LES JOLIES

COLONIES DE VACANCES

« COUPEZ ! »

Envoyé jadis sur les bords de lacs aux noms indiens, après avoir été au préalable chloroformé et ligoté, pour apprendre la nage dite du « petit chien »

sous Fœil torve d un Kapo qui se faisait appeler «

moniteur », j'ai récemment été intrigué par certaines annonces de la section Magazine du Tintes. Parmi les établissements habituels à qui les parents nantis pouvaient confier leur geignarde progéniture afin de savourer en paix le coma des mois de juillet et d'août figuraient des camps de vacances spécialisés : la colonie basket, la colo magie, la colo informatique, la colo jazz et, la plus glorieuse de toutes peut-être, la colo cinéma.

Apparemment, au milieu des grillons et de l'herbe à poux, l'adolescent qui rêve de faire du cinéma peut passer son été à apprendre comment remporter un oscar : dialogues ciselés, angles de caméra imparables, jeu d'acteur, montage, mixage. Bref, pour autant que je sache, toutes les astuces pour s'acheter une belle baraque à Bel Air, avec service de voiturier. Pendant que les adolescents moins inspirés s'amusent à déterrer des pointes de flèche, un certain nombre de von Stroheim en herbe ont réellement les moyens de réaliser leur propre film - un projet estival autrement plus chic que d'apprendre à faire des nœuds pour ensuite se trimballer avec ses clés de patins à roulettes accrochées autour du cou.

Qu'elle paraît loin, la colo du Mélanome que tenaient Moe et Elsie Varnishke à Loch Sheldrake. J'y ai passé l'été caniculaire de mes quatorze ans à jouer à la balle au prisonnier tout en assurant à moi tout seul la solvabilité de l'industrie des pommades anti-démangeaison. Pas évident d'imaginer un couple papa-maman comme les Varnishke à la tête d'une colonie de vacances « spécial ciné ». Il aura fallu les vertus hallucinatoires du poisson blanc fumé que j'ai mis dans tous ses états au Carnegie Delicatessen Restaurant pour que la correspondance ci-dessous voie le jour.

Cher Monsieur Varnishke,

À présent que l'automne est là, parant le feuillage de sa splendide palette rouille et ambre, je dois interrompre mon occupation quotidienne, à l'angle de William Street et Wall Street, pour vous remercier. Vous avez en effet offert à mon fils Sargasse un été riche et productif dans votre paradis rustique, certes traditionnel, mais néanmoins tourné vers l'innovation. Le récit qu'il nous a fait de ses randonnées pédestres et de ses sorties en canoë nous a frappés par leur ressemblance avec des passages entiers de Sir Edmund

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Hillary ou de Thor Heyerdahl. Ce fut à n'en pas douter le contrepoint parfait aux heures intenses et grisantes qu'il a passées en votre compagnie à apprendre les différentes techniques

cinématographiques. Quant au fait que la société Miramax ait jugé que ce film, tourné en huit semaines, était suffisamment abouti au point de nous proposer seize millions de dollars pour son exploitation en salle, cela va au-delà du rêve de n'importe quel parent, même si sa mère et moi avons toujours su que Sargasse était un garçon particulièrement talentueux.

Ce qui m'a étonné en revanche, l'espace d'une nanoseconde, c'est votre lettre, qui suggérait que la moitié de la somme susmentionnée vous était due.

Comment un couple aussi charmant que vous et Mme Varnishke a-t-il pu succomber à ce mirage relevant de la pure psychose ? Imaginer pouvoir empocher une part, fût-elle infime, des fruits de la création de mon fils, voilà qui défie la raison. Aussi me dois-je de vous assurer par la présente que même si le film de mon fiston a été tourné parmi les bidonvilles délabrés que vous n'hésitez pas à qualifier, dans votre brochure publicitaire, de «

Hollywood des Catskills », il est exclu que vous perceviez le moindre pourcentage de la manne qui revient en toute logique à la chair de ma chair, en récompense de son chef-d'œuvre cinématographique.

Ce que j'essaye de vous dire en y mettant les formes, n'est-ce pas, c'est que vous-même et l'avaricieuse salamandre qui partage votre couche, et qui, à n'en 47

pas douter, vous a dressé contre moi, pouvez aller vous faire voir. Bien cordialement,

WINSTON SNELL.

