CHAPITRE XVI : L’ATTAQUE DES KROPMENSEN
Il restait une vingtaine d’heures avant l’assaut, quand Mordecai atterrit sur le spatioport défoncé avec son astronef cubique – qui, constatai-je, mesurait à peine dix mètres de côté. Il avait annoncé son arrivée une heure auparavant, alors qu’il traversait l’orbite de la huitième planète.
Nous nous étreignîmes. Les Swonxx se donnent entre eux une accolade franche et vigoureuse, qui ressemble un peu au hug en usage sur Spirit of America.
— Tu es seul ? m’enquis-je.
— J’ai ramené tout le monde. Les premiers vaisseaux ne devraient pas tarder à se poser. Tu vas voir, c’est assez impressionnant…
— Impressionnant ? fit Ganja.
— Je parie que tu ne pourras pas identifier tous les types de bâtiments présents, dit malicieusement Mordecai.
— Pari tenu.
Elle le perdit, bien entendu. Durant les heures qui suivirent, un flot ininterrompu de nefs spatiales tomba du ciel avec des bruits variés, allant du chuintement feutré au grondement de fin du monde. Il y avait là des navires terriens de toutes les époques, du Williamson RF 52 portant encore les cocardes délavées de la Légion de l’Espace au Hamilton ultra-moderne, modèle « Loup des étoiles », mais aussi un nombre incroyable d’engins extraterrestres de toutes origines. Au total, cinq ou six cents appareils allant de la vedette dix places au cargo modulaire capable d’emporter cinquante mille personnes dans ses soutes amovibles.
Quand le soir étendit ses nuages veloutés sur Rodesteen, une musique rythmée naquit dans les rues et sur les canaux. La ville comportait un immense réseau de hauts-parleurs, installé par un acousticien de Mélodie, qui permettait de la sonoriser à volonté, notamment à l’occasion des raves, ces nuits de danse auxquelles participait l’ensemble de la population, des enfants aux vieillards.
Les A’dams voulaient faire une dernière fois la fête avant de quitter leur monde natal – et ils y avaient convié les équipages de tous les vaisseaux venus à leur secours. Pour l’occasion, ils avaient sorti des caves leurs vins de la Terre les plus vieux, mis en perce des milliers de fûts de bière et ouvert un silo plein de sinsé séchée. De quoi créer une sacrée ambiance.
Ce fut une nuit de folie. En compagnie de Ganja, Mordecai, Kikuko, Kees, Karen, Le Poulpe et ce bon vieux Frank « Maboul » Robinson – tous les pilotes présents dans le bar de Max avaient suivi Mordecai sans hésiter – j’écumai les bars du quartier nord de la ville jusqu’à minuit environ. Puis nous nous entassâmes à bord d’un petit bateau à moteur électrique et Kees nous emmena à travers le labyrinthe des canaux.
Partout, la musique régnait en maîtresse. Les A’dams affectionnaient les rythmes simples et répétitifs, sur lesquels venaient se plaquer des architectures mélodiques très variées. Rythmes qui étaient apparemment du goût de la plupart des invités, lesquels semblaient s’amuser comme des fous. Cette rave ferait date, songeai-je tristement.
Plus tard, nous nous baignâmes dans un canal, sous le regard stupide des deux lunes ; celles-ci étaient si proches l’une de l’autre qu’on aurait cru que le ciel louchait. Des poissons furtifs ne cessaient de nous frôler dans les profondeurs aquatiques. Des algues phosphorescentes dessinaient d’étranges constellations en perpétuel mouvement dans la nuit lumineuse.
Un corps féminin se colla contre moi, une bouche chercha la mienne. Kikuko. J’aurais dû la repousser, mais j’étais trop las – et surtout trop soûl – pour en trouver l’énergie. Nous fîmes l’amour dans l’eau tiède, tendres et malhabiles.
Sur le bateau, Ganja boudait.
Au matin, j’avais une gueule de bois d’exception. Je pris une douche, avalai deux jus de gopaye, un litre de thé brûlant sans sucre, deux comprimés analgésiques et une tisane locale qui me nettoierait le foie. Puis je réveillai Kikuko qui dormait toujours, les bras refermés autour d’un Ganja somnolente.
— Pas trop vaseuse ?
— J’ai mal à la tête.
— Aux cheveux, plutôt. (Je caressai sa joue satinée.) Habille-toi. Il nous reste cinq heures.
— Cinq heures ?
Dix minutes plus tard, nous étions dans l’immense bouchon qui paralysait la route menant à l’astroport. Tous les véhicules d’appoint des vaisseaux venus à la rescousse devaient se trouver là, surchargés d’A’dams et de bagages ficelés à la hâte. Il n’y avait cependant aucune trace de panique. Chacun attendait patiemment que la situation se débloque. C’était le premier embouteillage de Nieuw-Amsterdam.
Le dernier, également.
Enfin, les choses s’arrangèrent. Quand nous arrivâmes à l’astroport, la moitié des navires avaient déjà décollé. Nous retrouvâmes Kees à bord d'Isadora, où il avait amené quelques centaines de compatriotes. Une odeur de sinsé flottait dans les coursives ; je poussai à fond le conditionnement d’air avant de descendre, en compagnie de Ganja, dans la vaste soute où s’alignaient les quelques centaines de pieds d’herbe des fainéants que nous avions choisis pour sauver l’espèce. La biopuce nous brancha.
