Je me souviens très bien de ce dernier jour d’école d’un certain deuxième trimestre, je m’en souviendrai toute ma vie, parce que c’est une de ces journées très singulières qui me donnaient la sensation d’appartenir vraiment à une caste à part, une espèce de communauté qui, à bien y regarder, vivait en marge, absolument et voluptueusement séparée et au sein de laquelle il ne pouvait se passer que des choses prodigieuses.

Nous sortions de l’école primaire, le cartable accroché en bandoulière à l’épaule gauche, cette épaule que nous avions tous, pour cette raison, un peu plus haute que l’autre. À vrai dire, aujourd’hui encore, lorsque je marche en tournant le dos au soleil et que je regarde mon ombre avancer devant moi, je m’aperçois que mon épaule gauche est encore légèrement plus haute que la droite et j’ai une pensée émue pour l’énorme cartable où je transportais les dix kilos de livres, de cahiers et d’accessoires qu’il était alors nécessaire de se coltiner quatre fois par jour, pour avoir l’honneur de préparer le certificat d’études.

Ce jour-là, je rentrais donc à la maison en faisant, avec mes camarades, un petit crochet pour gagner le pont de l’Arquebuse, l’énorme pont métallique du chemin de fer où, d’en bas, nous regardions tous les jours, à travers les entretoises du tablier, les dessous mystérieux de la locomotive, cette « coupe-vent », une 130 C, qui, un peu avant 16 heures, venait se mettre en tête du 1009, le train d’Is-sur-Tille, qui quittait alors Dijon, nous le savions bien, à 16h08. Après avoir couru comme des dératés pour ne pas manquer le spectacle, nous nous arrêtions le nez en l’air et la bouche béante. Nous assistions en contre-plongée au refoulement du monstre, à son bruyant accouplement avec la rame immobile, ses halètements, ses harmonieux soupirs, ses lentes ardeurs. Ses geignements d’intense satisfaction nous plongeaient dans une troublante extase. En général, nous commentions en maîtres les phases de cet accouplement et c’était à qui donnerait le plus de détails techniques, le plus de termes de métier, le plus de savantes précisions sur cette 130 C cette locomotive « coupe-vent » dont mon grand-père avait tenu les commandes pendant plus de dix ans, ce qui me donnait voix au chapitre.

Nous ne quittions notre poste d’observation que lorsque le convoi, démarrant majestueusement, avait franchi le carré de sortie et se lançait sur les aiguilles de ce raccordement parabolique qui, contournant la ville par le sud-est, l’emmenait vers la vallée de la Tille et les lointaines bifurcations de Culmont Chalindrey, les marches de l’Est, les pays rhénans, l’Allemagne, Bâle, la Suisse.

Courant comme des fous, nous montions sur le Rempart de la Miséricorde pour voir, à travers la palissade de traverses, défiler le convoi. Alors, seulement lorsque nous avions vu s’effacer au loin la lanterne, nous regagnions le quartier des Perrières, avec ces vingt minutes de retard qui mettaient tous les jours nos mères en émoi.

Mais ce jour-là, comme j’arrivais chez moi, en montant l’escalier, je sentis qu’il se passait quelque chose de grave car les mères n’étaient pas sur les paliers, penchées par-dessus la rampe, à nous héler comme d’habitude. C’était le grand silence dans cette immense maison de la Compagnie, habituellement si bruyante. Chose curieuse, la porte de notre logement était entrouverte et je vis, par l’entrebâillement, deux messieurs fort graves, debout, le chapeau à la main ; ils parlaient à voix basse avec ma mère. J’écoutais et je compris que c’était l’inspecteur des trains et son secrétaire. Dès lors je sentis que le malheur était entré dans la maison.

Sans un reproche pour mon retard, ma mère me pria d’entrer dans la cuisine, de m’y laver les mains, d’y prendre ma collation et de commencer à faire mes devoirs. Mais, tout en mangeant mon pain et mon cran de chocolat, de chocolat Meunier, j’avais l’oreille tendue et le cœur battant.

« Mon Dieu, disait ma mère, mais c’est terrible !

— Nous sommes venus tout d’abord près de vous, disait l’inspecteur, pour vous demander de nous donner des renseignements sur Mme Dulot. Comment pouvons-nous lui annoncer la nouvelle ?

— C’est une femme courageuse ! disait ma mère.

— Je crois que le mieux, ce serait que vous nous accompagniez, madame, reprenait le chef, car vous la connaissez bien, et cela nous faciliterait grandement les choses.

— Oui, nous sommes de bonnes amies, elle a confiance en moi ! »

Ils sortirent tous trois et je les entendis frapper à la porte de nos voisins. Je m’était approché sur la pointe des pieds. Lorsqu’ils furent entrés, je sortis à mon tour sur le palier et collai mon oreille à la porte, mais je n’entendis rien, sinon peut-être un gémissement puis un ronronnement de voix tristes.

Un instant plus tard ma mère rentrait et, en toute hâte, se mettait à remplir une petite valise :

« Laisse tes cahiers, nous allons à Lyon, dit-elle. Si nous ne perdons pas de temps, nous pourrons prendre le train 51 qui part à 17h12. Nous avons tout juste le temps.

— À Lyon ?

— Oui, M. Dulot a eu un accident à La Part-Dieu, en entrant entre deux wagons de son train pour faire un attelage, juste au moment où là machine de manœuvre commençait à refouler. C’est affreux, il a été coincé entre les deux tampons.

— Il est mort ?

— Peut-être pas, espérons-le ! Nous partons avec Mme Dulot, Marcel et Marie, le petit Joseph est pris par Mme Grivot. Mets tes bottines neuves et ton chandail du dimanche. »

En dix minutes nous fûmes prêts. Déjà le planton de la commande des trains nous apportait, à bicyclette, le permis de service pour Mme Dulot, maman et les trois enfants. Ma mère laissa sur la table de la cuisine un mot pour mon père. Cinq minutes plus tard nous étions à la gare et prenions le rapide de Marseille.

Prendre le train avec Marcel et Marie Dulot eût été en d’autres temps une aventure extraordinaire et bien agréable. Comme tous les enfants de chef de train, ils ne voyageaient jamais et je me proposais de voir leur étonnement et de leur expliquer tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Je me devais de leur occuper l’esprit, je le sentais. Ma mère m’avait dit :

« Tu ne feras surtout pas allusion à l’accident. Vous parlerez de l’école, des jeux, enfin tu leur changeras les idées. »

La grande halle de la gare de Dijon-Ville était remplie de bruits merveilleux. On entendait des coups de sifflet, des appels de l’aboyeur de service. C’était M. Courtiat, lui aussi notre voisin, je reconnaissais sa voix, sa belle voix de baryton qui, sans l’aide du moindre porte-voix, remplissait toute la halle et s’entendait même dans tout le quartier, jusque dans notre cuisine.

« Les voyageurs pour Lyon, Valence, Avignon, Marseille, Toulon, Cannes, Nice, Menton et Vintimille, en voiture, s’il vous plaît…»

Nous n’eûmes pas le temps d’aller en tête, comme il se devait, pour saluer l’équipe de conduite et c’était bien regrettable car c’était l’équipe Jacquin-Morel, deux amis que nous connaissions bien pour les apercevoir chaque fois qu’ils faisaient les trains de jour, car ils habitaient dans le haut de Perrières dans une maison cheminote, semblable à la nôtre. Ils passaient devant chez nous pour aller se mettre en tête et nous leur faisions toujours un signe.

Il y eut des coups de sifflet pour les essais de freins, que j’avais l’habitude de surveiller de très près, puis le claquement des portières. Mme Dulot, les yeux fixes, feignait d’écouter ma mère qui lui racontait je ne sais quoi. Je l’entendais papoter :

« Alors ma petite, vous ne savez pas ce qu’il m’a répondu, il m’a dit : « C’est pas la peine, j’ai déjà fait dans ma culotte ! »

Et elle riait discrètement. Pauvre maman ! Elle se donnait, elle aussi, bien du mal pour « changer les idées » de Mme Dulot qui, elle, ne répondait que par des hochements de tête. Mon camarade Marcel Dulot avait bien, lui aussi, de temps en temps, le regard en dedans, mais nous avions pris les « coins portière » et, le nez collé à la vitre, nous notions tout ce qui en valait la peine. D’abord le poste 3, où M. Richard, le père d’un de nos camarades et aiguilleur de première classe, accoudé à sa baie ouverte, tout en haut du pavillon, regardait défiler le convoi en comptant les wagons et vérifiant les feux arrière. Nous lui faisions signe, mais il était trop occupé à tout contrôler au passage et il ne nous vit pas. Puis ce fut le poste 4, le poste de sortie côté impair, et ce fut la danse sur les aiguilles de sortie, le « shimmy », qui inquiéta nos voisins, trois imbéciles de voyageurs payants, tellement ignorants des choses du rail qu’ils s’imaginèrent que l’aiguilleur regardait simplement passer les trains. Cette race de voyageurs payants est tellement stupide que Marie Dulot se mit à en rire.

Puis le convoi accéléra un peu en quittant le Rempart de la Miséricorde et au-delà du bastion de Tivoli s’élança sur le remblai. Encore les postes de Perrigny et de Chemin-Noir, ainsi nommé parce qu’il était empierré de fraisil, puis le faisceau de triage, et ce fut enfin la pleine voie où nous prîmes de la vitesse, tout de suite après avoir salué au passage le poste Sud de Perrigny.

Dès lors, nous ne nous occupâmes plus que de la vitesse et des signaux. Notre rêve aurait été de descendre la vitre de la fenêtre, de gauche bien entendu, et de nous pencher légèrement au-dehors à la façon du mécanicien, pour voir à l’avance les sémaphores s’abaisser et les disques ou les carrés s’effacer devant nous, ce qui était pour nous d’une très grande importance.

Hélas ! la saison ne s’y prêtait pas, paraît-il, et nous dûmes nous contenter de calculer la vitesse à travers la vitre : il s’agissait tout simplement de compter les plaques hectométriques tout en regardant sur le cadran d’une montre le temps que l’on mettait à parcourir un kilomètre, exercice délicat car, à toute vitesse, il est difficile de voir arriver les bornes hectométriques, si l’on n’a pas le visage hors de la portière, comme un vrai mécanicien.

J’avais demandé à ma mère sa montre sautoir et je surveillais la marche de la trotteuse alors que Marcel Dulot, les yeux écarquillés, comptait à haute voix les hectomètres. Restait à faire le calcul bien connu : si pour faire 1000 mètres je mets 48 secondes, en une seconde je ferai 48 fois moins et en 3 600 secondes je ferai 3 600 fois plus.

Il n’y avait qu’à résoudre mentalement cette élémentaire règle de trois et le tour était joué. Au premier calcul, je m’en souviens très bien, nous trouvâmes 153 km/h.

« C’est faux, cria Marie Dulot, puisque la vitesse de la ligne est limitée à 120 à l’heure ! »

Pas un seul enfant de cheminot de tout le réseau P.L.M. n’ignorait cette limitation, un peu vexante sur la grande ligne impériale Paris-Lyon-Marseille. Aussi allions-nous recommencer nos calculs, lorsque je me souvins que mon grand-père mécanicien avait imaginé un barème très simple qui permettait en un rien de temps de trouver la vitesse du train lorsque l’on connaissait en secondes le temps qu’il mettait pour parcourir un hectomètre. C’était une abaque pliée en accordéon qui donnait de seconde en seconde la vitesse du convoi. Cet accordéon était bien crasseux car mon grand-père l’avait porté dans un gousset de son gilet lorsqu’il était encore aux commandes de sa locomotive, « La Marianne », et jamais nous ne montions dans un train sans nous munir de cette pièce vénérable. À vrai dire elle ne quittait pas la poche intérieure de ce fameux costume des dimanches.

Nous recommençâmes nos exercices chronométriques plus de trente fois et c’est grâce à ce subterfuge que j’arrivai à faire oublier, à Marcel et à la jolie Marie Dulot, que leur père était couché sur un lit à l’Hôtel-Dieu de Lyon, victime du pire accident qui pouvait arriver à un chef de train, mais qui, hélas ! n’était pas rare.

Il y eut aussi le casse-croûte. Les gens de la profession, à cette époque, ne s’embarquaient jamais sans biscuits. Aussi court que fût le voyage, nous trouvions toujours le temps d’ouvrir le cabas, de sortir le pain, le litre et le couteau, les œufs durs et le saucisson à l’ail, les verres et même les couverts, et de faire, devant les autres voyageurs, les payants, admiratifs, une dînette aussi copieuse que parfumée, comme chez nous. D’ailleurs, n’étions-nous pas chez nous ?

En dépit de la rapidité de notre départ et du tragique de la situation, ma mère avait pris les précautions élémentaires. Certes, il manquait les assiettes, le petit cornet de sel pourtant si indispensable et les œufs durs, mais elle fut très fière néanmoins de sortir du panier un reste de rôti froid, un très beau saucisson cuit, un couteau et cinq serviettes, et une bouteille de vin que la chère femme avait eu le temps de couper d’eau. Ainsi le mâchon traditionnel put avoir lieu avec l’habituel déploiement de linge de table d’une blancheur impeccable. Éblouie par tant de savoir-vivre et de savoir-voyager, Mme Dulot se confondait en remerciements :

« Oh ! merci, oh ! merci, ah ! sans vous, disait-elle à ma mère, sans vous, comment aurions-nous fait ? »

À vrai dire, cette inévitable et ridicule dînette eut au moins pour effet de distraire les pauvres Dulot. Depuis le généreux déballage du panier-repas jusqu’au consciencieux nettoyage des lieux sous les yeux étonnés et hostiles des autres voyageurs, nous fûmes occupés ainsi de Chalon à Belleville-sur-Saône.

À Tournus, alors que nous jetions un coup d’œil rapide à la basilique, se produisit un événement fort mince en vérité mais qui est resté classé pour toujours dans l’immense bibliothèque de ma mémoire, dans le tiroir réservé aux petites rancœurs diverses qui donnent à notre caste l’exaltante certitude de ne pas être comme les autres. En ségrégation de fait.

Le contrôleur entra dans le compartiment, nous lui présentâmes nos permis de circulation de service, il nous regarda avec insistance et il me sembla qu’il remarquait le regard de détresse de Mme Dulot, de Marcel et de Marie. Certainement, il avait compris. Les deux autres voyageurs lui présentèrent des billets normaux, c’étaient bien des payants, des « étrangers ».

Lorsque le contrôleur se retira, l’un d’eux dit à l’autre, mais à notre adresse :

« On ne se prive pas de se promener quand on voyage aux frais de la princesse ! » J’avais bondi. Ainsi « on se promenait » ? J’allais régler ces deux pignoufs de deux bonnes phrases bien senties, mais ma mère qui me voyait prêt à éclater me prit les mains pour me calmer et me dit, dans un souffle :

« Laisse, laisse, tu sais bien ce que papa nous dit toujours : « Dans le train, n’acceptez jamais la discussion avec un étranger » (sous-entendu : « étranger à la profession »). Surtout en ce qui « concerne les facilités de circulation !…»

— Mais pourtant, dis-je, si on leur expliquait, ils comprendraient que M. Dulot est mort pour eux…

— Tais-toi, tais-toi ! » soufflait-elle, comme pour effacer les quatre derniers mots de ma phrase.

Nous arrivions dans la banlieue lyonnaise. Dans la brume du soir, les lumières de l’île Barbe se reflétaient dans les lenteurs de la Saône. Ma mère ordonna le branle-bas de combat pour avoir le temps de se préparer à descendre et ne rien oublier dans le compartiment.

Le long passage du tunnel de Saint-Irénée nous serra tout à coup le cœur et lorsque le train déboucha sur le pont de la Saône, je vis bien que l’angoisse avait repris possession de mes deux petits camarades. Mme Dulot retrouvait rapidement son air perdu, car c’était la première fois qu’elle s’éloignait autant de son port d’attache. Les cheminots modestes ne voyageaient jamais, surtout les roulants, saturés de voyages. Avait-elle même jamais dépassé Beaune, vers le sud ? Elle s’accrochait à ma mère désespérément :

« Surtout ne me perdez pas, murmura-t-elle. Qu’est-ce que je deviendrais toute seule, en dehors de la gare ? »

La presqu’île et la gare de Perrache, dont la halle était deux fois plus grande que celle de Dijon, étaient en vérité impressionnantes de bruits et de mouvements. Sous la grande verrière, des vapeurs folles s’accrochaient aux poutrelles métalliques, embuaient les lueurs des innombrables becs de gaz et formaient comme un plafond houleux de ouate sale. Les aboyeurs nommaient des villes connues, mais aussi des noms nouveaux et mystérieux. Heureusement, nous retrouvions ces longs coups sourds des tampons, ce tacatac des roues sur les joints des rails, cette odeur de lavabos de passage, ces chuintements, ces soupirs, ces geignements des accouplements laborieux, ces halètements du « petit cheval1 », ces clameurs discordantes des essieux sur les cœurs d’aiguilles. Tout cela était notre milieu familier et nous redonnait courage. Nous étions chez nous.

Nous n’osâmes pas mettre le nez dehors. Hors de nos frontières, au-delà des emprises de la Compagnie, nous étions perdus. Ce monde extérieur au Chemin de Fer nous paraissait étrange et ridicule, avec ses fiacres, ses omnibus, et même ses auto-taxis et ses autobus. De plus, il faisait déjà nuit.

Heureusement, nous savions que, dans la gare Perrache même, nous avions des alliés. Les autres cheminots de tous les services, qu’ils fussent en uniforme, à la tenue ou en civil, étaient nos frères, et surtout il y avait la famille Benoit, d’anciens voisins. M. Benoit avait été facteur-chef à la gare de Dijon-Ville et, depuis deux ans, il avait été nommé en avancement « sous-chef-de-gare-logé », à Lyon-Perrache.

