerbilles et gitans a battu tous les records au Music Hall.
MITE : Comme pour L'Apprentissage du toréador mutilé. Tout ce que vous touchez se transforme en platine.
UMLAUT : Dites, les gars, y en a-t-il un parmi vous qui aurait lu l'Épopée de Gilgamesh ?
(Ils opinent tous deux avec enthousiasme.) NUTMEAT : La bible babylonienne ? Bien sûr, plusieurs fois, pourquoi ?
UMLAUT : Je ne dirai que deux mots : comédie musicale.
194
NUTMEAT (profondément respectueux) : Only you.
Onlyyou...
(Paula Pessary, entre-temps devenue Mme Umlaut, fait irruption dans la pièce dans une robe Versace moulante qui épouse sa silhouette voluptueuse comme la chapelure une escalope panée.)
PAULA : On vient de recevoir les premières critiques de Péristaltisme inversé. On dit que je suis la Garbo de ma génération et toi le Svengali ténébreux qui tire les ficelles.
(Umlaut sort un diadème de sa poche et le lui pose sur la tête. Ils s'embrassent.)
GELDING : C'est quelque chose, tout de même, l'amour.
Regarde-moi ce couple qui suit sa destinée plaquée or.
Alors que les cyclones et la famine déferlent sur le monde, ils vont à travers vents et marées, s'abreuvant d'amour et de fraîche.
(Fondu enchaîné sur le tournage d'un film en Aus-tralie, à Coonabarabran. Le réalisateur Lippo Sheigitz s'en prend violemment à Umlaut.)
SHEIGITZ : Espèce de fourbillon ! Ça devait être mon film ! J'étais censé avoir un contrôle artistique total.
UMLAUT : On ne va pas chipoter pour quelques phrases.
SHEIGITZ : Quelques phrases ? Le violoniste aveugle est devenu un nageur de combat des Forces spéciales !
UMLAUT : Ça donne un peu de vigueur au propos.
Écoutez, Sheigitz, vous savez bien que je ne suis pas de ces ronds-de-cuir passifs qui ne s'intéressent qu'aux chiffres. Je me retrousse les manches, moi, je m'implique dans le processus de création. À pro-195
pos, laissez tomber Mozart, j'ai décidé qu'on prendrait du rock pour la bande-son. J'ai engagé le groupe Epicac pour la musique.
SHEIGITZ (se précipite sur Umlaut en brandissant une binette trouvée dans le coffre à accessoires) : Je vais vous étriper, ça vous apprendra à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, espèce dé malotru ! Goujat !
(Des gardes se précipitent pour emmener Sheigitz*) NUTMEAT : Pas d'inquiétude, M.U. On va le remplacer toot sweet par un tisseur de rêves plus malléable. Ce n'est pas ce qui manque dans cette ville. Dis, pourquoi tu tires cette trombine ? Tu ne vas tout de même pas te laisser contrarier par un zozo qui se réclame du cinéma d'auteur
?
UMLAUT : Ce n'est pas ça. Le problème, c'est Paula, ma femme.
NUTMEAT : Ah. Oh, que se passe-t-il, M.U. ?
UMLAUT : Elle a une aventure avec la vedette mas-culine, tu sais, son partenaire à la scène, Agamemnon Wurst. Et comment pourrais-je lui en vouloir ? Je suis accaparé par mon travail, j'ai fermé les yeux quand elle est partie tourner à Paris avec le beau gosse n° 1 du box-office américain. Sauf que le tournage s'est fini il y a deux ans, et qu'ils sont encore sur place. Pas besoin d'être devin pour reconstituer le puzzle.
NUTMEAT : Ce bouffon ? Il suffit que tu passes un seul coup de fil, et sa carrière est terminée.
UMLAUT : Non, je préfère garder la tête haute. Je leur souhaite bon vent. C'est amusant, il n'y a pas si longtemps nous nous sommes promis l'amour éternel, et aujourd'hui elle refuse de me dire où elle a caché les clés de la voiture.
196
(Plan de Vhélicoptère en train d'atterrir. Arvide Mite tout excité rejoint Umlaut en courant.) MITE : les chiffres sont impressionnants ! Quels résultats, dites donc ! Le remake de Love Tsim-mes cartonne au box-office. M.U., vous pourriez filmer l'annuaire de L.A., ce serait un succès.
