CHAPITRE X : LA PISTE DES FANGIOS

Il nous restait vingt-et-une heures et trente-sept minutes quand l’autocar s’arrêta devant une construction de béton dépourvue de fenêtres, qui se dressait au bord de la plage. Le soleil se lèverait dans moins d’une heure, m’apprit Senzjio.

Bien que métis, comme l’essentiel de la population soane, il aurait pu sans peine passer pour un Japonais de pure souche. Petit, nerveux, ceinture noire huitième dan de peaceful art, il m’avait aussitôt paru sympathique ; c’était l’un des trois porteurs de complet-veston retourné.

— Voilà le terminus du Boyau, expliqua-t-il. Attendez-vous à être secoués.

Personne n’ayant pris la peine jusqu’ici de m’expliquer ce qu’était ce fichu Boyau, je le lui demandai. Un instant, il se départit de l’impassibilité d’Épinal qu’il affichait en temps ordinaire pour m’adresser un sourire très ironique.

— Quand on a fondé Osaka I, commença-t-il, l’infrastructure technologique de la planète était au plus bas. C’était un peu moins d’un siècle après l’arrivée du Mayflower. Tous les transports se faisaient par mer.

— Pourtant, Spirit avait déjà des astronefs ? coupai-je.

— On nous avait laissé cinq vedettes. Plus les vingt-neuf du Joan D. Vinge, ça faisait trente-cinq. Difficile d’assurer les liaisons intercontinentales avec si peu d’appareils.

— On aurait pu en construire…

— Pas à cette époque. Quand le premier gausstwisteur est arrivé, Spirit avait à peine atteint un niveau d’industrialisation équivalent au XXe siècle terrien.

— Et le Boyau, dans tout ça ?

— Il existe sur Fournaise des créatures au métabolisme basé sur la silice qui passent leur existence à creuser des tunnels dans le roc. Un jour, quelqu’un a eu l’idée d’en apporter un couple sur Spirit. On les a décérébrées, on leur a collé un neurocepteur et on leur a fait forer le Boyau – qui est en fait constitué de deux tunnels parallèles, chacun à sens unique. Ensuite, il suffisait de poser les rails-guides magnétisables, de faire le vide… Et hop !

— Hop ? répétai-je stupidement.

Les Résistants ouvrirent une porte de service – dont Senzjio possédait les clefs, remarquai-je – allumèrent les lumières et mirent les installations sous tension en un temps record. Ils couraient dans tous les sens comme une armée de robots dépenaillés, faisant preuve d’une efficacité surprenante.

On nous installa, Kikuko, Ganja et moi, dans une sphère capitonnée de trois mètres de diamètre, quelqu’un nous souhaita bonne chance, ou bon courage, ou bon voyage, puis on referma l’écoutille – et une accélération de près de 20 g fondit sur Kikuko et moi, ce qui nous fit perdre connaissance. Seule Ganja pouvait supporter sans sourciller une telle augmentation de la pesanteur.

Vingt minutes plus tard, nous étions à deux mille kilomètres de là, à la pointe sud du Croissant, un continent aux côtes découpées relié à deux de ses voisins plus modestes par des isthmes torturés et au Grand Continent Central par un large pont d’alluvions bordé, au sud-ouest, d’une chaîne de montagnes de faible hauteur. Je m’extirpai de la sphère, brisé de partout. Je comprenais pourquoi Senzjio avait éludé mes questions au sujet de la nature exacte du Boyau ; il ne tenait pas à m’inquiéter par avance. Ce mode de transport était en effet exclusivement réservé aux marchandises.

— C’était plus dur que la dernière fois, commenta Kikuko en s’étirant.

— Parce que tu as déjà voyagé comme ça ?

— Souvent. Le Boyau est très pratique quand on veut faire passer des trucs illégaux.

Ganja, qui avait sauté sur mon épaule, enficha une connexion dans une de mes prises neurales et projeta dans mon esprit une sphère verte et bleue. Brave petite. J’étudiai rapidement ce globe virtuel. Alors que les six autres continents, séparés par de maigres mers, étaient groupés sur une face de la planète, la Terre du Soleil Levant s’étendait à l’exact opposé, cernée de tous côtés par l’unique océan digne de ce nom que comptait Spirit of America. Cet isolement expliquait pas mal de choses.

— Et personne ne se rend compte de rien ?

— Le Boyau est désaffecté depuis des siècles. La Résistance l’a remis en état lorsqu’il a fallu étendre le mouvement au reste de la planète.

— Étendre le mouvement ?

Je tombais des nues. J’avais cru que les Résistants inesthétiques n’étaient qu’une poignée d’illuminés – et voilà que je découvrais qu’il s’agissait d’une véritable organisation secrète !

