La grande crise et les événements de ces années 1930 ne m’apparurent pas du tout comme on les a décrits dans les livres d’économie politique ou d’histoire, d’abord parce que je n’en ressentis pas directement les effets. Ma famille non plus d’ailleurs.

Cette crise se manifestait surtout par le chômage : un chômage qui, commencé en douceur dès 1929, prit très vite une ampleur effrayante. Or nous n’avions aucun chômeur dans la famille, ni dans la maison, ni dans tout le quartier cheminot, et nous étions assurés de n’en pas avoir puisque nous étions tous « aux chemins de fer » et que, pour révoquer un cheminot, il faut qu’il ait tué père et mère ou volé dans la caisse… et encore. Un chômeur, pour nous, était au moins un malchanceux et au plus un maladroit, un de ces pauvres types qui, au lieu d’entrer « aux chemins de fer », avait eu la malencontreuse idée de choisir une profession « civile », idée bizarre et stupide. Je vous demande un peu comment peut-on ne pas être cheminot ? Je connaissais même des camarades qui, nés dans un milieu « civil », poussaient la sottise jusqu’à persister dans l’erreur familiale en embrassant à leur tour une carrière commerciale, ou en se destinant à une quelconque profession libérale. Ces errements me paraissaient incompréhensibles.

Il y avait aussi l’inflation, la chute du franc, toutes choses dont on n’avait connaissance que par les journaux. Or, par une grâce toute spéciale, je ne prenais aucun plaisir à lire les journaux, et je n’en lisais aucun, car dans aucun d’eux je ne trouvais les informations qui eussent pu m’intéresser et surtout les seules dignes d’intérêt : celles qui ont trait à la vie du chemin de fer. Au contraire, chaque fois qu’un journal relatait un incident ferroviaire, c’était pour dire les pires âneries.

Pourtant, de plus en plus souvent, les parents et les amis, qui se rassemblaient ici ou là pour la partie de tarot, discutaient âprement. L’analyse de cette crise, venue d’Amérique, bien entendu, était faite en long et en large et en travers par les joueurs qui en omettaient de « pisser atout » ou de « mener le petite au bout24 ». Cette analyse, quoique simple, était curieusement multiple ; deux grandes tendances se dessinaient parmi les interlocuteurs : l’une, la plus virulente, entraînée par les gueules noires et les roulants, prétendait que c’était une crise de sous-consommation, conséquence des trop bas salaires payés à la « classe ouvrière » ; la solution qu’ils préconisaient était l’embauche massive de tous les chômeurs, par la réduction de la journée de travail et l’augmentation des salaires.

« Ils n’ont qu’à nous donner des sous et on saura bien les dépenser », disait-on finement.

L’autre tendance, conduite le plus souvent par les jaunes, et dans laquelle militait modestement mon père qui disait :

« Non, ce n’est pas une crise de sous-consommation, mais une crise de surproduction. Le capitalisme généralise l’emploi de la machine qui chasse l’homme et surproduit. Il faut juguler la mécanisation excessive qui nous vient d’Amérique, redonner à l’homme sa place dans la production et de ce fait ralentir cette production pour la proportionner aux besoins naturels de l’homme, et non pas exciter artificiellement cette production pour ensuite stimuler et sophistiquer les besoins de l’homme par des moyens pervers et néfastes comme cette odieuse « publicité » (qu’on appelait alors « la réclame »).

Les premiers renchérissaient : « Ne refusons pas l’abondance, fille du progrès, mais distribuons-la mieux. Les grands moyens de production sont entre les mains et au service du capital, voilà pourquoi ils ne profitent pas au peuple. Que le peuple prenne en main ces grands moyens de production, et qu’il les gère au bénéfice de tous, alors qu’aujourd’hui ils ne profitent qu’à certains ! »

Là-dessus, ils nous prouvaient fort bien que ces capitalistes affameurs étaient en tout et pour tout au nombre de 200 familles, pas une de plus, pas une de moins, dont certains partis publièrent d’ailleurs la liste exhaustive et limitative. J’ai eu cette liste entre les mains et j’ai compté les noms, il y en avait bel et bien 200, pas un de plus. Leur raisonnement débouchait donc logiquement sur une révolution qui devait entraîner les nationalisations, et tout particulièrement la nationalisation de l’industrie-clef, mère de toutes les autres, véritable corne d’abondance et capital national par excellence : le chemin de fer.

Je peux bien dire que ces théories me passionnèrent, m’enthousiasmèrent chacune leur tour ; je retrouvai d’ailleurs au passage des arguments anciens que j’avais lus dans les discours de Jules Guesde, dans Jaurès, et disons-le, dans Lamartine, qui étaient repris in extenso dans les discours de M. Léon Blum. Bref, on se serait cru en 1847, c’est tout au moins ainsi que je voyais la situation.

