Cette première communion coïncide, à deux mois près, avec le certificat d’études que je passe le 28 juillet, et avec le projet d’amnistie et de réintégration de tous les révoqués.

Tout cela crée dans ma tête une grande confusion car ce sont là des événements dont l’importance est grande. Ils constituent la trame de toutes les conversations.

Pendant cinq mois, on parlera tous les jours de ce projet d’amnistie déposé par le gouvernement, et qui devint finalement une loi le 12 novembre, si je me souviens bien, le lendemain de l’anniversaire de la récente victoire.

Oui. L’amnistie pleine et entière est accordée : «… À tous les faits ayant donné ou pouvant donner lieu à des peines disciplinaires. »

Les oncles poussent des cris de triomphe. Cette réussite est la justification de leurs revendications et de leurs « métinges ». Ils ne se font pas faute d’en jaser et d’en rajouter. Ils sentent qu’ils remontent ainsi dans l’estime de leurs épouses qui rechignaient à chaque grève et haussaient les épaules lorsqu’ils prenaient sur leur sommeil pour aller aux réunions. La coterie a le vent en poupe et cingle vers le large sous le grand pavois.

Hélas ! le gouvernement ne fera pas appliquer volontiers cette fameuse loi du 3 janvier. Les réintégrations seront très peu nombreuses et presque toujours dans des emplois de début. Les compagnies ne jouent pas le jeu et semblent aussi vouloir pénaliser encore les grévistes. L’oncle Mon-Jules, lui, se fait tout petit. Il a été, je crois bien, le premier réintégré et sera longtemps le seul, et il se garde bien de s’en vanter. Il en profite néanmoins, en dépit de la dureté de son nouvel emploi de gratte-tube. Il a repris les neuf kilos qu’il avait perdus de consomption. Il semble que son ardeur syndicale soit devenue très platonique. D’ailleurs, il a une dent contre la Fédération nationale des Cheminots et mes deux autres oncles l’encouragent à faire comme eux : se séparer de cette Fédération nationale, bien trop timorée à leur avis, et regagner la Fédération des Mécaniciens et Chauffeurs, vraiment révolutionnaire (ce mot m’épouvante) et franchement à part de l’ensemble du mouvement syndical. Malheureusement, il n’est ni mécanicien, ni chauffeur, il n’est que gratte-tube, et il ne tient pas à attirer l’attention de ses camarades, ils auraient vite fait de lui reprocher d’être un favorisé, un privilégié, un suppôt des patrons, un jaune !

Parfois, mon père l’accueille en disant :

« Tiens, te voilà, jaune ! »

La figure de l’oncle Mon-Jules devient alors toute grise, comme celle d’un séminariste surpris à la terrasse d’un café. Il regarde tout autour de lui et, à voix presque basse, s’écrie :

« Tais-toi donc, on pourrait t’entendre dans la maison ! »

Et mon père rit de tout son cœur, en insistant :

« Sacré jaune, va ! »

Alors l’oncle fait mine de l’assommer d’un coup de poing.

 

 

L’événement capital qui domina toute ma prime adolescence ne fut pas, comme on pourrait le penser, mon séjour dans l’enseignement secondaire, mais l’arrivée sur le réseau d’un nouveau type de locomotive qui devait bouleverser le monde, pour le moins. Il s’agissait pour ce merveilleux engin de dépasser les Pacific et les Mikados pour assurer la remorque des trains, des trains de tonnages énormes, et à des vitesses supérieures sur les lignes à profil sévère, comme « Laroche-Dijon », « Dijon-Vallorbe » et aussi « Marseille-Nice ». Bien des événements eurent sans doute une importance dérisoire qui ont eu dans la presse et l’opinion publique beaucoup plus de place et d’honneur que l’arrivée de la MOUNTAIN.

On en parla très peu dans mon milieu. Seuls, quelques techniciens supérieurs le surent. Les oncles prononcèrent ce nom avec respect et crainte, comme leurs grands-parents parlaient de Dieu le Père. Et le grand-père-grandes-roues, très agité, se rendit plus souvent au Café des Abattoirs, ou aux Amis du Chemin de Fer, au Café de la Grand-Vitesse où se répandaient les nouvelles capitales, s’arrangeant même pour rencontrer le plus souvent possible Môssieu Paulin. Mais le vieux saint-simonien sortait de moins en moins et on n’obtint pas plus de renseignements de lui que des habitués des cafés cheminots.

Le grand-père ne pouvait faire que des suppositions. Cette locomotive était précédée d’une réputation prodigieuse et vraiment déjà légendaire, quoique très imprécise. Lui, rationnellement, supputait méthodiquement ses perfectionnements. Il lui, arrivait de le faire à haute voix devant moi. Pour lui, c’était certainement dans le domaine de la surchauffe que les ingénieurs Mestre et Leguille avaient poussé leurs recherches. Il pensait aussi que l’énorme puissance de cet engin venait de son poids et cela n’était pas sans lui donner quelque crainte :

«… On parle de 600 tonnes à plus de 100 à l’heure, méditait-il devant son café arrosé. Mais il faut pas oublier que la section de la grande ligne entre Les Laumes et Dijon comporte six grands viaducs, qui ont été construits à une époque où les machines pesaient cinq ou six fois moins. Et qu’une telle masse, arrivant sur un de ces viaducs, lancée à 100 km à l’heure, correspond à la chute verticale de cette masse multipliée par un coefficient effroyable… dont je suis incapable de me souvenir aujourd’hui. Et, en outre, si un freinage violent était nécessaire au moment où la locomotive était sur le viaduc en pleine vitesse, il se produirait un choc qu’aucune maçonnerie au monde ne serait capable de supporter !…»

Et il m’arriva de faire d’horribles cauchemars où je voyais une locomotive monstrueuse s’avancer sur le viaduc de la combe de Fain entre la gare de Lantenay et celle de Velars, en faisant un bruit infernal et comparable à celui d’un tremblement de terre d’amplitude neuf sur l’échelle de Richter. Le viaduc qui a 28 mètres de haut s’effondrait comme château de cartes, la Mountain était précipitée au fond du ravin, entraînant avec elle son rapide car, à ces machines, était réservé l’honneur de faire les grands rapides dont la marche pouvait alors être beaucoup plus tendue.

On disait qu’on allait gagner une demi-heure, et même plus, sur les 315 kilomètres qui séparaient Dijon de Paris.

Les gratte-papiers, que mon grand-père appelait encore les « chieurs d’encre », comme aux temps héroïques, disaient que c’était accroître les risques pour bien peu d’avantages. Qu’est-ce qu’une demi-heure dans la vie d’un homme, en effet ? Mes oncles, au contraire, comme tous les « gueules noires » considéraient la recherche de la vitesse comme un des éléments essentiels du bonheur de l’humanité, mais à condition que cela se traduisît par des primes supplémentaires pour les roulants.

Le grand-père était plus nuancé. Mais, pour porter un jugement, attendait l’arrivée de la première Mountain avec fièvre.

Un soir, enfin, alors que je terminais un thème d’allemand, le bruit arriva dans le quartier, comme une vague déferlante, qu’ELLE allait arriver, en tête du 101, à 19h51. Je hélai Marcel Dulot qui descendit l’escalier quatre à quatre, avec sa sœur Marie et, coudes au corps, nous remontâmes la rue des Perrières. En passant rue de la Cité, je montai prévenir mon grand-père. Il était déjà parti pour aller admirer cette Mountain.

Tout le quartier était amassé le long de ce fameux « petit mur » qui est en réalité une immense muraille de soutènement du haut de laquelle les passants de la rue des Perrières peuvent contempler le faisceau courbe de la gare de Dijon-Ville, où la tranchée rocheuse des Chartreux débouche comme le Rhône dans le lac de Genève.

C’était le crépuscule. Les allumeurs de becs de gaz passaient avec leurs grandes perches en bambou à rallonge et ils se joignaient aux curieux qui se massaient le long de la grille, penchés sur les voies et les quais, où toutes les lumières étaient maintenant allumées. Nous reconnûmes là tous les camarades du quartier et un grand nombre de cheminots qui se donnaient des airs de se trouver là tout à fait par hasard. Ils étaient négligemment appuyés sur le petit mur, répartis sur les 400 mètres de cet incomparable belvédère ferroviaire, feignant d’admirer le panorama de Dijon, la ville aux cent clochers !

Tout à coup, une rumeur arriva du haut des Perrières : la voilà ! De fait, le train 101 débouchait de la tranchée. On entendit le chuintement progressif du freinage, le tacatac sur les aiguilles du poste 1. Le monstre fit majestueusement son entrée à Dijon-Ville.

Perchés comme nous étions, nous en avions une vue plongeante. Nous étions tous muets pour entendre l’harmonieux glissement des bielles, et Marcel Dulot murmura : Une horloge !

C’était vrai. Cette énorme masse d’acier ne faisait pas plus de bruit qu’un mécanisme d’horlogerie. Il faut dire que, pour son entrée en gare, le mécanicien avait mis son convoi à 20 à l’heure, vitesse réglementaire, je crois, pour prendre en pointe les aiguilles de dédoublement du poste 1, à cette époque. Le convoi courait sur son erre ; et vraiment on aurait dit qu’il glissait comme un paquebot. D’où nous étions perchés, la Mountain nous apparut immense, longue comme un cigare dont elle avait la forme avec sa proue conique, paraboloïde, son long corps très fin, sa cabine très effacée et très longue aussi, avec une visière très profilée qui cachait presque toute la plateforme.

On n’eut pas le temps de voir l’équipe. Le seigneur était à peine visible et le compagnon, au repos, était à droite, derrière son hublot. Mon cœur battait très fort. J’eus le temps de compter les voitures et je calculai qu’elle remorquait ses 571 tonnes.

À peine le fourgon de tête était-il passé que tout le monde se mit à courir, nous les premiers, pour descendre à toute vitesse la rue des Perrières, la petite rue Guillaume-Tell et se précipiter dans la cour de la gare pour essayer de la voir, à travers les fenêtres de la sortie, qui était alors très à gauche du bâtiment principal. Nous ne la vîmes point car c’était un train très long et elle engageait franchement le pont de l’Arquebuse. Nous nous mîmes donc à courir encore pour tenter de l’apercevoir d’en bas, depuis la rue.

Là encore les entretoises du pont de fer nous la cachaient en grande partie. Aussi prîmes-nous la décision de filer par la rue Mariotte et de monter sur le Rempart de la Miséricorde, ce cher Rempart, pour prendre notre poste d’observation habituel, au droit du chantier du Petit Entretien. Là, nous étions sûrs de la voir à loisir car le changement de machine se faisait à Dijon. Elle devait donc être dételée et rejoindre le Dépôt et, obligatoirement, passer lentement devant nous.

Nous arrivâmes bons premiers avec toute l’équipe des camarades de la rue des Perrières, ceux qu’on appelait « les moineaux de la gare ». Le grand-père qui courait moins vite (je devrais dire qu’il ne courait même pas du tout) arriva, essoufflé, juste au moment où, haut le pied, elle avançait, seule, séparée de son convoi. Elle avait une allure indescriptible et une noblesse qui nous figèrent sur place. Elle marqua un arrêt, juste pour attendre le carré qui lui fut donné à l’instant. Elle fit alors un nouveau démarrage qui nous coupa le souffle. Nul doute que le mécanicien l’eût fignolé particulièrement, sachant que là, sur le Rempart de la Miséricorde, ne pouvaient s’être rassemblés que les fins connaisseurs et les fanatiques, les autres ayant été clivés par la nuit et cette longue course de plus d’un kilomètre qu’il avait fallu faire depuis le haut des Perrières.

Elle passa devant nous, à moins de dix mètres et il me sembla qu’elle n’en finissait pas, tant elle était longue.

« Vingt-cinq mètres, hors tampons ! » soufflait Marcel Dulot.