Ma mère savait donc bien qu’il occupait un logement d’emploi dans le bâtiment même de la gare ; ce fut un jeu de les retrouver. Ainsi nous débarquâmes tous les cinq chez ces braves gens qui, pour lors, préparaient le dîner.

Ils mirent tout aussitôt cinq assiettes de plus sur la table et une poêle sur la cuisinière pour y faire sauter une omelette supplémentaire. Les enfants Benoit nous racontèrent sans conviction des histoires de la gare, des histoires que nous ne comprenions pas toutes car ils appartenaient ail service des gares qui a son langage particulier, alors que les Dulot étaient du service des trains et quant à moi, j’étais « de la Voie », une espèce de noblesse du chemin de fer, mon père me le répétait tous les jours. Pourtant ces papotages nous furent bien utiles pour meubler le lourd silence qui planait dans l’immense salle à manger.

Le repas fut très bref : un simple en-cas, avec un bon verre de vin pur, et M. Benoit qui était justement de campo nous entraîna tout de suite à l’Hôtel-Dieu.

Les quais du Rhône sous une brume verdie par les lueurs des becs de gaz laissaient deviner, derrière les parapets, un courant furieux que l’on entendait chuinter et gronder. Je tentai de regarder cette eau rapide, certes bien différente de celle de notre Saône, si douce et si tranquille, mais je ne vis, à la lueur d’un réverbère, qu’un remous sombre qui se nouait et se dénouait comme un serpent d’eau.

Enfin, ce fut l’Hôtel-Dieu, les longs couloirs, puis une salle où Mme Dulot courut vers un lit où l’on ne voyait qu’une large moustache noire dans des linges blafards.

M. Dulot était-il mort ? J’aurais voulu poser la question.

Marcel et Marie, debout, raides comme des piquets, n’osaient faire un mouvement. Une infirmière vint nous prier de nous retirer, je ne sais trop ce qui se passa par la suite.

Lorsque nous sommes revenus chez les Benoit, Mme Dulot était absente, elle était restée à l’hôpital. Un lit de camp était dressé dans une chambre pour Marcel et moi, ma mère couchait avec la petite Marie dans une autre chambre qui donnait sur la verrière de la gare. Ces appartements de gare, ces « logements d’emploi » comme on les nommait, étaient immenses et la plupart des pièces étaient vides car les déménagements successifs réduisaient au minimum le mobilier de ces familles volantes.

 

 

Le lendemain, à la façon dont les grandes personnes nous parlaient, nous comprîmes bien que « l’irréparable s’était produit », selon l’expression de M. Benoît, qui parlait toujours comme dans les rapports qu’il devait fournir à ses supérieurs : M. Dulot était mort dans la nuit, sans avoir repris connaissance.

L’angoisse avait fait place, dans la grande maison cheminote où nous vivions à Dijon, à une activité prodigieuse qui vous redonnait du cœur. Les trois enfants du chef de train Dulot étaient recueillis chez les voisins pendant que Mme Dulot faisait les démarches. Le petit Joseph était logé chez un voisin du troisième, chef de train comme son père, la jolie Marie était accueillie chez M. Renardot, un wagonnier, qui avait une fille unique et à ma grande joie il fut décidé que Marcel, mon conscrit, serait logé chez nous. Raconter ce qui se passa alors me semble capital car l’on peut y voir fonctionner les rouages d’un système social étonnant. C’est un ensemble de détails infimes en apparence qui, pourtant, s’imbriquant les uns dans les autres, peuvent donner une idée de notre condition.

Les démarches de Mme Dulot me semblèrent mystérieuses. C’était mon père et un autre voisin, comptable au Service des Traverses, tous deux habitués aux écritures et aux démarches, qui s’en chargeaient. La petite Mme Dulot écoutait sagement leurs conseils. Elle acquiesçait en disant :

« Oui monsieur !… Comme vous voudrez monsieur !… Je me fie à vous monsieur !…»

Nous comprîmes qu’elle avait fait une demande pour être femme de ménage. Dans les bureaux de la Compagnie, bien entendu. Mais, un jour, très peu de temps après notre voyage à l’Hôtel-Dieu de Lyon, mon père arriva chez nous en disant presque joyeux :

« Ça y est, Mme Dulot est convoquée !

Il va falloir qu’elle s’achète un chapeau !, s’écria ma mère.

— Comment ? elle n’a pas de chapeau ?

— Eh non ! Tu sais bien que, pour l’enterrement, j’ai dû lui prêter mon chapeau noir.

— Alors, pas de bêtise, s’écria gravement mon père. Se présenter sans chapeau, ça ferait tout rater !

— Passe encore, si c’était pour une place de femme de ménage, mais là ce serait très maladroit, dit ma mère. Je lui prêterai donc encore le mien.

— Mieux vaudrait qu’elle en achète un. Elle ne pourra pas aller au travail tous les jours avec ton chapeau. »

Il y eut un silence d’intense réflexion.

« Elle n’a pas les moyens de s’en acheter un, tu le sais bien, murmura ma mère.

— Elle vient pourtant d’avoir un secours de la Compagnie. L’ingénieur m’a affirmé qu’elle le toucherait dès demain.

— Oui-da, elle a bien d’autres choses à faire avec son secours que de s’acheter un chapeau. Je vais lui en rabibocher un avec la forme de mon vieux taupé.

— Il est brun. Elle ne peut pas porter de couleur, voyons !

— Mais gros bête, je vais le teindre en noir cette nuit ! »

Il y eut, en effet, ce soir-là, une drôle de cuisine sur notre fourneau. Dans une marmite que l’on consacrait à cet emploi, on mit à chauffer un liquide noir et puant dans lequel mijotait une loque de feutre toute ramollie. On la retira du bouillon et on l’étendit, pour la sécher, au-dessus de la cuisinière qu’on n’éteignit pas ce soir-là. Une partie de la nuit, ma mère tailla et trancha dans le feutre encore mou, manipula du crêpe et du gros grain. Le lendemain, elle me montra un drôle de galurin, à peine sec, curieusement cabossé, drapé d’un discret bouillonné de crêpe, auquel elle ajouta deux ou trois cabochons et une sorte de chapelet de perles de jais, sans quoi, à l’époque, on ne pouvait décemment imaginer un chapeau de veuve.

Triomphante, elle se le mit sur la tête sans la moindre superstition, en me disant :

« Alors, il n’est pas joli « mon » petit chapeau ? »

Moi, je n’avais là-dessus aucune vanité filiale préconçue, mais comme les amies de ma mère s’accordaient pour dire qu’elle avait des doigts de fée et qu’elle avait le secret pour se tortiller des chapeaux avec n’importe quoi, j’en déduisis que ce chapeau était un petit chef-d’œuvre du genre. En vérité, il n’était ni, plus bizarre ni plus étonnant que ces choses que toutes les dames se mettent sur la tête et qu’elles nomment chapeau. Ça ne ressemblait à rien, ça ne pouvait servir à rien, ni à abriter du soleil ou de la pluie, ni à embellir cette parure naturelle de la femme : la chevelure – la chevelure féminine, qui me mettait en émoi –, ni à protéger du froid ou de quoi que ce soit. Bref, c’était un chapeau de femme. Un chapeau « convenable ». Un chapeau qui convenait pour permettre à une femme de chef de train mort en service d’aller se présenter…

Mais se présenter à qui ? Où ?

Nous ne le sûmes pas tout de suite, Marcel Dulot et moi, car les vacances de Pâques étaient là et l’on nous expédia fort heureusement tous deux chez mes grands-parents maternels qui tenaient un passage à niveau perdu en pleine montagne bourguignonne, le passage à niveau n°15, sur la ligne impériale Paris-Lyon-Marseille, au point kilométrique 275, entre les gares de Darcey et de Thenissey.

 

 

Nous y arrivâmes par le train 1002 qui partait alors de Dijon-Ville à 7h33 et montait courageusement la rampe qui conduit jusqu’au tunnel de Blaisy, à 430 m d’altitude, passait sous la crête de la montagne par un souterrain de 4, 900 km, s’il vous plaît, et quittait le versant du Rhône pour culbuter ensuite par la vallée de l’Oze, dans le versant de la Seine.

Nous ne manquâmes pas d’observer au passage la façon adroite dont le mécanicien s’y prenait pour utiliser le palier de Plombières, afin de démarrer son convoi et s’élancer bravement dans cette redoutable rampe de 8 mm, longue de 15 km, qui était le cauchemar des équipes de conduite.

Je me souviens même d’avoir constaté avec enthousiasme, avec Marcel, que nous étions parvenus à rouler à plus de 70 à l’heure tout juste avant le coup de frein, au moment de prendre l’aiguille de la gare d’entrée de Malain. Nous étions penchés à la portière gauche, comme de vrais mécaniciens, pour surveiller les signaux et respirer à pleins poumons cet air vif de notre Montagne que l’on désigne dans nos livres de géographie sous le nom de « seuil de Bourgogne ».

Une heure plus tard, nous arrivions à la barrière.

C’était une bonne vieille maisonnette de garde-barrière, toute seule dans une grande courbe, entre la ligne et la rivière. D’un côté, le versant ouest pentu qui montait jusqu’à la forêt et les roches ; de l’autre, les prés où l’Oze, grosse de la fonte des neiges du coucou et des pluies de printemps, grondait en charriant des arbres déracinés.

En face, le versant est de la vallée, pareillement couronné de forêts et de petites falaises blanches.

Lieu de rêve, perdu en pleine nature, à 3 km de tout village et où la maisonnette paraissait encore plus petite, avec son jardin d’un côté, et son verger de l’autre, son puits, sa source, son petit lavoir et ses baraques que mon grand-père avait construites avec de vieilles traverses et des longrines assemblées par des coupons de rails et des tire-fonds de rebut. Ces baraques, c’étaient le bûcher, le poulailler, le clapier, la grange, et l’étable où vivait le bétail. Modeste bétail : une vache, un porc et toute la basse-cour.

Elle nous apparut après une demi-heure de marche, au détour de la vallée, alors que, descendus à la gare de Darcey, nous longions à pied la voie impaire, en suivant le sentier de service. Je m’arrêtai et, la désignant d’un geste large à mon camarade, je m’écriai :

« La voilà ! »

Marcel était émerveillé. Une maison toute seule, sans voisins, sans rues, sans école, au milieu des prés et des bois, près d’une rivière sauvage qui court dans les vernes et les buissons, faisant cascade sur un barrage de troncs échoués. Jamais il n’avait vu cela, lui, l’enfant des casernes du chemin de fer !

Aussitôt qu’on la voyait, cette barrière, on comprenait que c’était certainement et exclusivement là qu’habitait le bonheur. Et plus on la regardait, plus on comprenait le courage et l’ingéniosité des gens qui l’habitaient et aussi leur opulence, l’opulence des pauvres.

Ma grand-mère nous attendait, toute rouge d’avoir pétri et roulé la pâte et chauffé la grosse cuisinière noire pour nous recevoir dignement.

Elle nous avait vu venir par la lucarne par où elle guettait l’arrivée des chariots qui demandaient l’ouverture des barrières. Elle riait, et la fossette de son menton se creusait alors un peu plus. Elle avait les mains sur les hanches et, d’aussi loin qu’elle nous vit, elle commença la conversation. Nous étions encore à plus de cent mètres de la maison que nous savions déjà tout : que le grand-père faisait sa tournée, qu’il allait rentrer vers midi avec un appétit de tous les tonnerres, que les tartes cuisaient, qu’on allait mettre les escargots au four « en pas tardant ».

On entra se chauffer, alors que passait un train de messageries dont j’ai hélas ! oublié le numéro. Il remplissait la maisonnette de son bruit de tonnerre. On l’écouta passer sans mot dire.

La grand-mère avait pris son drapeau rouge enroulé et elle était sortie sur le seuil pour regarder, au garde-à-vous, défiler le convoi. Quand il fut passé et que l’on n’entendit plus que son grondement se répercuter dans la vallée, elle revint, et Marcel constata :

« Il a son taf pour monter à Blaisy ! 450 tonnes !

— Tu as vu ça toi ? À la bonne heure !

— Madame, j’ai compté les essieux, dit Marcel, qui continua, un peu cabotin : même qu’il avait une roue carrée vers le douzième wagon.

— Tu as entendu ça aussi, sans même mettre ton nez dehors ?

— Oui, mais, heureusement, c’était un couvert vide…»

Dois-je traduire ? « Avoir son taf » : en jargon ferroviaire, veut dire « avoir sa charge complète », « une roue carrée » : certains bandages de roue présentent des méplats provoqués souvent par des freinages intempestifs et excessifs. On les entend parfaitement au passage d’un train par le martelage qu’ils font sur le rail. C’est un bruit qui n’échappe pas aux gens de la confrérie. « Un couvert » est un wagon fermé, un « couvert vide » : un wagon couvert sans chargement.

Ma grand-mère allait dire : « Toi, on voit bien que ton père est chef de train. » Mais elle coupa à temps en disant :

« Oui, c’était probablement un couvert qui rentrait haut le pied aux ateliers de Perrigny, pour la réparation ! »

Puis, ayant jeté un coup d’œil sur l’amont de la ligne, elle s’écria :

« Tiens ! le voilà ! »

En effet, un homme arrivait, tête baissée, marchant à grands pas lents sur le rail extérieur de la voie impaire, comme un funambule. Tous les deux pas, il appuyait sa grosse canne ferrée sur une traverse, pour assurer son équilibre.

Son regard allait d’un rail à l’autre, méthodiquement. Nous le hêlâmes. Du bras droit il fit un signe, sans pour autant quitter les rails du regard. Lorsqu’il fut arrivé au passage à niveau, il releva la tête, avant même de m’embrasser, il dit à sa femme :

« Tu l’as entendu, celui-la ? (Il voulait parler de la roue carrée.) Heureusement qu’il était vide, il nous aurait cassé un rail comme rien ! C’est ben de l’oreille de pied de veau, cette engeance-là ! »

Après quoi, il m’empoigna par les deux épaules et frotta sa couenne raide contre la mienne. Pour ne pas faire de jaloux, il en fit autant à Marcel en disant :

« Alors le voilà ce Marcel ? j’espère qu’il va en prendre des couleurs ! »

Puis l’ayant affectueusement rudoyé d’une bourrade :

« Pleure pas Marcel, la Marie va te faire de sacrés petits plats, que, dans huit jours, en partant d’ici, t’auras le ventre comme le dôme de vapeur d’une Crampton !

— Oh ! je ne suis pas maigre, protesta Marcel.

— Non, mais y’a rien de trop », dit le vieux en se débarrassant de ses agrès, sa canne, son drapeau et sa sacoche à pétards dont il sortit deux kilos de mousserons. Il les mit dans un panier qu’il passa sous le nez de ma grand-mère en disant :

« Tiens, Marie, respire ! Hein, ça sent bon ça, hein ? »

Il la poursuivit jusque derrière le rideau du lit où elle s’était allée blottir, en poussant de grands rires francs.

« Tiens, tiens, Marie, renifle-moi ça, tu la sens ton omelette pour ce soir, hein, tu la sens ? »

Il sortit pour tirer un seau d’eau au puits, s’y lava les mains et rentra en disant, l’œil allumé :

« On va d’abord casser la croûte, les gars. Après, on verra pour le programme des travaux ! »

Et il se mit à couper du pain comme pour un banquet de vingt couverts.

« Assez, assez, cria la Marie, tu vas trop en couper, qu’on va en perdre !

— Tu le donneras aux poules, aux canes, aux lapins, au cochon, à la vache ! Pas vrai les gars ? C’est pas les gésiers qui manquent ici, pas vrai Marcel ? »

Il interpellait rondement Marcel à toutes les bouchées, pensant lui faciliter l’acclimatement et lui redonner ainsi sourire et joie de vivre.

Quand la petite batterie des rapides de midi commença à défiler à 100 à l’heure, il cria :

« Tiens, voilà la rafale qui commence. Feu à volonté ! Voilà l’Europe qui défile sous nos yeux ! » Puis regardant sa montre oignon :

« Sont à l’heure ! Tout va bien !… Mais mange donc Marcel, t’aimes pas les escargots, peut-être ?

— Si monsieur, mais j’en ai déjà mangé une douzaine.

— Bof, une douzaine, la belle affaire ! Moi, à ton âge, j’en mangeais cinq, six ou sept douzaines avant dîner. »

Puis, très à l’aise :

« Aie pas peur de me mettre sur la paille, les escargots, le beurre et le persil, les œufs, les mousserons, la crème, tout ça ne nous coûte pas un sou à nous, les gens des barrières, tout ça c’est gratis pro Deo ! Y’a qu’à se servir sous le soleil !

— Dis donc pas de bêtise, vieux fou, disait la grand-mère. Tu vas leur faire attraper un embarras ! »

Et là-dessus, elle apportait une vieille poule bien grasse, longuement mijotée dans sa sauce, toute blanche et toute épaisse de crème !

 

 

C’était ainsi dans cette maison solitaire, piquée le nez sur le rail au plus sauvage de la montée de Blaisy, et c’était ainsi dans toutes les barrières, chez ces gens très pauvres assurément mais si ingénieux, et si favorisés par leur situation loin des villages, en pleine nature, à deux pas de la rivière où mon grand-père en permanence surveillait une dizaine de lignes dormantes pour la truite.

Leurs poules couraient librement dans les prés, dressées, ou prévenues par leur instinct, à ne pas picorer sur le chemin de 1er et les œufs des barrières étaient si réputés que les coquetiers les payaient plus cher que les œufs de ferme.