Je me souviens particulièrement d’une terrible bagarre qui eut lieu à une époque assez avancée, et dans laquelle mes oncles et leurs compagnons-chauffeurs, solidement solidaires, plus que jamais complémentaires, réclamèrent avant tout l’avènement de la gauche au pouvoir pour confisquer, nationaliser, planifier et répartir le prodigieux avoir de ces 200 familles (200 familles : une bouchée pour le peuple). Mon père qui n’était pourtant pas bavard, et encore moins éloquent, eut une réponse qui lui valut une bordée d’injures dont il tira exemple pour prouver que les gens de gauche étaient des voyous. Il avait à peu près dit ceci :

« Votre révolution, elle va chasser les classes régnantes, miner les couches possédantes, et pour mettre quoi à la place ? Un pouvoir socialiste ? Je ne vous donne pas six mois pour qu’il se révèle comme une oligarchie de hauts fonctionnaires et, votre gauche tenant le pouvoir, elle voudra le garder et elle s’opposera, avec la même violence que les monarchies, à toute nouvelle révolution et même à tout espèce de changement qu’elle appellera, bien entendu, subversion. C’est-à-dire que votre gauche deviendra conservatrice, et je vous fous mon billet que le conservatisme socialiste écrasera férocement toute manifestation qui voudra remettre en question son ordre établi !

— Autrement dit, continua le contrôleur du Service des Bois, notre voisin, la gauche devient réactionnaire aussitôt qu’elle est au pouvoir ?

— À moins que tout pouvoir s’oriente automatiquement, naturellement, vers la droite ! » suggéra une voix qui n’était pas celle d’une gueule noire, j’en donnerais ma tête à couper.

Après cela, ce fut un tintamarre terrible au milieu duquel un mécanicien hurla :

« Oui, chantez, les jaunes ! En attendant, le Front populaire va vous apprendre la musique, et les poulets vont changer de gueule ! »

C’était la première fois que j’entendais cette expression « Front populaire ». Elle me parut farouche, terrible, et réconfortante à la fois, et je m’étonnai que Victor Hugo ne l’eût pas inventée.

Par la suite, les grands troubles se multiplièrent : les usines furent occupées par leurs ouvriers qui y campaient nuit et jour ; à midi et le soir les femmes leur portaient leurs paniers-repas, et ceux qui étaient musiciens faisaient danser les autres fort tard dans la nuit à l’intérieur même de l’établissement. Il y avait partout des pancartes et des grandes bandes de calicot sur lesquelles étaient écrits des slogans réclamant « la semaine de quarante heures », « les congés payés », « les assurances sociales », « la retraite des vieux » et « l’augmentation des salaires ».

Au Café des Chemins de Fer, les assemblées étaient de plus en plus houleuses, elles prolongeaient les meetings tenus à la Bourse du Travail, et cela continuait sur les trottoirs puis à la maison où mon père, qui ne fréquentait ni les cafés ni les meetings, disait à mes oncles :

« Qu’allez-vous réclamer là ? Les congés payés ? Mais nous les avons, nous, les cheminots. Les assurances Sociales ? Mais, nous les avons aussi, et depuis longtemps, avec notre service médical ! La retraite ? Mais il y aura tantôt un siècle que nous l’avons aussi. Quant à la paye, vous avez les meilleures de France, avec vos primes de traction.

— D’accord, répondaient les autres, mais il faut se solidariser avec les camarades, il faut former une solide masse ouvrière pour étendre à tous ces avantages normaux dont nous profitons depuis longtemps. Pourquoi les autres n’en profiteraient-ils pas aussi ? »

Et puis : « Onze jours de congé, ça te suffit, à toi ? Onze jours ? belle aumône ! Comme si, à notre époque, avec tout le progrès, on ne devrait pas avoir au moins un mois de liberté, un douzième de l’année à ne pas être esclaves !

— Vous voulez la faillite de la Compagnie ! criaient les uns.

— La faillite ? Mais regardez donc les dividendes que les compagnies distribuent à leurs actionnaires, dont le plus gros travail est de découper leurs coupons ! » répondaient les autres.

Et cela durait des heures et des heures.

Mais cela, c’était en quelque sorte l’écume d’un mouvement beaucoup plus grand dont les échos m’arrivaient très assourdis. Un lent et pénible travail de fusion des syndicats bouillonnait depuis longtemps. Le grand-père, qui suivait cela depuis la préhistoire du syndicalisme, m’expliquait :

« Souviens-toi, les cheminots sont séparés, c’est ce qui fait leur faiblesse, leurs militants syndicalistes se bouffent le nez depuis 1920, ils donnent, les tout premiers, l’exemple de la mésentente, on dirait qu’ils poursuivent depuis les origines des ambitions personnelles, et qu’ils ne se servent de leurs troupes que pour faire leur pelote ! Et la C.G.T.U. d’un côté, et le Comité de Défense syndicaliste de l’autre, et l’Union fédérative des Syndicats autonomes de France, et la C.G.T.S.R., et la Fédération autonome des Cheminots ! Et tout ça tire à hue et à dia !…»

Il suçait un moment le tuyau de sa pipe Job et concluait :

«… Ils n’arriveront à rien. Il faut s’unir, tous, et dans la dignité professionnelle, mais il y a là-dedans une bande de gueulards arrivistes, des grenouillards, des politicards…»

Et il revenait à son idée :

« Pourtant c’est dans le syndicalisme qu’est la vérité, on ne m’ôtera pas ça de la tête. »

Mais l’analyse que faisait mon grand-père était singulière ; comme beaucoup de gueules noires, il était d’origine compagnonnique, et lorsqu’il prononçait le mot « syndicalisme » il voulait parler de la défense du métier, de l’amélioration collective de l’outil, de la recherche unanime de la perfection technique, de l’amélioration de l’homme par la rigueur, la discipline, la conscience professionnelle et la fraternité, et non de la lutte entre les classes sociales pour le confort matériel et l’augmentation des salaires. Un seul confort l’intéressait : celui que donne la satisfaction du devoir dûment accompli. Il jugeait un homme sur la qualité de son œuvre, et non sur les avantages qu’il avait pu en tirer.