Le grand-père aurait voulu dire quelque chose, mais il ne put. Un souffle rauque sortit de sa gorge, il fit un mouvement d’impuissance et se remit à la contemplation, avec un geste qui disait : « Plus tard… je vous dirai ça plus tard ! Pour l’instant, regardez et n’en perdez rien ! »

Il faisait presque nuit. Une lueur laiteuse cernait seulement le mont Afrique, du côté du couchant, et les maisons de la rue de l’Arquebuse. La Mountain, de profil, se découpait là-dessus, massive, noire, avec la seule lueur de la cabine où le chauffeur, qui avait ouvert le foyer, apparut tout rouge comme un diable.

Cela fut un émerveillement fulgurant. Elle s’aligna majestueusement sur le bastion de Tivoli et tout retomba dans l’obscurité et la laideur du Rempart, alors que son train, tiré par sa remplaçante, passait sur la voie 1 déjà à belle allure et s’éloignait dans la nuit vers Lyon, Marseille et la Méditerranée.

Comme le troisième quart de sept heures sonnait au carillon de Saint-Bénigne, nous avions repris en silence, tous les quatre, le chemin de là maison. Marcel, Marie et moi devant, et, assez loin derrière, le grand-père dont la respiration faisait plus de bruit, à coup sûr, que celle de la Mountain.

Comme nous passions devant la gare où les fiacres attendaient le dernier voyageur, Marcel Dulot qui n’avait pas encore desserré les dents, prononça une phrase qui était certainement la conclusion d’un long monologue intérieur : « Tu vois, ils perfectionnent les machines, ils font des marches de plus en plus tendues et mettent des paraboloides, mais crois-tu qu’ils chercheraient un système d’attelage automatique ? »

Sa voix vibrait d’une indignation qui s’accordait certainement à la mienne. Mais l’émotion que je venais de ressentir m’avait vidé de tout sens critique.

 

 

Comme nous étions assis près du feu pour nous remettre de l’accueil plutôt frais que nous avait fait ma mère, le grand-père, qui avait peine à reprendre son souffle, haleta :

« Je ne suis plus qu’un vieux soufflet, une vieille bouille, tout juste bon à être mis à la casse ! »

Puis, reprenant le fil de ses idées, il put enfin terminer la phrase qu’il n’avait pas pu sortir tout à l’heure. Il leva l’index et, très grave, prononça :

« 25,733 m !

— Quoi 25,733 m ? risqua ma mère qui, pour la première fois de sa vie conjugale n’avait pas pu servir la soupe à sept heures précises et nous le faisait comprendre à sa façon.

— Oui, hors tampon…, La Mountain…, 25m733 ! » précisa le grand-père-grandes-roues qui étouffait une deuxième fois.

Lorsqu’il fut remis, il put préciser, de sa voix cassée :

« Tender compris, bien entendu ! »

Et s’étant remis tout à fait, grâce à un café arrosé que lui servit ma mère, il se mit à parler de ces 241.

Il ne me fit grâce de rien. Avec l’acharnement des « gueules noires » lorsqu’il s’agit des choses de la vapeur ; il se mit à décortiquer cette princesse, à la déshabiller, à la disséquer avec une sorte de fureur jalouse. Oui, il était, jaloux des jeunes seigneurs qui allaient avoir à solliciter les ardeurs de cette prodigieuse merveille :

« Pense, me dit-il, la chaudière a une grille de 5 m2 ! Une salle de bal ! Et la boîte à feu à elle toute seule a une chambre de combustible de 1,20 m de profondeur, permettant aux gaz de mieux terminer leur combustion dans le faisceau tubulaire. Ah, on peut dire que ce sont de fameux fumistes les ingénieurs qui ont calculé ça ! Pense ! le surchauffeur comporte, paraît-il, 40 éléments en tubes de 28 x 35 placés à l’intérieur de gros tubes de 125 !… Ça doit bombarder là-dedans ! Bon dieu de bois que je voudrais sentir ça se mettre en transe ! Ah ! ça doit répondre, rien que de la chatouiller du petit doigt et elle doit monter au septième ciel ! »

Il rêvait à elle comme à une belle femme qu’il était trop âgé pour posséder. Ça gargouillait dans sa poitrine. Puis il se calmait pour retomber dans les détails techniques. Par exemple : la distribution était de type Walschaer, les cylindres avaient les mêmes dimensions que ceux des Mikados et, en raison de leur gros diamètre, les cylindres HP étaient installés en arrière du cylindre BP, lesquels trouvaient place à l’extérieur des longerons, au droit des bogies et ainsi les bielles pouvaient attaquer le deuxième essieu moteur en passant par-dessus le premier, sans que celui-ci soit coudé !…

Il répétait en insistant :

« Tu entends ? Tu entends ? sans que le premier essieu soit coudé, voilà la trouvaille ! »

Je n’y comprenais pas grand-chose mais j’acquiesçai car il ne m’échappait pas, aussi ignorant que je fusse, que l’essieu coudé des précédentes Pacific était une de leurs faiblesses, tout au moins le pensais-je ainsi dans ma petite tête.

Tout cela, c’étaient les caractéristiques de Sa Majesté la Mountain qu’il savait déjà par cœur. Où les avait-il apprises ? Au Café de l’Arquebuse, aux Amis du Chemin de Fer, chez M. Paulin ?

 

 

Pendant les jours qui suivirent, il ne fut plus question que de la Mountain. Un à un, les oncles, au fur et à mesure de leurs campos venaient chez le grand-père et chez nous pour en parler. Le ton était plutôt à l’enthousiasme. Seul le grand-père restait réservé, je ne sais trop pourquoi.

« On verra, on verra, disait-il gentiment. C’est un bel engin, d’accord, mais attendons, pour voir. »

Mes oncles haussaient doucement les épaules, mon père était très discret, mais on souriait des réserves du Vieux qui avait tendance à penser, on le savait, que rien n’égalerait jamais une « grosse C », SA grosse C10. Oui, le grand-père était jaloux des jeunes, tout simplement.

Mais, un matin… Oui, un matin, c’était huit jours après la première Mountain, mon grand-père Louis arriva à l’omnibus de huit heures. Il venait de passer au cabinet médical une « visite de sécurité ». C’étaient des visites systématiques où l’on contrôlait l’état de sa mécanique, comme il disait, surtout les yeux. Dame, c’était un agent qui avait la responsabilité de 8 ou 9 millions de voyageurs qui passaient sur la grande ligne, chaque année. Il faut un œil d’aigle pour voir le rail cassé, la traverse gâtée, l’éclisse qui flanche ou le tire-fond qui foire. La moindre négligence, et c’est la catastrophe !

Il arriva donc, chargé, comme d’habitude, de légumes, de poulets, de lapins morts, de fromages et de champignons. Il frappa d’un bon coup de pied dans la porte et s’annonça :

« C’est la Voie ! »

Puis, comme on s’exclamait :

« Salutas la compagnie ! »

Il parlait très fort. Une voix de paysan du rail, habitué à commander à une brigade de renouvellement de voies. Lorsqu’il eut donné les nouvelles de la grand-mère, rivée à sa barrière, il n’attendit pas qu’on lui offrît le verre de vin et le saucisson pour clamer :

« Il y a du nouveau !

— La Mountain ? demanda ma mère.

— Oui, la Mountain ! Parlons-en ! »

Il étendit ses jambes et contempla un instant ses gros brodequins. On attendait son oracle, ma mère et moi. Mais il tenait à son effet. Il prit son temps.

« Un fiâ ! dit-il enfin, en prononçant ainsi, en patois bourguignon, le mot « fléau ».

— Un fléau ? s’écria ma mère.

— Oui, un faragâ11 du tonnerre !

— Mais explique-toi. »

Il avala sa salive et commença :

« On l’entend venir depuis Les Laumes, ou depuis Blaisy. Ça pilonne ! ça pilonne ! »

Ma mère :

« Ça pilonne ?

— Oui. Aussitôt qu’elle a passé le poste de sortie des Laumes, toute la barrière se met à trembler, que les assiettes se beurdaûlent12 dans le buffet. À ce train-là, je ne donne pas un an pour que la maison s’écroule. Surtout aux trains impairs. Oui, à la montée c’est terrible. La terre se met à trembler, que le battant de l’horloge s’embrouille.

— Non ?

— Oui. Si par malheur ta mère est en train de monter une mayonnaise, elle est sûre de la voir retomber comme une vulgaire vinaigrette ! Ah ! oui, elle est belle votre « Moumoute » !

— Notre « Moumoute » ?

— Oui, la Moutain, quoi ! C’est comme ça qu’on l’appelle : la « Moumoute ». Pour aller vite, elle va vite, ah ça oui ! Pour remorquer ses 600 tonnes en rampes de huit, elle les remorque ! Mais il faut l’entendre !

— Mais d’où ça vient ? demanda ma mère.

— Mais de son poids, d’abord. Probablement. Mais surtout de l’embiellage.

— Mais qu’est-ce qu’il a son embiellage ?

— Est-ce que je sais, moi ? Je ne suis pas Ingénieur de Traction, je ne suis pas Môssieu Chapelon, moi ! Mais il doit y avoir un système de bielles qui fait pilon. La terre tremble, quand elle passe devant la barrière, on croirait que tout va s’effondrer. Moi, ça me tasse les tripes, et ta mère va en faire une descente d’organes !…»

C’est ainsi que j’appris que la Mountain pilonnait.

Naturellement, à midi, il y eut une séance aussi plénière que le permettaient les roulements des oncles, une sorte de tribunal où l’on eut à juger la Mountain, que tout le monde, d’un bout à l’autre du réseau, sans concertation préalable, appelait la Moumoute.

De fait, l’oncle François le confirmait. Les gueules noires l’avaient constaté aussi, les mécaniciens grandes-roues qui les avaient conduites se taisaient officiellement, mais lorsqu’ils en parlaient entre eux, ils l’avouaient : elle pilonnait ! Le grand-père qui présidait se taisait, mais ses yeux disaient : « Je m’en doutais. » Mon père, lui aussi de la Voie, comme son beau-père, en avait déjà parlé avec ses collègues, et tout le monde était d’accord pour conclure que ceux de la Voie n’allaient pas manquer de travail dans les mois à venir.

Ma mère disait :

« Attendons. Ça s’arrangera peut-être ! »

Et tout le monde de s’esclaffer :

« Tu crois que ça s’arrange, ces choses-là ? Ah ! ah ! ah ! quand ça pilonne, ça pilonne. Ça vient d’une combinaison de l’embiellage, ça ne s’arrangera JAMAIS ! »

L’oncle Georges, un peu jaloux aussi, car tout semblait indiquer qu’il n’aurait pas tout de suite l’honneur de la conduire, s’écriait pourtant :

« Mais nan, mais nan, mais nan (il avait l’accent des Dijonnais qui prononcent « an » à la place de « on » et réciproquement). Mais nan, vous n’y êtes pas. Elle ne pilonne pas, elle vibre, c’est tout. Et ça vient tout simplement de l’insuffisance de la robustesse du châssis !

— Que ça vienne de ce que ça voudra, coupait mon père qui tremblait pour SA voie, elle vibre, c’est un fait.

— Oui, elle vibre, avouaient les gueules noires, mais seulement aux vitesses supérieures à 100.

— Ben, pour une locomotive de vitesse, c’est quand même bien embêtant, ricanait Mon-Jules. On ne l’a construite que pour tenir au-dessus de 100, précisément. »

Enfin, on chercha à retrouver M. Paulin car son avis était de première valeur. On ne le voyait plus au Café de l’Arquebuse ni à celui des Abattoirs où il allait faire sa partie d’échecs. Cependant, l’arrivée de la Mountain eût dû l’y amener. Il était impossible qu’il n’eût rien à dire là-dessus. Si on ne le voyait plus, c’est qu’il était malade, ou mort, car, d’après les événements dont il prétendait avoir été le témoin – l’enterrement de Victor Hugo, par exemple, qu’il suivit dans le corps des ingénieurs des Mines – il devait avoir environ quatre-vingt-quinze ans.

Les Amis du Chemin de Fer purent enfin connaître son adresse et, un jour, le grand-père-grandes-roues m’annonça qu’il allait lui faire visite. Je pus me joindre à lui.

Il habitait tout simplement sur le Rempart de la Miséricorde, au deuxième étage, dans une grande maison ancienne, mais très avancée sur la rue, la seule qui subsiste encore, je crois, de l’ancien quartier.