Les femmes, rivées à leur barrière pour en assurer la surveillance en permanence, passaient leur journée entre la huche et le fourneau. Ma grand-mère faisait, sans le savoir, de l’élevage biologique. Toutes cordons-bleus par la force des choses, toutes maîtresses tricoteuses, mitonneuses, mijoteuses, toutes volaillères émérites, ne se déprenant du ménage, de la basse-cour et du jardin que pour ouvrir les barrières aux rares charretiers qui passaient sur le petit chemin vicinal, et les refermer bien vite.

Leurs hommes étaient tous employés sur la voie comme poseurs. Mon grand-père, en fin de carrière, était brigadier, ou « cantonier », c’est-à-dire qu’il avait la surveillance d’un canton de la ligne et commandait une équipe de dix poseurs pour assurer la surveillance, l’entretien et le renouvellement des rails et des traverses de son canton. Cinq kilomètres de lignes à double voie, c’est-à-dire dix kilomètres de voies, soit vingt kilomètres de rails, et donc vingt-cinq mille traverses noyées dans le ballast sur lesquelles les trains passaient à 100 à l’heure, par tous les temps. Et aussi les signaux de pleine voie, et les fils d’acier qui les commandent : une fière responsabilité, allez !

Aux heures de loisirs, ces paysans du rail donnaient la main aux cultivateurs de la vallée : une journée de fauchaison par-ci, une journée de moisson par-là, le bûcheronnage l’hiver et le braconnage en toutes saisons : le bonheur vous dis-je, et de la meilleure qualité !

C’était dans ce monde curieusement libre, et précisément dans la barrière voisine, à huit cents mètres en amont, que ma mère était née, sans trop connaître son bonheur. C’était le long de ces rails, quatre fois par jour, qu’elle avait, avec ses frères, fait ses trois kilomètres pour aller et revenir de l’école, du catéchisme, et de la messe le dimanche et les fêtes mobiles. Douze kilomètres chaque jour, par tous les temps, entre les roches de la rivière et le versant de la montagne : le bon régime pour vous faire des jambes de chèvre, un souffle de lièvre, une santé de jument poulinière et une gaieté de loriot. Sans doute aussi une vue claire et une juste appréciation des choses essentielles de la vie.

Le Louis, ainsi que ma grand-mère appelait son homme, était à sa trente-sixième « annuité », comme on disait, c’est-à-dire que depuis trente-six ans il cotisait à cette unique et fameuse Caisse autonome des Retraites des Employés de Chemin de Fer qui, depuis 1850, fonctionnait comme une horloge jurassienne, et depuis tantôt un siècle rendait jaloux à crever tous les autres salariés de France et de Navarre.

Dans quatre ans, à cinquante-cinq ans pile, il allait pouvoir partir en retraite, sorte de merveilleuse récompense honnêtement attendue mais qui allait, toutefois, l’obliger à quitter cette maisonnette où, par un beau jour d’octobre 1887, il avait amené sa Marie, toute jeune mariée, et où leurs trois enfants étaient nés, mes deux oncles et ma mère.

Le Louis appréciait tout cela à sa juste valeur et même il concevait une grande vanité familiale, lui, paysan bourguignon, né au village d’amont, d’avoir eu l’honneur d’appartenir depuis trois générations à ce Chemin de Fer qui avait bouleversé le monde. Car il tenait dur comme fer que l’invention de la poudre ou de l’imprimerie, la découverte de l’Amérique et même la Révolution française, un peu surfaite à son avis, n’étaient que de la merde de coucou à côté de l’invention de la locomotive. Et cette invention, pour lui, n’était dépassée que par celle du rail. Qu’était-ce, en réalité, qu’une locomotive ? Une grosse chaudière lourdaude, condamnée à l’immobilité, capable d’écraser sous elle tous les chemins qu’on voudrait lui faire prendre, alors qu’avec le rail, ce petit bourrelet d’acier de rien du tout, judicieusement placé sur un simple platelage de chêne, elle filait légère comme le vent et rapide comme l’éclair, pour employer les expression de M. Victor Hugo.

Il démontrait ainsi, avec aisance, la supériorité évidente du rail sur la locomotive et la suprématie du service auquel il avait l’honneur d’appartenir, celui de la Voie, sur le service de la Traction. D’ailleurs n’appelait-on pas le réseau ferroviaire tout entier « le Chemin de Fer », prouvant par là que le rail était tout, la locomotive rien, ou si peu ?

C’était à partir de ce petit boudin d’acier, gros comme un baliveau que le monde moderne s’était construit, que le progrès s’était édifié. Un monde et un progrès dont le grand-père se souciait à vrai dire comme d’une guigne, il en était un des artisans mais n’y participait pas. Il vivait encore effectivement comme un paysan du XIIe siècle. Promoteur et artisan du rail sur lequel passe le monde entier, comme il disait, mais ne voyageant jamais lui-même, accroché au sol natal presque comme un arbre, menant sereinement une vie de lenteur, de simplicité et de silence, alors qu’il était frôlé à toutes les minutes par le fracas et le vent des lourds convois de messageries, piochant ses pommes de terre, pelletant, à la fourche à huit dents, le ballast sur lequel passaient les grands rapides européens.

Il les regardait passer mais uniquement comme le Règlement général d’Exploitation lui en faisait obligation, pour surveiller au passage l’état du matériel et du chargement.

La Marie, elle aussi, les regardait défiler, son drapeau rouge roulé à la main, selon une vieille habitude du temps où sa mère et sa grand-mère, elles aussi gardes-barrière, participaient d’une façon effective à l’espacement des trains.

Ils considéraient tous deux que l’essentiel de leur travail était de contribuer à assurer le passage de ces trains. Faire passer les voitures routières était pour eux très secondaire. Ils condescendaient à ouvrir les barrières pour permettre aux charretiers de traverser les voies, impatients de les refermer derrière eux, effrayés qu’une charrette pût rester en difficulté en travers des rails, non tellement par souci pour la charrette, son chargement ou son conducteur, mais à la pensée d’être obligés de courir poser les pétards à la distance réglementaire sur le rail, pour arrêter à temps Sa Majesté le Train.

Arrêter le train ! Surtout un rapide ! Quel cas de conscience ! Quelle responsabilité ! Ma grand-mère en avait arrêté deux en trente-six ans et la sueur perlait encore à son front en racontant vingt ans plus tard ces terribles événements. Pour elle, la route était une misérable petite chose réservée à la circulation locale, les chariots de foin, de paille et des tombereaux de fumier.

 

 

Le soir même de notre arrivée à la barrière, grand-père Louis nous glissa dans l’oreille quelques conseils pour être sûrs de prendre des truites. L’eau était trop haute et trop boueuse pour tenter sa chance à la cuillère ou au vairon. Le mieux était de pêcher avec un gros ver et de le laisser tourner lentement dans un remous, à l’écart du grand courant. Après avoir ramassé quelques gros lombrics et monté deux lignes, nous nous installâmes sous le pont, sur la rive haute, dans une petite anse sombre dans laquelle les eaux profondes tournoyaient lentement, à l’abri d’une pile et creusées en leur centre par un inquiétant tourbillon, où venaient s’engloutir, comme attirées par un enchantement, les fleurs grenat qui tombaient des peupliers.

De là où nous étions, on découvrait la ligne de chemin de fer sur 400 mètres et nous assistâmes ainsi au défilé de toutes les catégories de trains imaginables. Un vrai régal. On les entendait débouler à la sortie du tunnel, dans la haute vallée. Leur grondement sourd était longuement répercuté par les versants et, tout à coup, ils débouchaient devant nous. Nous vîmes ainsi passer, comme une trombe, le train Bleu, encadré par le rapide de Marseille et celui de Modane, mais aussi les Messagers, aussi rapides que les grands Express, et puis les Marchandises, lourds et interminables.

Un fils du Rail ne peut pas voir rouler un convoi sans citer à voix basse son numéro. J’avais pris cette manie à mon père et, avant même de ; voir déboucher la locomotive, je ne manquai pas de murmurer dans le plus pur charabia professionnel :

« Ça, c’est le 408 qui part de Dijon à 16h17 et qui doit arriver à Paris vers les 20h et mèche… »

Marcel, quelquefois, se hâtait de me devancer, parfois aussi il contestait d’un air supérieur :

« Ça ? Le 408 ? Avec une coupe-vent ? Il y a belle lurette que le 408 n’a pas été remorqué par une coupe-vent ! »

Et j’étais vexé. Ou bien il ajoutait, d’un air détaché, le nom de l’équipe de traction, lorsqu’elle était dijonnaise, et je dois dire qu’il se trompait rarement, lui, fils de chef de train.

Tout cela était l’effet, en somme, d’une espèce de long et sévère dressage, à l’abri de tout contact extérieur, d’une vie familiale centrée exclusivement sur le service des trains, qui débordait ainsi des préoccupations paternelles et envahissait tout, chassant quasiment toute autre pensée de nos cervelles. Il m’arrivait de trouver cela ridicule et débile, et je faisais un gros effort pour y échapper, pour me donner l’air détaché de ces étrangers qui ont des idées sur tout et vous parlent tout aussi bien de littérature, de finances, de politique, de rugby ou du temps qu’il fera. Il ne m’échappait pas que notre univers du rail, quoique prodigieux, était fermé comme une cloche à melon sous laquelle nous mûrissions dans notre jus. Nous étions dans un ghetto indécrottable. Des Mohicans dans la réserve indienne. Et puis, peu à peu, je n’y pensais plus, et je me reprenais tout bêtement à compter les essieux du train qui passait, à supputer sa marche, à calculer le « poids-frein », et finalement à tirer, de ces exercices hautement intellectuels, une fierté démesurée d’être cheminot, qui déterminait un véritable orgueil de caste.

Je me souviens ainsi que longeant lentement la rivière, sans dire un mot, cherchant à tremper notre esche dans les remous les plus, pêchables et contemplant les convois, nous nous arrêtâmes sous le déversoir du moulin et, alors que passait le 4807, un train de Messageries de composition très complexe, Marcel s’arrêta, l’air grave. La vue de ces wagons de marchandises, attelés les uns derrière les autres lui rappelait certainement la mort de son pauvre père, mais il n’en parla pas. Il se contenta de dire, au bout d’un moment :

« L’attelage, ça en aurait fait des morts ! »

Oui, il pensait bien à son père. Il pensait à ces problèmes de l’attelage qui, pour nous tous, étaient bien plus importants que les cours du dollar ou que la récolte du blé, car, il faut le dire, la mort du père Dulot était la troisième de son espèce en trois ans survenue dans la petite population cheminote de notre rue, la rue des Perrières.

Un par an, pour une centaine de familles seulement ! C’était énorme. Marcel qui était un garçon grave et réfléchi se fâcha un peu :

« Je ne comprends pas, non je ne comprends pas que les ingénieurs n’aient pas encore pensé à inventer un truc.

— Un truc ? Quel truc ?

— Je ne sais pas, moi, un truc pour que les hommes n’aient pas besoin d’entrer entre les tampons pour faire les attelages…

— C’est compliqué ! dis-je.

— C’est compliqué ? s’échauffa Marcel Dulot. Mais on a inventé plus compliqué que ça : par exemple la « bande Flamand » ! Il me semble que c’est très compliqué l’appareil Flamand, qui moucharde les fautes des mécaniciens !… M. Flamand l’a bien inventé, et on l’a mis sur toutes les locomotives de ligne !… Et bien d’autres choses encore moins utiles et plus compliquées !…»

On resta muets un moment, chacun pensant aux dangers que couraient, à ce moment même, dans toutes les gares, dans tous les triages de France et de Navarre, les atteleurs, qu’ils soient wagonniers, chefs de train, chauffeurs, chefs de gare, car tout le monde entre dans les attelages au moment du coup de chien.

Et tout à coup, Marcel se mit à parler de telle façon que je crus qu’il allait pleurer :

« Je ne sais pas, moi ! disait-il, mais supposition qu’on trouverait un système de crochets, comme des mousquetons, à la place de chaque crochet de traction… Supposition : la machine de manœuvre refoule sur la rame à l’arrêt, les crochets se rentrent dedans et crac ! c’est verrouillé ! Pas besoin qu’un homme aille risquer de se faire écraser par les tampons, ou assommer par le balancement de la chape…, ou par le coup d’accordéon en retour !… Supposition !… »

Et en parlant, il faisait le geste avec ses deux mains disposées en forme de crochets opposés. Elles se rencontraient, se pénétraient, se mariaient et restaient solidement refermées l’une sur l’autre.

Je regardai Marcel comme on dut regarder Christophe Colomb le jour de l’œuf, et je restai là, coi comme une truite, alors que ma ligne se prenait dans une rauche sans même que j’y prisse garde. À dix ans, Marcel Dulot venait tout simplement d’imaginer ce fameux attelage automatique. J’étais tellement saisi que je ne pus que lui dire, employant pour la première fois ce mot tout nouvellement venu dans le vocabulaire français, et qui était parfaitement adéquat à mon admiration : « Tu es formidable ! »

 

 

Nous pliâmes les lignes lorsque le disque avancé claqua, annonçant l’arrivée du « patachon » de 19h32.

Quand on l’entendit rouler dans la tranchée de Blaisy, nous rentrâmes à la barrière. C’était la coutume : il fallait être assis à table, serviette au menton, lorsque passait le « patachon » de 19h32. Je n’y aurais failli pour rien au monde.

Une des lois du ghetto : l’heure, c’est l’heure !

En me mettant à table, je pensais au terrible accident de M. Dulot : le thorax coincé jusqu’à éclater entre deux tampons qui se resserrent ! Et j’en frémissais encore, mais je ne pouvais m’empêcher de me remémorer cet article du Règlement général d’exploitation, ou de je ne sais quelle circulaire fondamentale, interdisant absolument à l’agent qui doit faire un attelage de passer « entre les tampons » même s’ils sont éloignés l’un de l’autre ! « Pour entrer dans un attelage il faut obligatoirement et quoi qu’il arrive, se baisser pour passer en dessous.

J’avais lu cela et cela m’avait frappé à jamais. Voilà ce que M. Dulot aurait dû faire. Et il ne l’avait pas fait ! M. Dulot n’avait pas appliqué les instructions réglementaires.

On doit toujours appliquer le Règlement général. Il est bien fait !

Bien entendu je gardais pour moi ces terribles réflexions et j’avais raison, car j’aurais dit des bêtises, parce que je ne savais pas dans quelles conditions ces gestes-là étaient accomplis habituellement, sur un triage, alors que le temps presse, que le train a déjà deux minutes de retard et que si l’on attend que toutes les conditions réglementaires soient réunies, on risque de prendre encore deux minutes supplémentaires, et qu’il fait froid, que l’on a hâte de regagner son fourgon sous la pluie glacée et surtout que L’on veut regagner une ou deux minutes, par élégance, par vanité, par conscience professionnelle. L’heure, c’est l’heure.

Mais quand même, oui, les ingénieurs auraient pu, au lieu d’imaginer toujours des dispositifs compliqués pour rechercher des améliorations purement techniques, penser un peu plus à la sécurité et au bien-être des agents !

Et je me remémorais cette phrase frondeuse, bien dans l’esprit cheminot, entendue dans la bouche de mon père : « Quand je pense que les ingénieurs ont mis trente ans pour construire, sur la locomotive, un abri pour cette équipe de conduite, qui a circulé, à découvert, nuit et jour, sans la moindre protection contre la pluie, la neige, le vent !…»

 

 

Après la soupe, le grand-père Louis ouvrit un vieux livre tout corné. Il nous le montra : c’était L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. Où l’avait-il déniché ? Sans doute dans les greniers de ses arrière-grands-parents, qui avaient vécu vers 1850 et qui, contrairement à ce que nous disent les cuistres d’aujourd’hui, lisaient. Et de la meilleure littérature.

« Un beau livre, bien intéressant, nous dit-il.

— Il doit le savoir par cœur ! lança ma grand-mère par-dessus le plat, ça fait au moins vingt ans qu’il le lit tous les soirs !

— Non, Marie, pas tous les soirs ! répliqua-t-il, puisque deux soirs par semaine, je fais mes "états" ! »

Il voulait parler des états de son stock d’éclisses, de tirefonds, de coussinets et d’accessoires de voie, dont il avait la responsabilité. Il se remit à feuilleter le livre, puis, hochant la tête :

« Un grand voyage qu’il a fait là, le René, pour raconter tout ça !… Et dire qu’il n’y avait pas de train dans ce temps-là !… de Paris à Jérusalem sans train, ce n’est pas rien ! »

Cela ouvrit un champ illimité à nos réflexions.

« Pour les croisades non plus ils n’avaient pas de train ! dis-je, plutôt pour ramener ma science.

— Mais nom de Dieu non ! C’est vrai ! Ils n’avaient pas de train », constata le vieux tout étonné, en éclatant de rire.

Et tout à coup mon ami Marcel Dulot, qui avait le nez dans son assiette et l’œil perdu dans le vide, s’écria, comme ça, sans prévenir et d’une voix sourde :

« Moi, je serai ingénieur ! »

Phrase lourde de sens et prophétique, qui tomba sur la table comme un curieux « Tu es Petrus ».

La mort en service de M. Dulot allait donner, certes, une ampleur extraordinaire à ces vacances de Pâques, mais aussi passionner à jamais la vie d’un orphelin.

Et, pour commencer, Marcel qui avait son idée, se mit à dessiner des crochets de traction, sur un coin de la table, près de la cuisinière où la grand-mère officiait, en silence, pour ne pas déranger le jeune ingénieur.

À partir de ce moment, que nous fussions à la pêche dans l’Oze, occupés à nettoyer le clapier, à rouler dans les pâturages ou à scier et fendre le petit bois pour alimenter la cuisinière, je savais que Marcel Dulot, immobile et silencieux, était en train de combiner un système d’attelage automatique.