Il aurait voulu juger un syndicat à la façon dont il avait fait progresser les méthodes et les hommes dans le sein de la profession et aussi à la manière dont il rassemblait, mais non à celle dont il divisait.

Ils étaient quand même assez nombreux, il faut bien le dire, à voir ainsi les choses, surtout parmi les seigneurs de la vieille génération. Mon père en était, bien qu’il ne fût pas gueule noire, mais par admiration pour son père, sans doute.

De très graves discussions eurent lieu dès qu’il fut bien établi que le Parti communiste prenait de plus en plus d’ampleur dans notre monde et dans le mouvement syndical. Mes oncles, très vraisemblablement, y adhéraient, l’oncle Montlouis surtout ; je n’en ai jamais eu la certitude car c’étaient là des choses que l’on ne disait pas. Le vieux le leur reprochait, et si les autres insistaient, il se fâchait tout rouge :

« Vos communistes, disait-il, c’est tout comme les curés. »

Et comme on s’étonnait, il expliquait :

« Les curés, c’est : « Donnez-moi des sous et je vous donne le Paradis dans l’autre monde. » Eh bien, les communistes, c’est : « Payez-moi vos cotisations, et je vous donne le Paradis ici-bas »…

Et il riait. Si l’on ne se rendait pas, il continuait :

«… Les curés, avant de faire un pet, ils cherchent à savoir comment pétaient les Pères de l’Eglise. Les communistes, c’est Marx, Engels, les Bolcheviks, ou Thorez. Les curés, c’est saint Paul, saint Thomas, ou Mgr Landrieux. Rien ne sort du cœur ou du bon sens. Tout du catéchisme…»

Il se dressait sur la pointe des pieds, levait l’index et le majeur et clamait :

« Et hors de nous, pas de salut ! Chez les autres, erreur, schisme, hérésie, mensonge et damnation ; chez nous, vérité et sincérité. »

Il était, bien sûr, parfaitement d’accord avec les autres sur la nationalisation des chemins de fer. Il donnait là-dessus les meilleurs arguments d’ordres économique, politique, ou même philosophique, car ils ne manquent pas, et je me souviens d’avoir entendu dire, comme mon père, lorsque les transports par route commencèrent à prendre de l’importance :

« C’est pas les chemins de fer qu’il faut nationaliser, c’est les transports, tous les transports, autrement ce serait la chienlit. »

Mais je crois surtout qu’une forte dose de sentiment et de poésie entrait dans son jugement lorsqu’il me disait :

«… Et tu crois que ça ne serait pas beau, ça : notre outil bien à nous ? » Et il avait le geste d’Harpagon embrassant sa cassette. Je me demande même s’il ne croyait pas que, même retraité, la nationalisation allait lui redonner SA machine, qu’il pourrait installer près de lui, dans son jardin par exemple, où il pourrait aller désormais la contempler et la caresser à son aise.

 

 

 

Quelle que fût l’importance de ces graves événements dont l’ampleur croissante au cours des années 30 en fit des événements hautement historiques avec lesquels il ne faut certes pas plaisanter, je n’en fus cependant pas très imprégné, loin de là, j’entrevis tout cela à travers un brouillard délicieux qui vint de ce que je tombai amoureux, mais amoureux : tout de bon cette fois :

Je rencontrai Hélène.

À ma grande confusion, tout cela se passa en dehors des emprises du chemin de fer. Deux fois de suite, dans mon adolescence, avec Marie Dulot et avec Laurette, j’avais envisagé congrûment une idylle conduisant à un mariage strictement endogame, comme il est traditionnel de le faire dans la coterie. Je ne voyais même pas la possibilité d’aimer vraiment une étrangère, cela me paraissait aussi choquant que d’accoupler chien et chat. Pourtant, ma bien-aimée m’apparut loin de la gare, dans un cadre aussi peu ferroviaire que possible, et lorsque le premier regard nous eut liés l’un à l’autre pour la vie, j’appris que ni son père ni son grand-père, ni l’oncle le plus éloigné, ni le plus petit cousin, n’étaient cheminots. Il était trop tard, en toute sincérité.

Le plus difficile fut de la faire admettre au clan.