NUTMEAT : Qu'est-ce que c'est que ce regard halluciné, M.U. ? Je n'avais encore jamais vu ce genre d'étincelle dans tes yeux. Sans parler du sourire en coin à la Docteur Jeckyll et Mister Hyde. J'espère que tu ne cours pas trop de lièvres à la fois.
(Très bref intermède musical. Six mois plus tard. Sur la propriété dVmlaut à Holmby Hills. Les murs de son bureau sont parsemés de Rauschenberg et de Johns, avec discret saupoudrage de Vermeer, en subtil contrepoint à la modernité. Nutmeat tâche de consoler Umlaut tandis qu'une demi-douzaine de déménageurs décrochent les tableaux et récupèrent tous ses biens.) NUTMEAT : Je ne t'avais pas dit de lever un peu le pied
? Je ne me suis pas évertué à te répéter qu'il ne fallait surtout pas que tu te laisses dévorer par l'ambition ? Je ne t'ai pas maintes fois cité l'exemple d'Icare ?
UMLAUT : Oui, mais...
NUTMEAT : Il n'y a pas de mais. C'était une façon de parler, quand Arvide Mite a dit que tu ferais un carton en filmant l'annuaire. Seul un crétin ou un mégalomane aurait essayé de relever un tel défi. Surtout les Pages Jaunes.
UMLAUT : Bon sang, qu'est-ce qui m'a pris ?
NUTMEAT: TU as dilapidé un budget record de deux cents millions de dollars pour tourner une 197
bouse qui a fait un flop monumental. Et je ne crois pas que tu puisses en vouloir au conseil d'administration d'Amalgamated Sushi d'avoir exigé ta démission. Le conglomérat japonais va être obligé d'en vendre, des limandes à queue jaune, pour rentrer dans ses frais.
{Alors qu'on enlève le dernier meuble, Umlaut est appréhendé par le shérif local qui l'emmène par une allée de service, tandis qu'une famille de Bédouins s'installe sur la propriété. Retour au présent, Umlaut se dépêche de servir des nectars d'orange à six ouvriers du bâtiment.
Une voiture se gare sur le trottoir. Nestor Weakfish, l'avocat d'Umlaut, en sort et brandit un document.) WEAKFISH : Foin de baratin. Tout s'est arrangé. Notre demande d'indemnités auprès d'Amalgamated Sushi a pris des années, mais nous avons fini par avoir gain de cause, nous allons palper de la thune, je t'en fiche mon billet.
UMLAUT : Vous voulez dire que le studio ne s'oppose plus à la clause de « golden parachute » ?
WEAKFISH : Tout juste Auguste. Conformément à ce qui était initialement stipulé, la rupture de contrat leur a coûté un max, prends l'oseille et tire-toi : six cents millions, par ici la bonne soupe. Mon gars, vous avez obtenu réparation, on va s'en mettre plein la lampe !
UMLAUT (arrache son tablier) : Je suis riche ! Six cents millions ! Je peux racheter toute cette chaîne de hot-dogs et virer M. Ectopic sur-le-champ. Je peux racheter ma maison, mon avion, mes Vermeer !
WEAKFISH : Hé, un petit instant - nous avons gagné contre un conglomérat de sushi. Quand je dis 198
six cents millions, je parle bel et bien de feuilles d'oseille bien fraîche.
(Weakfîsh montre alors un immense camion réfrigéré. Des gars commencent à décharger Vindemnité de Umlaut : des tonnes d!oseille. Il se retourne vers Weakfîsh, qui se pourléche déjà les babines en pen-sant déjà chiffonnade, purée, galantine. La caméra montée sur une grue s'élève, et Von voit la scène de très haut, en hommage au plan ^'Autant en emporte le vent où Scarlett erre au milieu des Confédérés blessés. Fondu au noir.)
STYLO À GAGES
On a dit de Dostoïevski qu'il avait écrit pour l'argent afin d'assouvir sa passion pour les tables de roulette de Saint-Pétersbourg. Faulkner et Fitzgerald ont, eux aussi, mis leur talent au service d'ex-vauriens devenus nababs, qui faisaient venir des scribes dans l'Éden de la Côte Ouest, afin qu'ils leur concoctent des rêvasse-ries commerciales. Apocryphe ou pas, la coutume lénifiante, qui veut que des génies hypothèquent provisoirement leur intégrité, a ricoché dans mon cortex, il y a quelques mois, quand le téléphone a sonné.
