CHAPITRE XII : LE GAUSSTWIST DES COPAINS

Quand je revins à moi, nous étions dans la panade. La dernière chose dont je me souvenais était une silhouette noire braquant sur moi une arme thermique ; la première que je vis fut le visage défait d’une Kikuko inquiète.

— Ça va ? interrogea-t-elle.

Je hochai la tête. J’avais les jambes en coton, une sacrée migraine et un foutu mal de gorge, mais ça allait, puisque nous étions en vie – et à bord d’Isadora, ce dont témoignait le léger ronronnement des générateurs qui faisait imperceptiblement vibrer ma couche.

— Où est Ganja ?

— Elle s’amuse avec son petit copain.

— Quel petit copain ?

— L’un des Twonkies. Il a l’air fou amoureux d’elle.

Je me redressai sur un coude, portai une main à ma gorge. Mes doigts rencontrèrent le synthoplasme d’une peau artificielle. Je les retirai précipitamment, réalisant soudain à quel point j’avais frôlé la mort de près.

— Je t’ai mis dans le médibloc dès notre arrivée à bord, reprit Kikuko. L’ennui, c’est que ton psychord déconne complètement. La proximité du trou noir, à tous les coups. Sans Ganja, tu serais mort. Elle a tout fait elle-même.

J’absorbai ces informations avec une indifférence totale. Maintenant que j’avais recouvré une partie de mes moyens, peu m’importait d’apprendre le détail des soins que j’avais reçus. Il y avait plus urgent.

— Nous sommes toujours au ras de l’horizon événementiel ? m’enquis-je.

Kikuko acquiesça silencieusement. Cette idée ne semblait guère lui plaire, ce qui se comprenait aisément. Rassemblant mes forces, je m’assis dans le sarcophage. La jeune fille me tendit une main pour m’aider à me lever. Quand je fus debout, le médibloc se mit à tourner autour de moi et je dus m’appuyer au mur – puis mon oreille interne s’adapta à ma nouvelle position et le vertige disparut.

Trois minutes plus tard, j’étais aux commandes. Ce n’était pas la forme des grands jours, mais je me sentais la force de nous tirer de là. Comme annoncé par Kikuko, Isadora fonctionnait complètement de travers. Je commençais à en avoir l’habitude. Son unité centrale avait beau être protégée par une triple coque d’alliages opaques qui stoppait radiations, magnétisme, ondes radio et même gravitationnelles, elle supportait de plus en plus mal les mauvais traitements que je lui faisais subir. Je la déconnectai, puis appelai Ganja par le système de communication interne.

Elle fit presque aussitôt irruption dans le poste de pilotage, un sosie d’elle-même sur les talons.

Kikuko se pencha vivement et s’empara du Twonky. Le serrant contre sa poitrine pour l’empêcher de se débattre, elle disparut dans la longue coursive menant aux cabines. J’entendis claquer une porte.

— Merci, lui dit Ganja quand elle revint. Il commençait à être sacrement collant. Et impossible de lui expliquer que je ne suis pas une femelle de son espèce !

Je grattai la biopuce sous le menton.

— On verra ça une autre fois, Ganja, lui dis-je. Chaque seconde qui passe nous éloigne de Nieuw-Amsterdam. Tu te sens capable de remplacer Isadora pour calculer la trajectoire d’évasion ?

— Évidemment ! répliqua-t-elle d’un ton pincé. Tu me prends pour une casserole électronique des Clowns Gris ?

La manœuvre était simple, mais périlleuse. Depuis l’orbite l’Isadora, voisine de l’horizon événementiel, la vitesse de libération était de 297’623 kilomètres et quelques dizaines de mètres par seconde. Il convenait donc de mettre en route simultanément tous les propulseurs classiques disponibles, afin d’obtenir la poussée nécessaire pour nous échapper du terrifiant puits de gravité.

Mais la vitesse de libération était si proche de celle de la lumière qu’il nous faudrait un bon moment – quelque chose comme plusieurs heures – avant d’atteindre un point où la rotation du continuum se serait suffisamment calmée pour nous permettre de gausstwister. Or, durant une bonne partie de cette période, Isadora serait infiniment vulnérable aux attaques des Clowns Gris ; il est en effet impossible d’établir un écran du type « énergie solide » dans l’espace-temps tourbillonnant qui entoure un microcollapsar, alors que rien n’interdisait aux kropmensen de nous arroser de bombes et de missiles.

C’était là que le savoir-faire hypothétique de Ganja entrait en jeu. La trajectoire d’évasion du vaisseau ne pouvait suivre la traditionnelle spirale ouverte ; il aurait été trop facile à nos adversaires de nous canarder comme à l’exercice. Il fallait donc procéder par paliers, sauter d’une orbite à l’autre sans que rien ne puisse laisser deviner sur laquelle le navire se stabiliserait avant de repartir.