 

 

 

Hélène était prodigieuse, merveilleuse, aussi bonne et intelligente qu’elle était belle, et elle avait sur moi exactement la même opinion, je, l’ai su plus tard. Je n’avais jamais rencontré, une fille comme celle-là, et pourtant, Dieu sait que j’en rencontrais, des filles, dans les maisons cheminotes et dans les cités que la Compagnie P.L.M. venait de construire dans mon quartier des Perrières, qui domine la gare. Oui, je rencontrais beaucoup de filles mais comme celle-là, jamais. Je l’avais croisée et recroisée plus de cent fois déjà mais j’osais à peine la dévisager et, chose curieuse, lorsque je l’avais fait, elle avait souri. Non, je n’avais pas rêvé, elle m’avait souri, d’un sourire profond. Un sourire invisible sur son visage, bien sûr, mais un sourire du fond de l’œil, du fond de l’âme. Il faut être parfaitement et totalement en état de grâce pour le voir, ce sourire-là, mais en état de grâce je l’étais, et un peu plus à chaque rencontre, et ce jour-là ce fut l’éblouissement.

Un garçon sérieux avait, en ce temps-là, assez peu d’occasions de parler à une fille. Il pouvait certes l’aborder dans la rue mais c’était le fait des voyous ; jamais je n’aurais osé le faire de peur de la choquer. On était élevés ainsi, les enfants des dessinateurs de la Voie. J’avais en outre la certitude que ce n’était pas de cette façon qu’elle aimerait rencontrer celui auquel elle consacrerait sa vie, et même, pour parler franc, j’aurais eu mauvaise impression d’elle si elle avait accepté que je lui adresse la parole comme ça, en pleine rue. J’en serais mort de ridicule, aussi sûr que le jour suit la nuit.

Pour moi, l’amour qui conduit exclusivement au mariage ne s’accommode pas de cette médiocrité.

Heureusement, un jour, je la vis en grande conversation avec Marie Dulot. C’étaient deux anciennes camarades de l’école primaire de la place Darcy. Elles ne s’étaient pas vues depuis leur certificat d’études et se racontaient cinq ans de leur vie d’adolescentes. C’est ainsi que j’entendis sa voix ; elle me tourneboula des pieds à la tête et je vis très bien, sans que le moindre doute fût possible, que je lui faisais le même effet, car lorsque nous nous quittâmes elle me dit : « Au revoir, mademoiselle », puis elle devint rouge comme une jolie framboise et perdit contenance. C’est ainsi que je connus celle que je devais épouser cinq ans plus tard.

Mais dans ces cinq ans que d’alertes, que de difficultés, que de drames !

J’entrevis d’ailleurs tout de suite quelles allaient être ces imposantes difficultés lorsque entre deux baisers je lui annonçai l’arrivée, au Dépôt, des premiers autorails. Elle ne sourcilla point. Elle eut même un de ces sourires étonnés et ravis, dont on aurait pu dire qu’ils l’embellissaient si la chose eut été possible. Je dois le dire, Hélène considérait que cet événement était simplement amusant, et elle me demanda de lui expliquer ce que c’était qu’un autorail. Avec une certaine amertume, je décortiquai devant elle ce terme barbare, composé tout simplement de deux mots connus : un autorail était en somme une auto qui roulait sur les rails. Elle en convint froidement, sans même en frémir, et j’en fus consterné. Pour moi, pour « nous », une automobile était un monstre hostile et dangereux, qui – toute la corporation cheminote l’avait devine et prédit sans ambiguïté – allait foutre en l’air l’équilibre économique et psychologique du monde. Il était déjà bien imprudent de le tolérer sur la route, ce monstre, mais le voilà qui osait souiller la voie ferrée, domaine exclusif et sacré de la vapeur ! Ce roquet quinteux osait venir se mêler à nos pur-sang !

Or Hélène, ma belle Hélène, ne s’en montra pas scandalisée. Dans tout le quartier de la gare, au contraire, surtout dans les cités P.L.M. où l’esprit de corps fermentait en vase hermétiquement clos avec plus d’efficacité que partout ailleurs, c’était l’effervescence. Certes, je dois l’avouer, il y avait des « nôtres » qui approuvaient ce sacrilège, ils étaient très rares mais ils admettaient qu’il fallait, vivre avec son temps, que le trafic des voyageurs de certaines petites lignes ne justifiait pas la mise en marche d’un convoi noble remorqué par une locomotive, qu’il était même révoltant de mobiliser pour si peu de chose la Sainte Trinité composée du seigneur, de son compagnon-chauffeur, et de Sa Majesté le Chaudron. Ils parlaient même de prix de revient comme si d’aussi sordides préoccupations pouvaient entrer en compte lorsque la dignité de la bouzine et le monopole de la caste sacerdotale étaient ainsi menacés.

Ma famille, saint des saints du temple de la vapeur, avec un archimandrite, un grand-prêtre, deux diacres et plusieurs lévites de grades différents, était atterrée. Tant bien que mal on tenta de digérer cette inquiétante nouvelle en improvisant plusieurs séances plénières où la question fut débattue passionnément, et d’abord on rassembla les documents :

Oui, c’était bien vrai, l’automobile ou plus exactement le moteur à explosion osait monter sur le rail ! On disait que, depuis un certain temps, des autorails, que des ingénieurs félons et certainement stipendiés nommaient des « Unités », avaient été mis en service sur notre arrondissement même, sur la ligne de Pontarlier à Gilley, en plein Saugey. Certes cette ligne secondaire – ô combien – était située aux marches du réseau, aux confins de la Suisse, dans le no man’s land des neiges jurassiennes, mais justement, avec ses rampes de 15, son profil difficile, elle fournissait à la vapeur l’occasion de se couvrir de gloire en réalisant des marches glorieuses.