Nous allons décoller dans vingt minutes. En cas de pépin, je risque de devoir accélérer au-delà de la limite de compensation. Tu penses pouvoir supporter combien de g ?
Tes tiges casseront.
Mais le rhizome restera intact. Là se trouve le siège de ma conscience. Et il est pratiquement indestructible.
Alors, tout va bien, conclus-je.
Il restait au sol un peu moins d’une centaine d’astronefs et quelque chose comme dix mille A’dams à embarquer, quand je lançai la procédure de décollage. D’après Kees, près de 98% de la population avait pu fuir, et ceux qui restaient l’avaient librement choisi – ou n’étaient au courant de rien. Ces derniers mourraient sans comprendre ce qui leur arrivait, volatilisés en une fraction de seconde par le vent brûlant des explosions nucléaires.
— Ça me fait de la peine de partir, dit Karen alors que le disque vert et bleu de Nieuw-Amsterdam diminuait de taille dans le panoramique.
Dès que nous fûmes en plein espace, je mis sous tension tous les détecteurs et chargeai Isadora d’analyser leurs relevés en priorité. Le résultat ne tarda pas : la flotte des Clowns Gris était toujours en orbite autour de Fournaise. Trois mille unités environ, prêtes à fondre sur Nieuw-Amsterdam.
Notre propre flottille était censée se regrouper à quelques millions de kilomètres de la planète condamnée. Nous ne savions pas, en effet, ce que nous allions faire des A’dams une fois le drame consommé. Il faudrait leur trouver une planète, ou un morceau de planète où ils pourraient peut-être reconstituer une société proche de celle qu’ils avaient perdue.
Non. Ils ne le pourraient pas. Il n’y avait qu’une seule Nieuw-Amsterdam et, dans quelques heures…
— Ils se mettent en mouvement ! s’écria Ganja.
Toutes les personnes présentes se tournèrent vers le panoramique, où Isadora affichait une représentation symbolique du déplacement des unités soanes. Quant à moi, imitant Ganja, je m’enfichai pour suivre les événements en direct, ce qui fit naître un sourire sans joie sur les lèvres de Kikuko ; elle ne portait pas de prises neurales, puisqu’on n’en utilisait pas sur Spirit of America, et je sentais combien elle le regrettait.
La manœuvre des Clowns Gris était d’un classicisme invraisemblable. Ils scindèrent leur flotte en quatre groupes, qui vinrent se placer en orbite à cent mille kilomètres de Nieuw-Amsterdam, chacun à un sommet d’un tétraèdre. Puis, avec un parfait ensemble, ils vomirent des torrents de missiles.
« Quand je pense à toutes les copines qui vont se faire sauter la tête dans cette histoire ! » enragea Ganja. « Enfin, j’aurai essayé de les avertir… »
« Qu’est-ce que tu dis ? »
« Quand j’ai bidouillé dans le Réseau de Spirit, j’ai laissé un message rémanent destiné à toutes les biopuces qui s’y connecteraient, juste pour leur expliquer ce qui les attendait. »
« Tu as fait ça ? Ganja… Les seules biopuces de Spirit sont celles que nous avons livrées – c’étaient les dernières disponibles. »
« Tu. tiens ça d’où ? »
« De Mordecai. »
« Alors, ça doit être vrai. »
« Mais ces biopuces n’ont pas d’I.A. ! » m’emportai-je. « Pas de conscience ! Ce que tu as fait ne sert à rien. »
Au même moment, j’éprouvai la sensation confuse qu’il se passait quelque chose d’anormal. Je reportai mon attention sur la visualisation mentale en trois dimensions de la destruction de Nieuw-Amsterdam. Il me fallut quelques secondes pour identifier ce qui n’allait pas.
Les missiles ne fonçaient plus vers la planète.
« Agrandissement ! » ordonnai-je.
Isadora s’exécuta. Pour une raison inconnue, les torpilles commençaient à s’éparpiller dans toutes les directions – sauf dans celle de Nieuw-Amsterdam.
Puis, soudain, l’une d’elles se retourna contre un croiseur soan, qui s’anéantit dans un brasier aveuglant.
— Que se passe-t-il ? rugit Kees en me secouant le bras. Quelqu’un les attaque ?
Je dus faire un effort pour lui répondre. Quand on est enfiché, la réalité a une fâcheuse tendance à se dédoubler, et il arrive souvent qu’on ne sache plus très bien où on est.
— Non, ils s’attaquent eux-mêmes.
— Eux-mêmes ?
« Message grande diffusion », annonça Ganja, tandis que deux autres croiseurs explosaient. « Je l’envoie dans le circuit général ? »
« Qu’est-ce que ça dit ? »
« Que Nieuw-Amsterdam est sauvée. Les biopuces se sont révoltées. »
Sur l’écran et dans mon esprit, la formidable armada des Clowns Gris battait en retraite devant ses propres missiles.