Il nous fallut près de trois heures pour remonter jusqu’à la limite statique. Les instruments s’étant remis à fonctionner à peu près normalement, je décidai alors de ranimer Isadora, qui s’avéra en pleine forme. Elle avait eu apparemment une crise de ce que les informaticiens appellent « folie giratoire des systèmes experts » ; il est très difficile à une I.A., dont la conscience repose sur une logique précise, d’accepter un espace-temps en rotation, même s’il existe des équations pour réduire le phénomène à son expression mathématique.

Isadora avait été prise de vertige, tel un homme au bord d’une falaise.

Quand je fus bien certain qu’elle avait récupéré toutes ses facultés, je lui demandai d’effectuer une rapide observation des alentours.

« Aucun vaisseau dans un rayon de trois millions de kilomètres, » annonça-t-elle. « La vitesse du trou noir est de… »

— Je m’en fous, la coupai-je. À quelle distance nous trouvons-nous de Nieuw-Amsterdam ?

« Trente-deux unités astronomiques. Elle est de l’autre côté du soleil. »

— Que se passe-t-il ? demanda Kikuko d’une voix inquiète.

— Je trouve ça bizarre. Normalement, les Clowns Gris auraient dû envoyer des croiseurs à la poursuite du trou noir. Ce n’est pas dans leur tempérament de renoncer.

Le jeune fille me considéra, évasive.

— Ils ont reçu l’ordre de ne pas me tuer, c’est ce que m’a dit Riyu.

— Riyu ?

— Le type qui t’a tiré dessus. C’est mon cousin. Un parfait citoyen, lui ! Entré à quinze ans dans la Garde Noire, marié à dix-huit, père de six enfants à vingt-quatre…

— Passe-moi les détails. Donc ?

— Ce n’est pas par sentimentalisme que mon père a demandé qu’on me prenne vivante, mais parce que je possède un capital génétique unique sur Spirit. Les Clowns Gris sont encore très friands de manipulations de l’A.D.N. Ils croient toujours pouvoir « améliorer la race ». À leurs yeux, j’ai presque autant de valeur que Nieuw-Amsterdam. Du moins tant qu’on ne m’a pas prélevé de cellules, ni d’ovules.

— Ça n’explique pas l’absence de vaisseaux, objecta Ganja.

— Sauf si tous les croiseurs disponibles sont partis se mettre en position près de Fournaise.

Je blêmis.

— Tu veux dire que l’attaque de Nieuw-Amsterdam serait imminente ?

— Riyu m’a laissé entendre qu’on avait avancé la date. Je pensais que nous avions un mois devant nous ; il ne nous reste pas plus de soixante-douze heures, en fait.

« Ensuite, la flotte soane stérilisera le Monde de la Sinsé. Avec ou sans A’dams à la surface.

Ce que Kikuko venait de m’apprendre confirmait la « prophétie d’Albert », comme l’appelait Ganja. Les Clowns Gris avaient effectivement l’intention d’anéantir toute vie à la surface de Nieuw-Amsterdam, afin d’y établir un écosystème artificiel destiné à l’élevage de biopuces. Les A’dams et la sinsé étaient condamnés.

Une dernière poussée des propulseurs nous permit de franchir la limite statique. Le vaisseau trembla dans toute son ossature d’acier monocristallin quand il s’arracha à la terrifiante attraction du collapsar. Il parcourut quelques dizaines de millions de kilomètres à une vitesse voisine de celle de la lumière puis, utilisant un arc magnétique, partit dans un gausstwist infernal qui nous entraîna cul par-dessus tête droit vers la fournaise blanc-bleu du soleil central.

Ce fut une expérience très désagréable. Le gausstwist à l’intérieur d’un système est encore plus inconfortable – si cela se peut – que son homologue interstellaire. En effet, à la différence des navires aninertiels, hypernefs ou transbulles, qui d’une certaine manière quittent notre continuum, les gausstwisteurs y demeurent, profitant juste de l’altération des lois einsteiniennes que génèrent les arcs magnétiques. Ils sont donc détectables – et vulnérables, incroyablement vulnérables, même si leur vitesse les met à l’abri de pas mal de menaces.

Nous venions de franchir l’orbite de la seconde planète, à la surface de laquelle régnait une température de plus de mille degrés, lorsque la coque commença à chauffer dangereusement. Le vent solaire et des amas de micrométéorites mettaient notre écran à rude épreuve.

— Pas d’autre arc disponible, Ganja ?

— Pas avant une heure de lumière. On va peut-être avoir un peu chaud…

Une heure de lumière, pour un gausstwisteur, représente trente-cinq à quarante secondes de sarabande endiablée. Je vérifiai les générateurs. Tous étaient entrés dans le rouge.

— On arrête les frais, émis-je par la connexion qui nous reliait. Fin du gausstwist.

— D’accord.

Ganja fit redescendre Isadora en dessous de la vitesse de la lumière.

— Qu’est-ce que tu fiches ? s’écria Kikuko quand elle eut compris ce qui venait de se passer.