Et voilà que la Compagnie P.L.M. venait de prendre livraison de vingt-quatre puis de trente-huit nouveaux autorails, qu’elle avait commandés à dix constructeurs différents (au nombre desquels se trouvaient les Établissements Michelin, ce qui expliquait que les étrangers, toujours ignares, appelassent, par la suite, tous ces affreux engins les « michelines »).

Et ce n’était pas tout, on annonçait que la commande allait s’allonger interminablement. Ne disait-on pas que, même pour les relations à très grande vitesse, les réseaux, et notre P.L.M. en tête, avaient demandé à Bugatti d’étudier puis de construire des couplages de huit cents puis de quatre cents chevaux destinés – ô sacrilège – au service rapide de la grande ligne impériale Paris-Lyon ?

On redoutait l’électricité et c’était le pétrole qui nous envahissait, et dans son utilisation la plus méprisable : le moteur à explosion, l’ennemi numéro un, le miteux, le pelé, le « roteur », comme nous l’appelions.

Je raconte cela en semblant plaisanter, mais la chose était grave. Hélène ne semblait pas bien comprendre, et j’étais bourrelé de remords d’avoir un jour à imposer à ma famille une épouse aussi détachée des préoccupations fondamentales du clan. Mon grand-père, lui, en perdit le boire et le manger, et alors que les oncles s’esclaffaient en prédisant aux autorails les pires catastrophes et les déficiences les plus graves, il restait muet et immobile dans son fauteuil.

L’emphysème semblait de plus en plus souvent l’étouffer à mort. Un jour, on annonça que la petite rotonde de Dijon-Ville allait servir tout bonnement de remise aux autorails. C’était SA rotonde, celle où son père avait remisé sa Crampton dès 1852, celle où pendant l’époque la plus glorieuse de sa carrière il était allé lui-même prendre son service et retrouver SA machine, et notamment sa « Grosse C », la dernière avec laquelle il avait « fait » la « Malle des Indes ».

Aussitôt qu’il sut que ce noble temple de la vapeur allait servir de garage à ces bouffe-pétrole, à ces « autos », à ces teuf-teuf, son visage devint livide, sa peau parut grise et comme morte. Pourtant il prit sa canne, sa canne de compagnon-serrurier avec laquelle il avait fait son Tour de France et rossé bien des gavots, mit sa casquette à rabats, sa vareuse, ses galoches, et descendit la rue de la Cité en serrant le poing sur la pomme sacrée de sa crosse compagnonnique qu’il n’avait pas sortie de son étui depuis son embauche aux chemins de fer, sauf pour me la faire admirer. Puis, d’un pas rapide, trop rapide, il monta la rue des Perrières et gagna son observatoire au-dessus du fameux petit mur.

J’arrivai chez lui alors que la grand-mère refermait la fenêtre d’où elle l’avait regardé s’en aller de son pas rageur.

« Je ne sais pas ce qui lui prend, me dit-elle, ces autorails lui font bien du tort, il vient de partir comme un fou je ne sais où… ? »

Je savais bien, moi, où il était allé. Je l’avais déjà vu crispé aux barreaux de la rambarde du « petit mur » et regardant furieusement, du haut de son perchoir, les travaux entrepris dans cette partie de la gare. Je le trouvai donc là ; il parlait seul ou plutôt il faisait part de ses pensées à un interlocuteur invisible. Me voyant à ses côtés, il me dit à brûle-pourpoint :

« Regarde ! Regarde-moi ce gâchis ! une si belle rotonde, pour loger leurs autorails ? Ah ! si M. Paulin était encore là, jamais, jamais des horreurs comme ça n’auraient pu se faire ! Quel massacre, sacristi, quel massacre ! quelle honte ! »

Puis, hochant la tête, d’une voix sourde :

« Le chemin de fer est foutu ! »

Il devait revenir là tous les jours, sous les bourrasques de novembre, pour continuer cette tragique élégie dont les strophes se terminaient toujours par : « Le chemin de fer en crèvera ! »

J’avais conté la chose à Hélène, elle sembla bouleversée :

« Pauvre vieux ! » dit-elle simplement. Puis : « Je voudrais bien le connaître. »

Nous nous donnâmes donc rendez-vous pour le lendemain précisément sur « le petit mur », à l’heure où il venait habituellement lancer l’anathème aux ingénieurs modernes, à ces suppôts d’Attila qui avaient, c’était sûr, juré la mort du chemin de fer et vendu leur âme aux compagnies pétrolières.