Nous le trouvâmes dans un taudis invraisemblable, au milieu de huit ou dix chats, étendu dans un lit qu’il avait rapproché de la fenêtre. De là, il pouvait voir tout le mouvement de la gare, depuis le bâtiment voyageurs et même depuis les au-delà de la grande salle, jusqu’au bastion Tivoli.

Ce fut une femme qui nous ouvrit. Elle me parut merveilleusement belle, quoique assez âgée et fort fardée, ce qui me la fit prendre pour une prostituée car, à cette époque, les prostituées étaient les seules, tout au moins à ma connaissance, à se peindre les yeux et les lèvres. Bien sûr, celle-là avait les joues laiteuses parce qu’elles étaient couvertes de poudre de riz blanche et ses yeux charbonneux faisaient une immense tache noire. On aurait dit qu’elle sortait d’un de ces tableaux de Toulouse-Lautrec que j’avais vus en cachette à une exposition scandaleuse, au musée de Dijon. Tout cela me déplaisait car elle me rappelait ces femmes que ma mère appelait « les femmes de mauvaise vie », et qui se promenaient, le soir, sur le trottoir, dans l’obscurité de la rue Mariotte.

Un soir qu’à la sortie du Rempart j’étais allé attendre mon père, n’en avais-je pas vu une qui l’abordait ? Il avait d’ailleurs continué son chemin, plus digne que jamais.

M. Paulin, le saint-simonien, semblait trouver normale la présence chez lui d’une de ces créatures. Il nous reçut fort aimablement et, en souriant, nous montra les deux paires de jumelles et la longue-vue qui jonchaient ses draps douteux.

« Avec ça, nous dit-il, je vois tout ce qui se passe dans les emprises du Chemin de Fer. »

Je m’approchai de la fenêtre. Elle donnait effectivement sur les voies face au sud-ouest et, de son lit qui était assez haut, à l’ancienne mode, il pouvait suivre toutes les circulations qui s’y effectuaient.

En y regardant bien, je m’aperçus que les pieds de ce lit étaient surélevés sur trois briques superposées. Il vit mon regard et expliqua :

« Oui, la barre d’appui de la fenêtre me cachait tout juste la mise en tête des trains impairs. J’ai fait mettre trois briques sous chaque pied et, ainsi surélevé, je domine ! »

Il riait, en répétant :

« Je domine ! »

Nous lui demandâmes des nouvelles de sa santé. Il avait la goutte.

«… Ce qui m’empêche, dit-il, de rejoindre les amis. Mais, d’ici, avec mes lunettes d’approche, je les vois au travail. Moi, je suis ligoté sur mon lit de douleurs et si cette personne n’avait pas pitié de moi, je ne sais pas trop ce que je deviendrais…»

Il désigna du menton cette belle femme parfumée, à vrai dire un peu trop parfumée et un peu trop belle à mon gré.

«… Cette jeune personne me consacre fort aimablement une partie de ses journées, dit-il. Ainsi, grâce à elle, puis-je rester ici, dans cet appartement, que j’ai choisi précisément en raison de sa situation, en balcon au-dessus des voies…»

Il sourit avec un air complice : «… C’est ainsi que je vous ai vus le soir du 16 mars admirer la Mountain ! »

L’atmosphère un peu lourde et gênée, créée par la présence de cette femme trop élégante, que mon grand-père suivait complaisamment des yeux, se détendit et s’éclaira tout à coup. Le grand-père cessa de regarder la jeune personne. M. Paulin prit une tout autre figure, il chassa de son édredon rouge les quatre chats qui s’y étaient installés et enfin la conversation fut digne d’intérêt :

« Oui, nous y étions, dit le grand-père. Les jeunes m’en ont fait perdre le souffle à courir, si j’ose dire, depuis le haut des escaliers de Bellevue, mais, ça, je peux dire que je ne l’ai pas regretté.

— Je l’attendais aussi, ajouta M. Paulin, avec ferveur. Vous pensez ! J’étais au courant des recherches de mes jeunes confrères estaux13, Mestre et Leguille. Et je mourais d’impatience de voir enfin cette 241, spécifiquement P.L.M., à vrai dire un peu issue de leurs travaux…

— Les estaux n’étaient pas les seuls à chercher, M. Paulin, coupa vivement mon grand-père, qui haïssait traditionnellement les gens du réseau de l’Est. Je me suis laissé dire que, chez nous, au PEU. LEU. MEU14

— Bien sûr, bien sûr, vous avez raison…

— … Il y a belle lurette que la Compagnie P.L.M. qui faisait appel à des 141 Mikados pour tirer ses express et rapides lourds, s’était aperçue que, grâce à un poids adhérent supérieur, ces 141 À avaient une meilleure reprise, en rampe, que les 231. Et elles pouvaient aisément atteindre et tenir la vitesse de 90 kilomètres à l’heure, contrairement à ce que prétendaient certains de ces messieurs… J’ai personnellement pu m’en rendre compte, alors que je conduisais une…»

C’était parti ! Les deux tractionnaires, le théoricien et le praticien venaient de commencer là l’une de ces conversations dont on ne sait jamais quand elles pourront s’arrêter. Tous les souvenirs professionnels de l’un et de l’autre allaient y passer et les étrangers ne peuvent rien imaginer de semblable.

« Je vous le concède, mon cher, disait M. Paulin. Mais, pour obtenir un substantiel accroissement de la masse adhérente, afin de remorquer des trains plus lourds, il fallait bien se résoudre à augmenter le nombre des essieux moteurs. Car, ne l’oubliez pas, sur vos voies, il ne faut pas dépasser la charge limite de 18 tonnes 5 par essieu, et ce sont bien messieurs Mestre et Leguille qui ont abouti à la conception d’une compound à quatre essieux moteurs, à grandes roues accouplées, avec bogie directeur à l’avant et bissel porteur à l’arrière…»

La discussion va bon train, si j’ose dire, un peu trop vite pour moi d’ailleurs. J’ai plutôt tendance à laisser passer ce train trop rapide pour moi, et je regarde cette aimable « jeune personne » aller et venir avec autorité dans cet appartement que j’ai trop tôt appelé taudis. Je m’aperçois d’ailleurs, une fois de plus, que les vieux messieurs décernent très facilement le titre de « jeune personne ».

Cette femme-là doit avoir au moins quarante-cinq ans. Elle va et vient, déplace les choses, tripote un napperon, disparaît, reparaît, sans nous quitter de son œil noir. On dirait qu’elle nous surveille.

«… À ce propos, monsieur Paulin, s’échauffe mon grand-père, cette règle de 18 tonnes 5 par essieu est stupide. C’est elle qui empêche tout progrès dans le Chemin de Fer !

— Tout progrès ? Vous trouvez que la Pacific, que cette Mountain ne sont pas des progrès merveilleux ? Et puis, enfin, il y a la voie, mon cher…

— Précisément, coupe mon vieux, rouge comme son foulard traditionnel. C’est la voie qui est en retard, monsieur Paulin ! C’est la voie qui nous retarde ! Améliorons la voie et nous pourrons alors exploiter à fond toutes les possibilités de la vapeur ! »

Tout à coup, la conversation revient à ma portée. Le grand-père prend un ton de confidence et, à voix basse :

« Et on dit, Môssieu Paulin, on dit qu’elle pilonne ?

— Est-ce possible ? Je ne l’ai vue qu’ici, alors qu’elle rentrait haut le pied à dix à l’heure. Je ne puis donc me faire une idée…

— Il paraît qu’elle pilonne tellement que les ouvrages d’art sont menacés, les viaducs, l’infrastructure, tout !

— Comme ce serait dommage ! Comme ce serait dommage, une si belle pouliche ! » murmura M. Paulin, qui, à ce moment, ne peut pas ignorer la croupe que la « jeune et aimable personne » lui passe et repasse devant les yeux, sous prétexte de remettre de l’ordre dans l’affreux tas de couvertures dans lequel le vieux monsieur allonge des jambes d’une maigreur incroyable.

Je m’aperçois d’ailleurs à ce moment que cette femme a les ongles brillants et j’en suis outré car les femmes convenables ne se font pas les ongles, tout au moins dans notre milieu. Ma mère dit que c’est très mal porté.

« N’ayez crainte, conclut M. Paulin, ce n’est qu’un début. Il serait bien étonnant que mes jeunes confrères, du P.L.M. n’y apportent pas un remède. N’oubliez pas que la Mountain que vous avez admirée l’autre jour, ici même sur les Remparts, a des reprises de marche éblouissantes, et vous savez mieux que moi que la ligne La Roche-Dijon, surtout dans sa deuxième partie, n’est pas une plaisanterie. Et elle a tenu ses 80 km/h très aisément dans la longue rampe de Blaisy, et avec une charge de 10 p. 100 supérieure à celle qu’enlèvent les Pacific, qui ne sont pas des mauviettes !… C’est tout au moins ce que l’on dit !

— Je vois que vous êtes renseigné, Môssieu l’ingénieur, dit le grand-père qui, la voix tremblante enchaîne :

« Ah ! monsieur l’ingénieur ! On n’est pas prêt de retrouver des gens comme vous à la tête des réseaux !

— Que me dites-vous là, mon ami ? Il y a présentement une magnifique pléiade de jeunes ingénieurs à votre tête !

— Des gens capables, oui-da. Des têtes bien faites, sûr. Mais des gens de cœur, des philosophes comme vous, point ! »

Le vieux monsieur se rengorge un peu. Il sourit doucement :

« Il faut dire, oui, il faut dire que l’esprit saint-simonien se perd. Les jeunes ingénieurs pensent plus à la technique pure qu’à « l’industrialisme » de Saint-Simon, plus à la machine qu’à l’homme, plus à l’industrie qu’à la société, plus à l’amélioration des performances techniques qu’à l’amélioration morale du genre humain…»

Ce que dit cet homme me remue jusqu’au tréfonds. Il exprime en belles phrases ce que je sens et n’ai jamais pu exprimer, faute de mots, et aussi faute d’expérience, sans doute. Je sens que le moment est venu de me mêler à la conversation et de parler en faveur de notre projet d’attelage automatique, pour commencer. C’est peut-être l’occasion inespérée que la Providence nous offre. Justement M. Paulin me regarde (j’ai dû m’agiter d’émotion sur ma chaise) et me dit :

« Ce jeune homme connaît-il Saint-Simon ? Le vrai Saint-Simon s’entend.

— Oui, monsieur l’Ingénieur.

— Et qu’en pense-t-il ?

Je n’avais rien lu de Saint-Simon, on s’en doute. J’avais attaqué Le Système industriel que m’avait prêté mon grand-père et je l’avais abandonné à la huitième page car je n’y avais rien compris du tout. Mais le vieux m’en avait parlé avec tant de fougue et m’avait tant rabâché des phrases toutes faites qu’il avait sans doute lues ailleurs, que je lui récitai tout de go :

« Il est à l’origine de la pensée positiviste et socialiste, monsieur.

— C’est très bien, jeune homme, dit M. Paulin, en clignant de l’œil du côté du grand-père. Je vois que vous êtes à bonne école car ce ne sont certainement pas vos professeurs qui vous ont parlé d’Henri de Saint-Simon. On parle plutôt de son oncle, le papotier de la Cour ! »

J’attends avec impatience le moment de placer mon attelage automatique. J’ose enfin dire :

« Si M. Henri de Saint-Simon était encore vivant, ainsi que M. Prosper Enfantin, je suis sûr qu’ils s’attaqueraient tout de suite aux vrais problèmes du Chemin de Fer…»

M. Paulin me regarde longuement comme si j’étais un veau à trois têtes.

« Et quels sont, d’après vous, les vrais problèmes du Chemin de Fer, jeune homme ? dit-il enfin.

— Un de mes camarades, dis-je, a perdu son père, écrasé entre deux tampons, en allant faire un attelage, et on me dit qu’on tue ainsi de nombreux agents, surtout sur les triages. Voilà un vrai problème. Il me semble qu’on en a résolu de plus difficiles dans la construction de la Mountain, et celui-là est bien plus important. Mais personne ne s’y attaque. »

M. Paulin joint les mains en faisant craquer ses doigts déformés :

« Est-ce possible ! Que voilà une profonde et noble réflexion ! » dit-il, en levant les yeux au plafond.