— L’écran ne supporte pas le vent solaire. Nous aurions dû passer plus loin de Véga.

— Et cette fantaisie va nous retarder de beaucoup ?

— Une douzaine d’heures, annonça la biopuce.

— Je sais que le temps presse, insistai-je, mais nous n’avons pas le choix. Soit nous arrivons en retard, soit nous n’arrivons pas du tout.

— Puisque tu le dis, conclut l’adolescente avec une subite indifférence.

Je profitai du voyage – si calme qu’il en paraissait morne – pour tirer certaines choses au clair. Par bonheur, Kikuko se montra loquace et bien informée sur les sujets qui m’intéressaient. Au fil des heures, je réussis à reconstituer une bonne partie de l’affaire – et à mettre le doigt sur les points importants encore laissés dans l’ombre.

Kikuko avait dix ans quand elle avait compris qu’elle ne serait jamais libre, que son chemin à travers la vie avait été tracé dès sa naissance par les structures sociales préexistantes et la volonté de son géniteur de faire d’elle une parfaite femme au foyer – ce que sa mère, morte folle quelques années plus tôt, n’avait jamais réussi à être. Elle s’était alors enfuie de chez elle et, durant sa fugue, avait rencontré un groupe de Résistants inesthétiques. Ceux-ci avaient immédiatement compris le parti qu’ils pourraient tirer de la fille de l’Industriel général MacAllister. Des terroristes d’un autre monde l’auraient échangée contre une rançon ou la libération de leurs camarades emprisonnés ; les intellectuels dépenaillés de Spirit of America s’étaient contentés de la persuader de rentrer chez elle.

Ce qu’elle avait fait, la mort dans l’âme. Quelques mois plus tard, elle avait été contactée par un agent de la Ligue Secrète pour le Désarmement, qui lui avait proposé de travailler avec lui. Elle avait accepté sans hésiter. La gamine qu’elle était encore haïssait en effet de toutes ses forces ce père qui ne lui adressait la parole que pour la sermonner. Elle le haïssait, et elle haïssait tout ce qu’il représentait : l’ordre, l’autorité, la toute-puissance soane.

— Et puis, il y a six mois, j’ai découvert en quoi consistait exactement le Projet Nieuw-Amsterdam, expliqua-t-elle. Ça m’a horrifiée. Ce n’était plus de la haine que j’éprouvais, mais du dégoût et du mépris. Mon père travaillait à la planification de l’anéantissement total d’un biote !

— Alors, c’est vrai ? Les Clowns Gris vont stériliser Nieuw-Amsterdam pour y implanter un élevage de biopuces ?

— Ça, ça m’étonnerait ! coupa Ganja. Parce que, moi, je l’ai testée, leur couverture informatique. Que de la daube vieille de je ne sais combien de siècles.

Surpris, je me tournais vers Kikuko, qui me confirma d’un signe de tête les affirmations de Ganja.

Je dus m’asseoir. L’une des certitudes sur lesquelles j’avais bâti mes théories était que Spirit of America possédait une technologie au moins aussi avancée que celle en usage sur la Terre – notamment en informatique.

— Il n’y a pas une seule unité biotronique sur toute la planète, dit l’adolescente. Les seules dont dispose Spirit sont avec la flotte, et elles viennent d’Acherrtar VI, bien entendu. On les a livrées il y a trois semaines.

— Mais dans ce cas, pourquoi stériliser Nieuw-Amsterdam ? Il leur suffisait de l’envahir, de l’occuper. Ils n’ont aucun intérêt à y détruire la vie locale, puisque… Oh ! merde…

— Comme tu dis, ricana Ganja. Et ça explique tout.

— Qu’est-ce qui explique tout ? s’enquit Kikuko.

— Les Clowns Gris veulent louer Nieuw-Amsterdam à la Terre, en remplacement d’Achernar VI, soufflai-je.

La jeune fille me prit la main. Il y avait de la tristesse dans ses yeux.

— C’est leur intention, confirma-t-elle. Et quand tout sera installé, quand l’écosystème artificiel fonctionnera sans à-coups et que les biopuces gambaderont dans les prairies bleues…

— … Ils s’en empareront à nouveau ! claironna Ganja. Les petits futés !

— Mais leur intention primitive, repris-je, est tout de même de se débarrasser des A’dams et de mettre fin au trafic de sinsé, non ?

Kikuko me dédia un regard désespéré.

— Non, dit-elle. Certainement pas. Il n’y a pratiquement pas de sinsé sur Spirit, et pas grand monde, en dehors des Résistants inesthétiques, ne savait qui étaient les A’dams, avant la campagne de propagande d’il y a cinq ans.

— Alors, c’est à cause d’une putain de magouille immobilière qu’on est en train de risquer notre peau ? glapit Ganja.

Kikuko lui adressa du bout des lèvres un baiser ironique.

— Eh oui, murmura-t-elle.

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