Monsieur Snell, mon très cher,

Mille mercis pour votre prompte réponse à mon modeste courrier. J'apprécie que vous reconnaissiez que l'œuvre cinématographique de votre fils n'aurait pu voir le jour ailleurs que dans l'environnement idyllique de notre charmante colonie que vous qualifiez de « bidonville » dans une missive qui, je peux vous le garantir, servira de pièce à conviction n° 1 au tribunal. À propos d'Elsie, il n'existe pas de femme plus admirable. Votre sens de l'humour plus que douteux vous a fait ironiser sur ses varices, lors de votre venue. Or je vous signale que vous n'avez pas provoqué un seul sourire, même parmi les aides-serveurs qui pourtant la détestent comme la mort.

Avant d'ouvrir votre clapet pour débiter vos plaisanteries sur les salamandres, vous devriez savoir que mon épouse est une femme dévouée, atteinte de la terrible maladie de Ménières. Vous feriez mieux de me croire quand je vous dis qu'elle ne peut quitter le lit le matin sans se cogner la tête contre la commode de notre chambre. Si vous étiez affligé de la sorte, vous ne feriez sans doute pas votre petite partie de tennis hebdomadaire à l'Athletic Club avec vos amis en pantalons écossais qui attendent tous d'être mis en examen. Personnellement,

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je n empoche pas des sommes à six chiffres en spéculant avec les retraites des autres, moi. Je gère une honnête colonie de vacances avec ma femme et j'ai démarré avec les faibles économies de notre magasin de bonbons ; à 1 époque nous ne pouvions nous payer de la carpe qu'une fois par semaine. Et encore, il fallait en vendre, du bonbec. Toutefois, le film de votre fils a été supervisé par - je devrais même dire réalisé en collaboration avec - notre équipe ultra-performante qui, parole de Varnishke, constituerait d'ailleurs de précieuses recrues pour n'importe quel grand studio ; ça nous éviterait peut-

être leurs sempiternelles chazerai pour débiles de dix ans d'âge mental. Un type comme Sy Popin, qui a personnellement assisté votre petit lustig lorsqu'il a fallu jeter des idées sur le papier, est l'un des plus grands talents méconnus de Hollywood. Il aurait pu remporter cinquante Academy Awards s'il n'avait pas, une seule malheureuse fois, été repéré au Mexique en train de dîner avec sa femme en compagnie du couple Trotsky, mésaventure à cause de laquelle ces dégonflés de shmendricks n'ont jamais voulu l'embaucher. Notre monitrice de théâtre, Hydra Waxman, a quant à elle renoncé à une carrière prometteuse à l'écran pour faire gracieusement don de son temps - du moins jusqu'à ce jour -afin de transmettre son savoir aux vilde choyas adolescents. La brave femme - paix à son âme, mais pas tout de suite, attendons qu'elle soit morte - a personnellement dirigé la troupe amateur du film de votre fils. Elle a réussi à trouver chez ce ramassis de trumbinkicks le peu de talent qu'il y avait en eux, pendant que votre petit

momsa était assis sur la touche à bayer aux corneilles.

Enfin, Môssieu le mâcher de Wall Street, notre équipe peut s'enorgueillir de la présence de Lou Knockwurst, un homme de talent qui a été récompensé pour ses prouesses de monteur lors de manifestations cinématographiques de prestige, tels le festival du Tanganyika et celui d'Auckland. Le brave Lou a littéralement - que ma femme périsse sur-le-champ dans un bain d'acide si je mens -

assisté votre schlamazél de Sargasse à qui, si vous voulez mon avis, quelques copieuses doses de Ritalin de temps en temps ne feraient pas de mal pour calmer sa perpétuelle bougeotte.

Knockwurst a personnellement supervisé les séances de montage sur Avid en lui montrant où couper ses scènes. Au demeurant, je vous rappelle que le gamin a utilisé notre équipement, cette espèce de Idutz a tripatouillé une Panavision toute neuve, qui fait maintenant un drôle de bruit quand j'appuie sur le bouton, comme lorsqu'on tourne lentement la manivelle en bois de ces petits tourniquets en fer-blanc censés émettre un joyeux grincement - Elsie appelle ça des groggers.

Cependant je ne vous enverrai pas la facture, puisque nous allons bientôt être associés dans une nouvelle aventure.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux.

MONROE B. VARNISHKE.

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Cher Monsieur Varnishke,

Suggérer que votre équipe de bras cassés se situe au-delà de l'orang-outan sur l'échelle de l'évolution relève de l'hyperbole la plus azimu-tée. Associés dans une nouvelle aventure ! ? Vous venez d'avoir un infarctus silencieux ou quoi ? Premièrement, que les choses soient claires, l'idée du scénario de Sargasse vient de lui et uniquement de lui ; elle s'inspire d'une expérience que toute notre famille a vécue, lorsque notre entrepreneur local de pompes funèbres a cru, à tort, avoir remporté le prix Nobel. Qu'un traître de la trempe de Popin, qui a probablement divulgué à Trotsky des secrets atomiques devant un plat de tacos, ait contribué, ne fût-ce qu'à concurrence d'une virgule, au scénario de mon wunderkind, c'est à peu près aussi crédible que la légende du Loch Ness.