J'errais alors dans mon appartement, occupé à supplier ma muse de me souffler le thème du grand livre qu'il me faudra écrire un jour.
« Mealworm ? mugit au bout du fil la voix d'un type dont les lèvres entouraient à l'évidence un havane.
— Oui, c'est Flanders Mealworm à l'appareil. À qui ai-je l'honneur ?
— E. Coli Biggs. Ce nom vous dit quelque chose ?
— Euh - eh bien à vrai dire, non.
— Peu importe. Je suis producteur de cinéma -et un grand. Bon sang, vous ne lisez donc pas 203
Variety ? C'est moi qui ai produit le film n° 1 au box-office en Guinée-Bissau.
— À la vérité, mon domaine de prédilection est plutôt la littérature, avouai-je.
— Ouais. Je sais. J'ai lu vos Chroniques Hock-fleisch. C'est rapport à ça que je voudrais qu'on discute un brin. Soyez au Carlyle Hôtel aujourd'hui à trois heures et demie. Suite présidentielle. Je me suis fait enregistrer à la réception sous le nom de George Guttersnipe, pour éviter d'être assailli par les scénaristes du coin.
— Comment avez-vous obtenu mon numéro ?
demandai-je. Je suis sur liste rouge.
— Sur Internet. Je l'ai trouvé sur le même site que les résultats de votre coloscopie. Soyez à l'heure, Duschmol, et d'ici peu, vous et moi on va ramasser les gros biftons à la pelle. »
Sur ce, il raccrocha le combiné assez violemment pour que mes trompes d'Eustache exécutent un double salto arrière.
Il n'était pas aberrant que le nom de E. Coli Biggs n'évoque rien de spécial pour moi. Comme je l'avais clairement signifié à mon interlocuteur, ma vie consistait moins en un glorieux tourbillon de festivals et de starlettes qu'en cette routine austère qui sied au barde entièrement dévoué à son art. Au fil des ans j'avais pondu plusieurs romans non publiés traitant de grands sujets philosophiques, avant d'être finalement découvert par les éditions Bade-gamm.
Mon livre, qui met en scène un mime face à Dieu, dans une confrontation au cours de laquelle ni l'un ni l'autre ne pipe mot pendant six cents pages, possédait un mordant qui avait manïfeste-204
ment fait grincer des dents de l'establishment.
Cependant je suis convaincu, aujourd'hui encore, que le critique du Tintes qui l'avait qualifié de « déchet littéraire » était totalement passé à côté de mon propos. Je me considérais comme un auteur émergent, refusant tout compromis, aussi n etais-je pas certain de vouloir me précipiter au Carlyle pour mettre mon talent au service de je ne sais quel béo-tien d'Hollywood. L'idée qu'il puisse imaginer acheter mon inspiration pour que je lui écrive un scénario me répugnait au plus haut point, mais en même temps piquait ma curiosité et flattait mon ego. Après tout, si les géniteurs de chefs-d'œuvre comme Gatsby le magnifique et Le Bruit et la Fureur avaient réussi à mettre du beurre dans leurs épinards grâce à une grosse huile de la Côte Ouest avide de prestige, pourquoi pas le fiston chéri à sa maman Mealworm ?
Je ne doutais pas un instant que mon art de camper une ambiance et d'imposer en quelques mots des personnages plus vrais que nature ferait des étincelles, comparé aux histoires soporifiques laborieusement troussées par les plumitifs des grands studios. Après tout, je n'avais aucune objection à ce qu'une statuette d'or remplace, sur la tablette de ma cheminée, l'oiseau-buveur en plastique qui, pour l'instant, répétait à l'infini son mouvement de balancier. La perspective de m'écarter brièvement de ce que j'écrivais pour amasser un pécule qui me permettrait d'écrire mon Guerre et paix ou mon Madame Bovary
n'était finalement pas si
déraisonnable.
Et c'est ainsi que, vêtu de la modeste tenue de l'écrivain - veste en tweed aux coudes reprisés et 205
casquette Connemara - je montai jusqu'à la suite présidentielle du Carlyle Hôtel pour mon rendez-vous avec le titan autoproclamé E. Coli Biggs.