— Je t’expliquerai tout ça plus tard, décréta Kikuko. Tu es pressé, non ?

J’acquiesçai silencieusement, notant au passage qu’elle avait, elle aussi, adopté le tutoiement. Je venais de perdre mon seul avantage, mais ce n’était pas désagréable, car j’avais désormais la preuve que cette fille était la vraie Kikuko S. McAllister. Un agent des Clowns Gris désireux de découvrir l’emplacement du seuil transmat qui m’avait amené aurait trouvé un mode de transport plus confortable qu’une boule de métal propulsée à mach 5 ou 6 dans un Boyau obscur.

— Et cette… Piste des Fangios ? m’enquis-je.

— Tu vas voir.

Nous sortîmes dans la nuit. Ici, le jour ne se lèverait pas avant deux heures au moins. Cependant, l’éclat des trois satellites – invisible à Osaka à cause des nuages – baignait le paysage nocturne d’une lueur mouvante.

Le terminus du Boyau se trouvait dans un endroit désert, hormis pour quelques maisons de plastique qui n’avaient visiblement pas été habitées depuis des siècles. La carcasse d’une voiture étrange achevait de rouiller un peu plus loin, sous les branches lisses et droites d’un arbuste local. Apparemment, les Résistants inesthétiques avaient choisi de se comporter en nomades urbains, se déplaçant de campement provisoire en squatt occasionnel, toujours dans des secteurs peu fréquentés, voire à l’abandon.

La route qui permettait de quitter ces lieux sinistres montait à travers une chaîne de collines basses. Nous la suivîmes durant une bonne heure avant de trouver une borne totalcom, à laquelle Kikuko ce connecta par l’intermédiaire d’un petit modem de poche.

— Ça y est, c’est parti ! On me recherche, annonça-t-elle au bout d’un instant. Mais seulement à Osaka I-XII, puisque j’ai raté la fusée. Nous sommes tranquilles pour un moment.

— À condition de ne pas tomber sur un contrôle.

— Parce que tu crois qu’un flic prendrait le risque d’arrêter un campbell lancé à mille kilomètres/heure ?

— Un quoi ? m’écriai-je, craignant d’avoir mal compris.

La brutale progression de la faille de San Andréas, dans les premières années du XXIIe siècle, avait fait basculer au sein du Pacifique l’essentiel de l’ancienne Côte Ouest. Avec San Francisco et Los Angeles, c’étaient deux siècles et demi d’histoire qui avaient été engloutis dans l’océan.

Naturellement, le cataclysme avait été prévu d’assez longue date et, dès les premiers signes de danger imminent, la population avait été évacuée vers l’intérieur des terres. Une fois les choses calmées, il avait néanmoins fallu réinstaller ces dizaines de millions de sinistrés sur la nouvelle côte. Ce qui faisait bien l’affaire des industriels japonais, fort occupés à prendre en main l’économie du pays depuis un bon moment déjà. Ils avaient profité du manque de capitaux de la fédération nord-américaine pour lui proposer leur aide – et, en quelques mois, les zaibatsus avaient fondu sur la Nouvelle Californie née de la restructuration, qui englobait Utah, Nevada, Arizona et lambeaux de l’ancienne Californie.

La population locale s’était adaptée avec plus ou moins de bonheur à sa nouvelle vie. J’étais né un siècle et demi après le cataclysme, mais il subsistait toujours une faible résistance à cet ordre social, surtout dans les rangs de la jeunesse. Pour canaliser l’agressivité et la révolte – jugées inévitables à l’époque ; les temps avaient bien changé – des adolescents incapables d’accepter le néo-féodalisme industriel, des « manipulateurs sociaux » grassement rémunérés par l’Entente des Zaibatsus avaient exhumé une vieille tradition oubliée : celle des courses de voitures clandestines. Les jeunes se passionnaient tellement pour ces compétitions qu’ils en oubliaient de se rebeller.

Mais ces courses étaient souvent meurtrières, et il avait fallu trouver autre chose.

Le 20 décembre 2190 à 13 :00, à bord d’un engin nucléaire baptisé Shayol, monstre de seize mètres de long comportant trente roues, dont vingt motrices, Howard S. Nagawa avait atteint une vitesse de mach 1,7 sur la piste du Grand Lac Salé, déjà utilisée au XXe siècle pour ce genre de records. Puis, ses freins ayant lâché, il s’était pulvérisé contre une butte de terre. Ç’avait été la dernière fois que le nom de son véhicule avait été employé pour baptiser quoi que ce fût, du moins dans la culture japano-américaine – devenue depuis culture soane.