Ainsi s’écoulèrent les huit jours que comportaient à cette époque, les vacances de Pâques, du Samedi saint au lundi de Quasimodo.

Moi, je me contentai d’approvisionner la poêle en truites saumonées ou en escargots, ces gros, très gros escargots blancs, ce fameux escargot de Bourgogne que l’on trouve en très grande quantité dans les talus du chemin de fer, dès les premiers jours du printemps.

Lorsque nous rentrâmes à Dijon, pour reprendre l’école, l’atmosphère de la maison des Perrières était changée. Mme Dulot n’était plus chez elle. Elle trônait, avec un sourire triste, au milieu du petit éventaire de la bibliothèque de la gare, parmi les livres, les journaux et les belles cartes postales, sur le quai numéro 1 de la gare de Dijon-Ville.

C’est d’ailleurs elle que nous aperçûmes d’abord en descendant de l’omnibus de 19h18. Elle nous expliqua que mon père l’avait présentée à l’ingénieur et, tout de suite, l’ingénieur l’avait proposée à la maison Hachette qui avait l’entreprise générale de la vente de librairie dans les gares.

On l’avait acceptée sans hésitation.

« Grâce à ta maman !… ajouta-t-elle en souriant doucement.

— Ma mère ?

— Oui, sans son chapeau, jamais je n’aurais pu me présenter devant ces messieurs ! Tu penses ! la femme d’un chef de train !…, et « en cheveux » ! Sans le chapeau, on m’aurait prise comme femme de ménage, tout au plus ! »

J’étais tout fier et tout heureux que ma mère, ses doigts de fée et son vieux taupé, eussent été à l’origine de cette magnifique promotion sociale, car la bibliothécaire du quai 1 était un personnage. C’était, pour tout dire, le centre intellectuel et mondain de la gare, au beau milieu de la grande halle où s’arrêtaient tous les trains, même la « Malle des Indes ». Une « gare d’arrêt général », et la première gare de voyageurs de France ! C’était mon père qui me l’avait dit : oui, la gare de France qui voyait passer le plus de voyageurs c’était la nôtre !

C’est vers la « Bibliothèque » que l’on voyait les voyageurs se précipiter à chaque rapide, des gens à pelisse et à macfarlane, des gens à squarmouth qui, avec une aisance étonnante, n’hésitaient pas à acheter cinq, six journaux chacun. C’est aussi près de la bibliothécaire qu’aux heures creuses, se retrouvaient, par hasard, le chef de la Grande Vitesse, le caissier principal, les casquettes blanches de messieurs les sous-chefs de gare. Souvent même le chef de gare principal, en personne, venait faire une causette en frisant sa moustache, lorsqu’il sortait de son bureau pour aller au buffet prendre son apéritif et faire sa partie de tarot. Même les bourgeois de la ville prenaient un ticket de quai pour entrer « sous gare », afin de venir acheter, là plutôt qu’ailleurs, leur « quotidien », en regardant passer les sleepings.

Voir Mme Dulot à cette place où j’avais vu officier la très belle et très ancienne bibliothécaire, Mme Thérèse, me redonna chaud au cœur, avec un sentiment, très curieux, de fierté d’appartenir à cette famille. Monsieur l’Ingénieur avait raison lorsqu’il disait, tous les ans, à la présentation des vœux, que le chemin de fer était « une grande famille ».

Je le constatais : le chemin de fer ne laisse pas ses enfants dans le besoin. Vous pensez ! Cette entreprise est si vaste qu’il y a toujours un petit emploi quelque part. Et à cette pensée mon cœur palpitait dans ma poitrine.

Vingt-cinq ans plus tard, les syndicalistes et « les gens de la gauche » m’apprendront que tout cela fait partie de ce que l’on appelle « le paternalisme », dont il faut se méfier grandement. Mais en attendant de faire ces acquisitions dans le domaine subtil du vocabulaire politique, j’étais bien content, et soulagé, à la pensée que la jolie petite Mme Dulot était « tirée d’affaire ».

En arrivant à la maison, je manifestai cette satisfaction à trois voisines qui prenaient le café chez nous et qui, pour lors, commentaient la nomination, au grade de chef mécanicien, de notre voisin du troisième, M. Jacquin, ci-devant mécanicien de route et célèbre « grandes-roues », c’est-à-dire mécanicien de rapide.

Puis la conversation revint à Mme Dulot. Tout le monde dans la maison et dans tout le quartier de la gare, était heureux de cette solution qui permettait à la jeune veuve d’élever ses enfants sans être obligée de se remarier. Pourtant, Mme Confuron, épouse d’un visiteur principal, eut cette réflexion : « Pauvre petite Mme Dulot ! Être obligée de travailler avec trois enfants à la maison ! »

Et toutes ces dames développèrent magistralement cette idée, bien banale à cette époque, que la place de la femme était au foyer et pas ailleurs, et que le sort de Mme Dulot et celui de ses enfants étaient bien dignes de cette commisération. Après quoi elles passèrent aux considérations plus générales, notamment qu’il était catastrophique que cette « guerre de 14 », toute récente, ait obligé les veuves à « prendre un emploi », ce qui allait provoquer, c’était aussi sûr que deux et deux font quatre, un très grave déséquilibre social.

« Pensez, disait Mme Confuron, avec une mère qui est absente toute la journée, comment voulez-vous que les enfants soient élevés ?… Les pauvres petits ! Bien du mérite qu’ils auront à ne pas tourner mal ! »

C’est ainsi que l’on voyait les choses : une femme qui « travaillait » ne pouvait être qu’une veuve, et ses enfants étaient forcément en grand péril.

Il faut dire qu’à cette époque la délinquance juvénile était quasiment nulle.

Lorsque nous étions arrivés à la maison de la rue des Perrières, les poumons encore remplis de l’air vif et roboratif de la vallée de l’Oze, la pluie s’était mise à tomber. Aussi les huit premières marches de l’escalier étaient-elles occupées par des camarades, une dizaine en tout, les plus âgés de la rue, et tous du Chemin de Fer, qui se turent sur notre passage. Comme chaque fois qu’il pleuvait, ils étaient là, groupés dans la demi-obscurité et les relents mêlés d’eau de javel et de soupe aux choux. Mais, cette fois, la discussion semblait sourde et secrète. Quand je passai, il y eut un moment de gêne que je ressentis parfaitement et qui me fit comprendre qu’il était question de grève. On ne pouvait s’y tromper. Il faut dire que mon père, le seul bureaucrate de l’immeuble, n’avait pas fait les grèves précédentes. Mon père n’était pas un rouge, c’était un jaune. Et, bien entendu, par osmose familiale, ma mère était jaune, et j’étais jaune moi-même et, de ce fait, tenu à l’écart de certaines activités. On m’acceptait sans discussion et même avec enthousiasme dans les parties de billes ou de cache-cache, et surtout dans les grandes expéditions punitives organisées contre les étrangers du quartier du Vieux-Cimetière, mais aussitôt que l’on se mettait à parler de choses sérieuses, on me faisait comprendre par certains petits détails que je n’étais qu’un traître. Comme on dit maintenant, j’étais l’objet d’une ségrégation à l’intérieur de ma caste. En somme, ma famille faisait partie, dans le clan, de la minorité opprimée, et l’on sait qu’il n’y a pas de pire racisme que celui qui s’exerce à l’intérieur même des ghettos.

Se dérangeant à peine pour laisser passer le jaune minoritaire, les rouges majoritaires s’étaient donc tus. Mais j’avais eu le temps de saisir au passage deux noms : Monmoussau et Midol.

MM. Monmoussau et Midol étaient deux hommes célèbres dans la coterie. Je les avais entendu bien souvent cités au cours des grèves de 1919 et de février 1920. Ces deux hommes ont laissé un nom dans l’histoire du syndicalisme français et même mondial, le syndicalisme cheminot bien entendu. Mais depuis longtemps, mon père en parlait à la maison, dans les longues discussions passionnées et secrètes qu’il avait avec mes oncles et mon grand-père mécanicien.

Pour lui, Monmoussau et Midol, comme Monate et Bidegaray étaient des « meneurs », et ce mot « meneur » avait pour moi une résonance inquiétante, voire sinistre, alors que, pour mon camarade Marcel Dulot – nous en avions longuement parlé en péchant la truite – être meneur était glorieux, voire héroïque. Deux points de vue absolument différents, on le voit, mais qui n’empêchaient nullement une collaboration totale, aveugle, dans la recherche passionnée de notre fameux système d’attelage automatique. Au contraire, nous sentions tous deux que cela plongeait curieusement ses racines dans le même terrain.

Pour moi, Midol était l’homme qui avait donné l’ordre de grève générale sur tout le réseau du P.L.M., à la suite de la mise à pied de Campano, du Dépôt de Villeneuve-Saint-Georges. C’est tout au moins ainsi que je le connaissais. Mais je me doutais bien que son rôle avait été beaucoup plus important car, chaque fois que son nom revenait dans les conversations, c’était à l’occasion d’une agitation au Dépôt des locomotives.

Justement, comme j’entrais chez nous, je trouvai les mâles de la famille, au complet, groupés sous la suspension, autour de la table de la salle, en pleine discussion. Et, comme je m’approchais pour faire ma tournée circulaire d’embrassades, une voix disait :

« C’est comme Midol l’a dit avant-hier à Villeneuve-Saint-Georges…» mais celui qui parlait, mon oncle Jules, s’interrompit lorsqu’il me vit pour me demander distraitement si j’avais de bonnes notes à l’école, ce qui était, je le savais, le cadet de ses soucis.

Quelque chose de grave se passait donc et mon père ne semblait pas apprécier que les rouges de la famille eussent précisément choisi sa salle à manger, du plus pur Henri II de série, pour y tenir cette fâcheuse assemblée.

Heureusement, pensai-je, les femmes groupées dans la cuisine pour boire le café-pisse-d’âne de ma mère, ont, grâce à Dieu, des conversations plus sereines.

Il n’en était rien. Comme j’apparaissais au milieu d’elles, pour recevoir la fricassée de museaux traditionnelle, une tante, précisément la femme de l’oncle Jules, s’écriait :

« En attendant, la révocation de « mon Jules » est maintenue ! C’est toujours les mêmes qui paient. Les « meneurs », eux, ils ne sont pas révoqués. Regardez-les parader dans les congrès, les réunions : « Camarades, camarades, à l’attaque ! » Et ils tapent sur le ventre des patrons. C’est le lampiste, toujours le lampiste, qui paie : « Mon-Jules ! »

Le plus fort, c’est que l’oncle « Mon Jules », comme j’étais bien obligé de l’appeler, avait été effectivement lampiste à la grande lampisterie de la gare de Dijon-Ville et il avait fait la sottise (je laisse à mon père la responsabilité de cette expression) de faire très activement les grèves de 1919 et de février 1920 et il s’était trouvé « comme un corniaud et sans savoir pourquoi » dans la première charrette des révoqués.

Cette grave catastrophe entraînée par les durs, les révolutionnaires de la C.G.T. avait été faite, c’était le secret de polichinelle, sans préparation, sans garanties suffisantes, par les « réformistes », comme on les appelait, qui voulaient montrer « la mesure de leurs forces », en frappant un grand coup. En réalité, cela s’était traduit par la révocation pure et simple de 15 000 obscurs, sans grade, dont mon oncle Jules, qui avait tenté de se suicider, paraît-il, ne pouvant supporter l’idée de ne plus être au chemin de fer, lui né dans le charbon, fils, petit-fils de mécanicien grandes-roues et gendre de l’aiguilleur principal de première classe Bardin.

Autant que j’en puisse juger, tous s’étaient rassemblés chez nous ce soir-là pour demander à mon père d’intervenir en haut lieu, pour solliciter la réintégration de l’oncle Mon-Jules :

« Vous êtes bons, vous, disait mon père, en hochant la tête. Je suis un jaune, le déshonneur de la famille, mais c’est à moi que vous vous adressez quand il s’agit d’aller voir les patrons pour vous tirer d’affaire !

— C’est toi qui es le mieux placé, disait l’un.

— Toi qui n’es pas marqué, tu pourrais peut-être…, hasardait un autre.

— Peut-être quoi ?

— Tu as bien tiré d’affaire la femme du pauvre Dulot !

— Ah ! permettez, la femme de Dulot c’était tout simplement la veuve d’un agent tué en service, alors que toi, Jules…

— Quoi, moi ?

— … Alors que toi, tu es le dernier des corniauds, oui, je dis bien : des corniauds, de t’être laissé embringuer dans cette sacrée politique ! Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie : on fait grève pour faire le mariol devant les copains, et après on va vers ces sales jaunes et on se traîne à genoux : « Toi qui n’es pas marqué, fais quelque chose pour moi. » Faut réfléchir d’abord avant d’agir inconsidérément !

— Oh ! toi, faire le chien couchant, ça te connaît !

— Chien couchant si tu veux, mais j’ai toujours ma place et je ne pleurniche pas, moi.

— Tu es bien content de prendre les onze jours de congé que tu dois aux camarades qui se sont fait révoquer pour les obtenir !

— Je n’ai pas besoin de onze jours de congé. Il n’y a que les flemmards qui pensent à ça…

— Tu les prends quand même, tes onze jours ! Tu ne les laisses pas au patron ! »

Mon père rompit cette joute sordide en disant, très calme

« Et ce n’est pas pour les jours de congé que tu t’es fait révoquer, tu le sais bien !

— Non, j’ai été révoqué pour que les camarades aient la journée de huit heures et le relèvement des salaires ! »

Les répliques venaient de plus en plus dures. Le grand-père-grandes-roues leva ses deux mains osseuses, larges comme des pelles et les rabattit d’un seul coup sur la table, ce qui fit vibrer le méchant immeuble jusqu’aux combles :

« Vous n’allez pas recommencer, non ? dit-il en sourdine. On n’est pas là pour se secouer les puces, mais pour aviser tous ensemble, comme des compagnons qui se respectent…

— Qui ne se respectent pas tant que ça, répliqua mon père. Faire grève sur l’ordre de n’importe quel voyou arriviste, vous croyez que c’est respecter le travail, que c’est respecter les camarades et c’est se respecter soi-même ? »

L’oncle Mon-Jules se levait, les autres le retinrent, en disant à mon père :

« Alors vrai, tu ne vois pas ce qu’on pourrait essayer de faire pour Jules ?

— Je veux bien essayer, mais vous croyez que c’est choisi, juste au moment où l’on parle d’une nouvelle grève ?

— Une grève pour demander la réintégration justement ! »

Une voix dit, assez timide : « Et d’abord, les camarades délégués ne sont pas des voyous arrivistes.

— Ça, nous en reparlerons ! » dit mon père, qui déjà regrettait ce qu’il avait dit de blessant, car c’était un homme doux et pusillanime.

Là-dessus, ils burent tous un bon verre d’eau-de-vie de prune que fabriquait en fraude le grand-père Louis, le grand-père garde-barrière, avec les prunes de la Compagnie P.L.M. Lorsque les langues eurent claqué d’autant plus sèchement que l’eau-de-vie était fraîchement tirée et avait moins d’un mois de bouteille, l’oncle Mon-Jules ajouta, en hochant lamentablement la tête, comme un condamné à mort après le petit verre de rhum :

« En attendant, je suis toujours là, moi, à compter les draps dans ma laverie, moi lampiste du Chemin de Fer ! »

La mort dans l’âme, il avait, en effet, trouvé une place de manœuvre dans une laverie du faubourg Raines, où il menait une existence de « bagnard », disait-il, en attendant la réintégration à laquelle il croyait dur comme fer. Sa rancœur était grande car il était fier de sa profession de lampiste, une des plus spécialisées, une des plus importantes et des plus compliquées qui soient, contrairement à ce que croient les pauvres étrangers, c’est-à-dire les ignorants, qui s’imaginent qu’un lampiste est le dernier des imbéciles parce qu’ils le voient avec son tablier crasseux, accrocher les lanternes au cul des wagons.

À y bien réfléchir, cette réunion familiale était vraiment exceptionnelle. C’était en tout cas la première à laquelle j’avais jamais assisté. Elle rassemblait, qu’on y pense, mon grand-père retraité descendu de machine depuis six ans, mon père le dessinateur-blouse-blanche, aux Tracés de voies, mais aussi l’oncle François mécanicien grandes-roues, l’oncle Henri compagnon-chauffeur, l’oncle Mon-Jules ci-devant lampiste, et l’oncle Georges, mari de la plus jolie de mes tantes, la tante Catherine, sœur de ma mère, et qui était lui-même ajusteur aux ateliers du petit entretien du matériel roulant, installé lui aussi sur le même Rempart de la Miséricorde, qui était ainsi le haut lieu du réseau P.L.M., le centre psychologique de notre bonne ville de Dijon et le lieu géométrique de la famille.

Réunir cinq cheminots de la même famille, dont trois roulants et deux sédentaires, constituait un événement familial qui ne pouvait se produire qu’une fois dans une carrière. J’assistais là, en vérité, à l’événement du siècle, car il supposait un concours miraculeux de circonstances, une coïncidence prodigieuse entre les repos, les campos, les descentes de nuit et les trois-huit des uns et des autres.

Au demeurant, ces gens étaient les tout premiers étonnés d’être réunis, gauches aussi, comme des militaires qui se retrouvent brusquement en civil, ou comme des marins à terre, et qui se demandent bien ce qu’ils font là. Deux d’entre eux venaient de sortir du lit, ça se voyait à leurs yeux encore bouffis, bordés de ce crassin noir qui leur donnait un regard bourbeux des anciens acteurs de cinéma. Même le grand-père qui, en sept ans de retraite, n’avait pas encore pu décrasser ses ongles, ses muqueuses, ses sclérotiques, et surtout ses poumons, de ce tragique tatouage professionnel.

