CHAPITRE IV QUELQUES VERRES DE CROSTICHE
Le vaisseau noir et or appartenait à un extraterrestre ressemblant à une pieuvre, à cette différence près que ses douze tentacules étaient dépourvus de ventouses et que son épiderme possédait une délicate teinte rose-orangé. Quant au cargo mixte, baptisé L'Opar, il était piloté par un vieux Terrien barbu, Frank « Maboul » Robinson, réputé dans tout le Radian pour ses remarquables pouvoirs psychiques. Vétéran de la Guerre des Cerveaux, qui avait opposé les télépathes mystiques d’Altaïr III aux fascinateurs racistes de Randa IX, il avait été l’un des rares individus à échapper à l’enfer atomique qui avait ravagé Scortia un demi-siècle plus tôt.
— Alors, comme ça, t’vas sur Spirit ? me lança-t-il quand les présentations furent faites. Hé, Le Poulpe ! V’là un gonze encore plus fêlé qu’le vieux « Maboul » Robinson !
L’extraterrestre cligna des yeux.
— Je vous souhaite bien du courage, dit-il en un galactique moyen impeccable. Les habitants de ce système sont des malades mentaux.
— Il s’est fait arroser de missiles, expliqua Max, qui trottinait sur le comptoir du bar, un minuscule verre de crostiche à la main.
— Par les Clowns Gris ? s’enquit-il Ganja.
Robinson lui jeta un regard condescendant.
— Par qui d’autre ? Les A’dams n’ont pas d’armes.
— J’ai été obligé de décrocher de la stase non-temps à cause d’une avarie dans les régulateurs chronagogiques, reprit Le Poulpe. Je me trouvais alors à quatre de vos mois de voyage de Véga. J’ai envoyé un message transpace sur la fréquence galactique d’appel à l’aide en utilisant le code commun. Aucune réponse en provenance de l’étoile. Ignorant si le système était habité – nos tables astronomiques ne font pas mention du Radian terrien, trop récent pour y figurer – je ne me suis pas inquiété. J’ai sorti les voiles et laissé le vent cosmique me pousser.
Max nous servit une nouvelle tournée générale. Son crostiche n’a pas d’égal dans tout le Radian ; il utilise en effet une recette issue d’un univers parallèle, qui lui a été confiée par un tavernier des Pléiades. Le problème, comme il dit, est de se procurer les lichens nécessaires, qui n’existaient pas dans notre continuum espace-temps.
— J’étais encore à une bonne distance de l’orbite de la dernière planète quand j’ai commencé à capter des émissions pour le moins étranges, poursuivait Le Poulpe. La langue employée ne ressemblait vraiment à rien de ce que je connaissais.
— C’t’un mélange d’américain et d’japonais, intervint Robinson, sans lever le nez de son verre.
— J’ai réitéré mon appel à l’aide, en espérant que ces barbares inconnus auraient connaissance du code commun, qui est tout de même très répandu. J’ai reçu en retour des menaces très explicites : deux croiseurs géants convergeaient vers moi à 0,9 lumière. Si je n’avais pas décampé avant leur arrivée, ils me pulvériseraient. J’ai essayé de discuter, ça m’a valu une salve de missiles nucléaires.
— Du coup, son appareil était tellement endommagé qu’il ne pouvait plus quitter le système, même en utilisant l’espace normal, laissa tomber Max.
— C’t’à c’moment-là qu’j’suis arrivé, coupa « Maboul » Robinson, dont le verre était vide. J’rappliquais d’Sirius VI où j’avais ramassé une cargaison d’pièces électroniques dépareillées et j’pensais bien les échanger sur Nieuw-Amsterdam contre des cales pleines de sinsé. La Planète de Barnard est à sec d’puis trois mois, t’imagines ?
J’imaginais sans problème. Les floralistes barbichus et leurs compagnes aux crinières opulentes devaient être sur les nerfs ; la société pastorale et intellectuelle de l’unique satellite de l’Étoile de Barnard avait de tout temps fait une grande consommation de drogues locales et importées, légales et illégales, mais la popularité de la sinsé s’avérait sans précédent.
— Ça relancera un peu quelques vieux marchés sur le déclin, dit Max avec nostalgie. Le Triangle d’Or doit bien produire encore un peu de pavot, non ?
— T’as pas mis les pieds sur Terre depuis un bon moment, hein ? lui lança Ganja.
— Par contre, intervins-je, Heilmat trafique plus que jamais.
— C’est qu’du chimique, dit Robinson du bout des lèvres. Les Barnardii, eux, jurent que par le naturel. Mais bon, c’est sûr qu’en période d’pénurie… Allez, j’termine mon histoire !