Biggs était un personnage replet dont la chevelure ne pouvait provenir que d'une commande express au 36-15 Postiche. Un assortiment de tics se succédaient sur son visage en une série imprévisible de contractions courtes et longues, dignes d'un interminable message en morse. Vêtu d'un pyjama et d'un peignoir en tissu éponge du Carlyle, il était accompagné d'une blonde au châssis splendide, qui lui servait à la fois de secrétaire et de masseuse - la créature avait apparemment mis au point un procédé bête comme chou pour lui déboucher ses sinus chroniquement obstrués.
« J'irai droit au but, Mealworm, dit-il en indiquant d'un mouvement de tête la chambre à coucher où sa protégée délicieusement potelée se contorsionnait puis s'immobilisait brièvement pour aligner les méridiens de ses porte-jarretelles.
— Je sais, dis-je, redescendant du Venusburg.
Vous avez lu mon livre, vous êtes impressionné par la puissance visuelle de ma prose, et vous souhaite-riez que je vous écrive un scénario. Bien entendu, vous vous rendez compte que même si nous parve-nions à trouver un accord quant au nombre de zéros de ma rémunération, j'insisterais pour avoir un contrôle artistique total.
— Certes, certes, marmonna Biggs, balayant mon ultimatum d'un geste. Savez-vous ce qu'est une novélisation ? demanda-t-il en engloutissant un comprimé d'anti-acide.
— Pas vraiment, répondis-je.
206
— C'est quand un film fait un très bon score au box-office. Le producteur engage alors un cave pour qu'il ponde un texte inspiré du film. Vous savez, ces livres de poche aux couvertures clinquantes - strictement à l'usage des analphabètes. Vous les avez bien vus, ces petits bouquins nazes qu'on trouve sur les présentoirs des aéroports ou des galeries commerciales.
— Hum-hum, fis-je, sentant dans ma région lombaire un pincement qui pouvait passer pour bénin mais qui, il ne fallait pas s'y tromper, était sans doute annonciateur de ma fin imminente.
— Moi, je vous préviens, je connais que l'excellence, je fraye qu'avec l'élite, je suis pas habitué à fréquenter la piétaille. Bref, je vous annonce que votre dernier opus a attiré l'attention de ma petite caille, la semaine dernière, dans un magasin, à la campagne. Marrant, d'ailleurs, c'était la première fois que je voyais un livre soldé dans le rayon du petit bois pour la cheminée. Je vous rassure tout de suite, je ne l'ai pas lu jusqu'au bout, mais les trois pages que j'ai survolées avant de perdre connaissance m'ont fait dire que j'étais en présence de l'un des plus grands génies du verbe depuis Papa Hemingway.
— Pour ne rien vous cacher, dis-je, je n'ai jamais entendu parler de « novélisation ». Mon métier c'est la littérature, la vraie. Joyce, Kafka, Proust. En ce qui concerne mon premier livre, je tiens à ce que vous sachiez que le responsable de la rubrique culture de la Gazette des garçons coiffeurs...
— Certes, certes, me coupa-t-il. En attendant, tous les Shakespeare du monde sont bien obligés
207
de grailler sous peine de claquer avant d'avoir écrit leur chef-d'œuvre.
— Hum-hum, dis-je. Je me demande s'il serait possible d'avoir un verre d eau. Je dois reconnaître que je me suis quelque peu accoutumé au Xanax.
— Croyez-moi, mon gars, dit Biggs en haussant le ton pour articuler lentement : tous les lauréats du Nobel bossent pour moi. C'est comme ça qu'ils gagnent leur croûte. »
À cet instant, sa secrétaire à l'opulente poitrine passa la tête dans l'encadrement de la porte et susurra :
« E. Coli - Garcia Marquez au téléphone. Il prétend que son garde-manger est vide. Il veut savoir si vous pourriez éventuellement lui confier d'autres novélisations.
— Dites à Gabby que je le rappellerai, mon petit, répliqua sèchement le producteur.
— Et de quel film au juste voudriez-vous que je rédige une « novélisation » ? fis-je d'une voix flûtée en m'étranglant sur le mot. S'agit-il d'une histoire d'amour ? De gangsters ? Ou d'un film d'action et d'aventure ? J'ai la réputation d'exceller en matière de descriptions, particulièrement en ce qui concerne les fresques bucoliques à la Tourgueniev.
— Les Ruskofs ? M'en parlez pas, jappa Biggs.