Les deux conversations, celle des hommes dans la salle à manger et celle des femmes dans la cuisine, se poursuivirent longuement sur ce ton mi-figue mi-raisin, avec, chez les hommes, des éclats violents qui, toutes les cinq minutes, trahissaient une mésentente profonde et définitive, non seulement entre les rouges et le seul jaune, mais aussi parmi les rouges, car il y avait, dans cette même couleur, deux tendances : les « réformistes » et les « révolutionnaires », ou bien les « minoritaires » et les « majoritaires », ou encore les « fédéralistes » et les « Russes », sans parler des petites sectes secondaires et apparemment contradictoires qui divisaient dans tous les sens le bloc familial et même partageaient, je le crois bien, chaque individu entre plusieurs clans opposés.

Tout cela me désolait et me décourageait. Mais n’étions-nous pas ces Gaulois dont on nous apprenait à l’école qu’ils n’allaient au combat qu’en ordre dispersé ?

Et puis, enfin, insensiblement tout s’apaisa, comme par enchantement, car l’oncle François s’était mis tout naturellement et par la force des choses à raconter le dernier caprice de sa « bécane ».

Du fait qu’il avait touché du charbon boudeur au départ d’Ambérieu, il n’avait pu monter un feu convenable et ce qui devait arriver était arrivé : il avait « planté un chou », à 2h26, en pleine nuit et en pleine rampe de huit, tout juste avant le pont des soupirs…

Comme on voit, on plongeait en chute libre dans le pire des charabias de la spécialité et la conversation qui suivit n’eut certes pu être entendue de tout le monde, sans le secours de deux ou trois interprètes particulièrement subtils. Cette histoire en rappelait une autre à l’oncle Henri, qui s’était trouvé pareillement immobilisé au carré de sortie du garage de Beuchail, avec son « américaine2 ». On se tapait mutuellement sur les cuisses, on s’esclaffait, on s’encourageait, on l’écoutait : oui, oui, raconte-la celle-là !

L’unanimité si longtemps compromise se refaisait autour des trains et des locomotives, et l’histoire n’était pas finie que déjà une autre voix éclatait :

« Ça me rapelle un jour, je faisais le 4807, c’était du temps où je marchais avec le Grand Frisé…»

Et l’on repartait avec le 4807 et le Grand Frisé sur la ligne de la Bresse, « avec quatre cents tonnes au cul », et immanquablement l’histoire se terminait toujours à l’avantage des gueules noires et à la grande confusion des cuistres du Service de l’Exploitation, vous savez ces gens en uniforme, à boutons dorés et à casquette blanche, que l’on voit s’agiter inutilement sur le quai des gares et dans le luxueux halo des becs de gaz, et qui ont la prétention, on ne sait trop pourquoi, d’arrêter ou de faire partir les trains ! Ces inutiles, ces mange-minutes, ces trouble-rails qui s’imaginent que les locomotives et ceux qui les conduisent sont à leur disposition pour tirer des wagons, transporter des marchandises ou, pis, des voyageurs !

C’est alors que le grand-père, qui venait de rejeter sa casquette à rabats sur l’occiput et fourrageait de la main l’unique touffe de cheveux ainsi libérée, crut le moment opportun et se mit à raconter la sienne.

Une nouvelle. Oui. Elle commençait, bien entendu, par l’inévitable : « Ça me rappelle qu’une nuit, je faisais le 502. À l’arrêt de Mâcon, j’avais six de retard…»

Mais au fur et à mesure qu’elle se déroulait, on s’apercevait que c’était une histoire qu’on n’avait encore jamais entendue.

Pendant que le vieux parlait, j’observais mon père : il regardait le conteur, son propre père, ne le quittait pas du regard et buvait ses paroles. Non seulement on devinait qu’il l’admirait passionnément, mais on sentait combien il regrettait de n’avoir pas fait sa carrière, comme lui, sur les locomotives, comme il en avait manifesté le désir dès son enfance. C’était là le drame de sa vie. Son père, un jour, lui avait dit :

« Moi, vivant, jamais tu ne monteras sur la plate-forme !

— Mais pourtant, toi ?…

— Justement, c’est parce que je connais trop bien ce métier de loup maigre que je t’interdis de le faire. Il faut avoir tué père et mère pour monter là-dessus. Tu seras dans les bureaux, voilà ce que tu seras ! »

Et le vieux avait été inflexible, envoyant son fils à l’école des Frères, puis au cours du soir pour apprendre le dessin industriel et la trigonométrie.

« Les voies ? Tu les dessineras tant que tu voudras, mais rouler dessus, jamais ! »

C’était une idée de gueule noire et ce que les gueules noires ont dans la tête !…

Comme le grand-père terminait son histoire, on entendit quelques rumeurs significatives venant de la gare toute proche. Tous les hommes tendirent l’oreille machinalement. Une voix lointaine, celle de l’aboyeur de service, annonçait le départ du train Rome-Paris. Mes trois oncles, mon père et mon grand-père, du même geste, sortirent leur montre oignon pour y lire l’heure. Un certain étonnement se peignit sur leur visage, le grand-père émit un discret « tiens ? » L’oncle François murmura :

« Oui… c’est le 608 ! »

L’oncle Georges constata :

« Douze minutes de retard !

— C’est comme ça tous les soirs, en ce moment… La douane italienne à Modane lui fait perdre une demi-heure », affirma mon père.

Les cinq montres oignons regagnèrent le fond des goussets alors que le grand-père ajoutait :

« Il les aura regagnées avant Paris ses douze minutes, marche !

— Sûr, c’est l’équipe Jarlot-Taillefer !

— Les dévorants ?

— Oui, les dévorants. »

Tel était en effet, le surnom de l’équipe Jarlot-Taillefer : « les dévorants », parce que c’étaient des chasseurs de primes qui n’étaient jamais aussi à leur aise que lorsqu’ils étaient mis en tête d’un train « désheuré », pour avoir le plaisir de dévorer ces minutes que les autres avaient perdues. En l’honneur de la grande équipe des dévorants Jarlot-Taillefer, il y eut une minute de silence pendant laquelle on entendit le sifflet de l’essai des freins, puis le battement excité du compresseur, puis le coup de sifflet de départ, la trompette du chef de train, le crachement des purgeurs, et les premiers coups de pistons amples comme les halètements d’un monstre furieux.

Je m’aperçus alors que tous les hommes de la famille avaient à ce moment le regard fixe, les yeux mi-clos, la bouche crispée, le poing droit serré sur le manche d’un régulateur imaginaire, la tête légèrement penchée à gauche, dans la position où devait être aux commandes du Rome-Paris le mécanicien Jarlot. Tous tendus avec lui pour contrôler l’admission et assurer au grand rapide européen un démarrage classique et sans bavure, digne des cheminots français.

Même mon père, dessinateur à blouse blanche, spécialiste du tracé des voies, même « Mon-Jules », ci-devant lampiste, et même moi, écolier, on eût dit que nous participions effectivement à l’arrachement du rapide.

On entendit bientôt le grondement croissant du train qui prenait de la vitesse, le grincement des bandages sur les aiguilles de sortie, puis tout fut assourdi lorsque le Rome-Paris se fut engagé dans la tranchée courbe des Chartreux. Alors seulement, nos hommes se détendirent, satisfaits du devoir accompli et du travail bien fait. On entendit à nouveau leurs voix, et toute peine méritant salaire, le reste de la bouteille de prune y passa allègrement.

C’est à ce moment que l’on entendit dans la cuisine la petite tante Louisette, l’épouse du proscrit malheureux, qui disait à ma mère :

« Quand tu iras à la coopé, tu me prendras 5 kilos de sucre en morceaux, 3 kilos de sucre en poudre, 10 boîtes de sardines, 3 kilos de riz, 2 morues, une dizaine de gendarmes !…»

Alors que les hommes éclataient de rire… Mais ceci est une autre histoire qu’il me faut bien conter maintenant par le menu, car elle éclaire singulièrement l’extraordinaire univers dans lequel je suis né, et pour faire comprendre bien des traits de mon personnage. Voici l’affaire :

Trois jours après cette mémorable journée où tous les hommes s’étaient trouvés rassemblés, mon grand-père-grandes-roues vint très tôt à la maison avec ses paniers à provisions car c’était jeudi, notre jour de coopérative.

Nous partîmes très discrètement, en passant par la porte de derrière, car notre voisin le père Grillot, l’épicier, se tenait à son habitude sur le pas de sa porte. Au coin de la rue, c’était le boucher qui, les mains sur son gros ventre, surveillait les allées et venues de ses clients. On les entendait souvent ronchonner lorsqu’ils nous voyaient passer, avec nos paniers, et ma mère me disait :

« Ne montre pas tes paniers, surtout au retour quand ils sont pleins. Les commerçants du quartier n’ont pas besoin de voir ce qu’on rapporte de la coopérative ! »

Le grand-père ajoutait :

« Ils ne sont pas contents du tout les commerçants du quartier, tu penses, quand ils nous voient rapporter des charretées de marchandises, c’est autant qui leur passe sous le nez. Faut pas les exciter, les mercantis ! »

Mercantis, c’est ainsi que les cheminots nommaient les commerçants de tout poil.

Il ne m’échappait pas que si nous faisions ce détour et marchions longuement, chargés comme des baudets (la fameuse coopérative était à l’autre bout de la ville), c’était parce que les produits qu’on y achetait étaient « infiniment meilleur marché », comme disait ma mère, que partout ailleurs. Et, en outre, chaque année, la Coopé nous versait une ristourne proportionnelle au volume d’achats que nous y avions fait. Ces détails peuvent paraître sordides et très secondaires, ils étaient pourtant déterminants et ma mère aurait usé une paire de souliers pour aller gagner deux sous sur un lacet. On était ainsi dans la profession.

Aujourd’hui avec un recul appréciable, je vois ce que cette coopérative avait d’extraordinaire et aussi de révoltant pour les commerçants de la ville. De toutes les villes, car il en existait une dans tous les grands centres ferroviaires. L’idée en était bien un peu compagnonnique, et l’on ne comprend pas vraiment le Chemin de Fer lorsqu’on ignore que la plupart des premiers cheminots, notamment les constructeurs et les gueules noires, les gens du fer et du feu, étaient des « Compagnons-passants-du-devoir », des enfants de Maître Jacques ou du Père Soubise, passés en bloc à la construction du rail et qui y étaient restés, au fur et à mesure que le Chemin de Fer prospérait, en même temps que se désagrégeaient les coteries et qu’agonisait la philosophie compagnonnique.

Le grand-père-grandes-roues, par exemple, avait fait son Tour de France avant de « monter sur les machines », son père aussi, et son grand-père aussi, tous dans la famille du fer bien sûr, et ils en avaient gardé ce sens de la solidarité, cet esprit de corps, en vérité exclusif et même agressif, qui avait fait des gueules noires le fer de lance du syndicalisme.

C’est tout naturellement, par exemple, que, lorsqu’il était en déplacement de service sur sa Rossinante, avec son fidèle chauffeur, Don Quichotte et Sancho Pança de la vapeur, et qu’il avait un battement dans un pays vinicole, il faisait une expédition chez le vigneron et ramenait à bord de la locomotive un ou deux quartauds de vin, au prix de la production. S’il avait son battement à Charolles ou à Pouilly-en-Auxois, il allait tout droit chez l’éleveur qu’il connaissait, achetait une génisse que l’on transportait, débitée comme il convient, dans les coins les plus inattendus de sa bécane, même dans la boîte à fumée ! De même lorsqu’il faisait la ligne de la Bresse, s’il avait un garage en gare de Louhans ou de Pierre-en-Bresse, vous pensez bien qu’il filait au plus court dans la petite ferme qu’il connaissait, derrière le passage à niveau, revenait avec deux ou trois épinettes de poulardes vivantes ou des mannequins de poulets morts, qu’il lui arrivait de coucher sous le charbon du tender, pour les ramener au dépôt. Et tous en faisaient autant !

Il m’avait souvent conté que, faisant la ligne des Dombes, il trouvait par-ci par-là à acheter un cent de carpes vives qu’il transportait tout simplement dans l’eau de son tender. Et mes oncles regrettaient bien de ne pouvoir plus en faire autant, rapport à ces drogues que l’on commençait à mettre dans l’eau, pour éviter les entartrages des chaudières.

S’il faisait la vallée du Rhône, il ramenait ainsi des cageots d’abricots et de pêches, produits palles récoltants en bordure des voies de garage.

Toutes ces victuailles, dont le transport donnait toujours lieu à des aventures rocambolesques, aboutissaient au Dépôt et étaient partagées entre toutes les équipes : les gratte-tubes, les ajusteurs. Les chefs de train, et les wagonniers en faisaient autant de leur côté. La Coopérative n’était en somme qu’une systématisation de ces coutumes de rouliers. L’idée nouvelle c’était que ces achats directs à la production se faisaient en bloc, avec les capitaux communs recueillis auprès des participants, qui devenaient actionnaires de la société et entre lesquels on répartissait, en ristournes, les bénéfices réalisés par le système.

Mon grand-père avait l’action n°117, et mon père l’action n°2000. Ce numéro, que les enfants connaissaient tous par cœur comme leur date de naissance, était porté sur le carnet d’achat de l’actionnaire. Que vous achetiez deux cents grammes de boudin ou un demi-cochon, c’était porté à la fois sur votre carnet personnel et sur le grand registre de la coopérative et, au bout de l’année, tout cela était additionné, ventilé et vous touchiez, sous forme de dividendes, votre part de bénéfice, au prorata de vos achats.

Ce n’était pas plus difficile que ça. Et, bien sûr, les prix de vente étaient gentiment plus faibles que ceux des commerçants de quartier car les frais d’exploitation du système étaient très réduits : le transport des marchandises était gratuit, assuré par la Compagnie qui, tout au moins au début, prêtait le local et le terrain où s’installait la coopérative.

Et tout ça n’empêchait nullement que les équipes de roulants continuassent leur petit trafic personnel, quoique la Compagnie fit la chasse à ces transports clandestins, qui risquaient de gêner le service et, en tout cas, ne faisaient pas sérieux.

Ainsi donc chaque semaine, c’était l’expédition familiale à la coopérative, « à la coopé » comme on disait. Mon grand-père emmenait ses paniers dans la petite remorque qu’il avait fabriquée avec les roues inutilisées de mon landau d’enfant, et nous partions tous trois par le Rempart de la Miséricorde, le long des voies, jusqu’au quartier nauséabond des tanneries et des abattoirs. Le grand-père aimait cette promenade, il fredonnait gaiement et mettait le pouce aux emmanchures de son gilet de tapisserie aussitôt qu’il apercevait les petites remorques semblables à la sienne qui débouchaient de toutes les rues et qui convergeaient vers la grande maison de la coopé.

Il bombait le torse, frisottait sa moustache et disait, toujours au même endroit, en marquant un temps d’arrêt, en débouchant sur la rue de la Manutention :

« Regarde-moi ce populo, non, mais regarde-moi ce populo ! »

Puis, après avoir reconnu Pierre, Paul, Jacques, serré des mains et crié des « salutas compagnon » à droite et à gauche, il monologuait à mon intention :

« C’est le pape qui serait content s’il voyait ça !

— Le pape ? demandais-je, toujours surpris par cette phrase.

— Oui, le pape : le Père Enfantin, notre grand maître ! »

Il voulait parler de ce disciple de Saint-Simon, Barthélemy Prosper Enfantin, polytechnicien singulier, qui avait pris une part si importante dans les Prolégomènes du Chemin de Fer et avait, en somme, posé dès 1830 le principe de la nationalisation du rail, que Lamartine avait proposé si vivement en 1848.

Enfantin était un technocrate avant l’heure, mais aussi un humaniste visionnaire qui avait fait du socialisme saint-simonien une véritable religion dont il se disait le pape.

C’était le dieu de mon grand-père qui en parlait souvent avec respect et enthousiasme. Il ne l’avait pas connu personnellement, mais un de ses jeunes vicaires, et mon arrière-grand-père avait été, dans sa jeunesse, abonné au journal Le Globe.

« Le pape serait content, disait-il donc. C’était son rêve : la coopération ouvrière, le mutualisme, et « directement du producteur au consommateur », c’est ça le socialisme ! »

Il prenait sa grosse voix et un air terrible, regardait autour de lui si quelqu’un pouvait l’entendre et clamait :

« Ah ! tonnerre, l’exploitation de l’homme par l’homme, voilà le chiendent dans la tisane ! »

Finalement, il nous laissait entrer seuls dans les magasins de la coopé et disait :

« Bon, je vais par là passer cinq minutes et je vous reprends. »

« Par là », c’était le « Café des Abattoirs et du Chemin de Fer réunis » où il retrouvait quelques retraités et les agents de campo, qui étaient venus, comme lui, accompagner leur femme, leur fille ou leur bru à la coopé.

Et ce n’est pas lui qui nous reprenait, c’était moi qui devais aller le quérir :

« Va chercher ton grand-père », me disait ma mère, quand la choucarde3 et les sacs étaient combles.

Je m’approchais timidement des hautes vitres du café, ornées de beaux motifs décoratifs, et je l’apercevais fumant sa pipe, au milieu d’autres fumeurs.

Je lui faisais signe. Il lui arrivait de me voir, alors il repliait sa blague à tabaç, l’empochait, donnait une fricassée de poignées de mains et sortait. D’autres fois, lorsqu’il ne me voyait pas, ou feignait de ne pas me voir, j’entrais : cette odeur de fumée de tabac et d’anisette me plaisait, c’était l’odeur de l’amitié. Je venais jusqu’à lui, il me faisait signe de m’asseoir près de lui sur la banquette de moleskine qui me collait aux cuisses, et continuait sa conversation.