« À peine réémergé, j’vois c’pauv’ étranger s’faire mitrailler par les aut’ crétins. Alors, j’fais ni une, ni deux, j’balance quatre torpilles renifleuses à chacun des croiseurs et j’dis au Poulpe d’m’suivre fissa. Un quart d’heure plus tard, on était dans la zone franche. Au calme.
— Merci, dit Le Poulpe en lui tendant un tentacule amical.
Robinson le serra, puis se leva et se dirigea vers la porte d’une démarche titubante.
— Bon, j’vais m’pieuter à bord.
— N’oublie pas de fermer ton casque avant de quitter la bulle, lui rappela Max.
Le pilote s’immobilisa, puis fit vivement volte-face avant de lancer, drapé dans ce qui lui restait de dignité :
— C’est pas avec la bibine qu’tu nous sers qu’j’risqu’rais d’oublier un truc pareil !
Le centaure me fit un clin d’œil.
— Si c’est de la bibine, la tournée du patron ne t’intéresse pas, alors ?
En un éclair, Robinson fut de retour, accoudé au comptoir, l’œil pétillant de malice.
— Crostiche sec, commanda-t-il. Avec une pointe d’afflanore et deux olives rouges, d’accord ?
Plus tard, quand Robinson fut – enfin – parti se coucher, non sans avoir auparavant absorbé quatre crostiches supplémentaires, nous abordâmes le sujet qui m’intéressait au plus haut point : comment m’approcher à une distance de cent kilomètres de Spirit of America sans recevoir une salve de torpilles-soleil.
— Simple, dit Max, tu planques ton vaisseau contre un astéroïde à cœur métallique que tu décroches de sa trajectoire. C’est un vieux truc, mais il fonctionne toujours. Le seul risque, c’est que les Clowns Gris fassent péter le caillou – au cas où.
— Je pourrais tenter le coup, reconnus-je, si je n’étais pas obligé d’emmener mon trou noir personnel.
— Un trou noir ? s’écria Le Poulpe.
— Surgénérateur à collapsar, grogna Ganja. Technologie stelle.
Max haussa poliment un sourcil. La réputation des habitantes de Stellara n’était plus à faire.
— Effectivement, ça pose un problème, admit-il en se grattant le flanc d’une patte postérieure pensive. Faut vraiment que tu t’approches si près ?
Je lui expliquai qu’au-delà de cent mille kilomètres, même le trou noir ne pourrait me fournir suffisamment d’énergie pour alimenter mon seuil transmat.
— Et tu dois faire quoi, chez ces tarés ?
— Deux trois trucs. Bon, tu as une solution ?
L’extrémité de sa barbiche de Méphistophélès se redressa, pointant vers ma poitrine.
— J’en ai une, mais elle ne vas pas te plaire. Tu veux toute la théorie ou je passe directement à l’application ?
— L’application, dis-je sans hésiter. Tu crois qu’on m’aurait donné mon brevet si je ne savais pas ce qu’était une bêt collapsar ?
Il me tendit un verre de crostiche. Je devais être saoul, mais je ne m’en rendais même pas compte.
Ganja se connecta à l’une de mes prises neurales – pour se débrancher aussitôt, affectant une expression dégoûtée. Le Poulpe émit un bruit flasque qui pouvait être un rire – ou une éructation : il avait lui aussi abusé de la liqueur traîtresse de Max.
— Alors, tu as compris ? reprit celui-ci.
— Tu vas me proposer de planquer Isadora à l’intérieur de ce putain de trou noir, c’est ça ? ricanai-je, incrédule.
— Pas exactement à l'intérieur, rectifia-t-il. Juste à l’horizon événementiel.
Le Poulpe poussa un couinement aigu. La peau, autour de ses yeux globuleux, avait viré au bleu pétrole. Il n’avait pas l’air bien du tout.
— Tu es sûr que le crostiche n’est pas un poison pour lui ? demandai-je à Max.
— Il a fait tous les tests lui-même. Il a une petite bestiole planquée sous un tentacule, qui goûte tout pour lui. Il appelle ça un « pote ». Paraît que ça serait immortel.
— En tout cas, il est franchement glauque, le mollusque, commenta Ganja. Saoul comme une vache.
— Pas saoul, rectifiai-je, comprenant soudain. Seulement évanoui.
— Et pourquoi serait-il tombé dans les pommes ?
J’échangeai un regard entendu avec Max.
— Nous entendre parler de balade à l’horizon événementiel d’un trou noir, ça a dû lui faire un choc, dit le centaure. Bon Ganja, tu restes là. Tu t'occuperas de lui s’il se réveille. Nous autres, on a du bricolage à faire.
La biopuce nous fixa froidement, mauve de rage.
— Phallocrates ! nous jeta-t-elle au visage.