L'année dernière, j'ai essayé de transposer la confession de Stavroguine en comédie musicale, mais d'un coup tous mes financiers ont attrapé la grippe porcine. Quoi qu'il en soit, voilà l'arnaque, bonhomme : il se trouve que je possède les droits d'un classique du cinéma dans lequel jouent les 3 Stooges. J'ai gagné ça il y a des années en faisant une 208
partie de Tonk avec Ray Stark, à Cannes. Un film dans lequel l'impayable trio comique s'en donne à cœur joie. J'ai exploité le machin jusqu'à la corde -
sorties en salle, droits télé aux États-Unis et à l'étranger - mais j'ai comme dans l'idée qu'il y a encore moyen de presser le citron pour en tirer quelques gouttes.
— Les 3 Stooges ? répétai-je, incrédule, ma voix effectuant un glissando jusqu'à l'octave du fifre.
— Pas besoin de vous demander si vous les aimez.
Ces trois mecs, c'est une véritable institution, dit Biggs.
— J'avais huit ans, à l'époque, fis-je en me levant de ma chaise, tapotant mes poches afin de savoir où se trouvait mon Fiorinal de secours.
— Deux secondes, mon gars. Vous avez pas encore entendu l'intrigue. Ça se passe une nuit dans une maison hantée.
— Navré, dis-je en me dirigeant vers la porte. Je suis en retard, il faut que j'aide des voisins à construire leur grange, et ensuite il y a une grande fête au village.
— J'ai réservé une salle de projection pour vous montrer le film, annonça Biggs, ignorant mes réti-cences, qui s'étaient à présent métamorphosées en pure panique.
— Non merci. Et ma réponse serait identique quand bien même j'en serais à manger ma dernière boîte de thon, bredouillai-je, mais le grand homme me coupa la parole.
— La vérité, mon fils. Si l'opération se révèle aussi lucrative que je le pense, je peux vous garantir qu'il y a vraiment des ronds à se faire. Ces trois zigotos valent 209
des millions. Il suffit d un e-mail pour bétonner l'affaire.
Et vous seriez mon auteur en chef. De la folie, de quoi engranger en six mois assez de flouze pour consacrer le restant de vos jours à scribouiller vos livres pour intellos.
Rédigez-moi juste quelques pages pour confirmer toute la confiance que j'ai en votre talent. Qui sait ? Peut-être qu'avec vous, la novélisa-tion va conquérir ses lettres de noblesses et devenir un art littéraire majeur ? »
Ce soir-là, l'idée que j'avais de moi-même en prit un sacré coup et je dus recourir aux eaux apaisantes de la distillerie Cutty Sark pour combattre la dépression qui montait. Toutefois, il serait malhonnête de ne pas reconnaître que l'idée me titillait de mettre assez d'argent de côté pour pouvoir m'atteler ensuite à un autre chef-d'œuvre sans avoir à craindre les assauts de la malnutrition. Mais il n'y avait pas que Mammon, le dieu Argent, qui venait susurrer au creux de ma cochlée. Je ne pouvais tout à fait exclure l'hypothèse que Biggs ait du pif et qu'il ait vu juste. J étais peut-être l'élu choisi entre tous pour transformer effectivement ce sous-genre littéraire, la « novélisation », en art majeur.
Pris d'une soudaine euphorie, je me précipitai sur mon traitement de texte et, abreuvé de litres de café noir, je relevai le défi qui m'avait été lancé ; à l'aube je trépignais, pressé de montrer le texte à mon nouveau bienfaiteur.
L'écriteau Ne pas déranger resta accroché à sa porte jusqu'à midi, ce qui eut le don de m'irriter, et lorsque je fus enfin autorisé à entrer dans sa suite, il mastiquait des céréales aux fibres pour son petit déjeuner.
210
« Revenez à trois heures, m'ordonna-t-il. Et demandez Murray Zangwill. Il y a eu des fuites, mon pseudo est grillé, je suis assailli de beautés dénudées prêtes à tout pour que je leur fasse faire un bout d'essai. »
J eus pitié de cet homme traqué et passai les heures suivantes à ciseler plusieurs phrases jusqua ce que toutes sans exception aient 1 éclat du diamant. À
quinze heures, je pénétrai dans sa piaule cossue avec mon texte entièrement retapé sur un vélin classieux.
« Lisez-le-moi, m'ordonna-t-il en coupant d un coup de dents l'extrémité de son cigare cubain de contrebande, qu'il cracha en direction de son faux Utrillo.