Merveilleuse conversation, bien sûr, où l’on avait en plus devant soi le spectacle des trains ou des machines haut le pied qui passaient sur le pont de la rue des Tanneries. On apercevait même, se détachant sur le ciel, la potence à signaux où se trouvaient groupés, si je me souviens bien, le carré de voie 1, le disque avancé de voie 3 et deux sémaphores, que l’on me pardonne si j’en oublie. On pouvait aussi, de la salle, entendre les coups de sifflet d’appel aux sémaphores. Il y eut même, un beau jour, un peu plus loin derrière les sycomores des abattoirs, sur le remblai, un crocodile !

Oui, un de ces appareils plats ressemblant effectivement à un saurien couché entre les rails. C’était une invention du Service des signaux qui avait trouvé ce système pour répéter les signaux de voie sur les locomotives. Il y avait trop d’accidents dus au brouillard car, trop souvent, les signaux n’étaient pas aperçus par l’équipe de conduite. Il s’agissait tout simplement d’un contact électrique, auquel je ne comprenais rien encore, mais qui déclenchait un avertisseur sonore sur la locomotive elle-même. Et alors les commentaires allaient bon train, car il y avait dans le café une douzaine d’anciens tractionnaires qui rendaient leurs oracles et commentaient les circulations, reconnaissaient au passage des jeunes confrères et nommaient à haute voix le nom de l’équipe, le numéro du convoi et celui de la locomotive.

Dans cette salle se réunissaient aussi des chefs de train, groupés à part, car les buses ne se mêlent pas aux aigles : les employés de train eux portaient la grande capoté de drap-cuir et la casquette à broderies argentées avec les lettres P.L.M. entrelacées, et le port de l’uniforme amoindrit l’homme, chacun sait ça. C’est tout au moins ce qu’en pensait le clan des « gueules noires », « mon » clan, qui n’ont jamais accepté d’uniforme car, au début du Chemin de Fer, on avait voulu leur en imposer un. Ils l’avaient toujours refusé.

 

 

C’est dans ce café et dans ces circonstances que je fis, un jour, la connaissance d’un vieux monsieur qui m’intimida beaucoup. Non parce qu’il portait une redingote noire, d’ailleurs fort élimée, un haut col cassé serré dans une vieille cravate châle, et les cheveux tout blancs et fort longs, mais parce qu’il ressemblait à Marc Seguin, l’inventeur de la chaudière tubulaire, dont le portrait en chromolithographie trônait dans la chambre à coucher du grand-père-grandes-roues.

Il était là, un peu à l’écart, buvant un mazagran, lorsque la discussion s’éleva sur le bien-fondé du crocodile en question. Et comme les fractionnaires n’étaient pas d’accord avec les chefs de train, ce qui était absolument traditionnel et nécessaire, on prit M. Paulin à témoin.

Mon grand-père se leva, s’approcha du vieil homme et, se découvrant (c’était la première fois que je le voyais tête nue), demanda respectueusement au vieillard de vouloir bien arbitrer le débat. Non pas l’éternel conflit entre les « gueules noires » et les « écureuils de vigie », qui eût certainement demandé plusieurs années de violentes et vaines palabres, mais le petit problème très particulier soulevé, on s’en doute, par certains aspects de ce genre de signalisation qui était, qu’on veuille bien le noter, une signalisation électrique.

Il se fit un silence étonnant car le personnage était imposant et parlait à voix basse.

« Messieurs, dit-il, le cas très particulier que vous soulevez là me paraît être bien futile. Cet appareil pose, sans doute, une foule de petites questions qui, me semble-t-il, vous cachent le vrai problème…»

Il leva le doigt pour répéter : le vrai problème.

Le vieux bonhomme prit un temps et, d’une voix altérée, avec une grande émotion que je mis sur le compte du gâtisme, il s’écria :

« Dans cet appareil, vous voyez une manifestation de l’électricité. » Il s’arrêta encore une fois et solennellement prononça :

«… L'électricité. Cette électricité, messieurs, nous réserve bien des surprises et je vois, dans un avenir de plus en plus proche, un grand changement dans votre vie ; vous, mes amis du Chemin de Fer, vous les tractionnaires surtout dont l’existence va être douloureusement bouleversée de fond en comble, mais, vous aussi, les agents des trains !

— C’est le progrès ! dit une voix.

— Appelez ça le progrès si vous le voulez, répondit le vieillard, mais il y aura des pleurs et des grincements de dents. Les perfectionnements qu’apporte cette bougresse d’électricité vont séduire les hommes de ce temps, au début. Et vous verrez, messieurs, vous pleurerez les larmes de sang, vous les chevaliers du chaudron !…»

On aurait cru entendre un acteur arrivé au sommet de la scène capitale d’une tragédie. On s’attendait à quelques tirades vengeresses et définitives, mais ce fut tout.

Puis l’orateur sembla retomber dans le demi-sommeil dont mon grand-père l’avait tiré.

Tous les hommes étaient un peu gênés et narquois. Cette fois, ils le prenaient pour un vieux radoteur, mais, respectueusement, ils reprenaient leur place en silence.

Mon grand-père, comme pour l’excuser, me dit : « C’est M. Paulin, un ancien ingénieur du service de la construction. »

Je bâillais bleu. Il ajouta :

« Et c’est un saint-simonien ! »

Je restai coi. Ainsi j’avais devant moi un saint-simonien ? J’en eus le vertige. On m’avait enseigné à la maison, mais à la maison seulement, car on ne m’en a jamais parlé à l’école et on ne devait jamais m’en parler par la suite, le rôle joué par ces philosophes dans l’essor du Chemin de Fer, dans la formation du socialisme positiviste et de l’esprit mutualiste.

Pour moi, c’était un peu comme si je m’étais trouvé tout à coup devant saint Paul, saint Jean ou l’un des apôtres en personne. Ce fut comme paralysé de stupeur que je quittai le Café des Abattoirs et du Chemin de Fer réunis. Ce n’est que sur le trajet du retour que, conduisant la remorque pleine de provisions, j’eus regret de n’avoir pas profité de l’occasion pour parler à Môssieu Paulin de notre grand projet d’attelage automatique. Lui, un saint-simonien, ami du genre humain, l’aurait certainement pris en considération.

« Je voudrais bien revoir M. Paulin, dis-je, lorsque nous fûmes sur le Rempart de la Miséricorde. J’ai quelque chose à lui demander.

— C’est facile. Il est le plus souvent dans son coin, là où tu l’as vu aujourd’hui, me dit le grand-père, ou bien aux Amis des Chemins de Fer, rue de l’Arquebuse, où il va boire son petit mazagran presque tous les jours, pour se retrouver au milieu des gens des trains.

— Mais où est-ce qu’il habite ?

— Ah ça, personne ne le sait, je crois qu’il vit seul, et ça doit être un fameux taborgnau4 chez lui ! À vrai dire, son domicile, ce sont surtout les cafés du quartier, celui du Chemin de Fer, celui des Abattoirs, celui des Amis de l’Arquebuse et les cafés de la Porte d’Ouche. Comme il a de bien piètres jambes, je suppose que son logement doit se situer à peu près au centre de ce triangle sacré !

— Quel âge peut-il bien avoir ? demandai-je encore.

— On ne sait pas, mais il paraît que le vieux caissier principal de la gare de Dijon-Ville qui a vu son dossier de pension retraite, aurait dit qu’il est né en 1830. Il a donc vu naître le Chemin de Fer.

— Naître le Chemin de Fer ? Mais ce n’est pas possible !

— Oui, gamin, il a vu naître le Chemin de Fer ! répéta mon vieux, qui ajouta comme pour lui-même :

— … La naissance du Chemin de Fer… un sacré accouchement, je te le dis, oui, un sacré accouchement… ! »

Un peu après, il ajouta :

« M. Paulin, c’est un homme précieux. »

Et nous rentrâmes à la maison, très troublés.

Mon grand-père portait deux sacs pleins, ma mère aussi et moi je tirais la remorque comble, et à nous trois nous rapportions certes plus de 60 kilos de provisions, spécifiquement cheminotes, qui échappaient donc à toutes les louches combinaisons et spéculations diverses auxquelles se livraient certainement ceux que nous nommions les « mercantis » et que, jaunes ou rouges, sans distinction, nous considérions unanimement comme des profiteurs.

Selon notre habitude, nous fîmes, pour rentrer à la maison, de savants détours, pour éviter de passer, ainsi chargés à refus, devant le magasin du grainetier, devant celui du charcutier, devant la boucherie, devant l’épicerie et la mercerie du quartier. Nous n’ignorions pas qu’ils guettaient le retour de toutes les femmes de cheminots, pour évaluer d’un œil jaloux la quantité de marchandises qui, comme disait le grand-père « leur passait sous le nez ». Il était préférable d’être très discret car, depuis bien longtemps, les commerçants avaient fait des démarches collectives auprès de la Compagnie des Chemins de Fer, puis auprès des autorités municipales, puis départementales, puis du gouvernement, pour faire cesser ce qu’ils nommaient ce scandale. Ils étaient arrivés, paraît-il, à plusieurs reprises dans le passé, à faire interdire ces sortes de coopératives. Mais, comme disaient mes hommes :

« Les cheminots, une sacrée race de pirate, va ! Pas facile de les soumettre ! »

Lorsqu’ils avaient été interdits, ces groupements d’achats, ces coopératives de consommateurs, les premières du genre en France, avaient fonctionné en cachette, les coins discrets ne manquant pas dans les dépôts, au fond des gares de triages, dans les bureaux, pour abattre du bétail et stocker les marchandises rapportées par les roulants. On avait pris, de cette façon, des habitudes de clandestinité qui nous étaient restées et dont nous ne pouvions même plus nous passer.

En jouant aux billes dans le caniveau avec la bande, il m’était arrivé de surprendre des conversations entre le père Grillot et son voisin le boucher, de porte à porte, alors qu’ils regardaient passer les paniers garnis. Je les entendais gronder :

« Ça voyage gratuitement, c’est soigné gratuitement, ça a une retraite et ça s’approvisionne ailleurs ! disait l’épicier. Un véritable Etat dans l’Etat !

— Une race pas ordinaire, allez ! Regardez-moi ces monceaux de marchandises !

— Des marchandises volées, si ça se trouve ! Volées dans les champs, le long des lignes de chemin de fer ou dans les wagons !

— Et dire que ça n’a même pas fait la guerre, grondait le boucher ; pendant qu’on se faisait crever la paillasse à Verdun, ça regardait passer les trains de troupes qui montaient au front…

— … Et maintenant ça vient nous narguer !…

— … Je me souviens, en 1917…»

Marcel Dulot, comme moi, était pâle de rage d’entendre cela. Il me regardait comme pour me dire : « Mais qu’est-ce qu’on attend pour aller leur crier leurs quatre vérités ? »

Les autres aussi avaient ramassé leurs billes et ne pensaient plus au jeu.

« Je vais te leur envoyer une poignée de biscayens dans leurs vitrines, moi », grondait le Titi Renard, un loustic dont le père, qui était gratte-tube au dépôt, n’était pas le dernier aux réunions politiques.

Le commando était tout prêt à passer à l’action. J’eus grand mal à les retenir, en les exhortant à la patience et à la modération.

Il y eut entre nous une discussion violente qui se termina, comme toujours, par cette phrase que je connaissais bien :

« Oh ! bien sûr, toi le jaune, t’es toujours du côté des riches et des patrons ! »

Les soirs de coopé, la petite tante Louisette venait à la maison chercher ses propres provisions. Pour rien au monde, elle n’eût voulu aller elle-même au pont des Tanneries : son homme était révoqué, elle ne voulait plus qu’on la vît chez les cheminots. Elle était pourtant toujours actionnaire, car le Conseil d’Administration de la Coopé avait décrété que les révocations d’ordre administratif étaient nulles et sans effets sur le plan mutualiste. Elle avait donc le droit d’aller s’y approvisionner, mais elle faisait faire ses achats par sa sœur pour « ne pas faire jaser ».

Mais en la voyant sortir de chez nous, avec son filet bien plein, le père Grillot, fumant sa pipe, continuait son monologue :

«… Et ça en rapporte pour toute la famille, et même pour les amis ! Comment voulez-vous que vive le petit commerce ? Et ces gens-là voudraient que le socialisme s’installe en France ? Une belle foutaise leur socialisme, c’est la mort de l’initiative privée, oui, la fin de la liberté individuelle ! »

 

 

Lorsque je retrouvais Marcel Dulot, après ces altercations où les camarades m’avaient traité de jaune, il avait l’air gêné :

« Tu sais, me disait-il gentiment, il ne faudrait pas croire que je t’en veux parce que ton père est jaune. D’abord ça ne l’empêche pas d’être un brave homme…»

Croyant ne pas en avoir assez dit ni assez fait pour manifester son amitié et sa reconnaissance, il ajoutait :

« Tout le monde ne peut pas faire la grève, faut bien que le chemin de fer marche encore un petit peu ! »

Et tout de suite, pour bien signifier que cela ne devait pas interrompre une si belle collaboration, il me montrait ses plans, les plans de l’attelage automatique qu’il avait imaginés et qu’il soumettait à ma critique. Nous en discutions longuement et dès que j’eus fait la connaissance du vieil ingénieur saint-simonien, je lui en parlai. Cet homme représentait pour moi un grand espoir. Un disciple du grand Saint-Simon, dont j’avais commencé à lire les œuvres que possédait mon grand-père. Il comprendrait sûrement la grande importance, pour la caste cheminote, de cette invention. Nous étions même très étonnés que les saint-simoniens, si soucieux de la dignité de la personne humaine, n’eussent pas, dès le début du Chemin de Fer, cherché un système d’attelage automatique, pour délivrer les hommes de cette tâche avilissante et combien dangereuse, qui était celle des atteleurs.

Le fantôme de M. Dulot nous hantait, Marcel et moi, et bien d’autres encore, car, dans le même temps que nous ruminions cette idée, il y eut une vingtaine d’autres victimes semblables sur tout notre réseau du P.L.M. C’étaient des nouvelles qui couraient à la vitesse des express, colportées par les roulants, d’une gare à l’autre, et contées par les uns et par les autres, dans les réfectoires de triage où les équipes des gueules noires des différents dépôts faisaient chauffer ensemble leurs gamelles, et aussi dans les postes d’agents de trains, où les écureuils de vigie se faisaient une omelette au lard ou un hareng saur et un vin chaud sur les braseros.

On disait même… mais les écureuils de vigie avaient le commérage facile (on parle beaucoup dans les postes de gare, la nuit…), que l’attelage tuait en France un agent par jour !

Et ces nouvelles se répandaient sur tout le territoire, car il ne faut pas oublier que les chemins de fer en étaient arrivés à ce point de développement, que le rêve de M. de Freycinet qu’il n’y eût plus en France un chef-lieu de canton sans gare, était à peu près réalisé. C’est ainsi que ce qui se passait sur les voies de débord de la gare de Lille-la-Madeleine se savait moins de huit jours plus tard au disque d’entrée de Cantaous-Tuzaguet5 ou au poste de block de Sergenaux-les-deux-Faysse6.

Pour que la mesure fût comble, nous assistâmes, Marcel et moi, à un spectacle, bien banal pour nous en vérité, mais qui, dans l’état d’excitation dans lequel nous étions, nous mit en révolution. Mais pour bien le conter, il faut d’abord que je parle de « nos jardins ».

 

 

Oui, on ne peut savourer le roman d’un fils du rail sans avoir une idée très précise des « jardins ». Les « jardins-cheminots », cela va sans dire. Ils étaient dans « les emprises du chemin de fer », ces terrains achetés sans lésiner par les Compagnies au moment de l’exécution du programme de 1842.

Ah ! on peut dire qu’ils voyaient large, ces grands pionniers fondateurs ! Bons dieux quel appétit ! Pour poser deux rails côte à côte, ces gens-là vous expropriaient gentiment trente hectares au kilomètre, et autour des futures gares et près des grands centres ferroviaires, ils se taillaient un domaine d’une telle importance que l’opinion publique s’en était même émue bien des fois.

C’est ainsi que le plus gros propriétaire terrien, dans toute l’Europe, était, de très loin et dès ses origines, le chemin de fer. Le domaine foncier du chemin de fer, surtout autour des villes et aux points prévus pour les bifurcations et les triages, semblait démesuré, monstrueux. C’est qu’il faut de la place pour développer un raccordement parabolique, ou le dispositif « courbe-contre-courbe » ! Il en faut aussi pour construire un faisceau de triage ou une bifurcation ! Ou même simplement un vulgaire « saut-de-mouton » !

Et il faut bien dire que si les premiers constructeurs avaient vu grand, ils avaient vu juste. Petit à petit les voies, les gares, les halles, les dépôts, les triages étaient venus remplir ce canevas. Mais il restait de larges parcelles marginales, des bordures sauvages, des franges délaissées, de vastes secteurs vides, de part et d’autre des remblais ou à l’intérieur des courbes de raccordement. Alors, avec cette horreur du vide et cette rage de ne rien laisser perdre qui caractérisaient la race, les gens du chemin de fer avaient demandé l’autorisation de gratter ces terrains. Les Compagnies leur en avaient donné la permission provisoire, et chacun s’était taillé son petit carré de pommes de terre, sa planche de choux et ses rangs d’asperges.

L’ensemble se présentait comme un damier monotone de petits jardins de frères chartreux, cloisonnés par de petites vallées noires, damées de fraisil, avec les cabanons d’infortune couverts d’une treille ou d’une vigne vierge, avec une tonne, à demi enterrée, qui recueillait l’eau du toit, pour les arrosages.

Cet ensemble constituait le spectacle si caractéristique que les abords des villes proposaient à la vue des voyageurs.