Pour ce qui est de votre poivrote, Mlle Hydra Waxman, une rapide recherche sur Internet m'apprend qu'elle n'est jamais apparue dans un seul film de millimétrage supérieur à huit, et encore, uniquement sous le nom de Annie Sucettal. À ce propos, saviez-vous que votre Knockwurst ne fera plus jamais de montage à Hollywood, parce que Henry Fonda a fini par en avoir marre d'apparaître tête en bas à l'écran ? Sargasse m'a également informé que la caméra que vous lui avez fournie, loin d'être toute neuve, avait constamment des ratés, et ce, semble-t-il, depuis que vous l'avez jetée sur une maître nageuse de dix-neuf ans qui refusait vos avances.

Mme Varnishke considère-t-elle d'un bon œil que vous ayez des vues sur le personnel fémi-

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nin ? À propos, je suis navré pour mes remarques désobligeantes sur le système circulatoire de votre femme. Mon sens de l'humour est en effet parfois trop acéré. Fasciné par la myriade d'affluents bleus qui strient sa topographie, je n'ai pu m'empêcher de faire un commentaire facétieux sur les

rapprochements qui s'imposaient avec un bassin hydrographique.

Sachez que cette lettre met fin à tout contact entre nous. Toute correspondance ultérieure devra être envoyée directement au cabinet Gerbitch & Dégueulski, avocats à la cour.

Tchuss, ducon.

WINSTON SNELL.

Monsieur Snell, mon très cher,

Je remercie Dieu de m'avoir doté d'un certain sens de l'humour : ainsi, je peux me faire un peu charrier sans pour autant me précipiter sur un de ces magazines d'armes par l'entremise desquels il est si facile d'engager des tueurs professionnels. Je vais vous rendre service en vous rappelant certains faits.

Pas une seule fois en quarante ans je n'ai regardé une autre femme qu'Elsie. Et je peux affirmer en toute candeur que ça n'a pas été tous les jours facile. Je suis en effet le premier à admettre qu'elle n'est pas de ces beautés bien zaftig qui s'exhibent en des positions langoureuses dans ces revues livrées par des bateaux en provenance de Copenhague, et que vous attendez probablement sur les quais, la bave aux lèvres.

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Deuxièmement, dites-moi, juste par curiosité : où êtes-vous allé pêcher l'idée que votre petit vontz de fils était un wunderkind ? La seule explication est que vous êtes de ces maven qui barbotent dans le pognon en tétant leur cigare et s'entourent de carpettes qui disent amen à toutes leurs lubies. Je vois d'ici le tableau : on vous sert tous les bobards que vous voulez entendre et on pouffe dès que vous avez le dos tourné. Quand Elsie et moi possédions le magasin de bonbons, nous avions embauché un crétin qui faisait le service ; je l'employais par éganl pour sa maman, dont l'opération de la hanche avait mal tourné : les médecins lui avaient par erreur greffé le foie d'un Chinois. Enfin bref, même ce pauvre demeuré qui avait un QI à deux chiffres, à côté de votre Sargasse, c'était Isaac Newton. À

propos, c'est l'été où Benno, le neveu d'Elsie, a remporté le concours d'orthographe. Le gamin savait orthographier correctement «

mnémonique » et il n'avait que huit ans. Voilà un môme que je qualifierais de brillant, ce qui n'est certainement pas le qualificatif que j'utiliserais pour votre blondinet, cet abruti des Carpates qui a eu la chance de ne fréquenter que des écoles privées, en plus de ses cours particuliers, ce qui ne l'empêche pourtant pas d'être incapable de se rappeler son nom sans vérifier sur l'étiquette de son tee-shirt,

En attendant, au lieu de me menacer de procès, vous feriez mieux de dire à vos avocats véreux que, s'ils regardent attentivement, ils constateront qu'ils ne possèdent pas une seule copie sur pellicule du film qui fait galoper les 53

Weinstein Brothers comme deux spéculateurs immobiliers, qui offrent tout de même un chèque de seize millions. Le seul original existant, c'est nous qui l'avons, ici, dans un bungalow. Je prie juste pour qu'il ne lui arrive rien de fâcheux, d'autant que Mme Varnishke a déjà malencontreusement fait tomber de la graisse de poulet sur la scène d'ouverture.

MOE VARNISHKE.