— Que moi je vous le lise ? répétai-je, choqué à l'idée de présenter mon œuvre oralement. Ne préféreriez-vous pas en prendre connaissance par vous-même ? De manière à ce que les subtils ondoiements de ma prose résonnent intérieurement en vous ?
— Nan. Je sentirai mieux le truc si vous lisez. En plus, j'ai paumé hier soir mes lunettes au resto Robert
& Robert. Commencez ! » ordonna Biggs en se calant les pieds sur la table basse.
J'entamai donc ma lecture :
« Oakville, Kansas, est situé dans une zone particulièrement désolée des vastes plaines centrales d'Amérique du Nord. Il ne reste désormais plus qu'une étendue aride en cette région où le paysage était jadis constellé de fermes. Il fut un temps où le blé et le maïs étaient un formidable gagne-pain avant que les subventions agricoles, au lieu
211
d'accroître la prospérité, produisent l'effet contraire. »
Les yeux de Biggs se mirent à papillonner. Sa figure était auréolée d'une épaisse guirlande de nuages émanant de son immonde cigarillo.
« La Ford délabrée se gara devant une ferme déserte, poursuivis-je. Trois hommes en sortirent. Calmement, et sans raison apparente, celui qui avait les cheveux noirs prit le nez du chauve dans sa main droite, et le tordit lentement dans le sens contraire des aiguilles d'une montre. Un terrible grincement déchira le silence des Grandes Plaines. "Nous souffrons, s'exclama l'homme à la noire chevelure. Ah, malheur des aléas de l'existence humaine et de sa violence." Pendant ce temps, Larry, le troisième homme, était entré dans la maison et avait réussi à se coincer la tête à l'intérieur d'un pot en terre cuite. Tout devint soudain effrayant et noir tandis que Larry se déplaçait à tâtons dans la pièce. Il se demanda s'il existait un dieu, si la vie avait un sens et si l'univers obéissait à quelque dessein, lorsque soudain l'homme aux cheveux noirs entra et, ayant trouvé un maillet de polo, se mit à taper sur le pot dans lequel la tête de son compagnon était coincée. Avec une furie refoulée qui masquait des années d'angoisse face à l'absurdité du destin de l'homme, celui qui s'appelait Moe brisa la terre cuite. "Nous voilà enfin libres de choisir, dit Curly, le chauve, en pleurant, condamnés à mort mais libres de choisir." Là-dessus, Moe enfonça deux doigts dans les yeux de Curly. "Oooh, oooh, oooh, gémit Curly. Il n'y a donc point de justice en ce bas cosmos." Il fourra une banane
212
dans la bouche de Moe et, sans lavoir pelée au préalable, lenfonça tout au bout. »
C'est alors que Biggs émergea brusquement de sa stupeur.
« Stop, n'allez pas plus loin, dit-il en se relevant d'un bond. C'est tout bonnement sensass. C'est du Johnny Steinbeck, c'est du Capote, c'est du Sartre.
Ça sent le pognon, ça fleure bon les honneurs. Voilà le genre de produits de qualité sur lesquels votre obligé a bâti sa réputation. Rentrez chez vous faire votre valise. Vous serez hébergé chez moi à Bel Air, en attendant mieux - un truc avec piscine et peut-être un golf trois-trous. À moins que Hef vous trouve une piaule pour un temps à la Play-Boy Man-sion si vous préférez. Entre-temps, je vais appeler mon avocat pour bloquer les droits sur l'intégralité de l'œuvre des 3 Stooges. C'est un jour mémorable dans les annales du livre depuis Gutemberg. »
Inutile de dire que je n'ai plus jamais revu E. Coli Biggs, ni sous ce nom ni sous un autre.
Quand je suis retourné au Carlyle, ma valise à la main, cela faisait belle lurette qu'il s'était éclipsé, pour rallier soit la Riviera italienne, soit le Festival du film de Manille, à moins qu'il ne fût allé en Guinée-Bissau, faire le décompte des entrées de son film à succès - le garçon de la réception ne savait pas exactement. Ce qui s'est passé, c'est que traquer un grand monsieur qui n'utilise jamais son vrai nom s'est révélé une tâche insurmontable pour un malheureux aux doigts tachés d'encre comme moi.
Et je soutiens mordicus que Faulkner et Fitzgerald n'auraient pas fait mieux.