Il prend à témoin « la jeune et aimable personne » qui promène encore son parfum dans les parages, sous prétexte d’essuyer le dessus de la table de nuit :

« Entendez-vous, chère madame, la réflexion de ce jeune étudiant qui a pensé soulager nos atteleurs ? »

Mais « la jeune et aimable personne », dont la voix merveilleuse sort des profondeurs de cette gorge qui me donne le vertige, répond avec une indifférence amusée. Elle se moque bien des atteleurs et du collégien. Elle se contente de lui dire :

« Ne vous découvrez pas. Vous savez qu’il vous faut tenir bien au chaud. »

Lui, sans l’entendre, continue à me regarder et me demande :

« Et croyez-vous que l’on puisse trouver un système pratique pour assurer cet attelage automatique ?

— Oui, monsieur. Mon camarade Marcel et moi l’avons trouvé. »

Il sursaute et aussitôt fait une grimace. Sa goutte, sans doute :

« Avec votre camarade Marcel ? dit-il. Vous avez trouvé, vraiment ?

— Oui, monsieur.

— Et qui est ce camarade Marcel ? Quel âge a-t-il ?

— C’est lui qui a perdu son père à Lyon-Mouche, écrasé entre deux tampons. Il a mon âge.

— Parfait, parfait.

— Si vous vouliez, monsieur Paulin, on pourrait vous apporter nos plans.

— Des plans ? Vous avez déjà fait des plans ?

— Ce n’est pas tout à fait au point…

— Qu’importe ! Mais apportez-moi ça, mes enfants, apportez-moi ça de toute urgence ! »

Il se tourne vers la dame, puis vers mon grand-père :

« C’est vrai, ces jeunes gens sont admirables. Ils ont pensé à ça, et ils ont trouvé ! »

Puis il prend un air accablé et se met à souffler comme un phoque. Là-dessus, la dame intervient :

« Reposez-vous, monsieur, ne vous agitez pas. Vous savez bien qu’il ne vous faut pas de fatigue, pas d’émotion, soyez raisonnable. »

En somme, c’est à nous que ce discours s’adresse. Il faut que nous soyons raisonnables. Elle nous met à la porte, tout simplement. Elle se penche pour replacer l’un des oreillers et son bras passe alors devant moi. Son bras nu, car sa mantille a glissé. Ce bras est dodu et la peau en est d’un grain très fin, et elle sent bon, une peau que l’on a envie de caresser, de sucer, de lécher.

On prend congé.

« Revenez vite, jeune homme, avec votre ami Marcel et vos plans. Ah ! oui, je suis curieux de voir ça. À bientôt, n’est-ce pas ? »

Lorsque nous sommes dehors, le grand-père me dit :

« Toi, t’y vas pas par quatre chemins, et tu ne manques pas d’audace !

— C’était l’occasion, grand-père, ou jamais ! Ce n’est pas si souvent que je peux parler à un ingénieur.

— À un grand, un très grand ingénieur. Il a connu Prosper Enfantin.

— Eh bien, justement ! »

 

 

L’arrivée de la Mountain, l’affaire du frein automatique ont éclipsé pendant un long moment les autres événements banals et de seconde importance, mais il faut pourtant que je dise que depuis mon certificat d’études j’étais entré comme externe au lycée Carnot ; j’y avais retrouvé quelques camarades de l’école communale, les premiers des classes terminales et qui, sélectionnés tout naturellement par les classements mensuels et annuels, entraient dans l’enseignement secondaire, alors que les derniers se dirigeaient non moins naturellement vers ce que l’on nomme aujourd’hui la vie active, l’apprentissage pour les meilleurs et les activités subalternes pour les cancres ; les moyens ou les bons moyens entraient à l’École pratique de Commerce et d’Industrie, c’était le cas de mon ami Marcel Dulot qui, élève moyen, rêvait d’entrer dans une école d’Arts et Métiers.

Et pour tout dire, mon grand-père avait pensé pour moi à cet avenir. Les « gars d’z’Arts » étaient la pépinière des techniciens de chemin de fer. Entrer à l’école des Arts et Métiers de Cluny était le plus sûr moyen de devenir fractionnaire supérieur, mon grand-père y rêvait la nuit et me voyait déjà sous-chef de Dépôt de Dijon-Perrigny avec l’espoir, que dis-je, la certitude de me voir un jour diriger le Dépôt, ni plus ni moins.

« Chef de Dépôt », ai-je assez entendu ces mots que l’on me tendait comme la carotte de l’âne ! Le soir, lorsque j’allais faire le tour du « petit mur » avec mon grand-père pour voir arriver le 101 et sa Mountain pilonnante, le grand-père regardait la rotonde, l’ancienne rotonde où il avait épousé sa première machine, et il me disait sans le moindre complexe ;

« Quand tu dirigeras ça… ! »

Ou bien lorsque se produisait une perturbation dans le service, un accident ou n’importe quel incident de trafic, il s’accoudait au « petit mur » et regardait grouiller les employés, jugeait la façon dont on gréait la machine de secours, supputait les mesures qu’il fallait prendre, car, de là-haut, il avait une vue plongeante sur le vieux dépôt et sur les voies. Il ressemblait alors au Napoléon de Victor Hugo qui, sa lunette à la main, observait le centre du combat. Il donnait ses ordres à voix haute, se fâchait et jurait lorsque les choses ne se passaient pas comme il l’avait ordonné. Il se penchait alors vers moi et me disait :

« Le sous-chef de Dépôt est un pignouf. Tu vois, dans ces cas-là il faut faire ceci. » Ou bien ; « Surtout ne fais jamais cela ! » Et il m’enseignait par exemple les mesures qu’il fallait prendre lorsque le bissel-avant d’une bouzine venait à basculer dans la fosse du pont tournant (la chose arrive, je l’ai vue) ou même des solutions à des problèmes beaucoup plus simples, comme si j’allais être appelé dès le lendemain à présider aux destinées du dépôt de Dijon et à supporter l’énorme responsabilité de la traction sur le territoire du troisième arrondissement, le plus important du réseau P.L.M. Il me récitait à l’appui les articles du Règlement général d’Exploitation et de ses nombreuses annexes, et même me donnait les combinaisons savantes qu’il fallait utiliser pour les tourner habilement, car tout règlement est fait pour être tourné, « comme toute femme pour être baisée », ajoutait-il en l’absence de nos femmes.

Aussi avait-il fortement insisté pour que l’on me dirigeât sur l’Ecole pratique d’Industrie, qui préparait dignement aux écoles d’Arts et Métiers. On en avait débattu pendant de longues heures, c’était comme toujours ma mère qui avait gagné. Non, je ne serais pas gueule noire !

Cheminot certainement, mais pas gueule noire. Les gueules noires sont des gens vulgaires, imprévoyants, orgueilleux, bruyants, mécréants, et socialistes par-dessus le marché. Des rouges, quoi ! Et il n’y a pas un chef pour racheter les autres, tous à mettre dans le même panier, la femme du chef de dépôt elle-même fait des nids chez les commerçants du quartier (ma mère le sait par Mme Grillot, l’épicière, ou Mme Gillet, la bouchère, et d’autres encore). Et tout ce monde-là, bien que payés comme des princes et habillés comme des milords, nourris comme des porcs, pleure des avances dès le 15 du mois. Des rouges ! oui, c’est tout dire ! etc.

Elle, fille de la Voie, épouse de la Voie, me voyait chef de district pour le moins. Pourquoi pas ingénieur de la Voie ?

Et c’est elle qui l’avait emporté. Ce que femme veut, Dieu – le diable, va savoir – le veut. Non je ne serais pas gueule noire. Personnellement, le grand air, la pluie et le soleil, la pleine voie, le ballast campagnard, le côté pionnier du service de la Voie me plaisaient davantage que l’odeur du fer, de la graisse chaude, et des tas de briquettes, qui est l’atmosphère habituelle des gens des Dépôts. Mon père, lui, hésitait entre son propre service, la Voie et celui de l’Exploitation. L’Exploitation, c’est le service des gares, le service des « môssieus », mais il espérait secrètement me voir « bicorneau », oui, « bicorneau » c’est ainsi que l’on nommait alors les Polytechniciens, à cause de leur ineffable bicorne chichement poilu.

La fièvre polytechnicienne, alors, minait secrètement toute la population française, envahissait particulièrement le monde des bureaucrates de tout poil et particulièrement les bureaucrates cheminots. Pas de gratte-papier, pas de chieur d’encre qui ne rêvât de voir son fils, unique de préférence, accéder à la montagne-Sainte-Geneviève ; la seule promotion sociale digne d’intérêt, c’était celle-là et le seul chemin pour accéder à cette montagne-Sainte-Geneviève, c’était le lycée, et la seule clef pour ouvrir la grille de l’Ecole était le baccalauréat complet. Je devais donc être lycéen, bachelier, puis taupin, et enfin polytechnicien. Et ainsi j’aurais l’espoir de devenir non pas simple chef de Dépôt, petit chef de district, ou modeste chef de gare, mais peut-être directeur du réseau P.L.M. ni plus ni moins.

On peut se demander, trompés comme nous sommes aujourd’hui par les fariboles de l’invraisemblable propagande politique, comment des gens du petit peuple pouvaient avoir de telles ambitions à une époque où on ne connaissait ni les assurances sociales ni les allocations familiales ni l’orientation scolaire ou universitaire ni les ordinateurs ni la bombe atomique. Il est répandu aujourd’hui que ces gens sous-développés vivaient dans l’ignorance, l’inculture, rivés à leur classe sociale sans aucun espoir de promotion ; j’ai l’honneur d’affirmer que c’est absolument faux. On voit aujourd’hui des enfonceurs de porte ouverte qui prétendent lutter pour une égalité des chances qui a toujours existé, je n’en veux pour preuve que les nombreux fils de prolétaires qui occupaient à cette époque les postes de direction. Le nouveau directeur du réseau P.L.M. par exemple, Eugène Mugnot, n’était-il pas le fils d’un modeste charcutier bourguignon ? Il avait même usé ses fonds de culottes sur les bancs de la même classe de la même école primaire que mon père.

Souvent, en famille, on évoquait d’ailleurs cet Eugène qui présidait aux destinées de la Compagnie de Paris à Lyon et à la Méditerranée, et auprès duquel on se réservait d’aller chercher de l’appui en cas de besoin.

Ce besoin ne s’est jamais fait sentir sans doute, puisque jamais mon père n’a demandé audience à ce brillant camarade et que la seule fois où il est venu lui serrer la main, au cours d’une tournée d’inspection, mon père s’est contenté de lui dire : « Bonjour, Eugène, comment vas-tu ? » À quoi Eugène Mugnot a répondu : « Et comment vont tes parents ? Il y a bien longtemps que je ne les ai pas vus. Te souviens-tu des parties de pêche aux moutelles dans le déversoir du canal ? »

Cette manifestation d’amitié intime entre M. le Directeur et mon père avait sidéré ses camarades, bien sûr, mais surtout elle avait renforcé dans la famille ce sentiment de dignité que Cyrano exprime en déclamant : « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. »

Nous ne demandions au cas exemplaire d’Eugène Mugnot que de nous donner espoir et confiance ; il nous prouvait que dans notre Compagnie P.L.M., sous la République française, la Troisième du nom, n’importe qui pouvait se hisser aux grades les plus élevés à condition, bien entendu, qu’il en eût les moyens intellectuels… et le courage.

« Ah ! oui, le courage », surenchérissait mon grand-père, car Eugène Mugnot était intelligent, ça pour sûr, mais pendant que ses petits copains allaient faire des parties de cul-mouillé dans la rivière ou courir les filles aux fêtes, lui il étudiait la moitié de la nuit après sa journée de travail, car c’est en travaillant comme petit commis des Ponts et Chaussées qu’il a préparé son bachot et Polytechnique. Ça, je peux le jurer, je l’ai vu, et il ne faut pas venir me dire le contraire ! »

Ainsi élevé dans le principe que « chacun est le fils de ses œuvres » et que dans la vie « l’on ne doit compter que sur ses doigts », je me trouvai engagé dans le grand combat à titre de potache à part entière.