Il était à sa place habituelle mais il n’était pas seul : à sa droite, vêtu de la même vareuse, coiffé de la même casquette, chaussé des mêmes galoches, le même foulard rouge à pois noirs passé dans l’anneau d’or, se tenait Julien Roblot, son ancien compagnon-chauffeur, vieilli de dix ans, mêmement accoudé au petit mur, et autour d’eux un groupe d’hommes penchés, eux aussi, sur les voies de débords ; ils péroraient fiévreusement en sourdine ; nous étions assez près d’eux maintenant pour entendre leurs propos :

« Qu’on ne me dise pas, grondait le grand Vernot, que je reconnus à ses grands bras, ne me dites pas que c’est par souci de rentabilité qu’on va remplacer les omnibus-voyageurs par ces boîtes à sardines ! La vapeur est le moyen de traction le plus avantageux ! Même avec une seule voiture et un fourgon derrière elle, une locomotive est plus rentable, comme ils disent, que ces tas de fer-blanc ! La vapeur est l’énergie la moins coûteuse…»

Ils hochaient tous la tête d’un air grave, convaincus, au plus profond d’eux-mêmes, de ces vérités premières qui étaient l’a b c du dogme ferroviaire...

« On sait bien pourquoi les patrons achètent des autorails, ajoutait une voix, les marchands de pétrole leur glissent des dessous de table.

— Je dirais même mieux, affirmait le père Veillotte en haussant le ton, en même temps qu’ils touchent leur paye aux chemins de fer nos grands chefs sont présidents directeurs généraux ou administrateurs des compagnies pétrolières et même des entreprises de transports routiers. La paie aux chemins de fer, et les tantièmes et les jetons de présence à la route ! »

Le grand-père et plusieurs autres anciens levèrent alors la main pour arrêter cette conversation qui prenait un tour qui leur déplaisait. Les très anciens, en effet, n’admettaient pas que l’on médît des ingénieurs en qui ils conservaient, à l’ancienne mode, leur confiance et leur admiration. Mais les plus jeunes renchérissaient :

« Vivement qu’on nationalise tout ça ! C’est un scandale !

— Taisez-vous donc, bande d’« otus », vous récitez là le catéchisme communiste !, disait Justin Roblot en regardant mon grand-père, comme pour chercher la caution de son ancien seigneur. Vous voulez dresser la base contre les chefs !

— La lutte des classes. Voilà où on est maintenant ! » soupirait le grand-père qui venait de s’accouder lourdement au petit mur.

Là-dessus, je m’attendais à ce que la discussion s’envenimât, mais comme nous approchions d’eux ils se turent brusquement, et m’étant alors penché comme eux je compris pourquoi : les quatre premiers autorails arrivaient, ils refoulaient, en s’approchant de la rotonde, puis s’engouffraient lentement sous la coupole. Le sacrilège, le viol était en train de s’accomplir là, sous leurs yeux. Le souffle coupé, les neuf vieux tractionnaires le contemplaient, comme abrutis.

Un par un, les autorails s’avancèrent sur le pont tournant qui se mit à pivoter pour les orienter sur leurs garages respectifs, le ronronnement caractéristique du moteur du pont tournant nous arrivait, très doux, puis ce fut le claquement sec du taquet d’arrêt, et j’eus l’impression que ce bruit, pour eux tous, c’était celui d’une grande porte de coffre-fort qui se refermait inexorablement derrière eux.

Je regardai la manœuvre, aussi ne vis-je point que les vieux venaient de se rassembler et qu’ils tentaient de relever une forme sombre étendue sur le sol. Un homme, en effet, venait de tomber. Hélène s’était élancée, je la suivis, et lorsque nous arrivâmes près du groupe, je vis que c’était mon grand-père qui était à terre.

Nous le relevâmes, il nous regarda avec un sourire crispé, il n’avait pas dû s’apercevoir de sa chute ; il se remit à parler comme si rien ne s’était passé, tout étonné de se voir soutenu par son petit-fils et une brunette qui lui demandait : « Vous n’avez pas mal ? »

Il éluda la réponse d’un geste d’insouciance qui lui était familier et prononça :

« Le chemin de fer en crèvera ! »

Tout le long du parcours qui nous ramenait à la maison, il répéta rageusement d’une voix pâteuse :

« Oui, le chemin de fer en crèvera, les enfants, moi je vous le dis, le chemin de fer en crèvera ! »

Sa bouche était tordue, il avait de plus en plus de mal à prononcer, ses jambes semblaient ne plus vouloir le soutenir. Avec Justin Roblot nous le portâmes pour monter les escaliers, et devant la grand-mère qui répétait : « Eh ben ! Eh ben ! », nous l’étendîmes sur son lit : Et je m’aperçus alors qu’Hélène était là, dans la chambre à coucher, qu’elle écartait les grands rideaux du baldaquin, qu’elle redressait la tête de mon vieux, qui s’affaissait sur la gauche.

Lui, il continuait à répéter à Justin Roblot : « Tu vois, compagnon, écoute bien ce que je te dis : le chemin de fer en crèvera.

— Oui, chef », acquiesçait Roblot, dans la plus pure tradition.

Mais la langue du grand-père était de plus en plus épaisse dans sa bouche. Hélène disait alors à la grand-mère à voix basse :

« Voulez-vous que j’aille chercher le docteur ?… Ou un prêtre ?

— Un prêtre ? Vous croyez ?

— Il vaudrait mieux, c’est une attaque », affirmait Hélène.

Elle partait aussitôt en courant alors que le vieux essayait de me prendre la main et me demandait, en regardant la porte par où Hélène venait de disparaître :

« Qui… qui est-ce ? »

J’avais saisi sa grosse patte entre mes deux mains.