Varnishke,

J'ai pris connaissance de votre dernière lettre avec un mélange de pitié et de terreur - cette bonne vieille recette de la tragédie aristotélicienne. Pitié car à l'évidence vous ignorez qu'en conservant le négatif du film de mon fils vous commettez une petite entorse à la loi plus connue sous le terme de « vol qualifié ». Et terreur parce que j'ai fait un rêve prophétique la nuit dernière : votre peine de prison avait été prononcée et vous vous preniez un mauvais coup de tournevis dans les entrailles - initiative regrettable d'un codétenu costaud de la prison d'Angola, en Louisiane.

Certes nous pourrions refabriquer un négatif à partir de la copie que nous avons, mais il serait de qualité inférieure. Aussi je vous suggère de m'envoyer immédiatement l'original avant que sa texture délicate ne soit davantage souillée de graisse de poulet ou de je ne sais quel autre condiment immonde qu'utilise la gargouille qui vous dévisage le matin au petit déjeuner pour

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rendre sa bouffetance mangeable. Ma patience va vite atteindre ses limites.

WINSTON SNELL.

Écoutez-moi bien, Snell,

C'est vous et non pas moi qui allez vous retrouver au trou. Et si ce n'est pour avoir essayé de vendre un film dont vous n'êtes pas vous-même propriétaire, alors ce sera pour une sombre affaire de chèques en bois. Eh oui, figurez-vous que votre génie de fiston baragouine pendant son sommeil. Or son hobby, à ma Elsie, c'est de taper à la machine. En attendant, voyez-vous, j'essaye de protéger le négatif, mais croyez-moi ce n'est pas si facile. D'abord il y a mon neveu Shlomo, il aura six ans la semaine prochaine, un gamin adorable qui connaît par cœur toutes les paroles de Ragmop à la fois en yiddish et en anglais.

Mais il faut regarder les choses en face, il est à un âge turbulent ; là, par exemple, armé d'une pierre coupante, il a rayé le milieu de la deuxième bobine.

Il adore sortir le négatif de la boîte et gratter l'émulsion avec un canif. Pourquoi ? Allez savoir ! Je sais qu'il adore grattouiller, il en kvélle de bonheur.

Sans parler de ma sœur Rose qui a fait tomber du Lubriderm sur la bobine numéro sept. La pauvre femme. Son mari est décédé récemment, terrassé par une crise cardiaque -c'est pourtant pas faute de l'avoir prévenu, je lui avais bien dit : quand elle sort de la douche, surtout, ne regarde pas. Quoi qu'il en soit, quel dommage que vous soyez si obtus, parce qu'à nous

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deux, vous qui êtes un homme de principes, nous pourrions en tirer un beau pactole, de ce film. À

propos, c'est quoi, cette histoire de « chèques en bois

» et en quoi est-ce interdit par la loi ? Il faut que je file, le chien a le négatif dans la gueule.

VARNISHKE.

Varnishke,

Espèce de vile paramécie. Je vous offre une participation de dix pour cent sur les droits de diffusion du film de Sargasse. Vous ne méritez pourtant pas de toucher un traître sou mais ce que vous méritez en revanche, pour parler comme vous, c'est un bon shpritz d'insecticide Raid.

Je vous suggère de saisir au vol la perche que je vous tends avant que je ne change d'avis, vu que ce sera peut-être le seul moyen pour vous d'échapper à l'univers estival sordide des réalisateurs pubescents pour accéder aux délices de Miami ou des Bermudes. Peut-être que si vous y mettez le prix, un bon chirurgien esthétique réussira un ravalement intégral de Mme Varnishke. Qui sait, peut-être sera-t-elle même tolérée sur une plage publique ?

WINSTON SNELL.

Mon grand, très cher,

Elsie est sortie de son coma. Elle a eu un accident en voulant installer des pièges à souris. Elle 56

s'est trop penchée pour sentir le fromage, elle voulait s'assurer qu'il était bien frais. Et boum ! En tout cas, elle a repris conscience juste assez longtemps pour me souffler à l'oreille ces quelques mots : « Vingt pour cent, pas moins. » Puis elle est retombée dans les pommes, comme ces poupées qui clignent les yeux quand on les penche. En attendant, à la minute où vous aurez apposé votre signature en bas du contrat - en présence d'un notaire, a-t-elle également précisé - non seulement vous récupérerez le négatif, mais en plus Elsie fait un chou farci succulent. Nous ajouterons gracieusement deux portions au colis.

Mais renvoyez-nous les bocaux, s'il vous plaît.

Bonne continuation et longue vie à vous.

Votre nouvel associé

MOE VARNISHKE.

NOTRE PÈRE QUI ÊTES