Et donc, tout au cours des événements capitaux que je vais conter maintenant, il est bien entendu que j’ai poursuivi comme j’ai pu et tout seul des études qui ne furent jamais si secondaires. Je n’y reviendrai donc pas, je reprendrai derechef le fil du récit de mes aventures.

 

 

Marcel Dulot et moi avions volé aux heures de littérature ou de mathématiques le temps nécessaire pour mettre au point, en hâte, les plans de l’attelage automatique. Ne fallait-il pas profiter de l’invitation pressante de M. Paulin pour aller lui présenter ces plans et avoir ainsi une chance de les voir parvenir dans les sphères directoriales et si possible saint-simoniennes ?

Ce fut long, Marcel venait me rejoindre dans notre cuisine, car on n’entrait dans la salle à manger que pour les repas cérémoniels familiaux, quatre ou cinq fois par an, le reste du temps les meubles de cette « salle » étaient recouverts d’une housse que l’on enlevait bien vite lorsqu’on recevait la visite inopinée, et combien rare, de personnages plus élevés en grade que mon père.

Nous travaillions sous la lampe à pétrole : un gros progrès par rapport à la lampe pigeon qui avait éclairé mes études primaires, l’électricité était déjà posée chez la plupart des tractionnaires toujours flambards, mais les bureaucrates et les gens de l’Exploitation, économes et prudents, s’éclairaient encore au pétrole, et pour les plus dévergondés, au gaz de ville.

Nous deux, Marcel et moi, fils de cheminots subalternes et non tractionnaires, nous contentions du pétrole.

Le système d’attelage automatique imaginé par Marcel se composait de deux larges crochets, articulés sur de puissants ressorts, et se présentant face à face mais en position contraire, l’un ouvert vers le haut, l’autre ouvert vers le bas, chacun étant fixé, on s’en doute, sur un wagon différent.

Lorsque ces deux wagons venaient à entrer en contact, les deux crochets flexibles s’enchevêtraient et se verrouillaient par la force de leur élasticité, et le tour était joué.

Je n’eus pas de mal à expliquer à Marcel Dulot, enfiévré par l’enthousiasme de la création, que la difficulté viendrait de ce qu’il pourrait arriver que les crochets des deux wagons se présentant à l’attelage fussent tous deux ouverts vers le haut ou vers le bas et qu’ainsi l’accrochage ne pût avoir lieu. Mais Marcel balaya alertement cette objection en me disant que j’étais un poète, un « classique », un littéraire, un humaniste (je préparais le baccalauréat latin-langues) et que je ne pouvais en conséquence rien comprendre aux choses de la technique. J’en convins aisément. Bien d’autres points étaient laissés plus ou moins volontairement dans l’ombre, par exemple la nature du métal utilisé, ce qui n’était pas une mince omission, mais Marcel voulait tout de suite aller voir ce M. Paulin qui avait tout de même ses quatre-vingt-quinze ans et risquait de nous filer entre les pattes.

Je nous vois encore sonner à la porte de M. Paulin le cœur battant. La « jeune et aimable personne » qui n’est pas pour rien dans mes propres battements de cœur vint nous ouvrir.

« Non, non, non, dit-elle, M. Paulin est très fatigué et…

— Mais madame, dit Marcel, c’est M. Paulin lui-même qui nous a dit de venir lui montrer nos plans.

— Des plans, mais justement, M. Paulin n’est pas en état d’étudier des plans. Et quels plans voulez-vous lui montrer ? »

Je dis, en haussant le ton pour que le vieil ingénieur m’entendît :

« Les plans de l’attelage automatique ! »

La dame ouvre des yeux étonnés, elle ne sait pas ce que c’est qu’un attelage, c’est donc bien une étrangère. Comme c’est dommage que cette si belle créature ne soit pas de chez nous ! De son lit, M. Paulin a entendu, il crie :

« Mais si, mais si, chère amie, faites donc entrer ce jeune homme ! »

Elle nous introduit dans la chambre qui est beaucoup plus propre que lors de ma première visite, il y a même des bouquets dans les vases, on voit beaucoup mieux les beaux meubles Napoléon III, et il n’y a plus de toiles d’araignées aux épais rideaux de velours.

Nous déplions nos plans, l’ingénieur les étudie en silence. Pendant que Marcel parle, M. Paulin fait des « bon, bon » et des « tss… tss ! », puis enfin relevant le nez :

« Mais c’est merveilleux, jeunes gens, vous avez fait un travail considérable, non sans quelque naïveté, qui vient de votre jeune âge, mais vous avez abordé courageusement un problème dont l’importance semble échapper à ceux mêmes qui ont entre leurs mains les destinées du chemin de fer… Mais je veux voir ça de plus près, laissez-moi vos plans, je vais les étudier avec soin. Ah ! quelle joie de voir de jeunes étudiants s’adonner à de semblables recherches plutôt que d’aller faire du sport ! Le muscle, ha ! On ne pense plus qu’à ça ! Et le règne du muscle va bientôt devenir le règne du mufle…»

Il rit, satisfait de son à-peu-près. Nous rions aussi, bien que notre rêve soit de faire partie de l’équipe de rugby, toute nouvelle, de la jeune Association sportive des Cheminots.

Nous repartons, poussés par la belle créature qui semble évoluer là en maîtresse de maison. Elle se baisse pour ramasser je ne sais quoi et nous découvre, par son décolleté, une poitrine qui mérite attention. Spectacle intimidant que je n’aurais jamais pu imaginer. Il faut l’avoir vu pour le croire, et je l’ai vu.

Heureusement, nous laissons dans cette maison nos chers plans qu’il faudra revenir chercher. Marcel tremble de s’en séparer, et pour nous deux commence l’attente. Quand reverrons-nous ces plans et cette poitrine ? M. Paulin nous a dit :

« Je vous ferai prévenir par votre grand-père. » Attendons.

Et nous rentrons à la maison. La maison, cette grande caserne où justement se tient dans la cage de l’escalier une séance plénière, où les jeunes discutent des circonstances d’un déraillement qui aurait pu avoir des conséquences tragiques. En effet, un train de Messageries impair a déraillé sur l’aiguille A 2 d’entrée en gare des Laumes-Alésia. Cette aiguille, prise en pointe, ne plaquait pas parfaitement, paraît-il, et j’entends alors un grand gaillard de 12 ans, fils d’un wagonnier, qui s’étonne :

« Le Messageries roulait à 20 à l’heure à la suite d’un ralentissement pour travaux, la machine a seulement déraillé du bissel avant, mais imaginez un rapide montant à 100 à l’heure, ça aurait fait du joli ! »

Une voix enfantine sort alors de la foule assise sur les escaliers.

« Pourtant toutes les aiguilles prises en pointe sont bien maintenant équipées du contrôle impératif. Un accident comme ça ne peut pas arriver, ce n’est pas possible ! »

Celui qui vient de parler est un gamin de huit ans dont le père est chef de train. Le grand lui répond aussitôt, dédaigneux :

« Mon père faisait les Messageries, alors je sais peut-être ce que je dis.

— C’est pas possible, avec le contrôle impératif ! » s’entête le petit.

À l’étage supérieur, on entend une discussion assez vive. Là ce sont des grandes personnes qui discutent.

La maison, cette grande baraque de quatre étages, construite en 1872, où vivent huit ménages de cheminots, est en effet en effervescence, comme les ruches de mon grand-père Louis à la veille de l’essaimage, et tout ce brouhaha nous semble bien ridicule, à Marcel Dulot et à moi, car il s’agit encore de grèves. Nous avons des ambitions plus hautes que l’augmentation des salaires ou la semaine de quarante heures, grâce à Dieu. Nous, nous sommes en train d’inventer l’attelage automatique, peut-être même le frein de voie automatique. Nous nous inscrivons d’avance dans la longue liste des cheminots inventeurs, perfectionneurs du rail, bienfaiteurs de la cheminoterie, donc de l’humanité.

Le soir même, nous parlons de nos espoirs, Marcel et moi, lorsque nous nous rendons au cours de musique de l’Harmonie des Cheminots, alors que, solfège sous le bras, nous gagnons un grand atelier désaffecté de l’ancienne rotonde du dépôt des Perrières où ont lieu les répétitions.

Bien sûr, jusqu’alors, comme nous sommes allés au catéchisme, nous avons suivi les cours du Conservatoire municipal de musique, où les enfants de cheminots constituent la grande majorité des élèves. C’est là que le père Desfossez nous a appris les rudiments du solfège et de la théorie, mais il est temps pour nous d’apprendre à jouer d’un instrument, nous devons certes connaître la musique mais surtout la pratiquer dans une harmonie ou une fanfare, voire une clique, mais une clique, une fanfare et une harmonie cheminotes.

C’est la tradition, et c’est bien tentant car depuis mon plus jeune âge mes parents ne m’ont pas fait manquer un seul des concerts que l’Harmonie P.L.M. donne régulièrement au square Darcy en plein air, sur le grand kiosque doré, ou même au théâtre municipal. Il est admis même par les étrangers que c’est la meilleure harmonie de toute la ville et mon père prétend même que cette harmonie, avec ses bois et ses cuivres, peut lutter avec n’importe quel orchestre qui, comme l’on sait, possède pourtant des violons, des altos, des violoncelles, bref : des cordes.

Les bois et les cuivres cheminots ont le velouté, le fondu, la souplesse des cordes étrangers. J’ai appris ça en tétant. Dans la caste c’est un article de foi qui ne souffre pas de restriction et au fond cela me paraît tout naturel car il est bien entendu, une fois pour toutes, que le cheminot est l’homme le plus consciencieux, le plus discipliné, je n’ose dire le plus cultivé, car on se doute bien que ces gens qui passent une nuit sur cinq dans un lit et deux fois sur trois dans un lit qui n’est pas le leur, ne peuvent consacrer de longs loisirs à se cultiver, mais c’est bien l’Harmonie P.L.M. qui, seule dans toute la ville, pourtant capitale artistique, ose s’attaquer à Wagner et à Berlioz, Wagner surtout dont on nous annonce, lors de notre inscription, que nous allons travailler le Crépuscule des dieux. Jamais l’orchestre du Conservatoire n’a eu la possibilité, ou l’audace de le faire, les cheminots le font, ils sont plus de cent cinquante exécutants.

Mon entrée dans cette fameuse vie libre et tranquille promise par l’oncle est donc marquée par de grandioses bouleversements. Par exemple mon père qui vient de découper dans le journal local le programme de la saison lyrique du théâtre municipal m’annonce que, cette année – ma treizième – si je travaillé bien, je pourrai assister à la représentation de Lakmé, de Léo Delibes, de Manon, de Massenet, de Werther et d’abord, bien entendu, de Faust, que mes parents entendent au moins une fois chaque année, traditionnellement, depuis leur mariage, et que mon père connaît par cœur, mesure par mesure, aussi bien la partition d’orchestre que les grands airs et les récitatifs. C’est normal, il entend tout le répertoire chaque année depuis sa jeunesse, l’oncle Mon-Louis aussi, tout gratte-tube de deuxième classe qu’il soit. Cela aussi c’est la tradition cheminote de cette époque. La moindre ville de province a son théâtre avec une troupe d’opérette, une troupe d’opéra-comique et une troupe d’opéra, que l’on renforce, il est vrai, d’une célébrité en représentations dans les grandes circonstances, et chez nous il est normal que les jeunes fréquentent ce fameux répertoire dès que le duvet leur pousse.

Il y a même deux trains omnibus, un dans le sens pair et un dans le sens impair, qui quittent la gare de Dijon-Ville à minuit vingt-deux les soirs de représentations pour permettre aux gens de la ligne (celle de Paris à Lyon et à Marseille) de rentrer chez eux après l’opéra. Pour ma part, avant mon certificat d’études, je n’ai encore vu que Mignon, La Poupée, le ballet de Coppélia et La Flûte enchantée. Éblouissement, certes. Cette magie de la scène et du costume me donne la fièvre mais, comme mes parents, je peux parfaitement me passer des costumes et des décors pour n’écouter que la grande voix de l’orchestre. Rien que de l’entendre s’accorder me met en transes, c’est pourquoi les soirs de répétition de l’Harmonie des Cheminots sont pour moi de grands moments, surtout auprès de Marcel Dulot qui a choisi la clarinette, moi le hautbois. Le hautbois a une voix émouvante qui me retourne les tripes.