« Une jeune fille, répondis-je.

— Je le vois pardieu bien, mais… mais qui ? Qui ?

— Elle s’appelle Hélène…»

Il me regarda avec, dans les yeux, un véritable sourire, très clair et très vivant, alors que tout le reste de son visage devenait inerte comme pierre. Je sentis qu’il voulait me faire une pression de main.

Puis il revint à son idée, il se mit à hululer :

«… En crèvera… le chemin de fer… en crèvera. »

Et dans la minute qui suivit, c’était lui qui mourait, alors que mon père et ma mère, prévenus par le télégraphe cheminot, arrivaient.

Lorsque Hélène revint avec un prêtre, elle n’osa pas entrer et resta dans la rue. Le médecin ne vint qu’ensuite, il n’avait plus hélas ! qu’à délivrer le permis d’inhumer.

Je perdais là un maître magnifique.

 

 

 

L’enterrement fut pour moi l’occasion de recevoir confirmation de la grande popularité de mon grand-père, mais aussi de découvrir plusieurs choses dont l’importance devait bientôt m’apparaître de plus en plus grande ; en effet, la rue de la Cité n’est ni longue ni bien large, certes, mais la voir entièrement noire de monde et uniquement de cheminots me donna une impression étrange de grandeur et de puissance. Et puis, lorsque le cercueil apparut, deux bannières se dressèrent, dont je m’aperçus qu’elles avançaient chacune à la tête d’un groupe d’hommes vêtus de noir, tous semblables. Le premier était la délégation de la Fédération des Retraités du Chemin de Fer. L’un d’eux, un grand gaillard à longues moustaches blanches, portait gravement cette bannière de velours grenat sur laquelle étaient brodées des initiales et une belle locomotive. Le groupe était composé de vieux hommes, tous pareillement vêtus de pardessus noir, d’une chemise d’une grande blancheur sur laquelle se détachait la cravate noire.

La seconde était rouge, oui ma mère, rouge, c’était celle de la Fédération des Cheminots. Tous ces hommes marchaient en rang, du même pas. Ils prirent la tête du convoi, tout de suite derrière la famille, et je me retournai bien des fois pour regarder cette masse puissante, compacte, qui avançait derrière nous comme le paquet d’avants d’une équipe de rugby. Ma mère s’étant elle aussi retournée murmura d’un ton rageur :

« Ce n’est pas un enterrement, c’est une manifestation bolchevique ! »

Et c’était l’impression qu’on avait, surtout que chaque jour les revendicateurs politiques parcouraient ainsi les rues de la ville, pareillement groupés derrière des drapeaux rouges.

Mon père, la voyant très agitée, tenta de la calmer. Cela ne fit que l’exciter davantage :

« Je ne peux pas défiler devant ces guignols ! », dit-elle, et elle fit le mouvement de quitter le cortège. Mon père la retint. Ma tante Catherine, qui avait allongé l’oreille, lui dit :

« Mais, Honorine, calmez-vous ! Ce sont ses camarades et les camarades de ses fils. Ils sont là parce qu’ils nous aiment bien.

— Les retraités, oui, c’étaient peut-être ses camarades, mais ne me dites pas que ces blancs-becs (ma mère désignait là le groupe de la Fédération) sont de ses camarades : il est en retraite depuis trente-quatre ans, la plupart étaient à peine nés quand il a quitté le service, ne me racontez pas d’histoires ! Ce sont des Bolcheviks, oui, qui se servent de notre enterrement pour défiler une fois de plus. Tout à l’heure, on va les voir dérouler un calicot pour demander des sous… Moi je ne veux pas que le grand-père serve d’homme-sandwich aux Bolcheviks, et je ne veux pas défiler devant le drapeau bolchevique !

— C’est pas le drapeau bolchevique, c’est la bannière de la Fédération !

— Alors, pourquoi est-elle rouge ? »

Tout en suivant le corbillard modeste où pendait la couronne d’œillets, rouges eux aussi, de la Fédération, on parvint à la calmer. D’ailleurs, on arrivait à la cathédrale, et les deux bannières gagnèrent, bien entendu, l’une, le Café du Carillon, l’autre, le Café Mariotte, car la Fédération des Retraités n’était pas tout à fait d’accord avec la Fédération des Cheminots et ne fréquentait pas les mêmes cafés, et on ne les revit qu’à la sortie de l’office, mais ils nous accompagnèrent alors, en corps constitués, jusqu’au cimetière des Péjoces. Nous dûmes donc faire les quatre kilomètres à pied, suivis de ces deux groupes.

Tout en marchant j’eus le temps de penser et je me mis à me poser des questions biscornues, par exemple : pourquoi enterre-t-on les cheminots avec les étrangers dans le cimetière de la ville ? Pourquoi n’y a-t-il pas un cimetière cheminot, tout près de la gare ou du dépôt bien sûr ? Ça me paraissait absolument logique. Et puis je constatai aussi qu’après ce très lent défilé à travers toute la ville, derrière ce corbillard traîné par un vieux cheval très maigre et devant ces porte-drapeaux exténués (c’est lourd, une bannière), une immense fatigue m’accablait, et je ne pensais plus du tout à mon chagrin ni même à mon grand-père. C’était toujours ça de gagné sur la déprime, me direz-vous.