Nos jardins étaient situés entre les nouvelles rotondes, le canal de Bourgogne et le raccordement de la ligne qui, par Is-sur-Tille, rejoint les réseaux de l’Est, vers l’Allemagne et la Suisse, par Bâle. Pour nous y rendre, nous contournions une partie de la ville par le port du canal. Une vraie marche manœuvre de près de cinq kilomètres. C’était la promenade familiale du dimanche. Distraction laborieuse, mais utilitaire, car elle nous permettait de prendre l’air et de manger « nos » légumes qui, bien que largement parfumes de fumée et saupoudrés de poussier de charbon, nous paraissaient, peut-être pour cette raison professionnelle, infiniment plus savoureux que ceux du commerce.

Eh bien, tout carcéral que fût ce paysage coincé entre l’ancienne bosse de triage et le remblai courbe, hérissé de potences à signaux, il m’apparaissait comme une fraîche oasis, un Eden verdoyant, un Far West de liberté et d’aventures.

Le dimanche, mon père s’y rendait au petit matin et commençait à jardiner « à la fraîche ». Avec ma mère nous arrivions sur le coup de dix heures et demie, après avoir assisté à la cathédrale, notre paroisse, à la messe des catéchismes, qu’il ne fallait manquer pour rien au monde.

Nous amenions la choucarde, chargée de victuailles et de l’estagnon de vin rouge. Nous trouvions les hommes en bras de chemise en train de commencer la collation. Nous étions accueillis avec des cris de joie parce que nous amenions « le carburant », cet estagnon de vin, dûment secoué dans la carriole, qu’on tentait de rafraîchir en le laissant quelques instants dans un trou creusé en terre, recouvert d’une trappe en bois, que nous appelions « la cave ».

La collation avait lieu tantôt sous la treille de Pierre, tantôt sous celle de Jean ou de Paul, sauf dans les cabanons des gens des bureaux et particulièrement ceux de l’Exploitation, qui jardinaient en faux cols et semblaient préférer manger seuls, comme le pape. Je ne sais trop pourquoi.

Notre cabanon avait été construit par le grand-père avec des planches de rebut récupérées aux ateliers de réparation des wagons. Certaines de ces cabanes étaient faites d’un demi-wagon, ces wagons presque cubiques que l’on appelait « les petits-couverts », et qu’on sciait en deux comme une boîte à chaussure.

À l’intérieur, il n’était pas rare de trouver d’anciennes banquettes de voitures de première ou de seconde classe, qui servaient de canapé et même de lit pour ceux qui passaient là tous leurs campos, leurs « descentes de nuit » et leurs onze jours de congés annuels.

Dans ces cabanes, cela embaumait le coaltar et le charbon et cette prodigieuse odeur fumeuse des voyages, imprégnée à jamais dans le moindre objet comme dans la plus modeste des salades.

Pour ne rien cacher, lorsqu’on manquait de charbon, on attendait le passage d’une locomotive haut le pied. Les enfants se précipitaient au bas du remblai avec des seaux pour recueillir les morceaux de houille que le chauffeur balançait en riant du haut de son tender.

Telle était notre résidence secondaire où nous passions nos dimanches.

Outre les légumes, mon père y cultivait le rosier. C’était sa passion. Tous les hivers nous allions arracher des églantiers sauvages dans les haies et sur les friches du plateau de la Crâ. Il les plantait le long de ses allées et, en temps voulu, y greffait toutes les espèces imaginables de roses. Il avait ainsi ce qu’il appelait « une collection » de plus de cinquante espèces. Il en était très fier. Ses doigts très adroits et sa méticulosité de dessinateur réussissaient toutes ses greffes. Il avait la main verte, comme on dit. Mais pour les roses seulement ! Les autres fleurs ne l’intéressaient pas du tout. On l’avait invité ainsi à greffer des milliers d’églantiers dans tous les jardins voisins, si bien que cette espèce de cratère carcéral encerclé de remblais, de fils de transmission et de signaux, était devenu, par la grâce de ces hortillonnages du désespoir et des roses de mon père, une sorte de paradis.

Des roses, il y en avait partout : des crimsous grimpaient aux poteaux, des polyanthas longeaient le « chemin noir » et fleurissaient jusque dans le mâchefer, les lilas sauvages servaient de clôture. Mêlés à l’aubépine, il y avait des griottiers, ce genre de cerisier qui donne les « griottes », ou aigriottes, que l’on confisait à l’eau-de-vie.

Les Dulot avaient le jardin à côté du nôtre et la tonne qui recueillait l’eau de pluie de nos deux toits de tôle ondulée était mitoyenne. Si bien que nous nous trouvions, là encore, rassemblés, ce qui était très utile car, même en cueillant les pois ou les fraises, nous travaillions à notre attelage automatique dont nous ne parlions à personne, à seule fin de réserver, pour le jour de la grande divulgation, l’effet de surprise.

Une nuit, notre ardeur reçut un véritable coup de fouet. C’était la nuit du samedi au dimanche de Pâques.

Nous avions décidé nos parents à nous autoriser à passer la nuit au jardin. C’était la première fois de ma vie que je découchais et, voyez comme vont les choses, cette première nuit de liberté sous les étoiles devait coïncider avec l’événement le plus mémorable de ma vie et provoquer les réflexions les plus profondes sur la peine des hommes et même sur la condition humaine.

Nous arrivâmes donc là dans la soirée du samedi, avec un panier de provisions, rempli à ras bord, de quoi tenir un siège de trois semaines. Lorsque le crépuscule fut venu, la soupe avalée, nous nous installâmes pour passer une nuit délicieuse sur les deux banquettes de deuxième classe qui tenaient lieu de canapé, de chaise et de lit…, « loin des bruits de la foule et du monde méchant »…

Loin des bruits de la foule ? Ah ! ouiche.

Il faut dire en effet que, de l’autre côté du remblai, s’étendait le triage. À peine étions-nous roulés dans nos couvertures que le concert commença. D’abord des appels, des cris, des voix d’hommes, amplifiés par des porte-voix. Puis un grondement sourd accompagné d’un tacatac-tacatac, et, tout à coup, le bombardement !

« C’est le débranchement ! » m’informa Marcel.

Je compris alors l’air narquois de mon grand-père lorsque je lui avais annoncé que nous allions passer la nuit au jardin ! Il savait, lui…

« Et deux couverts chargés pour la 22 ! criait le porte-voix.

— … Deux couverts chargés pour la 22 ! attention les flics ! » reprenait la voix qui nous paraissait la plus proche. Puis il y avait un roulement qui allait en s’amplifiant et enfin un coup sourd comme un coup de canon. Mais déjà la première voix reprenait :

« Pour la 8… la 8… un plat chargé ! Pour la Marenne !…»

… Et le roulement, et le tacatac, et le coup sourd : boum !

… Et la voix.

« Attention la 9 ! Attention pour l’omelette ! Un vide qui descend bien !…»

Et tous ces commandements étranges étaient hurlés pour dominer ce grondement perpétuel et ces coups sourds qui, dans notre sorte d’amphithéâtre en cul-de-sac, formé par le remblai courbe, venaient résonner comme dans le ventre d’un violoncelle.

« C’est le débranchement ! » répétait Marcel, que j’entendais se tortiller sur sa banquette de seconde classe, ne pouvant trouver le sommeil.

On prit d’abord notre mal en patience et, pour essayer de nous endormir nous nous mîmes à compter les « tacatac », et c’était à celui qui distinguerait le mieux le tacatac d’un wagon à bogie du tacatac d’un wagon à deux essieux. Marcel, en bon fils « d’écureuil de vigie », se montra beaucoup plus habile que moi à cet exercice.

Au bout d’une demi-heure de ce jeu, nous n’y tenions plus : il nous fallut nous lever et grimper sur le remblai qui nous cachait le spectacle. De là-haut, tout le faisceau de triage nous apparut, dans une brume basse qui montait du canal et de la rivière : à droite, c’était la butte, comme une colline minuscule, coiffée de sa cabane, de son petit poste où l’on apercevait les silhouettes des aiguilleurs et du chef de débranchement vaguement éclairées par leurs lanternes.

La rame à trier montait régulièrement la rampe de la butte, poussée par la machine de manœuvre. On voyait la silhouette noire des wagons arriver lentement à son sommet, et là ils culbutaient sur la pente et se mettaient à descendre, un par un, deux par deux, et à prendre de la vitesse, alors que le porte-voix hurlait :

« Attention ! Un couvert pour la Marie-Thérèse !

— Attention… Deux plats chargés pour le Panier Fleuri ! »

Et les wagons fous s’enfonçaient à toute vitesse, tacatac, tacatac, dans les ténèbres, vers un immense troupeau de wagons noirs dont les dos brillaient un peu, entassés au fond de la nuit, d’où venait la canonnade.

À tâtons, ce fut de ce côté que nous nous dirigeâmes, car nous sentions et nous savions qu’il s’y passait quelque chose de prodigieux. Et de fait ce fut le spectacle le plus hallucinant que j’aie jamais vu et qui s’est gravé dans ma mémoire et dans mon cœur : il y avait là des hommes, des fantômes plutôt. On les devinait, dans la nuit, faiblement éclairés par des lanternes à acétylène disposées au ras du sol. Ils bondissaient, couraient, revenaient, dans ce noir faisceau de rails parallèles.

C’étaient les « enrayeurs ». Ces sortes de forçats que nous appelions aussi « les saboteurs ». Ils étaient chargés de ralentir les wagons qui dévalaient la pente et arrivaient sur eux à vingt, à trente, quarante kilomètres à l’heure, suivant leur poids ou leur qualité de « bon rouleur ». Ces hommes ramassaient donc, en voltige, dans l’obscurité, un sabot, et allaient le placer sur le rail, souvent sous les roues mêmes du véhicule qui fonçait, de toute sa masse, vers l’aval.

C’était pour eux que « l’aboyeur de bosse » criait, dans son porte-voix : —… Et un couvert pour la Marie-Thérèse !… Et deux plats pour le « Panier Fleuri » Attention la 33, les deux-bossus, les deux plats chargés c’est pour toi !…

La Marie-Thérèse, c’était la « voie 13 », pour ne pas la confondre avec la « voie 16 », car, dans la nuit, avec le bruit du roulement et le « tacatac » des bandages sur les joints des rails, on pouvait confondre.

« Les deux-bossus » pour désigner la « voie 33 », c’était pour éviter une confusion, qui pouvait être mortelle, avec la 43 ou la 23. « Les flics », c’était, bien sûr, la voie 22, et enfin « le Panier Fleuri », c’était la « voie 18 », car « le Panier Fleuri » était la maison de tolérance, au numéro 18 de la rue Louis-Blanc.

Ce charabia ésotérique avait un but bien précis : éviter les confusions phonétiques qui eussent pu tout simplement coûter la vie d’un homme, car ces saboteurs, dans le brouillard qui s’épaississait rapidement, avaient chacun trois ou quatre voies à surveiller, et souvent le wagon qu’ils devaient ralentir surgissait de la brume, à vingt mètres d’eux, comme un fantôme, et sur quelle voie ?

Nous en vîmes même un qui posa le sabot à moins de deux mètres des roues. Il dut se baisser pour éviter d’être heurté par les tampons, se rejeter vivement en arrière et rouler sur le sol pour ne pas être écharpé par la caisse du wagon et les boîtes à graisse des essieux. Et tout cela dans la nuit et le brouillard.

Combien étaient-ils ainsi, toutes les nuits, aussi bien sous la neige ou dans la grande pluie que par le verglas ? Combien étaient-ils, les nuits de vent de nord-est, glacial et hurlant, qui, soufflant dans l’axe du faisceau, accentue la vitesse de ces wagons qui déferlent au rythme de cinq ou six à la minute ?

C’est lorsque leur sabot était mal posé sur le rail… ou à côté du champignon, que le wagon continuait sa course non amortie, que l’on entendait ces terribles coups de tampons, ces détonations énormes provoquées par l’arrivée d’un wagon lancé à toute vitesse sur la rame en formation, à l’arrêt, ces explosions que toute la ville entendait sans bien les comprendre. Elles éveillaient pourtant tous les cheminots qui, comme je l’entendais faire à mon père, grommelaient dans leur sommeil : « Ça touche ! », en se retournant, mal à l’aise, dans leur lit.

 

 

Nous étions là, Marcel et moi, le souffle coupé. Nous y restâmes deux heures peut-être, mais le froid nous prit et nous entendîmes une heure du matin sonner au loin, au carillon de Saint-Bénigne.

Rentrés à tâtons à la cahute, nous ne pûmes nous endormir avant la prime aube. Marcel ruminait. Je pourrais presque affirmer que j’entendais ses pensées, qui étaient aussi les miennes. Mais lui, si j’ose dire, les pensait plus profondément que moi, car, au bout d’un moment, il se mit à dire, comme dans un cauchemar :

« Ça ne peut pas durer comme ça, non, ce n’est pas possible !

— Quoi ?

— Tu as vu ce cirque ? Et l’on dit que les ingénieurs sont instruits, et capables, et tout, et il n’y en a pas encore un qui, en un siècle de chemin de fer, ait pu trouver…

— Trouver quoi ?

— Je ne sais pas, moi, mais un sabot perfectionné, un sabot automatique !

— Alors, tout automatique : le sabot, les attelages, tout ? Mais, réfléchis, ce n’est pas possible !

— Tout est possible à la mécanique, cria-t-il, tout, tu entends. C’est les ingénieurs qui se foutent pas mal des bonshommes. Ils perfectionnent tout. Regarde, le compound, par exemple, ou le crocodile, hein ! Mais, pour les bonshommes, on y pensera quand on aura le temps, c’est pas pressé, un bonhomme de plus ou de moins… !

— … Et ce n’est pas tout, reprit-il crescendo. Tu as réfléchi que ces wagons vont s’aligner sur les voies de départ, ça fait vingt ou trente trains et que, pour que ça compose vingt ou trente trains, il faut que les atteleurs entrent dans toutes les rames et fassent les attelages ? Dans le noir ! Quelque chose comme trois mille attelages ! Et dans le noir !…»

Il était revenu à son idée fixe : les attelages. Avec son style très particulier où les « et que » se télescopaient gentiment, il continuait :

« Et que pour passer les chapes sur les crochets de traction et serrer, il faut entrer dans les attelages avec le mouvement d’accordéon, les chocs en retour ?… Rien que si la machine qui vient se mettre en tête et appuie pour que tous les tampons se touchent et que les atteleurs n’entendent pas le coup de sifflet « à toucher », s’il n’y en avait qu’un à se laisser prendre le bras, tu crois pas que c’est le Moyen Age, ça ? »

Pour lui, le Moyen Age était un temps obscur où la vie humaine n’avait aucune valeur, comme on nous l’apprenait à l’école. J’ajoutai :

« C’est pire que le Moyen Age. Je ne crois pas qu’au Moyen Age une guerre, même celle de Cent Ans, ait tué un million et demi de Français, comme la dernière en cinq ans. »

Il y eut un silence.

« C’est une honte, t’entends, reprit Marcel. Une honte ! Le progrès ?… Ah ! il est beau le progrès. » Je me tus, pour respecter sa colère qui avait de très nobles origines. Il continua :

« Si on se donnait le tiers du quart du mal qu’on se donne pour aller plus vite, pour assurer la sécurité des bonshommes…»

Il monologua ainsi longtemps dans son charabia très elliptique, et j’étais avec lui de cœur et d’esprit. J’approuvais passionnément tout ce qu’il disait, tellement ça me paraissait juste et sensé. Ce genre de conversation à une voix dura peut-être trois heures. Elle se termina ainsi :

« Faudra qu’on étudie ça, hein, on étudiera ça, dis ? »

J’eus à peine la force de répondre ; « C’est à voir, oui. Oui, ça doit être possible... » Et l’on s’endormit parce qu’il était cinq heures du matin et que, le débranchement étant terminé, le silence était revenu. Cette veille m’avait vieilli d’au moins quinze ans.

Le lendemain matin, c’était Pâques.

Depuis l’aube on entendit sonner les cloches de tout Dijon. Le vent venait justement du nord-est et l’on ne manqua pas un carillon, depuis celui du Jacquemart de Notre-Dame jusqu’à La babillarde du Carmel, même le drelin du couvent de la Providence nous arrivait par le travers de Talant.

Lorsque ce fut le tour du gros bourdon de la cathédrale, celui qui devait sonner ma première communion, il me revint à l’esprit la promesse que j’avais faite à ma mère : d’aller à la messe. Marcel aussi avait promis. Mais comme notre paroisse était à l’autre bout de la ville et que cette ville était elle-même à trois kilomètres, on avait admis que nous irions à la messe au village de Perrigny, très proche du triage. On en voyait le clocher dans les grands arbres, aussitôt qu’on avait gravi le remblai du raccordement.

Nous savions que la messe y était dite à dix heures. Aussi fîmes-nous dès le matin nos ablutions dans la tonne d’eau de pluie, prenant bien soin de nous rincer dans une cuvette, non dans la tonne, car l’eau servait aux arrosages, et le savon, c’était logique, devait être fatal aux petits pois : le savon est un poison, à commencer pour la peau des garçons. Tout le monde sait ça !

Les équipes de locomotives qui passaient faisaient des grands signes en nous criant des choses que nous ne comprenions pas. On répondait néanmoins en riant. C’était merveilleux.

Comme nous étions fin prêts, les bruits du triage reprirent plus fort que jamais, un sacré carillon aussi, celui-là qui nous attira inexorablement vers le sommet du fameux remblai. Nous avons grimpé comme des chèvres et arrivés là-haut le débranchement reprit avec l’équipe de jour. D’un côté, les jardins où les hommes s’activaient dans les pêchers, les griottiers en fleurs, les lilas en bourgeons, autour des petites cabanes toutes noires. De l’autre, l’immense faisceau du triage avec ses rails droits, les uns à côté des autres, à l’infini, où les wagons dévalaient un à un de la butte. Comme un seul homme et sans trop penser à la messe, nous nous précipitâmes vers le fond du triage où les wagons allaient s’amortir. Là étaient certainement les saboteurs. Nous allions les voir en action, en plein jour.