Marie Dulot, elle aussi, vient aux répétitions de l’Harmonie, uniquement pour apprendre la musique et la flûte traversière, mais certainement pas pour défiler en uniforme ou paraître sur le kiosque aux concerts publics, ce qui n’est pas convenable pour une jeune fille. Pourtant elle est bien jolie lorsqu’elle met sur sa tête la casquette de son frère ou la mienne.

 

 

Par une sacrée journée d’hiver, le grand-père Louis arriva un jour par l’omnibus du matin. Il était convoqué par l’ingénieur de la voie, « son » ingénieur, car il venait d’être le héros d’une aventure sensationnelle qui, pour la communauté cheminote tout entière, dépassait en importance tous les autres événements politiques et diplomatiques mondiaux survenus depuis la prise de Constantinople.

Il faut dire que, pour la fin de sa carrière, on l’avait nommé chef de canton sans déplacement. Un avancement sur place était une chose si rare aux Chemins de Fer que c’était la première fois que j’en entendais parler. Mon grand-père Louis en avait été le premier surpris et en avait immédiatement informé toute la famille en disant qu’il venait de recevoir son bâton de maréchal sans seulement quitter sa barrière. Pendant l’année qu’il lui restait à faire, il serait chef de canton, et ce canton englobait le célèbre tunnel de Blaisy, beaucoup plus célèbre que la tour Eiffel et plus admirable que les Trois Pyramides, tout au moins dans notre coterie.

Le premier contact qu’il eut avec ce tunnel fut extraordinaire et à cette occasion il dépassa d’un coup le Grand Ferré, Du Guesclin, le Tambour d’Arcole, et Napoléon lui-même, et bien d’autres encore. Qu’on en juge :

Il faisait sa tournée dans le tunnel. D’un pas solide il marchait sur le rail droit de voie deux, s’appuyant de la main droite sur sa canne ferrée ; son pas résonnait régulièrement sous cette voûte parabolique de cinq kilomètres de long qui, comme il le répétait au moins une fois par jour, permettait à la ligne impériale de franchir sur la montagne de Blaisy le sommet qui sépare la Manche de la Méditerranée.

Il allait lentement, car il lui fallait inspecter rails et traverses sans pour autant oublier de jeter un coup d’œil à la voûte, où des concrétions calcaires et des petites stalactites suintaient goutte à goutte, prouvant que la montagne était, selon son expression, un vrai château d’eau.

« Chaque fois que je faisais ma tournée, devait-il dire plus tard, je pensais à ces difficultés que les perceurs de montagnes avaient eues là, en 1848-1849, et surtout à ces incessants glissements de terrain, à ces rivières souterraines qui avaient creusé des gouffres sous le rail, même dans le passé, quand tout à coup, en posant ma canne, je sens le ballast qui croule. J’appuie, ma canne s’enfonce. J’appuie encore, toute la canne y passe. Je me couche sur le rail, mon bras y passe aussi. Je tends l’oreille, j’entends une dégringolade de cailloux, c’était le ballast qui foutait le camp, et, tout au fond du gouffre, un bruit de cataracte. De l’eau ! Oui, une rivière passait par là, au fond d’une espèce de caverne, et c’était elle qui avait miné le ballast. Je balance ma canne au bout de mon bras : c’est le vide. Avec ma ficelle, j’attache un tire-fond qui traînait par là, et je le laisse descendre dans le trou. Ça se balance comme un balancier d’horloge et ça tape de chaque côté sur les parois d’un trou. Cré cinq cents dieux ! La voie avec son platelage enjambe un vide d’un mètre de long et cinquante centimètres de large mais de dix, vingt, trente mètres de profondeur ! La ligne est suspendue au-dessus d’un précipice !

« Ah ! Mes amis ! On parle des champions de course à pied ? Battus que je les ai, battus à plate couture, pour aller poser mes pétards à la D.R.15 sur voix deux. J’ai couru comme ça sur deux kilomètres de ballast, dans le noir du tunnel, avec ma lanterne à la main. Je savais que le 2002 devait passer dans les dix minutes sur la même voie. Je suis arrivé à la sortie sud du souterrain pendant qu’il sortait du petit tunnel de Malain.

« Cré vains dieux ! J’ai posé mes pétards alors qu’il était à moins de cent mètres de moi. Il montait dare-dare la rampe de huit, et à peine je m’étais relevé que j’ai senti le vent des tampons à mes oreilles et j’ai agité ma lanterne comme un fou. Les pétards m’ont presque pété au nez. Je n’entendais plus rien mais j’ai vu les étincelles qui giclaient des sabots de freins, et j’ai compris que le mécanicien avait énergiquement fait le nécessaire. Le train était maté de main de maître, mais restait à arrêter la circulation sur la voie un à plus de cinq kilomètres en amont, il fallait couper toute circulation dans les deux sens, rien ne me disait que là voie un n’était pas sapée elle aussi. Alors, en deux secondes, j’ai repassé dans ma tête la marche des trains. J’étais sûr que la première circulation sur voie impaire était le 4005, qui ne se pointerait que dans vingt-trois minutes. Une chance que c’était le moment creux de la journée ! Si ça avait été pendant une batterie de rapides qu’est-ce que j’aurais pu faire ?

« Avec le chef de train du 2002 qui courait lui aussi couvrir son train, j’ai cavalé jusqu’à la gare de Malain, le gars du poste a passé un coup de Jousselin à Blaisy : « Arrêtez toute circulation venant sur moi », et le tour était joué… Je pouvais souffler16 ! »

Il fallait entendre le bonhomme raconter ça, on aurait cru entendre l’Antoine Bigot racontant sa bataille de Reichshoffen, ou plutôt le maréchal Joffre racontant Verdun. C’était épique.

En vérité, c’était un événement important qui paralysa la grande ligne pendant de longs mois ; elle était coupée en plein cœur du tunnel, et les trains furent longtemps détournés par des itinéraires impossibles, car le tunnel de Blaisy était le seul goulet entre Paris et Dijon, et pour l’éviter il fallait aller tourner par Troyes ou par Nevers.

Cette grandiose intervention du grand-père lui valut son ultime avancement, mais l’éboulement remit les fameuses Mountain en accusation, tout au moins dans notre milieu. Je ne crois pas que les journaux en parlèrent, on prétendit même que l’ordre leur vint d’en haut de n’en souffler mot. Il y eut des articles très scientifiques sur l’érosion souterraine des rivières dans le bathonien et dans le bajocien (n’y avait-il pas dans la région de nombreux gouffres comme celui de Pâques, tout proche ?) Mais ce fut tout.

Mais chez les cheminots ce fut, pendant longtemps, le thème de toutes les conversations.

À la maison, les deux clans se reconstituèrent, la Voie d’une part, la Traction d’autre part, je dirais même : les jaunes d’un côté, les rouges de l’autre, car, curieusement, ces clans se superposaient presque parfaitement. Pour la Voie, il était évident que c’étaient ces diables de Mountain qui, à force de pilonner, avaient ébranlé toute la montagne de Blaisy, que l’on pouvait s’attendre à ce que les viaducs tombassent sous peu en poussière, que sans tarder toutes les infrastructures et les superstructures allaient s’effondrer par la faute de ces engins de traction trop lourds et trop sophistiqués, imaginés et construits par des génies excessifs, des techniciens éthérés, qui ne pensaient qu’à augmenter vitesse et puissance.

Pour la Traction, au contraire, cela prouvait l’incompétence du service de la Voie, incapable de bâtir et d’entretenir des voies qui puissent résister au passage d’une locomotive.

« Vous faites des machines trop lourdes et vous n’êtes pas capables d’obtenir la puissance sans augmenter le poids !

— Vous faites des voies trop fragiles et vous ne pouvez pas suivre le progrès qui est aux locomotives lourdes ! »

Et ainsi de suite.

Le dernier mot revenait au grand-père Louis qui pouvait dire :

« Eh tout cas, je vous prie de croire que j’ai eu des sueurs froides quand j’ai compris qu’à cet endroit-là, sous moi, il y avait un précipice avec un torrent au fond et que, pour supporter les dix-huit tonnes cinq par essieu de vos Mountain, il n’y avait plus que deux rails et que deux traverses posées sur le vide. »

Je ne sais pas si le grand-père Louis n’exagérait pas un peu, mais la voie fut coupée longtemps, et l’on déversa des centaines et des centaines de tonnes de béton dans cette espèce de tonneau des Danaïdes, cette dent gâtée au cœur du massif bourguignon. Et enfin, au cours des années qui suivirent, le bruit courut qu’on modifiait les Mountain. Il n’en fallait pas plus pour provoquer les sarcasmes des détracteurs. Un ricanement discret mais puissant monta des postes de roulants. Le grand-père-grandes-roues ne disait rien, par respect pour ses ingénieurs, mais mes oncles, qui n’avaient pas encore eu l’honneur d’être affectés à l’une de ces machines, ricanaient à chacune de ces modifications :

« Ha ! Ha ! Voilà maintenant qu’on change leur faisceau tubulaire. Je l’avais bien dit ! disait l’un.

— Ha ! Ha ! Voilà enfin que l’on change leur mécanisme, et que l’on fout un essieu coudé polybloc, autoéquilibré ! » disait l’autre.

L’oncle Mon-Jules surenchérissait : « Ha ! Ha ! Voilà que la 241 A 19 va recevoir une distribution Dabeg à cames rotatives ! Et que la A 25 reçoit une distribution à soupapes Caprotti ! Et que les contre-manivelles et bielles de commande du secteur sont reportées du deuxième au troisième essieu, comme je l’ai toujours préconisé !…»

Avec tous ces changements dont l’importance m’échappait mais qui faisaient jaser les seigneurs, la 241 A devenait tout doucement la 241 B, puis la 241 C. Pour moi, la modification la plus fâcheuse fut la suppression du paraboloïde de Prandtl, cet avant en cône renflé qui faisait ressembler la Mountain à un cigare londrès et lui donnait ce profil aérodynamique si particulier.

C’est d’ailleurs pour la Mountain, je crois bien, que fut employé pour la première fois, et peut-être inventé, ce mot stupide et mal construit, « aérodynamique », qui dit à peu près le contraire de ce qu’il veut dire. « Encore un de ces mots fabriqués à la hâte par les cuistres », comme disait M. Trahard, mon professeur de français.

C’est dans cette fièvre de contestation technique si chère aux cheminots que nous mîmes la dernière main à nos plans de l’attelage automatique, qui était finalement, nous en étions convaincus, la grande affaire du siècle. Marcel Dulot se réservait de montrer ses perfectionnements à M. Paulin lorsqu’il nous convoquerait pour nous donner son avis, comme il l’avait promis.

Hélas ! cette convocation tardait à venir. Nous décidâmes donc d’en parler au grand-père-grandes-roues qui, un jour, revint du Café de l’Arquebuse avec un sourire narquois ; M. Paulin venait de se marier !

« À quatre-vingt-quinze ans ! clamait mon bonhomme. À quatre-vingt-quinze ans se marier avec une jeunette de quarante-huit ans, c’est-y pas beau, ça, hein ? Voilà comme on est, nous, les chevaliers du Chaudron ! »

Il regardait en coin ma grand-mère Céline et ajoutait, l’œil plissé :

« Ça me donne de l’espoir pour mes vieux jours ! »

Et tout le monde riait de tout cœur, sauf Marcel Dulot qui, toujours très grave, serrait les dents en silence. Un peu plus tard il me dit :

« Ce n’est pas parce qu’il vient de se marier qu’il va abandonner l’étude de nos plans, il ne passe pas tout son temps à bichonner sa… jeune personne ! »

Mais quelques jours plus tard, lorsque mon grand-père, tout émoustillé par ces amours ancillaires (pour lui, Paulin épousait tout simplement sa bonne), évoquait la nuit de noces du vieux saint-simonien, il conclut en grinçant :

« Elle va le tuer, la garce !