Mais cette mort spectaculaire avait lancé la mode des campbells : des bolides de plusieurs dizaines de tonnes, dont les moteurs développaient un nombre impressionnant de chevaux-vapeur. Au début, il n’y avait eu qu’une poignée d’amateurs bricolant de vieilles guimbardes dans des ateliers de fortune, mais leur nombre avait très vite grandi. À mon départ de la Terre, un peu plus d’un siècle plus tard, franchir le mur du son à bord d’un campbell était entré dans les mœurs au point que certains sociologues commençaient à parler de coutume, voire de « rite de passage ».

Personnellement, je m’étais toujours tenu à l’écart de ces machines de mort. Aujourd’hui encore, je préfère foncer à 0,99 lumière à bord d'lsadora qu’à mach 1 à la surface d’une planète. C’est plus prudent.

Deux kilomètres plus loin, un glisseur couleur sable vint s’immobiliser silencieusement à quelques pas de nous. Kikuko sauta au cou de l’homme qui en sortit – un nommé Bob X. Dikaya. Puis nous montâmes à bord de son appareil, qui nous emmena à tout allure vers le nord-ouest, par une série de canyons entrecoupés de failles obliques.

Toute la planète nous recherchait, nous apprit Bob, mais pas sur ce continent. La Terre du Soleil Levant, en revanche, était mise sens dessus dessous par les Forces spéciales, les Milices additionnelles, les Limiers des Corps exceptionnels et bien d’autres individus en uniforme. On y avait même expédié les deux seuls télépathes de la planète, un couple de régressifs-évolutifs.

— Tout ça à cause de tes brillants ? demandai-je à Kikuko.

Elle rit malicieusement. Il y avait tout le bonheur du monde dans ses yeux réduits à deux fentes pétillantes.

— Pas seulement. J’ai d’autres trucs dans mon sac. Je te montrerai ça plus tard. (Elle se tourna vers notre pilote.) Dis donc, Bob, tu sais lequel Phil nous a préparé ?

— La Flèche Céleste de l’Orient

Kikuko eut un hoquet de surprise.

— Ce vieux tas de boue ? s’écria-t-elle avec une grimace de dégoût.

— Phil a dit que, de toute manière, c’est du matériel sacrifié. Même si les autres respectent assez la Piste pour ne pas vous faire péter la gueule tant que vous êtes dessus, ils vous coinceront à l’arrivée.

L’adolescente haussa les épaules. Dans la lumière rasante du jour naissant, elle était plus jolie que jamais. Ganja vint se lover sur ses genoux, s’étirant paresseusement comme un gros chat barbouillé de peinture.

— Nous y serons dans vingt minutes, conclut Bob.

Dans le coin de mon œil, des chiffres glacés indiquaient qu’il nous restait dix-neuf heures et onze minutes.

Le paysage défilait si vite qu’essayer de le regarder donnait mal à la tête. Ganja elle-même se terrait dans un coin, les pattes sur les yeux. Pour la première fois, elle avait vraiment peur.

Kikuko pilotait. Ce n’était pas la première fois qu’elle se lançait ainsi sur la Piste des Fangios. Celle-ci « prolongeait » en effet l’axe de communication ouvert par le Boyau. Les Résistants l’utilisaient souvent, tant par plaisir que par nécessité lorsqu’il y avait une urgence. En fait, en dehors de rares vieillards au crâne poli, nostalgiques d’une époque à jamais révolue, ils étaient les seuls à l’emprunter encore.

J’allumai un cigarillo, pour combattre l’odeur du spliff de sinsé éteint qui pendait aux lèvres de Kikuko. Elle me jeta un coup d’œil interrogateur, puis pouffa et reporta son attention sur la conduite du bolide-qui nous emportait à mach 1,2 en direction de Toyota. Cette fille était vraiment déconcertante – un genre de Ganja numéro deux, en plus sexy et moins vulgaire.

Mon esprit remonta quelques heures en arrière, quand nous étions arrivés à l’extrémité sud de la Piste à bord du glisseur piloté par Bob : quelques hangars de tôle ondulée, deux constructions de pierre rouge et un immense hôtel de luxe abandonné. Nous avions été accueillis par le petit groupe de Résistants qui vivait là à l’année : une demi-douzaine de solides gaillards et deux filles d’une vivacité étincelante. Malgré leurs vêtements, bien entendu inesthétiques au possible, et la sinsé qu’ils fumaient en permanence, tous avaient l’air sains et bien portants.