Mais hélas ! au passage à niveau de la barrière d’Auxonne, le cortège dut attendre devant la barrière fermée, car un train de marchandises manœuvrait et la machine venait à notre hauteur. Le mécanicien – c’était l’équipe Pernot-Pitard – qui avait reconnu les deux bannières et les collègues, actionna le sifflet pour saluer le camarade qui s’en allait à sa dernière demeure. On piétinait pour attendre l’ouverture des barrières.

 

 

 

Et c’est alors que j’eus une vision d’une grande précision, car il me revenait, à cet endroit précis, un événement que le vieux m’avait conté bien souvent et qui s’était passé ici même : une histoire de la guerre de 1870, une histoire peu banale à vrai dire, qu’il annonçait, toujours très grave, en tirant sur la mouche impériale qu’il conservait sous la lèvre inférieure.

Oui, c’était certainement la première fois qu’une locomotive était mêlée à l’histoire guerrière de notre pays. C’était donc en 1870. Il n’était alors qu’apprenti-chauffeur, l’armée allemande s’approchait de Dijon, alors place forte, et dans la ville le trouble était grand ; les uns voulaient que l’on défendît la ville jusqu’à la mort du dernier des Dijonnais, les autres au contraire pensaient que ce sacrifice était inutile et qu’il fallait déclarer Dijon ville ouverte. Dans les rues les civils péroraient tous et se battaient même. C’était le désarroi.

Mon grand-père était alors en gare de Dijon-Porte-Neuve, sur sa machine sous pression, haut le pied, et attendait les événements, désorienté ; son mécanicien étant allé aux renseignements au bureau de service, il était seul sur la locomotive. Tout à coup, il voit venir à lui un homme en dolman avec deux galonnards, un colonel, je crois, et un capitaine, qui l’interpellent :

« Votre machine est-elle sous pression ?

— Oui, monsieur.

— Je vous réquisitionne. Le capitaine vous signera un bon de réquisition. »

Et voilà les trois hommes qui montent à bord. L’homme au dolman donne l’ordre de démarrer immédiatement en direction d’Is-sur-Tille.

« Mais monsieur, je suis tourné tender en avant !

— Marchez tender en avant !

— Mais… je n’ai pas la voie.

— Ne vous occupez pas de ça, marchez !

— Mais si un convoi est devant nous, sur la ligne ?

— Il n’y a plus de convois sur la ligne ! Devant nous, il n’y a plus que l’armée allemande qui avance ! Roulez !

— Mais mon mécanicien n’est pas là.

— Pas besoin de lui, roulez ! »

C’est ainsi que mon grand-père, chauffeur de dix-neuf ans, conduisit la bouzine au-devant de l’armée allemande, sous la menace du pistolet du capitaine, et sous les ordres du docteur Laval, qui avait pris en main les destinées de la ville de Dijon.

Ils allèrent ainsi jusqu’aux limites de la Côte-d’Or, où ils virent des avant-gardes prussiennes qui avançaient en tirailleurs dans les champs. Bientôt ils aperçurent au loin devant eux, une troupe en marche, en bon ordre, très calme ; le docteur Laval, debout sur le charbon du tender, sa lunette à la main, identifiait et comptait les éléments avec l’autre officier. Tout à coup, au droit de la gare d’Occey, ils furent salués par une compagnie allemande qui les reçut à coups de fusil.

« Marche arrière ! », hurla le capitaine.

Mon grand-père renversa la vapeur en catastrophe, alors qu’un soldat, un fou sans doute, tentait de monter sur la machine. Le capitaine l’étendit d’un coup de pistolet pendant que, sous les balles ennemies, la machine prenait de la vitesse et qu’un groupe de soldats tentait stupidement de la poursuivre en courant.

« On est rentrés à toute vapeur, disait alors mon grand-père, et sans s’occuper de la limitation de vitesse, qui était alors de soixante sur cette section de ligne. Je crois bien avoir battu, et pour longtemps, le record de vitesse d’une machine haut le pied. Fort heureusement nous étions cette fois machine en avant. »

C’est ainsi que mon grand-père a conduit la célèbre reconnaissance du docteur Laval du 28 octobre 1870, à la suite de quoi Dijon, déclarée ville ouverte, ne connut paraît il que quelques combats de rues du côté de la route de Gray et de la ferme de Pouilly.

J’ai le temps de me remémorer ces événements historiques pendant que le train stationne puis démarre lentement et enfin s’arrête à nouveau, et refoule et repart. La rame est longue de trente-deux véhicules et la manœuvre compliquée ; les camarades syndiqués qui en ont apprécié, d’un coup d’œil, la durée, ont gagné le petit café « de la barrière du chemin de fer », installé tout exprès à côté du passage à niveau, pour y boire sur le pouce, vite fait, un verre de rouge. Ils en sortiront pour rejoindre le cortège lorsque le fourgon de queue aura dégagé et que le garde-barrière, ôtant sa casquette, ouvrira les portes de la barrière d’Auxonne.