Marcel Dulot sursauta :

— Mais alors, et notre attelage automatique, qu’est-ce qu’il va devenir dans tout ça ? Et le grand-père continuait sur sa lancée :

— Et se marier ! Mais avait-il besoin de se marier ? Un saint-simonien de la stricte observance, je vous demande un peu ! Des gens qui prônaient l’union libre et la communauté sexuelle ! Car Paulin était un disciple du père Enfantin ! Il paraît qu’il aurait même été de la Communauté de Ménilmontant, il n’a jamais été marié de sa vie, je le tiens de sa propre bouche, et voilà qu’à quatre-vingt-quinze ans, la première jeunette venue lui pose le grappin dessus et vous le marie en douceur. Ah ! Il s’est ben laissé avoir ! Il s’est laissé aller ! Quelle déchéance pour un confrère ! Enfin, il est gâteux, c’est pardonnable. »

Ma grand-mère, amusée, lançait :

« Mais toi, tu t’es ben laissé aller aussi, que je sache, t’as pas attendu d’être nonagénaire, tu n’avais que vingt-sept ans quand tu m’as traînée devant maire et curé, tu étais impardonnable ! »

Alors le grand-père se redresse, frise sa moustache qui se dépoile un peu, et prenant ma grand-mère par la taille :

« C’est que, vois-tu, ma toute belle princesse, il y avait toi, et toi t’aurais foutu en l’air la Communauté de Ménilmontant et relevé de ses vœux le pape lui-même17. »

Et il enchaîne avec son entrain et sa truculence de Bourguignon salé :

« Il faut avouer qu’en vieillissant les idées sur l’amour s’éclaircissent et que, les loisirs de la retraite aidant, on apprécie de plus en plus les aises du conjugo, hein, princesse ? Rappelle-toi, avec ce foutu métier, on ne couchait ensemble que toutes les trois ou quatre nuits, et depuis ma retraite, Cré Bon Nom, on couche ensemble tous les soirs, ça fait déjà un bon moment de lune de miel, hein ? On se rattrape ! »

La grand-mère rougit et s’enfuit dans son minuscule évier, où elle feint de tripoter la vaisselle. Marcel Dulot, qui est présent, ne rit pas, je ne l’ai jamais vu rire une seule fois depuis l’accident de son père, et puis il est Franc-Comtois du Haut-Jura, sa race est plus grave et plus tenace que la nôtre. Il attend patiemment, l’air buté, que la vague intempestive de bonne humeur soit retombée, et il enchaîne : « Il faut que nous allions le voir. » Donc nous décidons de lui faire une visite le soir même.

Nous y allons. « L’aimable jeune personne » nous reçoit à la porte : « M. Paulin est très malade. Il est impossible de le voir. »

Marcel rage : « Elle va le tuer, oui, sûr ! Ton grand-père avait raison, elle va le tuer ! Notre affaire va tomber à l’eau. »

Nous allons en parler au pépère grandes-roues et lui faisons part de nos craintes. Il réfléchit longuement, sourit en coin, et nous livre le résultat de sa méditation :

« Non, elle ne le tuera pas ! Elle n’a pas intérêt ! Cette femme n’a épousé Paulin que pour se faire une fin. C’est une vieille peau, elle s’est dit : « Voilà bien l’homme qu’il me faut, un ingénieur en retraite, une retraite confortable, c’est l’oiseau rare. » Mais attention, garçons, la retraite n’est réversible sur l’épouse survivante que si elle a au moins six mois de mariage avec le retraité. Alors, je pense qu’elle le prolongera au moins encore six mois… Et puis le vieux Paulin est encore solide, faut pas croire, vous autres jeunots, qu’on n’est plus bon au lit quand on a passé l’âge canonique.

— L’âge canonique ? demande Marcel.

— Ben, l’âge de la retraite. On vous met de côté, mais ça ne veut pas dire qu’on n’est plus bon à rien, hein, au contraire, on commence seulement à comprendre la vie. »

Cette retraite ! On ne parle que de ça chez les cheminots : « Quand je serai en retraite »… « Depuis que je suis en retraite »… Ah ! nous la faisons sonner haut, notre retraite, et nous nous étonnons que tout le monde en soit jaloux !

Bref, l’étonnant mariage d’un ingénieur saint-simonien quasi centenaire, retardera encore la mise en application de l’invention la plus noble, la plus utile, la plus généreuse que l’humanité aura connue depuis celle de la roue. Nous nous emportons, Marcel et moi :

« C’est toujours ainsi ! l’argent ! la science ! tout pour le progrès technique, et rien ou si peu pour le confort de l’homme ! On a mis cinquante ans pour imaginer et admettre sur les locomotives un abri pour l’équipe ! « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? » Il faut agir ! Frapper fort, aller trouver l’ingénieur, non pas ce vieil ingénieur libidineux et faisandé, mais l’ingénieur en activité. »

Dans la chaleur de notre réquisitoire, je lance : « Et pourquoi pas les syndicats ? » Marcel Dulot fait la grimace : « Les syndicats ? Hum ! j’ai bien peur qu’ils n’aient guère le temps de s’occuper de ça. Ah ! si on venait leur parler d’un nouveau système d’agitation politique, ou d’un procédé de grève inédit, ou de créer une fédération anarcho-syndicaliste nouvelle, ils feraient attention à nous ! »

Je regarde mon camarade ; est-ce possible que ce soit lui, Marcel Dulot, qui mette ainsi en doute la générosité et, disons-le, la sincérité des syndicats ? Collégien d’à peine seize ans, aurait-il déjà admis ce que mon père rabâche à longueur de journée, que les syndicats en France n’ont que des intentions politiques et aucune préoccupation professionnelle ? Bien pis, le voilà qui se met à me faire un résumé de ce que mes oncles appellent l’action syndicale :

« Comment attendre quelque chose de sérieux des syndicats ? Ils s’occupent de s’engueuler entre eux, et c’est Hébert et Boiry qui veulent fusionner la C.G.T. et la C.G.T.U. après les avoir séparées ! Et c’est les anarcho-syndicalistes qui quittent la fédération soi-disant unitaire, avec Chavrot et Bénard à Paris, Devaux et Trigot à Lyon, et qui se séparent en fondant, bien entendu, la Fédération autonome des Cheminots… Ils veulent tous être présidents d’une fédération, et ils seront tous présidents lorsqu’il y aura autant de syndicats que de syndiqués !

— Mais c’est de l’histoire ancienne que tu nous récites là ! dis-je.

— Ces derniers maquignonnages remontent à pas plus tard que l’année dernière, mon cher ! Et en ce moment la Fédération autonome refuse de réaliser l’unité avec les confédérés et avec les unitaires, et tous ne parlent que d’unité, mais chacun veut conserver sa position, son indépendance, etc. On n’a pas fini de les voir se manger le nez.

— « D’où vous vient aujourd’hui ce noir pressentiment ? » ne puis-je m’empêcher de lui déclamer, car nous venons de décortiquer Athalie et de traduire les Catilinaires. César aurait-il raison, lorsqu’il fait ce portrait des Gaulois : « Quand il y a quatre Gaulois, il y a quatre partis » (car nous avons traduit aussi l’année dernière le De Bello Gallico).

Marcel Dulot fait le geste d’envoyer tout ça pardessus son épaule.

« Eh ben, j’en ai rien à foutre de toutes ces combinaisons ! Moi, ce que je cherche, c’est à inventer l’attelage automatique et à le faire poser sur tous les véhicules du chemin de fer, tu entends ? TOUS les véhicules : wagons de marchandises, voitures de voyageurs, tous sans exception, j’y consacrerai ma vie s’il le faut mais un jour viendra où plus jamais, plus jamais, tu m’entends, un homme n’entrera entre les tampons. »

Sur ce, Marcel Dulot me prend par le revers de ma veste, la première veste que j’aie jamais eue, une vraie veste, achetée chez un vrai marchand de vestes.

« Nous retournons à l’instant chez M. Paulin ! dit-il. Cette femme ne peut pas toujours monter la garde autour de son ingénieur, nous attendrons qu’elle sorte pour aller au marché ou faire pisser ses chats, mais nous la verrons et nous en aurons le cœur net ! »

C’est mardi, justement jour de marché.

Nous montons sur le Rempart de la Miséricorde et nous nous blotissons, pour monter bonne garde, dans un recoin de cette rue curieuse, qui longe par la droite les voies du chemin de fer et par la gauche le rebord du Rempart. Nous avons projeté de nous dissimuler à un endroit d’où l’on voit en contrebas les cours et les classes de l’école pratique de jeunes filles. Nous connaissons bien le coin pour nous y être mis à l’affût une ou deux fois, pour faire des signaux aux dites jeunes filles, dont les plus hardies viennent se mettre aux fenêtres de ce qui doit être un vestiaire ou un laboratoire, pour flirter, de loin, avec les garçons.

Nous nous approchons, et à la porte de l’immeuble où habite M. Paulin nous apercevons des préparatifs funèbres. La porte d’entrée est encadrée de ce drapé de drap noir qui indique qu’une personne est morte dans la maison. Dulot me prend par le bras : « Je m’en doutais », souffle-t-il. Nous avançons sur la pointe des pieds ; dans l’écusson de la draperie funèbre nous lisons un « P » majuscule, brodé d’argent. « P » ! Paulin ! C’est lui qui est mort ! » crie Marcel qui fait demi-tour et amorce une retraite précoce. Je le retiens en lui disant : « Allons voir. »

On monte l’escalier ; deux employés des Pompes funèbres finissent de draper le rideau noir, nous leur demandons qui est mort dans la maison, est-ce M. Paulin ?

« C’est au nom de Paulin, en effet, répond le chef.

— Voilà bien notre chance, soupire Marcel Dulot, juste au moment où cet homme allait s’occuper de nous. »

Nous montons au premier étage ; la porte de M. Paulin est ouverte et, dans le vestibule, nous voyons un cercueil autour duquel deux croque-morts sont en train de dresser une chapelle ardente, mais tout à coup M. Paulin, en redingote noire, nous apparaît. Nous avons un geste d’effroi.

« Chers jeunes gens, larmoie-t-il en nous serrant les mains, votre visite est d’un grand réconfort pour moi. Merci, merci, merci ! »

Nous restons figés. Il continue :

« Cette pauvre chère amie est morte subitement, un mois après notre mariage, une si belle et si vigoureuse personne ! Qui l’aurait cru, en la voyant si belle et si pleine de vie ! »

Nous comprenons que c’est « la jeune et aimable personne », à la poitrine si admirable, à la peau si fine et si délicate, qui est étendue là, dans ce cercueil. Le vieil ingénieur, hier encore goutteux et podagre, va et vient devant nous à grandes enjambées. Il a l’air si bouleversé que, bien sûr, nous n’osons lui demander des nouvelles de nos plans, ce sera pour la prochaine fois. Nous nous retirons, soulagés de voir notre protecteur bien vivant, et non sans avoir cherché vainement le récipient d’eau bénite pour en asperger quatre gouttes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. M. Paulin s’en aperçoit.

« Ma chère épouse, je pense, n’aurait pas permis des obsèques religieuses, elle était si sincère et si rigoureuse, une vraie saint-simonienne ! »

Cette fois nous battons en retraite en désordre. Arrivés dehors, Marcel Dulot s’écrie, souriant :

« J’aime mieux ça. Nous reviendrons. » Lorsque nous apprenons la mort de Mme Paulin au grand-père, sa figure s’éclaire presque d’un sourire triomphal :

« Tant mieux ! Je suis bien content ! La garce ne l’a pas eu, ni lui, ni sa retraite ! »

Comme nous le regardons sans doute avec un air de reproche, il explique, techniquement :

« Ces très jeunes femmes qui jettent le grappin sur un très vieux cheminot, c’est la ruine de notre Caisse de Retraite. Voyez un peu, elle n’avait que quarante-huit ans, elle pouvait survivre à son époux pendant plus de trente ans, la caisse allait donc, pendant plus de trente ans, verser une pension de réversion à une femme qui n’avait de rapport avec la coterie cheminote que d’avoir fait la retape pendant trente ans dans le quartier de la gare ; elle a probablement consolé de nombreux cheminots perdus loin de leur foyer, mais c’est tout de même une étrangère ! »

Cette réflexion cruelle et choquante me trotte par la tête, pendant que Marcel et le vieux continuent à parler de l’attelage automatique. Le Pépère grandes-roues a d’ailleurs appris que des tentatives avaient été faites à ce sujet, en Amérique, à coup sûr, et en France aussi, mais ça n’a jamais eu de suite, paraît-il. Pourquoi ? Va savoir ! Peut-être une question de prix de revient, les compagnies ont peut-être fait le calcul ? Équiper tous les véhicules coûte peut-être plus cher que de payer les pensions aux veuves et aux orphelins ?