La Flèche Céleste de l’Orient était un engin d’une quinzaine de mètres de long, lesté à l’uranium appauvri, doté de six roues à l’avant et douze à l’arrière, dont le moteur reposait sur le vieux principe de la fusion nucléaire froide. Les normes de sécurité en matière de pollution semblaient inconnues sur ce monde. La leçon de la Terre ne signifiait rien pour les Clowns Gris qui, de toute manière, n’éprouvaient à ce qu’on disait guère d’attachement pour leur monde natal. Ils exploiteraient Spirit of America jusqu’à en épuiser les moindres ressources – puis ils chercheraient une autre planète à piller.

Ils avaient d’ailleurs déjà commencé, en mettant le grappin sur Fournaise et Mortes Steppes, dont les populations de déportés trimaient dans des conditions infernales afin d’augmenter la puissance des maîtres des zaibatsus.

Nous étions partis presque aussitôt. D’après la tridi, on se doutait que Kikuko avait réussi, d’une manière ou d’une autre, à quitter la Terre du Soleil Levant. Les recherches avaient donc été étendues à toute la planète, désormais soumise à la loi martiale renforcée, laquelle donnait aux différents corps de police et d’armée droit de vie et de mort sur l’ensemble de la population soane. Le visage de l’adolescente était devenu plus célèbre que celui de Nikita Wabata, geisha personnelle du P.D.G. de Spirit of America Ltd., qui chapeautait les affaires de la sphère d’influence des Clowns Gris.

Le compteur de vitesse indiquait mach 1,3. Malgré ses amortisseurs à gaz inerte, la Flèche Céleste de l’Orient ne cessait de trembler, de tressauter en tout sens. Je me demandais comment Kikuko, avec ses bras d’apparence si fragile, pouvait maîtriser un tel monstre ; sans doute comportait-il un dispositif de P.A.O.3 ou quelque chose dans le genre.

Il était bien entendu impossible de discuter, à cause du vacarme perpétuel ; le générateur à fusion bourdonnait, le moteur grondait, l’habitacle tremblait et le vent de la vitesse venait noyer le tout dans un rugissement dément.

Je sentis une connexion s’enficher dans l’une de mes prises neurales.

— J’ai un peu la trouille.

— Tu n’es pas la seule.

— Cette gonzesse est marteau.

— Pas plus que ça. Pas plus que toi.

— Quinze cent kilomètres/heure à terre /… Il n’y a que des dingues pour…

D’un geste sec, je nous débranchai. Je n’avais pas envie de parler, surtout avec une biopuce râleuse. J’aimais bien Ganja, je l’aimais comme une personne, ce qui n’était pas le cas avec Isadora ; mais je trouvais qu’elle avait tendance à prendre trop de libertés et, surtout, son soi-disant franc-parler m’assommait, à la longue.

Je n’avais pas bien compris à quel usage rituel était destinée la Piste des Fangios. Kikuko et d’autres Résistants avaient tenté de me l’expliquer, mais aucun d’eux n’y était parvenu, ils l’avaient d’ailleurs reconnu sans hésiter. C’était quelque chose de tellement fort, de tellement ancien, quelque chose qu’ils avaient toujours connu, qui avait toujours fait partie de leur culture… Peut-être une forme contemporaine de ce rite de passage autrefois évoqué.

La Piste s’étendait, rectiligne, sur près de onze mille cinq cents kilomètres, avec des pentes n’excédant jamais deux pour mille. Elle avait été tracée par un groupe de mille hommes que menait Howard Q. Sangataka, alors vice-président d’une zaibatsu mineure, Japauto & Kyoshi Inc. Il avait découvert l’existence des campbells en fouillant dans de vieilles archives et s’était aussitôt passionné pour ces machines. Quelques mois lui avaient ensuite suffi afin de trouver les investisseurs nécessaires, mais les travaux avaient pris près de vingt ans et leur instigateur ne devait pas en voir la fin.

Dès les premiers raids, l’affaire avait magnifiquement marché. Comme sur Terre quelques siècles plus tôt, le « baptême du campbell » était très vite devenu une habitude, une coutume, un rituel.

Pour quelle raison ? C’est ce que mes interlocuteurs n’arrivaient pas à m’expliquer. J’avais donc renoncé à élucider cette énigme – pour le moment : je me promettais d’avoir une sérieuse conversation en tête à tête avec Kikuko dès que nous aurions rejoint Isadora.

Si nous rejoignions Isadora.