Nous prîmes le chemin noir qui longe le faisceau par l’est et un bon kilomètre plus loin nous étions à la hauteur des enrayeurs. Le spectacle était peut-être encore plus saisissant car la brume et la nuit qui, certes, l’avaient dramatisé, nous en avaient caché la plus grande partie. Là, on avait une vue d’ensemble : au loin, la butte d’où coulaient les rails brillants qui se ramifiaient à l’infini pour constituer le grand faisceau : au moins trente voies côte à côte. On voyait chaque wagon dévaler la butte puis, selon les aiguilles, qu’on entendait claquer, ils suivaient leur chemin, tout seuls, comme des chiens savants, alors que le quadrille commençait, commenté par l’aboyeur : « Et un grand couvert chargé pour la 12 ! Et un tombereau chargé pour le « Panier Fleuri ! » Et deux petits couverts pour la Marie-Thérèse ! »

On voyait les enrayeurs courir, ramasser un sabot au vol et se porter au trot au-devant du wagon qui arrivait sur sa voie 12, ou 13, ou 18, l’air têtu et méchant. L’on croyait, oui, vraiment, voir un torero s’avançant vers le taureau pour le provoquer. Tout en trottant, l’homme appréciait la vitesse et le poids du wagon. Il devait calculer rapidement à quel endroit poser son sabot pour que le véhicule fût freiné suffisamment mais pas trop pour aller s’amortir en souplesse sur sa rame en formation. Le sabot posé trop en amont et le wagon s’arrêterait trop tôt et resterait planté là. Le sabot posé trop en aval et le wagon encore insuffisamment freiné irait heurter sa rame, et il pouvait même s’y fracasser.

Nous sommes restés là, haletants. Oui, nous avions le souffle coupé par le ballet de ces hommes qui semblaient danser, faire des passes de capes, des feintes, des volte-face, des faenas devant les wagons en mouvement. Placés où nous étions, nous avions l’impression que chacun des wagons fonçait sur son homme et s’efforçait de ne pas le manquer. L’homme courait à lui, posait sa banderille, esquivait et revenait bien vite chercher une autre banderille…

Et le gros, bourdon de la cathédrale sonnait, accompagné du chœur de toutes ses cloches chantant la fête de Pâques !

Tout le monde chômait, priait ou s’amusait, pendant que ces hommes-là luttaient tout simplement avec la mort dans cette immense arène. Au fond du tableau, sur les voies principales, les rapides passaient à leur heure, en sifflant. Sur le raccordement, les trains de marchandises filaient, comme chaque jour, vers l’est. Non, nous n’étions pas des gens comme les autres. Pour nous, ni Pâques, ni dimanche, ni Noël !

À un moment, il y eut une accalmie. La rame à trier était terminée et la machine de manœuvre était allée en chercher une autre sur le faisceau de réception. Alors nous nous approchâmes des tas de sabots. C’était la première fois que j’en voyais d’aussi près car toutes ces choses se passent très loin de la ville, en plein désert, et nul ne les voit jamais. C’était un drôle d’outil, comme une varlope en acier, avec sa poignée ; le corps de la varlope était constitué par une sorte de barre d’acier profilée en U, et ce U se plaçait à cheval sur le rail, comme une glissière. Le tout devait peser environ 10 kilos. Il me parut que c’était un appareil vraiment très primitif, d’utilisation très difficile, qui contrastait avec l’ensemble de l’exploitation ferroviaire, qui me paraissait prodigieusement perfectionné.

Quelques-uns de ces hommes arrivèrent en sueur, ils tirèrent des bouteilles de vin d’une cabane construite sur les bas-côtés, et se mirent à boire à la régalade. Ils nous virent et nous firent des plaisanteries :

« Eh les gars, quand on vient voir les acrobates, on ne vient jamais les mains vides, on paie sa tournée pour les artistes ! »

Aussitôt nous partîmes, coudes au corps, pour chercher l’estagnon de vin qui rafraîchissait au fond de son trou, dans le jardin. Lorsque nous revînmes avec notre estagnon, le débranchement reprenait. On entendait déjà l’aboyeur :

« En place pour le quadrille !… Et voilà un couvert qui tombe sur la voie 28 !…»

Le dernier des saboteurs était encore près de nous, il prit le temps de boire une bonne goulée de notre vin avant de repartir à toutes jambes en sautant par-dessus les voies, juste à temps pour empoigner un sabot et le mettre sous la roue du couvert qui « tombait » sur la voie 28.

Oui, ces gens-là étaient bien nommés « les acrobates » ! Mais quelle existence de sauvage ! Nous étions muets, Marcel et moi. Je commençais à comprendre pourquoi, lorsque je travaillais mal à l’école, mon père ou mon grand-père me disait :

« Si tu continues, tu sais où tu finiras ? Au triage, au sabotage ! Voilà où tu iras ! »

Et ils ajoutaient :

« À Nouméa, voilà où l’on te retrouvera ! »

C’est ainsi qu’on l’appelait ce sinistre fond de triage car, à cette époque, le bagne était installé en Nouvelle-Calédonie, précisément à Nouméa.

 

 

Tout à coup, l’idée nous vint, ou plutôt nous revint, que nous devions aller à la messe. On l’avait promis, et surtout il nous fallait faire signer par le curé notre carnet de messe. En effet, si l’on ne pouvait assister à l’office dominical de sa propre paroisse, l’on devait alors faire signer ce carnet par le curé de la paroisse où l’on avait eu son office.

Il était tard. La messe de Perrigny était probablement terminée.

On se mit à courir à travers les voies pour gagner l’église. Elle était vide, mais encore tiède de prières et parfumée d’encens. On bondit à la sacristie où le curé replaçait sa chasuble en la pliant soigneusement dans un grand tiroir. On était encore essoufflés quand le prêtre nous dit :

« Qu’est-ce que c’est ?

— C’est pour notre carnet de messe, monsieur le curé.

— Votre carnet de messe ? Mais je ne vous ai pas vus dans l’église. »

Nous hésitions.

« Et d’abord, de quelle paroisse êtes-vous ?

— De Saint-Bénigne, monsieur le curé.

— Et que faites-vous ici ?

— On est dans les jardins.

— Ah ! des cheminots, hein ?… C’est bien ça ! »

On lui expliqua : « On aurait dû être à l’heure, mais en venant on a regardé le débranchement.

— Le débranchement, s’écria le curé, en riboulant de gros yeux derrière ses lunettes à monture d’acier, le débranchement ?… Ah ! le débranchement…»

Il prenait un air effrayé, comme s’il eut parlé de l’enfer.

« Mais qu’alliez-vous faire au débranchement, mes pauvres enfants ?

— Voir, monsieur le curé.

— Voir quoi ?

— Les saboteurs. On voudrait inventer un sabot automatique ! », dit Marcel timidement.

L’abbé ne connaissait pas le sabotage, bien entendu, et ignorait ce qu’était un sabot. Il ignorait surtout les saboteurs, car ces gens-là ne fréquentaient ni messe ni vêpres et criaient « croa croa » lorsqu’ils voyaient la soutane apparaître au coin du chemin noir. Nous dûmes donc expliquer l’enrayage au curé qui parut tout à coup, et par une grâce spéciale du Seigneur, découvrir le fond de la misère humaine.

« Par tous les temps. Jour et nuit, fêtes et dimanches ! » insistait Marcel, comme pour dire au prêtre : ce n’est pas étonnant que vous ne les voyiez jamais à la messe.

Le brave homme avait l’air attendri et nous étions choqués que le curé du village de Perrigny ignorât presque complètement ce qui se passait sur cet énorme triage de Perrigny qui, tout compte fait, était situé sur sa paroisse.

Nous devions d’ailleurs longtemps en reparler, Marcel et moi, surtout, par exemple, au moment où, quelque quarante ans plus tard, l’Eglise, tentant un retour vers la classe ouvrière, admit que les prêtres se fissent ouvriers parmi les ouvriers, pour vraiment connaître leurs conditions de vie et pussent enfin vivre parmi eux pour les re-évangéliser. Comment, en effet, un curé pouvait-il prétendre annoncer le Christ et l’Evangile à ces gens, qui risquaient chaque jour leur vie pour une bouchée de pain, alors qu’il en connaissait tout juste l’existence et qu’il ignorait absolument la consistance de leur travail.

C’est de cet étrange jour de Pâques que Marcel, je le sais, embrassa personnellement l’anticléricalisme forcené, qui était celui de sa famille, traditionnellement, depuis trois générations de cheminots roulants.

Plus tard, il avait eu cette réflexion, en rentrant au jardin :

« Les curés, pas de danger que tu en voies un dans une vigie ou faire un attelage !

— Peuvent pas tout faire », avais-je hasardé, pour défendre quand même un clergé qu’on ne voyait pas beaucoup, en effet, dans les dépôts, dans le charbon, et sur les locomotives. Mais je n’avais jamais entendu de réflexion de ce genre dans ma famille car si l’on y critiquait probablement les prêtres, on ne le faisait certainement pas devant moi.

Devant le curé médusé, Marcel, enhardi et même stimulé par une colère que je sentais fort bien monter en lui, avait continué, non sans insolence, comme pour provoquer :

« Et comme ils avaient soif, les saboteurs, nous sommes retournés à la cahute pour leur chercher notre estagnon de vin. Voilà pourquoi nous sommes en retard, monsieur le curé », dit-il.

L’abbé s’arrêta de plier ses ornements, regarda Marcel, puis me regarda :

« C’est vrai ce qu’il dit ton camarade ? me demanda-t-il, comme par plaisanterie.

— Oui c’est vrai, monsieur le curé, C’est bien vrai, on a mis plus longtemps qu’on ne pensait.

— Alors si vous avez manqué votre messe pour faire les bons samaritains, je vais quand même vous signer votre carnet. Cette bonne action remplace bien une messe…

— Et même nous allions là-bas pour étudier un système d’attelage automatique et de sabot automatique ! », ajouta Marcel, que je n’avais jamais vu si hardi et qui visiblement s’énervait.

Le curé s’étonnait :

« L’attelage automatique, le sabot automatique ? Vous ?

— Oui, nous deux.

— Mais, mes chers enfants, auriez-vous les connaissances nécessaires ?

— On veut être ingénieurs, monsieur le curé !

— Ingénieurs, mais c’est très bien ça ! C’est très bien de penser au bonheur matériel des autres. Mais il faut aussi penser à votre salut, mes enfants !

— On y pense, monsieur le curé. On veut être comme Marc Seguin ! Il est certainement au paradis Marc Seguin, après avoir fait ce qu’il a fait ! »

L’abbé, hélas ! ne connaissait pas non plus Marc Seguin. Que leur apprenait-on donc au séminaire ? Et Marcel s’apprêtait à lui expliquer la chaudière tubulaire, mais je réussis à l’entraîner hors de l’église.

Quand nous arrivâmes au jardin, les parents étaient arrivés. Ils sortaient les provisions des paniers, certains voisins aussi étaient là, les employés de bureaux et les « roulants » et les « services actifs » qui avaient leur campo ce jour-là. Un tiers des jardins environ était désert car il y a toujours au moins un tiers des cheminots qui est en service quelque part, quels que soient l’heure, le jour, la saison.

Les quatre amandiers étaient en fleurs, les conversations sautaient par-dessus les haies et l’on entendait le claquement sec des sécateurs. Mon grand-père-grandes-roues et ma grand-mère arrivaient aussi et tout de suite le vieux s’en fut à la cave chercher l’estagnon, s’en versa un verre qu’il se proposait de siroter sous la tonnelle. Mais lorsqu’il y eut mis les lèvres, il s’ébroua :

« Mais qu’est-ce qui m’a foutu ce vin battu, c’est pisse d’âne ? »

Il nous fallut lui raconter l’histoire des saboteurs, de l’estagnon transporté jusqu’au fond de Nouméa, et il se récria :

« Mais faut pas faire ça, les petiots ! Le vin est interdit pendant le service. Du vin aux acrobates ? Ah ! oui, vous avez fait là du beau travail ! Si ça se trouve, à l’heure qu’il est, il y en a un qui est en chair à pâté. Faut avoir les yeux en face des trous pour saboter, faut pas voir double pour poser le fer à repasser sur le champignon et surveiller le wagon qui vous dégringole dessus ! Ah ! malheur de malheur, un coup de vin de trop et le tampon des wagons est trop long de trois centimètres, et c’est la boucherie…»

Et il nous raconta des histoires d’enrayage, des histoires terribles d’hommes fracassés, broyés, des bras arrachés, et même des saboteurs butant sur une traverse et tombant sur le rail devant un véhicule lancé à 30 à l’heure. Il s’arrêta subitement lorsqu’il vit Marcel pâlir affreusement.

« Pourtant, dis-je, pour faire diversion, ils en avaient du vin, caché dans une cabane !

— Pardi, ils avaient du vin de Chine !

— Du vin de Chine ?

— Oui, oui. Il y a deux jours ils ont oublié de mettre le sabot sous les roues d’un wagon foudre qui venait de Béziers. Ils n’ont peut-être pas fait sans le faire exprès. Le choc a tout juste été assez fort pour que le foudre se décercle et que deux douelles s’écartent là où il fallait, un petit peu, et que le vin se mette à pisser. Ils sont allés chercher leurs seaux, ils en ont toujours en réserve, et ils en ont rempli une demi-douzaine. Ah ? les pauvres malheureux ! Ah ! c’est pas drôle d’être chef de débranchement avec des enrayeurs qui ont du vin de Chine à gogo !

— Pourtant ils avaient l’air bien drus, dit Marcel, en connaisseur.

— Ne te fie pas à ça, gamin. On tient le vin comme ça, au début. Mais, aussitôt que la fatigue te prend, c’est lui qui te tient : les bras mous, les jambes en flanelle et l’œil en goguette ! Et, alors, bonsoir sûreté ! Tout va paraître facile et c’est comme ça que le geste est trop court ou trop long d’un millimètre, et c’est la mort, ou la mort d’un compagnon. Voilà le tour qu’il vous joue le vin !

— Et, en plus, c’est du vin volé, si je comprends bien ? » dis-je, toujours très préoccupé de casuistique.

Le grand-père prend alors un air grave et choisit ses mots.

Il lève l’index :

« Volé ? non ! Le transporteur doit vivre sur la cargaison, c’est un vieil usage de la navigation et du roulage. Le gabarier qui transporte du charbon dans sa péniche a toujours eu le droit de se chauffer sur le chargement, de toute éternité. Mais non d’en vendre. Le pénichien qui a un chargement de vin a le droit de boire sur sa cargaison, c’était ainsi dans le vieux droit de roulage : on appelait ça le « creux de route ». Et c’est admis par tous les juges de France et de Navarre. Aux Chemins de Fer, je crois bien que le contrat de transport n’autorise plus ces vieux usages, mais va donc enlever ça de la tête des enrayeurs, des chefs de train ou des wagonniers ! Il y en a même beaucoup qui, dans leur sacoche, ont un vilebrequin et des chevilles de chêne, toutes prêtes. Lorsqu’ils ont des foudres dans leur train et qu’ils sont garés dans un coin tranquille, ils font un trou dans la futaille, remplissent leur bidon à la pissoire et, lorsqu’il est plein, rebouchent le trou avec la cheville. Va donc leur dire qu’ils volent, tu verras s’ils te recevront compagnon ! C’était leur droit dans le vieux roulage, mais attention : pour leur seule consommation de route, exclusivement ! S’ils en vendent ou en emportent chez eux, ils se déconsidèrent devant eux-mêmes.

— Et toi, grand-père, tu te servais aussi ? » Le vieux redresse le torse :

« Moi, jamais. Les corbeaux de vigie, oui ; jamais les seigneurs ! Faut pas nous confondre…» Il rêve un instant puis, d’un air finaud : « J’ai bien bu de temps en temps du vin de Chine, mais c’était ici ou là, dans un poste d’agents de train, par une nuit de neige, et c’était eux qui me l’offraient, au chaud, ce qui était bien rare, je dois le dire, car on a jamais fait très bon ménage, eux et nous ! »

Mon père qui se rase avec son grand rasoir sabre, en bras de chemise, sous la tonnelle, met son grain de sel :

« Faudrait pourtant que les cheminots d’aujourd’hui abandonnent ces méthodes du Moyen Age. Le Chemin de Fer est à la pointe du progrès, que diable ! C’est une autre civilisation.

— Civilisation ? fait le vieux. Ah ! la civilisation. Qu’est-ce que c’est que ça, la civilisation ? Rien n’a changé depuis qu’il y a des hommes sur la terre !

— Papa, ne dis pas ça. Tu dis toi-même que le Chemin de Fer a transformé le monde. La vitesse, tout de même…

— La vitesse ? Oui, mais j’ai bien peur que la vitesse ne leur permette que de faire un peu plus vite leurs âneries. »

Il se met alors à tousser affreusement et reste un moment sans le souffle. Puis sa respiration reprend, rauque comme celle d’un soufflet de forge. Il dit en ricanant :

« La vitesse ? Elle va me mettre dans le trou un peu plus vite que les autres. Voilà ce qu’elle va faire, la vitesse ! »

Il s’appesantit sur cette pensée lugubre qui vient de lui venir et laisse tomber, faisant de longs silences :

« Je me demande… si la vitesse… vaut la peine qu’on se donne… pour elle ! »

Mon grand-père-grandes-roues est ainsi lorsque l’emphysème l’asphyxie.