Marcel Dulot bondit.

« Mais c’est honteux ! »

Le grand-père s’aperçoit qu’il est allé trop loin.

« Tu sais, dit-il d’un air navré, dans la vie d’aujourd’hui, tout n’est qu’une question de prix de revient. »

Marcel a l’air de méditer gravement cette terrible affirmation du bonhomme, il le regarde comme un monstre pendant que le vieux bourre sa pipe Job, dont le fourneau sculpté représente une tête de turco. Je sais bien que les gueules noires ont des idées très avancées et violemment contestataires, mais oser dire des choses pareilles me semble inacceptable. À l’école, et surtout au catéchisme, on nous a toujours dit que la société, depuis la prise de la Bastille, bien entendu, était bonne, qu’elle s’organisait en fonction de l’homme et dans son intérêt, et ça nous plaît ainsi. Tout d’un coup, brutalement, le grand-père met les pieds dans le plat, comme on dit. Je passe un très mauvais moment.

« Vous croyez ? » dit Marcel.

Le grand-père tire sur sa pipe sans mot dire. Moi, je reviens à la première réflexion, celle qu’il a faite au sujet des cheminots perdus loin de leur foyer, qui cherchent consolation auprès d’autres femmes que la leur :

« On dit que les roulants ont souvent deux ménages, et même plusieurs, une femme dans chaque gare, comme les marins ? »

Le grand-père éclate de rire :

« T’en vas pas croire ça, bonhomme ! On dit bien des bêtises sur nous parce que nous ne sommes pas des gens comme les autres, mais réfléchis un peu : quand on vient de faire trois cents kilomètres sur une bouzine, roulé toute la nuit, manipulé trois ou quatre tonnes de charbon, jeté le feu, briqué la machine, graissé et tout, on ne pense qu’à manger un bon frichti et gagner un bon lit à une place ! À ce moment-là, les bonnes femmes sont le dernier de nos soucis. »

Il se gratte la tête avec la main qui tient la pipe :

«… Je ne dis pas que certains ne donnent pas, de temps en temps, un petit coup de canif au contrat, mais ils sont probablement moins nombreux que dans les autres professions de fainéants…»

Pour lui, toutes les professions sont des professions de fainéants, et particulièrement celle de l’Exploitation. Il nous dévisage, l’air étonné :

« Je vous dis tout ça, ajoute-t-il, parce que vous êtes presque des hommes et qu’il faut bien que quelqu’un vous le dise. Autant que ce soit moi !… Vous avez l’âge de savoir, vous déduirez.

— Ce qui est sûr, dit Marcel, c’est que notre attelage automatique est sur voie de garage ! »

Le grand-père s’emporte alors :

« Mais ne vous impatientez pas comme ça, mes petits enfants ! Le Bon Dieu n’a pas fait le monde en un jour ! Prenez patience, avant que vos plans soient montés à Paris, qu’ils aient passé dans tous les bureaux et que votre attelage automatique soit monté sur tous les véhicules, on aura le temps d’être noyés sous trois déluges ! Vous ne connaissez pas encore la Maison !…»

 

 

Nous attendîmes sagement, mais avec impatience, que le premier choc du veuvage fût passé (très arbitrairement, nous, estimions que trois semaines étaient suffisantes pour consoler un jeune marié de quatre-vingt-quinze ans) et nous nous rendîmes chez lui pour parler de notre cher attelage automatique.

Arrivés sur le Rempart de la Miséricorde, nous crûmes à une mystification, ou à un mirage : la porte de l’immeuble était, de nouveau, encadrée de la draperie mortuaire et l’écusson portait, comme trois semaines plus tôt, la lettre P, les mêmes croquemorts s’affairaient dans l’appartement de M. Paulin. Ils nous reconnurent et le chef nous dit :

« Hé oui, voyez-vous messieurs, il a suivi sa femme de très près !

— À voie libre !…» soupirâmes-nous en chœur.

Nous trouvâmes dans la maison un couple inconnu qui s’excusa de ne pas nous offrir d’eau bénite, le défunt ayant formellement exigé des obsèques civiles :

« Pas de curé ! Surtout pas de curé !, aurait-il dit.

— Oui, nous savons ! » dit gravement Marcel.

J’ajoutai :

« C’est bien normal. C’est la tradition dans le milieu saint-simonien ! »

L’homme et la femme se regardèrent avec des yeux ronds. Ils ne savaient pas ce qu’était un saint-simonien. C’étaient donc des « étrangers » – des « civils » – ce qui nous fit craindre le pire pour nos projets d’attelage automatique, car peut-on s’intéresser à cette invention capitale qu’est l’attelage automatique si l’on ne connaît pas les saint-simoniens ?

Et nous avions raison de craindre : aidés par ces deux personnes qui étaient des neveux de « Mme Paulin », nous ne trouvâmes pas notre cher dossier dans l’invraisemblable fatras de paperasses et de livres qui jonchait encore le sol et les meubles. Peut-être l’avait-il transmis dans les hautes sphères saint-simoniennes et ferroviaires, d’où il nous reviendrait sans doute avec une invitation à nous présenter chez un dirigeant du réseau pour y recevoir les compliments qui s’imposaient ? Nous perdîmes cet espoir lorsque ces deux héritiers indignes nous avouèrent avoir brûlé une grande quantité de « vieilles paperasses ».

En brassant cette énorme quantité de papiers, nous tombâmes d’ailleurs sur les Prolégomènes du Chemin de Fer d’Odilon Barrot, puis sur un exemplaire de Le Socialisme et les jaunes, de Biétry, sur lesquels nous nous jetâmes comme la vérole sur notre glorieuse armée coloniale.

Deux heures plus tard, les neveux de Mme Paulin nous ayant demandé de veiller le mort pendant qu’ils allaient faire les dernières démarches, nous nous trouvâmes, Marcel et moi, assis sur le sol au milieu d’un monceau de livres, en train de lire, avec la passion que l’on devine la Condition de l’employé de chemin de fer d’Ayliès, publié en 1885, et surtout le célèbre Système industriel de M. de Saint-Simon lui-même, alors que sur son lit, encore surélevé sur des piles de briques, M. Paulin, raide et froid, les mains posées à plat sur sa poitrine, et non jointes, comme il se doit pour un libre-penseur, assistait à la mise en tête du rapide d’Italie de la triomphante 241 A 46, qui venait d’être livrée au Dépôt de Perrigny, et qui, par sa seule présence, repoussait dans les brumes d’un avenir hypothétique et ridicule, le spectre hideux de l’électrification.

Nous en étions là de nos découvertes, près du corps de notre vieil ami, lorsque le docteur Petitjean arriva pour délivrer le permis d’inhumer. Il nous reconnut, car c’était le « médecin de la Compagnie » qui nous avait soignés depuis notre naissance et nous avait aidés à attendre patiemment que nos principales maladies infantiles et pubertaires, à Marcel et à moi, fussent liquidées.

C’était un brave grand-père, un de ces médecins tout dévoués au Chemin de Fer et à la cause cheminote, qui soignait gratuitement les agents et, à un tarif réduit, les membres de leur famille, et que la Compagnie P.L.M. récompensait en ajoutant à leurs émoluments la gratuité totale de leurs voyages en 1re classe. Noble institution patronale qui, comme on voit, devançait de près d’un siècle, mais pour les cheminots seulement, celle de la Sécurité sociale dont on croit trop volontiers qu’elle a été inventée par le gouvernement de Front populaire.

Avant même de jeter un coup d’œil sur le mort – il avait le temps d’attendre – ce brave médecin s’enthousiasma que deux jeunes hommes se passionnassent pour la littérature ferroviaire et pour les archives d’un de ces saint-simoniens à qui plus personne ne s’intéressait. Il fut bientôt lui-même à quatre pattes parmi les parchemins et les vieux bouquins, poussant des cris de joie lorsqu’il trouva un exemplaire très rare du Parcours général des chemins de fer de Louis Barre, et La Situation matérielle et juridique des employés de Chemin de Fer, de Dominguez, qu’il cherchait, paraît-il, depuis dix ans.

Il m’apparut ainsi bien plus cheminot que médecin, ce qui était le cas le plus fréquent, dans ce corps médical très particulier, créé par et pour notre étrange coterie. Il était tellement exalté de trouver ces documents qu’il entreprit avec nous une conversation merveilleuse sur les Mountain en général et cette 241 B 1 en particulier, qui, en tête du rapide de Milan, faisait alors un démarrage en souplesse et passait sous la fenêtre du mort. On aurait dit qu’elle lui rendait hommage au passage, en quelque sorte, en l’encensant de ses plus belles volutes de vapeur.

Nous avions tous trois contourné le lit mortuaire pour nous accouder au balcon, afin d’assister à ce spectacle merveilleux.

Le docteur, très grave, nous fit sur cette locomotive une sorte de cours d’anatomie, en nous détaillant ses trois chaudières, son circuit primaire en récipient clos, timbré à 110 hectopièzes, son circuit secondaire à 60 hectopièzes, et sa chaudière à basse pression, « de 14 hectopièzes seulement ». Comme dans un amphithéâtre d’anatomie, il nous expliqua le jeu des échanges de vapeur entre ces trois circuits, de haute et basse pressions.

Arrivé là, il ne put s’empêcher de faire allusion, comme bien l’on pense, à un inconvénient de conduite que l’on commençait à déceler sur cette 241 B, à savoir que, contrairement aux prévisions du constructeur, la pression du circuit primaire dépassait souvent les 100 kg/cm2 et faisait alors fonctionner les soupapes.

Je ne pus m’empêcher de l’interrompre pour lui dire :

« C’est probablement ce qui amène le chauffeur à conduire son feu avec beaucoup de difficulté, et souvent à ouvrir les portes du foyer, ou de fermer les trappes du cendrier !

— Alors pourquoi, demanda Marcel, on ne ferait pas circuler la machine sans soupape ?

— Ou alors avec des soupapes chargées à 130 hectopièzes ? suggéra le docteur qui, tout à coup nous regardant, l’œil brillant, s’écria :

— Mais vous me semblez vous intéresser en connaisseurs aux questions techniques ! »

La conversation devait alors inévitablement tomber sur notre attelage automatique.

Une heure plus tard, après avoir délivré le permis d’inhumer, le docteur Petitjean nous dit : « Messieurs, mettez au point vos plans et apportez-les-moi, je vous promets de m’en occuper. »

À défaut de notre dossier, en quittant M. Paulin après la mise en bière, nous emportions une vingtaine de précieux volumes, exclusivement ferroviaires, dont le curieux Mémoire contre le Chemin de Fer de Louis Barre, et les célèbres Lettres sur le chemin de fer de Marc Seguin, mais surtout Le Livre du peuple et L’Esclavage moderne de Lamennais, et enfin, un exemplaire éculé, écorné, constellé d’annotations manuscrites de l’admirable Paroles d’un croyant dont parlait si souvent mon grand-père, et qui, bien qu’absolument inconnu aujourd’hui, me semble avoir été le bréviaire de tous les saint-simoniens et des gueules noires, bien avant le Capital de Karl Marx.

Mais surtout nous emportions dans notre cœur un nouvel espoir, celui de voir triompher, par l’intermédiaire du médecin de la Compagnie, notre magnifique « attelage automatique ».