Nous approchions de la fin de la piste. Il était temps de décélérer. Avec des gestes précis, qui dénotaient une parfaite connaissance de la machine, Kikuko coupa la propulsion principale, ne laissant enclenchés que les six moteurs auxiliaires. Puis, au moment où la Flèche Céleste de l’Orient dépassait un cairn peint en rouge et blanc, elle déclencha l’ouverture du parachute. Tanguant en tout sens, le campbell perdit peu à peu de la vitesse – pour finalement s’immobiliser non loin d’un hélic donc on venait de lancer le moteur.

Nous passâmes sans un mot d’un véhicule à l’autre, lequel décolla en direction de l’ouest. Il nous restait sept heures à mon psychronomètre, et nous étions à un peu plus de mille kilomètres de Toyota. Tous les espoirs demeuraient permis.

D’après les Résistants qui nous avaient accueillis, la situation ne cessait d’empirer. Les descentes dans les quartiers pauvres et bidonvilles, où vivaient encore quelques centaines de milliers d’individus appartenant à des minorités ethno-linguistiques en voie de disparition, avaient causé la mort de plusieurs centaines d’entre eux. Parallèlement, il semblait que quelque chose se tramait à un niveau plus élevé : la Grande Flotte Commerciale, qui n’était en fait constituée que de croiseurs géants, avait commencé à se rassembler en orbite autour de Fournaise.

Or, souligna Ganja, cette planète était actuellement en opposition avec Nieuw-Amsterdam, de l’autre côté de Véga par rapport à Spirit. Cette manœuvre sentait l’offensive à plein nez.

Le vol se déroula sans encombres jusqu’à une petite ville provinciale, où nous eûmes à subir un contrôle de la part de la police locale.

Ils étaient six, à bord d’un hélic à turbine bien plus rapide que le nôtre. Nous nous posâmes, obéissant à leurs instructions, et ils nous imitèrent. Mais à peine son train d’atterrissage avait-il touché le sol que leur appareil vola en éclats.

— Canon de 85 camouflé, expliqua notre pilote avec un grand sourire.

— L’ennui, c’est que maintenant, nous sommes grillés, ajouta Kikuko. Le secteur qui nous sépare de Toyota va grouiller d’uniformes d’ici quelques minutes.

— Et il nous reste quatre cents kilomètres, murmurai-je, découragé.

J’aurais tout donné pour une nuit de sommeil.

— Nous, reprit notre guide, on doit vous amener le plus près possible de Toyota, mais on tient pas non plus à se faire descendre. Vous êtes d’accord, Casio et Sanyo ?

Ils l’étaient.

— Une alerte suffit, appuya le premier.

— Résister, oui. Mourir, non, commenta le second.

Kikuko fixa le pilote droit dans les yeux, les lèvres tordues en une grimace de colère. Je crois que j’aurais été mort de trouille si elle m’avait regardé de cette façon-là.

— Alors, tu te dégonfles ? D’accord ! Très bien ! (Elle brandit un lourd thermique, sorti de je ne sais où, et le braqua sur la tempe du type.) Foutez le camp, tous les trois. Nous, on continue. D’accord, Viper ?

Vu la situation, je ne puis qu’acquiescer d’une voix étranglée.

Notre progression fut brutalement interrompue quatre heures et onze minutes avant la fin du compte à rebours, à moins de cent kilomètres de la capitale. Un appel radio nous ordonna de nous poser immédiatement, si nous trouvions de la place. Le temps de réagir, et nous survolions des centaines de kilomètres carrés de champs littéralement couverts de glisseurs, d’hélics et d’ulms, mais aussi de véhicules terrestres, de baraquements d’un gris uniforme et, surtout, d’une foule qui aurait été plus à sa place dans les rues d’une ville qu’ici, en pleine campagne.

Enfin, je réussis à caser l’hélic au bord d’une rivière, entre un petit avion monomoteur et un couple d’ulms aux grandes ailes pour le moment repliées. Kikuko alla aux renseignements, revint le visage sombre.

— Comme ils ne peuvent pas contrôler tout le monde, ils interdisent l’accès d’un certain périmètre autour de Toyota.

— Jusqu’à quand ?

— Apparemment, ton trou noir leur paraît vraiment suspect. Ils doivent se douter que tu comptes emprunter un seuil transmat. Alors, ils ont bouclé la ville. (Elle se laissa tomber à terre, les yeux baissés.) Fin d’un beau rêve. Je ne verrai jamais New SF, ni les plages d’Eden-la-Belle, ni…

— Suffit ! coupa Ganja. Vous êtes coincés, mais moi, je peux passer. Personne n’ira arrêter un Twonky, pas vrai ?

— Sauf un individu qui ne les aime pas. Tu as envie de te faire tirer comme un lapin ?

— Qu’est-ce que c’est, un lapin ? demanda Kikuko.

3 Pilotage Assisté par Ordinateur.

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